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Tizi-Ouzou et la Kabylie (vues aériennes)

Publié le par Christocentrix

  150px-Tizi-Ouzou blason

 

 

 

vue aérienne Tizi-Ouzou (1962)

                                                                              vue aérienne vers 1960

 vue aérienne grossie

 

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                                                                    sanatorium de Tizi-Ouzou (vers 1960)

 

 histoire Tizi-Ouzou

                                                                                     paru en 1990 (Alger)

 

 

liens :

 

http://babelouedstory.com/voix_du_bled/tiziouzou/tiziouzou.html

 

http://tafsutn80.free.fr/SITE/tizi.html

 

un lien (site avec photos) : http://lestizis.free.fr/

 

 

imagesCAYA7EGR

 

  Djurjura-vue-d-avion.jpg

                                                                                      Djurdjura vu d'avion

 

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                                                                                          villages kabyles 

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                                                                                                 littoral

 

 

 

 

 

 

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Christianisme amazigh

Publié le par Christocentrix

Berbere-lumiere-Occident.jpg

                                                                                            (paru en 1990)

 

 

Après une introduction sur les origines et l'histoire des Berbères, les auteurs suivent le développement du Christianisme dans le nord de l'Afrique, au travers de son histoire romaine, vandale puis byzantine, jusqu'à l'invasion arabo-musulmane. On (re)découvre au passage un certain nombre de martyrs, de saints, de grandes figures de l'Eglise.

 

 

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Augustin Ibazizen

Publié le par Christocentrix

Dans ses Mémoires publiés en deux volumes (l’un avant, l’autre après sa mort) il se montrait fidèle aux sentiments et aux idées de toute sa vie : attachement à sa petite patrie kabyle, en dépit de son « retard millénaire », attirance irrésistible vers la France, sa culture, ses maîtres intellectuels et spirituels et la religion du Christ ; indifférence envers l’Islam et le monde arabe auquel il se sentait entièrement étranger. Sans craindre de passer pour un renégat, il justifiait son option personnelle par une tendance atavique de la « race berbère » méditerranéenne et occidentale en dépit de son islamisation (qu’il expliquait par la « mise en condition des hommes et des peuples dominés »).

 

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Notre-Dame de Kabylie

Publié le par Christocentrix

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Νίκη Ξυλούρη

Publié le par Christocentrix


ΕΝΑ ΦΕΓΓΑΡΙ ΣΙΓΑΝΟ

Ενα φεγγάρι σιγανό ,
πρωί -πρωί στον ουρανό
έγραφε τ΄όνομα σου στο κενό

Κι έκανα μια τρελή ευχή
άχ ας γινόσουν εποχή
κι ένας μακρύς χειμώνας με βροχή

Στίς νυχτες σου να τυλιχτώ
μαζί να μας ονειρευτώ
και στ΄όνειρο αυτο να ξεχαστώ

Ένα φεγγάρι πρωινό
σιγά -σιγά στον ουρανό
έγραφε τ΄όνομα σου με καπνό

Κι έκανα μιά τρελλή ευχή
άχ να γινόσουν εξοχή
χωρίς καιμό και πόνο κι ενοχή

Κι εγω που τόσο σε ποθώ
να γίνω δέντρο μοναχό
για να μπορώ βαθειά σου να χαθώ

 


 

 

 

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Wilderness

Publié le par Christocentrix

"Un mot, pourtant, manquait, au gamin de dix ans qui lisait et relisait sans cesse "Le Nègre du Narcisse". Je l'ai cherché longtemps. Et je ne l'ai trouvé que bien des années plus tard, quand je me suis plongé dans les vingt-deux volumes de l'édition de J.M. Dent and Sons de ses Oeuvres complètes. Il est vrai que ce mot, central chez Conrad, la « clé » de toute son oeuvre, n'a pas d'équivalent français - aussi les traducteurs ont-ils tenté d'en proposer çà et là des approximations, mais si diverses, si fades, que bien malin celui qui aurait pu en soupçonner la récurrence, et la profondeur.

Le mot? « Wilderness ». Les dictionnaires proposent, au choix, « lieu désertique » ou « lieu sauvage », parfois même « brousse », « jungle », « toundra » et, pour l'adjectif « wild » , «sauvage», «farouche », « bizarre », « effaré », « furieux ». Ce qui nous laisse assez loin du compte... Car ce qui est en jeu dans ce mot-clé est tout autre chose : le mystère même du monde, cette énigme qui hante, aimante, traverse de part en part tous les textes de Conrad. Comment dire? Le monde, dans sa splendeur, sa férocité, son horreur, sa sauvagerie première, et puis cette force terrible, aveugle, indifférente, que l'on devine parfois, ou découvre, à l'oeuvre en ses tréfonds, ce « chahut démoniaque », ce « tumulte sauvage et passionné », qui submerge peu à peu Marlow tandis qu'il remonte le fleuve à la rencontre de Kurtz, jusqu'à ce qu'il le découvre à l'oeuvre déjà en lui, et depuis l'origine - « c'était le pire de tout, ce soupçon qu'ils n'étaient pas inhumains ».

Ce que Jack London appelait « the call of the wild » et que nous nouscall-of-the-wild.jpg obstinons à dire en français, avec quelque ridicule, (mais au-delà d'un simple problème de traduction ne faudrait-il pas parler d'une fermeture de l'esprit français, d'un refus, d'une panique si forte que manque même le « mot pour le dire »?) « l'appel de la... forêt ». « La brousse sauvage avait murmuré sur lui-même des choses qu'il ne savait pas » fait dire à Marlow son traducteur, « et le murmure s'était montré d'une fascination irrésistible ». La « brousse sauvage » ? Non : le « wilderness ». Et c'est, on le voit, de tout autre chose qu'il s'agit.

