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Notes pour comprendre le siècle (Drieu La Rochelle)

extrait concernant la "Renaissance"....(extrait de "Notes pour comprendre le siècle") 

                      

                         II. LA RENAISSANCE. PREMIERS TROUBLES

- La Renaissance, le temps bref et tardif qu'on nomme spécifiquement ainsi, c'est le dernier, le suprême moment de cette longue, continue Renaissance qui a été tout le Moyen Âge.

- En Italie, le XVe et le XVIe siècles, en France le XVIe siècle, ne découvrent pas le corps ; ils achèvent seulement d'en manifester la beauté. La représentation du corps par les artistes, depuis le XIe et le XIIe siècles, est dans un mouvement incessant vers l'observation consciente, la technique organisée, la science achevée.

Il y avait une tradition jamais interrompue, une réflexion créatrice qui n'avait jamais cessé de rebondir et qui avait établi une beauté déjà déliée. L'Europe qui avait produit l'architecture, la sculpture du XIIe et du XIIIe siècle était déjà sur la grande voie classique. Le Moyen Âge a pu être redécouvert par les romantiques, mais il n'était nullement romantique. La technique des cathédrales n'a rien à envier en fait de science et de raison à la technique des temples grecs ou égyptiens.

Et il en était de même dans le domaine de la poésie et de la philosophie. La pensée humaine n'avait pas rompu, aux siècles les plus sombres, la tradition, et sur cette tradition, elle avait greffé son puissant renouveau. Nos savants d'aujourd'hui établissent leurs textes de Platon ou d'Aristote sur des manuscrits rédigés par des hommes qui comprenaient ce qu'ils copiaient, leurs précoces créations philosophiques le prouvent.

- Il n'en est pas moins vrai qu'on montre une décadence du Moyen Âge à partir du XIVe siècle, et qu'on a raison. Le Moyen Âge ne pouvait pas plus échapper à la décadence que n'y échapperait ensuite la Renaissance ou l'époque rationaliste.

- La décadence du Moyen Âge a été précipitée par la brutalité révolutionnaire de certains éléments de la Renaissance ; en rompant trop complètement avec le Moyen Âge, la Renaissance préparait sa ruine trop rapide.

- Ce qui reste toujours reçu sans discussion par la plupart des lettrés : la supériorité de la Renaissance sur le Moyen Âge.

Je ne demande pas le renversement d'une hiérarchie entre les âges de l'Europe ; je demande seulement qu'on reconnaisse l'égalité entre la jeunesse et la maturité. Je ne proteste pas contre le temps, ainsi que le font les vulgaires réactionnaires et archaïsants, mais je demande qu'on admette la fatalité du temps. Pour moi, d'être doué pour apercevoir dès qu'elle apparaît la mort dans la vie, ne m'empêche nullement de contempler joyeusement ce mortel épanouissement. Je souhaite qu'il en soit de même pour d'autres, - car la connaissance n'est vraie que trempée d'amertume et la joie ne prononce de justes paroles qui si elle s'embouche dans le masque tragique. Il est de la décence et de la dignité humaine de savoir que ce qui commence finit : ainsi, elle s'épargne des déceptions enfantines. Laissez de côté le sot et raide orgueil de l'idée de progrès et revenez à la plus compréhensive philosophie des saisons. Cela est plus convenable et plus utile, car vous pourrez alors apercevoir que là où une chose meurt, une autre renaît.

- On a admis l'architecture médiévale : nos contemporains traînent leurs savates d'amateurs dans toutes les églises. On a même admis la sculpture médiévale et, dans la mesure où on peut la connaître, l'enluminure. On a admis la peinture dite des Primitifs. Mais on n'a pas admis la culture médiévale dans son ensemble, dans sa totalité, dans l'ampleur énorme de son mouvement créateur en tous domaines. C'est qu'à cause de l'archaïsme de la langue ou du revêtement du latin, la littérature et la philosophie restent fermées aux lettrés. Leur curiosité, qui entraîne celle du public, reste absorbée dans les siècles qui nous précèdent immédiatement, dont la lecture est plus facile. Et la routine est un délice.

