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Zorba toujours présent

Publié le par Christocentrix

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Abel Bonnard et le Parthenon

Publié le par Christocentrix

... "A la fin, dompté et soumis, j'ai accepté de n'y arriver que par le chemin banal. J'ai suivi les longues rampes qui passent près du théâtre et qui s'élèvent au-dessus de l'Odéon. J'ai gravi le roide escalier. Je suis arrivé aux Propylées, hautains et purs comme un rempart de la beauté. Debout sur l'azur, le marbre chantait.
Faire des pas qu'on ne sent plus. Laisser fondre en soi tout l'accidentel. Se dire que l'entrevue in­signe arrive trop tôt, qu'on n'y était pas assez pré­paré, et sentir avec bonheur que ce regret reste vain, qu'on ne peut plus se soustraire à l'attrait irrésistible. Arriver enfin et contempler à travers des larmes l'immortel sourire.
D'abord je me livre au temple, je jouis de l'immense augmentation de le voir. Sans former aucune pensée distincte, je reçois de lui la substance de mille pensées et, sans agir, la vigueur d'actes sans nombre. Cette force essentielle dont il me comble, je ne sais l'occuper qu'à faire, çà et là, quelques pas que je ne conduis plus et qui ne m'éloignent pas de lui. Je revois en esprit les rui­nes éparses autour de la Méditerranée, le mâle tem­ple de Paestum, ceux que les monts de Sicile tien­nent comme des lyres, Palmyre qui promène, au bord du désert, son immense procession de co­lonnes. Mais ici je suis au centre. Les autres édifices ont penché vers un sentiment, ils ont opté pour l'orgueil ou pour la douceur. Seul le Parthénon n'accepte pas d'être enfermé dans dans une expression particulière. Je ne pouvais essayer de le qualifier, par quelque mot que ce fût, sans qu'il me fallût aussitôt revenir de cette louange excentrique à son impartiale excellence. A peine m'étais-je dit son immortelle vigueur que je m'étonnais de voir com­ment sa grâce dévore sa force. D'abord il me sem­blait avoir formé le carré contre les siècles. Mais à peine l'avais-je vu résister, je le voyais consentir. J'admirais comment, supérieur aux choses, il leur reste aussi sensible, avec quelle condescendance il laisse mourir sur ses bords la douceur de l'heure, et une fraîcheur me descendait alors dans l'esprit, en me souvenant qu'on avait adoré ici, en même temps que la Déesse Poliade, Pandrosos, Déesse de la rosée. Il semble avoir passé en trois pas du pri­mitif à l'essentiel, et en le contemplant, j'aperce­vais encore la figure rudimentaire de la première hutte, à travers l'ordonnance de la demeure suprême. Mais, dès que je m'étais avoué sa simpli­cité, je sentais aussitôt la pointe de tous les raffinements qui gardent à son pur dessin le ren­flement secret de la chair. A peine avais-je affirmé sa nudité et son évidence, il me fallait rendre té­moignage à sa discrétion et à sa pudeur. Dire seu­lement qu'il commande, c'est le faire trop impé­rieux. Dire qu'il persuade, c'est lui prêter un effort qui est au-dessous de lui. En l'appelant seulement sublime, je le jetais trop loin et trop haut, je faisais tort à son exquise mesure. Si je ne signalais que cette modération qui le laisse au milieu de nous, je ne montrais plus la sérénité qui flotte sur ses frontons et, pour dire qu'il est l'ami des hommes, j'oubliais de dire qu'il est celui des étoiles. Comment l'exprimer? Il n'appelle aucun de ceux qui restent en bas, il admet tous ceux qui sont montés jusqu'à sa hauteur. Il n'affecte rien, il préside, il est, il n'a d'autre orgueil et d'autre dédain que celui qui tombe nécessairement de l'oeuvre par­faite.
Tandis que je le contemple, un souvenir me re­vient, celui d'un petit fait qui me paraît si à propos que je le laisse voltiger à travers mon extase abs­traite. Lorsque Athènes tout entière s'occupait à bâtir le temple, un des ouvriers les plus zélés, tomba d'un échafaudage et se fit grand mal. Les médecins ne savaient pas le guérir. Alors Athéna apparut en songe à Périclès et l'instruisit d'un remède qui rétablit cet homme en peu de jours. Que cette histoire est caractéristique! En face, dans l'Italie voisine, je connais vingt petits ta­bleaux de primitifs qui représentent un accident du même genre, la chute d'un maçon, un enfant foulé par un cheval. Aussitôt un saint se précipite du ciel et bouscule l'ordre universel pour secourir son protégé, en étonnant les voisins. La Déesse fut bien plus discrète : elle intervint sans rien trou­bler et son miracle irréprochable éclaire bien sa de­meure; c'est ici le temple des Lois.
Après je ne sais combien de temps, le chef-d'oeuvre m'a permis de détacher mes yeux de lui et d'accorder à ce qui l'entoure des regards que sa beauté enivrait encore. J'ai vu la tribune de l'Erechtéion et l'Erechtéion lui-même. Celui-ci se laisse prendre par l'adjectif. Le Parthénon est au­-dessus des dimensions, la grandeur et la petitesse gisent également à ses pieds, comme deux victimes sacrifiées. De l'Erechtéion, il est permis de dire qu'il est petit, comme l'amant le dit à sa maîtresse, pour le plaisir de mieux l'envelopper et de la choyer tout entière. Il inspire une admiration moins respectueuse et déjà chargée de tendresse. L'encadrement de la porte rappelle à l'esprit la floraison des jardins, les volutes de ses chapiteaux ioniques font penser aux spirales des coquillages. Cette descente de l'admiration s'achève au petit temple de la victoire Aptère, dont la beauté est voluptueuse.
Ainsi ramené vers les choses, j'ai fini par accepter de les voir. Cela commençait par une petite plante qui rampait sur le stylobate du Parthénon, avec une fleur où j'ai reconnu le câprier sauvage, une corolle d'un blanc teinté de mauve et qui osait être la favorite de l'instant, au pied de ces colonnes qui sont les favorites des siècles. Alentour erraient quelques visiteurs, qui me paraissaient touchants à force d'insignifiance. La ville, en bas, se répan­dait au hasard, une voile tachait la mer. C'est tout cela que les Barbares d'aujourd'hui appellent la vie, car ils réservent ce nom à ce qui est sans cesse en train de mourir, à tout ce qui n'atteint pas à la véritable existence. Mais au delà de ces vains dé­tails, le paysage redevenait d'une certitude admi­rable. Le ciel intense et pur où le soleil déclinait n'admettait pas l'erreur ni la fantaisie d'un seul nuage. La masse de l'île d'Égine surgissait dans une poudre violette. L'Hymette revêtait lentement une tunique couleur de rose. On sentait, sous le contour du Pentélique, la fermeté de son échine de marbre. Toutes les choses semblaient vouloir être dignes du temple qui les achevait. Nulle part je n'ai vu un monument aussi étroitement associé que le Parthénon au site auquel il préside. C'est la cons­cience du paysage. Il en ramasse l'harmonie éparse, pour la concentrer dans un ordre sans hasard. Les lignes des montagnes viennent abjurer dans ses frontons ce qu'elles gardaient encore d'errant et d'incertain. Ses colonnes purifient en elles la forme des corps. Que m'importaient les jeunes gens que je voyais en bas jouer et courir, les jeunes filles qui, à cette heure-là, se promenaient dans la ville? Toutes les beautés éphémères, je pouvais à la fois les oublier et les posséder en le regardant : il ré­sume tout, sans rien raconter; à la fois complet et pur, il offre à la raison le butin du monde. C'est pourquoi d'autres monuments peuvent frapper da­vantage, aucun ne satisfait comme lui. Tandis que je le contemplais encore, je voyais ma canne, que j'avais laissée sur ses degrés, et je n'avais point envie de la reprendre, comme si je n'avais pas dû repartir. Alors une petite épigramme, pareille à celles de l'Anthologie, s'est faite en moi toute seule, et je la transcris :
Le voyageur n'offre pas à la Déesse de victime, ni même de fleurs. Mais il lui consacre le bâton qu'il emportait toujours dans ses courses, car ici, pour la première lois, depuis qu'il marche à travers le monde, il s'est senti arrivé".
.......
Abel Bonnard (extrait de "Le Bouquet du Monde" édité en 1938, mais les voyages en Grèce ont été effectués entre 1923 et 1927.)

