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Mystère de la Trinité

Publié le par Christocentrix

 

Le mystère de Dieu : la Trinité, sa Gloire essentielle, sa Vie .

Dans un acte éternel, le Père engendre le Verbe ; le Verbe est Ia Parole que le Père prononce en se pensant lui-même "dans un éternel silence " ; il est la Pensée éternelle du Père dans laquelle le Père se voit, se contemple, avec ses Attributs divins, ses Perfections infinies. Le Père est la Suprême Intelligence qui connaît dans son Verbe le Suprême Intelligible; c'est donc par une procession d'intelligence* que le Père engendre le Verbe. Le Verbe est, si l'on veut, un Miroir où le Père contemple sa propre image ; ou plutôt, il est plus qu'un miroir, il est cette Image même : il est «le rayonnement de sa gloire, l'empreinte de sa substance » (Hebr. I, 3). Le Verbe est la parfaite Image du Père, pure, sainte et sans tache, dans laquelle le Père se reconnaît et se complaît : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances » (Mat. Ill, 17). Rien ne compte par conséquent aux yeux du Père que le Fils ; en dehors de lui, il n'y a rien qui puisse lui être agréable. Sans ce Fils qui lui est égal en tout, qui lui est « consubstantiel », Dieu comme lui, le Père n'est rien. Il n'existe comme Père, et comme Dieu, que parce qu'il engendre ce Fils, à qui il donne tout ce qu'il a et tout ce qu'il est, c'est-à-dire la Nature Divine elle-même, l'Essence* Divine, la Déité. L'Essence ou la Nature* Divine consiste donc dans ce don total que le Père fait d'elle au Fils. C'est dans le don total qu'il fait de lui-même que le Père existe en tant que Personne divine, et c'est ce qui la distingue de la Personne du Fils. Ce qui constitue une personne, c'est la tendance vers une autre, un ad aliud, un « altruisme » parfait et total ; c'est en se perdant totalement dans l'autre que la personne se trouve et se constitue : « Celui qui perdra sa vie la trouvera » (Mat. XVI, 25). Ceci suppose dans la personne un esprit de pauvreté absolu, parfait, total, un renoncement, un détachement, un dépouillement, un anéantissement de son être dans l'autre qui lui fait trouver son être propre. Ce qui constitue essentiellement une Personne divine, c'est de se donner entièrement à une autre Personne divine. Le Père est donc le Grand Pauvre par excellence, et c'est ce qui fait son infinie richesse. Réciproquement, le Verbe ou le Fils se connaît dans le Père comme engendré du Père. A son tour, il n'existe, comme Fils et comme Dieu, que parce qu'il est engendré par le Père. Le Père ne possède l'Essence Divine que parce qu'il la donne au Fils ; le Fils ne possède l'Essence Divine que parce qu'il la reçoit du Père. C'est cela qui distingue les deux Personnes. C'est la même Essence qui est donnée par l'une et reçue par l'autre. Mais, à son tour, le Fils ne peut se constituer en tant que Personne que s'il communique à l'Autre tout ce qu'il a reçu d'elle ; il ne peut que recevoir l'Essence Divine que s'il la donne à son tour ; ainsi le Père reçoit ce qu'il a donné et se "retrouve". En définitive, il se produit un échange mutuel de la Divine Essence entre le Père et le Fils ; ce don mutuel, total, parfait, constitue l'Amour réciproque du Père et du Fils. Il suppose de la part de l'un et de l'autre une volonté libre de se communiquer réciproquement ce don, un anéantissement, un dépouillement, un renoncement, un esprit de pauvreté communs au Père et au Fils, qui fait de chacun d'eux le Grand Pauvre par excellence. Aussi, cet amour mutuel qui procède d'une volonté commune de dépouillement et d'anéantissement réciproques, ne saurait-il se replier sur soi dans une sorte d'égoïsme à deux. C'est pourquoi cette volonté commune de dépouillement tend à son tour à s'anéantir en s'exprimant dans une troisième Personne divine, l'Esprit-Saint qui apparaît ainsi comme un fruit de l'Amour commun du Père et du Fils. On dit, par conséquent, que l'Esprit-Saint procède de la volonté commune d'Amour mutuel des deux autres Personnes. On dit aussi que le Père et le Fils, spirent l'Esprit-Saint. Ainsi, l'Amour mutuel du Père et du Fils n'existe qu'en s'anéantissant dans une troisième Personne, dans le don total que le Père et le Fils font de leur amour, ou de la Nature Divine, à cette troisième Personne, qui devient ainsi le lien substantiel qui unit le Père et le Fils dans l'unité d'un même Amour, une sorte de témoin, de fruit de leur amour. C'est aussi pour cela que l'Essence Divine, objet de l'échange mutuel des trois Personnes, consiste dans l'Amour : Dieu est amour (1 Jean IV, 16). A son tour l'Esprit-Saint n'existe, en tant que Personne, que s'il rend au Père et au Fils conjointement ce commun Amour dont il procède. Il y a donc un double courant d'amour : l'amour réciproque qui part du Père et du Fils et aboutit à l'Esprit, et, inversement, remonte de l'Esprit pour aboutir au Père et au Fils ; c'est ce qu'on appelle la Circumincession* des trois Personnes. C'est en cela que consiste la Vie intime de Dieu, et sa Gloire essentielle. Elle se suffit infiniment à elle-même ; Dieu vit et règne éternellement dans cette Gloire parfaite, dans un éternel silence, un bonheur infini, une paix souveraine.