- Il faut connaître la grandeur du Moyen Âge pour comprendre comment la Renaissance a pu si vite se fausser, et, passée la réaction relativement heureuse de la Contre-Réforme, courir se briser sur le rationalisme outrancier du XVIIIe siècle. C'est qu'elle-même se plaçait déjà en porte à faux, c'est que déjà, à cette époque, l'homme européen, rompant aussi bien avec les forces qu'avec les formes du Moyen Âge, était hors de son véritable point d'équilibre. Et ce n'est qu'après avoir vu comme une lente dégradation ces trois siècles d'après la Renaissance, qu'on pourra distinguer dans la nôtre le dernier niveau de la chute et aussi les éléments d'une salutaire remontée.

- L'histoire du corps parcourt plusieurs degrés. Dans le premier, le mouvement du corps est heureux et naïf, ne se connaît pas et se confond avec l'élan de l'âme ; dans le second, l'esprit réfléchit sur le corps et en prend conscience comme d'un objet de plaisir - esthétique ou érotique. C'est la différence qu'il y a entre la joie et la jouissance. Tel est le partage entre la Renaissance première et la Renaissance seconde.

Le Moyen Âge a connu la joie du corps, la Renaissance en a connu la jouissance. L'homme mûri, avec son acuité blessante, jettera-t-il le discrédit sur la joie vierge et juvénile ? On a loué à outrance, dans l'ordre de l'action et de l'exercice de l'être, les Italiens déchaînés du temps de Borgia ou de Benvenuto Cellini, les Français emportés des guerres de magnificence et de religion et aussi ceux de la Fronde, les Anglais élisabéthains : sont-ce des hommes supérieurs à ceux qui ont écrit les chansons de geste, bâti les cathédrales, les grandes philosophies chrétiennes, qui ont fait les Croisades ? Voyez la jeune France dans ses prodigieux royaumes d'Orient, dans la première ivresse de la conquête de tout, avant l'abandon à l'excès de tout.

- Devant les plus belles figures de la sculpture grecque du Ve siècle, ne peut-on pas regretter cette fleur d'ingénuité indicible qui flotte sur le visage des kouroi ?

- Quelque chose d'irremplaçable n'est-il pas perdu avec le sourire de Reims ? Même si la figure en haut de laquelle il s'épanouit est vêtue ? Du reste, elle l'est si légèrement et décèle une beauté si certaine à quoi ajoutent peut-être les prestiges de la pudeur. Et le suprême sourire du Saint Jean de Léonard nous le fera-t-il oublier, ce premier sourire ? Où est la plus grande beauté ? Au début ou à la fin ? L'hésitation ne peut être qu'infinie entre ces deux sourires de même qu'entre les fresques d'Assise et celles du Vatican. On peut préférer les églises du XIIe à celles du XVe, aux palais du XVIe siècle. Racine, Shakespeare nous feront-ils oublier la Chanson de Roland, la légende de Perceval, Dante, Villon ?

- Si j'exagère qu'on pardonne à mon amour passionné pour la jeunesse. Mais l'exagération m'ayant assouvi meurt, puisque, voyez, je l'avoue, j'ai maintenant envie de m'attarder à ce moment merveilleux entre le printemps et l'été qu'est la dernière Renaissance. Ce pas de la maturité est non moins admirable que celui de la jeunesse, ce pas qui toutefois arrivant à la suprême beauté outrepasse déjà - sans que cela soit su et alors que cela se voit à peine - la beauté, épuise la substance dont elle se fait. Ah ! je ne voudrais sentir que suspension là où il y a déjà excès.

- Il est vrai que ce que j'aime dans cette Renaissance, c'est encore le Moyen Âge, ce qui lui reste du Moyen Âge, dans cette dernière Renaissance ce qui subsiste de la première. Il y a encore de la naïveté chez Vinci et Michel-Ange et chez Shakespeare. Dans ce regard trop conscient, déjà intellectuel qui se penche sur le corps, il y a encore quelque chose de spirituel. Il y a encore de la jeunesse dans cet appesantissement d'êtres mûrs qui ne sont point tous blasés.

- La Renaissance a encore le sens de l'ensemble des forces humaines et de leur nécessaire équilibre. Elle ne sacrifie pas l'âme au corps ; en elle, le Moyen Âge honore encore l'âme dans le corps. L'Europe chrétienne retrouve Platon, mais n'était-elle pas née pour une bonne part de lui ?

