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Irene Papas Ειρήνη Παππά - " άσμα ασμάτων "

Publié le par Christocentrix


 

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Cédron

Publié le par Christocentrix

"Et ce n'était pas encore l'été quand le Christ quitta le Cénacle pour la montagne. On n'avait, en effet, guère dépassé l'équinoxe de printemps : la nuit était froide, comme cela ressort du fait que les serviteurs se chauffaient à un feu de braises dans la cour du grand-prêtre. Mais ce n'était pas la première fois qu'il agissait de la sorte, ainsi que l'atteste clairement l'évangéliste lorsqu'il dit : Selon son habitude. Il monta sur la colline pour prier, signifiant par là qu'il nous faut élever notre esprit du tumulte des choses humaines à la contemplation des choses divines quand nous nous disposons à prier. I-Moyenne-3280-la-tristesse-du-christ.jpg

Or le Mont des Oliviers lui-même ne manque pas de mystère : n'est-il pas planté d'oliviers ? Car, dans l'usage général, le rameau d'olivier était le symbole de la paix, cette paix que le Christ était venu rétablir entre l'homme et Dieu, depuis longtemps séparés. Bien plus, l'huile, fruit de l'olive, désigne l'onction de l'Esprit, cet Esprit que le Christ vint pour envoyer sur ses disciples une fois retourné auprès du Père, afin que cette onction leur enseignât sous peu ce qu'ils n'auraient pas encore été capables de porter s'ils l'avaient alors entendu.

 AU-DELÀ DU TORRENT DU CÉDRON, DANS UN DOMAINE APPELÉ GETHSÉMANI...

Le torrent du Cédron est situé entre la ville de Jérusalem et le Mont des Oliviers, et, en langue hébraïque, ce vocable "Cédron" signifie "tristesse". Le nom de "Gethsémani" évoque pour les Hébreux une vallée très fertile, ou une vallée d'oliviers. Il n'y a donc pas lieu de voir un effet du hasard dans le fait que les évangélistes ont pris tant de soin à mentionner ces noms de lieux. Autrement, après avoir rapporté que le Christ s'était acheminé vers le Mont des Oliviers, ils auraient estimé en avoir dit bien assez, si Dieu n'avait, sous le voile de ces noms de lieux, caché quelques mystères que la mention de ces noms fournirait aux studieux l'occasion de mettre en lumière avec l'aide de son Esprit. Puisqu'en effet aucune syllabe ne saurait être tenue pour superflue dans cette Ecriture que les apôtres ont écrite sous la dictée de l'Esprit-Saint, et que "pas même un passereau ne tombe à terre sans intervention divine", je ne puis penser pour ma part que les évangélistes aient mentionné ces noms fortuitement ; ni que les Hébreux, quelle que fût leur intention en les utilisant, aient attribué, quoiqu'à leur insu, de telles appellations à ces lieux sans un dessein secret de l'Esprit-Saint, qui sous de tels noms a enfoui un dépôt de saints mystères à mettre en lumière le moment venu.

"Cédron" signifie donc "tristesse", et aussi "noirceur". Et ce vocable n'est pas seulement le nom du torrent mentionné par les évangélistes, mais encore, il n'est que de le constater, celui de la vallée que parcourt le torrent et qui est situé entre la ville et le domaine de Gethsémani. Ces noms nous remettent donc en mémoire, à moins que notre somnolence ne les en empêche, qu'il nous faut bel et bien traverser, durant ce que l'Apôtre appelle notre "pérégrination loin du Seigneur", avant d'atteindre le Mont des Oliviers aux fruits abondants et le riant domaine de Gethsémani, domaine dont l'aspect n'est pas triste et désolé mais très riche en agréments de toute sorte, il nous faut d'abord, disais-je, bel et bien traverser la vallée et le torrent du Cédron, vallée de larmes et torrent de tristesse dont les flots débordés puissent laver la noirceur et la souillure de nos péchés. Mais si, renversant l'ordre des choses, nous essayons, par dégoût de la douleur et de la tristesse, de transformer cette terre, lieu de labeur et de pénitence, en un ciel de repos et de liesse, nous nous excluons à perpétuité du vrai bonheur pour nous plonger dans une pénitence tardive et inutile, mais aussi dans des misères intolérables et interminables.