Le mystère de la Divine Pauvreté et de la Divine Charité : l'anéantissment du Verbe et l'effusion de l'esprit, le Sacerdoce éternel du Verbe.

Si l'on envisage la vie divine par rapport au Père, elle consiste dans une double activité, une double opération : la génération du Verbe, qui est une procession d'intelligence, l'effusion ou spiration de l'Esprit, qui est une procession d'amour ou de volonté. La première opération constitue le mystère de la Divine Pauvreté, et la seconde le mystère de la Divine Charité ; l'une ne va pas sans l'autre. La Divine Pauvreté suppose l'Amour et la Divine Charité suppose l'Anéantissement : c'est dans l'acte de la suprême Pauvreté, qui engendre le Verbe, que le Père trouve l'Infinie Richesse de la Divine Charité, qui est la spiration ou l'effusion de l'Esprit d'Amour.

Si nous envisageons maintenant la vie divine du côté du Verbe, elle consiste également dans la réciprocité d'un altruisme parfait, total, fait d'Infinie Pauvreté et d'Infinie Charité. Insistons davantage sur ce point de vue, puisque c'est par rapport au Verbe que se situe l'Incarnation dont nous parlerons tout à l'heure.

Éternellement, le Verbe s'anéantit, se dépouille dans un acte de suprême et totale Pauvreté, et s'offre en Victime Sainte, Hostie sans tache, dans un renoncement, un détachement, une « dépossession » intégrale de son être, à ce Père qui lui communique en retour le même Don. Cet acte de Suprême Pauvreté et d'Infinie Charité devient ainsi l'Infinie Richesse dans le dépouillement, l'Infinie Possession dans la dépossession de soi, la Richesse d'une Personne Divine qui trouve son être en s'anéantissant dans l'Autre. C'est en cela que consiste ce qu'on peut appeler le Sacerdoce éternel du Verbe, dont le Sacrifice du Calvaire sera « l'Incarnation dans le temps » : au sein de la Trinité, le Verbe est Prêtre et Victime éternels : « Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui... Tu es prêtre pour toujours selon l'ordre de Melchisédech » (Hebr. V, 5-6).

L'Esprit, qui est la Charité ou l'Amour du Verbe pour le Père (comme aussi du Père pour le Verbe), se situe à la fois à l'origine et au terme de cette éternelle Immolation : pas de véritable Amour sans cet esprit de Pauvreté et de Dépossession de soi qui constitue le Sacerdoce Eternel du Verbe, et inversement, la raison de cette dépossession réside dans l'Infinie Charité qui porte le Verbe à se dépouiller entièrement de son Etre pour ce Père qui, lui aussi, engendre éternellement ce Verbe dans une même effusion d'Amour, qui n'est autre que l'Esprit.

Nous sommes ici au sommet de la Révélation. On ne comprend rien, non seulement à la Vie Divine, mais à I'Incarnation, à la Rédemption, au Péché, à la Création, à la Grâce, au Corps Mystique, à l'Eucharistie, et surtout à l'esprit de pauvreté et de charité qui constitue, si l'on vent, la base et le sommet de l'Evangile, si l'on n'a auparavant pénétré, autant qu'on le peut, le Mystère de la Divine Pauvreté et de la Divine Charité, de l'anéantissement du Verbe et de l'effusion de l'Esprit dans le Sacerdoce Eternel du Verbe.

 

 

La suprême réalisation de l'anéantissement du Verbe et de l'effusion de l'Esprit dans le mystère de l'Incarnation rédemptrice suppose la création et la chute.

La Gloire essentielle de Dieu consiste dans la vie intime des trois Personnes, dans un esprit de mutuelle et infinie Pauvreté et un élan infini d'Amour, où chaque Personne se trouve en se perdant dans les deux autres, et cette Gloire essentielle suffit infiniment et procure à Dieu un Bonheur Infini auquel on ne peut rien ajouter de l'extérieur.

Cependant, tout échange d'amour, tout acte d'amour suppose de la part de la personne une Souveraine Indépendance, une Parfaite Liberté. Si, en un certain sens, on peut dire que le Père engendre nécessairement le Verbe, sous peine de ne pas être Père, que le Père et le Fils spirent nécessairement l'Esprit sous peine de n'être ni Père, ni Fils, en un mot, si l'Essence ou la Nature divine n'est ce qu'elle est qu'à la condition de s'épanouir en trois Personnes distinctes, liées entre elles par des relations mutuelles d'amour, il n'en est pas moins vrai que cet échange d'amour procède de la part de chaque Personne d'une Souveraine et Infinie Liberté. Comment concevoir l'amour sans la liberté du don ?

Envisageant maintenant la question du côté du Verbe, on peut dire que la Gloire essentielle du Père consiste dans le don total, souverainement libre, et pourtant nécessaire, que lui fait le Verbe dans son Sacerdoce Eternel. Il y a, si l'on veut, un parfait accord entre la volonté du Père, qui désire l'anéantissement de son Verbe, en quoi consiste sa Gloire, et la libre acceptation du Verbe, qui, lui aussi, tire toute sa Gloire de celle du Père glorifié par cet anéantissement.Le verbe, en parfait accord avec le Père, n'ayant en somme qu'une volunté commune avec lui, qui est la spiration d'amour de l'Esprit, est donc infiniment libre de prouver au Père son amour et de lui procurer ainsi sa Gloire essentielle, par un acte qui, lui, n'est pas essentiel à la Gloire divine. Répétons-le : ce qui est essentiel à la Gloire du Père, c'est l'Amour du Fils ; ce qui n'est pas essentiel à la Gloire du Père, c'est la manière dont le Fils « s'arrangera » pour rendre Gloire au Père. Cette distinction est d'une importance capitale pour la suite. En d'autres termes, si le Verbe n'est pas « libre » de refuser au Père son amour, sans quoi la Trinité et Dieu n'existeraient pas, il est libre de choisir la manière dont il manifestera au Père son amour.

