Approches du Christ

Jeudi 29 décembre 2011 4 29 /12 /Déc /2011 15:43

Quand Jésus apparut parmi les hommes, les criminels régnaient et étaient obéis sur la terre. Il naissait soumis à deux maîtres - l'un, plus fort et plus lointain, à Rome ; l'autre, plus infâme et plus proche, en Judée. Une canaille d'heureux aventurier avait raflé, à grand renfort de massacres, l'Empire ; une autre canaille d'heureux aventurier avait raflé, à grand renfort de massacres, le royaume de David et de Salomon. Tous deux étaient parvenus au plus haut par des voies perverses et illégitimes : à travers guerres civiles, trahisons, cruautés et massacres ; ils étaient nés pour s'entendre et étaient, de fait, amis et complices autant que le permettait le vasselage du scélérat subalterne envers le scélérat principal.

Le fils de l'usurier de Velletri, Octave, s'était montré lâche à la guerre, vindicatif dans la victoire, traître à ses amitiés, cruel dans les représailles. À un condamné qui lui demandait au moins la sépulture, il répondait : C'est l'affaire des vautours. Aux Pérugins massacrés qui demandaient grâce, il criait : Moriendum esse !  Quant au préteur Q. Gallius, sur un simple soupçon, il voulut lui arracher les yeux lui-même avant de le faire égorger. Ayant gagné l'Empire, occis et dispersé ses ennemis, obtenu toutes les magistratures et tous les pouvoirs, il s'était affublé du masque de la clémence et il ne lui était resté, des vices de sa jeunesse, que la lubricité. On racontait que dans sa jeunesse il avait vendu par deux fois sa virginité : la première fois à César, la seconde, en Espagne, à Hirtius, pour trois cent mille sesterces. À présent, il s'amusait à de multiples divorces, à de nouvelles noces avec des épouses qu'il soufflait à ses amis, à des adultères quasiment publics, et à la comédie du restaurateur des bonnes moeurs.

Cet homme malpropre et maladif était le maître de l'Occident lorsque naquit Jésus, et il ne sut jamais qu'était né celui qui devait, à la fin, ruiner ce qu'il avait fondé. Lui, il se contentait de la philosophie facile de ce petit plagiaire grassouillet d'Horace : jouissons du jour présent, du vin et de l'amour ; la mort sans espoir nous attend ; ne perdons pas un jour. C'est en vain que Virgile, le Celte, l'homme des champs, l'ami des ombrages, des boeufs paisibles, des abeilles d'or, celui qui était descendu avec Énée contempler les suppliciés de l'Averne et apaisait son inquiète mélancolie dans la musique de la parole, en vain que Virgile, l'amoureux, le religieux Virgile, avait annoncé un nouvel âge, un nouvel ordre, une nouvelle lignée, un Royaume des Cieux, plus séculier et plus pâle que celui que Jésus annoncera, mais combien plus noble que le Royaume de l'Enfer qui se préparait. En vain, parce qu'Auguste n'avait vu dans ces paroles qu'une fantaisie pastorale, et il avait peut-être cru, lui, le maître corrompu de tous les corrompus, qu'il était le sauveur annoncé, le restaurateur du règne de Saturne.

Mais le pressentiment de la naissance de Jésus, du vrai Roi qui venait supplanter les rois du mal, frappa peut-être, avant sa mort, le grand client oriental d'Auguste, son vassal de Judée, Hérode le Grand.

Hérode était un monstre : un des monstres les plus perfides qu'ait jamais vomis la fournaise des déserts d'Orient, qui pourtant en avait engendré plus d'un, et plus horribles les uns que les autres. Il n'était pas juif, il n'était pas grec, et pas romain. C'était un Iduméen, un barbare qui rampait devant Rome et singeait les Grecs pour mieux asseoir sa domination sur les Juifs. Fils d'un traître, il avait usurpé le royaume de ses maîtres, les derniers infortunés Hasmonéens. Pour légitimer sa trahison il épousa une de leurs nièces, Mariamne, que par la suite, sur d'injustes soupçons, il fit mettre à mort. Ce n'était pas son premier crime. Il avait précédemment fait noyer son beau-frère Aristobule ; il avait condamné à mort son autre beau-frère, Joseph, et Hyrcan II, dernier souverain de la dynastie vaincue. Non content d'avoir fait mourir Mariamne, il fit tuer aussi la mère de celle-ci, Alexandra, et même les fils de Baba, uniquement parce qu'ils étaient lointains parents des Hasmonéens. Entre-temps il s'amusait à faire brûler vifs Judas fils de Sariphée et Matthias fils de Margaloth en même temps que d'autres chefs des Pharisiens. Plus tard, redoutant que les fils qu'il avait eus de Mariamne ne voulussent venger leur mère, il les fit étrangler ; près de mourir il donna ordre de tuer également un troisième fils, Archelaos. Luxurieux, soupçonneux, impitoyable, avide d'or et de gloire, il ne connut jamais la paix, ni en Judée, ni dans sa maison, ni en lui-même. Pour faire oublier ses assassinats, il fit au peuple de Rome une donation de trois cents talents à dépenser en festivités ; il s'humilia devant Auguste pour que celui-ci se fit le complice, et à sa mort lui légua dix millions de drachmes et, en sus, une nef d'or, et une d'argent pour Livie.

Ce soudard mal lavé, prétendit se concilier et réconcilier les Hellènes et les Hébreux ; il réussit à acheter les descendants dégénérés de Socrate, qui à Athènes allèrent jusqu'à lui élever une statue, mais les Juifs le détestèrent jusqu'à sa mort. C'est en vain qu'il reconstruisit Samarie et restaura le Temple de Jérusalem : il était à jamais pour eux le païen et l'usurpateur.

Craintif comme les malfaiteurs vieillissants et les princes nouveaux, le moindre bruissement de feuillages, le moindre mouvement d'ombre le faisaient sursauter. Superstitieux comme tous les Orientaux, crédule devant les présages et les vaticinations, il dut croire sans peine les trois Mages qui venaient du fond de la Chaldée, guidés par une étoile vers le pays qu'il avait dérobé par fraude. Tout prétendant, même imaginaire, le faisait trembler. Et quand il apprit des Mages qu'un roi de Judée était né, son coeur de Barbare anxieux s'effraya. Ne voyant pas revenir les astrologues pour lui indiquer le lieu où était apparu le nouveau descendant de David, il ordonna que tous les enfants de Bethléem fussent tués. Flavius Josèphe passe sous silence cet ultime exploit du roi : mais celui qui avait fait occire ses propres enfants n'était-il pas capable d'immoler ceux qui n'étaient pas nés de lui ?

Personne ne sut jamais le nombre des enfants sacrifiés à la peur d'Hérode. Ce n'était pas la première fois qu'en Judée on passait au fil de l'épée jusqu'aux nourrissons à la mamelle : le peuple hébreu lui-même avait châtié, aux temps anciens, les cités ennemies en massacrant les vieillards, les épouses, les jeunes gens et les enfants, ne laissant en vie que les vierges, pour en faire des esclaves et des concubines. À présent, l'Iduméen appliquait la loi du talion au peuple qui l'avait acceptée.

Nous ne savons pas le nombre des innocents mais nous savons - si Macrobe est digne de foi - qu'il y eut parmi eux un fils en bas âge d'Hérode qui était en nourrice à Bethléem. Pour le vieux monarque uxoricide et infanticide, qui sait même si cela fut un châtiment, qui sait même s'il souffrit quand on lui apporta la nouvelle de l'erreur. Peu après, lui-même dut quitter la vie, accablé de maux répugnants. Son corps, vivant encore, pourrissait ; les vers lui rongeaient les testicules ; il avait les pieds enflammés, le souffle court, l'haleine insoutenable. Répugnant à lui-même, il tenta de se tuer à table avec un couteau, et mourut enfin, après avoir ordonné à Salomé de faire tuer de nombreux jeunes gens enfermés dans ses prisons. scene-du-massacre-des-innocents---leon-cogniet

Le Massacre des Innocents fut le dernier exploit du puant et sanglant vieillard. Cette immolation d'innocents autour du berceau d'un innocent - cet holocauste de sang pour l'enfant nouveau-né qui offrira son sang pour le pardon des coupables -, ce sacrifice humain pour celui qui à son tour sera sacrifié, a une signification prophétique. Des milliers et des milliers d'innocents devront mourir, après sa mort, pour le seul crime d'avoir cru à sa Résurrection : il naît destiné à mourir pour les autres et voici que des milliers de nouveau-nés meurent pour lui, comme en expiation de sa naissance.

Il y a un redoutable mystère dans cette offrande sanglante des purs, dans cette décimation d'êtres du même âge. Ils appartenaient à la génération de ceux qui devaient le trahir et le crucifier. Mais ceux qui furent égorgés par les soldats d'Hérode ce jour-là ne le virent pas, n'arrivèrent pas au point de voir mourir leur Seigneur. Ils le sauvèrent par leur mort - et furent sauvés à jamais. Ils étaient innocents et restèrent innocents pour l'éternité. Leurs pères et leurs frères survivants, un jour, les vengeront - mais ils seront pardonnés « parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font ».

 

Lu dans "Histoire du Christ" de Giovanni Papini". Edit. L'Age d'Homme/de Fallois, 2010. 

 

 

 

Par Christocentrix - Publié dans : Approches du Christ
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Vendredi 29 avril 2011 5 29 /04 /Avr /2011 18:31

COMMENT LES APÔTRES ONT-ILS PU COMPRENDRE AINSI LA PASSION DE JESUS?

 

Les récits de la Passion furent sans doute les premiers à être mis par écrit pour servir de base à la liturgie chrétienne primitive, qui s'est ensuite déployée dans le cycle de l'année autour de la fête de Pâques. Ils furent donnés par Dieu à l'Église apostolique pour alimenter sa prière et nourrir sa méditation; ils ont pour but de procurer aux croyants l'intelligence du mystère de Jésus, afin de le reproduire dans leur vie. Ainsi la Passion s'offre-t-elle à nous comme un sujet privilégié de la contemplation chrétienne que la foi et l'oraison éclairent mieux que toute étude.

Nous lisons trop souvent la Passion comme une histoire du passé, une suite d'événements tels que pourrait les relater n'importe quel historien. L'intention des évangélistes porte beaucoup plus loin : ils veulent nous montrer, à travers les faits qu'ils rapportent, l'accomplissement d'événements spirituels, assez puissants pour dépasser leur temps et pour exercer leur action dans la vie des disciples du Christ d'une génération à l'autre jusqu'à nous, par le moyen de la foi. Ainsi, en nous racontant l'histoire de Jésus telle qu'ils l'ont connue et comprise, les évangélistes nous procurent un modèle : ils nous apprennent à lire l'histoire de l'Eglise et notre propre histoire à la lumière de l'Esprit Saint qui poursuit son oeuvre dans les coeurs à l'aide de sa Parole.

En relisant la Passion selon saint Matthieu, on est frappé par l'énergie de sa composition due, entre autres, à une série de contrastes formés par les épisodes successifs. Contraste entre la prophétie de Jésus qu'il souffrirait pendant la Pâque et l'intention des grands prêtres d'éviter cette occurrence, contraste entre l'onction à Béthanie et la trahison de Judas, entre l'institution de l'Eucharistie et les annonces du méfait de Judas et du reniement de Pierre qui l'entourent, etc. Ce procédé, qui fait penser à des pierres de silex qu'on entrechoque pour faire jaillir l'étincelle, oblige l'esprit à se détacher des vues humaines pour s'élever à des vues nouvelles et inattendues, conformes aux desseins de Dieu réalisés dans le Christ. La méditation de la Passion doit se faire dans l'humilité et dans la joie, dans un contact personnel avec le texte évangélique et dans l'accueil des lumières que le Saint-Esprit voudra prodiguer pour faire rayonner le mystère de Jésus dans sa propre vie.

 

La Passion selon saint Matthieu est un chant d'amour. Elle nous apporte la preuve, incroyable et irrécusable pour qui sait la saisir, de la profondeur et de la vérité de l'amour du Christ pour nous, pour le moindre des siens. Comme l'expose la lettre aux Philippiens: lui, le Fils de Dieu, s'est approché de nous dans l'extrême humilité de notre condition et s'est fait pour nous obéissant jusqu'à la mort et la mort de la Croix. Peut-on imaginer un amour plus grand et plus doux ?

Encore faut-il oser y croire de nos jours, à deux mille ans de distance, dans notre monde si éloigné de Dieu, si fier de sa science. La Passion selon saint Matthieu s'offre cependant à nous, aujourd'hui même, comme le lieu d'une rencontre intérieure, où les mots de l'Évangile peuvent se transformer tout à coup en une Parole très personnelle que le Christ nous adresse, nous révélant sa présence de grâce et nous invitant à entrer avec lui dans les entretiens de la prière et dans les liens d'un amour unique, capable de changer notre vie. Alors nous découvrirons le trésor caché dans le champ de notre coeur, la perle fine pour laquelle on vend tout ce que l'on a:  ils ne sont autres que la personne même de Jésus, source d'une vie nouvelle, mystérieuse encore, et cause de notre joie.

Au terme de la méditation sur la Passion selon saint Matthieu, nous avons pleinement conscience d'être restés, en quelque sorte, dans le vestibule du Mystère. On ne pénètre pas, en effet, à l'intérieur de ce drame avec des mots et des idées, mais par des actes et par le don de la grâce. Le commentaire de pareils textes restera toujours une ébauche d'explication mise à la disposition de l'Esprit Saint qui seul connaît les profondeurs de Dieu et peut en donner l'intelligence. (1 Co 2, 1011).

 

COMMENT LES APÔTRES ONT-ILS PU COMPRENDRE AINSI LA PASSION DE JESUS?

Ce qui nous est apparu avec le plus de force est précisément l'intelligence extraordinaire que les apôtres ont acquise de la Passion de leur Maître. Il existe, en effet, une distance extrême, un contraste frappant entre la lecture à vue humaine des derniers événements de la vie de Jésus et celle que nous en proposent les Evangiles. Pour les spectateurs juifs et les disciples eux-mêmes, la fin de Jésus apparaît, sur le moment, comme un échec sans appel, au regard de l'immense espérance que sa prédication et ses miracles avaient fait naître. L' humiliation est totale ; la condamnation par les autorités juives et romaines, puis l'infamant supplice de la croix, rendent la défaite irrémédiable et terriblement sensible. Selon l'expression de saint Paul, ce fut une "kénôse", un anéantissement.

Ayant assisté de près ou de loin à l'arrestation et au procès, aux mauvais traitements et aux moqueries, ayant vu Jésus pendu à la croix entre deux criminels, comment les disciples, atterrés et égarés comme des brebis sans pasteur, ont-ils été conduits, en si peu de temps, à faire une lecture complètement neuve de ce que leur Maître avait vécu pendant ces journées cruelles ? Comment un événement si brutal, aux confins de l'absurde, a-t-il pris pour eux une signification aussi vitale? Par quel prodige les ténèbres où ils se trouvaient plongés se sont elles changées en un jour lumineux ?

Quelle lumière, puissante et mystérieuse, a éclairé les disciples ! Ils ont compris qu'en réalité Jésus avait été le maître des événements en accomplissant la volonté de son Père, conformément aux Écritures. Ils sont entrés, en quelque façon, dans le coeur de Jésus et ont aperçu, caché dans son extrême humiliation, le dessein de salut qu'il réalisait. Ils ont percé le mystère de sa souffrance et reconnu en lui le Serviteur chanté par Isaïe, le Fils de Dieu devenu obéissant jusqu'à la mort.

Quelle révélation ! Les apôtres ont découvert qu'en subissant la Passion, Jésus instaurait la Pâque nouvelle et qu'il était l'Agneau de Dieu immolé pour le monde. Se souvenant de la dernière Cène, ils ont compris que Jésus y avait institué pour eux, avant de souffrir, le sacrement qui faisait de sa mort une offrande d'action de grâce, une Eucharistie, inaugurant ainsi une liturgie nouvelle dont ils seraient les ministres. Ils ont discerné le sens de la mort de Jésus et deviné qu'elle marquait le sommet de l'histoire sainte, le commencement de temps nouveaux. Ils ont vu aussi que sa souffrance apportait le salut aux croyants et qu'elle était une Bonne Nouvelle pour tous les hommes.

La Passion fut une grande et terrible question pour les disciples de Jésus. Comment ont-ils saisi que ce crime commis contre le Fils de Dieu, loin de provoquer la colère divine, allait l'éteindre et offrir le pardon aux bourreaux eux-mêmes, s'ils regardaient avec foi vers celui qu'ils avaient transpercé (Jn 19, 37) ? Comment les yeux de leur coeur se sont-ils ouverts et ont-ils pu voir l'Amour divin travaillant dans l'oeuvre mortelle du péché et triomphant de lui? Comment, sous leur regard, la croix infamante s'est-elle changée en une croix glorieuse, rayonnant à travers le supplice et la mort ?

On pourrait multiplier les interrogations. Elles nous conduisent toutes à la porte d'entrée du Mystère, encadrée par une double question : comment saint Matthieu, comment les Apôtres ont-ils pu comprendre la Passion telle qu'ils nous l'ont racontée ? Qui donc est Jésus pour avoir réalisé par ses disciples une telle oeuvre qui s'est poursuivie jusqu'à nous?

Aucun historien, poète ou dramaturge, aucun philosophe ou théologien, aucun génie humain, si grand qu'on puisse l'imaginer, n'aurait pu inventer la Passion du Christ et nous la raconter avec autant de simplicité et de profondeur, dans une vision aussi élevée et aussi lucide sur la réalité de la vie et de la mort. Nous avons vraiment affaire à l'oeuvre de cette sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, dont parle saint Paul, "folie de Dieu" et "faiblesse de Dieu", mais plus forte et plus sage que les hommes. Lorsqu'on la lit avec foi et avec coeur, la Passion selon saint Matthieu apparaît comme une preuve majeure de la Résurrection du Seigneur et du don de l'Esprit aux Apôtres. C'est une sorte de miracle intellectuel et spirituel, le signe bouleversant de l'intervention d'une lumière supérieure, d'une puissance divine.

Le témoignage de saint Matthieu est d'autant plus fort qu'il nous atteint, nous aussi, aujourd'hui, personnellement. L'évangéliste nous a raconté la Passion en sachant qu'elle contenait une grâce de salut pour tous les hommes et qu'elle pouvait rayonner en tous les temps. Nous le vérifions quand, méditant ce texte avec attention, il nous devient tout à coup sensible au coeur, comme si le Seigneur, à sa manière unique, nous disait au fond de l'âme: "C'est pour toi que j'ai enduré ce que tu lis ; toi aussi je t'invite à veiller et à prier avec moi ; toi aussi je t'ai aimé et je veux te rendre participant de mon offrande, chaque jour". Alors, les mots de saint Matthieu s'animent et deviennent une Parole intérieure qui nous convainc doucement, avec une force supérieure aux raisonnements et aux objections, que Jésus est mort et ressuscité pour nous, que sa grâce est parvenue jusqu'à nous pour transformer notre vision de la vie et de la mort, comme elle a changé celle des premiers disciples. L'Évangile n'est pas une parole morte, ensevelie dans de vieux livres que décortiquent les historiens ; il nous communique une grâce vivifiante par la puissance de l'Esprit de Jésus.

 

LA PASSION EST UNE LITURGIE

L'idée directrice de la Passion selon saint Matthieu nous est suggérée dès les premiers versets et se confirme tout au long de la narration : la Passion de Jésus est une liturgie. Elle est l'acte fondateur de la liturgie chrétienne. Elle accomplit la liturgie pascale et lui donne la forme de l'Eucharistie. Elle réalise l'offrande de Jésus à son Père, transformant le supplice en un acte cultuel et en une action de grâce. Saint Matthieu nous présente Jésus comme le Grand Prêtre véritable qui inaugure l'Alliance nouvelle conclue en son corps et en son sang.

Quelle étonnante vision, quand on pense au réalisme brut des événements racontés. L'évangéliste ne nous propose pas une théorie théologique ou religieuse, comme peuvent en composer les savants. Il nous communique ce qu'on peut appeler une intuition spirituelle, née au rude contact des faits et devenue rayonnante dans la "mémoire" vivante des disciples et de l'Eglise. Elle a amplement démontré sa fécondité. Elle est à l'origine du développement de la liturgie eucharistique dans ses formes multiples. Le culte chrétien tout entier, centré sur les sacrements, est le fruit direct de la Passion du Seigneur, de sa lecture en Église.  En raison de la Passion qu'elle célèbre, la liturgie chrétienne ne peut se limiter à des cérémonies plus ou moins émouvantes. A cause du rayonnement de la mort et de la résurrection du Christ, elle doit pénétrer dans la vie de ceux qui y prennent part et reproduire en eux le mystère de Jésus par la prière, la méditation et l'offrande quotidienne.

C'est ce que nous indique l'occupation du temps de l'année par la liturgie disposée autour des principaux événements de la vie de Jésus, eux-mêmes groupés autour de la célébration de la Semaine Sainte. Toutefois, la liturgie et la prière ne serviraient à rien, si elles ne se prolongeaient dans la pratique de l'Évangile. C'est pourquoi le Nouveau Testament nous propose comme premiers modèles les martyrs qui, selon l'exemple du diacre Etienne, ont reproduit jusque dans leur mort la Passion du Christ, parfois même dans les détails. Comme le relatent les Actes les plus authentiques, les martyrs éprouvaient, lorsqu'ils souffraient pour lui, que le Seigneur était en eux et les soutenait de son Esprit.

 

Selon la catéchèse apostolique, notre vie entière peut devenir une liturgie. C'est ce que nous enseigne saint Paul au début de la petite synthèse qu'il nous propose dans la seconde partie de l'épître aux Romains (12-15): "Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos corps en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre" (l2, 1). Cette oblation de nos corps en hostie vivante rappelle directement l'offrande du corps du Christ sur la croix, reproduite dans l'Eucharistie sous forme sacramentelle. Tel est le culte nouveau : il a pour matière notre personne entière signifiée concrètement, selon le langage de l'Écriture, par notre corps, avec ce qu'il comporte de pesanteur, de limites et de réalisme. C'est dans notre corps que l'Esprit habite et accomplit son oeuvre, se manifestant comme une force de vie jusque dans la souffrance et la mort.