Abel Bonnard et le Parthenon

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aventures en Indochine

Publié le par Christocentrix

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courir le monde (Abel Bonnard)

Publié le par Christocentrix

courir le monde (Abel Bonnard)

..."Quand on commence à courir le monde, on aime d'abord les paysages les plus dis­tincts, les mieux définis, ceux qui attendent l'étranger pour lui débiter leur éloquente tirade. C'est ensuite qu'on préfère à tous ces arrangements l'espace, plus beau que les choses. Des plaines sans orgueil, des terres pauvres et silencieuses manifestent peut-­être mieux l'âme universelle que ces pay­sages enfermés dans la rigueur de leurs lignes. Une touffe d'herbes frissonne, une pâle fleur s'étonne de contempler l'infini, au loin passent des deuils de pluie, de faibles et divins sourires de lumière. L'âme ne s'en­nuie pas de ces étendues, elle a de quoi les remplir. Où ne poussent pas les plantes utiles, marchent à pas lents les désirs, les regrets, les songes"...

extrait de "Au Maroc" par Abel Bonnard (1927).

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liberté de l'amitié

Publié le par Christocentrix

..."l'amitié naît dans des régions plus libres.... Ce n'est pas le sein d'une femme penchée sur un berceau qui lui donne le jour... Elle sort de l'homme par un acte de suprême liberté, et cette liberté subsiste jusqu'à la fin, sans que jamais la loi de l'homme ou la loi de Dieu en consacre les résolutions. L'amitié vit par elle-même et par elle seule libre dans sa naissance, elle le demeure dans son cours. Son aliment est une convenance immatérielle entre deux âmes, une ressemblance mystérieuse entre l'invisible beauté de l'une et de l'autre, beauté que les sens peuvent apercevoir dans les révélations de la physionomie, mais que l'épanchement d'une confiance qui s'accroît par elle-même manifeste plus sûre­ment encore, jusqu'à ce qu'enfin la lumière se fasse sans ombres et sans limites, et que l'amitié devienne la possession réciproque de deux pensées, de deux vouloirs, de deux vertus, de deux existences libres de se séparer toujours et ne se sépa­rant jamais ».

Lacordaire.

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Océan et Brésil...Abel Bonnard

Publié le par Christocentrix

 

"On ne sait pas ce qu'est l'Océan quand on l'a vu seulement d'un de ces énormes bateaux où la comédie sociale ne s'interrompt pas et du haut desquels on l'aperçoit comme une pelouse au bas d'un grand hôtel. Il faut, pour être vraiment imprégné de lui, le traverser sur un bateau tel que ce beau yacht où je domine à peine la vague et où le branle qu'elle donne au navire impose, pendant des semaines, son rythme à ma vie ; il faut ces heures de rêve et même d'ennui, ce petit nombre de compagnons amicaux, parmi cet équipage de Bretons, qui font leur besogne en silence. Alors le sentiment qu'on a de la mer se renverse. Tandis qu'elle ne parait, du pont des grands paquebots, qu'un espace oiseux qu'on veut traverser au plus vite, pour retrouver les continents où vit l'homme, elle devient, ici, à mesure qu'on se pénètre de son esprit, plus importante que la terre. La terre, sous son harnais de chemins, s'use et vieillit avec notre espèce. L'Océan seul n'a jamais d'histoire : il reste, comme au premier matin., la prairie inculte et fleurie où l'étrave ne sera jamais qu'un soc inutile et la rame une faux vaine. Il attend que notre comédie soit finie, il rattache notre monde à l'univers. Rien n'y gêne et n'y amoindrit la rencontre des forces élémentaires.

On ne peut s'imaginer la majesté inouïe que prend l'arc-en-ciel, quand, au lieu de poser sur un paysage plein de choses éphémères et de détails fortuits, sa courbe essentielle s'appuie seulement à l'éternelle simplicité des vagues. Et lorsque les étoiles montent au-dessus des flots, sans qu'aucun objet s'interpose entre elles et nous, c'est alors que l'apparition monstrueuse de tous ces sphinx frappe vraiment de vertige.

Nous avons éteint les feux pour aller à la voile, ce qui augmente encore notre intimité avec l'Océan. Nous ne lui faisons plus violence, nous vivons en lui, dépendant de son humeur, étreints par le calme, poussés par le courant ou par la brise. Nos conversations mêmes se simplifient, il ne s'agît plus que de savoir si les voiles portent, si le vent adonne ou refuse, mais, sur ce point, notre sensibilité s'affine et il n'est pas de changement de temps qui nous échappe. Nous cherchons l'alizé de Nord-Est, et nous sommes désappointés de ne pas le trouver mieux établi. La mer est terne, le soleil couchant sans aucun luxe, le ciel nocturne obscur et fumeux. Ce matin, cependant, on dirait que le bon vent nous a pris dans son souffle égal et vif. De petits nuages ronds comme des boules de coton restent suspendus dans un azur pâle. Des blancheurs d'écume sont partout jetées sur les vagues, comme des linges sur des buissons. La mer, autour du bateau, est toute éclaboussée de poissons volants. Comme eux seuls animent l'uniformité de cette étendue, l'esprit s'amuse à diversifier le spectacle qu'ils lui donnent. Ils s'envolent par bandes comme des compagnies de perdreaux, ils s'élèvent aux pentes des vagues comme des moineaux qui veulent surmonter la crête d'un toit. Ils criblent au loin la mer comme une salve de balles. Ils s'y piquent et s'y enfoncent comme des aiguilles dans de la soie. Mais bientôt , cette variété illusoire s'évanouit et ce que l'œil contemple avec ennui, ce ne sont plus que des poissons volants, toujours pareils, sur l'océan monotone.

Autrefois, on n'eût pas fait cette traversée sans voir des baleines. Mais l'homme en a tant détruit qu'il est devenu extrêmement rare d'en rencontrer : à peine apercevons-nous quelques souffleurs de petite taille, jetant vers le ciel leur soupir d'écume. Parfois aussi des dorades d'un éclat admirable, bleues et marron comme des poissons d'agate, frémissent et jouent à l'avant du bateau et happent les poissons volants qui retombent. Ce matin, regardant l'étendue que parcourt une faible houle, je remarque au loin d'innombrables gerbes d'écume. Ce sont des dauphins qui viennent vers nous. Trois par trois, comme dans un carrousel, ils tournent plusieurs, fois autour du bateau, puis ils s'éloignent avec une lenteur pompeuse.