Pour manifester au Père son amour et lui procurer ainsi la Gloire essentielle de la Divinité, le Verbe, Prêtre et Victime éternels, a choisi l'Incarnation rédemptrice. Cette « manière » de rendre Gloire et Amour au Père étant souveraine-ment libre, elle n'est pas essentielle à la Gloire divine, laquelle, encore une fois, consiste dans l'Amour du Verbe, mais pas dans la façon dont il le manifeste. Il s'ensuit que l'Incarnation - et la Création qu'elle suppose - ne sont absolument pas nécessaires à la Gloire essentielle de la Trinité ou du Père. Elles sont dues à la souveraine liberté de l'Amour.

Examinons alors, autant que le permet notre intelligence humaine éclairée par la Révélation, quelles pouvaient bien être les conditions permettant au Verbe de réaliser le maximum d'anéantissement, le maximum de Pauvreté et de Charité susceptible de procurer le maximum de Gloire au Père ? Quel fut, si l'on veut, dans les profondeurs de la Trinité, le « rêve » d'anéantissement du Verbe et d'effusion de l'Esprit que se proposèrent de réaliser d'un commun accord le Père, le Fils et le Saint-Esprit ?

Ce rêve divin, qui est un rêve d'Amour et de Pauvreté, confond l'imagination de l'homme et heurte les préjugés de sa raison ; il faut la foi, l'espérance et la charité pour pénétrer les profondeurs du mystère, en dissiper quelque peu les ombres en attendant la clarté de la vision de Gloire qui en révélera l'immensité.

Un passage de saint Paul, admirable à la fois par la richesse de son contenu et par la concision d'une phrase capable d'exprimer en si peu de mots les réalités infinies qu'elle contient, nous indique la réalisation de ce rêve : « Ayez en vous les mêmes sentiments dont était animé le Christ Jésus : bien qu'il fut dans la condition de Dieu, il n'a pas retenu avidement son égalité avec Dieu ; il s'est anéanti lui même, en prenant la condition d'esclave, en se rendant semblable aux hommes, et reconnu pour homme par tout ce qui est paru de lui ; il s'est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la Croix. C'est pourquoi Dieu l'a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse, à la gloire de Dieu le Père que Jésus-Christ est Seigneur » (Philip. II, 5-11).

Peut-on exprimer plus splendidement et plus brièvement les conditions de l'anéantissement du Verbe, le mystère de la Divine Pauvreté, source d'où le Père et le Fils tirent toute leur Gloire ?

Analysons ce passage. Pour réaliser le maximum d'anéantissement, le Verbe a voulu - suprême pauvreté - renoncer à sa condition de Dieu, en prenant la condition d'esclave. Analysons ce mot : esclave ; l'esclave est traité, dans la maison du père de famille, comme un étranger ; son maître dispose de lui, de sa vie, de sa personne comme il l'entend ; il ne s'appartient pas, il ne possède rien en propre, pas même la liberté de son activité ; il obéit à la volonté de son maître et c'est tout. Mais pour que le Verbe pût accepter semblable condition, il fallait qu'il existât d'autres êtres logés, si l'on peut dire, à la même enseigne. En d'autres termes, il fallait que Dieu créât d'autres êtres, assujettis au maximum d'esclavage, c'est-à-dire au péché, au mal.

Quel peut être pour une créature le maximum d'esclavage ? C'est de réaliser en elle ce qui fait le contraire de la Souveraine Liberté qui est en Dieu : or, la Souveraine Liberté de Dieu consiste dans cette « libération », ce détachement, cette désappropriation, cette dépossession de soi, cet anéantissement, cette pauvreté, que réalise chaque Personne Divine. Il n'y aura donc pas pire esclavage que le repliement sur soi, l'égoïsme, l'amour propre, la recherche de soi, l'esprit de possession, la volonté propre ; c'est en cela que consiste le mal, le péché sous quelque forme que ce soit.

Pour que des êtres pussent atteindre cet esclavage, il fallait que Dieu les créât libres, capables de se replier sur soi au lieu de se donner à « l'autre », capables de se perdre dans un mortel égoïsme au lieu de se trouver dans un « altruisme » salutaire et libérateur. D'où Dieu décida de créer l'homme à son image et à sa ressemblance, c'est-à-dire d'en faire une personne libre de se constituer dans un don de soi émanant d'un suprême esprit de charité, dans une totale pauvreté. Mais le « risque » que court la personne est de pouvoir refuser ce don de soi et ainsi de se perdre ; le péché est donc un refus d'amour qui rend l'être créé esclave de soi, de ses passions, du péché, du mal. L'enfer n'est que la consécration définitive d'un tel état.

C'est cette condition d'esclave, avec toutes ses misères, que le Verbe a décidé de prendre ; il a revêtu la nature humaine, le « corps du péché », il s'est chargé du « péché du monde », et, quoique innocent, il a voulu être regardé par son Père comme pécheur, comme un ver de terre vil et méprisable. Peut-on rêver un plus grand anéantissement, un plus grand esprit de pauvreté ? C'est pour cela que nous n'hésitons pas à dire que le Suprême Anéantissement du Verbe suppose la création et la chute : le Verbe ne pouvait pas s'anéantir davantage qu'en revêtant la nature humaine, c'est-à-dire « le corps du péché ».