La méditation de la Passion nous apprend également à "renouveler notre jugement pour nous faire discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait", en évitant de "nous modeler sur le temps présent" (Rm 12, 2). Elle transforme la lecture de notre propre vie et nous fait percevoir, au-delà des projets humains, les desseins de Dieu sur nous, dans l'affliction même, quand notre vue se trouble et que s'effraie notre coeur. Comme Jésus jeté dans l'épreuve accomplissait, à l'insu de tous, le dessein de salut de son Père, ainsi Matthieu et Paul nous apprennent-ils à discerner dans notre coeur, à l'abri des regards, ce qui plaît à Dieu, si éloigné d'ordinaire de ce qui plaît aux hommes et contraire aux passions qui nous entraînent au mal.

Poursuivant une lecture concomitante de la catéchèse paulinienne et de la Passion, nous pouvons découvrir comment la mort du Seigneur nous donne la vie et nous insère dans le corps du Christ comme des membres actifs, car, nous dit l'Apôtre, "à plusieurs nous ne formons qu'un seul corps du Christ, étant, chacun pour sa part, membres les uns des autres" (Rm 12, 5). De la Passion du Seigneur découle l'ensemble des dons et des ministères dans l'Eglise. A nous de les exercer dans le même esprit d'obéissance au Père qui mérita à Jésus le nom de "Serviteur de Dieu" et en fit le serviteur de tous. La Passion du Christ nous atteint très personnellement et nous introduit simultanément dans la vie de l'Eglise pour nous faire prendre racine en elle. Le récit de la Passion n'appartient ni aux savants, ni aux docteurs, mais à l'Eglise qui en vit et, par suite, à chaque chrétien. N'a-t-il pas été composé pour servir à la prédication de la foi et à la liturgie, c'est-à-dire à l'écoute, à la prière et à la vie de l'Eglise? La Passion de Jésus est la pierre angulaire, rejetée des bâtisseurs, sur laquelle se construit l'Eglise; elle est la racine de la Vigne de Dieu, d'où monte la sève de l'Esprit qui la rend féconde.

Ayant décrit ce cadre ecclésial, saint Paul concentre son exposé de la morale évangélique sur la charité, dont les autres vertus apparaissent comme les faces multiples: "Que votre charité soit sans feinte.., dans la ferveur de l'esprit, au service du Seigneur, avec la joie de l'espérance, constants dans la tribulation, assidus à la prière..." (Rm 12,9-13).

La source de la charité et des vertus qui la servent ne se trouve-t-elle pas dans la Passion du Seigneur? N'est-ce pas en elle que fut révélé en plénitude l'amour de Dieu par le Christ: "Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Lui qui n'a pas épargné son propre Fils, mais l'a livré pour nous tous, comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur ? ... Oui, j'en ai l'assurance, ni mort, ni vie, ...ni aucune créature ne peut nous séparer de l'amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur"(Rm 8, 31-39). Ne trouvons-nous pas dans la Passion de Jésus l'inspiration et le modèle des vertus que saint Paul vient d'énumérer: ferveur, service, espérance, constance, prière? A quoi l'on peut ajouter la bénédiction des persécuteurs même, la compassion, la recherche de ce qui est humble, la paix et le bien qui l'emportent sur le mal (Rm 12, 14-21).

On peut également établir un rapprochement fructueux entre la Passion et le Sermon sur la montagne, et montrer, par exemple, comment Jésus a accompli les béatitudes au cours de sa Passion : la pauvreté jusqu'au dernier dépouillement, la douceur sous les violences, la patience dans l'épreuve et le deuil, la faim et soif de justice sous l'injuste condamnation, la miséricorde envers tous, la pureté d'un coeur simple devant la duplicité des hommes, le don de la paix obtenue par la croix, la persécution conduisant à la joie de la Résurrection. Au premier discours de Jésus qui enseigne la nouvelle "justice, supérieure à celle des scribes et des pharisiens", répond la Passion par laquelle Jésus "accomplit toute justice" et devient le principe de notre justification et sanctification.

Toutes les parties de l'Evangile, toute l'Ecriture même, s'ordonnent à la Passion du Seigneur comme à leur accomplissement ; elles en reçoivent leur signification plénière. Mais qui pourra le comprendre, s'il n'a reçu la grâce de l'Esprit dans la foi? La Passion n'est-elle pas "l'abîme appelant l'abîme" du psaume 42, quand "la masse des eaux et des vagues" de la souffrance et du péché a déferlé sur Jésus? Comment l'abîme du vide, dans la "kénôse" et la mort, a-t-il pu faire place à l'abîme de la plénitude de vie, lors de la Résurrection? Quand l'intelligence humaine s'aventure sur ces "grandes eaux", elle est secouée comme ces marins dont parle le psaume 107: "Montant jusqu'aux cieux, descendant aux gouffres, sous le mal leur âme fondait ; tournoyant, titubant comme un ivrogne, leur sagesse était tout engloutie". Aucune théorie ne peut expliquer, aucune raison ne peut porter un jugement adéquat sur la Passion du Seigneur. Seuls la foi, l'amour et la prière sont à même d'en procurer quelque intelligence à ceux qui y aspirent, comme le cerf soupire après l'eau vive. La sagesse humaine, trop souvent, s'embrouille et se perd dans ses cogitations. La sagesse de l'Esprit, accordée aux humbles, est requise pour nous introduire dans le mystère de l'Amour du Christ. "Est-il un sage? Qu'il observe ces choses et comprenne l'Amour du Seigneur."

 

LA PASSION ICONE DE JESUS

La lecture de la Passion produit en nous son effet le plus profond lorsqu'elle nous montre, se détachant sur un fond de mystère, la figure unique de Jésus. Tout le récit nous conduit vers lui et nous invite à reprendre le témoignage sur sa personne : il est le Fils de Dieu ! La Passion est l'Icône du Christ la plus vraie, la plus émouvante, mais aussi la plus contrastée.

Pour mettre en lumière le visage du Christ, l'Évangile doit d'abord détacher sa personne de tous ceux qui l'entouraient pendant sa vie. Au cours de son ministère, le Christ était accompagné de la foule, entouré de ses disciples et d'un groupe de femmes qui le servaient. Les malades accourraient vers lui ; il mangeait avec les pécheurs et discutait avec les scribes et les pharisiens. Il devait s'enfuir, la nuit, dans la montagne pour trouver la solitude et prier le Père en secret. Dans le désert même, il a rencontré le Tentateur qui l'a interpellé: "Si tu es le Fils de Dieu..."

A l'heure de la Passion, la situation se retourne et l'attrait se change en répulsion: les disciples l'abandonnent, les autorités le condamnent, la foule réclame sa mort. Elevé sur la croix, il est exposé aux moqueries et plongé dans la solitude du supplice, accrue par la compagnie des deux larrons. Enfin retentit la dernière prière: "Père, pourquoi m'as-tu abandonné?", puis, dans un grand cri, Jésus s'engage dans la mort en remettant à Dieu son esprit.

Opérant par un détachement progressif, tous les fils du récit concentrent l'attention du lecteur sur la personne de Jésus, au moment même où il va disparaître, abandonnant son corps pour l'ensevelissement au tombeau. Jésus s'est enfoncé seul dans la nuit, dans l'obscurité de la mort et des enfers, mais pour faire bientôt éclater la lumière et briller la gloire d'une vie nouvelle. Quel contraste encore entre le délaissement de la croix et la puissance de la Résurrection qui va faire du corps du Christ le germe de l'Église, le principe de la communion des croyants de tous les temps.

L'Eucharistie sera le sacrement de ce mystère : mémoire de la mort du Seigneur, don de son corps et de son sang livrés pour nous, devenus l'aliment de notre vie de foi et le ciment de la communion ecclésiale. Désormais la prière chrétienne, liturgique ou personnelle, ainsi que la vie qu'elle entretient, auront leur centre dans la personne de Jésus.

 

LE CHANT DE L'AMOUR DIVIN

La Passion est enfin et surtout la manifestation la plus stupéfiante de l'amour de Dieu dans le Christ. Par elle, nous est révélé l'amour du Père qui, selon l'audacieuse formule de saint Paul, "n'a pas épargné son propre Fils, mais l'a livré pour nous" (Rm 8, 32). Qui peut sonder ce mystère incroyable? C'est par l'obéissance jusqu'à la croix que Jésus nous a démontré son amour pour le Père. Il y a parfaitement accompli le plus grand des commandements, rappelé par les trois synoptiques: "'Tu aimeras ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force" (Dt 6, 5). Jésus a aimé le Père de tout son coeur par l'union plénière à sa volonté, selon la troisième demande du Notre Père, réalisant ainsi la Loi et les Ecritures jusqu'au dernier trait (Mt 5, 18). Il l'a aimé de toute son âme en livrant son corps vivant à la mort. Il l'a aimé de toute sa force en abandonnant tout pouvoir et en acceptant l'absolue faiblesse de la croix. Selon l'hymne aux Philippiens, l'immensité de l'amour du Fils de Dieu transparaît dans cette humilité et cette obéissance, comme un éclair jaillissant du haut du ciel pénètre au plus profond de la terre. C'est pourquoi Jésus a mérité de recevoir le Nom qui est au-dessus de tout nom, unissant les extrêmes de l'abaissement à l'élévation, conformément à la loi évangélique que seul l'amour peut comprendre: celui qui s'abaisse sera élevé et celui qui s'élève sera abaissé. Par le don de son amour, Jésus est devenu le Sauveur de tous, le second Adam: "Comme par la désobéissance d'un seul homme la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l'obéissance d'un seul la multitude sera constituée juste" (Rm 5, 19).

Mais quel mystère ! Devant un pareil amour, nos paroles ne sont que des balbutiements d'enfant. Celui qui le contemple recule avec crainte, comme au bord d'un gouffre ou devant une flamme vive. Seule l'admiration des humbles, l'adoration et la prière des croyants peuvent répondre à cet amour et se tenir près de lui, tandis que d'autres préfèrent se détourner et revenir en arrière pour se rassurer au contact de leurs idées familières ou dans les discussions raisonnables des gens instruits.

Cependant, pour reprendre les paroles de saint Augustin dans son commentaire du psaume 41 (42); de la lecture de la Passion émane "l'attrait d'une certaine douceur, de je ne sais quelle volupté intime et secrète", comme l'harmonie d'une musique mystérieuse nous invitant à entrer dans la maison de Dieu. Qui aura le coeur assez attentif et l'oreille assez fine pour entendre le chant de la Passion du Seigneur et en éprouver le charme unique? Qu'est, en effet, la Passion selon saint Matthieu, sinon le chant d'amour le plus beau, le plus profond, le plus dramatique aussi, qui ait jamais retenti sur cette terre? Tous les chants de l'Eglise qui entourent l'Eucharistie depuis la liturgie de la Semaine Sainte, en sont un écho sans cesse renouvelé. Laissons monter en notre coeur, en notre vie, ce chant de l'Esprit Saint et, comme le dit encore l'évêque d'Hippone, "suivre ce que nous entendons, en nous retirant des bruits du sang et de la chair, pour arriver jusqu'à la maison de Dieu".

 

Cet article est largement inspiré d'une étude de Servais Th. Pinckaers sur la Passion selon Saint Matthieu. On se reportera à l'édition de "Un Grand Chant d'Amour" parue en 1997 aux éditions Parole et Silence.

 

 où que soit le cadavre, là s'assembleront les aigles.

 

 

 

 

 

 

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Jeudi 21 avril 2011 4 21 /04 /Avr /2011 10:00

Pendant trois ans, le Christ a travaillé publiquement, prononcé des paroles extérieures, fait des miracles visibles, mené la lutte pour le royaume de Dieu, dans le monde des hommes et des choses. Pendant les trente ans qui précèdent il a gardé le silence. Et encore faut-il dire que d'importants fragments de sa vie publique ont appartenu à la vie intérieure, puisque les évangiles, qui ne disent pas tout, nous conduisent dans leurs récits, avant d'importants événements, « dans la solitude » ou « sur la montagne », où Jésus priait et prenait ses décisions. Pensons entre autres, à l'élection des apôtres et à l'heure de Gethsémani. On peut dire que l'action extérieure de Jésus est tout enveloppée de silence intérieur. Ce fait établit une loi valant pour la vie de foi en général. Plus la lutte est violente, plus la voix est élevée, plus les oeuvres et organisations sont poussées et voulues, plus il est nécessaire de s'en souvenir.

Le moment viendra où les choses bruyantes se tairont. Tout ce qui est visible, tangible, perceptible, paraîtra devant le tribunal de Dieu. Ce sera la grande transformation qui aura lieu. Le monde extérieur s'imagine facilement qu'il est le monde tout court, que le monde intérieur n'est qu'un faible épiphénomène, voire un refuge pour l'homme incapable de remplir sa tâche principale. Un jour tout sera mis au point. Ce qui se tait aujourd'hui, apparaîtra alors comme fort, ce qui est caché, comme décisif. L'intention sera jugée plus importante que la réalisation; l'être pèsera plus lourd que le paraître ... Mais ce n'est pas encore tout à fait cela. L'intérieur et l'extérieur seront une même chose. L'extérieur sera réel dans la mesure où l'intérieur le justifiera. Ce qui n'est qu'extérieur se désagrégera. N'entrera dans la création nouvelle et éternelle, que ce qui a des racines intérieures et une vérité intérieure.

 

 

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Dimanche 6 février 2011 7 06 /02 /Fév /2011 19:02
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Dimanche 26 décembre 2010 7 26 /12 /Déc /2010 22:04

Jésus est né dans une étable.

Une étable, une vraie étable, n'est pas le portique léger et avenant que les peintres chrétiens ont édifié au Fils de David, comme s'ils avaient eu honte que leur Dieu ait reposé dans la misère et la saleté. Et ce n'est pas non plus la crèche de plâtre que la fantaisie bonbonnière des marchands de statuettes a imaginée aux temps modernes : la crèche proprette et gentillette, aux couleurs gracieuses, avec sa mangeoire nette et bien peignée, son baudet extatique et son boeuf plein de componction, et ses anges sur le toit avec leur banderole flottante, et ses pantins de rois en manteau et de bergers en capuchon, agenouillés des deux côtés du hangar. Cela, ce peut être le rêve des novices, le luxe des curés, le jouet des enfants, mais ce n'est pas vraiment l'étable où est né Jésus.

Une étable, une étable réelle, est la maison des bêtes, la prison des bêtes qui travaillent pour l'homme. La vieille, la pauvre étable des vieux pays, des pays pauvres, du pays de Jésus, n'est pas la loggia à pilastres et chapiteaux, ni l'écurie scientifique des riches d'aujourd'hui, ni le cottage élégant des veilles de Noël. L'étable, ce ne sont que quatre murs grossiers, un pavement sale, un toit de poutres et de tuiles. La vraie étable est obscure, sale, puante : rien n'y est propre que la mangeoire, où le maître apprête le foin et le grain.

Les prairies printanières, fraîches dans les matins sereins, ondoyantes au vent, ensoleillées, humides, parfumées, ont été fauchées ; le fer a coupé les herbes vertes, les feuilles hautes et fines ; tranchées du même coup les belles fleurs épanouies, blanches, rouges, jaunes, bleues. Tout s'est flétri, a séché, a pris la couleur pâle et uniforme du foin. Et les boeufs ont traîné au couvert les dépouilles de mai et de juin. Et maintenant ces herbes et ces fleurs, ces herbes sèches, ces fleurs toujours parfumées, sont là dans la mangeoire pour la faim des esclaves de l'homme. Les bêtes les happent placidement de leurs grandes lèvres noires, et plus tard le pré fleuri revoit la lumière, sur la litière transformée en humide engrais.

Telle est la vraie étable où Jésus fut mis au monde. Le lieu le plus souillé fut le premier séjour du seul être pur né d'une femme. Le Fils de l'Homme, qui devait être dévoré par les bêtes nommées hommes, eut pour premier berceau la mangeoire où les bêtes broient les fleurs miraculeuses du printemps.

Ce n'est pas par hasard que Jésus naquit dans une étable. Le monde n'est-il pas une immense étable où les hommes se gavent et défèquent ? Les choses les plus belles, les plus pures, les plus divines, ne les changent-ils pas, par une infernale alchimie, en excréments ? Puis ils se couchent sur leurs monceaux d'ordures et appellent cela « jouir de la vie ».

Sur terre, précaire porcherie où tous les fards et les parfums ne masquent pas le fumier, est apparu une nuit Jésus, mis au monde par une Vierge sans tache, de rien d'autre armé que d'innocence.

Nativité 6

 

Les premiers adorateurs du Christ furent des bêtes et non des hommes.

Entre les hommes il recherchait les simples, entre les simples les enfants - plus simples que les enfants, plus doux, ce furent les animaux domestiques qui l'accueillirent. Encore qu'ils fussent humbles, esclaves d'êtres plus faibles et plus féroces qu'eux, l'âne et le boeuf avaient vu les multitudes s'agenouiller devant eux. Le peuple de Jésus, le peuple saint que Dieu avait libéré de la servitude d'Égypte, le peuple que le Pasteur avait laissé seul dans le désert pour monter s'entretenir avec l'Éternel, avait contraint Aaron à lui fabriquer un veau d'or pour l'adorer. L'âne était consacré, en Grèce, à Arès, à Dionysos, à Apollon Hyperboréen. L'ânesse de Balaam avait, en parlant, sauvé le prophète ; Ochus, roi de Perse, plaça un âne dans le temple de Ptah et le fit adorer. Peu d'années avant la naissance du Christ, son futur maître, Octave, descendant vers sa flotte à la veille de la bataille d'Actium, rencontra un ânier avec son baudet. La bête s'appelait Nikon, le Victorieux, et après la bataille l'empereur fit dresser un âne de bronze dans le temple qui commémorait la victoire.

Rois et peuples s'étaient jusqu'alors prosternés devant le boeuf et l'âne. Mais c'étaient les rois de la terre, les peuples qui s'en tiennent à la matière. Mais Jésus ne naissait pas pour régner sur la terre ni pour aimer la matière. Avec lui finira l'adoration de la bête, la faiblesse d'Aaron, la superstition d'Auguste. Les bêtes brutes de Jérusalem le tueront, mais en attendant, celles de Bethléem le réchauffent de leur haleine. Lorsque Jésus arrivera, pour la dernière Pâque, à la cité de la mort, ce sera monté sur un âne. Mais, prophète plus grand que Balaam, il est venu sauver tous les hommes et non les seuls Hébreux, et il ne rebroussera pas chemin, quand bien même tous les mulets de Jérusalem viendraient braire contre lui.

 

Après les bêtes, ceux qui gardent les bêtes. Même si l'ange n'avait pas annoncé la grande naissance, ils seraient accourus à l'étable pour voir le fils de l'étrangère. Les bergers vivent presque toujours dans la solitude et l'éloignement. Ils ne savent rien du monde lointain et des fêtes de la terre. Le moindre petit événement qui se produit dans leur voisinage les émeut. Ils veillaient sur leurs troupeaux dans la longue nuit du solstice quand ils furent ébranlés par la lumière et les paroles de l'ange. Et à peine eurent-ils distingué, dans la pénombre de l'étable, une femme jeune et belle, qui contemplait son fils en silence, et eurent-ils vu l'enfant dont les yeux venaient de s'ouvrir, ces chairs roses et délicates, cette bouche qui n'avait pas encore mangé, leur coeur s'attendrit. Une naissance, la naissance d'un homme, une âme depuis peu incarnée qui vient souffrir avec les autres âmes, est toujours un miracle si douloureux qu'il remplit de pitié jusqu'aux simples qui ne le comprennent pas. Et ce nouveau-né n'était pas, pour les hommes avertis, un inconnu, un enfant comme tous les autres, mais celui que depuis mille ans leur peuple affligé attendait.

Les bergers offraient le peu qu'ils avaient, le peu qui néanmoins est tant s'il est donné avec amour ; ils apportèrent les blanches offrandes de la bergerie : adoration-1.jpgle lait, le fromage, la laine, l'agneau. Les pasteurs de l'ancien temps étaient pauvres et ne méprisaient pas les pauvres, ils avaient la simplicité des enfants et prenaient plaisir à contempler les enfants. Ils étaient nés d'un peuple engendré par le Pasteur d'Ur, sauvé par le Pasteur de Madian. Ses premiers rois avaient été des pasteurs : Saül et David - pasteurs de troupeaux avant d'être pasteurs de tribus. Mais les pasteurs de Bethléem n'en tiraient nul orgueil. Un pauvre était né parmi eux et ils le regardaient avec amour et lui offraient avec amour leurs pauvres richesses. Ils savaient que cet enfant, né de pauvres dans la pauvreté, né simple dans la simplicité, né de gens du peuple au sein du peuple, deviendrait le rédempteur des humbles - de ces hommes « de bonne volonté » sur lesquels l'ange avait invoqué la paix. 

Même le roi inconnu, le vagabond Odysseus, ne fut accueilli par personne avec autant de joie que par le pasteur Eumée dans sa porcherie. Mais Ulysse venait vers Ithaque pour exercer sa vengeance, il revenait dans sa maison pour massacrer ses ennemis. Jésus naissait au contraire pour condamner la vengeance, pour prescrire de pardonner aux ennemis. Et l'amour des pasteurs de Bethléem a fait oublier l'hospitalière piété du porcher d'Ithaque.

