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Yoannis Kondylakis

Publié le par Christocentrix

Né en 1862 à Viannos, petite bourgade de Crète orientale, Ioannis Kondylakis était issu d'une famille modeste. Dans le contexte des incessantes révoltes crétoises, son enfance fut marquée par l'esprit patriotique de l'époque ; peut-être même a-t-il connu l'exil au Pirée entre 1867 et 1869, sort commun aux réfugiés de l'île, femmes et enfants, en période de troubles. Après l'école primaire, Kondylakis continue, au lycée d'Héraklion puis à Athènes, des études secondaires qu'il interrompt en 1877 pour retourner en Crète et prendre part au énième soulèvement de l'île. Les hostilités terminées, pressé probablement par le besoin, il accepte un emploi d'aide-greffier près des tribunaux de La Canée puis de Mirambello et de Limeras (1879-1881). C'est à cette époque qu'il donne ses premiers articles au journal de La Canée : «La Vérité».   De retour à Athènes en 1882, il termine ses études secondaires et s'inscrit à la Faculté des Lettres, cependant qu'il fait ses débuts littéraires en publiant ses premières nouvelles dans diverses revues. Il collabore par ailleurs au Bulletin de la Société ethnologique et historique. L'année 1884 voit la parution d'un premier recueil, Nouvelles, comprenant L'orpheline crétoise, Le jeune berger du Psiloritis et Le frère ennemi.

 

En 1885 il accepte un poste de maître d'école - maitre d'écolequi lui permet de mieux gagner sa vie -  à Modi, une petit village proche de La Canée, où il restera un an. Cette expérience lui inspirera plus tard la nouvelle "Lorsque j'étais maître d'école". Toutefois, le métier d'instituteur ne lui convient pas ; lui préférant celui de journaliste, il collabore avec divers journaux de La Canée et d'Héraklion. Mais l'enthousiasme patriotique de ses articles dérange et, une fois encore, le voilà obligé de partir pour Athènes, et pour longtemps (1889). Cette date marque le véritable début de sa carrière de journaliste et d'écrivain.

Comme journaliste, il travaille pour les journaux «Asty» et «Skrip» et surtout pour le quotidien «Embros». Très vite, il devient le spécialiste de la chronique, court article commentant au jour le jour petits faits quotidiens et grands événements nationaux ou mondiaux. De ce qui jusque-là n'était qu'une simple rubrique de presse, Kondylakis fait un véritable «genre» littéraire qu'il marque de son humour et de sa philosophie. Ces «chroniques», qu'il signe sous le pseudonyme de «Le Passant» -l'un des nombreux noms d'emprunt auxquels il eut recours durant sa carrière -, seront en 1916 réunies en un volume, sous le titre « En passant ».

D'avril à juin 1892, Kondylakis publie en feuilletons, dans le journal « Efimérida » la première version de Patoukhas dont il éditera le texte définitif en 1916. C'est également sous forme de feuilleton que sont écrits Les misérables d'Athènes, qui ne paraîtront en volume qu'en 1962. Le recueil des dix-huit nouvelles de Lorsque j'étais maître d'école sort en 1916. Enfin, en 1919, paraît la longue nouvelle Premier amour,296372_200718993331903_100001814113466_438292_1029036733_n.jpg accompagnée de trois autres, plus courtes, seules oeuvres écrites en langue populaire.

Entre-temps, et après avoir passé vingt-cinq années de sa vie dans une modeste chambre au pied du Lycabette, Kondylakis est venu s'installer définitivement à La Canée (fin 1918). Fatigué et prématurément vieilli, il caresse pourtant le projet de consacrer un roman historique aux Ptolémées ; il accomplit donc un voyage à Alexandrie afin de réunir des informations utiles, mais il ne viendra pas à bout de son entreprise : il meurt en 1920.

Malgré les louables tentatives de Dimitra et loanna Frangaki (quatre volumes édités en 1961) et des éditions Ikodomou (trois volumes assortis d'une remarquable introduction du professeur Tomadakis, 1969), il n'existait aucune édition complète de Kondylakis. En effet, outre ses articles, chroniques, nouvelles et romans, Kondylakis a également rédigé des manuels scolaires, complété L'histoire des révoltes crétoises de Zambélios et Kritovoulidis, et traduit des romans français. Un congrès réuni à La Canée en 1996 a constitué une commission chargée de rassembler et de publier son oeuvre.