Ayant ainsi revêtu le corps du péché, il fallait que le Verbe en acceptât les conséquences, c'est-à-dire la souffrance et la mort. Aussi s'est-il rendu obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la Croix. Cette obéissance à la Volonté du Père, dans la Suprême Pauvreté et le dénuement du Calvaire, devenait ainsi l'acte suprême d'amour de la Divine Charité ; aussi la Gloire de la Trinité, faite de la Divine Pauvreté et de la Divine Charité, est-elle la conséquence du Sacrifice du Christ :« C'est pourquoi Dieu l'a exalté... » Prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech, le Verbe de Dieu, par son Sacrifice dans le temps, accomplit un des modes de son Sacerdoce Eternel. Nous ignorons s'il en existe d'autres. Ainsi, le Sacrifice de la Croix (et l'Eucharistie qui le prolonge à travers les âges) n'est que « l'incarnation dans le temps » de l'Immolation éternelle du Verbe.

 

                                                       extrait d'un traité sur la Trinité par l'Abbé Stéphane.

 

 

                                                                                  

***

 

 

 

PROCESSION DES PERSONNES ET ATTRIBUTS DIVINS (Vladimir Lossky)

 

La théologie chrétienne ne connaît pas de divinité abstraite : Dieu ne peut être conçu en dehors des trois personnes. Si « ousia » et « hypostasis » sont presque des synonymes, c’est comme pour briser notre raison, pour nous empêcher d’objectiver l’essence divine hors des personnes et de leur « éternel mouvement d’amour » (saint Maxime le Confesseur). Un Dieu concret, puisque l’unique divinité est à la fois commune aux trois hypostases et propre à chacune d’elles : au Père comme source, au Fils comme engendré, à l’Esprit car procédant du Père.

Le terme de « monarchie » du Père est courant dans la grande théologie du IVe siècle : il signifie que la source même de la divinité est personnelle. Le Père est la divinité, mais justement parce qu’il est le Père, il la confère dans sa plénitude aux deux autres personnes : celles-ci prennent leur origine du Père, unique principe, d’où le terme de « monarchie ». La « divinité source », dit du Père Denys l’Aréopagite. C’est d’elle en effet que jaillit, en elle que s’enracine la divinité identique et non-partagée, mais différemment communiquée, du Fils et du Saint-Esprit. La notion de monarchie note donc d’un seul mot l’unité et la différence en Dieu, à partir d’un principe personnel. Le plus grand théologien de la Trinité, saint Grégoire de Nazianze, ne peut évoquer ce mystère que par de véritables poèmes, seuls capables de faire surgir un au-delà des mots. « Ils ne sont pas divisés en volonté, écrit-il, ils ne sont pas séparés en puissances », ni en aucun autre attribut. « Pour tout dire la divinité est non partagée dans les partageants. » « Dans trois soleils qui se compénétreraient, unique serait la lumière », car le Verbe et l’Esprit sont deux rayons d’un même soleil, ou « plutôt deux soleils nouveaux ».

Ainsi la Trinité est-elle le mystère initial, le Saint des Saints de la réalité divine, la vie même du Dieu caché, du Dieu vivant. Seule la poésie peut l’évoquer, justement parce qu’elle célèbre et ne prétend pas expliquer. Toute existence et toute connaissance sont postérieures à la Trinité et trouvent en elle leur fondement, La Trinité ne peut être saisie par l’Homme. C’est elle qui saisit l’homme et suscite en lui la louange. Hors de la louange et de l’adoration, hors du rapport personnel de la foi, notre langage, parlant de la Trinité, est toujours fausse. Si Grégoire le Théologien écrit des Trois qu’« ils ne sont pas divisés en volonté », c’est que nous ne pouvons dire que le Fils a été engendré par la volonté du Père : nous ne pouvons pas penser le Père sans le Fils, il est Père-avec-un-Fils, c’est ainsi de toute éternité, il n’y a pas d’acte dans la Trinité et parler même d’état impliquerait une passivité qui ne saurait convenir. « Lorsque nous visons la divinité, la cause première, la monarchie, le Un nous apparaît : et lorsque nous visons ceux en qui est la divinité et qui procèdent du principe premier en même éternité et gloire, nous adorons les Trois (saint Grégoire de Nazianze).

La monarchie du Père n’impliquerait-elle pas une certaine subordination du Fils et de l’Esprit ? Non, car un principe ne peut être parfait que s’il est le principe d’une réalité qui l’égale. Les Pères grecs parlaient volontiers du « Père-cause », mais ce n’est qu’un terme analogique dont l’usage purifiant de l’apophatisme nous permet de mesurer la déficience : dans nos expériences la cause est supérieure à l’effet : en Dieu, au contraire, la cause comme accomplissement de l’amour personnel ne peut produire des effets inférieurs : elle les veut égaux en dignité, elle est donc aussi la cause de leur égalité. En Dieu d’ailleurs, il n’y a pas extraposition de la cause et de l’effet, mais causalité à l’intérieur d’une même nature. La causalité ici ne suscite pas un effet comme dans le monde matériel, ni un effet qui se résorbe dans sa cause, comme dans les hiérarchies - ontologiques de l’Inde et du néoplatonisme, elle est seulement l’image impuissante d’une inexprimable communion. Le Père « ne serait le Principe que de choses mesquines et indignes, bien plus, il ne serait Principe que d’une façon mesquine et sans dignité, s’il n’était pas le principe de la divinité et de la bonté qu’on adore dans le Fils et le Saint-Esprit : dans l’un comme Fils et Verbe, dans l’autre comme Esprit procédant sans séparation » (saint Grégoire de Nazianze). Le Père ne serait pas une véritable personne s’il ne l’était pros, vers, entièrement tourné vers d’autres personnes, entièrement communiqué à elles qu’il rend personnes, donc égales, par l’intégralité de son amour.