 

Quelques jours plus tard, trois Mages arrivaient de Chaldée et s'agenouillaient devant Jésus. Ils venaient peut-être d'Ecbatane, peut-être des rives de la mer Caspienne. À dos de chameau, avec leurs sacs gonflés pendus aux selles, ils avaient passé à gué le Tigre et l'Euphrate, traversé le grand désert des Nomades, longé la mer Morte. Une étoile nouvelle - semblable à la comète qui apparaît de temps à autre dans le ciel pour annoncer la naissance d'un prophète ou à la mort d'un César - les avait guidés jusqu'en Judée. Ils étaient venus adorer un roi, et trouvèrent un nourrisson pauvrement langé, caché dans une étable. nativite-2.jpg

Presque mille ans avant eux, une reine d'Orient était venue en pèlerinage en Judée, et avait apporté elle aussi ses présents : or, aromates et pierres précieuses. Mais elle avait trouvé un grand roi sur son trône, le plus grand roi qui eût jamais régné à Jérusalem, et elle avait appris de lui ce que personne jusque-là n'avait su lui enseigner.

Les Mages en revanche, qui se croyaient plus savants que les rois, avaient trouvé un enfant de quelques jours, un enfant qui ne savait encore ni questionner ni répondre, un enfant qui dédaignerait, une fois grand, les trésors de la matière et les sciences de la matière.

Les Mages n'étaient pas rois, mais ils étaient, en Médie et en Perse, les maîtres des rois. Les rois commandaient les peuples, mais les Mages guidaient les rois. Sacrificateurs, oniromanciens, prophètes et ministres, eux seuls pouvaient communiquer avec Ahura Mazda, le Dieu Bon ; eux seuls connaissaient l'avenir et le destin. Ils tuaient de leurs propres mains les animaux nuisibles, les oiseaux néfastes. Ils purifiaient les âmes et les champs : nul sacrifice n'agréait au Dieu, qui ne fût offert de leurs mains, nul roi ne serait parti en guerre sans les avoir consultés. Ils possédaient les secrets de la terre, et ceux du ciel ; ils en imposaient à leur peuple au nom de la science et de la religion. Au milieu de gens qui vivaient pour la matière, ils représentaient la part de l'esprit.

Il était donc juste qu'ils vinssent se prosterner devant Jésus. Après les bêtes, qui sont la nature, après les pasteurs qui sont le peuple, cette troisième puissance - le savoir - s'agenouille devant la mangeoire de Bethléem. La vieille caste sacerdotale d'Orient fait acte de soumission au nouveau Seigneur qui enverra ses hérauts vers l'Occident : les savants s'agenouillent devant celui qui soumettra la science des mots et des chiffres à la sapience nouvelle de l'amour.

Les Mages à Bethléem signifient les vieilles théologies qui reconnaissent la révélation définitive, la science qui s'humilie devant l'innocence, la richesse qui se prosterne aux pieds de la pauvreté. Ils offrent à Jésus cet or que Jésus foulera aux pieds : ils ne l'offrent pas parce que Marie, qui est pauvre, pourrait en avoir besoin pour le voyage, mais pour obéir, avant le temps, au conseil de l'Évangile : vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres. Ils n'offrent pas l'encens pour vaincre la puanteur de l'étable, mais parce que leurs liturgies sont sur le point de s'achever et qu'ils n'auront plus besoin de fumées et de parfums pour leurs autels. Ils offrent la myrrhe qui sert à embaumer les morts parce qu'ils savent que cet enfant mourra jeune et que sa mère, qui à présent sourit, aura besoin d'aromates pour embaumer son cadavre.

Agenouillés, dans leurs somptueux manteaux de rois et de prêtres, sur la paille de la litière, eux, les puissants, les doctes, les devins, s'offrent eux-mêmes aussi, comme un gage de l'obéissance du monde.

Jésus a désormais obtenu toutes les investitures auxquelles il avait droit. À peine les Mages repartis, commencent les persécutions de ceux qui le haïront jusqu'à la mort.

 

 

 

 

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Lundi 2 août 2010 1 02 /08 /Août /2010 20:28

Les Tentations du Christ

 

Deux textes d'une très grande valeur littéraire et d'une haute portée religieuse sont proposés ici à la réflexion. « La Légende du Grand Inquisiteur » de F. Dostoïevski et "La Dernière Tentation du Christ" de N. Kazantzakis - deux écrivains issus de l'orthodoxie. Cette confrontation lance un débat serré entre le Russe à qui l'humanisme pervers du Grand Inquisiteur permet de mettre en lumière la divinité du Christ, et le Grec qui s'emploie au contraire à décrire tout ce qu'il y a de douloureusement humain dans le personnage de Jésus.

Le contraste qui se dégage de cette lecture conjointe destentations-du-Christ.jpg tentations selon Dostoïevski et Kazantzakis rend manifeste une tendance religieuse typique de la modernité. Là où le Russe affirme la divinité du Christ en signifiant tout ce qui le sépare du « Prince de ce Monde » dont le Grand Inquisiteur se fait l'interprète et l'instrument, le Grec souligne au contraire, avec une violence souvent déroutante, tout ce qui dans les tentations de Jésus le définit comme fils de l'Homme. Comme un homme travaillé par des désirs troubles ou mordants, et effrayé par une condition, malgré tout divine, qui l'écrase. On peut parler de Jésus comme d'un « héros tragique », marqué par de nombreux thèmes issus des affinités nietzschéennes du romancier grec.

« La Légende du Grand Inquisiteur » est amplement située dans le contexte des Frères Karamazov d'où le texte est extrait, ce qui permet à l'auteur de discuter de la question de la relation de Dostoïevski au catholicisme, comme il tente de répondre à la question du caractère blasphématoire ou non du roman de Kazantzakis.

 

 

Les tentations du Christ, Philibert Secretan, Cerf, 1995.

 

Philibert Secretan, né en 1926 à Genève, professeur de philosophie à l'Université de Fribourg (Suisse), est spécialiste de la philosophie chrétienne contemporaine. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages - dont Méditations kantiennes (L'Âge d'homme) et L'Analogie (PUF) - et le traducteur de nombreux livres, dont les oeuvres d'Édith Stein aux Éditions du Cerf. 

 

 

 

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Samedi 15 mai 2010 6 15 /05 /Mai /2010 01:10

Quand on se penche sur un berceau, pour y regarder un nouveau-né, ce petit corps froissé et frileux qui bouge drôlement et qui contient une âme immortelle encore assoupie dans l'inconscience, une question surgit instantanément à l'esprit : Que sera cet enfant? Quelle destinée l'attend? Quelle est sa mission en ce monde?

Voici qu'au jour de Noël, un chant éclate dans les églises, qui convie les chrétiens près d'une crèche d'étable, où dort sur de la paille, entre le boeuf et l'âne, un tout petit enfant ; Puer natus est nobis. Un enfant est né pour nous. Or cette naissance au milieu de la nuit d'un Enfant-Dieu, pose une tout autre question que la naissance des autres fils des hommes. Dans les moments de désespoir et comme une suggestion mauvaise de l'Ennemi, un cri surgit des profondeurs de notre désolation : « Après tout, ce n'est pas moi qui ai demandé de naître et de vivre ».

Eh! bien, regardons le petit Jésus dans sa crèche : le voici parmi nous comme l'un de nous, livré à la souffrance, à l'angoisse, aux larmes, à la mort; mais lui, il a demandé à naître et à vivre. Dieu, il ne lui manquait rien, il eût pu ne jamais venir : il n'en eût pas été moins heureux; il n'était pas obligé de naître dans cette vallée de larmes : c'est bien lui qui l'a choisi et qui a tout préparé pour naître : et le temps, et le lieu, et sa race, et sa mère. La question que nous pose cet enfant n'est pas : que deviendra-t-il? mais, puisqu'il a choisi de naître parmi nous, pourquoi?

A cette question, Jésus lui-même a répondu. Pour donner à sa déclaration un caractère plus solennel, il a choisi le moment de sa condamnation à mort, au tribunal de Pilate, pour expliquer officiellement sa naissance et sa venue en ce monde : « Je suis né pour ceci, et je suis venu au monde exprès pour ceci : porter témoignage à la vérité ».enfant Jésus crêche

Dès sa mystérieuse naissance, ce petit enfant entre les bras de sa mère, une pauvre jeune fille éclatante de pureté, ce petit enfant est un témoin et il n'est là, parmi les enfants des hommes, que pour rendre témoignage à la vérité.

Qu'est-ce qu'un témoin? C'est une personne, parfaitement informée d'une chose que les autres ignorent, qui révèle cette chose cachée et qui en fournit la preuve par l'autorité de sa parole. Rien n'est plus juste que de dire de l'Enfant-Jésus qu'il est un témoin et que sa nativité temporelle a pour effet de le mettre à même de rendre son témoignage. La vérité cachée naturellement à nos esprits et dont il est venu rendre témoignage, c'est Dieu même, Vérité subsistante dans l'excellence de sa nature intime, l'ineffable société du Père et du Fils et de l'Esprit-Saint, égaux en puissance et en majesté dans l'unique substance divine, et se révélant à nos intelligences dans la foi, et se donnant à nos âmes par la charité, et nous associant éternellement à leur béatitude, Dieu avec nous, Dieu pour nous, dans l'adhésion définitive de tout ce que nous sommes à ce que Dieu est.

On exige d'un témoin trois qualités:

La première est que le témoin connaisse bien ce dont il parle. Qui peut témoigner de Dieu, retiré dans une lumière inaccessible et dans l'inviolable secret de son silence, ce Dieu inconnu dont saint Jean a dit :« Nul ne l'a jamais vu » ? Mais il ajoutait :« Le Fils lui-même nous en a parlé ». Pour connaître Dieu et pour en parler, il faut être Dieu. Ce petit enfant est Dieu même, par nature, Dieu dans sa révélation substantielle, le Roi des Anges qui subjuguera par ses miracles, le ciel, la terre et les enfers, qui pardonnera aux hommes leurs péchés et qui ressuscitera du tombeau par sa puissance propre. Ce petit enfant qui dort dans une mangeoire de bestiaux, ce n'est pas seulement un messager de Dieu, on son représentant, ou son Prophète, c'est son Fils; non pas un fils inférieur et adoptif, mais le Fils de nature, égal au Père, lui-même substantiellement Dieu et il n'y a pas de Dieu en dehors de lui : Dieu, dans la plénitude et le riche écoulement de sa gloire. Tous les anges ne suffiraient pas à m'apprendre ce qu'est Dieu, tous les philosophes non plus; et pour une si haute vérité, je ne voudrais croire ni les anges ni les philosophes, c'est ce petit enfant qui me touche et qui me convainc de la vérité et de l'amour de mon Dieu. Il est à lui seul la preuve de ce qu'il vient affirmer; que dis-je, il est lui-même l'inéluctable affirmation de l'amour de Dieu, du don de Dieu et de sa révélation. Jésus est la manifestation de Dieu, son épiphanie, Dieu nous aimant et se découvrant à nous, Dieu devenu nôtre. Ce n'est plus cet être immense et comme abstrait des philosophes. Ce n'est plus ce dur législateur des Juifs qui écrivait ses commandements sur la pierre et courbait sous son joug inflexible des nuques rebelles. Notre Dieu chrétien est un Dieu fait homme, né innocent d'une vierge innocente, terrible aux démons, mais secourable aux pécheurs, un Dieu tout proche et familier par ses sacrements et par l'Eucharistie, et qui a consommé le témoignage de sa vérité divine en versant tout son sang sur la croix.

Une autre qualité exigée d'un témoin est qu'on puisse le comprendre. A quoi vous servirait-il que je sois bien informé si je ne parle pas la même langue que vous? Jusqu'ici Dieu avait choisi des intermédiaires pour parler aux hommes. Les Juifs disaient à Moïse : « Toi, parle-nous, mais que Dieu ne nous parle pas, de peur que nous mourrions. » Si, pour bien connaître Dieu, il faut être Dieu, pour savoir bien parler aux hommes, il faut être l'un d'entre eux. Et c'est ce qui est arrivé. Dieu s'est fait homme pour se faire le plus saisissable possible. Ce petit enfant nous suggère Dieu absolument, en cachant sous le voile de sa faiblesse l'éclat redoutable de sa majesté. Dieu s'est humanisé, il a pris une nature humaine complète, corps et âme, un corps en chair et en os, non l'apparence d'un fantôme; une âme intelligente et libre, comme chacune de nos âmes. Cet enfant est bien de notre race: il le prouve en naissant d'une femme, vierge il est vrai; il le prouvera en souffrant et en mourant pour nous faire comprendre ce qu'est Dieu et comme il nous aime. Principium, qui loquor vobis. Oui, ce petit enfant est né tout exprès pour nous raconter Dieu, et dans son babil, c'est Dieu qui se met à notre portée. En cet enfant plein de grâce et de vérité, c'est notre misérable nature humaine qui se hausse jusqu'à témoigner Dieu, d'un témoignage fidèle jusqu'à la présence réelle de ce qui est affirmé, au point que ce petit qui dort entre les bras de la Vierge Marie, c'est la Vérité divine elle-même.

Mais ce qui fait l'importance d'un témoin, c'est la dignité et l'autorité de sa personne : c'est proprement cela qui fait la vérité du témoignage, qui ajuste, dans l'esprit de celui qui écoute, ce qui est dit à ce qui objectivement existe. Accorderons-nous tant d'importance à ce témoignage? Tous les tribunaux du monde récusent l'autorité d'un enfant. Mais la personne de cet enfant-ci n'est pas, comme celle des autres enfants, enfouie dans l'obscure imprécision de l'inexpérience, elle est déjà ce qu'il y a de plus parfaitement formé au monde, ce qu'il y a de plus digne et de plus élevé : elle est d'une excellence infinie parce que divine et il y aurait blasphème à la récuser. Jésus est Dieu en personne. Pour donner du poids à son témoignage, quelqu'un donne sa parole que ce qu'il dit est vrai, et aux yeux des hommes d'honneur, cette parole l'engage tout entier. Pour corroborer son témoignage, Dieu nous a donné sa Parole, et il est impossible de concevoir à quel point il s'est engagé ainsi jusqu'aux plus extrêmes limites du don de lui-même, car cette parole elle-même est divine. La Parole de Dieu est le Fils même de Dieu et c'est ce Verbe éternel qui possède à la fois, dans l'absolue simplicité de sa personnalité, la nature divine et la nature humaine; il s'unit substantiellement ces deux natures, sans les amoindrir ni les confondre, mais à la perfection de chacune. enfant JésusLe noeud du mystère du Christ est dans cette unité foncière, malgré l'infinie diversité des natures. Cette unité vient tout entière de l'excellence du Moi divin qui peut s'approprier une nature créée et en gérer réellement toutes les fonctions. Au point que cet enfant qui rit et pleure comme tous les enfants des hommes, et qu'une toute jeune maman au regard indiciblement pur nourrit de son lait, c'est la parole de Dieu inscrite dans une chair humaine, Dieu se livrant et s'exprimant dans une confidence substantielle de lui-même. Nous n'avons besoin ni de Moïse, ni des tables de pierre de l'Ancienne Alliance : comment ne comprendrions-nous pas désormais le langage de Dieu?

Dans le christianisme il n'y a pas, d'un côté le Christ, né il y a deux mille ans à Bethléem, mort en croix à Jérusalem, ressuscité et monté aux cieux; et puis d'un autre côté les chrétiens qui vont à la messe le dimanche et qui paient le denier du culte. Non, le christianisme est tout entier en Jésus, absolu, achevé, complet dans ce petit enfant que la Vierge Marie nous présente. On ne devient et on n'est chrétien que dans la mesure où on s'incorpore, d'une manière mystique mais très réelle, à la vie unique et suffisante de Jésus. Pour une raison grave on peut être dispensé de l'assistance à la messe le dimanche ou de l'abstinence le vendredi, mais le Pape lui-même ne pourrait dispenser un chrétien de croire en Jésus, d'espérer en Jésus et d'unir son coeur au Coeur Roi et Centre de tous les autres. Si nous n'avons pas demandé à naître, du moins nous savons bien ce pour quoi nous sommes nés, ce pour quoi nous vivons et pourquoi nous mourrons. Que l'Enfant-Jésus nous délivre à jamais des pensées absurdes et du désespoir : lui qui a voulu naître et vivre et mourir pour rendre témoignage à la vérité divine qu'il incarne, il nous apprend que nous avons à rendre le même témoignage, et cela peut-être jusqu'au sang, car témoignage veut dire martyre. Notre vie et notre mort sont entre nos mains : ou bien nous pouvons les dissiper en pure perte, sans utilité ni but; et que nous servirait de gagner l'univers, si nous négligeons de connaître, d'aimer et de mériter Dieu en Jésus? La vie et la mort nous ont été données pour nous conformer à ce mystère central du christianisme, qui est la vie et la mort du Seigneur Jésus.

Une grande clarté a éclaté dans la nuit pour ceux qui ont le coeur droit. Vivons et mourons dans la clarté de ce témoignage, clarté même de Dieu resplendissant sur la face adorable de Jésus.2600176464_31c21400eb_m.jpg

 

 

 

 

Par Christocentrix - Publié dans : Approches du Christ - Communauté : Communauté spirituelle
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Samedi 24 avril 2010 6 24 /04 /Avr /2010 19:05

L'Evangile nous donne de distinguer deux aspects essentiels de l'action initiale de Jésus suivant lesquelles Il a choisi, au premier moment, de s'assurer une présence efficace au milieu de son peuple.

Durant ces premiers mois, Jésus diffuse promptement, à travers tout le pays galiléen, un message concis, mais chargé de sens et de portée. C'est une parole de choc. De ce bref message, l'événement évangélique lui-même devait finalement tirer son nom (Mc, 1, 1, 14-15).

Dans la pensée de Jésus, il semble qu'il se soit agi alors avant tout, pour lui, de pratiquer seul une première brèche au centre le plus vif de la conscience de son peuple. C'est à la faveur de cette brèche, par ébranlements successifs, que devait s'introduire ensuite, peu à peu, la plénitude d'une nouvelle et décisive espérance. Noter à ce propos, et pour cette période, les allusions à un « enseignement » habituel dans les synagogues, à l'occasion des assemblées sabbatiques : « Il parcourait toute la Galilée, enseignant (didaskôn) dans leurs synagogues, annonçant (kèrussôn) la bonne nouvelle du royaume... » (Mt., 4,23 ; Mc, 1,39 ; Lc, 4,15). Chemin faisant, Jésus profitait de ces assemblées, semble-t-il, pour déclarer sa « mission », dans le style de ce que Luc nous raconte à propos de l'incident de Nazareth. Le narrateur a dû juger que la circonstance se prêtait bien à faire voir le genre d' « enseignement » pratiqué par Jésus au temps où il était principalement occupé à répandre la « bonne nouvelle » de l'avènement du règne de Dieu à travers la Galilée (Lc, 4,14-15). Après avoir lu Is., 61,1-2, - « L'Esprit du Seigneur est sur moi..., il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres..., proclamer une année de grâce du Seigneur », - Jésus replie le livre, le remet au serviteur, s'assied, et déclare en substance : « Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Écriture » (Lc, 4,16-21). Il ne faut pas, comme on le fait d'habitude, confondre ce premier « enseignement » synagogal avec celui que Jésus transmettra plus tard à ses disciples en qualité de maître. Pour le moment, il est encore avant tout le héraut qui se présente à son peuple de la part de Dieu, dans le style des prophètes anciens, et qui déclare l'essentiel de sa « mission » en même temps qu'il commence à l'accomplir.

 

 A un certain moment, que nous pouvons situer avec vraisemblance au terme d'une longue course à travers la Galilée, Jésus prit donc l'importante décision de s'adjoindre des « disciples » (Mc, 1, 16-20 ). A la qualité de « prophète » qui lui était déjà reconnue, se trouvait ainsi ajoutée celle de « maître » (didaskalos; Lc, épistatès, six fois). Or, de la part de Jésus, devenir « maître », cela signifiait, en premier lieu, donner une forme nouvelle à sa parole. Mais cela signifiait aussi, dès le principe, accepter une modification proportionnelle dans le rythme et le style de l'action, sans parler de bien d'autres conséquences qui touchaient au style de vie lui-même.

 

 Maître, héraut : ces deux titres se rapportaient, en effet, à des modèles d'action fort différents l'un de l'autre, si différents qu'on ne pouvait guère songer à les fondre ensemble et à les utiliser en même temps. Les récits de Matthieu, de Marc et de Luc ne suggèrent, d'ailleurs, nulle part une fusion de cette sorte. Ce qu'ils supposent partout, au contraire, c'est une alternance. Après une première percée, qui est celle du « message » initial, Jésus s'arrête, s'entoure de « disciples », adopte le comportement social et les usages littéraires du « maître » et, ainsi, s'adonne à ce qu'on appelait alors l' « instruction ».

 Qu'est-ce à dire ? Dans le milieu palestinien de l'époque, donner une « instruction » à des « disciples », de la part d'un « maître » comme Jésus, ce n'est en aucune façon débiter un « discours », à jet continu, comme pouvaient le faire alors les conférenciers et les orateurs du monde gréco-romain. C'est une erreur totale, de notre part, d'imaginer, par exemple, que les paraboles de Jésus, si caractéristiques de son « instruction », ont été simplement « prononcées », à la manière d'un discours, et que les disciples n'ont eu rien de mieux à faire ensuite que de reconstituer après coup les précieux récits à l'aide des lambeaux de souvenirs qu'un débit courant aurait pu accrocher dans leur mémoire.

 En fait, l'instruction suppose d'abord que le maître en a soigneusement, et par avance, arrêté le sujet, le développement et même souvent la formulation précise par devers lui. Lorsque le moment vient de la transmettre, l'instruction possède donc déjà, en règle générale, une forme définie. Le maître s'assied et s'entoure de ses disciples. Normalement, ceux-ci ne sont d'ailleurs pas très nombreux. De sa nature, l'instruction n'est pas destinée à la grande foule. Assurément, la « foule » peut être là, comme nos récits se plaisent souvent à le souligner, en partie sans doute pour marquer la faveur dont le maître jouit auprès d'elle. Mais, même en présence de la « foule », - dont il ne faut d'ailleurs pas exagérer l'importance numérique : il y a « foule » dans de simples maisons (Mc, 3, 32), - il n'est pas moins clair, dans l'ensemble, que c'est l'attention de ses disciples les plus proches, dans le double sens de l'expression, que le maître recherche en premier lieu. A proprement parler, c'est donc à eux qu'il transmet son « instruction ».