Voilà en vérité l'avertissement tout à fait salutaire que nous donnent ces noms de lieux si appropriés. Mais de même que les paroles des livres saints ne sont pas liées à un seul sens mais fécondes d'une pluralité de mystères, de même les vocables désignant ces lieux, cadrent harmonieusement avec le présent récit de la Passion du Christ : on dirait que l'éternelle providence de Dieu, en mettant un nom jadis sur ces lieux, n'eut en vue que d'en faire les témoins prédestinés de la Passion quand, des siècles plus tard, on les rapprocherait de la geste du Christ. "Cédron" signifie "noirci" : ne peut-on voir là une référence à cette prophétie qui annonce le Christ en marche vers sa gloire par la voie d'un ignominieux supplice, le visage défiguré par les meurtrissures, le sang, les crachats, les souillures : Il n'y a ni forme ni grâce dans son visage ? Et ce n'est certes pas pour rien que le torrent par lui traversé signifiait "triste" ; il en témoigne lui-même en disant : MON ÂME EST TRISTE JUSQU'À LA MORT."

                  extrait de  "la Tristesse du Christ"  de Thomas More.

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Byzance éternelle

Publié le par Christocentrix


 


 

 

 

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Anastasia Chirinsky : dernière escale

Publié le par Christocentrix

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Anastasia Chirinsky est le seul témoin vivant de l'évacuation des navires de l'escadre de la mer Noire de Crimée vers la ville de Bizerte pendant la guerre civile de 1918-1922. Elle a apporté une grande contribution à la sauvegarde des reliques de l'histoire et de la mémoire des marins russes ayant trouvé refuge sur le sol tunisien. Elle leur a consacré son livre "La Dernière Escale. Le siècle d'une exilée russe à Bizerte". C'est, dans une grande mesure, grâce à ses efforts que deux églises orthodoxes fonctionnent en Tunisie.

En 1997, Anastasia Chirinsky, qui avait toujours refusé d'accepter une nationalité étrangère, s'est vu accorder la citoyenneté russe. En 2003, elle a été décorée de l'ordre de l'Amitié. La municipalité de Bizerte a décidé de baptiser une place en son honneur.

Un film documentaire "Anastasia, Exil À Bizerte" a été réalisé en 2007 par Victor Lissakovitch. Anastasia Chirinsky agée de 95 ans en est la principale interprété, elle raconte l'histoire de la flotte Impériale Russe et sa vie à Bizerte. Le film est récompensé par de nombreux prix et diplômes à l’occasion de festivals russes, ukrainien ou français.

 

  
 

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russo-corses

Publié le par Christocentrix

un fait peu connu, oublié...cette histoire de russes blancs réfugiés en Corse et qui ont fait souche...

extrait de l'article developpé par :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Accueil_principal

"Les travailleurs russes ont été soigneusement dispersés dans l’île. En janvier 1922, des réfugiés sont officiellement signalés dans 80 communes corses. Le saupoudrage est étonnant : à l’exception d’Ajaccio, qui abrite dans la première moitié des années 20 une communauté d’une centaine de Russes, on observe ailleurs que de faibles concentrations de réfugiés ; tout au plus relève-t-on entre 15 et 20 individus à Bastia en 1924, et 12 à Volpajola la même année. Partout ailleurs, il n'y a jamais plus de dix réfugiés par commune à partir de 1923. Dans beaucoup de villages, « U Russio », comme on l’appelle le plus couramment, est le seul étranger. On signale par exemple un individu isolé au début de 1923 à Zicavo, Grosseto-Prugna, Albitreccia, Guagno, Cargèse, Appietto, Évisa, Letia, Urbalacone, Ciamannacce, Cozzano, Vero, Ucciani, Ota, Cuttoli, San-Nicolao, Penta-di-Casinca, L'Île-Rousse, Corte et Giuncheto.