- Par Platon, chez les humanistes chrétiens de la Renaissance, le Moyen Âge atteint ce résultat auquel il a toujours tendu : la réconciliation de la foi et de la raison. Il y a tendu (de même que les premiers temps chrétiens par les Pères de l'Église, au moins par les Pères grecs) par ses hérétiques et aussi à travers les écarts de la plupart de ses orthodoxes ; il y a tendu par ce qu'il a déjà repris de l'hellénisme au travers du monde arabe, à travers la cabale néo-platonicienne.

- Le christianisme de la Renaissance semble sur le point de se replacer dans la meilleure tradition antique, qui était déjà véritable humanisme, humanisme religieux, équilibre (chez Platon et Aristote) entre l'humain et le divin, la philosophie et la religion, la raison et l'inspiration mystique des initiations.

- Dans le Gargantua l'inscription mise sur la grande porte de Thélème. Deux passages marquent bien l'équilibre. D'abord :

Honneur, los, deduict Ceans est deduict Par joyeux acords ;

Tous sont sains au corps ;

Par ce bien leur dict Honneur, los, deduict.

Ensuite :

Ci entrez, vous, que le sainct Esvangile

En sens agile annoncez, quoy qu'on gronde :

Ceans aurez refuge et bastille

Contre l'hostil erreur, qui tant postille

Par son faulx stile empoizonner le monde ;

Entrez qu'on fonde ici la foy profonde

Puis qu'on confonde et par voix et parolle,

Les ennemis de la saincte parolle !

Instant de suspension où Renaissance et Réforme encore confondues par leurs côtés de mesure ne sont pas séparées et opposées par leurs excès.

- Comme l'a aperçu Nietzsche, la papauté aurait peut-être présidé à l'heureuse et entière réconciliation de la tradition païenne et de la tradition chrétienne, soi-disant ennemies, si la Réforme n'était arrivée.

- La Réforme n'est arrivée que comme un excès répondant à l'excès où déjà, par ailleurs, tombait la Renaissance. Déjà s'esquisse le déséquilibre qui deviendra inhumain et désastreux au XVIIIe siècle. Les Européens vont s'arracher aux solides assises du Moyen Âge, ils vont perdre le sens de leur mâle spiritualité.

- La rupture se fait entre la campagne et la ville. Le paysan voit s'éloigner à jamais l'homme de la ville. Ne s'appuyant plus sur une civilisation toute rustique, le paysan s'effare devant la ville qui barre l'horizon et il commence à rétrograder et à dégénérer. L'appareil féodal fait sur lui un poids mort où il n'y a plus de justification morale. Il est abandonné de ses maîtres, de ses chefs. Il reste avec son curé pour croupir avec lui. La noblesse de responsabilité féodale est morte et remplacée par une noblesse de service qui déserte ses châteaux et arrive à la ville par la Cour. Elle va désapprendre cette puissante et complète culture du corps qu'était l'apprentissage chevaleresque. Elle n'en saisit plus que l'ombre dans ses manèges et ses salles d'armes. Les armes à feu apparaissent qui tuent le chevalier comme la machine à vapeur va tuer l'artisan. Sous les dernières armures, le corps se rabougrit. La guerre devient une industrie qui confond les hommes dans les régiments comme les autres industries les confondent dans leurs manufactures. Les couvents émigrent aussi à la ville. L'homme devient sale ; on ferme les étuves du Moyen Âge. ll va se couvrir de perruques et de dentelles ; la femme mettra un corset. L'un et l'autre se juchent sur des talons.

- On commence à parler de la nature, c'est qu'on en est loin ; on en parle d'une façon lointaine, nostalgique, divagante. Dès le XVIe siècle apparaît l'apologie du bon sauvage. On ne voit pas que le lien de l'homme avec la nature est dans son corps. On commence à ne plus voir dans le corps qu'un terme d'opposition abstraite avec l'âme. Le corps, qui est devenu un objet esthétique et érotique, cesse d'être cette source fraîche et spirituelle qu'il a été pendant le Moyen Âge.

Chez Rabelais, chez Montaigne, la déviation s'esquisse. Dans l'Abbaye de Thélème qui est le haut lieu de son oeuvre, Rabelais maintient l'équilibre entre le corps et l'esprit. Il garde le sens noble du corps, mais on voit que ce corps aura de la peine à balancer tant d'intellectualisme montant. L'intellectualisme va remplacer le spiritualisme.