Le maître le fait en répétant ses formules, jusqu'à ce qu'elles se soient logées dans l'esprit des disciples. Lorsque cette première mémorisation est acquise, suit, s'il y a lieu, une période d'explication, par interrogations et réponses (ainsi Mc, 4, 13-20 et par.). Le maître s'assure ainsi que son instruction a été, non seulement retenue, mais comprise. Bref, l'instruction est un véritable « enseignement (didaskein), dans le goût de l'époque et du milieu, et, s'il a été convenablement reçu, cet enseignement conduit à une certaine « intelligence » et à un certain « savoir » (eidénai, ginôskein).

Par tous les traits de sa physionomie, l'instruction pratiquée par Jésus se distingue donc nettement d'un type de discours qui n'aurait visé en premier lieu que la persuasion. En conséquence, pour comprendre que les paraboles, ou les petites instructions rassemblées dans le Sermon sur la montagne, nous soient parvenues dans l'état que nous leur connaissons, il n'est aucunement nécessaire de supposer que les premiers auditeurs de Jésus aient été gratifiés d'une mémoire miraculeuse, ni non plus que la tradition évangélique ait exécuté après coup des prodiges de reconstitution du passé. Il suffit que Jésus ait été un « maître » admirablement doué dans son genre : ce qu'il fut ; et il suffit que ses auditeurs les plus fidèles aient été, en réalité, des « disciples »: ce qu'ils furent également.

Mais quelle différence, alors, quand on compare l'instruction et le message ! Celui-ci touchait des auditeurs de rencontre ; celle-là s'adresse avant tout à des disciples qui suivent le maître partout où il va. Le message prévoyait, de la part de Jésus, des déplacements constants et rapides. L'instruction, au contraire, sans le fixer sur place comme un maître d'école, l'oblige cependant à ralentir, dans une mesure importante, le rythme de son action.

Devenu « maître », et reconnu comme tel, Jésus demeure donc relativement mobile. Pour être son « disciple », il faut être prêt à le « suivre », au sens premier et propre de ce terme. Mais il y a loin de cette mobilité relative à l'itinérance accélérée du « prophète », héraut de la « bonne nouvelle ». En fait, il semble bien, d'ailleurs, qu'après une période d'instruction plus intensive, durant laquelle il prit un soin spécial de ses disciples, et notamment des Douze, Jésus ne laissa pas de revenir, en diverses circonstances, à son activité essentielle des débuts de l'événement évangélique. Selon toutes apparences, ainsi fit-il, en particulier, durant la première « mission » des disciples eux-mêmes (Mt., 11, 1 ; comp. Lc, 8, 1).

Les différences, toutefois, ne doivent pas être exagérées. Car l'instruction, subordonnée au message, lui était en même temps coordonnée, comme on le voit, spécialement, dans les paraboles du royaume. La brèche que le message avait pratiquée d'un coup dans l'espérance du peuple de Galilée, l'instruction devait en quelque sorte l'élargir, lentement, patiemment, pour livrer passage, à la fin, à la plénitude de la « bonne nouvelle ». Bien qu'aucun texte ne nous permette d'en juger sur pièces, telle fut, semble t-il, l'intention de Jésus lorsqu'à la fin de sa première course galiléenne, il s'entoura de « disciples » et donna à sa parole la forme de l' « instruction ». La pensée du « maître » est ici inscrite dans les faits, et leur indication nous suffit.

Introduit à la manière du héraut dans la conscience d'auditeurs de rencontre, le « message » (kèrugma) avait ses limites, que Jésus moins que personne ne pouvait se dissimuler. Dans l'ordre de l'action, le « message » appelait un complément, et, dès lors, ce complément devait être d'un autre style. Ce fut cette « instruction » (didakhè) que les disciples reçurent directement du Maître et c'est aussi ce rapport de Maître à disciple, qui se renouvelle sans cesse pour tous les disciples de tous les temps, qui fera la matière des prochains messages.

 

 

 

 

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Samedi 24 avril 2010 6 24 /04 /Avr /2010 13:30

« En lisant sérieusement l'Evangile, j'ai été extrêmement frappé de ce que j'appellerai la grande puissance prophétique. Je ne parle pas ici du prophète qui découvre ce qui va se passer, mais du prophète qui vous découvre votre vérité. Il est tout à fait clair que lorsqu'on vient dire : " Ces textes ont été élaborés pendant trois cents ans, en réalité, il n'y en a pas à l'origine", il suffit d'être écrivain soi-même pour savoir que ce n'est pas vrai : il y en a un à l'origine, parce qu'il y a le Sermon sur la montagne, et quelque chose, qui est la voix du prophète, absolument évident». (André MALRAUX, interview 25 octobre 1967)

 

« Il n'y a qu'une affaire sur laquelle nous sommes sûrs qu'on ne se réconciliera jamais et sur laquelle nous sommes sûrs qu'il y aura une division éternelle : c'est l'affaire Jésus... Je vous défie de trouver jamais dans les siècles des siècles un seul homme qui parle de Jésus en historien. Ils ne nous en parleront jamais qu'en chrétiens ou antichrétiens ».

(Charles PÉGUY, « Dialogue de l'histoire et de l'âme païenne », dans Œuvres en prose, 1909-1914, coll. « La Pléiade », éd. Gallimard, Paris, 1957, pp. 291-292).

 

                                                                  *** 

 

Singulière cette envie de voir cet homme, et de le voir dans son histoire, à telle heure, en tel lieu, et de lui demander : qui es-tu ? D'autant plus singulière qu'elle exprime une curiosité, disons très profonde et très personnelle, mais que je constate avoir été très répandue et très fréquente. Jésus-Christ a au moins suscité ceci : l'expérience multipliée de cette curiosité ardente. Au point que certains passages de l'Evangile me deviennent parlants, j'ai l'impression d'y entrer de plain pied comme dans une humanité qui m'est proche, et ils se parent pour moi d'une indéniable force de vérité. C'est, par exemple, ce Jean qui se met à suivre Jésus rencontré pour la première fois « Maître, où demeures-tu ? » (Jn 1,38). Ou ce chef des percepteurs de Jéricho qui « cherchait à voir qui était Jésus » (Lc 19,3). Ou ces Grecs venus à Jérusalem pour la Pâque et qui tirent Philippe par la manche : « Nous voudrions voir Jésus » (Jn 12,21). Ou Ponce-Pilate lui-même, dans ce bref instant de pressentiment peu banal où, s'approchant de son prisonnier dont l'attitude et l'affaire le déconcertent, il lui demande : « D'où es-tu ? » (Jn 19,9). Manifestement il y a quelqu'un en face de ces questions ; je sens la densité de sa présence à l'intensité de désir, d'étonnement ou de crainte qu'il y a dans la question. J'éprouve fortement ce qu'exprime A. Malraux. Derrière les bribes qui nous restent du Sermon sur la montagne, il y a manifestement une personnalité unique, réelle, forte.

 Jésus est cet homme, dans l'histoire, au sujet de qui d'innombrables hommes, qui en ont entendu parler, éprouvent une envie spéciale de demander « Qui es-tu ? » Prétendre le savoir sans lui, mieux que lui, je commence à me douter que c'est un peu ridicule ; malgré mon assurance d'homme cultivé du XXIème siècle, pourquoi ma petite idée sur la question s'imposerait-elle davantage que l'opinion des Apôtres ? Et si je veux le savoir de lui, je n'ai qu'une issue : l'apprendre de la bouche de ces Apôtres auxquels il a lui-même confié sa réponse.

Or voici qui m'apparaît très remarquable. Je ne vois pas tellement que Jésus ait gravé pour ses Apôtres sa carte de visite, ni qu'il se soit inquiété de leur dicter et de leur faire apprendre par coeur les termes de son identité. Il l'a plutôt « induite » en eux comme la seule interprétation absolument cohérente de l'événement qu'était sa destinée et dont il les rendait participants. Quand Jean-Baptiste lui fait demander, en clair et avec insistance: « Es-tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? », Jésus ne répond pas : « Je le suis », il pose des actes et il en adresse la nouvelle au Baptiste en lui laissant le soin de tirer lui-même les conclusions (Mt. 11,2-6). Tous les titres, tous les noms du Christ, dont la litanie me paraissait surabondante, floue et désordonnée, je m'avise qu'ils constituent le faisceau de telles conclusions, dont certaines approximatives ou provisoires. Ce ne sont que des significations allumées dans l'intelligence des témoins de Jésus par l'Evénement dont il les irradiait ; des affirmations, inspirées sans doute par l'Esprit Saint, mais qu'aussi ils essayaient d'ajuster avec plus ou moins de bonheur dans leur propre esprit pour exprimer l'impact de l'Evénement tel qu'il fondait sur eux.

Cela devient pour moi un nouvel encouragement pour m'intéresser à Jésus tel qu'il fut. Car les affirmations théologiques sur son compte doivent permettre, par une espèce de déchiffrement à rebours (et peut-être est-ce leur rôle premier pour nous autres?), d'appréhender l'Evénement et, en quelque sorte, d'en refaire l'expérience. Le Jésus de l'histoire ? au fond, il y en aura toujours deux : d'une part, le Jésus de ceux qui ne croient pas en lui, à supposer qu'ils se heurtent à lui ou s'y intéressent ; d'autre part, le Jésus de ceux qui croient en lui. (voir citation de Ch. Péguy).

N'est-ce pas déjà ainsi que ses contemporains se partageaient à son sujet ? et les uns et les autres appartenaient à « l'histoire » ! Ceux qui ne croyaient pas en lui l'ont vu ainsi: « un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs » (Mt. 11,19), « un possédé » (Mc 3,22), « un imposteur » (Mt. 27,63), - c'est évidemment une manière d'interpréter l'histoire. Mais pour ceux qui croient en lui, je tire cette conclusion capitale : c'est le Jésus du témoignage de la foi qui est, en même temps, l'expérience authentique du Jésus de l'histoire.

Assurément, je dois me résigner à ce que cette expérience ne puisse prétendre l'impossible comme, par exemple, retracer une chronologie infaillible des années publiques de Jésus, retrouver le mot à mot de ses discours, préciser ses emplois du temps durant les « années obscures » de Nazareth. Je suis amené à me dire ceci : si les évangélistes n'ont pas cherché à fixer ces choses, ce n'est pas qu'ils voulaient nous les cacher, c'est qu'ils n'estimaient pas qu'elles nous fussent indispensables, nonobstant notre premier sentiment contraire. Pourtant ils ne prétendaient nullement nous livrer une élucubration socio-religieuse de leur cru (les malheureux en eussent été bien incapables !), « d'après » la figure de Jésus de Nazareth ou à l'aide d'une anthologie tendancieuse de ses « morceaux choisis ». C'est l'Evénement lui-même qu'ils proclamaient et livraient. C'est à l'Evénement dans sa réalité qu'ils voulaient nous donner accès : à l'Evénement dans la résistance inexorable qu'il oppose à toute réduction qu'on voudrait en faire à un phénomène déjà observé et facile à classer (Dieu sait si on en a essayé et si on en essaye encore de ces réductions!). Quoi penser, sinon que cet Evénement était d'une nature telle, à leurs yeux, que l'accumulation de détails circonstanciés ne l'eût pas rendu plus présent ni plus intelligible qu'il ne l'était désormais dans le raccourci de leur catéchèse confiée à l'Eglise.

Ainsi voulaient-ils que notre foi soit appuyée sur l'Evénement. Et l'Evénement intégral: depuis la naissance de Jésus jusqu'au don de son Esprit à la Pentecôte. Et non seulement qu'elle y soit appuyée, mais qu'elle ne puisse à aucun moment en faire l'économie et s'en distancer pour se nourrir d'une doctrine et d'un dogme un peu plus dégagés de l'épaisseur historique. Or, pour assurer cela, ces mêmes Apôtres et témoins ne nous offraient d'atteindre l'Evénement qu'à travers la prophétie (c'est-à-dire l'interprétation inspirée par Dieu) qu'ils en faisaient !

Ils pensaient donc que la prophétie seule était capable de transmettre l'Evénement. Pourquoi le pensaient-ils ? Nous autres penserions, dans notre spontanéité irréfléchie, qu'elle risquait plutôt de le déformer ou de le trahir ! La réponse est simple : leur évidence vécue était que la prophétie faisait partie de l'Événement ; qu'elle n'était rien d'autre que l'Evénement pour autant qu'il était langage pour les hommes. Il faut bien nous mettre en tête cette chose essentielle : il n'y a pas eu d'abord un fait divers erratique, sans attache significative avec quoi que ce soit ; un Jésus ni plus ni moins doué qu'un autre, à mille lieues de penser à l'utilisation que feraient de ses improvisations des disciples qu'il aurait groupés sans trop savoir pourquoi ; un événement brut, muet dans son essence, dénué de tout accompagnement interprétatif, et que, par impossible, nous, pourrions aujourd'hui exhumer ; puis, après coup, dans le deuxième temps, par une manoeuvre seconde et habile, il y aurait eu la ressaisie de l'événement par les Apôtres et son rhabillage par l'interprétation théologique. C'est l'événement qui est né prophétique, qui dégageait de lui-même une énorme quantité de sens, qui provoquait à chaque instant l'activité interprétative, qui s'aggravait à chaque pas de l'interprétation tâtonnante qu'il suscitait, et qui consolidait de jour en jour son ancrage dans l'histoire par le moyen apparemment le plus pauvre qui fût : ce que pouvaient en concevoir et en exprimer en un vocabulaire populaire et restreint la poignée des disciples. Rien d'étonnant que saint Jean ait fini par désigner Jésus comme rien d'autre que Parole faite chair ! Aussi, lorsque saint Matthieu met sur les lèvres de Pierre la confession de foi: « Tu es le Fils du Dieu vivant » (Mt. 16,16), il commet peut-être un anachronisme par rapport aux paroles réellement prononcées par Pierre dans la circonstance historique qu'il relate. Mais les mots exacts qu'a prononcés Pierre sous l'interpellation de Jésus, s'ils devenaient un épisode constitutif de l'Evénement, étaient déjà aussi la prophétie cherchant son expression. Au fur et à mesure que l'Evénement s'accomplissait, la prophétie aussi trouvait sa plénitude, et ils demeuraient homogènes l'un à l'autre, inséparables l'un de l'autre. L'Evangile d'après la Pentecôte, qui exprime la plénitude de la prophétie, ne trahit pas l'Evénement lorsqu'il en rapporte les épisodes à la lumière de cette plénitude. Simplement l'Évangile ne peut pas servir à ce pour quoi il n'est pas fait. Il est la prophétie sur l'Evénement Jésus-Christ, il est, par le fait même, la continuation de cet Evénement pour ceux qui lui accordent créance, mais il n'est pas le journal de marche d'un journaliste neutre accrédité auprès des Douze ni l'enregistrement des paroles du Christ sur un magnétophone de campagne.

 

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Vendredi 2 avril 2010 5 02 /04 /Avr /2010 11:14

Le procès juif.

Le Sanhédrin est convoqué à la hâte, la nuit, pour juger le Sauveur. Pour les divers éléments qui composent l'Assemblée, nous le savons déjà, un mobile important de leur haine contre Jésus était leur attachement aux intérêts nationaux qu'il leur paraissait méconnaître. Nous en trouvons de nouveaux indices dans le motif invoqué pour porter la sentence de mort.

Comme les faux témoins qui formulent l'accusation de blasphème contre le Temple n'arrivent pas à se mettre d'accord et qu'il n'est pas possible de trouver un prétexte juridique, tant soit peu plausible, Caïphe recourt au procédé qui lui a si bien réussi quelques jours plus tôt : il fait appel au sentiment national de ses collègues, et il pose la question précise : « Es-tu le Christ? », c'est-à-dire en langage juif : Prétends-tu avoir mission de par Dieu de gouverner son peuple et de le délivrer du pouvoir étranger?

 Et, comme Caïphe s'y attendait et le souhaitait, Jésus répond affirmativement.

 Comment! ce petit ouvrier d'un village de Galilée, les mains liées à la merci des valets des Princes des Prêtres, ose assumer la dignité suprême du Roi-Messie! Comment accomplira-t-il la première fonction de son rôle, la délivrance d'Israël? Ne sait-on pas d'ailleurs qu'il s'en désintéresse? Si on ne le lui reproche pas en face, c'est sans doute parce que les oreilles ennemies écoutent et qu'il faudra tout à l'heure affirmer le contraire chez Pilate, précisément pour faire expier à ce faux messie sa trahison.

Caïphe et ses assesseurs ne peuvent pas ignorer les raisons pour lesquelles le peuple des rues, quelques jours auparavant, l'a acclamé pour Messie et même, dans le tribunal, quelques-uns le vénèrent en secret; mais parce qu'il ne veut pas, lui qui a fait tant de miracles, faire celui de «...sauver » sa patrie, qu'il périsse ! Son sort est d'ailleurs fort clair : puisqu'il revendique le titre de Christ-Roi, Pilate ne pourra que ratifier la sentence de Caïphe.

 Mais avant de demander au procurateur de l'approuver, il faut la prononcer. Or, ni la Thora de Moïse, ni même la Halakah ne défendent de se dire le Christ, et la tradition veut que le soin de châtier les faux prétendants soit laissé à Dieu lui-même : c'est la thèse de Rabbi Gamaliel dans le procès des Apôtres rapporté au chapitre cinquième du livre des Actes.

 Aussi Caïphe, scandalisé, ou feignant de l'être, par la revendication de l'autorité suprême au jour du grand jugement de Dieu, pose au Sauveur une deuxième question « Es-tu donc le Fils de Dieu? »

La réponse affirmative fournira le prétexte de blasphème, puni de mort par la loi de Moïse, et l'Assemblée tout entière, sauf l'exception de Nicodème, accordera son approbation à la décision de son président.

 

Le procès romain.

Comment faire ratifier une sentence capitale pour crime de blasphème par un idolâtre, un sceptique, un polythéiste tel que Pilate? Aussi de ce véritable motif légal de la condamnation, on décide de ne pas souffler mot devant le procurateur. La revendication du titre de Messie, dont Pilate ne peut connaître que l'aspect politique, va servir à créer un nouveau grief, celui de lèse-majesté et de rébellion contre César.

Dans le récit du procès romain, les évangélistes ne mentionnent guère que les Princes des Prêtres sadducéens et la populace qu'ils excitent contre le divin prévenu. Les pharisiens, dont le loyalisme est trop suspect pour ne pas éveiller la méfiance de Pilate, se tiennent dans l'ombre.

Caïphe et ses collègues présentent leur condamné comme le Christ-Roi dans le sens le plus politique puisque, contre toute apparence de réalité, ils l'accusent de pousser la nation à la révolte et de défendre à ses disciples le paiement du tribut.

Pilate interroge Jésus « Es-tu le roi des Juifs? ». Là où Caïphe a dit le Christ, Pilate traduit le roi des Juifs; mais les deux expressions sont synonymes.

La réplique du Sauveur « Dis-tu cela de toi-même? » nous laisse entendre que Pilate n'eût jamais soupçonné en lui un prétendant au trône, un chef de rébellion, sans l'accusation formulée par les sanhédrites.

Mais leur manoeuvre a échoué : Pilate ne retient pas l'invraisemblable crime; et les Princes des Prêtres craignent d'être tout à fait désavoués par le gouverneur. Or, celui-ci, dans l'espoir de sauver le Juste, propose à la foule le choix entre Barabbas le séditieux et Jésus le doux prophète. Le sentiment national ne fut sans doute pas étranger à la préférence accordée à Barabbas, le sicaire souillé de sang, mais de sang romain.

Pilate, répugnant toujours à l'injustice, annonce qu'après avoir fait flageller Jésus, il le renverra. Alors seulement, en désespoir de cause, les sanhédrites avouent le motif légal de leur sentence : « Nous avons une loi et d'après cette cette loi, il doit mourir, car il s'est dit le Fils de Dieu ».

Or, les répliques du Sauveur achèvent d'ébranler le gouverneur, et les Pontifes, voyant leur proie leur échapper, recourent de nouveau à l'intimidation : « Si tu le délivres, tu n'es point l'ami de César; car quiconque se fait roi, se déclare contre César ».

Triste jeu de mots! Ils savent bien que Jésus ne s'est pas déclaré contre César, et précisément, dans le fond de leur coeur, ils le lui reprochent ! Et si en réalité, il s'était soulevé contre Rome, ce ne serait pas eux qui l'auraient conduit au tribunal de Pilate. Celui-ci, qui les connaît, est étonné de les voir déployer tant de zèle pour la grandeur romaine, il ne doute plus qu'ils le lui aient livré « par envie », et il hausse les épaules lorsqu'il entend les Pontifes protester : « Nous n'avons d'autre roi que César ».

Aussi c'est avec une pensée de moquerie pour leur hypocrite loyalisme et de dérision pour leurs ambitions messianistes qu'il rédige la brève formule du titre de la croix : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs ». Caïphe perçoit l'ironie et demande une correction qui est refusée.

Un Juif moderne, a écrit : « Les Juifs, comme nation, furent moins coupables de la mort de Jésus que les Grecs, comme nation, ne furent coupables de la mort de Socrate ». Est-ce que cependant les faits que nous venons d'exposer très simplement, ne clament pas que la mort du Christ fut le crime national de tout le judaïsme? Le tableau final du procès du Sauveur dans l'Évangile de saint Matthieu en synthétise la véritable physionomie : d'un côté, Pilate se lave les mains du sang de ce juste; de l'autre, le peuple (le peuple entier, dit le, texte sacré) et ses meneurs, revendiquent toute la responsabilité du déicide : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants! ».

 

La foule du Prétoire et du Calvaire.

Reste précisément à résoudre ce problème troublant de la double attitude successive de la foule. Comment ces Juifs de la rue qui, aux Rameaux, acclamaient Jésus comme le Messie envoyé du Seigneur, peuvent-ils, trois jours après, vociférer contre lui la haine et la mort?