Au cours des années 20 et 30, les Russes forment la deuxième communauté étrangère de la Corse, derrière les Italiens, et très loin devant toutes les autres. Leur intégration à la nation française s’est faite au cours des années 20 et 30 par la naturalisation. La nationalité française a été accordée de façon très échelonnée. Ainsi, Anatole Popoff devient français dès 1927, Serge Amolsky en novembre 1930, alors que Nicolas Ivassenko doit attendre pour cela le 26 mai 1936. En 1939, le processus de naturalisation est terminé, puisqu’on ne trouve alors en Corse plus que 3 réfugiés russes, lesquels n’ont vraisemblablement pas souhaité devenir français.

À partir de la naturalisation, les réfugiés se dissolvent dans la population de l’île, et la Corse révèle ici sa formidable capacité d’assimilation. Dès la première génération, les Russes ont été non seulement intégrés, mais assimilés par l’île.

D’aucuns affirment que, quelques années après leur arrivée, les réfugiés parlaient beaucoup mieux le corse que le français. Voici comment la fille d’Anatole Popoff décrit son père : Il parlait le corse, avait des amis bergers, aimait le fromage de chèvre et les figues [...]. L’Ukraine était sa terre natale, la France sa deuxième patrie, mais la Corse il l’aimait par dessus tout : il y avait trouvé la paix et le bonheur.

Chose beaucoup plus stupéfiante, en l’espace de quelques années, la religion orthodoxe semble avoir totalement disparu de l’île. Tous les Corses d’origine russe semblent être de confession catholique. Cette spécificité corse peut s’expliquer ainsi : au lendemain de la Grande Guerre, la jeune gent masculine insulaire avait été en grande partie décimée, et les veuves et les filles à marier ne manquaient pas dans ces années-là.

Dans de nombreux cas, les employés russes ont épousé la fille du fermier chez qui ils travaillaient : c’est le cas de Serge Arnolsky à Appietto, ou de Nicolas Ivassenko à Ocana ; au pire, la jeune épousée vient du village voisin, comme pour Anatole Popoff de L’Île-Rousse qui se marie à Monticello. Il était tout simplement inimaginable que leur mariage ne soit catholique : il ne pouvait pas y avoir d’épousailles sans conversion. Les fiancés russes devaient donc se convertir à la confession catholique, sinon le curé refusait de célébrer la cérémonie.

Les Russes ont eu toutes leurs racines coupées, et ont perdu totalement leur identité slave pour finir par devenir de vrais Corses. « Leurs enfants et petits-enfants ont gardé leurs patronymes russes, mais sont corses jusqu’au bout des ongles. Tous parlent le corse, plusieurs sont même des nationalistes convaincus ».

 

l'article entier sur Wikipedia : 

  http://fr.wikipedia.org/wiki/Exode_des_Russes_blancs_en_Corse

voir aussi ce lien :  http://www.aaomir.net/spip.php?article210

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grandeur de Byzance

Publié le par Christocentrix

Quelques fois utilisé pour qualifier un certain éclat, dans le langage commun des Français, l'adjectif « byzantin » est toujours lesté d'une valeur péjorative; c'est que l'histoire de Byzance, représentée pourtant chez nous par d'illustres - mais rares - spécialistes, n'a jamais été véritablement intégrée à la culture française (à la différence de l'Europe orientale qui s'est toujours reconnue comme héritière et fille de Byzance) - ni même d'ailleurs dans l'ensemble de la culture occidentale, témoin ce jugement sommaire, d'un ridicule achevé, qu'osa porter le grand Hegel : « Suite millénaire de crimes, faiblesses, bassesses, manque de caractère, le tableau le plus affreux et par suite le moins intéressant ».

Fondée en 324, dédiée le 11 mai 330, Constantinople ne devait tomber, sous les coups de Mehmet II, que le 29 mai 1453...

"Mille ans et plus de survie, voilà qui ne s'accorde guère avec l'idée d'une décadence en quelque sorte indéfiniment prolongée!" dira l'historien français Henri-Irénée Marrou.