Nous approchons du Pot au noir, qui est, comme on sait, la région de l'Equateur, entre les alizés du Nord-Est et ceux du Sud-Est, où règne un calme étouffant. Nous avons rallumé les feux pour la traverser, sans quoi nous y traînerions indéfiniment. Cette nuit, nous roulons dans des ténèbres moites. La mer est phosphorescente. A vrai dire, on ne la voit pas. On n'aperçoit que les écumes étalées autour du bateau, où de molles lueurs vertes palpitent et meurent. Au-dessus de moi brillent aussi des astres confus, et il n'y a, entre ces deux fièvres de la vie, que ma contemplation et mon vertige. " Comme tu vis longtemps ", me disent avec envie les pauvres étoiles du flot ; " comme tu vis peu ", me disent avec dédain les orgueilleuses étincelles du ciel, tandis que je réponds aux unes et aux autres que tout ce qui doit mourir est pareillement éphémère.

Nous sommes entrés dans le Pot au noir. Tout le ciel est morne. De gros nuages chargent l'horizon. Parfois, ils dégainent leurs éclairs et se battent l'un contre l'autre, sans que ces orages aillent jusqu'à rompre le malaise dont on est étreint. Par moments, croulent sur nous des cataractes d'eau chaude. La nuit, de mon lit où j'essaye en vain de dormir, j'entends le retentissement et le ruissellement sur le pont de la douche énorme. Le jour, on voit les gouttes d'eau rebondir sur la mer, et les hautes lames qui fuient, aperçues à travers les hachures de l'averse, ont le profil des dunes de sable dans le désert. Puis on retombe dans la chaleur fade. Comme nous approchons des parages où l'alizé doit reprendre, nous avons, de nouveau, hissé nos voiles. Nous regardons un nuage noir, fixé très haut au-dessus de nous, espérant qu'il nous annonce un grain et du vent. Mais nous nous trompons : il s'agit là d'un de ces nuages inertes d'où aucune pluie ne tombe et que le langage des marins appelle des haut-pendus. Cette image convient admirablement ici. Rien ne résume mieux la mélancolie de cet espace que l'idée qu'un des vagabonds du ciel, enfin las de sa captivité, s'est accroché au plafond de sa prison fastidieuse.

Parfois, cependant, un grain fond sur nous. Alors le noble yacht s'enlève, il fait dix noeuds, douze noeuds à l'heure et ferait davantage si le vent durait. Cette nuit, nous avons ainsi lutté de vitesse avec un paquebot qui ne nous gagnait pas. Nous devions lui offrir un beau spectacle, dressant sur le flot houleux, dans l'obscurité, notre haute façade de voiles.

Nous sortons du Pot au noir. Les étoiles ont changé. On ne voit plus la Polaire, mais, au crépuscule, nous apercevons devant nous les faibles piqûres de lumière qui composent la Croix du Sud. Au-dessus de ces clignotements, rayonnent deux astres superbes, qui sont Alpha et Bêta du Centaure. Une grosse lune émerge des flots et, jetant sur les voiles sa faible dorure, semble y répandre un peu de ce rêve dont elle inonde, à minuit, les façades mortes des palais. Ce soir, je l'ai vue soudain apparaître en face de moi, jaune, proche, énorme, et monter dans le ciel avec sa sinistre majesté de sépulcre, en laissant tomber de grosses gouttes d'or sur les vagues presque noires. Des nuages dont la couleur lugubre avait résisté aux féeries du couchant s'enfuyaient rapidement, comme emplis d'un esprit sombre et menaçant. Rien d'autre ne s'offrait à moi, mais ce que je contemplais était si farouche et si inhumain qu'il me semblait que les grandes forces du monde, ainsi surprises loin des paysages où nous les baignons dans nos rêves, s'avouaient à moi dans leur surdité monstrueuse. Sans que j'intervinsse pour forcer ma sensation, elle montait peu à peu jusqu'à l'horreur de me voir jeté dans un univers où je ne pouvais rattacher à rien le drame solitaire qui me dévore. Puis, sans que je fisse d'efforts pour la réduire, elle redescend d'elle-même jusqu'à cette mélancolie amortie qui n'était, en somme, qu'un ennui paisible. La brise paraissait fraîchir. On avait fait trente noeuds au quart. Un matelot passait devant moi... comme une ombre...."

 

                                                      extrait d' "Océan et Brésil " d'Abel Bonnard.

 

 

                                          

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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Abel Bonnard, Dieu et la religion

Publié le par Christocentrix

 

"Religion nécessaire : d'abord l'homme ne peut monter que vers quelque chose de plus haut que soi; et ensuite l'homme appartient à une patrie mais ne peut s'y abîmer, l'homme appartient à l'humanité mais il s'en dégage. C'est le sublime du christianisme que d'accomplir la personne humaine au-dessus de toutes choses où elle s'est employée. L'homme ne peut s'accomplir qu'en Dieu.

Nous sommes les fils d'une patrie, les hommes d'un siècle, les habitants d'une planète; mais nous sommes quelque chose de supérieur à tout cela. Prompts à rendre à ces choses ce que nous leur devons, nous leur échappons sans le faire exprès par notre seule croissance. Ceci c'est la religion.

Il est impossible d'étudier si peu que ce soit l'Évangile et même la religion catholique sans être frappé de la profondeur des conceptions sur l'homme qui se trouvent dans celui-là et que celle-ci a fidèlement conservées. La récompense des ouvriers de la onzième heure, la préférence donnée aux pécheurs, l'élection libre que Dieu se réserve de faire de ses créatures, l'idée que nos fautes ne sont jamais telles non plus que nous ne puissions en revenir, qu'enfin le vrai sentiment de la valeur de ce que nous faisons nous échappe, tout cela porte la marque de l'esprit le plus aristocratique, le plus profond. On ne décourage pas, bien plus on encourage les modestes vertus et on les assure qu'elles peuvent atteindre, en avançant pas à pas, les buts les plus élevés. Mais on ne leur immole point ce qui les dépasse : on ne leur reconnaît point de droits exclusifs."

 

"Ceux qui n'ont pas voulu d'un Dieu au-dessus d'eux s'en font un autre aussi bas qu'eux-mêmes."

"On ne remplace pas Dieu par quelques majuscules."

         

             (extrait de:  Abel Bonnard,  "Ce monde et moi", Dismas, 1991) 

 

                                                                       ***

                          

                         Abel Bonnard visite Sainte-Sophie de Constantinople...

 

"Aujourd'hui j'ai vu Sainte-Sophie. A peine entré dans le monument, je n'ai plus eu à y faire un pas. Je lui appartenais tout entier. Les autres édifices, quand ils sont d'une aussi vaste étendue, demandent que le visiteur les parcoure, afin de s'emparer successivement de toutes leurs perspectives. Ici l'on est aussitôt sous la domination de l'immense coupole; elle rend tout l'édifice unanime. Quand un monument arrive à cette beauté souveraine, il n'est plus au pouvoir de personne de lui arracher son âme. On a pu faire du Parthénon une église, puis une mosquée, il n'a jamais daigné le savoir. A Sainte-Sophie, l'Islam n'est rien. Il a eu beau pendre à ses parois d'énormes inscriptions, elle témoigne à jamais pour cette somptueuse civilisation byzantine où l'art ne se sépare pas du faste; les chapiteaux sont plus brodés encore que sculptés, les tribunes se creusent comme des grottes enchantées, l'oeil cherche encore les mosaïques sous le badigeon qui les a couvertes. Sainte-Sophie reste à jamais la grande Église, celle qui mettait en présence l'Empereur et Dieu, l'Autocrator et le Pantocrator, et où la hiérarchie des fonctionnaires était si exactement continuée par celle des Dominations et des Trônes qu'on ne devait pas voir exactement où elles s'attachaient l'une à l'autre.