Disons tout d'abord que l'arrestation de Jésus et surtout sa condamnation, ont tué son prestige. Le Prophète acclamé n'est pas le Messie, puisqu'il est tombé entre les mains de ses adversaires juifs d'abord, puis des ennemis de sa nation. D'ailleurs, les décisions de la Haute Assemblée jouissent d'une certaine infaillibilité; la sentence de mort étant portée officiellement, nul Juif fidèle n'a le droit d'émettre un avis contraire.

De plus, le peuple est enfant et il n'aime pas être frusté dans ses espérances. Beaucoup qui avaient confiance de voir Jésus « rétablir le royaume d'Israël », ont maintenant l'impression d'avoir été déçus. « Quand on prétend sauver les autres, diront-ils au Calvaire, on commence par se sauver soi-même ». Et puisque Jésus est impuissant contre ses ennemis et contre les adorateurs d'idoles qui le clouent à la croix, c'est donc, comme disent les scribes, qu'il opérait ses prodiges par le pouvoir de Béelzébuth. Le condamné du Sanhédrin, le flagellé du prétoire ne peut être qu'un imposteur. C'est ce sentiment populaire de dépit que les Princes des Prêtres savent changer en colère sanguinaire. Et tout cela provient de cette déviation dans l'éxaltation fanatique du sentiment national subie par l'espérance messianique dans l'esprit des masses aussi bien que dans celui des dirigeants.

Comme toute le peuple juif, la population ramassée dans les rues par les sanhédrites, la nuit et le matin du Vendredi-Saint, est animée de ces ambitions charnelles et terrestres que dénoncera plus tard l'apôtre Paul comme le grand obstacle à la conversion des Israélites et comme source de mort et d'hostilité envers Dieu. « Ceux qui sont, selon la chair, écrira-t-il, aux Romains, sont partisans de la chair (égoïsme et ambitions du judaïsme) ; ceux qui sont selon l'esprit sont partisans des choses de l'esprit (charité et universalisme évangéliques) ; car les passions de la chair sont mort (phronéma tès sarkos, thanatos), et les désirs de l'esprit sont vie et paix. En effet, les passions de la chair sont hostilité contre Dieu, car elles ne se soumettent pas à sa loi et ne le peuvent même pas ». (« phronèma tès sarkos » : fanatisme de la race. Le mot « phronèma » est souvent employé dans le sens de : passion politique, attachement à une opinion, à un parti. Quant au mot « sarx », saint Paul n'en emploie pas d'autres pour dire : race. D'après tout le contexte de l'Epître aux Romains, il ne fait pas de doute que l'Apôtre reproche aux Juifs leur attachement exagéré aux choses du judaïsme. Le « fanatisme de la race » est bien une « passion de la chair », et c'est celle-là en particulier que vise saint Paul.

Jamais ces profondes pensées de l'Apôtre n'ont reçu plus frappante et plus profonde application que sur le Calvaire! Jésus, Fils de David et véritable roi des Juifs, est mort pour s'être refusé à relever le trône de ses ancêtres et n'avoir rien voulu dire ou faire en faveur des visées d'indépendance et d'impérialisme de sa race, tout en prévoyant que, dans ces conditions, la revendication de son titre de Messie le conduisait à la croix.

 

 

 

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Jeudi 1 avril 2010 4 01 /04 /Avr /2010 23:59

II. - L'alliance des partis contre le Sauveur.

Dans les dernières semaines de la vie publique du Christ, une lecture sommaire des quatre évangiles suffit pour constater une fusion étroite des divers partis contre lui. Pharisiens, sadducéens, hérodiens paraissent également acharnés à sa perte, notamment dans l'incident du Denier de César et dans tout le procès.

Pourtant, leurs doctrines respectives étaient foncièrement opposées, comme leurs traditions et leurs intérêts de partis. Même, en ces derniers jours, les sadducéens ayant engagé une discussion doctrinale avec le Maître, les pharisiens le félicitent de leur avoir bien répondu.

Quel est donc le mobile qui pouvait faire cesser momentanément leurs rivalités et les unir contre le Sauveur? Nous ne saurions en trouver de plus puissant que leur commun attachement aux biens de la nationalité juive que, pensaient-ils, l'Évangile mettait en péril.

Sans aucun doute, ce sont les pharisiens qui ont pris l'initiative de la lutte contre Jésus; dès la Galilée, il les trouve sur son chemin et, désormais, ils constitueront le noyau de l'opposition autour duquel les autres groupes viendront peu à peu coaguler leur hostilité.

 

Les Zélotes.

Parmi les premiers obstructionnistes, n'y avaint-il pas des zélotes? L'Évangile ne mentionne jamais ce parti, à moins que le surnom de l'apôtre Simon le Zélote ne veuille rappeler qu'il fut adhérent du zélotisme avant son appel par le Maître.

Cependant, ils étaient très nombreux en Galilée et ils durent probablement réagir contre la prédication nouvelle qui contrariait si fort leurs principes et leurs ambitions. Si l'Évangile ne les nomme pas spécialement, c'est peut-être parce que dans le langage courant le terme de pharisien suffisait à les désigner.

Il n'est pas, en tout cas, douteux que le Maître en rencontrait sur ses pas dans tous les villages de Galilée. Les enthousiastes trop pressés qui veulent le proclamer roi à la suite de la multiplication des pains, étaient très certainement des zélotes. Que devaient penser les zélotes de l'assistance lorsque Jésus proclamait bienheureux les doux et les pacifiques (ce dernier mot devant être pris dans le sens actif de « faiseur de paix ») - lorsqu'il prêchait la guerre non contre Rome, mais contre Satan - lorsqu'il défendait de se refuser au « réquisiteur » et de riposter à l'oppresseur - lorsqu'il allait jusqu'à demander le paiement du tribut à César - lorsqu'il sentenciait : « Quiconque se servira de l'épée, périra par l'épée » et prononçait tant d'autres maximes semblables?

Irrités par cette prédication de pardon et d'amour, ils ne pouvaient que soutenir l'effort haineux des pharisiens contre le Maître. Et peut-être est-ce à eux qu'il faut appliquer la parole de Jésus contre les violents : « Le Royaume de Dieu est emporté de force et les violents s'en emparent. »

 

Les Sadducéens.

Les sadducéens se trouvent moins souvent en face du Maître. Ces grands personnages habitaient rarement loin de la capitale et, de plus, ils aimaient peu se mêler aux foules que Jésus groupait autour de lui.

Les évangélistes ne nous ont pas gardé des paroles du Sauveur blâmant expressément les sadducéens. Toutefois, ils pouvaient se sentir atteints par les malédictions contre les riches et les rassasiés.

Ils paraissent être restés indifférents envers Notre-Seigneur jusqu'au jour où son intervention au Temple, pour en chasser les vendeurs et les trafiquants, leur parut une menace pour leurs privilèges et pour tous les avantages qu'ils retiraient de leur situation dans le sanctuaire national.

Nous les trouvons, dès la Galilée, unis aux pharisiens pour demander au Christ un « signe dans le ciel ». Sans doute, scandalisés par l'autorité qu'il a prise dans le Temple, leur domaine réservé, surpris par le prodige de la multiplication des pains dont ils se demandent s'il n'est pas un gage de la libération prochaine, veulent-ils se rendre compte par eux-mêmes si le jour du Seigneur n'est pas enfin arrivé. Car eux aussi, autant que les pharisiens, comme nous l'a dit Josèphe, ils ont des espérances de liberté. Avant de se lancer dans la grande aventure contre Rome, ils veulent « éprouver » la puissance du Christ, désirant être certains que le Seigneur est bien avec lui. Leur démarche ne saurait avoir une autre signification.

Après la seconde purification du Temple, ils viennent de nouveau trouver Jésus. Ils ne lui reprochent pas un geste violent; ils lui demandent seulement « de quel droit et en vertu de quelle autorité » il l'a accompli, et de nouveau « quel signe » il montre qu'il peut agir ainsi.

Donc ce messie prédicateur d'humilité et d'amour ne les intéresse pas; mais s'il leur promettait avec des signes évidents l'extension du judaïsme à la multitude des peuples de la terre, et par conséquent une affluence plus considérable de pèlerins et d'offrandes au sanctuaire de Sion, ils n'hésiteraient certainement pas à le soutenir dans ses entreprises.

Au contraire, il semble menacer leurs privilèges et ceux de leur nation; ce messie ressemble très peu à celui qu'ils consentiraient à accepter, et puisqu'il se laisse proclamer tel le jour des Rameaux, il ne saurait être qu'un dangereux imposteur.

C'est là le seul élément qui pouvait opérer la jonction des sadducéens avec leurs adversaires de la secte pharisienne.

 

Le rôle des hérodiens

Dès la Galilée, nous voyons des pharisiens venir prendre conseil auprès des hérodiens, leurs grands adversaires, au sujet de Jésus, « afin de le perdre » parce qu'il a guéri une main desséchée le jour du Sabbat. C'est donc que les pharisiens sont certains des sentiments hostiles des courtisans d'Hérode envers le Maître. Pourquoi déjà ces libertins le détestaient-ils?

Nous retrouvons des hérodiens dans la délégation envoyée par le Sanhédrin afin de tendre à Jésus le piège du denier de César. Si l'on avait pu porter une dénonciation à la police romaine, ils eussent été tout qualifiés pour ce rôle. En tout cas, dans cet incident, ils paraissent être d'accord avec leurs adversaires sur le principe de l'illégitimité du tribut aux Romains.  Quant aux sentiments personnels d'Hérode Antipas à l'égard de Jésus, nettement hostiles, il est peut-être possible de les attribuer aux rêveries messianiques héritées de son père et lui montrant dans le Christ un rival dynastique.

 

La fusion des partis.

Après le triomphe des Rameaux, il apparaît que tous les partis sont unanimes à vouloir la mort ou du moins l'arrestation du Sauveur. C'est le Sanhédrin qui agit après délibération officielle, et sauf le cas individuel de Nicodème, tous les membres de la Haute Assemblée sont d'accord. Or, il y a parmi eux des représentants des diverses sectes; la Chambre des Princes des Prêtres, dont Caïphe est le chef, est composée de sadducéens; celle des scribes est inféodée au pharisaïsme et parmi les Anciens du Peuple on trouvait des pharisiens et des hérodiens. Et sans doute si nous pouvions lire au fond des coeurs, nous y verrions d'autres sentiments que ceux ouvertement affichés. Car, très probablement, si en reconnaissant Jésus comme Roi-Messie, on eut été certain de vaincre la puissance de Rome, Caïphe et tout le Sanhédrin n'eussent pas hésité à se proclamer ses disciples. S'ils avaient eu le moindre espoir d'une possible libération par le fils du charpentier et ses adeptes, ils auraient feint d'ignorer le mouvement jusqu'à son plein succès: Connaît-on un seul faux messie ou un patriote révolté que le Sanhédrin ait sommé de comparaître devant lui et livré au pouvoir romain? On sait au contraire qu'il voulut châtier le jeune Hérode pour avoir réprimé le mouvement insurrectionnel d'Ezéchias le Galiléen.

Les uns et les autres, lorsque leurs satellites se sont refusés à arrêter le Christ, se vantent de rester incorruptiblement fidèles aux vieilles traditions : « Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? », et tous traitent de maudit le bas peuple qui continue à écouter le Rabbi galiléen : « Mais la populace qui ne connaît pas la loi, ce sont des maudits».

Donc, sauf la foule, plutôt sympathique encore, tous les partis confusément et indistinctement, concourent à préparer le procès et la mort du Sauveur, et le ciment de leur alliance semble bien être ce levain d'hypocrisie que Jésus a dénoncé comme le ferment corrupteur commun aux divers partis.

 

III. - Le procès du Christ.

Et c'est toujours ce même « ferment » qui ralliera aux chefs et aux guides d'Israël la masse du peuple, du moins la foule mélangée des rues de Jérusalem en temps de Pâques.

Maintenant nul ne peut en douter, le Rabbi galiléen n'est pas venu à Jérusalem pour y prendre la tête du mouvement libérateur; il se laisse appeler Christ ou Fils de David, mais de toute manière, il affirme son désintéressement de la grande angoisse de son peuple. Comme il a une puissante emprise sur la foule, ne peut-on pas craindre qu'il tue dans l'âme populaire l'espérance sacrée? A tout prix, les princes de la nation la délivreront de ce « séducteur » qui « déçoit » et « égare Israël », comme parle le Talmud.

 

Séance préliminaire du Sanhédrin.

La chose est d'ailleurs décidée par le Grand Conseil, comme nous l'avons dit. Le miracle de la résurrection de Lazare avait provoqué un tel mouvement d'adhésion autour du Sauveur que le Sanhédrin avait cru devoir tenir une réunion extraordinaire pour en délibérer. Le président, Joseph, fils de Caïapha, qu'on appelle tout court Caïphe, proposa la peine capitale au nom de l'intérêt national : « Si nous laissons libre cet homme qui fait tant de « signes », tous croiront en lui et les Romains viendront et ils détruiront la ville et la nation».

Le mot « signes » nous indique que ces chefs du peuple voyaient dans les miracles de Jésus une présomption de sa messianité. Mais comme tout en se faisant passer pour le Christ, il ne veut rien faire pour sauver son peuple, il met d'autant plus la patrie en danger puisqu'il paralyse à l'avance l'élan d'un soulèvement populaire.

Mais les craintes affichées d'une répression violente de la part de Rome sont-elles sincères? En tout cas, l'on voit bien que le problème du Messie, pour les sanhédrites, n'est pas un problème religieux, mais politique. Le Grand Conseil ne se demande pas si la doctrine de Jésus est conforme ou non à celle de Moïse et des Prophètes, mais il juge son cas d'après les répercussions politiques que son succès pourrait entraîner. Et sans doute si nous pouvions lire au fond des coeurs, nous y verrions d'autres sentiments que ceux ouvertement affichés. Car, très probablement, si en reconnaissant Jésus comme Roi-Messie, on eut été certain de vaincre la puissance de Rome, Caïphe et tout le Sanhédrin n'eussent pas hésité à se proclamer ses disciples. S'ils avaient eu le moindre espoir d'une possible libération par le fils du charpentier et ses adeptes, ils auraient feint d'ignorer le mouvement jusqu'à son plein succès: Connaît-on un seul faux messie ou un patriote révolté que le Sanhédrin ait sommé de comparaître devant lui et livré au pouvoir romain? On sait au contraire qu'il voulut châtier le jeune Hérode pour avoir réprimé le mouvement insurrectionnel d'Ezéchias le Galiléen.

 Plus tard, après l'ascension du Sauveur, Eléazar, fils de Dinée, suscita une révolte vouée à l'insuccès. Les grands de Jérusalem, au lieu de livrer les rebelles au procurateur Cumanus, se revêtirent de cilices et se couvrirent de cendres pour supplier les révoltés de se soumettre « parce que la patrie allait être détruite, dit Josèphe, si Eléazar persistait dans sa rébellion ».

Quelle différence entre l'attitude des Grands de la Ville Sainte envers le prétendu rebelle Jésus et envers le vrai révolutionnaire Eléazar !

 

C'est après cette séance du Sanhédrin que se place chronologiquement la retraite du Sauveur à Ephraïm; son temps n'est pas encore venu, il s'éloigne. Bientôt, la Pâque approchant, il remonte vers la capitale et c'est le triomphe des Rameaux. Dans l'attitude des disciples et de la foule, il semble bien qu'on doive voir une protestation contre la décision du Sanhédrin qui ne pouvait pas être ignorée. Au lieu de lui conduire le prévenu, on lui fait une escorte d'honneur et on l'acclame comme l'envoyé du Seigneur.

C'est pourquoi sans doute le Sanhédrin hésite à mettre à exécution son arrêté, par crainte d'une émeute. Mais voilà que le bruit court dans la ville que Jésus a prophétisé la ruine de la maison de Dieu : « Il n'en restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée ». Cette rumeur met fin aux hésitations de Caïphe, car il pense bien que la foule prendra à côté du Sanhédrin le parti du sanctuaire menacé, ce palladium de la nation élue. Toutefois, la prudence commande encore d'agir avec précaution.

 

La trahison de Judas.

C'est ici qu'intervient l'homme de Kérioth, Judas ben Simon. Désespérant du succès de Jésus, lequel ne cesse d'ailleurs d'annoncer des épreuves pour lui et ses amis, il va spontanément trouver les sanhédrites et se propose pour leur faciliter l'arrestation du Maître à l'insu de la foule.

Depuis longtemps, l'enthousiasme du début de sa vocation a baissé; maintenant, sa conviction est faite que ce messie ne veut ni ne peut délivrer sa nation et établir le Royaume de Dieu tel qu'il le conçoit. Lorsque Jésus s'est laissé solennellement acclamer comme Messie, Judas a sans doute repris espoir : son Maître va chasser les cohortes romaines qui foulent le sol de la Ville Sainte comme il a délivré de la souillure des trafiquants le parvis du Temple, et il rendra à Israël sa gloire antique désormais éternelle.

Mais voilà qu'au contraire Jésus se cache la nuit, il ne parle pas de grands projets et il a des paroles mystérieuses qui laissent prévoir les pires choses; au lieu de préparer le rayonnement mondial du Temple, est-ce qu'il n'en prédit pas la ruine? Non, le Seigneur des armées n'est pas avec ce pusillanime. Judas s'est laissé décevoir par son charme personnel; il retournera vers les chefs légitimes de son peuple contre lesquels Jésus est en rébellion; il obéira à l'ordre du Sanhédrin prescrivant que « si quelqu'un savait où il était, il le déclarât afin qu'ils le fissent arrêter ».

Les trente deniers ne furent donc pas le motif de la trahison; ils en furent seulement le salaire. L'Iscariote ne fut pas poussé par la haine; pourquoi en aurait-il éprouvé? Il a livré son Maître parce que la déception de ses espérances nationalistes lui a fait entrevoir l'obéissance au Sanhédrin comme un devoir patriotique.

Ses conceptions du royaume à venir sont probablement restées voisines de celles du zélotisme; son âme obscure considère dans l'avenir glorieux rêvé pour sa nation, autant la gloire et les intérêts de celle-ci que les avantages personnels qu'il en retirera. Il y occupera sans doute l'une des premières places et pourquoi pas celle-là même qu'il détient dans la petite communauté apostolique, celle de la trésorerie?

Aussi, à l'approche du tragique dénouement que tout laisse deviner, il ne comprend pas cette destinée de souffrance réservée au Christ et il voit lui échapper les rêves ambitieux qu'il a fondés sur son titre d'apôtre, de ministre du nouveau royaume.

Ce sont donc principalement les illusions du faux messianisme qui ont fait d'un intime du Maître un traître et un désespéré.

 

                                                                                   (à suivre)

 

Par Christocentrix - Publié dans : Approches du Christ
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Jeudi 1 avril 2010 4 01 /04 /Avr /2010 15:51

Comme annoncé pour ces jours du Jeudi Saint et du Vendredi Saint, je reprends le dossier du "procès" Jésus.

Dans des articles précédents, j'ai développé comment Notre Seigneur Jésus-Christ avait adopté des attitudes ou fait des déclarations lorsqu'au cours de sa prédication il s'est heurté aux préjugés et au messianisme nationalitaires de ses contemporains. Nous allons voir maintenant comment ces différents partis se sont coalisés contre Lui en poursuivant le but de le faire périr.

Afin de ne pas alourdir ces textes de notes et de citations, j'évoquerais simplement des références ou quand des précisions s'imposeront je les placerais dans les commentaires comme textes annexes.

 

                                                                     ***

 

En refusant de plier sa puissance thaumaturgique aux exigences du messianisme national, Jésus se condamnait à passer pour un imposteur et, par conséquent, décrétait sa propre mort s'il ne parvenait pas à persuader ses frères en Israël, que sa mission de Christ ne comportait pas la réalisation de leurs ambitions terrestres.

Mais l'obstination de la nation tout entière dans ses préoccupations de liberté était telle que, malgré le rayonnement de ses divines vertus, malgré sa méthode si prudemment progressive de révélation du véritable messianisme, malgré la valeur démonstrative de ses éclatants miracles, Jésus ne put lever le voile qui cachait au peuple juif la vérité céleste et que, suivant l'expression de saint Paul, « la chair et le sang » appesantissaient sur ses yeux.

Le Christ rencontra sur son chemin quelques rares âmes capables de comprendre, au moins en partie, un messianisme aussi pur; mais ces âmes isolées se trouvaient impuissantes à fixer la pensée collective de la nation dans le sens d'une adhésion à l'Évangile.

Il eût fallu pour cela conquérir à la vérité du Père la secte des pharisiens qui tenait, pour ainsi dire, dans ses mains l'âme de la nation. Parmi eux, le Maître trouva parfois des sympathies; six fois dans le récit évangélique nous en trouvons l'indice. Mais ces rares amis, que pouvaient-ils? Hélas! au-dessus d'eux, il y avait la secte et son organisation.

Car il faut tenir compte de la force des partis, souvent décisive dans la vie des peuples. Nous pensons que s'il n'y eût pas eu des partis en Israël, l'Évangile eut rencontré peu ou point d'opposition. Les âmes, gagnées individuellement, retombaient bientôt en puissance de leur milieu. La déviation nationalitaire de l'attente messianique, nous l'avons déjà montré, était commune à tous les partis et c'est leur force même de parti qui la rendit si funeste.

Leur organisation et leur discipline multiplièrent la puissance de leur sectarisme, paralysèrent les bonnes volontés individuelles et rendirent possible la condamnation à mort du Prophète favori des foules galiléennes.

Il nous reste à montrer comment cette coalition des sectes contre le Messie de Dieu se fit principalement autour des préjugés et des ambitions d'une forme de nationalisme, qui constituait, nous l'avons vu, leur « levain » commun.

 

- Le conflit avec les pharisiens.

L'antagonisme entré le pharisaïsme et l'Evangile paraît avoir été violent dès le début. L'opposition ne portait pas spécialement sur des points de doctrine. Le « point de friction », qui rendait impossible toute conciliation entre les deux tendances, c'était la manière fort différente d'envisager la question nationale et ses rapports avec la religion du Père.