La Trinité n’est donc pas le résultat d’un processus, mais une donnée primordiale. Elle n’a de principe qu’en elle, non au-dessus d’elle : rien ne lui est supérieur. L’arché, la monarchie, ne se manifeste que dans, par et pour la Trinité, dans le rapport des Trois, dans un rapport toujours ternaire, à l’exclusion de toute opposition, de toute diade.

Déjà saint Athanase affirmait que la génération du Fils est une œuvre de nature. Et saint Jean Damascène, au VIIIème siècle, distinguera l’œuvre de nature, génération et procession, et l’œuvre de volonté, qui est la création du monde. L’œuvre de nature n’est d’ailleurs pas une œuvre au sens propre, mais l’être même de Dieu : car Dieu est, par sa nature, Père, Fils et Saint-Esprit. Dieu n’a pas besoin de se révéler à lui-même, par une sorte de prise de conscience du Père dans le Fils et l’Esprit, comme l’a cru un Boulgakov. La révélation n’est pensable que par rapport à l’autre que Dieu, c’est-à-dire dans la création. Pas plus qu’il n’y a dans l’existence trinitaire le résultat d’un acte de volonté, il est impossible d’y voir le processus d’une nécessité interne.

II faut donc soigneusement distinguer de la causalité du Père qui pose les trois hypostases dans leur diversité absolue et sans qu’on puisse établir entre elles un ordre quelconque, sa révélation ou manifestation. L’Esprit, par le Fils, nous mène au Père où nous découvrons l’unité des Trois. Le Père, selon la terminologie de saint Basile, se révèle par le Fils dans l’Esprit. Ici s’affirme un processus, un ordre d’où résulte celui des trois Noms : Père, Fils et Saint-Esprit.

De même tous les Noms divins, qui nous communiquent la vie commune aux Trois, nous viennent du Père par le Fils, dans le Saint-Esprit. Le Père est la source, le Fils la manifestation, l’Esprit la force qui manifeste. Ainsi le Père est-il la source de la Sagesse, le Fils la Sagesse elle-même, l’Esprit la force qui nous approprie la Sagesse. Ou encore, le Père est la source de l’amour, le Fils amour qui se révèle, l’Esprit amour en nous réalisé. Ou, selon l’admirable formule de Mgr Philarète, le Père est l’amour crucifiant, le Fils l’amour crucifié, l’Esprit l’amour triomphant. Les Noms divins sont l’écoulement de la vie divine dont la source est le Père, que nous montre le Fils et que l’Esprit nous communique.

La théologie byzantine nomme « énergies » ces Noms divins : le mot convient particulièrement à ce rayonnement éternel de la nature divine : mieux que les attributs de la théologie scolaire, il évoque pour nous ces forces vivantes, ces jaillissements, ces débordements de la gloire divine. Car la théorie des énergies incréées est profondément biblique : la Bible évoque souvent la gloire flamboyante et tonnante qui fait connaître Dieu hors de lui-même tout en le dissimulant sous une profusion de lumière. Saint Cyrille d’Alexandrie parle de la splendeur de l’essence divine qui se manifeste. Les termes lumineux, qui n’ont rien ici de métaphorique mais expriment l’expérience de la plus haute contemplation, reviennent sans cesse pour désigner le resplendissement d’une éblouissante beauté. La gloire divine est multiforme. « Jésus a fait encore bien d’autres choses : si on les écrivait une à une, le monde entier, je crois, ne pourrait contenir les livres qu’on en écrirait » (Jn 21, 25).

De même, le monde entier ne peut contenir les noms innombrables de la gloire. Dunameis dit le Pseudo-Denys : et tantôt il parle au singulier, tantôt au pluriel. Le nombre ici n’a que faire. Ni un, ni plusieurs, mais l’infinité des Noms divins. Dieu est Sagesse, Amour, Justice..., non parce qu’il le veut, mais parce qu’il est tel. Il n’y a pas ici de mascarade : Dieu montre ce qu’il est. Nous ne pouvons connaître jusqu’au fond l’essence divine, mais nous connaissons ce rayonnement de gloire qui est vraiment Dieu : car si nous appelons essence la nature divine en tant qu’elle est transcendance inépuisable, et si nous l’appelons énergie en tant qu’elle se manifeste glorieusement, c’est toujours la même nature. « Père, glorifie-moi de cette gloire que j’avais avant que le monde ne fût » (Jn 17,5). La manifestation énergétique ne dépend donc pas de la création : elle est rayonnement de toujours, que ne conditionne nullement l’existence ou l’inexistence du monde. Certes, nous la découvrons dans la créature, car « depuis la création du monde, les œuvres (de Dieu) rendent visibles à l’intelligence ses attributs invisibles » (Rm 1, 20) : la créature est marquée du sceau de la divinité. Mais cette présence divine est une gloire permanente, éternelle, une manifestation non-contingente de l’essence, comme telle inconnaissable. C’est la lumière qui de toute éternité baigne la plénitude en soi parfaite de la vie trinitaire.

 

Extrait de Théologie dogmatique (conférences orales enregistrées. transcrites et préparées par Olivier Clément).