Tout, chez Conrad, idée, morale, style est aimanté par cette énigme du « wilderness ». Et toute son oeuvre se noue à cette conviction que l'on se détruit tout aussi sûrement à la vouloir nier (ou « expliquer » ce qui revient au même) qu'à s'y abandonner. Mais comment s'y affronter, puisque qu'elle est également la puissance de création ? Là encore, sans peut-être le savoir, il rencontre Stevenson, et la similitude des termes est parfois saisissante : par le « pouvoir plastique de l'imaginaire », seul capable non pas de la nier (ou de la réduire en concepts) mais de la manifester, en la mettant en forme - « cet héritage maudit à maîtriser, à force de profonde angoisse, et de labeur immodéré »..." (Michel Le Bris)

 

 

 

tous aux pompes Henry Tate 

 

 

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Conrad et le Var

Publié le par Christocentrix

Madame Claudine Lesage est l'auteur d'un travail de recherches sur les années françaises de Joseph Conrad..... L'idée développée et qui émerge de ses recherches emporte peu à peu la conviction puis l'adhésion : les années françaises (provençales), celles de l'initiation du jeune Korzeniowski, provoqueront le choix de la littérature, et mieux, l'oeuvre romanesque jusqu'à 1910, l'année de Sous les yeux de l'Occident, sera dominée par l'époque méditerranéenne déguisée, enfouie, les types d'hommes rencontrés là et surtout par une tragédie personnelle qui n'est désormais plus une hypothèse. Faits divers, cannibalisation des destins, grapillage de lectures savantes, de guides touristiques, amitiés politiques, influences provençales et même félibriges, obsessions d'uneLord-Jim.jpg Méditerranée «orientale», voici les outils de la lente maturation qui fondent un jeune homme, le définissent, et plus tard, beaucoup plus tard, donneront naissance aux livres majeurs, Lord Jim, Nostromo, La folie Almayer, puis La flèche d'or et Le Frère-de-la-côte.

On sait des biographes que Marseille et la Méditerranée virent le jeune Conrad s'engager dès 1874 dans la marine marchande, pour divers armements marseillais, et qu'il reviendra, bien plus tard, en 1922, pour d'une certaine manière y clore son oeuvre, trois ans avant sa mort. C'est un homme de 64 ans qui descend du train, l'hiver, sur les quais de la gare d'Hyères, où un chauffeur de maître l'attend pour le conduire à l'ancien monastère, la Villa Sainte-Claire, où l'a convié l'écrivain Edith Wharton. Trois jours plus tôt, flânant sur les quais du port d'Ajaccio, Conrad, désormais mondialement traduit, avait appris qu'un tramp déclassé traversait à vide vers Toulon. Avec peu de bagages, il allait refaire en sens inverse, comme près de quarante-cinq ans plus tôt, le périple Corsecontinent qui avait ouvert ses aventures françaises. En Corse, il avait recherché des ombres, le cimetière où reposait Dominique Cervoni, il avait guetté, muet, César Cervoni, originaire de Luri, en Haute-Corse, et qui agonisait sur son lit. Conrad avait entrepris la rédaction d'un nouveau roman, l'Angoisse...

Il se retrouvait pour la dernière fois à Hyères, comme pour rassembler des images, des souvenirs épars, pour porter enfin à son terme un livre et quelques projets dont le Frère-de-la-côte. Peut-on imaginer ce retour ? L'écrivain vieilli, à la santé altérée depuis 1890 par une grave dépression,Conrad.jpg abandonné à une tristesse désabusée, à ce pessimisme qui crève l'oeuvre de part en part, revient sur les lieux de sa jeunesse, de son éducation première. Les amis, les affections ne sont plus là, mais reviennent sur cette admirable côte varoise les visages aimés, l'extraordinaire fourmillement d'un Hyères qui n'est désormais qu'un pays d'ombres.

Mais Nostromo, son chef-d'oeuvre, était là, devant lui, à portée de coeur...         

Les recherches de Claudine Lesage s'attachent surtout au décryptage littéral de Nostromo élaboré en Angleterre, à Pent Farm, durant les années 1903 et 1904. La thèse est vertigineuse : le décor de Nostromo, les types humains de ce livre doivent tout à Hyères ; la fiction de Sulaco, sur la côte du Costaguana, se niche dans la réalité, face à Porquerolles ; les îles d'Or et la Méditerranée ne sont autres que le Golfe Placide du roman. Et ma foi, au terme de la méthode d'investigation, l'ombre se précise et le pays hyérois, ses habitants, les amis du jeune Conrad s'imposent en lumière.

Lorsque Conrad dresse la cartographie de Sulaco, ville notable du Costaguana, avec les cabanons, « une centaine construits sur le sable », ne vole-t-il pas là les maisonnettes ocres et jaunes des Salins des Pesquiers ? A Sulaco comme à Hyères, la voie de chemin de fer s'interrompait net à « l'embarcadère de la ligne qui desservait le port ». Les bâtiments des douanes, ceux de la Marine nationale à Hyères sont décrits fidèlement dans le roman sous les traits de « la compagnie OSM, une solide bâtisse située à l'entrée de la jetée ». Nostromo dit « Je n'oublie jamais un endroit que j'ai soigneusement visité une fois ». Alors, pourquoi les trois îles du golfe d'Hyères, le Grand Ribaud, Petit Ribaud et le Ribaudon, ne seraient-elles pas, dans Nostromo, « la Grande Isabelle, Petite Isabelle et Hermosa ? » 

près de Hyères

Mme Lesage avance alors : le jeune Korzeniowski put-il éviter de mettre le pied sur la grève du Grand Ribaud, un matin de spleen, d'accès de misanthropie, las d'avoir perdu tout le produit d'uneNostromo.jpg lettre de change de l'oncle Bobrowski ? Roman, carte d'état-major et acte notarié sur la table, devant elle, elle prouve : Conrad a cheminé dans les sauvagines du Grand Ribaud. Le propriétaire de l'île, à l'époque Henri Martin, faisait bâtir ici, et le va-et-vient des petits navires transportant les matériaux de construction excitait la curiosité de tous les Hyérois. A Conrad, maintenant, dans Nostromo : «la maisonnette qu'on construisait à cent cinquante mètres derrière la tour basse du phare ». Henri Martin avait racheté l'île à un certain Honoré Périmont qui, à l'égal de Viola dans le chapitre final, intitulé Le Phare, de Nostromo, l'habitait avec toute sa famille. Conrad pouvait-il ignorer que Périmont, candidat aux élections municipales de novembre 1874 à Hyères, était lui-même gardien de phare?