A l'exception de cet édifice, presque tout ce qui représentait Byzance a péri. On la retrouve encore dans une magnifique citerne, dans quelques églises que l'Islam, au lieu de les détruire, s'est contenté d'envahir, et dans les remparts. Il est une de ces églises qui est restée dans mon souvenir. C'est la Kharié-Djami. Elle dépendait d'un couvent et date du temps des Comnène, mais presque toutes les mosaïques dont elle est décorée sont moins anciennes et ne remontent qu'au XIVè siècle. On la trouve tout près des murailles, au bout d'un de ces quartiers qui traînent et se défont dans la solitude. Il était midi quand j'y arrivai. Le vieux muezzin, penché sur le balcon du minaret, distribuait d'une voix cassée son appel aux quatre horizons. Après quoi il redescendit dans la mosquée, où quelques fidèles faisaient leur prière, avec les prosternations prescrites. Cependant, les mosaïques des deux narthex me racontaient l'histoire du Christ et celle de la Vierge. Il y a dans ces scènes un effort de vie qu'on doit remarquer, mais qui ne convient pas à cet art qui est celui des immobilités somptueuses. Quand la mosaïque se rapproche du réel, elle complique les draperies pour leur donner plus de mouvement, casse les gestes pour les animer et cesse de se justifier. J'aime surtout, dans celles de la Kharié-Djami, le sourire général de leur couleur, les unes étant d'un bleu d'outremer et les autres presque roses. Ce qui me plaisait davantage encore, c'était de voir, en même temps, le vieil hodja, dans sa robe d'un vert passé, assis sur l'escalier drapé de rouge de la chaire et prêchant les dévots qui paraissaient l'écouter. Rien n'est plus doux que la rencontre et le voisinage des religions, quand elles déposent leur inimitié. Les cérémonies se reconnaissent, les rites s'enlacent l'un à l'autre. Ce qu'elles gardent encore de différent n'est bon qu'à frapper les esprits superficiels. Au contraire c'est leur parenté et leur unité qu'il faut retenir : elles témoignent que l'humanité est religieuse...."

 

(extrait de : Abel Bonnard, Constantinople, 1923, Le Bouquet du Monde.)

 

                                                                   ***

 

                                      Abel Bonnard visite Saint-Pierre de Rome....

Samedi Saint.

...."Ce matin, il fait un temps glorieux. C'est le Samedi Saint. Rien n'est beau comme la façon dont le front de Rome entre dans l'azur. Un palais prête le bas de sa façade à la vie populaire. Une marchande de fleurs y appuie son éventaire où des jonquilles et des narcisses sont, les uns après les autres, comme le jaune et le blanc de l'oeuf. J'arrive à Saint-Pierre. Dehors, sous Ie portique de l'église, est placé un bassin de cuivre rouge où se dresse un faisceau de branches séches. C'est là qu'on va rallumer le feu. Des chanoines en camail sont assis sur des bancs, tandis qu'un évêque debout, entre deux acolytes, récite des phrases latines. Soudain la flamme indomptable jaillit, elle monte avec un ronflement de colère, comme si elle voulait défendre son propre éclat contre cette immense et calme lumière qui efface tout dans sa paisible splendeur. C'est le feu antique et nouveau, sacré dans tous les cultes du monde. Tandis que la haute flamme gronde, je pense qu'alentour les jardins s'éclairent, que le désert romain est brouillé d'arbres en fleurs, et il me semble qu'elle est au centre de tout ce printemps. Enfin elle s'affaisse et, au même instant, comme dans une subite bouffée d'automne, une multitude de feuilles presque consumées, s'envolant du brasier, remplissent l'air d'un tourbillon d'or. Un prêtre a recueilli le feu et le cortège rentre dans l'église. En tête marche un diacre qui tient une longue hampe dont l'extrémité fleurie supporte trois cierges éteints. Le cortège s'arrête, une voix psalmodie : Ecce lumen Christi et, dans l'immense et froide église, un premier cierge est rallumé : deux fois la même cérémonie recommence et, quand le cortège arrive au maître-autel, il est guidé par trois tremblotements de lumière. Un officiant entonne alors l'Exultet; après quoi il allume l'énorme cierge pascal. Puis les porteurs du feu se dispersent, rapportant la flamme aux autels éteints, et c'est soudain une jolie chose que cette leste et rapide propagation de la vie à travers l'énorme édifice encore endormi. Les autels s'étoilent, les lampes de la confession se réveillent. Il n'y a presque personne et l'on voit d'autant mieux le rite inscrire son dessein dans ces espaces oisifs, sous la protection sereine des grandes voûtes. Maintenant une procession part du maître-autel pour aller bénir les fonts baptismaux. Tous les chanoines ont un petit bouquet à la main, et rien n'est charmant comme cette poussée de la nature païenne qui arrive à se loger dans la liturgie. J'entends le chant des prêtres s'éloigner ou me revenir, selon qu'il se perd dans un vaisseau ou qu'il est renvoyé par une muraille; c'est le propre d'un tel édifice que tout ce qui s'y déroule en fait valoir les proportions et après les avoir présentées aux yeux, il se sert d'une voix qui chante pour les rendre sensibles à l'oreille. Ma sensation reste aérée et pleine d'aisance et j'admire cependant que tant de grandes choses contribuent à la composer. Le printemps extérieur enveloppe la cérémonie et s'y insinue; autour d'elle d'immenses puissances d'art demeurent en réserve et comme en suspens; les rites mêmes qui la constituent portent en eux les restes des plus anciens cultes, mais cela ne fait que rendre plus profonde et plus pacifique l'émotion éprouvée par le spectateur; il perçoit l'unité de l'effort humain; il sent les religions aboutir à la religion"....

 

(extrait de : Abel Bonnard, "Le Bouquet du Monde, Rome, Semaine Sainte".)

 

 

 

 

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Qui es-tu?... Jésus, le témoignage de la foi et l'Histoire...

Publié le par Christocentrix

« En lisant sérieusement l'Evangile, j'ai été extrêmement frappé de ce que j'appellerai la grande puissance prophétique. Je ne parle pas ici du prophète qui découvre ce qui va se passer, mais du prophète qui vous découvre votre vérité. Il est tout à fait clair que lorsqu'on vient dire : " Ces textes ont été élaborés pendant trois cents ans, en réalité, il n'y en a pas à l'origine", il suffit d'être écrivain soi-même pour savoir que ce n'est pas vrai : il y en a un à l'origine, parce qu'il y a le Sermon sur la montagne, et quelque chose, qui est la voix du prophète, absolument évident». (André MALRAUX, interview 25 octobre 1967)

 « Il n'y a qu'une affaire sur laquelle nous sommes sûrs qu'on ne se réconciliera jamais et sur laquelle nous sommes sûrs qu'il y aura une division éternelle : c'est l'affaire Jésus... Je vous défie de trouver jamais dans les siècles des siècles un seul homme qui parle de Jésus en historien. Ils ne nous en parleront jamais qu'en chrétiens ou antichrétiens ».

(Charles PÉGUY, « Dialogue de l'histoire et de l'âme païenne », dans Œuvres en prose, 1909-1914, coll. « La Pléiade », éd. Gallimard, Paris, 1957, pp. 291-292).