                                                                


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ΚΡΑΤΗΣΑ ΤΗ ΖΩΗ ΜΟΥ -Α΄ ΓΙΩΡΓΟΣ ΣΕΦΕΡΗΣ: ΕΠΙΦΑΝΙΑ

Publié le par Christocentrix

Κράτησα τη ζωή μου,
κράτησα τη ζωή μου ταξιδεύοντας
ανάμεσα σε κίτρινα δέντρα κατά το πλάγιασμα της βροχής
σε σιωπηλές πλαγιές φορτωμένες με τα φύλλα της οξυάς,
καμμιά φωτιά στην κορυφή τους• βραδυάζει.

Κράτησα τη ζωή μου• στ' αριστερό σου χέρι μια γραμμή
μια χαρακιά στο γόνατό σου, τάχα να υπάρχουν
στην άμμο τού περασμένου καλοκαιριού τάχα
να μένουν εκεί πού φύσηξε ό βοριάς καθώς ακούω
γύρω στην παγωμένη λίμνη την ξένη φωνή.

Τα πρόσωπα πού βλέπω δε ρωτούν, μήτε η γυναίκα
περπατώντας σκυφτή, βυζαίνοντας το παιδί της.

Ανεβαίνω τα βουνά· μελανιασμένες λαγκαδιές• o χιονισμένος
κάμπος, ώς πέρα ο χιονισμένος κάμπος, τίποτε δε ρωτούν,
μήτε o καιρός κλειστός σε βουβά ερμοκκλήσια, μήτε
τα χέρια που απλώνονται για να γυρέψουν, κι οι δρόμοι.

Κράτησα τη ζωή μου ψιθυριστά μέσα στην απέραντη σιωπή,
δεν ξέρω πια να μιλήσω, μήτε να συλλογιστώ• ψίθυροι
σαν την ανάσα του κυπαρισσιού τη νύχτα εκείνη
σαν την ανθρώπινη φωνή της νυχτερινής θάλασσας στα χαλίκια
σαν την ανάμνηση της φωνής σου λέγοντας «ευτυχία».

Κλείνω τα μάτια γυρεύοντας το μυστικό συναπάντημα των νερών
κάτω απ τον πάγο το χαμογέλιο τής θάλασσας τα κλειστά πηγάδια
ψηλαφώντας με τις δικές μου φλέβες τις φλέβες εκείνες πού μου ξεφεύγουν
εκεί πού τελειώνουν τα νερολούλουδα κι αυτός ό άνθρωπος
πού βηματίζει τυφλός πάνω στο χιόνι τής σιωπής.

                                             Georges SEFERIS (1937)

 

La mer en fleurs et les montagnes au décroît de la lune ;

La grande pierre près des figuiers de Barbarie et des asphodèles ;

La cruche qui ne voulait pas tarir à la fin du jour ;

Et le lit clos près des cyprès et tes cheveux

D'or : les étoiles du Cygne et cette étoile, Aldebaran.

J'ai maintenu ma vie, j'ai maintenu ma vie en voyageant

Parmi les arbres jaunes, selon les pentes de la pluie

Sur des versants silencieux, surchargés de feuilles de hêtre.

Pas un seul feu sur les sommets. Le soir tombe.

J'ai maintenu ma vie. Dans ta main gauche, une ligne ;

Une rayure sur ton genou ; peut-être subsistent-elles encore

Sur le sable de l'été passé, peut-être subsistent-elles encore

Là où souffle le vent du Nord tandis qu'autour du lac gelé

J'écoute la voix étrangère.

Les visages que j'aperçois ne me questionnent pas ni la femme

Qui marche, penchée, allaitant son enfant.

Je gravis les montagnes. Vallées enténébrées. La plaine

Enneigée, jusqu'à l'horizon la plaine enneigée. Ils ne questionnent pas

Le temps prisonnier dans les chapelles silencieuses

Ni les mains qui se tendent pour réclamer, ni les chemins.

J'ai maintenu ma vie, en chuchotant dans l'infini silence.

Je ne sais plus parler ni penser. Murmures

Comme le souffle du cyprès, cette nuit-là

Comme la voix humaine de la mer, la nuit, sur les galets,

Comme le souvenir de ta voix disant : « Bonheur ».

Je ferme les yeux, cherchant le lieu secret où les eaux

Se croisent sous la glace, le sourire de la mer et les puits condamnés

À tâtons dans mes propres veines, ces veines qui m'échappent

Là où s'achèvent les nénuphars et cet homme

Qui marche en aveugle sur la neige du silence.

J'ai maintenu ma vie, avec lui, cherchant l'eau qui te frôle,

Lourdes gouttes sur les feuilles vertes, sur ton visage

Dans le jardin désert, gouttes dans le bassin

Stagnant, frappant un cygne mort à l'aile immaculée

Arbres vivants et ton regard arrêté.

Cette route ne finit pas, elle n'a pas de relais, alors que tu cherches

Le souvenir de tes années d'enfance, de ceux qui sont partis,

De ceux qui ont sombré dans le sommeil, dans les tombeaux marins,

Alors que tu veux voir les corps de ceux que tu aimas

S'incliner sous les branches sèches des platanes, là même

Où s'arrêta un rayon de soleil, à vif,

Où un chien sursauta et où ton cœur frémit,

Cette route n'a pas de relais. J'ai maintenu ma vie. La neige

Et l'eau gelée dans les empreintes des chevaux.