- Dans les villes commence à se former la conception bourgeoise de la vie, la conception intellectuelle et rationaliste de l'homme sans corps, de l'homme assis. Le fléchissement du corps s'avoue dans la main de l'artiste qui contorsionne le baroque. Pourtant tout cela n'est qu'indiqué, il y a encore de fortes persistances.

- La rupture a éclaté dans le drame de la Réforme. Au XVe siècle, le mysticisme s'exaspérait et s'isolait. Luther et Calvin, c'est avant tout un sursaut, d'ailleurs tout étriqué et tout dévié, de la spiritualité du Moyen-Âge qui sent le péril et qui se raidit contre un humanisme peu à peu méprisant pour ses sources. Dès lors, les deux forces longtemps unies dans la spontanéité unique de la jeunesse iront se séparant, s'opposant, mystique et raison devenant mysticisme et rationalisme.

-Les ismes vont apparaître.

- L'humanisme du XVIIe, du siècle classique, ne se maintiendra que par une prudence trop politique et toute contrainte dans un chenal de fécondité peu à peu rétréci. On n'embrasse plus dans toute l'ampleur de ses termes la leçon d'équilibre qui est dans l'antiquité des bonnes années et on n'aperçoit même plus ce qui en est passé dans le christianisme européen où elle a refleuri.

- Tout se tarirait vite s'il n'y avait point le sous-courant du jansénisme et de Pascal qui réinsère la révolte protestante du pur amour de Dieu dans la discipline catholique.

- L'humanisme classique, raisonnablement chrétien, ressemble trop à la Contre-Réforme avec son christianisme rationalisé dont il est le pendant. Ces caractères révèlent que le christianisme d'Europe a été frappé dans toutes ses articulations.

- Il faudrait revenir sur une mutilation qui déjà avait été très grave, antérieure à celle du protestantisme. La rupture avec l'Église d'Orient avait préparé ces malheurs pour l'Église d'Occident. L'Église d'Orient avait emporté avec elle certaines vérités précieuses qui ont longtemps persisté dans le christianisme russe : un sens concret du divin dans l'humain, un évangélisme actif. L'Église d'Orient avait quelques-uns des avantages du protestantisme sans en avoir tous les inconvenients.

- L'Église catholique à partir du XVIe siècle perd le sens de la grande création spirituelle en Europe, et toute véritable initiative. Dans la Contre-Réforme, sous des dehors rigoristes où s'étale une pompeuse mesquinerie, elle s'appuie sur les parties les plus étroites et les plus caduques de la Renaissance. Elle réforme en partie ses moeurs, mais surtout (comme le protestantisme lui-même, si vite tari dans son élan) elle entre dans les voies d'un humanisme rationaliste qui trahit toutes ses sources. Elle fabrique elle-même dans ses collèges l'humanisme étroit du XVIIIe qui se dressera contre elle. Les Jésuites et les Oratoriens, dans leurs classes de rhétorique et de philosophie, préparent les révolutionnaires tour à tour trop sentimentaux et trop rationnels.

- Ceux qui sentent le danger, les pascaliens, les jansénistes sont rejetés dans l'ombre où ils dépérissent et où ils sont eux-mêmes atteints par le rationalisme.

- Il n'y a plus de mystiques ni de saints. Le XVIIIe siècle a-t-il produit un saint ? Le protestantisme ne retrouve qu'une force éphémère dans son « piétisme ».

- Le mal est si grand qu'il n'engendrera en réaction plus tard que la source frelatée du romantisme chrétien.

- Après la séparation de l'âme et du corps, c'est hors de l'esprit la déhiscence de la raison. Le rationalisme anti-chrétien luttait contre un fantôme d'adversaire : dépouillé de ses prestiges sociaux et politiques par 89, l'esprit de l'Église apparut lui-même comme un rationalisme décharné.

- On comprend, après un siècle de vaine lutte, le rapprochement ces temps-ci d'une Église qui, passée la vague du romantisme et en dépit des efforts, d'ailleurs plus ou moins éclairés, de plusieurs grands écrivains, a stagné dans le mal d'un rationalisme honteux avec le régime issu de 89 mourant, lui, d'un rationalisme si complaisamment avoué dans tous ses affaiblissements.

                                                        Pierre Drieu La Rochelle, 1940/1941.

 

Notes pour comprendre le siècle, éditions du Trident, 39 rue du Cherche-Midi, 75006 Paris.