Mais la nomenclature « lesagienne » des apparentements conradiens entre Hyères et le Costaguana de Nostromo devient proprement étourdissante : la presqu'île de Giens, à l'horizon hyérois, ne manque pas au paysage: «Elle avance loin dans la mer, comme une grossière tête de pierre qui, sortie d'une côte verdoyante, se tend au bout d'un cou effilé et sableux recouvert de buissons et d'épines rabougries».  Le jeune Conrad, promeneur à l'esprit vacant, savait qu'au lieudit Bormette, sur la pointe d'Argentière, se tenait un important gisement métallifère répertorié comme l'un des plus riches de France dans ces années de la révolution industrielle du Second Empire. Des installations de traitement des minerais de plomb argentifère et de zinc étaient à quelques dizaines de mètres des flots, pour en faciliter le transport. Or, cet univers technique, mécanique, est tout à fait à la hauteur des longues pages descriptives qu'il consacra à la mine de San Tomé du Costaguana.                                      

Que l'on imagine le Hyères des années 1870, où, sous l'ombrage bruissant des palmiers, les curistes de l'Europe entière sont en villégiature. Dans des effluves d'orangers, on se guérit des bronches, on vaque, on s'alanguit dans cette bourgade à la géographie exotique. Boulevard d'Orient, à la salle à manger de l'Hôtel d'Orient, on croise la comtesse Tolstoï, Frédéric Mistral, les Poniatowski, une humanité accourue de Saint Pétersbourg et de Kiev qui s'extasie devant les teintes abyssines, les turqueries du peintre orientaliste Courdouan. Dans les jardins, les riches négociants de l'empire maritime et colonial cultivent yucas, aralias et agaves. Comme on s'ennuie, on versifie, dessine et l'on donne lectures et bals. Les feuilles locales sont nombreuses, il en est même en anglais s'il vous plaît : The Avenir of Hyères. Conrad aura-t-il retenu cet intitulé et ce goût du calembour qui n'était pas pour lui déplaire, pour choisir celui de Provenir que son héros Decoud donnerait au journal qu'il fondera à Sulaco ?

Le jeune Conrad avait connu Hyères quand il n'était âgé que de dix-sept ans. Un peu plus tard, un édile en verve orientalisera sa ville en Hyères-les-Palmiers. On avait, pour l'occasion, fait peindre un emblème de deux palmes croisées, tout comme les armes du Costaguana, l'État de fiction où s'écoule l'histoire de la Teresa de Nostromo. Et Mme Lesage, un peu romancière, ne souligne-t-elle pas que Costaguana pourrait signifier aussi Côte-du-Palmier?

Dans la Flèche d'or, la gentry se réunit dans un établissement de café huppé et l'on consomme au « Salon des Palmiers, autrement dit Salon blanc, dont l'atmosphère était légitimiste et du plus extrême chic, même à l'époque du carnaval ». Dans sa correspondance, réunie sous le titre de Lettres Françaises, Conrad prétendra qu'il s'est remémoré un établissement de Marseille. Et pourtant, rétorque la vigilante Mme Lesage, le Café des Palmiers, monarchique et clérical, existait pour de bon à Hyères !

On pourrait à loisir recenser les dizaines de déductions qui fondent la démonstration universitaire, les centaines de points de détail, homonymies, torsions d'images, d'événements de la grande et petite histoire de la seconde moitié du XXème siècle dans l'oeuvre conradienne, ( ex : La pension de famille de Thérèse Chodzko, au n°9 du Boulevard des Iles d'Or à Hyères dont la disposition intérieure de la maison correspond trait pour trait à la pension de La Flèche d'or.) mais, comme le souligne Mme Lesage, il ne s'agit que de « l'appartenance des choses, l'aspect visible de l'iceberg conradien. Au-dessous foisonnent une multitude d'images intégrées à l'écriture, dans les gestes apparemment les plus anodins ». Lors du congrès conradien de Marseille en 1990, au centième anniversaire du voyage de Conrad au Congo, Claudine Lesage transporta les congressistes à Hyères avec, dans l'horizon, la presqu'île de Giens. La stupeur fut de l'équipée et le congrès ne devint ni plus ni moins qu'un rallye savant, ponctué d'exclamations, de découvertes visuelles et de raccords biographiques. 

Dans sa « Note de l'auteur » à Nostromo, Conrad confiera, à propos des amours adolescentes, cet aveu grave et attendri: « Si quelque chose pouvait me persuader de retourner à Sulaco, ce serait Antonia. Et la vraie raison de cela, pourquoi ne pas le dire franchement, la vraie raison est que c'est mon premier amour qui lui a servi de modèle. Comme une bande d'écoliers déjà grands que nous étions, nous, les copains de ses frères, admirions cette fille, à peine sortie de l'école, voyant en elle le porte-étendard d'une foi dans laquelle nous étions tous nés mais qu'elle seule savait tenir haut avec un inflexible espoir».  

Quel est donc cet amour d'enfance, modèle qui soutiendra une part du mobile de Nostromo ? Mme Lesage, rompant avec les biographes et la thèse de l'incernable « amour marseillais », avance comme cause du drame conradien le suicide de Thérèse Chodzko. Suicide dont l'écrivain «porte» la responsabilité et qui deviendra même objet d'expression. Une grande moitié de l'oeuvre est occupée par l'absence, la disparition, le malheur de l'héroïne qui prend, dans les divers textes, l'apparence de cette Thérèse, que l'on retrouvera d'ailleurs dans les personnages féminins avec ce patronyme hispanisé ou même anagrammique...Pour Claudine Lesage, la disparition de Thérèse fut sans doute le mobile de la fracture existentielle du Conrad jeune homme. Une mort qui devait le poursuivre la vie durant, contribuer sans doute à sa pulsion littéraire et peupler enfin une part de son oeuvre.