La continuité est si parfaite qu'il est difficile, sinon même tout à fait artificiel, de situer la limite entre antiquité tardive et moyen âge byzantin. Les spécialistes de celui-ci font conventionnellement partir leurs études de la fondation de la « nouvelle Rome », mais l'empire de Constantin - ce pur Latin - s'étend encore jusqu'à la Grande-Bretagne et l'Afrique du nord. "Sa politique favorable au christianisme ne suffit pas à ouvrir un hiatus entre la civilisation de son temps et celle des tétrarques païens, ses prédécesseurs. Nous ne changeons pas davantage de milieu culturel lorsque, après la mort de Théodose en 395, les deux moitiés de l'Empire connaissent un destin séparé. Si, comme on le fait généralement, l'histoire de la civilisation byzantine est divisée en trois grandes périodes, la première - qu'on prolonge volontiers jusqu'au temps de l'empereur Héraclius (610-641) - doit être considérée comme appartenant encore proprement à l'antiquité tardive.

Et là, comment parler de décadence! Quelle grandeur manifeste cette romanité orientale! Ainsi dans l'art : prenons comme symbole Sainte-Sophie, la grande église consacrée à la Sagesse divine, Haghia Sophia, reconstruite sur un plan original, et avec quelle majesté, par Justinien, pour effacer le souvenir de la « sédition Nika » (532) où le trône se serait écroulé sans l'énergie de Théodora. Après tout, il n'y a pas tant de monuments qu'on puisse, comme celui-là, situer au même niveau de perfection que le Parthénon ou Notre-Dame de Chartres."(H.I Marrou)
Église chrétienne, donc conçue comme la salle où se rassemble le peuple des croyants pour une liturgie unanime, ce qui compte pour elle, c'est l'intérieur, non la vision qu'on peut avoir d'elle du dehors. copie-de-sainte-sophie.jpg 

Mais quelle splendeur dans cette salle immense dont la coupole semble, a-t-on pu écrire, échapper aux lois de la pesanteur. Et cette incomparable réussite est bien le fruit d'un effort de création originale, dont on peut suivre le développement depuis un siècle sur les deux rives de la mer Égée, Grèce et Thessalie ou Asie mineure. Qu'on soit en pleine période d'innovations c'est bien ce que montre, après l'accident survenu à la coupole de Sainte-Sophie, sa reconstruction avec 7 mètres de plus d'élévation... et qui défie encore les siècles.

coupole-sainte-sophie.jpg

Continuant la tradition des basiliques romaines, l'art de la mosaïque monumentale illustrera d'oeuvres maitresses l'intérieur des grandes églises mais c'est bien dans cette romanité orientale que fleurira de manière absolument originale l'art de l'icône, attesté dès le IVème siècle.

Et puis ce symbole : le 12 juillet 400, la population de Constantinople ameutée chassa les auxiliaires goths de Gaïnas, qui eux, n'auraient pas mieux demandé que de jouer auprès de l'Empereur d'Orient le rôle de "protecteurs" que d'autres Germains remplirent aux côtés des derniers empereurs d'Occident....

 

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Воскресни Боже

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Свете Тихий, валаамский распев