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 Singulière cette envie de voir cet homme, et de le voir dans son histoire, à telle heure, en tel lieu, et de lui demander : qui es-tu ? D'autant plus singulière qu'elle exprime une curiosité, disons très profonde et très personnelle, mais que je constate avoir été très répandue et très fréquente. Jésus-Christ a au moins suscité ceci : l'expérience multipliée de cette curiosité ardente. Au point que certains passages de l'Evangile me deviennent parlants, j'ai l'impression d'y entrer de plain pied comme dans une humanité qui m'est proche, et ils se parent pour moi d'une indéniable force de vérité. C'est, par exemple, ce Jean qui se met à suivre Jésus rencontré pour la première fois « Maître, où demeures-tu ? » (Jn 1,38). Ou ce chef des percepteurs de Jéricho qui « cherchait à voir qui était Jésus » (Lc 19,3). Ou ces Grecs venus à Jérusalem pour la Pâque et qui tirent Philippe par la manche : « Nous voudrions voir Jésus » (Jn 12,21). Ou Ponce-Pilate lui-même, dans ce bref instant de pressentiment peu banal où, s'approchant de son prisonnier dont l'attitude et l'affaire le déconcertent, il lui demande : « D'où es-tu ? » (Jn 19,9). Manifestement il y a quelqu'un en face de ces questions ; je sens la densité de sa présence à l'intensité de désir, d'étonnement ou de crainte qu'il y a dans la question. J'éprouve fortement ce qu'exprime A. Malraux. Derrière les bribes qui nous restent du Sermon sur la montagne, il y a manifestement une personnalité unique, réelle, forte.

 Jésus est cet homme, dans l'histoire, au sujet de qui d'innombrables hommes, qui en ont entendu parler, éprouvent une envie spéciale de demander « Qui es-tu ? » Prétendre le savoir sans lui, mieux que lui, je commence à me douter que c'est un peu ridicule ; malgré mon assurance d'homme cultivé du XXIème siècle, pourquoi ma petite idée sur la question s'imposerait-elle davantage que l'opinion des Apôtres ? Et si je veux le savoir de lui, je n'ai qu'une issue : l'apprendre de la bouche de ces Apôtres auxquels il a lui-même confié sa réponse.

Or voici qui m'apparaît très remarquable. Je ne vois pas tellement que Jésus ait gravé pour ses Apôtres sa carte de visite, ni qu'il se soit inquiété de leur dicter et de leur faire apprendre par coeur les termes de son identité. Il l'a plutôt « induite » en eux comme la seule interprétation absolument cohérente de l'événement qu'était sa destinée et dont il les rendait participants. Quand Jean-Baptiste lui fait demander, en clair et avec insistance: « Es-tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? », Jésus ne répond pas : « Je le suis », il pose des actes et il en adresse la nouvelle au Baptiste en lui laissant le soin de tirer lui-même les conclusions (Mt. 11,2-6). Tous les titres, tous les noms du Christ, dont la litanie me paraissait surabondante, floue et désordonnée, je m'avise qu'ils constituent le faisceau de telles conclusions, dont certaines approximatives ou provisoires. Ce ne sont que des significations allumées dans l'intelligence des témoins de Jésus par l'Evénement dont il les irradiait ; des affirmations, inspirées sans doute par l'Esprit Saint, mais qu'aussi ils essayaient d'ajuster avec plus ou moins de bonheur dans leur propre esprit pour exprimer l'impact de l'Evénement tel qu'il fondait sur eux.

Cela devient pour moi un nouvel encouragement pour m'intéresser à Jésus tel qu'il fut. Car les affirmations théologiques sur son compte doivent permettre, par une espèce de déchiffrement à rebours (et peut-être est-ce leur rôle premier pour nous autres?), d'appréhender l'Evénement et, en quelque sorte, d'en refaire l'expérience. Le Jésus de l'histoire ? au fond, il y en aura toujours deux : d'une part, le Jésus de ceux qui ne croient pas en lui, à supposer qu'ils se heurtent à lui ou s'y intéressent ; d'autre part, le Jésus de ceux qui croient en lui. (voir citation de Ch. Péguy).

N'est-ce pas déjà ainsi que ses contemporains se partageaient à son sujet ? et les uns et les autres appartenaient à « l'histoire » ! Ceux qui ne croyaient pas en lui l'ont vu ainsi: « un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs » (Mt. 11,19), « un possédé » (Mc 3,22), « un imposteur » (Mt. 27,63), - c'est évidemment une manière d'interpréter l'histoire. Mais pour ceux qui croient en lui, je tire cette conclusion capitale : c'est le Jésus du témoignage de la foi qui est, en même temps, l'expérience authentique du Jésus de l'histoire.

Assurément, je dois me résigner à ce que cette expérience ne puisse prétendre l'impossible comme, par exemple, retracer une chronologie infaillible des années publiques de Jésus, retrouver le mot à mot de ses discours, préciser ses emplois du temps durant les « années obscures » de Nazareth. Je suis amené à me dire ceci : si les évangélistes n'ont pas cherché à fixer ces choses, ce n'est pas qu'ils voulaient nous les cacher, c'est qu'ils n'estimaient pas qu'elles nous fussent indispensables, nonobstant notre premier sentiment contraire. Pourtant ils ne prétendaient nullement nous livrer une élucubration socio-religieuse de leur cru (les malheureux en eussent été bien incapables !), « d'après » la figure de Jésus de Nazareth ou à l'aide d'une anthologie tendancieuse de ses « morceaux choisis ». C'est l'Evénement lui-même qu'ils proclamaient et livraient. C'est à l'Evénement dans sa réalité qu'ils voulaient nous donner accès : à l'Evénement dans la résistance inexorable qu'il oppose à toute réduction qu'on voudrait en faire à un phénomène déjà observé et facile à classer (Dieu sait si on en a essayé et si on en essaye encore de ces réductions!). Quoi penser, sinon que cet Evénement était d'une nature telle, à leurs yeux, que l'accumulation de détails circonstanciés ne l'eût pas rendu plus présent ni plus intelligible qu'il ne l'était désormais dans le raccourci de leur catéchèse confiée à l'Eglise.

Ainsi voulaient-ils que notre foi soit appuyée sur l'Evénement. Et l'Evénement intégral: depuis la naissance de Jésus jusqu'au don de son Esprit à la Pentecôte. Et non seulement qu'elle y soit appuyée, mais qu'elle ne puisse à aucun moment en faire l'économie et s'en distancer pour se nourrir d'une doctrine et d'un dogme un peu plus dégagés de l'épaisseur historique. Or, pour assurer cela, ces mêmes Apôtres et témoins ne nous offraient d'atteindre l'Evénement qu'à travers la prophétie (c'est-à-dire l'interprétation inspirée par Dieu) qu'ils en faisaient !