Thérèse Chodzko était née à Beautemps, en Suisse. Elle devait disparaître à Hyères le 11 décembre 1875, âgée de 23 ans. Et cette mort, dont l'enquêtrice Lesage peint la silhouette, fut vraisemblablement conclue par un suicide. Disparition d'une grande partie des documents concernant la jeune femme, effacement même de son image daguerréotypée par une famille profondement catholique, où le suicide est considéré comme l'ultime péché contre la foi, sans bien sûr évacuer les conséquences d'une telle fin dans cette haute bourgeoisie d'exil polonaise, liée aux parents défunts de Conrad et qui tient un salon prisé rue de Tournon, à Paris. Thérèse avait épousé le docteur Milliot en l'année tragique de 1871, durant la Commune de Paris. Les parents Chodzo, restés à la capitale avec leur progéniture, avaient donc subi les horreurs et les affres d'une ville assiégée, exsangue, bouleversée par la défaite et la révolte sociale. Quelles expériences Thérèse avait-elle vécues ? Les conséquences du siège, sa fragilité physique, les atteintes de la tuberculose avaient-elles favorisé les fiançailles de la jeune fille et le mariage, décidé par la famille, imposé par les convenances, avec le docteur Milliot de vingt ans son aîné ?                                                                                                                    En ce mois de décembre 1875, consultant un exemplaire des Échos d'Hyères, enserré dans son tube de buis au Café des Palmiers, on ne pouvait pas éviter l'article nécrologique consacré à Thérèse, l'épouse du docteur Milliot, directeur de l'Institut climatologique privé, centre de cure, de traitements hydrothérapiques et marins des affections pulmonaires. Les lecteurs assidus de Conrad connaissent le personnage féminin, sans cesse victimisé, otage d'une famille qui l'offre en mariage, bouleversante jeune femme prise dans les rais d'un mari beaucoup plus âgé. Dès La folie Almayer, Lingard donne sa pupille à Almayer et le mariage tourne très vite en catastrophe. Est-ce à observer la vraie Thérèse dans son couple si mal confectionné que Conrad trouve matière aux mariages convenus, aux hommes aigris, recuits dans de féroces jalousies? Conrad a-t-il vécu lui-même à Hyères l'incandescente passion, l'observation cruelle du faux amour que subit la femme aimée, emprisonnée dans les conventions maritales que ni lui, ni elle ne peuvent rompre du fait de la rigide morale dont ils sont tous deux issus, d'une idée exacerbée du sens de l'honneur qui confine au cauchemar ? Claudine Lesage, en tout cas, note que dans la série de nouvelles qui suivit La folie Almayer, apparaît un exercice à la manière de Maupassant, Les Idiots, dans lequel un certain Millot (!) pousse l'héroïne à la noyade, une fille mal mariée et qui met au monde des enfants idiots. Quand l'on saura que Thérèse Chodzko répond en tout point à ce double de papier, on reste confondu.

La majorité des héroïnes conradiennes seront calquées sur ce modèle, et seul l'amour d'un jeune homme pourrait le sauver, mais si cet espoir est navigateur, alors il partira pour mieux trahir encore... Et ce 11 décembre 1875 où Thérèse « disparaît subitement », selon la correspondance de la famille, est l'anniversaire tragique, un an plus tôt et jour pour jour, de l'embarquement du jeune Conrad à bord du Mont-Blanc pour la mer des Antilles... Et retournant, une fois encore, vers la Teresa de Nostromo qui, elle non plus, ne résista pas au charme et à la mortelle fatalité, on lit: « Vois-tu, celle-ci m'a tuée pendant que tu étais parti te battre pour des choses qui ne te concernaient pas... Voudrais-tu aller me chercher un prêtre maintenant ? Réfléchis bien- ,-c'est une mourante qui te le demande». Mais le Nostromo du roman devait partir, on avait besoin de lui... « Alors, Dieu aura peut être pitié de moi... », avait ajouté la Teresa du roman. 

« J'avoue », avait écrit Conrad. Quel aveu ? Une femme abandonnée, dont il ne saurait jamais les derniers instants, un 11 décembre, anniversaire d'embarquement? Et si l'énigme de cette fin bien réelle allait devenir, d'un roman l'autre, le thème obsédant de la mort de toutes ces femmes de papier, comme pour exorciser ce tourment qui était le sien ? Il en imaginait toutes les circontances, et Claudine Lesage note: « Rita disparaissait sans laisser de traces, soudain introuvable, Nathalie Haldin s'engloutissait dans l'immensité russe, Teresa mourait de mort naturelle en même temps qu'on tirait un coup de feu, Winnie Verloc se noyait - probablement. Destins tragiques, disparitions plus ou moins mystérieuses qui ne faisaient que suggérer le suicide, un suicide, pensait-il, que le reste de la famille Chodzko, la mère surtout, dans sa très grande catholicité, avait réussi à cacher. Avec l'aide du veuf, le docteur Milliot ? Et qui mieux qu'un praticien respecté propriétaire d'une clinique mondaine à Hyères, aurait pu faire accroire la réalité de la mort naturelle de sa très jeune femme défunte, suicidée par noyade? 

 En 1877, tous les libraires du Midi, de Marseille à Toulon, présentent le dernier ouvrage d'Alphonse Daudet, Le Nabab. Conrad a sûrement sacrifié à la lecture du roman de l'enfant du pays. « Vous savez comme je vénère Daudet, écrivait-il à Mme Poradowska alors qu'il entamait sa carrière littéraire, pensez-vous qu'il serait ridicule de ma part de lui envoyer mon livre, moi qui ai lu tous ses livres sous toutes les latitudes ? Je ne m'attends pas à ce qu'il me lise, mais je veux simplement lui rendre hommage, car il est l'un de mes enthousiasmes de jeunesse qui a survécu et qui a même grandi ».  Conrad aimera Le Nabab, à tel point qu'il s'appropriera le personnage de Peyrol, pour s'en resservir dans Le Frère-de-la-côte. Ce héros de Daudet qui s'en va chercher fortune à Tunis pour rentrer à Paris et tout flamber en six mois, après avoir été débardeur à Marseille, portefaix... Et nous voici encore au coeur de Nostromo, ce roman-phare dont nous savons par un biographe, Zdzislaw Najder, qu'à l'ébauche préparée Conrad s'engageait vers un roman d'essence méditerranéenne!  