Qui était Yoannis Kondylakis ? A travers les témoignages de ceux qui l'ont connu se dessine l'image d'un homme simple, modeste, unanimement respecté pour ses qualités humaines et professionnelles. Indéniablement conservateur, il ne fut pas heureux : le jeune Crétois enjoué des années 1880 devint dans sa maturité un amer et un solitaire, et l'on se demande comment un être aussi seul a pu décrypter si finement certains secrets de l'âme et du coeur, comment un sceptique aussi désabusé a pu faire preuve de tant d'humour dans ses nouvelles et romans.

Comme Alexandre Papadiamandis ou Georges Vizyinos et d'autres représentants de la «génération de 1880», Kondylakis peint la vie populaire et les âmes simples - du moins en apparence - avec une compétence et une autorité qui se fondent sur l'expérience : il a lui-même passé son enfance, vêtu des braies crétoises, dans le Viannos de la décennie 1860-1870, et plus tard il a vécu à La Canée, Mirambello et Sitia pour les besoins de son travail. Conformément aux goûts et aux usages littéraires de son temps, il utilise dans sa prose la langue puriste, réservant aux seuls dialogues le dialecte crétois ; adepte convaincu du purisme, il s'est raillé avec un rare acharnement et presque jusqu'à la fin de sa vie des démoticistes et de leurs excès, avant d'écrire une ultime et émouvante abjuration de la katharévoussa et de composer sa dernière oeuvre, Premier amour, en langue populaire.

Patoukhas offre un témoignage précieux sur la Crète rurale, si mal connue, des années 1860-1870. L'action se situe précisément en 1862-1863-1864, quelques mois seulement avant le «Grand Soulèvement» de 1866, dont Pandélis Prévélakis nous a relaté la chronique dans Crète infortunée. L'île se trouve à un moment critique de son histoire, où, sur un fond très archaïque, s'ébauchent certaines mutations dans les façons de vivre et de penser, sous l'influence, bonne ou mauvaise, du monde extérieur, de la «civilisation», même si pour la plupart des insulaires ce monde reste en gros partagé entre la Grèce, les royaumes «francs» et la Turquie, même si leur destin semble encore soumis à Dieu sait quelles prédictions ancestrales. Kondylakis est probablement le premier à exploiter le «mythe de la Crète» qu'illustreront au XXe siècle un Kazantzaki et un Prévélakis. Mais la Crète qu'il nous peint contraste singulièrement avec l'image héroïque qu'en on donnée ces derniers. C'en est en quelque sorte le reflet complémentaire : d'un côté, la geste crétoise, avec ses héros ombrageux en proie à des conflits tragiques, de l'autre - chez notre auteur -, un petit monde de personnages plus proches de nous, plus humains à bien des égards. Ce sont aussi des chrétiens et des patriotes, mais avant tout des paysans, hommes et femmes, avec leurs intrigues mesquines et une vision étroite du monde. L'écrivain, on le sait avec certitude, s'est plus qu'inspiré de ses souvenirs d'enfance et de jeunesse : en créant ses personnages, à commencer par Patoukhas lui-même, il avait à l'esprit des figures authentiques de son Viannos natal. 319924_200717106665425_100001814113466_438290_1351064320_n.jpgIl a su les mettre en scène et leur donner une dimension nouvelle en analysant leurs conflits. Nombre d'épisodes sont de petits chefs-d'œuvre, dont l'humour procure des instants d'intense jubilation. Le romancier multiplie les situations burlesques, les gags impayables ; il utilise avec bonheur les effets de contraste, opposant le jeune sauvageon gaffeur à une petite communauté rurale pleine de préjugés, de tabous, de ridicules et de petitesses, montrant ce berger hirsute et lourdaud amouraché d'une précieuse de village, mijaurée fragile et entichée d'élégances, alliant chez son héros une cervelle d'oiseau à un corps de Titan. Ce type inoubliable trouve tout naturellement sa place dans la mythologie néo-hellénique : figure dionysiaque et panique, résolument optimiste, avatar moderne des faunes et des satyres, cousin germain d'Héraklès et de Dighénis, Manolis-Patoukhas annonce également un Alexis Zorba. Cet être profondément sain incarne la nature contre la culture, la liberté contre toutes les contraintes - celles de la famille, de l'école, de la société et du Turc -; c'est - au moins jusqu'au dernier chapitre - un contestataire incapable de compromis, ne renonçant à un excès que pour tomber dans un autre. Ce garçon fruste, descendu avec tant de réticences des croupes pelées de la Crète, nous invite à reconsidérer avec humour nos rapports avec la nature et avec la société; une sorte de leçon de philosophie à laquelle nous convie Kondylakis !

 

 

 

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