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Theotokos

Publié le par Christocentrix


 

 

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Jacques Benoist-Méchin

Publié le par Christocentrix

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Jacques Benoist-Méchin (plus connu pour ses ouvrages historiques et  spécialiste du monde arabo-musulman) a la passion des jardins. Il y cherche moins une retraite que l'étanchement d'une soif secrète, moins un repos qu'un éveil. A l'écart des autres passions de sa vie, il y poursuit l'image du bonheur. Car l'amour des jardins ne doit pas, dit-il, "être confondu avec l'amour de la nature, des sites ou des fleurs. C'est un amour chargé d'une vérité humaine plus profonde, où le ravissement n'est qu'un signe. La paix de ces espaces ombragés a l'intensité d'un poème, la beauté d'une oeuvre d'art. La création de jardins est la manifestation suprême de l'état de loisir, où s'exerce le mieux le besoin d'expression de l'homme. C'est pourquoi, sans doute, toutes les civilisations n'ont pas atteint, en matière de jardins, une égale perfection. Ni les Egyptiens, ni les Grecs,, ni les Romains, ni même les Anglais, dont les "anti-jardins" se contentent de copier la nature, n'ont sû hausser leurs créations au niveau d'oeuvres d'art". Pour Benoist-Méchin, six peuples seulement se sont efforcés d'exprimer leur génie propre dans le domaine des jardins : les Chinois, les Japonais, les Perses, les Arabes, les Toscans et les Français. "Ceux-là nous paraîtront toujours, sinon plus civilisés que les autres, du moins plus conscients de ce que leur civilisation a eu de meilleur".

Voici donc, à travers les siècles et même les millénaires, d'un continent à l'autre, une promenade heureuse au long de ces jardins ornés d'arbres, de fleurs, de jets d'eau, de statues. Mais cette promenade n'est pas sans but : à l'homme conscient d'être mortel elle propose des visions, des métamorphoses, et la lointaine sérénité du Paradis perdu.

édité chez Albin-Michel en 1975. 

 

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                                                                                       jardin de l'Alcazar

 

 japon-kyoto-jardin-zen.jpg                                                                                                 jardin de Kyoto

 

 

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                                                                   Vaux-le Vicomte : la clairière enchantée

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crimes de l'OTAN en Libye

Publié le par Christocentrix

Voici une vidéo de terrain d'un vrai journaliste qui film ce qu'il y a à filmer. Les crimes de cette bande de malfaiteurs sont maintenant clairs. 80 personnes assassinées d'un coup, des femmes et des enfants pour la plupart. Et pendant ce temps, nos élites ploutocrates corrompues continuent de nous bassiner avec ces histoires de démocrassie et de "liberté"...

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Jacques Bainville

Publié le par Christocentrix

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Connu pour sa remarquable biographie de Napoléon et son Histoire de France, constamment rééditées jusqu'à nos jours, Jacques Bainville fut aussi un analyste hors pair de la politique internationale. La diffusion de ses idées et de ses écrits allait bien au-delà de sa famille politique, l'Action française. Bainville considérait que la politique est régie par des lois et qu'elle est toujours l'oeuvre des hommes. De l'expérience de ceux-ci et des grandes permanences de l'histoire, il est possible de déduire le futur et de se prémunir par l'action des dangers qu'il recèle.

Dans un livre prophétique, Les conséquences politiques de la paix, publié en 1919, Bainville annonça tout l'entre-deux-guerres: l'avènement de Hitler, l'Anschluss, l'invasion de la Tchécoslovaquie, le pacte germanosoviétique, l'agression contre la Pologne et la nouvelle guerre européenne qui s'ensuivit. Jacques Bainville ne fut pas écouté. Il mourut en 1936, avant la catastrophe que la France n'avait pas su conjurer.

Christophe Dickès a consacré dix ans d'études à l'oeuvre de Jacques Bainville et plus particulièrement aux aspects de celle-ci touchant à la politique étrangère aux XIXè et XXè siècles. Il présente ici l'homme et sa pensée, dont l'influence demeure toujours grande.

                                                                    ***

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« À monsieur Jacques Bainville, à la Raison anticipatrice dont les événements suivent après coup l'ordre infaillible, effroyable et gracieux »: cet envoi de Marcel Proust, dans l'exemplaire de Sodome et Gomorrhe qu'il lui offre, en 1922, dit assez les qualités de l'historien que Les Conséquences politiques de la paix, en particulier, ont élevé sur le pavois. Spécialiste de la « question allemande », lancinante au lendemain de la Grande Guerre, historien monarchiste proche de Charles Maurras et de Léon Daudet, Jacques Bainville (1879-1936) passe en effet pour « très calé sur les questions de politique extérieure » et à cet égard, ajoute un rapport de la Sûreté générale, il « fait le Parlement ».

Esprit universel et travailleur insatiable, Bainville collabore à nombre de journaux quotidiens, hebdomadaires et mensuels, de L'Action française à La Revue universelle, en passant par Le Capital, Le Petit Parisien, L'Éclair de Montpellier, Le Mercure de France ou La Nation belge. Dans leurs colonnes, il s'attache à soumettre l'événement à une étude complète, méthodique et sereine qui seule peut permettre de démêler l'essentiel et de prévoir les mouvements de l'histoire. Son intelligence, sa culture, ses analyses s'imposent.

Apprécié, reconnu tant par ses pairs que par le grand public, Bainville est aussi romancier - auteur notamment d'Une histoire d'amour -, conteur - La Tasse de Saxe, Jaco et Lori - et voyageur - Les Sept Portes de Thèbes, Tyrrhenus, Quatre Mois en Russie. Ces aspects très largement méconnus de sa personnalité sont ici restitués, grâce à de nombreux textes restés inédits ou jamais réédités, et tous contribuent à redonner à l'analyste, à l'économiste, au chroniqueur, au traducteur, à l'historien, à l'écrivain, dont François Mauriac a pu dire qu'« aucun [...] n'a eu dans sa génération un rôle aussi défini que le sien », sa place en son siècle : assurément l'une des toutes premières.