« La vie que j'ai passée à travers le vaste monde se trouve dans mes livres », écrivait-il à l'un de ses nombreux correspondants. Quelle existence, en effet, sur toutes les mers du monde, du Congo belge aux Caraïbes, du continent austral à la mer de Chine, de l'Océan indien en Malaisie ! Reste, et Mme Lesage en livre de si nombreuses clés, que la période française tient une part considérable dans cette oeuvre d'abondance. Il puisa tant de matériaux à côté de sa vie dans les récits de ses compagnons de Méditerranée, mais cela était aussi sa vie.

 

carte D'Angleterre, avant de revenir, homme vieillissant, à la rencontre des souvenirs, sur les rives de cette Mare Nostrum (Nostromo ? - bien que Nostromo puisse venir de l'italien "nuostromo" qui signifie "bosco"), mer de tous les récits, il écrira à André Gide à propos de La flèche d'or: « Je suis en train de finir une espèce de roman dont l'action se passe, ou plutôt est située en France, si Marseille est bien en France et non pas en Fénicie». Raconte-t-il l'Amérique? Jeune navigateur, le capitaine Escarras de Marseille, qui le commande, est décoré de l'Ordre du Mexique. Un naufrage dans Lord Jim ? C'est l'histoire stupéfiante et bien réelle de Victor Chodzko, son meilleur ami marseillais, qui en est le rescapé. Un duel ? C'est Clovis Hugues, journaliste anti-impérialiste, communeux de 1871 lors de l'insurrection marseillaise, qui tue le rédacteur du journal bonapartiste l'Aigle et est jugé.

Il peut paraître vain de tenter d'identifier une appartenance, une influence « régionale » dans une oeuvre d'une telle ampleur, qui contient tout en elle les sommets du genre romanesque, où les valeurs de chevalerie, la faillite cruelle des héros victimes de la vérité éprouvent en même temps de tels désenchantements, de telles sommes de désillusions. L'étude de Claudine Lesage, qui éclaire justement les années d'initiations provençales, ne laisse pas de plonger l'amateur de Conrad dans de perplexes rêveries.  Il est tout de même paradoxal, chez le Polonais exilé d'expression française, de quitter subitement la France, la langue acquise, de rompre avec le continent, de faire l'apprentissage de l'anglais à l'âge de 22 ans, de bâtir dans cette langue adoptée une oeuvre parmi les plus considérables de la littérature mondiale et dont le premier roman sera publié au seuil de la quarantaine... Nous savons par les biographes qu'à cet « exil » anglais correspond, farouche, un oubli volontaire de la France. Conrad va dissimuler ses propres amitiés politiques souvent radicales, (sympathisant de l'insurrection Carliste), nier toute filiation de son oeuvre avec le sud méditerranéen.  Claudine Lesage, encore: « C'est par l'intermédiaire de ses personnages, qu'ils ont lus plus « British » qu'ils n'étaient en réalité, que les Anglais ont annexé complètement leur auteur, Joseph Conrad, pour en faire un « british writer ». Personnages conradiens qui servent de viatique à l'auteur, lui offrant la passerelle qui lui permettra de s'intégrer à la société, aux lettres anglaises, la langue devenant même un masque supplémentaire !  Reste tout de même l'attachante représentation du Conrad qui abandonne Marseille en 1878 avec en tête les potentialités d'une oeuvre, et enfin, bien plus tard, en 1921, aux marges de la mort, ce retour aux rives placides d'une ville de jeunesse aux ruelles bordées de palmiers, avec, nichées dans des rocailles plantées d'orangers, de citronniers, des demeures exotiques, et à deux pas du chalet "La Solitude" où Stevenson vivra en 1884, toute proche, la demeure d'une jeune femme suicidée pour un amour impossible.

Sources :

-"Nostromo, paysages d'Hyères". Article d'Alain Dugrand, dans sa contribution au numéro 297 du "Magazine Littéraire" de mars 1992, consacré à Joseph Conrad. 

-Sources et métamorphoses de la création littéraire chez Joseph Conrad. Thèse de Claudine Lesage. 

-La maison de Thérèse, Les années françaises de Joseph Conrad. 1874-1878. Claudine Lesage, édit. Sterne, Amiens, 1992.  

-Joseph Conrad, Zdzislav Najder, édit. Table Ronde, 1989. 

-Joseph Conrad et le Continent, Claudine Lesage, édit. M. Houdiard, 2003. ( Joseph Conrad, bourlingueur de mers, explorateur d'exotisme, aventurier de l'écriture... Le tableau ne saurait être complet sans les années d'adolescence passées à Marseille. Il y apprend le métier de marin, noue des amitiés indéfectibles, s'initie aux drames amoureux et, déjà romancier en herbe, déguise et fabule sa réalité. Ces années-là deviendront la partie immergée de l'œuvre. De Cracovie à Londres en passant par la Suisse et Marseille, les premiers voyages de Joseph Conrad sont d'abord continentaux. L'anglais ? Il ne l'apprend que sur le tard mais parle polonais et français et s'initie au provençal. C'est ce terreau européen d'un écrivain bientôt universel qu'explore Claudine Lesage : à travers une documentation riche et circonstanciée, on découvre un Joseph Conrad insoupçonné, une œuvre à relire avec un regard neuf. (présentation de l'éditeur)

Conrad-et-le-continent.jpg

 
 

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le Regard Crétois

Publié le par Christocentrix

"J'ai quitté l'ombre de l'olivier et me suis remis en route d'un pas rapide ; c'est alors que j'ai vu où me conduisait mon corps : vers les antiques ancêtres, aux grands yeux en amande, aux lèvres épaisses et sensuelles, à la taille de guêpe, qui jouaient depuis des milliers d'années avec le dieu à la grande puissance, le taureau.

Je crois que l'homme ne peut éprouver de terreur sacrée plus légitime ni plus profonde que celle qu'il ressent quand il foule le sol où reposent ses ancêtres, ses racines. Vos propres pieds lancent alors des racines qui descendent dans la terre et cherchent à tâtons, pour se mêler à elles, les grandes racines immortelles des morts. Et l'odeur âcre de terre et de camomille remplit vos entrailles de libre soumission aux lois éternelles, et de tranquillité. Ou bien, si le doux fruit de la mort n'a pas encore mûri en vous, vous vous exaspérez, vous vous révoltez, vous n'acceptez pas d'être privé si tôt de la lumière, des grands tourments de la vie, et de la lutte. Vous marchez alors à grandes enjambées sur cette terre faite de la moelle et des os de vos ancêtres, en grande hâte, avant que vos pieds ne prennent racine, et vous bondissez de nouveau dehors, dans la sainte palestre, dans la lumière.