Nous allons considérer cet antagonisme sur sa double face des reproches adressés par Jésus aux pharisiens et de ceux que les pharisiens retournaient contre le Maître.

 

Reproches de Jésus aux pharisiens:

Les blâmes infligés par le Maître aux adhérents de la secte visent une triple déviation du sentiment religieux : le légalisme exagéré ou formalisme, le particularisme doctrinal ou ésotérisme, l'attachement servile aux traditions de la secte ou un traditionalisme obscurantiste.

On connaît les invectives dans lesquelles le Maître, à la fin de sa vie publique, dénonce ce qu'il appelle l'hypocrisie des pharisiens : « Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes... vous paraissez justes aux yeux des hommes, mais au dedans vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquités... Vous payez la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin, et vous négligez l'essentien de la Thora, la justice, la miséricorde et la fidélité..., » et tant d'autres maximes semblables.

Or, ce formalisme exagéré et absorbant qui étouffe le véritable sentiment religieux, paraît ne pas être sans quelque sympathie psychologique avec un certain chauvinisme. Les pharisiens voient dans la justice (ou sainteté) un bien qui affecte et intéresse principalement la collectivité nationale; dès lors, ils ont tendance à la confondre avec l'honneur extérieur, car celui-ci joue trop souvent, par rapport à la communauté ethnique, le rôle de la conscience dans l'individu. Voilà pourquoi ils réduisent la moralité à des questions de contact, de distance, de formalités, etc., qui suffisent à garantir la pureté de la race, l'honneur judaïque.

D'autre part, n'appréciant la moralité qu'en fonction de l'honneur, ils s'appliquaient à faire resplendir ce dernier en se glorifiant de tout ce qui rehaussait la gloire nationale, si appréciée parmi les hommes.

En un mot, la sainteté pharisienne était très peu chose individuelle, elle était « racique » dans son principe, la descendance d'Abraham, et aussi dans son terme, la gloire et le salut d'Israël. Le zèle pour procurer la gloire de Yahvé aboutissait tout naturellement à glorifier le judaïsme et à exalter les sentiments nationaux.

En condamnant leur formalisme étroit, Jésus indirectement, mais réellement, atteignait ce point sensible de l'âme pharisienne, la tendance à n'envisager la moralité que du point de vue israélitique.

 

Un reproche moins remarqué, parce que rapporté une seule fois dans l'Évangile, est celui de se réserver pour eux seuls jalousement la connaissance de la loi : « Malheur à vous, Docteurs de la Loi, parce que vous avez enlevé la clef du palais de science. Vous-mêmes n'y êtes point entré et vous avez empêché ceux qui y entraient. »

L'association pharisienne avait un certain caractère d'occultisme. Si le peuple en appelait les membres les « Séparés » (c'est le sens du mot « pharisien »), entre eux ils s'appelaient les « Compagnons » (habérim). Ils passaient par plusieurs degrés d'initiation, comme dans les Sociétés secrètes. S'ils instruisaient le peuple dans les synagogues, c'était seulement d'une science élémentaire, surtout des prescriptions qu'ils avaient , forgées eux-mêmes et qu'ils appelaient halakah, (mot qui signifie : voie, chemin), la présentant comme aussi divine que la Thora, et gardant pour eux seuls la science proprement dite, cachant même soigneusement certaines notions à la multitude. La kabbale n'a pas d'autre origine.

Tout cela ne paraît pas avoir d'autre but que de constituer une sorte de caste privilégiée; et ils tenaient d'autant plus à garder la supériorité sur Israël qu'ils espéraient pour celui-ci la domination sur les autres peuples. De même qu'Israël était le roi des peuples, les « Séparés » voulaient être chefs et princes en Israël. Tout Juif excluait de la dignité humaine complète les membres des autres nations; pareillement les "Compagnons" limitaient la nationalité parfaite, avec ses mérites et ses avantages, aux seuls membres de la secte-caste.

Jésus, au contraire, prêche sa Loi à tout venant, de préférence aux pauvres (am-ha-aretz méprisés par les pharisiens), « les pauvres sont évangélisés » ; il ne veut pas que la lampe allumée par Dieu soit mise sous le boisseau, mais sur le chandelier afin qu'elle puisse éclairer toute la maison. Il proclame qu'il est lui-même la « halakah » dont personne n'est exclu : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie... Venez à moi, vous tous qui ployez sous le fardeau » trop lourd des observances pharisiennes.

Il y avait, nous l'avons déjà montré, quelque attache entre l'ésotérisme pharisien et certaines déformations du sentiment national. On a même dit qu'il avait souvent servi à la poursuite de buts politiques; en particulier M. Cohen, savant israélite, en fournit quelques preuves que nous avons mentionnées dans les articles précédents.

L'allusion que fait le Maître au caractère semi-clandestin de la secte pharisienne atteint donc indirectement son particularisme ethnique et ses ambitions politiques.

 

Et de même lorsqu'il lui reproche son traditionnalisme excessif : « Vous mettez à néant le précepte divin par votre tradition » et le Sauveur d'appliquer aux pharisiens ces mots d'Isaïe : « C'est en vain qu'ils m'honorent en donnant des préceptes qui ne sont que des commandements d'hommes. »

En effet, la secte présentait au peuple sa tradition (halakah) comme ayant une origine et une autorité divines; ils allaient jusqu'à la donner pour supérieure à la Thora. Si la Thora était bonne comme l'eau, la tradition rabbinique équivalait au vin ou même à une liqueur aromatique. C'était la divinisation de l'humain et sa substitution au divin.

Pareille déformation du jugement était encore un résultat de l'orgueil ethnique. Pour lui, tout ce qui vient des générations antérieures est sacré; c'est un legs des ancêtres, une gloire de la race.

Lorsque le Christ reprochait aux pharisiens d'anéantir la Thora par leurs traditions halakiques, il leur reprochait, au fond, de faire passer ce qui était un bien national et de caste avant les éléments moraux et religieux de la révélation mosaïque dont, lui, voulait faire bénéficier tout homme venant en ce monde.

Une légende rabbinique démontre bien ce caractère « nationaliste » du traditionalisme pharisien : La loi orale, ou halakah, dit cette légende, fut révélée à Moïse en même temps que la Thora; le grand prophète demanda à Dieu de lui laisser écrire l'une comme l'autre. Mais le Seigneur lui répondit que la Thora serait un jour traduite dans toutes les langues; si la Halakah était, elle aussi, écrite, tous les peuples pourraient la traduire et alors ils pourraient se prévaloir des mêmes faveurs d'Israël .... « Et quelle différence y aurait-il alors entre Israël et les autres peuples? » Tandis que s'ils possèdent seulement la Thora, Dieu pourra leur dire : Non, vous n'êtes pas mes fils au même titre qu'Israël.

La raison véritable de la supériorité attribuée à la tradition sur la loi écrite est, on le voit, l'intention de garder intacts les privilèges, non seulement de la classe rabbinique, mais de toute la maison d'Israël.

Et ainsi sous la triple déviation dénoncée par Jésus  dans le pharisaïsme, nous retrouvons le même levain corrupteur, ce que le pharisien Saül, devenu l'apôtre Paul, appellera le phronèma tès sarkos (fanatisme de la race) et qui n'est autre chose qu'un nationalisme jaloux et mesquin.

 

Objections des pharisiens contre Jésus.

On peut envisager le conflit entre les représentants de la tradition juive et le Prédicateur du Message nouveau du point de vue inverse, et, dans les reproches que les pharisiens adressent à Jésus, nous trouvons le même principe d'aveuglement.

A part le reproche de blasphème pour le titre de Fils de Dieu (mentionné seulement dans le quatrième Évangile), toutes les critiques formulées par les pharisiens contre le Sauveur se ramènent à une seule : « Il est un pécheur et un ami des pécheurs; il se souille en fréquentant les publicains et les « gens de la terre » (am-ha aretz) ; il méprise la Thora, puisqu'il guérit le jour du Sabbat et qu'il supprime l'autorisation du divorce accordée par Moïse ».

Au fond, celui que les "Compagnons" poursuivent, c'est l'adversaire de la Halakah. De même que Jésus leur reproche de trop exalter la Halakah comme valeur nationale et bien exclusif du Judaïsme, de leur côté, ils voient en lui le contempteur et l'adversaire de cette valeur nationale qui élève Israël au-dessus des autres peuples, celui qui ouvre à tout venant le palais de la connaissance et de l'amour du Père des cieux. Ne semble-t-il pas vouloir l'ouvrir à la Gentilité maudite? « Se fera-t-il docteur des Gentils » se demandent-ils un jour. (Jo., VII, 35.).

 

 C'est donc leur vraie et profonde pensée que les pharisiens expriment de façon plus explicite lorsqu'ils lancent contre le Maître l'injure suprême : Samaritain! Pour eux, elle comprend toutes les autres, puisque le pieux auteur des Testaments des douze Patriarches appelle les habitants de la province ennemie : « idolâtres. querelleurs, orgueilleux, débauchés et pécheurs contre nature. » Elle implique surtout l'idée de mauvais Juif et d'ennemi de la patrie.

 C'est à la suite de la longue discussion avec les pharisiens sur la filiation d'Abraham, au chapitre huitième de saint Jean. « Les Juifs lui répondirent : N'avons-nous pas raison de dire que vous êtes un Samaritain et un possédé du démon? » Ces Juifs dont il est question, ce sont les mêmes que dans tout le chapitre, c'est-à-dire « les scribes et les pharisiens ».

 C'est la seule fois que cette injure est formulée dans l'Évangile, contre le Maître; mais la façon dont parlent ses adversaires indique qu'elle leur était habituelle; elle se présente là comme une opinion reçue, une façon courante de parler. Nous pouvons donc supposer qu'elle fut prononcée maintes fois pour détourner du Sauveur le peuple qui l'écoutait.

Un exégète classique, Corneille de la Pierre, comprend comme nous la signification de cette injure : « Ils lui reprochent, dit-il, d'être un transfuge et de Juif s'être fait Samaritain...

Chose remarquable, Jésus répond à l'accusation de possession démoniaque ; mais le récit sacré ne mentionne pas de réplique à celle d'hostilité envers sa nation. Une parabole où un Samaritain est proposé comme modèle, quelques miracles accomplis en faveur de ces demi-frères doivent-ils faire oublier tout le reste de son activité consacrée aux brebis d'Israël et les innombrables miracles accomplis pour elles? Et pour aimer ses frères, devra-t-il haïr leurs voisins?

En tout cas, c'est là ce que semblent exiger les adversaires du Sauveur, pour eux; il n'est qu'un complice de l'étranger, un anti-patriote, dirait-on de nos jours.

Par conséquent, lorsque les pharisiens défendent leurs traditions contre l'Évangile, ils pensent à protéger, non pas tant l'esprit de soumission au Père du ciel, la vraie religion ou la vraie morale, mais ces traditions en tant qu'elles sont ordonnées à la gloire et au salut de leur nation.

Leurs successeurs modernes, lorsqu'ils analysent leurs sentiments à l'égard du plus illustre enfant de leur race, ne trouvent pas d'autre reproche fondamental à lui adresser. « Est-ce qu'il avait vraiment conscience d'être de notre nation, se demande M. Joseph Jacobs. Nous n'arrivons pas à le savoir... Dans tout son enseignement, il nous traite comme des hommes et non comme des Juifs ».

Et M. Klausner d'ajouter : « Jésus ne savait pas voir l'aspect national des lois cérémonielles... Il déprécie leur valeur religieuse et morale. Dès lors, les pharisiens se demandent s'il n'enseigne pas une nouvelle loi morale pour toutes les nations pareillement, et même s'il ne souhaite pas que la maison de Jacob soit supplantée par les autres nations ». 

 

                                                                                   (à suivre...)

 

Par Christocentrix - Publié dans : Approches du Christ
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Samedi 20 mars 2010 6 20 /03 /Mars /2010 19:47

« Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l'accomplir. »

« Accomplir » veut dire ici « perfectionner », mais aussi « observer personnellement ». Loin de manifester des intentions et d'employer des procédés révolutionnaires, Jésus se soumet à toutes les observances légales. Certes, il préfère l'esprit à la lettre de la Loi, mais on ne peut relever dans toute son attitude et ses paroles rien qui soit antijuif.

Lorsqu'il critique le pharisaïsme et ses complications légales, il dit que l'essentiel de la Thora consiste dans la justice, la miséricorde et la foi; mais il en maintient les observances. Et il s'y soumet lui-même : il porte les « franges » à son manteau; il pratique les jeûnes et les prières prescrites par la Loi; dans le repas de la Cène, les rites traditionnels sont scrupuleusement observés. Pour les fêtes, il se rend à Jérusalem. S'il guérit des lépreux, il leur commande d'obéir à la Loi en allant se déclarer aux prêtres et en faisant l'offrande prescrite. Il refuse de juger un différent dont la solution dépend des juges réguliers, etc...

Le seul cas où il déroge à la Loi de Moïse, c'est au sujet du divorce qu'il interdit alors que Moïse l'autorise dans certaines conditions; mais il a soin de remarquer que sur ce point la Thora avait atténué la volonté primitive du Créateur et que la concession mosaïque avait un caractère provisoire.

Pour épurer le judaïsme, Jésus reste en contact avec lui; il veut même que ses fidèles maintiennent ce contact, au moins pour un temps. Il accepte que ses disciples aillent offrir au Temple et il leur demande de fréquenter les synagogues, tout en prévoyant qu'ils en seront chassés par la persécution. « Il fut, dit Bossuet, exact observateur des lois et coutumes de son pays, même de celles dont il était le plus exempt. »

Parmi celles-ci, mentionnons spécialement l'impôt pour le Temple. Tout Juif âgé de vingt ans, devait acquitter la redevance annuelle d'un didrachme pour l'entretien du Temple. Un jour, à Capharnaüm, les percepteurs de cet impôt, abordent l'apôtre Pierre et lui demandent si son Maître ne le paye pas. Pierre répond par l'affirmative; c'est donc qu'il l'a payé précédemment.

Quand Pierre met Jésus au courant de l'incident, celui-ci lui fait remarquer que les rois de la terre, ne réclament pas l'impôt à leurs fils; par conséquent celui que l'apôtre a proclamé quelques jours auparavant « Fils du Dieu vivant », à Césarée de Philippe, ne doit pas la contribution pour la Maison de son Père. Mais il ajoute qu'il obéira à la loi commune « afin que nous ne les scandalisions pas ». Et c'est pour s'acquitter de cette dette que Jésus envoie son apôtre pêcher le poisson qui porte dans sa bouche la pièce d'argent suffisante pour eux deux.

Si Jésus ne s'était pas soumis à toutes les lois,, comment aurait-il pu mettre ses adversaires au défi de pouvoir rien lui imputer à péché? (A péché, évidemment dans le sens légal et même pharisien, puisqu'il parle à des pharisiens.) Et comment encore, dans la même hypothèse, ses ennemis eussent-ils été si embarrassés, au jour de son procès, pour formuler contre lui la moindre accusation?

Proudhon, obligé de reconnaître le fait du loyalisme de Jésus, ajoute qu'il agissait ainsi « par condescendance prophétique » plutôt que « par une véritable adhésion ». Pour nous, condescendance et sincérité peuvent s'allier parfaitement. Le Christ n'avait qu'une règle de pensée et de vie : c'était la volonté de son Père. Il agissait en bon Juif pour obéir aux volontés célestes et aussi parce que, conscient de son rôle dans l'humanité, il voulait donner l'exemple du devoir civique et du patriotisme.

Le prologue de l'Évangile selon saint Jean nous dit du Verbe divin : « Il est venu parmi les siens et les siens ne l'ont pas reçu ». Venu parmi les siens, malgré leur ingratitude, il ne les a pas quittés. Certes, il a prévu et voulu, comme nous l'avons démontré, la prédication de l'Évangile aux Goym; après sa résurrection, il en a fait l'objet d'un commandement formel aux Apôtres. Mais lui-même, personnellement a toujours réservé son dévouement, son apostolat, son enseignement et ses miracles aux enfants de sa patrie. C'est dans ce sens que Paul l'appelle « ministre de la cirsoncision » : « J'affirme que le Christ a été ministre de la circoncision pour montrer la véracité de Dieu accomplissant les promesses faites à leurs pères ».

Cette limitation de son apostolat fut manifestement volontaire et constitue, de la part du Sauveur, la preuve d'un amour de prédilection pour ses compatriotes.

Etant donné ce que nous savons de l'opposition de son enseignement avec l'exclusivisme jaloux de ses frères en Israël, nous ne comprendrions pas que jamais nul païen n'ait ressenti les effets de sa bonté. Et de fait, nous connaissons déjà quelques cas d'exception. Celui du miracle en faveur de la Cananéenne mérite une mention spéciale, parce que, dans cet incident, le Sauveur prononce une parole qui semble exclure les non-juifs du droit à l'Évangile. A cette femme du pays de Tyr qui lui demande la guérison de sa fille, il répond d'abord : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël ». Certains ont pris prétexte de cette réplique pour nier que la pensée rédemptrice du Christ ait dépassé les bornes de sa nation.

Mais cette parole ne doit pas s'interpréter sans tenir compte de tout l'ensemble de l'incident et encore moins de tout l'ensemble de l'enseignement du Sauveur. Le fait qu'elle a été prononcée en pays païen n'apporte-t-il pas déjà une atténuation à la portée exclusiviste de la sentence? En passant la frontière de la Palestine, Jésus n'a certainement pas imité ces pharisiens qui conjuraient l'impureté de la terre païenne par des « bénédictions » ferventes et au retour manifestaient bruyamment leur joie en embrassant les pierres du sol ou en se roulant dans la poussière.

Si cette femme étrangère croit pouvoir implorer la pitié du Prophète juif, c'est sans doute qu'on l'a encouragée en l'assurant qu'il ne partageait pas l'étroit chauvinisme de ses compatriotes, La réponse du Maître semble démentir cette bonne réputation; mais la suite prouve surabondamment qu'elle visait à éprouver la foi et l'humilité de la suppliante plutôt qu'à affirmer un principe.

En effet, la femme insiste et Jésus reprend la même pensée sous une forme encore plus dure : « Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens ». Pour une fois, le Sauveur affecte de parler le langage de l'orgueil rabbinique. Pressée par son amour maternel, la femme accepte l'assimilation. Avec autant d'humilité que de finesse, elle répond : « Justement, Seigneur ! Mais les petits chiens sous la table mangent bien les miettes des enfants!... » et cela simultanément avec eux, sans attendre qu'ils soient rassasiés. Alors seulement « à cause de cette parole Jésus se laisse toucher » et le miracle est accordé.
Mais ne semble-t-il pas que, dès le début, le Maitre avait l'intention d'exaucer cette étrangère? L'attitude de dureté qu'il affecte envers elle est loin d'être une affirmation de principe; il nous semble qu'elle n'est pas non plus une pure feinte : Jésus y exprime le fond de sa pensée non sur les destinées de son oeuvre, mais seulement sur l'étendue de sa mission personnelle. Il ne doit pas, il ne veut pas apporter la Bonne Nouvelle aux Gentils, mais le miracle accordé laisse entrevoir pour eux cet avenir de bénédiction dont il est si souvent question dans les paroles du Maître.

Jésus n'a pas voulu quitter son peuple pour prêcher aux païens et il l'a même interdit à ses Apôtres. Nous lisons, en effet : « Ne vous écartez point sur le chemin des Nations et n'entrez point dans les villes des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël ». Mais ces paroles ont été prononcées à l'occasion d'une mission temporaire qui était dans la pensée du Christ, comme un apprentissage, un essai de l'apostolat plus vaste qui incomberait plus tard à ses continuateurs.

Après son retour vers son Père, ils devront obéir à un ordre de portée universelle : « Allez prêcher l'Evangile à toutes les nations... à toute créature ». Mais même alors, ils devront consacrer leurs premiers efforts d'apostolat aux enfants d'Israël : « Allez, dit le Sauveur, dans saint Luc, vers toutes les nations, en commençant par Jérusalem. » Et dans saint Matthieu, Jésus leur annonce que chassés de partout par leurs frères de sang, ils se réfugieront d'une ville dans une autre « jusqu'à ce qu'ils aient achevé les villes d'Israël ».

Une tradition très ferme de la primitive Église rapportait que les Apôtres avaient reçu l'ordre d'attendre douze ans avant d'aller « dans le monde, afin que personne d'Israël ne puisse dire : nous n'avons pas entendu ».

Pourquoi cette limitation volontaire de l'activité de Jésus et de ses Apôtres? En l'adoptant comme une règle aussi absolue, le Maître a obéi aux vues de la Providence, soucieuse d'enlever aux Juifs tout prétexte de refuser l'Évangile parce qu'il ne leur aurait pas été offert, mais aussi il a suivi l'inclination de son coeur soucieux de montrer un amour de prédilection pour sa propre patrie.

Se consacrer exclusivement à ses compatriotes ingrats et infidèles alors qu'on se sent appelé à être la « lumière du monde », n'est-ce pas donner un magnifique exemple du plus noble patriotisme? « Ainsi, dit Bossuet, il fut fidèle et affectionné jusqu'à la fin à sa patrie, quoiqu'ingrate, et à ses cruels concitoyens qui ne songeaient qu'à se rassasier de son sang avec une si aveugle fureur qu'ils lui préférèrent un séditieux et un meurtrier. »

III.
"Je donne ma vie pour mes brebis"

Peut-on dire que Jésus est mort pour sa patrie? Nous le pensons, mais évidemment sans pouvoir prendre cette expression dans le sens moderne et militaire. Théologiquement, ce n'est pas douteux : Notre-Seigneur étant mort pour tous les hommes de tous les peuples ne pouvait exclure ses frères de sa pensée rédemptrice. Mais de plus, historiquement parlant, on doit reconnaître dans la mort du Sauveur, une intention spéciale d'amour pour ses frères en Israël. Certes, les « compatriotes » ne sont pas le tout de la patrie, au sens moderne du mot, mais n'en sont-ils pas un élément indispensable et essentiel?