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Любовь Святая

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le Regard Crétois

Publié le par Christocentrix

"J'ai quitté l'ombre de l'olivier et me suis remis en route d'un pas rapide ; c'est alors que j'ai vu où me conduisait mon corps : vers les antiques ancêtres, aux grands yeux en amande, aux lèvres épaisses et sensuelles, à la taille de guêpe, qui jouaient depuis des milliers d'années avec le dieu à la grande puissance, le taureau.
Je crois que l'homme ne peut éprouver de terreur sacrée plus légitime ni plus profonde que celle qu'il ressent quand il foule le sol où reposent ses ancêtres, ses racines. Vos propres pieds lancent alors des racines qui descendent dans la terre et cherchent à tâtons, pour se mêler à elles, les grandes racines immortelles des morts. Et l'odeur âcre de terre et de camomille remplit vos entrailles de libre soumission aux lois éternelles, et de tranquillité. Ou bien, si le doux fruit de la mort n'a pas encore mûri en vous, vous vous exaspérez, vous vous révoltez, vous n'acceptez pas d'être privé si tôt de la lumière, des grands tourments de la vie, et de la lutte. Vous marchez alors à grandes enjambées sur cette terre faite de la moelle et des os de vos ancêtres, en grande hâte, avant que vos pieds ne prennent racine, et vous bondissez de nouveau dehors, dans la sainte palestre, dans la lumière.
Elle était singulièrement riche, et je ne parviens pas à l'analyser, et pétrie de vie et de mort, l'émotion que j'éprouvais en me promenant sur l'antique terre de Cnossos. Ce n'étaient pas la tristesse et la mort, ni la paix. D'austères commandements montaient des lèvres dissoutes dans la terre et je sentais les morts se suspendre en longues chaînes à mes jambes, non pas pour me faire descendre dans leur ombre fraîche, mais pour se cramponner à moi, monter avec moi dans la lumière et reprendre la lutte. Et, comme une joie et une soif inextinguibles, les taureaux vivants qui mugissaient dans les prairies du monde d'en-haut, et le parfum de l'herbe et l'odeur salée de la mer, tout cela depuis des millénaires transperçait l'écorce de la terre et ne laissait pas les morts être des morts.
Je regardais les courses de taureaux peintes sur les murs, la grâce et la souplesse de la femme, la force infaillible de l'homme, et de quel oeil intrépide ils affrontaient le taureau déchaîné et jouaient avec lui. Ils ne le tuaient pas par amour comme cela se faisait dans les religions orientales, pour se mêler à lui, ni parce que la terreur s'emparait d'eux et qu'ils ne supportaient plus de le voir ; ils jouaient avec lui avec respect, avec entêtement, sans haine. Peut-être même avec reconnaissance : car cette lutte sacrée avec le taureau aiguisait les forces du Crétois, cultivait la souplesse et la grâce de son corps, la précision ardente et lucide de ses gestes, l'obéissance de sa volonté et la vaillance, si difficile à acquérir, qu'il faut pour affronter sans être envahi par l'épouvante la puissance effrayante de la bête. C'est ainsi que les Crétois ont transposé l'épouvante et en ont fait un jeu sublime, où la vertu de l'homme, au contact direct de la toute-puissance absurde, se tendait et triomphait. Elle triomphait sans anéantir le taureau parce qu'elle ne le considérait pas comme un ennemi mais comme un collaborateur ; sans lui le corps ne serait pas devenu si souple, si puissant, ni l'âme si vaillante.
Il faut sûrement, pour avoir la force de soutenir la vue de la bête et de jouer un jeu si dangereux, un grand entraînement physique et spirituel ; mais une fois que l'on a acquis cet entraînement et que l'on est entré dans le climat du jeu, chacun de vos gestes devient simple, ferme, détendu, et votre oeil contemple sans épouvante l'épouvante.
Voilà quel était, pensais-je, en regardant, peinte sur les murs, la lutte séculaire de l'homme et du Taureau - qu'aujourd'hui nous appelons Dieu - voilà quel était le regard crétois.