Elle était singulièrement riche, et je ne parviens pas à l'analyser, et pétrie de vie et de mort, l'émotion que j'éprouvais en me promenant sur l'antique terre de Cnossos. Ce n'étaient pas la tristesse et la mort, ni la paix. D'austères commandements montaient des lèvres dissoutes dans la terre et je sentais les morts se suspendre en longues chaînes à mes jambes, non pas pour me faire descendre dans leur ombre fraîche, mais pour se cramponner à moi, monter avec moi dans la lumière et reprendre la lutte. Et, comme une joie et une soif inextinguibles, les taureaux vivants qui mugissaient dans les prairies du monde d'en-haut, et le parfum de l'herbe et l'odeur salée de la mer, tout cela depuis des millénaires transperçait l'écorce de la terre et ne laissait pas les morts être des morts.

Je regardais les courses de taureaux peintes sur les murs, la grâce et la souplesse de la femme, la force infaillible de l'homme, et de quel oeil intrépide ils affrontaient le taureau déchaîné et jouaient avec lui. Ils ne le tuaient pas par amour comme cela se faisait dans les religions orientales, pour se mêler à lui, ni parce que la terreur s'emparait d'eux et qu'ils ne supportaient plus de le voir ; ils jouaient avec lui avec respect, avec entêtement, sans haine. Peut-être même avec reconnaissance : car cette lutte sacrée avec le taureau aiguisait les forces du Crétois, cultivait la souplesse et la grâce de son corps, la précision ardente et lucide de ses gestes, l'obéissance de sa volonté et la vaillance, si difficile à acquérir, qu'il faut pour affronter sans être envahi par l'épouvante la puissance effrayante de la bête. C'est ainsi que les Crétois ont transposé l'épouvante et en ont fait un jeu sublime, où la vertu de l'homme, au contact direct de la toute-puissance absurde, se tendait et triomphait. Elle triomphait sans anéantir le taureau parce qu'elle ne le considérait pas comme un ennemi mais comme un collaborateur ; sans lui le corps ne serait pas devenu si souple, si puissant, ni l'âme si vaillante.

Il faut sûrement, pour avoir la force de soutenir la vue de la bête et de jouer un jeu si dangereux, un grand entraînement physique et spirituel ; mais une fois que l'on a acquis cet entraînement et que l'on est entré dans le climat du jeu, chacun de vos gestes devient simple, ferme, détendu, et votre oeil contemple sans épouvante l'épouvante.

Voilà quel était, pensais-je, en regardant, peinte sur les murs, la lutte séculaire de l'homme et du Taureau - qu'aujourd'hui nous appelons Dieu - voilà quel était le regard crétois.

Et brusquement une réponse a envahi mon esprit - et non pas seulement mon esprit, mais mon coeur et mes reins. Voilà ce que je cherchais, voilà ce que je voulais : c'était ce regard crétois qu'il fallait que je mette dans les yeux de mon Ulysse. Notre époque est féroce ; le Taureau, les forces ténébreuses et souterraines ont été libérées, l'écorce de la terre se fend. Courtoisie, harmonie, équilibre, douceur de vivre, bonheur, autant de joies et de vertus dont il nous faut avoir le courage de prendre congé ; elles appartiennent à d'autres époques, passées ou futures. Chaque époque a son visage propre ; le visage de notre époque est féroce, les âmes fragiles n'osent pas le regarder en face.

Ulysse, celui qui voguait sur les vers que j'écrivais, c'est avec ce regard qu'il devait contempler l'abîme ; sans crainte et sans espoir, mais aussi sans impudence : debout au bord du gouffre.

Depuis ce jour-là, le jour du regard crétois comme je l'ai appelé, ma vie a changé ; mon âme avait compris où elle devait se placer et comment elle devait regarder. Et les problèmes atroces qui me tourmentaient s'étaient apaisés, s'étaient mis à sourire, il semblait que le printemps était venu et que, comme les épines au printemps, les problèmes féroces s'étaient couverts de fleurs. Jeunesse tardive, inattendue. J'étais donc moi aussi, comme l'antique Chinois, vieillard caduc à ma naissance, avec une barbe toute blanche, qui à mesure que passaient les années était devenue grise, puis peu à peu noire, et puis était tombée, pour laisser enfin s'étendre sur mes joues, dans ma vieillesse, un tendre duvet d'adolescent.

Ma jeunesse n'avait été qu'angoisse, cauchemars et interrogations, mon âge d'homme que réponses avortées ; je regardais les étoiles, les hommes, les idées, quel chaos ! Et quelle angoisse de chasser Dieu parmi eux, l'oiseau bleu aux serres rouges ! Je m'engageais sur un chemin, le suivais jusqu'au bout, et trouvais un abîme ; je revenais sur mes pas, épouvanté, et prenais un autre chemin, pour trouver encore au bout un abîme ; la fuite recommençait, puis la marche encore, et brusquement je voyais, béant devant moi, le même abîme. Tous les chemins de la raison menaient à l'abîme. L'épouvante et l'espérance : entre ces deux pôles avaient tournoyé dans le vide ma jeunesse et mon âge mûr. Mais là, dans ma vieillesse, je restais debout devant l'abîme, calme, sans peur ; je ne fuyais plus, ne m'avilissais plus. Ou plutôt, non pas moi-même, mais Ulysse que je façonnais. Je créais un Ulysse qui affrontait paisiblement l'abîme, et en le créant je m'efforçais de lui ressembler. Je me créais moi-même. Je confiais à cet Ulysse toutes mes passions ; il était le moule que je creusais pour que vienne s'y couler l'homme futur. Tout ce que j'avais désiré sans le réaliser, il le réaliserait ; il était le sortilège qui envoûterait et capturerait les forces lumineuses ou ténébreuses qui créeraient le futur. Il suffisait de croire en lui pour qu'il prenne vie. Il était l'Archétype. La responsabilité du créateur est grande : il ouvre un chemin qui peut tenter le futur et peser sur sa décision.

