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Wilderness

Publié le par Christocentrix

"Un mot, pourtant, manquait, au gamin de dix ans qui lisait et relisait sans cesse "Le Nègre du Narcisse". Je l'ai cherché longtemps. Et je ne l'ai trouvé que bien des années plus tard, quand je me suis plongé dans les vingt-deux volumes de l'édition de J.M. Dent and Sons de ses Oeuvres complètes. Il est vrai que ce mot, central chez Conrad, la « clé » de toute son oeuvre, n'a pas d'équivalent français - aussi les traducteurs ont-ils tenté d'en proposer çà et là des approximations, mais si diverses, si fades, que bien malin celui qui aurait pu en soupçonner la récurrence, et la profondeur.

Le mot? « Wilderness ». Les dictionnaires proposent, au choix, « lieu désertique » ou « lieu sauvage », parfois même « brousse », « jungle », « toundra » et, pour l'adjectif « wild » , «sauvage», «farouche », « bizarre », « effaré », « furieux ». Ce qui nous laisse assez loin du compte... Car ce qui est en jeu dans ce mot-clé est tout autre chose : le mystère même du monde, cette énigme qui hante, aimante, traverse de part en part tous les textes de Conrad. Comment dire? Le monde, dans sa splendeur, sa férocité, son horreur, sa sauvagerie première, et puis cette force terrible, aveugle, indifférente, que l'on devine parfois, ou découvre, à l'oeuvre en ses tréfonds, ce « chahut démoniaque », ce « tumulte sauvage et passionné », qui submerge peu à peu Marlow tandis qu'il remonte le fleuve à la rencontre de Kurtz, jusqu'à ce qu'il le découvre à l'oeuvre déjà en lui, et depuis l'origine - « c'était le pire de tout, ce soupçon qu'ils n'étaient pas inhumains ».

Ce que Jack London appelait « the call of the wild » et que nous nouscall-of-the-wild.jpg obstinons à dire en français, avec quelque ridicule, (mais au-delà d'un simple problème de traduction ne faudrait-il pas parler d'une fermeture de l'esprit français, d'un refus, d'une panique si forte que manque même le « mot pour le dire »?) « l'appel de la... forêt ». « La brousse sauvage avait murmuré sur lui-même des choses qu'il ne savait pas » fait dire à Marlow son traducteur, « et le murmure s'était montré d'une fascination irrésistible ». La « brousse sauvage » ? Non : le « wilderness ». Et c'est, on le voit, de tout autre chose qu'il s'agit.

Tout, chez Conrad, idée, morale, style est aimanté par cette énigme du « wilderness ». Et toute son oeuvre se noue à cette conviction que l'on se détruit tout aussi sûrement à la vouloir nier (ou « expliquer » ce qui revient au même) qu'à s'y abandonner. Mais comment s'y affronter, puisque qu'elle est également la puissance de création ? Là encore, sans peut-être le savoir, il rencontre Stevenson, et la similitude des termes est parfois saisissante : par le « pouvoir plastique de l'imaginaire », seul capable non pas de la nier (ou de la réduire en concepts) mais de la manifester, en la mettant en forme - « cet héritage maudit à maîtriser, à force de profonde angoisse, et de labeur immodéré »..." (Michel Le Bris)

 

 

 

tous aux pompes Henry Tate 

 

 

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christocentrix 13/11/2012 19:03

depuis.....certains utilisent aussi le mot "naturalité"......