C'est bien par amour pour ses frères, et donc par patriotisme, que Jésus a voulu mourir à Jérusalem. Dans tout l'Évangile, il n'est guère de fait plus clairement affirmé que celui-là : Jésus a prévu le drame par lequel se termine sa vie terrestre; il l'a prévu et en a accepté à l'avance toute l'horreur. La certitude de sa fin tragique, la clarté avec laquelle il l'annonce plus de dix fois à ses disciples, la résignation avec laquelle il s'y soumet, font de toute sa vie publique une sorte de marche à la mort.

En quittant la Galilée pour la capitale, il sait déjà qu'il est « abandonné aux mains des hommes ». Bientôt, il montera à Jérusalem, entraînant ses disciples vers une mystérieuse bataille qui les y attend. « Ceux qui le suivent », avertis par ses prédictions, sont remplis d'effroi. Saint Luc nous dit expressément : « Et il advint, quand les jours de son arrestation allaient être accomplis, il se détermina résolument à aller vers Jérusalem. » Certains pharisiens ont averti le Sauveur qu'Hérode Antipas nourrit des intentions homicides à son égard; il répond en langage parabolique qu'il sait ce qui l'attend bientôt, mais que cela n'arrivera pas avant le moment marqué dans les desseins divins; et il ajoute, en langage trop clair : « car il ne convient pas qu'un prophète meure hors de Jérusalem ». Jésus périra donc, pas de la main du tétrarque de Galilée ni sur son territoire, mais dans la Ville Sainte de la nation, et des mains des païens, comme il le précise ailleurs plusieurs fois.

Dans le quatrième Évangile, la volonté du Sauveur est encore plus manifeste : « Je donne ma vie pour la reprendre; personne ne me la ravit, mais je la donne de moi-même ».  Et lorsque, averti de la maladie de Lazare, il se décide à monter vers Béthanie, les disciples lui rappellent le danger : « Maître, les Juifs veulent vous lapider et vous y retournez! » Mais sa résolution est inébranlable, et entraîné par son courage, Thomas s'écrie : « Allons donc et mourons avec lui ».

Il est donc évident que Jésus a prévu et librement voulu sa mort et sa mort à Jérusalem. Il aurait pu fuir ce peuple ingrat et aller vers la Dispersion des Gentils, comme une fois ses ennemis se demandent s'il ne va pas le faire; mais le bon Pasteur aime trop ses brebis pour les abandonner; il se laissera dévorer par les loups plutôt que de quitter sa bergerie comme un vil mercenaire; et c'est bien là, la signification de l'allégorie du Bon Pasteur : « Je donne ma vie pour mes brebis... Il y a d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie... » Celles-là, le Pasteur ne les oublie pas; mais sa pensée principale et le but premier de son sacrifice vise au salut des premières, c'est-à-dire, de ses frères en Israël.

Cela nous pouvons le dire sans entrer sur le terrain théologique du problème de la rédemption et en restant dans le domaine de l'histoire.

C'est la conséquence très claire des faits et des textes que nous avons cités; et l'on retrouve la même idée dans d'autres passages évangéliques. Dans saint Marc, Jésus déclare à la mère des apôtres Jean et Jacques : « Le Fils de l'Homme donne sa vie en rédemption pour beaucoup ». Le mot employé par le Sauveur traduit par « rédemption », faute d'autre, a un sens réservé à la famille ou à la nation. Jésus affirme donc qu'il rachètera d'abord son peuple, qu'il payera leur rançon à sa place.

A propos de la prophétie involontaire de Caiphe : « Il vaut mieux qu'un homme périsse à la place de la nation » l'évangéliste saint Jean remarque : « Il prophétisa que Jésus allait mourir pour son pays », tout en ayant sain de noter aussitôt après la valeur de rédemption universelle de sa mort.

En toute vérité, nous pouvons donc appliquer aux Juifs, en tout premier lieu, cette belle parole de Jean : « Comme il aimait les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin », c'està-dire jusqu'à la mort de la Croix du haut de laquelle il prie pour ceux dont il est à la fois le Roi, le Rédempteur et la Victime.

« Ainsi, dit Bossuet, il versa son sang avec un regard particulier pour sa nation, et en offrant ce grand sacrifice qui devait faire l'expiation de tout l'univers, il voulut que l'amour de sa patrie y trouvât sa place. »


IV. - Les larmes d'un Dieu.

Après la destruction de Jérusalem et du Temple par l'armée de Vespasien, l'an 70, les rabbins représentaient parfois le Dieu d'Israël pleurant de honte, de rage et de chagrin sur la défaite et les malheurs de son peuple. « A chaque veillée de la nuit, lit-on dans le traité Bérakoth du Talmud, le Très-Haut s'asseoit, rugit comme un lion et s'écrie : Malheur à moi qui ai détruit ma maison, brûlé mon temple et dispersé mes fils parmi les peuples! » Et encore : « Quand le Très-Haut se ressouvient que ses fils demeurent dans la douleur parmi les peuples, deux larmes roulent de ses joues dans la mer, et le bruit s'en fait entendre d'un bout du monde à l'autre. Il trépigne dans le firmament, etc... »

Cette fiction anthropomorphique, qui nous paraît si saugrenue, répondait cependant à une réalité profonde : il n'était pas possible que le Dieu qui avait tant aimé son peuple élu, ne compatît pas à ses malheurs. Et nous, chrétiens, nous savons qu'en réalité Dieu, dans la personne du Christ son Fils unique, a versé de vrais pleurs sur le triste sort d'Israël.

Nous savons déjà qu'au milieu du triomphe des Rameaux, Jésus a prédit la ruine de sa patrie. L'Évangile précise qu'à ce moment il pleura : « Ah! disait-il dans ses larmes, si en ce jour tu avais connu toi aussi ce qui était pour ta paix! Mais maintenant cela est caché à tes yeux ! Viendront sur toi des jours où tes ennemis dresseront autour de toi un camp retranché, t'encercleront et te cerneront de toute part; ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre parce que tu n'as pas connu le temps où tu as été visitée ».

N'a-t-elle pas une résonnance divine cette lamentation du Christ douloureusement ému dans son patriotisme! En tout cas, combien plus noble et plus humaine que le désespoir mélodramatique du Très-Haut des rabbins!

D'un autre côté, comme la tristesse du Sauveur contraste, en ce jour d'enthousiasme messianique, avec l'allégresse et la joie de ses disciples qui croient à un triomphe définitif ! C'est que le Messie qu'on acclame est si différent de celui qu'il veut être! Et, hélas! les quelques jours qui lui restent à vivre ne feront qu'appesantir le voile qui couvre les yeux de son peuple, aveuglement obstiné qui justifiera le châtiment que Jésus a si souvent plus ou moins clairement annoncé et dont la vision lui arrache maintenant ces larmes divines.

C'est là, dans cette ville qui s'étale à ses yeux, qu'il va être immolé : il l'a prédit voici quelques jours seulement en Pérée, en ce moment, il oublie sa propre passion et ne songe plus qu'à celle de sa patrie.
Vraiment, où se trouve le véritable patriotisme, le plus pur, le plus sincère, le plus noble? Est-ce dans l'âme des zélotes et des grands-prêtres courant aveuglément vers la révolte et vers la ruine totale de la nationalité juive, ou dans l'âme du Sauveur déplorant les fautes de son peuple et prévoyant la catastrophe qu'elles entraîneront?
Même profondeur d'âme dans la douce plainte que Luc et Matthieu nous ont conservée : « Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme une poule ses poussins sous ses ailes et tu ne l'as pas voulu!... Et voici que votre maison abandonnée restera déserte ».

Ici comme dans toutes les allusions aux malheurs de sa patrie, ce n'est pas le ton du justicier qui proclame une sentence vengeresse; le Messie se sent victime avec son propre peuple : « Filles de Jérusalem, dira-t-il en montant au Calvaire, ne pleurez pas sur moi; pleurez sur vos enfants : car si l'on traite ainsi le bois vert, qu'en sera-t-il du bois sec? »

« L'image, dit le P. Lagrange, est celle d'une personne (Dieu) résolue à faire du feu, tellement résolue qu'elle prend même du bois vert (Jésus) ; assurément, elle ne laissera pas le bois sec (peuple juif) ». Ainsi, même pendant la montée du Calvaire, le malheur de sa patrie occupe l'âme du Christ plus que son propre sort, et jusqu'au dernier moment on sent sous tous ses mots l'invitation affectueuse au repentir et cette bienveillante indulgence qui s'exhale dans sa prière suprême : « Père, pardonne-leur; car ils ne savent ce qu'ils font ».

Lui, le Maître, il va être écrasé comme l'olive sous le pressoir; mais sa « maison » bien-aimée à lui, enfant d'Israël, sa « bergerie » à lui, pasteur débonnaire, ne sera pas moins mutilée. Les armées romaines viendront, et cette nationalité qui aurait pu concevoir l'ambition de supplanter la grande cité latine dans la domination du monde, ou du moins d'établir à côté de la souveraineté politique de Rome sa propre suprématie spirituelle, sera réduite à une communauté mi-religieuse, mi-nationale, sans ville, sans roi, sans temple, sans sacerdoce, sans territoire, obligée de mendier des lois et une patrie d'emprunt à ces « peuples de la terre » jadis si méprisés, faisant partout figure d'étrangère, sinon d'ennemie, et privée même de ce qui lui donnait, malgré toutes ses épreuves, une suprême raison de vivre : l'attente du Messie promis par Dieu à ses ancêtres. La guerre étrangère et la défaite seront les instruments de la colère de Dieu. En les prédisant à ses concitoyens, le Sauveur ne fait que remplir un nouveau devoir envers sa « maison » d'Israël, à laquelle il adresse ce suprême et dernier appel de son patriotisme alarmé.



Par Christocentrix - Publié dans : Approches du Christ - Communauté : Communauté spirituelle
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Vendredi 19 mars 2010 5 19 /03 /Mars /2010 23:21

Un Juif anonyme, résumant la question de l'opposition entre l'Evangile et le judaïsme, conclut : « Et ce fut la raison de son rejet et de sa mort : l'âme du peuple eut horreur d'un Fils de l'Homme qui ne ressentait pas du chagrin du chagrin national.»

La formule nous parait trop absolue, car elle semble accuser le Sauveur de n'avoir pas partagé les justes et raisonnables aspirations de ses frères, d'avoir donc manqué de patriotisme. Et pourtant nous lisons dans Bossuet : « L'Ecriture est pleine d'exemples qui nous apprennent ce que nous devons à notre patrie; mais le plus beau de tous les exemples est celui de Jésus-Christ lui-même ». (Politique tirée de l'Écriture Sainte.)

Et nous pensons, en effet, que l'enseignement et l'exemple du Christ, loin d'énerver le moins du monde les liens légitimes qui unissent le citoyen à la société civile dans laquelle il vit, éclairent et fortifient singulièrement leurs rapports réciproques. Un Proudhon, un Renan, un Tolstoï, un Loisy même, ont essayé de montrer en Jésus le dangereux prêcheur d'un humanitarisme utopique; Grillot de Givry ne veut voir dans l'Evangile qu'une mystique du pacifisme anti-patriotique. Ces écrivains ont laissé de côté certains éléments essentiels de la Bonne Nouvelle que nous voudrions maintenant mettre en relief.
En effet, le Royaume selon Jésus domine Israël et les nations, mais il ne les supprime pas comme groupements humains légitimes. Si la noblesse et la vocation exceptionnelle de son peuple ne doivent pas donner prétexte à des désordres moraux collectifs, tels que l'orgueil, l'égoïsme et l'ambition « racistes », elles restent des réalités dont il faut tenir compte et une source d'obligations morales auxquelles il faut se soumettre.

Jésus ne veut pas que les intérêts et la gloire de la nation deviennent une fin en soi, car ils sont de l'ordre temporel et terrestre; mais il ne les méprise pas plus qu'il ne les nie. Aussi éloigné de renier le titre de fils d'Abraham que de lui donner une valeur abusive et usurpée, il se considère et se conduit en tout comme un véritable enfant d'Israël.

Jusqu'ici, nous avons vu le Maître dégager le judaïsme du nationalisme impur qui faisait obstacle à l'acceptation de son message; nous allons le voir manifester le patriotisme le plus profond dans toute la réalité dramatique de sa vie. Comme s'il avait voulu ôter à ses compatriotes tout prétexte de refuser son message parce qu'il ne les aurait pas assez aimés, il leur a consacré sa vie tout entière, leur réservant ses labeurs et ses miracles, et il leur a donné, dans sa mort, la plus grande marque d'amour qu'un homme puisse donner à ceux qu'il aime.


I. - Une question préalable.

Auparavant, il convient de résoudre une difficulté qui a certainement déjà arrêté le lecteur des articles précédents ("Jésus face aux préjugés nationaux" et "Jésus face au messianisme nationalitaire" ). Ne semble-t-il pas en effet, au premier abord, que l'indifférence du Sauveur envers la situation politique de son pays soit incompatible avec un patriotisme sincère?

On conçoit que Jésus n'ait pas encouragé les convoitises impérialistes d'un messianisme grossier; mais l'on peut se demander pourquoi il refuse de comprendre et d'aider le mouvement d'Israël vers une autonomie nationale qui en aurait fait un peuple normal, maître de ses destinées.

Lorsque, deux siècles avant le Christ, Israël avait été réduit en esclavage par les Séleucides, il s'était trouvé la famille des Macchabées pour provoquer et organiser le soulèvement national et rendre à Israël son indépendance; ce qui lui avait permis de conserver la foi au vrai Dieu et l'espérance messianique. Pourquoi Jésus n'a-t-il pas voulu que sa mission ait rien de commun avec celle de Judas Macchabée?

La réponse est toute dans les faits et dans la comparaison des deux moments de l'histoire de cette nation. L'insurrection des Macchabées est l'un des plus beaux exemples de l'histoire. Mais les raisons qui firent à ces héros un devoir de se soulever contre une tyrannie qui violait les droits les plus sacrés de la personne humaine et les buts essentiels de la société, n'existaient plus au temps du Christ, en face d'un pouvoir qui respectait ces mêmes buts et en assurait la réalisation. Ces buts fondamentaux, en faisant l'éloge des Macchabées, Bossuet les énumère : « On voit là toutes les choses qui unissent les hommes entre eux et avec leur patrie les autels, les sacrifices, la gloire, les biens, le repos et la sûreté de la vie, en un mot la société des choses divines et humaines ».  C'est tout cela qui était mis en question et que les Macchabées voulaient sauver. « Tout ce que nous avons de saint, de beau et de glorieux, s'écrie Mattathias, leur père, est ravagé, profané par les Goym. Pourquoi vivrions-nous encore? ». Il y va pour eux, non d'une question de dynastie ou de forme de gouvernement, mais de ce qui est la vie morale de la nation, sa raison d'être et sa vocation providentielle.

Le vrai patriotisme, dit saint Thomas, est celui qui « tout en étant ordonné à un bien imparfait..., le salut de la cité, se réfère cependant au Bien final et parfait ». C'est celui qui inspira la révolte contre ce tyran qui avait décidé d'unifier par la force les moeurs, la religion, la langue et la culture dans tout son empire.

En assurant par la victoire des armes l'indépendance d'Israël, Judas Macchabée sauva la race qu'Antiochus, irrité par cette rébellion, avait décidé d'anéantir, mais il sauva surtout l'âme de la nation, sa fidélité à Yahvé et à la Thora. Le chef ennemi lui-même, Lysias - lorsque, fatigué de lutter, il dut traiter la paix - reconnut que la résistance du peuple juif avait eu pour unique cause « ces lois que nous avons voulu abolir ».

Judas, ayant reconquis l'indépendance de son peuple, voulut la garantir contre une nouvelle poussée de la tyrannie séleucide. Et c'est précisément dans ce but qu'il pensa à solliciter l'alliance des Romains dont il avait entendu vanter et la puissance et la prudence avec laquelle ils gouvernaient leur vaste empire. Ce n'est donc pas la conquête mais l'amitié qui lia le sort d'Israël à celui de Rome et celle-ci, d'ailleurs, traita toujours les Juifs en alliés, socii.

Ainsi l'intervention armée de Pompée, un siècle plus tard, n'eut lieu qu'à la demande de deux princes rivaux, indignes descendants des héroiques Macchabées. Et les Romains n'eurent que trop de raisons de déposer leur dynastie dégénérée.

Quant aux rapports entre le pouvoir central de l'empire et le peuple juif, nous avons dit ce qu'ils furent. César respecta les biens sociaux et religieux de la patrie juive au moins autant que les derniers princes asmonéens.

Cette tolérance, Rome, qui pourtant avait aboli le druidisme gaulois, la porta jusqu'à refuser de s'immiscer dans l'enseignement des synagogues et des écoles rabbiniques, malgré le danger réel qu'il faisait courir à l'esprit de loyalisme.

Et n'est-ce pas une nouvelle preuve de cette tolérance que le Sauveur ait pu grouper pendant trois ans des milliers d'auditeurs autour de lui sans jamais se heurter à la police romaine? Si Hérode Antipas n'osa pas donner suite à ses intentions homicides contre le Christ (dont nous parle saint Marc), n'est-ce pas par crainte de heurter la politique tolérante de ses suzerains? Quant à Pilate, il ne paraît pas avoir été averti, dans sa résidence de Césarée, de la Prédication nouvelle; du moins elle ne lui a pas été signalée comme subversive.

Les Juifs eux-mêmes reconnaissaient la largeur de vues dont s'inspirait à leur égard l'administration romaine, car s'ils avaient obtenu tant de faveurs et de privilèges, c'est qu'ils n'avaient jamais manqué la moindre occasion de les solliciter.

En somme, la situation avait quelque chose de paradoxal. Pour nulle autre nation, Rome ne poussa plus loin le libéralisme; et nulle autre ne lui créa de difficultés aussi grandes. Cela ne pouvait être, aux yeux des vainqueurs, que par l'effet d'un caractère obstiné et d'une nature instinctivement rebelle. « Augebat iras, dit Tacite, quod soli Judaei non cessissent, ce qui augmentait nos colères, c'est que les Juifs étaient seuls à ne pas céder. »
Jésus devait-il et pouvait-il partager les pensées de ses compatriotes, estimant la liberté politique comme le premier des biens et dont la privation devait faire oublier la jouissance de tous les autres?
Pour nous, chrétiens, c'est évident, le "fondateur d'une religion universelle" ne pouvait se faire le champion d'une nationalité particulière, encore moins favoriser ses ambitions impérialistes. Mais, indépendamment de sa mission universelle, nous pensons que Jésus-Christ considéré simplement comme citoyen d'Israël, a adopté l'attitude la plus conforme aux intérêts véritables de sa patrie, celle que lui dictait un patriotisme sincère, désintéressé, divinement clairvoyant.

Précisons quelle fut cette attitude. Notons d'abord que s'il a accepté l'obligation du tribut, il n'a jamais pris parti positivement pour l'occupation romaine. Il a simplement accepté les cadres de l'empire romain pour protéger l'autonomie religieuse et nationale de son pays. Sans compter les hérodiens, on trouvait des Juifs et même des pharisiens prudents qui partageaient cette manière de voir. En tout cas, c'était la solution la plus raisonnable. Le droit moderne admettra bien qu'une « nation peut remplir sa mission dans un cadre politique qui n'est pas fait pour elle seule » et que « les minorités ethniques doivent se plier et s'adapter aux cadres politiques de l'Etat qui respecte et garantit leur mission et en facilite l'accomplissement » (P. Delos). C'est le principe même de la colonisation et la base de tant d'Etats groupant plusieurs nationalités.

De fait, l'histoire enregistre une ère de prospérité inouïe pour le judaïsme religieux et ethnique sous la tutelle de Rome, comme jadis sous celle de la Perse, et cela en particulier pendant la période correspondant à la vie de Notre-Seigneur. Ce fut une explosion de prosélytisme et une intense prolification de la race dans tout l'empire.

Par conséquent, en réagissant contre les convoitises nationalitaires de ses compatriotes, Jésus leur donnait une leçon de sagesse politique et soutenait leurs véritables intérêts. Cette attitude était d'ailleurs conforme à celle des grands prophètes d'Israël, en particulier de Jérémie qui ne cessa de recommander la soumission au roi de Babylone, tandis que les faux prophètes prêchaient la révolte, et d'Isaïe qui chantait la mission providentielle de Cyrus, dont les conquêtes lui apparaissaient comme l'œuvre de Yahvé lui-même.

Et d'ailleurs l'attitude contraire, celle des zélotes et des faux messies, n'était-elle pas pure folie? Sans un secours miraculeux du ciel qui ne leur était garanti par nulle voix autorisée, il était absolument impossible aux Israélites d'arracher à Rome leur liberté par la force des armes. Le dernier de leurs rois, Hérode Agrippa, leur rappelle cette vérité dans une harangue que nous a conservée Josèphe. Leur ayant démontré longuement l'inutilité et le danger de la révolte contre une puissance qui a vaincu Carthage et les Germains, il conclut : « Il ne vous reste donc qu'à avoir recours à Dieu. Mais comment pouvez-vous espérer qu'il vous sera favorable, puisque ce ne peut être que lui seul qui a élevé l'empire à un tel degré de supériorité et de puissance ». Même du simple point de vue humain, l'attitude réaliste du Sauveur ne peut justifier l'accusation d'indifférence envers les intérêts de sa patrie, le véritable patriotisme ne pouvant être que celui qui recherche le véritable bien de la patrie; et c'était le fanatisme nationalitaire et anti-romain de ses ennemis qui était une erreur politique. C'est d'ailleurs l'opinion du R. P. Lagrange dans son livre : L'Évangile de Jésus-Christ (pp. 44-45).


II. -« Le plus juif des Juifs ».

La forme la plus élémentaire du patriotisme, c'est ce que nous appelons le « loyalisme ». Il se présente sous deux aspects : dans le domaine du sentiment, c'est l'estime accordée aux traditions et à la gloire de son pays; dans le domaine de la volonté, c'est l'obéissance aux lois qui le régissent.