Je regardais la mer crétoise, les vagues qui se dressaient, glorieuses, scintillaient un instant dans le soleil et se précipitaient pour mourir en un clapotis sur les galets du rivage. Je sentais que mon sang suivait leur rythme, quittait mon coeur et se répandait jusqu'au bout de mes doigts et à la racine de mes cheveux, et je devenais un océan, et un voyage infini, et des aventures lointaines et une chanson fière et désespérée, qui voguait, hissant ses voiles rouges et noires, au-dessus de l'abîme. Et au sommet de la chanson un bonnet de marin et sous ce bonnet un front rude et brûlé par le soleil et deux yeux noirs et des lèvres gercées par les embruns, et plus bas deux grosses mains tannées qui tenaient la barre.

Il étouffait, nous étouffions enfin dans sa patrie devenue trop étroite, nous avions choisi les âmes les plus insoumises de l'île, emporté de nos maisons tout ce que nous pouvions, embarqué sur un navire, et nous étions partis. Vers où? Le vent soufflerait, qui nous montrerait la route. Vers le Sud ! Vers Hélène qui s'étiolait sur les rives de l'Eurotas et qui étouffait elle aussi dans la sécurité, la vertu et le bien-être. Vers la grande île royale, la Crète, qui dépérissait parce que ses seigneurs n'avaient plus de forces, et qui levait les bras, au milieu de la mer et appelait les barbares pour qu'ils lui donnent des enfants..."

                       

                                     extrait de "Lettre au Greco" (Nikos Kazantzakis)

 

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Compagnon de Route

Publié le par Christocentrix

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 "... Le quatrième jour, tandis que je m'efforçais de voir jusqu'où était arrivée pour l'instant la ligne rouge qui marquait mon ascension, soudain une terreur sacrée s'est emparée de moi : ce n'était pas mon sang qui avait dessiné cette ligne rouge. Un autre, un ancêtre géant, incomparablement plus grand que moi, écumeur de mers et grimpeur de montagnes, était celui qui montait ; c'était le sang qui coulait de ses blessures qui avait tracé d'une marque rouge son chemin sur les terres et sur les mers. Je n'étais que l'ombre fidèle qui le suivait. Je ne le voyais pas ; par instants seulement j'entendais ses soupirs ou son rire tonitruant ; je me retournais et ne voyais personne, je sentais au-dessus de moi son haleine puissante. Les yeux pleins de sa présence - non pas les yeux d'argile, mais les autres - je me suis penché sur le papier. Mais la feuille vierge n'était plus, comme elle l'avait été jusque-là, un miroir qui réfléchissait mon visage : j'ai vu pour la première fois le visage du grand Compagnon de Route. Je l'ai reconnu aussitôt : coiffé d'un bonnet pointu de marin, il avait un regard d'aigle, une barbe courte et bouclée, de petits yeux agiles, envoûtants comme ceux du serpent, les sourcils légèrement froncés, comme s'il évaluait du regard un bouc qu'il avait envie de voler, ou un nuage qui venait soudain d'apparaître au-dessus de la mer, chargé de bourrasque, ou bien sa force et celle des immortels, avant de décider s'il avait intérêt à se montrer généreux ou rusé.

La force, silencieuse, immobile, prête à bondir, trônait sur son visage. C'était un athlète, un homme qui respecte la mort et lutte avec elle avec attention et habileté, sans cris, sans insultes, et qui la regarde dans les yeux. Frottés d'huile tous deux, nus, ils luttent dans la lumière, en se conformant aux règles complexes de la lutte. Le grand Compagnon de Route sait quel est son adversaire mais la panique ne l'envahit pas ; il lève les yeux et regarde le visage de la mort s'écouler et prendre d'innombrables masques - tantôt une femme sur le sable qui chante en tenant sa gorge dans ses mains, tantôt un dieu qui fait lever des tempêtes et veut l'engloutir, tantôt une fumée légère au-dessus du toit de sa maison. Et lui, se pourléchant les lèvres, jouit de tous les visages de la mort et lutte avec eux en les enlaçant insatiablement.

C'était toi, comment aurais-je pu ne pas te reconnaître aussitôt, c'était toi, Capitaine du vaisseau de la Grèce, aïeul, trisaïeul bien-aimé ! Avec ton bonnet pointu, ton esprit insatiable et roué qui forge des fables et se réjouit de son mensonge comme d'une oeuvre d'art, avide et têtu, alliant avec une habileté souveraine la prudence de l'homme au délire divin, debout sur le vaisseau de la Grèce, depuis combien de milliers d'années à présent et pour combien de milliers d'années encore, tu tiens la barre sans la lâcher !

Je te regarde de toutes parts et mon esprit a le vertige. Tantôt tu m'apparais comme un vieillard centenaire, tantôt comme un homme mûr aux cheveux bleus et bouclés, aspergés d'embruns, et tantôt comme un petit enfant qui a saisi, comme deux seins, la terre et la mer, et qui tète. Je te regarde de toutes parts et m'efforce de t'emprisonner dans le langage, pour immobiliser ton visage et pouvoir te dire : - Je te tiens, tu ne m'échapperas plus ! Mais toi tu fais éclater le mot -- comment te contiendrait-il? -- Tu glisses et t'échappes et j'entends ton rire dans l'air au-dessus de ma tête.

Quels mots ne t'ai-je pas tendus comme pièges pour te prendre ! Je t'ai appelé sacrilège, et adversaire des dieux, et destructeur de dieux et trompeur de dieux, et l'homme aux sept vies, et l'homme à l'esprit multiple, à l'esprit qui trame des complots, à l'esprit de renard, à l'esprit ambigu comme un carrefour, comme une montagne aux multiples sommets, à l'esprit qui ne va ni à droite ni à gauche, et trompeur des coeurs, et ennemi des coeurs et connaisseur des coeurs, maison fermée, et ravisseur d'âmes, et premier bouvier de l'âme et guetteur aux frontières, et coureur de monde et vendangeur de monde, et arc de l'esprit, et bâtisseur de forteresses et destructeur de forteresses, et écumeur de mers, et l'homme au coeur vaste comme la mer, et dauphin et casuiste, et l'homme à la volonté double et triple, et l'homme des sommets, et solitaire et éternel égaré et grand navigateur et trois-mâts de l'espérance !