Ils pensaient donc que la prophétie seule était capable de transmettre l'Evénement. Pourquoi le pensaient-ils ? Nous autres penserions, dans notre spontanéité irréfléchie, qu'elle risquait plutôt de le déformer ou de le trahir ! La réponse est simple : leur évidence vécue était que la prophétie faisait partie de l'Événement ; qu'elle n'était rien d'autre que l'Evénement pour autant qu'il était langage pour les hommes. Il faut bien nous mettre en tête cette chose essentielle : il n'y a pas eu d'abord un fait divers erratique, sans attache significative avec quoi que ce soit ; un Jésus ni plus ni moins doué qu'un autre, à mille lieues de penser à l'utilisation que feraient de ses improvisations des disciples qu'il aurait groupés sans trop savoir pourquoi ; un événement brut, muet dans son essence, dénué de tout accompagnement interprétatif, et que, par impossible, nous, pourrions aujourd'hui exhumer ; puis, après coup, dans le deuxième temps, par une manoeuvre seconde et habile, il y aurait eu la ressaisie de l'événement par les Apôtres et son rhabillage par l'interprétation théologique. C'est l'événement qui est né prophétique, qui dégageait de lui-même une énorme quantité de sens, qui provoquait à chaque instant l'activité interprétative, qui s'aggravait à chaque pas de l'interprétation tâtonnante qu'il suscitait, et qui consolidait de jour en jour son ancrage dans l'histoire par le moyen apparemment le plus pauvre qui fût : ce que pouvaient en concevoir et en exprimer en un vocabulaire populaire et restreint la poignée des disciples. Rien d'étonnant que saint Jean ait fini par désigner Jésus comme rien d'autre que Parole faite chair ! Aussi, lorsque saint Matthieu met sur les lèvres de Pierre la confession de foi: « Tu es le Fils du Dieu vivant » (Mt. 16,16), il commet peut-être un anachronisme par rapport aux paroles réellement prononcées par Pierre dans la circonstance historique qu'il relate. Mais les mots exacts qu'a prononcés Pierre sous l'interpellation de Jésus, s'ils devenaient un épisode constitutif de l'Evénement, étaient déjà aussi la prophétie cherchant son expression. Au fur et à mesure que l'Evénement s'accomplissait, la prophétie aussi trouvait sa plénitude, et ils demeuraient homogènes l'un à l'autre, inséparables l'un de l'autre. L'Evangile d'après la Pentecôte, qui exprime la plénitude de la prophétie, ne trahit pas l'Evénement lorsqu'il en rapporte les épisodes à la lumière de cette plénitude. Simplement l'Évangile ne peut pas servir à ce pour quoi il n'est pas fait. Il est la prophétie sur l'Evénement Jésus-Christ, il est, par le fait même, la continuation de cet Evénement pour ceux qui lui accordent créance, mais il n'est pas le journal de marche d'un journaliste neutre accrédité auprès des Douze ni l'enregistrement des paroles du Christ sur un magnétophone de campagne.

 

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Historicité de la personne de Jésus-Christ (Christos Yannaras)

Publié le par Christocentrix

Historicité et Sources concernant la personne de Jésus-Christ

 

Contexte historique

En assumant la nature humaine, Dieu intervient dans le temps, Il s'insère dans l'histoire humaine. Jésus-Christ est une personne historique. Il naît à une époque et dans un lieu concrets, d'une mère dont la généalogie s'enracine et se ramifie dans une tribu particulière d'Israël, la lignée royale de David. Ainsi est-il lui-même juif de race, intégré aux conventions sociales du monde hellénisé de l'Empire romain, soumis également aux structures politiques et étatiques de la terre des juifs, occupée par les Romains.

Son nom lui-même est une synthèse des deux langues et des deux traditions qui forment le cadre historique de son époque et qui constitueront la chair historique de l'Église primitive : Jésus est un nom hébraïque; Christ est un mot grec. Le mot Jésus est issu de Iésous, forme hellénisée du nom hébreu Jeshoua qui provient d'une racine verbale signifiant sauver, secourir. De même, le mot Christ (en grec Christos) est un épithète à valeur de substantif provenant du verbe grec chriô (oindre, enduire) et signifiant l'oint, celui qui a reçu l'onction (en grec chrisma), qui a été oint. Dans la tradition juive, l'onction, faite d'huile ordinaire ou parfumée, était le signe visible de la promotion à la dignité de roi ou de prêtre, signe que l'oint était choisi par Dieu pour servir l'unité du peuple ou la relation du peuple avec le Seigneur des puissances. Mais l'oint (Christ) de Dieu par excellence étant le Messie attendu dans les Écritures, le mot Christ avait fini par s'identifier, au plan sémantique, avec le mot Messie. En associant le nom principal - Jésus - au nom de la dignité - Christ -, l'Église souligne la personne historique et interprète l'événement de son incarnation.

L'évangéliste Luc nous fournit le contexte historique de l'apparition de la prédication du Précurseur et parallèlement il décrit le commencement de la vie publique du Christ. Il commence par indiquer l'année courante du règne de l'empereur romain : « l'an quinze du principat de Tibère César. » Ce « jalon » historique pourrait suffire à une indication chronologique très précise. Mais Luc insiste sur sa datation avec la méticulosité d'un historien expérimenté qui prévoit les mises en doute éventuelles de l'historicité de Jésus. Il renforce sa datation en faisant référence aux autorités locales : « Ponce Pilate étant gouverneur de Judée, Hérode tétrarque de Galilée, Philippe son frère tétrarque du pays d'Iturée et de Trachonitide, Lysanias tétrarque d'Abylène. » Il ne se contente pas de mentionner les chefs politiques, mais il fait aussi référence au mandat exercé par les chefs religieux d'Israël : « sous le pontificat d'Anne et Caïphe » (Lc 3,1-2).

La prédilection de Luc pour une datation précise sera justifiée plusieurs siècles plus tard lorsque en Europe, après la « Renaissance », une vague d'athéisme essaiera de prouver le caractère mythique et l'inexistence de la personne du Christ, offrant ainsi une solution facile à l'appréciation, par la « folie » ou par le « scandale », de son hypostase divino-humaine. Des générations successives de chercheurs, aux XIXè et XXè siècles, prendront part à une recherche vaste et multiforme sur la crédibilité historique des Évangiles : datations, références à des personnes, à des personnages officiels de l'époque, à des sites, à des coïncidences d'événements, seront contrôlées par la critique philologique et historique des textes et l'on exigera leur confirmation par les découvertes de l'investigation archéologique. L'apologétique chrétienne invoquera une série de références extra-chrétiennes concernant la personne du Christ et venant confirmer son intervention dans l'histoire Pline le Jeune (vers 112 ap. J.-C.), Tacite (vers 115), Suétone (vers 120), mais aussi des références antérieures, comme le fameux testimonium de Flavius Josèphe (vers 93), la chronique du Samaritain Thallus écrite à Rome (un peu avant ou après l'an 60), la lettre du Syrien Mara Bar Sarapion (datée de l'an 73 ap. J.-C.). Par différentes voies, la recherche scientifique confirme l'historicité de la personne de Jésus-Christ, sans interpréter cependant l'événement que cette personne a incarné.

Sur une seconde « ligne de défense», le rationalisme occidental des deux derniers siècles a mis en avant la «mythification», par la première communauté chrétienne, de la personne historique du Christ. La logique - de cette interprétation n'était pas insignifiante : nous puisons presque la totalité de nos informations sur la personne historique de Jésus-Christ dans les textes écrits à son sujet par la première communauté chrétienne : Évangiles, Actes et Épîtres des Apôtres. Mais toutes ces informations expriment exclusivement l'idéalisation - propre à la prédication - de la personne du Christ, sa conformité aux attentes messianiques, aux aspirations religieuses, aux opportunités missionnaires de la première communauté chrétienne. Il faut donc qu'il existe une différence et une distance entre le «Jésus historique» et le «Christ de la prédication apostolique» gardé par les Évangiles. Pour briser cette distance et rétablir la vérité historique concernant la personne de Jésus, nous devons épurer les textes évangéliques des éléments douteux, signes d'une « idéalisation », et ne conserver que les indications historiquement attestées comme indubitables. Bien entendu, le problème qui se pose alors est : à l'aide de quels critères entreprendrat-on « l'épuration » des textes évangéliques et jusqu'à quelles limites ? La confrontation à cette question pratique avait pour conséquence de faire naître une multitude d'écoles, de tendances et de méthodes d'interprétation, surtout dans le monde protestant; chacune d'elles représentait une mise en doute plus ou moins grande du récit évangélique, allant même parfois jusqu'à une négation intégrale de l'élément « surnaturel »: les miracles et la Résurrection du Christ.