Que Jésus ait tenu en haute estime les privilèges et le rôle providentiel de sa nation, nous en trouverions des preuves suffisantes dans le seul quatrième Évangile qui passe pourtant pour être le moins judaïsant. Nous y voyons le Sauveur inaugurer son ministère par un acte de zèle pour la pureté du Temple national qu'il appelle la « Maison de mon Père ». Devant la Samaritaine,. il revendique pour sa nation l'orthodoxie, le dépôt de la révélation divine et le monopole des espérances messianiques, « le salut vient des Juifs ».

Le Christ de saint Jean parle d'Abraham avec respect, cite volontiers Moïse et les prophètes, traite les écrits sacrés comme parole de Dieu et s'appuie sur eux pour mieux convaincre ses auditeurs, auxquels il reproche d'être infidèles à l'esprit de Moïse et de sa Loi. On peut dire de lui ce qu'il affirme de Nathanaël : « Il est vraiment israélite. »

Dans les autres trois Evangiles (qu'on appelle synoptiques), le loyalisme du Sauveur est encore plus caractérisé. M. Klausner ne déclare-t-il pas que, dans son enseignement moral, Jésus est, « le plus juif des Juifs ». Et un autre auteur a dit : « Jésus n'était pas un chrétien, c'est un juif ». Pour nous, il fut le premier Juif dont la pensée fut chrétienne; mais il resta fidèle au judaïsme dans ce qu'il avait de légitime.

Les foules juives auraient-elles accouru auprès de lui et sympathisé d'instinct avec lui s'il avait méprisé les éléments essentiels de la tradition nationale? Les notables de Capharnaüm pensent à plus forte raison de Jésus, leur compatriote, ce qu'ils lui disent pour lui recommander d'exaucer le généreux étranger qui leur a construit une synagogue : « Il aime notre nation. »

Le Christ des Synoptiques ne paraît nulle part éprouver quelque honte d'appartenir à ce peuple; il met souvent à l'honneur Moïse et les prophètes, surtout Abraham, dont il fait le chef des élus dans la parabole du Mauvais Riche; et son Père du ciel est le « Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ».

Il estime la morale juive bien supérieure à celle des païens; il ne connaît pas d'autre expression officielle de la volonté divine que la Thora; pour lui, le plus grand des commandements est celui que tout Juif pieux récite trois fois par jour dans la prière du Shèma.

Pas un mot de sa bouche ne laisse supposer qu'il y ait eu dans son âme la moindre antipathie pour les enfants de son peuple, et jusque sur la croix, il excuse ceux qui l'ont trahi et livré : « Père, pardonnez-leur; ils ne savent ce qu'ils font! »
Son attitude envers le judaïsme, il la défini lui-même dans la célèbre parole : « Je ne suis pas venu abolir la Loi; mais l'accomplir. »

                                                         (suite dans le prochain article...)

Par Christocentrix - Publié dans : Approches du Christ - Communauté : Communauté spirituelle
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Vendredi 19 mars 2010 5 19 /03 /Mars /2010 21:52

La foi des apôtres est plus importante pour le chrétien que leurs croyances.

Sans doute la foi en Jésus des apôtres ne peut pas être séparée de leurs croyances. Cependant, par son adhésion obscure une et absolue, leur foi est plus totale et plus pure que leurs croyances, même si, de leur temps, ils ne concevaient pas et auraient absolument refusé que la première put exister en dehors de l'adhésion sans réserve aux secondes. Aussi l'accès à la foi des apôtres, dans l'authenticité et l'intégrité de son élan secret est-il le chemin plus sûr que tout autre, plus exigeant aussi de toutes manières, pour découvrir Jésus sans réduire sa réalité mystérieuse en quoi que ce soit par quelques idées préconçues. Cette foi des apôtres est le fanal qui guide de loin le disciple vers son maître à travers l'écoulement des siècles et l'évolution des civilisations. Loin de le dispenser d'aller de l'avant avec tout ce qu'il est et sous sa responsabilité comme le font les croyances issues des premiers temps chrétiens, la foi des premiers disciples l'y invite au contraire; c'est d'ailleurs seulement à cette condition qu'il peut continuer à en recevoir la lumière.

Quand les enseignements apostoliques dépassent un strict compte rendu des faits et ne se bornent pas à commenter ou à soutenir chaleureusement la doctrine, par tout ce qui les élève, même à l'insu de leurs auteurs, au niveau du témoignage, ils ont une valeur incomparable pour l'homme à la recherche de qui est Jésus. Tels détails accessoires de l'Evangile dont l'exégète et l'historien n'ont que faire, aussi bien que tels passages, qui leur posent des questions de forme et même de fond, peuvent devenir très suggestifs pour celui qui cherche à joindre les apôtres dans l'intime de façon à découvrir grâce à eux, à travers eux et au-delà d'eux, qui était Jésus.

Mais l'homme ne saura remarquer ces traits infimes, portant la marque même de ceux qui les ont rapportés dans leurs écrits, ni leur donner valeur significative, que grâce aux approfondissements de la connaissance de soi et de la condition humaine. Il ne lui suffira pas d'être un lecteur attentif et méticuleux. Il ne pénétrera en profondeur le climat spirituel des disciples qui leur a permis de conserver vivants en eux ces moments d'un passé déjà lointain, de les rassembler et de les publier, que s'il connaît l'activité du souvenir qui porte sur les temps cardinaux de l'existence, que s'il a l'expérience de la persistance et de l'efficacité de ce ressouvenir. Il lui faudra avoir correspondu de longue date à la sollicitation de ses virtualités spirituelles, les avoir vu prendre corps et s'organiser pour être capable d'entrer dans le vif et la totalité de l'événement qui changea si profondément des hommes par ailleurs ordinaires, durement moulés par leur milieu, nullement préparés à une telle métamorphose; changement si profond qu'ils dominent leur époque et que certains paraissent des génies de tous les temps.

(note :  L'activité du souvenir est d'un autre ordre que l'automatisme de la mémoire. Quand elle porte sur les relations capitales que l'homme a vécues dans l'amour, la paternité et sur toute rencontre profonde avec autrui, quand elle s'attache sur les événements cardinaux de son histoire, ses choix et ses décisions, elle lui fait découvrir une unité fondamentale sous-jacente à la multiplicité des éléments très divers qui constituent sa vie. Elle lui donne conscience d'une consistance et d'une durée qui se font jour sous tout ce qui, en lui, a été contingent et est emporté par le temps. Cette compréhension en profondeur est appelée dans ce livre l'existence de l'homme. Elle s'oppose à une connaissance obtenue du dehors par quiconque lorsque celui-ci possède sur cet homme des données objectives. L'existence de l'homme ne peut être atteinte que par cet homme, grâce à son effort d'intériorisation et à l'activité du souvenir.

Le spectateur regarde de loin, il conserve ses distances, il ne prend pas part de façon personnelle, active ou passive, à ce qu'il voit. Au contraire, le témoin ne reste pas l'étranger qui passe. Il n'est pas sans efficacité, car souvent par sa présence il agit de façon silencieuse et invisible sur ce qu'il voit. Toujours, il en est profondément atteint. Il est capable d'en porter témoignage. Le spectateur ne peut apporter qu'un compte rendu de ce qu'il a vu. Il n'en est pas changé.)


Quand un homme à participé à la naissance d'une communauté spirituelle, il est particulièrement apte à entrevoir ce que les apôtres ont vécu près de Jésus:

Quand l'homme a été non pas le spectateur mais le témoin, et par suite l'artisan, d'un renouveau spirituel collectif, ne fût-ce que de quelques-uns - renouveau chrétien ou non - il connaît le climat dense, approfondissant et proprement créateur du groupe fraternel, origine de ce mouvement naissant. Mieux que tout autre, il sait percevoir dans les Écritures un écho singulier de cet autre commencement qui au départ était semblable, toutes proportions gardées, à celui qu'il a connu, quoique ce commencement fût secrètement l'amorce de si grandes transformations qu'on ne peut savoir encore où elles conduiront les hommes. Il est spécialement préparé à concevoir mais aussi à comprendre par le dedans ce que les disciples vécurent près de Jésus et ainsi à s'approcher de lui à son tour. Cette voie reste cachée aux savants comme à tous ceux qui n'ont pas vécu avec assez de puissance leur humanité.

C'est pourquoi l'histoire du christianisme dans ses moments capitaux est celle des continuels recommencements qui permettent la découverte de Jésus et qui la demandent, héritant du passé parce qu'ils ne sont pas indignes des origines. Quand ces recommencements font défaut, entravés ou déviés par des réalisations qui ont déjà la stabilité de l'établissement, la connaissance de Jésus se fige et s'exprime dans une doctrine abstraite et impersonnelle. Jésus ne donne plus qu'autorité et valeur à une institution, à un cadre de vie devenus l'essentiel. Il n'est plus celui qui appelle et libère.


La compréhension profonde de l'épopée des apôtres est la voie pour entrer dans l'intime de la vie de Jésus.

La foi et l'amour des premiers disciples sont en droit, pour le chrétien, plus que toute considération, la source de sa foi en Jésus et de son amour pour lui. C'est au chrétien de s'efforcer de comprendre par l'intérieur leur singulière évolution spirituelle tant du vivant de Jésus qu'après sa mort; de prendre conscience de ce qui s'est passé en eux leur vie durant et jusqu'à la fin. Comment ont-ils porté ce qu'ils ont vécu près de lui? Comment ont-ils répondu à ce qu'ils avaient reçu de lui quand ils se retrouvèrent ensemble, seuls, abandonnés à leurs propres moyens? Quelles questions se sont-ils posées tout le long de leur vie? De quels doutes et de quelles hésitations ont-ils été harcelés? Quels retours en arrière et quelles angoisses ont-ils connus devant un avenir sans proportion avec les horizons de leur jeunesse et de leur milieu d'origine? Quelle ferveur les animait, quelle joie les possédait, même dans la fatigue de leurs combats et dans leurs défaites? Les Écritures, si avares de témoignages directs sur la vie intérieure des apôtres le suggèrent, mais seulement à ceux qui ont eu à connaître et qui ont déjà un peu parcouru un itinéraire spirituel semblable.

En faisant de cette recherche l'âme de sa vie et, dans la mesure du possible, une préoccupation quotidienne, le chrétien continue de recevoir lumière et force de ces hommes. Il entre ainsi, par ce qu'il a en lui de plus spirituel, dans l'essentiel de leur foi et de leur amour, sans se laisser cependant asservir à tout le contingent qu'ils ont assumé, auquel ils ont donné intellectuellement valeur absolue et dont ils se sont prévalus à ce titre.

Les chrétiens des origines, ainsi que tant d'autres à leur suite, qui, à travers les siècles, les ont relayés avec une diversité infinie de modes de vie spirituelle, mêlés inextricablement de pratiques et de considérations liées aux temps, de ce fait rapidement périmées, sont les précurseurs qui conduisent à Jésus ses futurs disciples. Par leur présence secrète ils accompagnent, de près ou de loin, le croyant qui est de leur famille spirituelle et qui a su les reconnaître dans l'essentiel de ce qu'ils ont vécu. Ils le font entrer, autant que cela se peut, dans leur communion avec Jésus. Mais c'est à Jésus de grandir dans le coeur de ce croyant et à ces précurseurs de diminuer. Ainsi seulement ils tiendront leur place exacte auprès de ce nouveau disciple sans le charger indûment de ce qui n'est en eux que la marque d'une époque, d'un lieu et d'un tempérament.

En tout temps cette croissance de Jésus s'opère chez ceux qui le cherchent sans se borner à souscrire aveuglément par vertu, quand ce n'est pas simplement par indifférence, à ce qui est affirmé de lui avec autorité et à ce que la science dit. Véritable gestation elle se poursuit dans des conditions ambiguës et mêlées dues, non seulement au caractère complexe des Écritures, non seulement à ce que les générations en ont ultérieurement tiré, y ont ajouté et en ont retranché, mais aussi à ce que ces êtres en recherche sont en eux-mêmes. A force de pureté et de lucidité, d'intelligence spirituelle et d'esprit critique, en suivant les cadences et la dialectique de la vie, ils doivent s'efforcer d'entrer dans la compréhension intérieure de qui est Jésus, et d'entendre son message tel qu'il se perpétue et se développe à travers les siècles. Puissent-ils veiller à ne pas l'altérer plus que cela n'est inévitable, par des besoins et des aspirations spontanés, particuliers à leur âge ou à leur génération, que leur approfondissement humain n'a pas suffisamment critiqués et authentifiés! Les résultats de cette gestation en chacun le jugent car ils relèvent de son être, comme ils ont jugé ceux qui ont vu Jésus de leurs propres yeux et l'ont entendu de leurs propres oreilles.

 

Cette recherche de Jésus à travers ses disciples de tous les temps progresse avec celle que le croyant mène pour se trouver.

Cette démarche est la seule qui engage le tout de l'homme et qui soit ainsi digne de lui et à sa mesure. Elle ne se borne pas à rester à la surface du réel où l'histoire et l'exégèse règnent en maîtresse. Elle n'est pas celle des savants. Elle n'est pas non plus possible aux enfants parce qu'elle demande une conscience de soi qu'on ne peut pas avoir quand on n'a pas encore assez fortement vécu. Mais la pureté de l'enfance et la rigoureuse honnêteté du savant sont nécessaires à celui qui s'engage dans ce sentier toujours plus infrayé à mesure qu'il avance, s'il veut éviter le risque de s'égarer rapidement. Sans ces qualités, dans cette démarche solitaire par nature, de plus en plus privé de guide autorisé, il peut errer de la manière la plus folle. Seules sa droiture et sa vigueur intellectuelles, la profondeur et la rectitude du sens intérieur qui inspire sa recherche, pourront, par corrections successives et avec les délais nécessaires, redresser ses faux pas et le maintenir de façon convenable dans la voie. Toute intervention insuffisamment discrète ne peut que l'empêcher d'être proprement lui-même et le paralyse. Parfois même, trop autoritaire, et par manque de communion véritable, elle va jusqu'à empoisonner spirituellement.

Présence à Jésus, présence à quelques-uns de ses disciples, présence à soi-même vont ainsi de pair. Chacune prépare les autres et s'en trouve aidée. La foi en Jésus, dans sa pure originalité, est au bout de ce chemin, et non au commencement où elle ne peut être encore qu'implicite dans l'adhésion à une croyance qui reste fatalement abstraite, même si elle se nourrit de quelque transfert affectif; croyance utile mais insuffisante, facilitée par la crédulité et à l'occasion par le conformisme social; croyance dont les termes tout mystérieux qu'ils sont, satisfont le croyant sans pour autant l'éclairer vraiment. Par ses précisions, par ses images fallacieuses, par les fausses évidences qu'elle développe en lui, elle fait obstacle à la recherche de Jésus.
En suivant cette voie à longueur d'années, en même temps qu'il entre plus profondément dans l'intelligence de son Maître, le disciple reçoit la révélation de ce qu'il est en devenir. Pour correspondre à cette découverte, pour assumer dans la plénitude son existence et pour accomplir sa mission dans l'oeuvre créatrice, il est acculé peu à peu de façon vitale, et non seulement par conviction doctrinale, à voir en Jésus son unique recours.

Cette recherche conduit à l'adoration.

La foi en Jésus prolonge et soutient la foi en soi. Le disciple adhère à Jésus du mouvement même qui le fait adhérer à lui-même. Cette adhérence est proprement adoration par sa totalité toute enveloppée de nuit, par sa disponibilité sans borne et son immobile activité.

 

Le cheminement intérieur qui conduit à la foi en Jésus, doit s'inspirer de celui des premiers disciples.

Quoique l'homme moderne vive dans des conditions très différentes de celles des premiers disciples, il lui est nécessaire de comprendre par l'intime leur itinéraire spirituel pour trouver à son tour le chemin qu'il doit suivre afin de découvrir de façon personnelle qui est Jésus. En effet, l'essentiel de ce que ceux-ci ont vécu auprès de lui demeure encore l'essentiel pour atteindre Jésus en lui-même et le suivre. Aussi, le cheminement intérieur de ces hommes qui ont pris la dure et grave décision de rompre avec leur peuple, est-il plus important à connaître que les raisons qui ont converti au christianisme, d'une façon ordinairement plus collective et plus idéologique, les juifs et les païens des générations suivantes.

Ce cheminement spirituel, unique en son genre, présentait des obstacles considérables qui n'ont été surmontés que par un très petit nombre des contemporains de Jésus. Cette difficulté extrême donne à leur conversion une valeur exceptionnelle. Elle en garantit le sérieux et l'authenticité. Elle donne une portée universelle aux motifs profonds qui les ont poussés à suivre Jésus malgré tout. Même si l'on tient compte des facilités particulières à l'époque et au lieu, ces conversions posent une question qui paraîtra d'autant plus capitale qu'on se voue plus totalement à la recherche de sa condition d'homme.


Le Nouveau Testament ne fait connaître qu'indirectement le cheminement des apôtres.

Le Nouveau Testament rend compte surtout de la prédication apostolique. Les quelques témoignages proprement dits qu'il contient sont rapportés principalement pour convaincre et pour instruire de la doctrine, non pour décrire l'évolution spirituelle qui a conduit les premiers disciples à la foi en Jésus. Sans doute les enseignements proposés partent-ils de paroles de Jésus qui les avaient spécialement frappés, de sorte qu'elles restaient gravées dans leur mémoire. Sans doute en est-il de même des comportements de Jésus consignés dans l'Évangile. Mais ces paroles et ces faits sont rapportés pour un enseignement, non pour une confession. Peut-être même ont-ils été quelque peu modifiés dans cette intention, et la manière dont on les a présentés a-t-elle été influencée par les commentaires dont on les accompagnait. Peut-être furent-ils choisis et même sont-ils revenus à la mémoire des disciples précisément pour cette dernière raison. On ne saurait guère en douter quand on constate la liberté avec laquelle les hommes de ce temps interprétaient les écrits les plus vénérés. Aussi ces paroles et ces faits, tels qu'ils sont exposés, éclairent plus directement sur la réflexion et les élaborations intellectuelles des disciples après leur conversion, qu'ils n'aident à connaître le chemin parcouru par eux pour croire en Jésus. C'est pourquoi les Écritures ne se prêtent qu'indirectement, et d'assez loin, à cette dernière enquête.

 

Pour découvrir ce cheminement, l'expérience et l'intelligence spirituelles sont nécessaires.

Pour aboutir vraiment, cette recherche exige, outre la connaissance des Écritures, une intelligence spirituelle suffisamment développée pour aller au-delà de ce que ces textes disent explicitement. Sinon le Nouveau Testament risque de n'apprendre au lecteur le plus consciencieux que les conditions extérieures qui ont présidé à la naissance de la foi chez les générations postérieures de croyants. Ces connaissances exigent moins de maturité et d'engagement personnel que la compréhension profonde des transformations intimes d'un être. Elles restent un savoir comme les autres. Elles ne comportent pas non plus des conséquences aussi pressantes pour celui qui les acquiert. Les éléments contingents d'une époque toute différente de la sienne y ont une trop large part. Ils engloutissent l'essentiel dans l'occasionnel et l'accessoire. Ils le dissimulent et prennent sa place. Ils n'ébranlent pas l'homme dans ses profondeurs. Ils ne le poussent pas au cheminement intérieur qui le conduirait à une véritable conversion.


Cette recherche exige l'autonomie intellectuelle et un sens critique éduqué.

Dans cette recherche, qui le concerne obligatoirement dans sa totalité - sinon elle resterait vaine - l'homme doit éviter toute compromission avec ce qui se dit communément et comme par routine, sans être vécu habituellement de façon réelle. Il importe qu'il se dégage autant que possible des manières de penser et de sentir de son milieu familial ou social, et cela n'est pas aisé car elles lui sont quasi innées. En général, ces traditions, explicites ou non, imposent une lecture des Écritures qui donne à la lettre la valeur absolue d'un texte divin, ou au contraire conduisent à une étude des origines du christianisme à laquelle on se défend par instinct, par système même, de prêter un autre intérêt que celui de l'historien. Nul ne saurait mettre en oeuvre cette liberté de jugement s'il n'a pas atteint le niveau humain qui lui permette, grâce à un sens critique exercé, une suffisante autonomie intellectuelle et affective.

Dans cette recherche on doit aussi se défier, en bonne méthode, de toute conformité due à l'obéissance à quelque autorité sacralisée; obéissance vertueuse et pour cette raison d'autant plus aveugle. Utile au départ quand on n'est pas encore assez formé spirituellement, cette façon de faire doit être dépassée en temps voulu, sinon à la longue elle fourvoie inévitablement les êtres vigoureux et généreux qui, à force de piétiner dans une impasse, se mutilent intérieurement ou se révoltent. Elle pousse les autres à se laisser aller à une manière d'être et de dire, à se contrefaire, ce qui est spirituellement toujours néfaste et souvent mortel en ce domaine où l'authenticité est de rigueur.

Cette recherche sera ainsi essentiellement personnelle. Ses résultats ne seront pas tout à fait justifiables ni communicables car ils dépendent trop de l'être de celui qui la poursuit. En effet, il lui faudra trouver jusqu'à un certain point par lui seul et pour lui seul, en liaison avec les Écritures comprises cette fois en profondeur à la lumière de sa propre expérience, comment les apôtres ont été conduits à leur prédication; dans quelle mesure celle-ci vient de convictions authentiquement vécues et n'est pas inspirée aussi par les intérêts de tous ordres de leurs auditeurs, ou influencés par les courants idéologiques de l'époque. L'idéal, inaccessible sans nul doute, serait de savoir comment dans leur solitude de base, les apôtres vivaient de façon originale leur foi naissante en Jésus, avant, sinon d'en prendre conscience, du moins de pouvoir exposer leur foi d'une façon adéquate; mieux encore, avant d'être en mesure de se la dire intimement sans avoir l'impression de la diminuer ou de l'adultérer. Les conditions dans lesquelles chacun s'éveillera à cette recherche et l'entreprendra le jugeront....

(ce texte est extrait d'un chapitre de "Introduction à l'intelligence du passé et de l'avenir du Christianisme" de Marcel Légaut, édit. Aubier, 1970).

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