Et au tout début, quand je ne te connaissais pas encore, j'avais placé sur ton chemin, pour t'empêcher de partir, ce que je croyais être le piège le plus habile, Ithaque. Mais tu avais éclaté de rire, respiré profondément et Ithaque avait été pulvérisée. C'est alors que j'ai compris, loué sois-tu destructeur de patries, qu'Ithaque n'existe pas : il n'y a que la mer et une barque minuscule comme le corps de l'homme, et sur elle l'Esprit pour capitaine. Debout sur ses membrures d'os, homme et femme à la fois, il sème et enfante ; il enfante les joies et les tristesses, les beautés, les vertus et les aventures, toute la fantasmagorie du monde, sanglante et bien-aimée. Il est debout, immobile, les yeux fixés sur la cataracte de la mort qui attire son navire, et lance insatiablement, comme une pieuvre, ses cinq doigts affamés sur la terre et sur la mer. - Tout ce que nous pouvons atteindre, crie-t-il, un verre d'eau fraîche, une brise légère sur notre front, la chaude haleine d'une femme, une idée, ce qui se trouve là, faites vite, les enfants, tout est bon à prendre !

Toute ma vie j'avais lutté pour tendre mon esprit jusqu'à ce qu'il grince, qu'il soit près de se rompre, pour créer une grande idée qui puisse donner un sens nouveau à la vie, un sens nouveau à la mort, et consoler les hommes.

Et voilà qu'à présent, le temps, la solitude et le citronnier en fleurs aidant, l'idée était devenue légende. C'était une grande joie, l'heure bienheureuse était arrivée, la chenille était devenue papillon..."

 

extrait de "Lettre au Greco" (Nikos Kazantzakis)

 

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Μαραμπού - Νίκος Καββαδίας

Publié le par Christocentrix

 

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 MARABOUT (Nikos KAVVADIAS)  Traduction de Michel Volkovitch

 

Tous ceux qui sur la mer ont ma vie partagé prétendent que je suis un pervers, un infâme, que très sournoisement je déteste les femmes, qu’avec elles jamais je ne vais m’allonger.

On dit que je carbure au hasch, à la coco et que je suis le jouet d’une passion impure, que je porte gravées de bizarres peintures, obscènes à vomir, cachées sous mon tricot.

On dit de moi d’horribles choses, sans arrêt, qui ne sont que bobards et que fausses nouvelles ; et ce qui m’a frappé de blessure mortelle, nul ne l’a jamais su — j’ai gardé le secret.

Mais tandis que ce soir descend sur les tropiques, que s’éloignent à l’ouest les vols de marabouts, je suis forcé d’écrire, et d’avouer jusqu’au bout quelle plaie est en moi, obscure et tyrannique.

En ce temps-là j’étais sur un bateau postal, aspirant, sur la ligne d’Egypte à Marseille, quand je la vis, aux fleurs de montagne pareille, et devins son ami, son frère, son féal.

Noble, toute en finesse et en mélancolie — son père, un Egyptien, s’était ouvert les veines — elle traînait son deuil dans les contrées lointaines, croyant qu’en les bougeant ces choses-là s’oublient.

De Marie Baschkirtseff elle adulait la prose, aimait avec transport la Sainte d’Avila, disait de tristes vers français d’un ton très las et contemplait longtemps l’étendue bleue, morose.

Moi qui n’avais connu que les corps des drôlesses, moi, l’âme sans vigueur, par la mer ballotté, je retrouvais ma joie d’enfance à l’écouter parler comme un prophète — extase et allégresse.

Je passai à son cou une petite croix et reçus d’elle un portefeuille. Et à mesure que le port approchait, terme de l’aventure, mon cœur se remplissait de tristesse et d’effroi.

Combien de fois, plus tard, sur les cargos si lents, ai-je invoqué l’amie, complice, ange gardienne ! Sa photo emportée dans mes virées lointaines était une oasis sur les sables brûlants.

C’est là, je le sais bien, que je devrais finir. Ma main tremble, le vent brûle et brouille ma vue. Sur le fleuve africain les fleurs superbes puent. Un marabout crétin se remet à glapir.

Je continue !… Un soir, dans un port très lointain, m’étant noirci au gin, au whisky, à la bière, vers minuit, titubant à m’en rouler par terre, Je pris la rue qui mène aux maisons des putains.

C’est là que les traînées attirent les marins. L’une d’elles, rieuse, arracha ma casquette (vieil usage français qui signe une conquête), et moi, sans le vouloir, je suivis le bourrin.

Une petite chambre sale aux murs sordides où la chaux s’écaillant tombait comme une peau, et cette loque humaine à la voix de corbeau, à l’étrange regard, noir, possédé, morbide.

Sans tarder je la fis éteindre. On se coucha. Mes doigts sur tout son corps comptaient ses os pointus. Elle empestait l’alcool. J’émergeai, courbatu, «quand l’aurore sur nous sa joue rose pencha».

Lorsque dans la lueur pâle du petit jour, je la vis, pitoyable, et pourtant impudique, pris d’un étrange émoi proche de la panique, je pris mon portefeuille et payai sans amour.

Douze francs… Mais poussant un grand cri tout à coup, elle posa les yeux sur moi, blême, égarée, puis sur mon portefeuille… Et c’est là, bouche bée, que j’aperçus la croix suspendue à son cou.

Oubliant mon chapeau, je me ruai dehors comme un fou, titubant et perdant la boussole, emportant dans mon sang la méchante bestiole qui depuis n’a cessé de tourmenter mon corps.

Tous ceux qui sur la mer avec moi ont peiné me voient en vieux salaud, qui jamais ne s’allonge dans le lit d’une femme, et que la coco ronge. Malheureux ! S’ils savaient, ils m’auraient pardonné…

Ma main tremble… La fièvre… Ahuri, tête vide, fixant un marabout là-bas, sans mouvement, qui me zieute à son tour, non moins obstinément, je me sens son égal, aussi seul et stupide.

 

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