Et brusquement une réponse a envahi mon esprit - et non pas seulement mon esprit, mais mon coeur et mes reins. Voilà ce que je cherchais, voilà ce que je voulais : c'était ce regard crétois qu'il fallait que je mette dans les yeux de mon Ulysse. Notre époque est féroce ; le Taureau, les forces ténébreuses et souterraines ont été libérées, l'écorce de la terre se fend. Courtoisie, harmonie, équilibre, douceur de vivre, bonheur, autant de joies et de vertus dont il nous faut avoir le courage de prendre congé ; elles appartiennent à d'autres époques, passées ou futures. Chaque époque a son visage propre ; le visage de notre époque est féroce, les âmes fragiles n'osent pas le regarder en face.
Ulysse, celui qui voguait sur les vers que j'écrivais, c'est avec ce regard qu'il devait contempler l'abîme ; sans crainte et sans espoir, mais aussi sans impudence : debout au bord du gouffre.
Depuis ce jour-là, le jour du regard crétois comme je l'ai appelé, ma vie a changé ; mon âme avait compris où elle devait se placer et comment elle devait regarder. Et les problèmes atroces qui me tourmentaient s'étaient apaisés, s'étaient mis à sourire, il semblait que le printemps était venu et que, comme les épines au printemps, les problèmes féroces s'étaient couverts de fleurs. Jeunesse tardive, inattendue. J'étais donc moi aussi, comme l'antique Chinois, vieillard caduc à ma naissance, avec une barbe toute blanche, qui à mesure que passaient les années était devenue grise, puis peu à peu noire, et puis était tombée, pour laisser enfin s'étendre sur mes joues, dans ma vieillesse, un tendre duvet d'adolescent.
Ma jeunesse n'avait été qu'angoisse, cauchemars et interrogations, mon âge d'homme que réponses avortées ; je regardais les étoiles, les hommes, les idées, quel chaos ! Et quelle angoisse de chasser Dieu parmi eux, l'oiseau bleu aux serres rouges ! Je m'engageais sur un chemin, le suivais jusqu'au bout, et trouvais un abîme ; je revenais sur mes pas, épouvanté, et prenais un autre chemin, pour trouver encore au bout un abîme ; la fuite recommençait, puis la marche encore, et brusquement je voyais, béant devant moi, le même abîme. Tous les chemins de la raison menaient à l'abîme. L'épouvante et l'espérance : entre ces deux pôles avaient tournoyé dans le vide ma jeunesse et mon âge mûr. Mais là, dans ma vieillesse, je restais debout devant l'abîme, calme, sans peur ; je ne fuyais plus, ne m'avilissais plus. Ou plutôt, non pas moi-même, mais Ulysse que je façonnais. Je créais un Ulysse qui affrontait paisiblement l'abîme, et en le créant je m'efforçais de lui ressembler. Je me créais moi-même. Je confiais à cet Ulysse toutes mes passions ; il était le moule que je creusais pour que vienne s'y couler l'homme futur. Tout ce que j'avais désiré sans le réaliser, il le réaliserait ; il était le sortilège qui envoûterait et capturerait les forces lumineuses ou ténébreuses qui créeraient le futur. Il suffisait de croire en lui pour qu'il prenne vie. Il était l'Archétype. La responsabilité du créateur est grande : il ouvre un chemin qui peut tenter le futur et peser sur sa décision.
Je regardais la mer crétoise, les vagues qui se dressaient, glorieuses, scintillaient un instant dans le soleil et se précipitaient pour mourir en un clapotis sur les galets du rivage. Je sentais que mon sang suivait leur rythme, quittait mon coeur et se répandait jusqu'au bout de mes doigts et à la racine de mes cheveux, et je devenais un océan, et un voyage infini, et des aventures lointaines et une chanson fière et désespérée, qui voguait, hissant ses voiles rouges et noires, au-dessus de l'abîme. Et au sommet de la chanson un bonnet de marin et sous ce bonnet un front rude et brûlé par le soleil et deux yeux noirs et des lèvres gercées par les embruns, et plus bas deux grosses mains tannées qui tenaient la barre.
Il étouffait, nous étouffions enfin dans sa patrie devenue trop étroite, nous avions choisi les âmes les plus insoumises de l'île, emporté de nos maisons tout ce que nous pouvions, embarqué sur un navire, et nous étions partis. Vers où? Le vent soufflerait, qui nous montrerait la route. Vers le Sud ! Vers Hélène qui s'étiolait sur les rives de l'Eurotas et qui étouffait elle aussi dans la sécurité, la vertu et le bien-être. Vers la grande île royale, la Crète, qui dépérissait parce que ses seigneurs n'avaient plus de forces, et qui levait les bras, au milieu de la mer et appelait les barbares pour qu'ils lui donnent des enfants..."
                       
                   extrait de "Lettre au Greco" (Nikos Kazantzakis)

 

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