                                                            

                                                                      ***

 

                                  "La revanche de Kosovo"  (par Jacques Bainville)

 

"Soulevant un instant les lourds soucis de l’heure présente, la méditation doit s’arrêter sur ces champs de bataille de l’Orient où les armes prennent leur revanche, de désastres séculaires. Honte aux esprits obtus et aux imaginations pauvres qui nient que « les vivants soient de plus en plus gouvernés par les morts » ! Honte aux intelligences mesquines pour qui est invisible la chaîne qui relie les générations d’un même peuple ! En pénétrant dans Uskub reconquise, le dernier soldat de l’armée serbe savait qu’il entrait dans la ville qui, voilà six cents ans, était la capitale de ses aïeux. En battant les Turcs au Champs-des-Merles (Kosovo, en langue slave), le plus humble des fantassins de Serbie savait qu’il prenait la revanche d’une bataille perdue par les siens cinq cent vingt-trois ans plus tôt.

C’est ainsi que l’Histoire et le passé règlent la vie du monde moderne.

Seulement, si la nation serbe s’est réveillée après des siècles d’oppression et de sommeil, si elle s’est mise tout entière au service de l’idée de revanche, si le nationalisme est devenu sa règle de vie, il ne faudrait pas se figurer tout de suite que ces choses-là se sont faites toutes seules et par création spontanée. Comme à tous les grands mouvements de même nature qu’enregistrent les annales de l’espèce humaine, il a fallu d’abord les gardiens de la flamme, et puis des excitateurs qui furent des philosophes, des savants, des intellectuels, avant que le constructeur politique, puis le soldat, apportassent les conditions du succès définitif.

Aux nations qui prennent leur revanche, il faut d’abord des esprits nobles et désintéressés, mainteneurs de la tradition, qui ne laissent pas succomber l’idée. Il faut ensuite que des poètes, des écrivains capables de susciter cette élite enthousiaste qui arrache les peuples à leur torpeur, recueillent l’idée conservée dans les sanctuaires et lui rendent la vigueur de la nouveauté et de la jeunesse. Ni l’un ni l’autre de ces deux éléments n’a fait défaut à la Serbie.

Si brave soit-elle, la race serbe eût peut-être oublié qu’elle avait un jour été libre, glorieuse et prospère, et que l’Empire de son tsar Douchan avait été comparé à l’Empire de Charlemagne. Vaincue par le Turc, elle risquait d’être à jamais absorbée par le vainqueur. Sa noblesse n’avait-elle pas donné en grand nombre le signal du ralliement et de l’apostasie en se convertissant à l’Islam pour garder ses biens ? Mais le prêtre, affranchi des intérêts matériels, veillait. Il fut, durant des siècles, le dépositaire du patriotisme et de la foi.

Comme l’a très bien dit un historien enthousiaste, M. Jaffre du Ponteray : « Au temps où les vieux rois serbes couvraient le pays de monastères, ils ne se doutaient guère qu’ils élevaient des refuges aux débris de leur nation et qu’en assurant à leur dépouille mortelle un abri contre le vandalisme des siècles, ils assuraient aussi la survivance de leur race. À côté de la lampe qui devait brûler nuit et jour au-dessus de leurs tombeaux, l’Église serbe a pieusement entretenu le foyer d’où a jailli l’étincelle patriotique : sous son toit, la vie nationale, à l’abri de la tourmente, a pu se sauvegarder proscrite, mais intacte. C’est elle qui, malgré la servitude et l’ignorance obligatoire, a préservé la patrie serbe de la mort politique et morale. »

Alimentée à cette source, la poésie populaire des gouslars empêcha que le souvenir de la patrie pérît au cœur de ce pauvre peuple de paysans et de porchers. Souvent, même, elle le poussa à la révolte contre l’oppresseur. Et voilà qu’un jour, l’idée nationale passe des monastères à l’Université, des bardes rustiques aux philologues et aux historiens. Le patriotisme serbe s’instruit, s’illumine, acquiert une puissance de propagande et de propulsion invincible en devenant principe de pensée et de vie pour les classes éclairées.

Déjà l’érudition, la philologie et l’archéologie avaient été, en Allemagne, à l’origine de la guerre d’indépendance contre Napoléon et devaient conduire un jour la monarchie prussienne à fonder, sur ses victoires, l’unité allemande. Les nationalismes slaves connurent les mêmes débuts et observèrent la même méthode. Leur réveil, selon le mot si juste de Pyphie, l’historien de la littérature slave, fut d’abord une « découverte archéologique ».

Oui, le slavisme n’était, pour commencer, que des doctrines, des livres, une idée. L’idée allemande n’était pas autre chose avec Fichte. Elle se réalisa, elle devint un fait à Waterloo d’abord, à Sadowa et à Sedan ensuite. Le sort réservé à l’idée serbe ne devait pas être différent. L’Allemand Bruckner étudiant le mouvement intellectuel d’où est sorti le nationalisme slave, écrivait avec raison, voilà déjà bien longtemps : « La science qui a servi de pont aux Russes avec les Serbes et les Slovènes, devient un moyen d’accomplir des destinées politiques et nationales. »

Ces destinées, conçues par des savants, des philosophes et des poètes, des rois les accomplissent en ce moment sous nos yeux, au son du canon et à la tête de leurs armées. N’oublions pas et sachons comprendre la leçon du Champ-des-Merles."

                     Jacques BAINVILLE. L’Action française du 31 octobre 1912.

 

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