Toute cette problématique est certainement la conséquence d'une certaine conception de la connaissance, qui caractérise spécifiquement l'homme de l'Europe occidentale et, par extension, le type d'homme que façonne le mode de vie occidental. Nous avons évoqué aussi dans les pages précédentes cette exigence de connaissance « positive », cette quête de certitudes que chaque esprit individuel pourrait posséder avec assurance, à l'abri de l'insécurité des mises en doute. Cela présuppose une attitude de vie individualiste, un état d'esprit aspirant à des assurances individuelles, à une autarcie renforcée, cela présuppose également une civilisation « des droits de l'individu », c'est-à-dire un mode de vie aux antipodes du mode d'existence ecclésial. Nous indiquions, il est vrai, dans les pages précédentes que les conclusions auxquelles aboutissaient elles-mêmes les sciences dites « positives » (tant la recherche en physique qu'en histoire et en anthropologie) convergent désormais, aujourd'hui, vers une théorie de la connaissance qui démontre l'impossibilité d'une science « positive » - objective ou définitive. Mais la prétention de l'homme occidental à se rendre maître de la connaissance à un niveau individuel et à épuiser celle-ci dans le cadre de ses capacités cognitives subjectives peut difficilement être contenue par des interventions d'ordre théorique. Cette prétention est, en effet, le fruit d'un état d'esprit et d'un mode de vie généraux. En comparaison avec la réalisation ecclésiale de la vie (qui envisage la vie comme une oeuvre dynamique de dépassement de soi et de communion dans l'amour), il s'agit d'une conception littéralement hérétique de la manière de vivre et d'être vrai.

Il est certain que, dans le cadre même de la théologie occidentale, de nombreux chercheurs ont montré, de façon approfondie et par des arguments rationnels, que les récits évangéliques étaient historiquement crédibles et qu'une séparation entre un « Jésus historique » et un « Christ de la prédication apostolique » était sans fondement. Dans l'état d'esprit de l'homme occidental, cette assurance apologétique de la crédibilité des Évangiles a surtout une utilité pédagogique et peut soutenir les « consciences faibles ». Mais le soutien des « consciences faibles » par l'apologétique a ses limites précises et très restreintes : l'apologétique peut prouver que les récits évangéliques ne sont pas des mythes, mais la narration réelle d'événements certifiés par des témoignages dûment vérifiés. Cependant, elle ne peut pas interpréter les événements des récits évangéliques, en éclairer les causes et la finalité. Aucune apologétique ne peut certifier la divino-humanité du Christ, sa victoire sur la mort et le renouvellement du créé réalisé dans la personne historique de Jésus. Si elle ne se fonde sur la vérité de l'incarnation de Dieu et de la déification de l'homme, la prédication évangélique demeure un moralisme admirable mais, somme toute, utilitaire, et les références aux miracles du Christ ne représentent qu'une « singularité » surnaturelle, inexpliquée quant au fond.


« Source » et « sources »

En contestant radicalement l'« autorité » objectivée du catholicisme romain, le protestantisme a mis en avant la Bible, comme source exclusive de la vérité chrétienne. La Bible contient, de façon objective et définitive, la vérité tout entière de la révélation de Dieu. C'est un texte qui nous rend directement accessible la parole de Dieu comme une donnée objective, sans que nous ayons besoin de révélations complémentaires ni d'intermédiaires dans la foi et la réception de la parole divine.

Face à cette absolutisation de l'autorité de la Bible par le protestantisme, la Contre-Réforme catholique romaine a rétorqué qu'il y a deux sources de la vérité chrétienne : la sainte Écriture et la sainte Tradition. C'est le « collège des évêques » qui exprime et garde la Tradition, mais nécessairement par le biais de son représentant « infaillible », le pape de Rome, défini comme « tête visible de l'Église universelle » (visibile caput totius Ecclesiae). Par la reconnaissance de celui-ci, la Tradition ecclésiale acquiert une autorité authentique. Elle représente l'ensemble des modes de formulation et d'interprétation de la révélation divine : Conciles oecuméniques, pensées des Pères, pratique liturgique, symboles, règles de vie.

Que ce soit l'Écriture seule ou l'Écriture associée à la Tradition, il s'agit toujours de la source ou des sources où l'individu puise « objectivement » la vérité. C'est la marque du besoin d'une autorité objective, le besoin pour l'homme occidental d'être rassuré individuellement par la possession d'une vérité incontestable - même si cette assurance peut se payer par la soumission à des représentations idolâtriques de « l'infaillible » : que ce soit l'autorité de la révélation surnaturelle ou celle de la science, que ce soit l'inspiration divine des textes de l'Écriture ou celle, ensuite, des textes de Marx et de toute autre idéologie, que ce soit « l'infaillibilité » du Vatican ou celle de Moscou et de tout autre « siège ». L'histoire de l'homme occidental s'apparente à une dialectique de soumission et de rébellion, dans laquelle la rébellion signifie chaque fois le choix d'une nouvelle autorité, et donc aussi le choix d'une nouvelle soumission, tandis que le but demeure toujours identique : l'assurance individuelle, l'assurance d'une certitude individuelle à l'égard de la vérité admise.

En plus du sang répandu à l'occasion des « guerres saintes », des « tribunaux de l'Inquisition », des tortures établies comme « méthode d'interrogatoire dans les procès des hérétiques », des fleuves d'encre ont coulé naguère pour certifier l'autorité du Vatican et l'« infaillibilité » du pape. Des contrefaçons criantes de l'histoire ont, pour cela, été mobilisées : l'affirmation que Pierre, prétendu premier évêque de Rome (alors qu'aucune preuve historique ne vient étayer cette assertion), après avoir eu une primauté de pouvoir sur les autres Apôtres, aurait tout naturellement légué ce pouvoir à ses successeurs au trône de Rome; l'affirmation que Constantin le Grand aurait cédé au Pape l'administration de l'État romain occidental par le biais de droits impériaux (la « donation constantinienne »); l'affirmation que de très anciens canons imposeraient le pape comme chef suprême du pouvoir ecclésiastique mais aussi politique (« les dispositions isidoriennes »), que Cyprien de Carthage, dès le IIIème siècle, aurait proclamé la primauté papale et beaucoup d'autres assertions.

Mais les protestants ont également fait couler beaucoup d'encre pour certifier l'inspiration divine de l'Écriture, l'idée que Dieu ne se révèle, directement, que dans le texte biblique. On a soutenu que les auteurs de la Bible avaient été simplement des intermédiaires passifs, n'ayant eu aucune influence ni sur la composition ni même sur le style ou sur la ponctuation des textes, et qu'ils n'avaient fait que prêter leur main en écrivant de façon mécanique ce que l'Esprit Saint leur dictait. Seule une telle vision rationnelle de l'inspiration divine garantissait, en effet, de façon surnaturelle et incontestable, l'infaillibilité de l'autorité des textes et offrait au croyant la certitude qu'il pouvait posséder du même coup la vérité par la lecture de la Bible.Dans un tel climat, la mise en doute scientifique de la crédibilité historique des Ecritures ou du soutien apporté par la Tradition pouvait saper dans son fondement même la « foi », c'est-à-dire la soumission, envers l'autorité. L'homme occidental devait désormais choisir entre l'athéisme et la mutilation de sa raison, ou bien accepter le compromis que représentait une version censurée du récit évangélique, expurgée de tout élément - surnaturel susceptible seulement d'un usage à des fins moralisantes ou même d'une exploitation politique.

La vie et la praxis de l'Église indivise, de même que sa continuation historique dans la théologie et dans la spiritualité des Églises orthodoxes, ne connaissent ni une ni deux sources d'autorité infaillible. Cela ne veut pas dire, pour autant, qu'elles méconnaissent ou sous-estiment la signification et la valeur de l'Écriture sainte et de la Tradition. Mais elles refusent de séparer la vérité de sa réalisation et de son expérience, de la réalisation de la vie « selon la vérité ». Avant toute formulation, la vérité est un fait : la réalisation historique du mode trinitaire de la « vie véritable », c'est le corps du Christ, l'Église. L'événement de vie que constitue l'Église précède aussi bien l'Écriture que la Tradition - de même que l'enseignement du Christ est précédé par son hypostase divino-humaine, et que, sans cette hypostase de vie, la parole évangélique reste une doctrine peut-être admirable mais hors d'état de sauver de la mort le genre humain.

L'Écriture et la Tradition désignent, sans les épuiser, la vérité et la révélation de Dieu aux hommes. Les mots vérité et révélation ne signifient pas, pour l'Église, un « complément » apporté à nos connaissances et inaccessible par nos méthodes cognitives, scientifiques ou autres - ce ne sont pas des «articles de foi» qu'il nous faudrait accepter de façon péremptoire parce qu'ils nous ont été donnés de façon « surnaturelle » et que nul n'ose les contester. Pour l'Église, la vérité et la révélation se rapportent à Dieu, c'est-à-dire à Celui qui se manifeste aux hommes comme la « vie véritable ». Or la vie ne peut se manifester que comme une réalisation existentielle accessible à l'homme et non pas par des notions qui s'efforcent de la circonscrire. La vérité et la révélation de la vie sont, pour l'Église, le mode d'existence de Dieu, mode incarné dans une personne historique, la Personne du Christ, qui rend libre la vie à l'égard de la mort. Le Christ est «le chemin, la vérité et la vie» (Jn 14, 6), et il demeure «le même hier et aujourd'hui» (He 13, 8) en tant que chemin et mode d'existence de son corps, l'Église.

Nous connaissons donc la vérité et la révélation, non pas simplement en lisant l'Écriture sainte et les textes « symboliques » de la Tradition, mais en confirmant ces textes par notre participation au mode d'existence de l'Église, dans la voie du modèle trinitaire de la vie. Nous transformons notre approche individuelle des textes en une communion ecclésiale dans la vérité qu'ils nous annoncent. Il n'y a pas, en dehors de cette communion et de ce mode ecclésial d'existence, de vérité ni de révélation, mais seulement des connaissances religieuses, ni pires, ni meilleures, que d'autres types de connaissances. Pour connaître la parole de l'Écriture sainte, nous devons l'étudier telle qu'elle s'incarne dans le Corps ecclésial du Christ, chez les saints et chez nos pères spirituels qui nous « engendrent » dans la vie de la communion ecclésiale.

La lecture de l'Écriture sainte, effectuée dans l'Église indivise et ensuite orthodoxe, est un acte de culte, c'est-à-dire un acte de communion du corps ecclésial. Nous communions avec la parole des Apôtres qui ont été des « témoins » et des « initiés » à la « manifestation » de Dieu (eux qui ont entendu, vu et touché sa révélation historique), nous communions avec eux en lisant leurs textes, non pas comme de simples relations historiques, mais en recevant leur témoignage comme une attestation de la vie et de l'unité du corps eucharistique. Chaque assemblée eucharistique est également une réelle manifestation de la parole évangélique : c'est la réalisation, selon le modèle de l'unité trinitaire, de la vie des hommes, vivants et défunts, au-delà de la corruption et de la mort. Il s'agit là de la Bonne Nouvelle (Évangile) que nous fêtons chaque fois lors de l'Eucharistie en recevant la lecture de la parole des Apôtres comme une confirmation de notre expérience eucharistique immédiate.

Ainsi, la parole évangélique des Apôtres est-elle une parole-manifestation du Christ, non pas du fait que le Christ la leur aurait dictée à travers une « inspiration divine » de type mécanique, mais parce que les Apôtres ont transcrit leur relation de vie réalisée avec lui, relation de vie qui rassemble également, pour en faire une unité, le corps eucha-ristique. Ils ont transcrit la parole-manifestation de cette relation, à savoir : aussi bien l'indication pédagogique des limites et des présupposés de l'union de Dieu avec l'homme, que les événements « signes » révélant le mode d'existence inauguré par cette union.

Lorsque l'Église vit, dans l'Eucharistie, le miracle de la vie libérée de toute nécessité naturelle, alors les miracles du Christ narrés par le récit évangélique n'apparaissent que comme des expressions partielles et des aspects de ce même miracle. Si le miracle fondamental s'accomplit - si le créé peut exister selon le mode de l'incréé - alors aucun autre miracle n'est impossible :« les limites de la nature sont vaincues », et les limitations et les nécessités qui régissent le créé sont abolies. Alors « les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts se lèvent » (Lc 7, 22). Les narrations évangéliques des miracles du Christ ne sont pas, pour l'Église, des preuves apologétiques qui portent atteinte à la logique et qui exigent la foi en la divino-humanité du Christ. Ce sont des « signes », c'est-à-dire des indices désignant l'événement que vit l'Église lors de chaque « fraction du pain »: la vie est rendue incorruptible et le mortel, immortel, « comme il sied à Dieu ».

Christos Yannaras (extrait de "la foi vivante de l'Eglise", éditions du Cerf, 1989)

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Le Christ et le silence

Publié le par Christocentrix

Pendant trois ans, le Christ a travaillé publiquement, prononcé des paroles extérieures, fait des miracles visibles, mené la lutte pour le royaume de Dieu, dans le monde des hommes et des choses. Pendant les trente ans qui précèdent il a gardé le silence. Et encore faut-il dire que d'importants fragments de sa vie publique ont appartenu à la vie intérieure, puisque les évangiles, qui ne disent pas tout, nous conduisent dans leurs récits, avant d'importants événements, « dans la solitude » ou « sur la montagne », où Jésus priait et prenait ses décisions. Pensons entre autres, à l'élection des apôtres et à l'heure de Gethsémani. On peut dire que l'action extérieure de Jésus est tout enveloppée de silence intérieur. Ce fait établit une loi valant pour la vie de foi en général. Plus la lutte est violente, plus la voix est élevée, plus les oeuvres et organisations sont poussées et voulues, plus il est nécessaire de s'en souvenir.

Le moment viendra où les choses bruyantes se tairont. Tout ce qui est visible, tangible, perceptible, paraîtra devant le tribunal de Dieu. Ce sera la grande transformation qui aura lieu. Le monde extérieur s'imagine facilement qu'il est le monde tout court, que le monde intérieur n'est qu'un faible épiphénomène, voire un refuge pour l'homme incapable de remplir sa tâche principale. Un jour tout sera mis au point. Ce qui se tait aujourd'hui, apparaîtra alors comme fort, ce qui est caché, comme décisif. L'intention sera jugée plus importante que la réalisation; l'être pèsera plus lourd que le paraître ... Mais ce n'est pas encore tout à fait cela. L'intérieur et l'extérieur seront une même chose. L'extérieur sera réel dans la mesure où l'intérieur le justifiera. Ce qui n'est qu'extérieur se désagrégera. N'entrera dans la création nouvelle et éternelle, que ce qui a des racines intérieures et une vérité intérieure.

 

 

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