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J'habiterai en eux

Publié le par Christocentrix

..."Dieu est absolument incompatible avec toute autre chose que lui-même. C'est un feu qui dévore tout ce qui n'est pas lui. Il demeure inaccessible à la chair et au sang. C'est une présomption insupportable pour une créature de vouloir aimer Dieu en lui-même. Pour voir ou pour aimer Dieu, il faut être Dieu déjà, soit par nature, soit par une adoption réelle, qui scelle en notre âme une aptitude à la divinité. Cette participation à la nature divine, c'est la grâce, plus précieuse que l'univers entier. « Moi, le Seigneur, je suis ton Dieu, ton Sauveur. Voici que tu as pris de l'honneur à mes yeux et de la gloire. Moi, je t'ai aimé.... Ne crains pas. Je suis avec toi » . Pour Dieu, il n'y a que Dieu qui compte. Si nous commençons à prendre du prix à ses yeux, c'est que nous sommes de lui. Voilà pourquoi la grâce nous est une nouvelle naissance, introduisant une vie toute neuve. « En vérité, en vérité, je te le dis, affirmait Jésus à Nicodème, nul, s'il ne naît d'en haut, ne peut voir le Royaume de Dieu... Ce qui est né de la chair est chair; ce qui est né de l'Esprit est esprit... Et personne n'est monté au Ciel, si ce n'est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel... ».

Pauvres hommes, tout à coup investis par l'Esprit, enfermés dans une mystérieuse gestation qui les travaille, les répare, les restaure de fond en comble, leur infuse un sang mystique. L'éternité s'écoule en ces âmes et s'y déploie en de vastes régions qu'elles-mêmes ne se connaissaient pas et avec une énergie miraculeuse. Le Royaume de Dieu est encore semblable au levain qu'une diligente ménagère enfouit en trois mesures de farine jusqu'à ce que tout ait fermenté : la grâce divine est un ferment qui accapare toute la pâte et la soulève, pénètre les facultés, les féconde, les exhausse à une vie surnaturelle qui est la vie même de Dieu. Car en ces trois mesures, les Pères reconnaissaient volontiers l'âme humaine, image naturelle de la sainte Trinité.

Image, oui. Mais image naturellement obscure, image encore défigurée par la tare du péché. Miroir vivant, mais plongé dans les ténèbres de l'ignorance. Ah! que se lève le matin éternel et que surgisse dans sa force le soleil de justice! Pour soutenir l'éclat d'une telle splendeur, le misérable miroir créé devra se purifier de toute poussière terrestre : « Il est nécessaire, dit Ruysbroeck, que l'esprit soit toujours semblable à Dieu par le moyen de la grâce et des vertus, ou qu'il en soit dissemblable par le fait du péché mortel. Car si l'homme est fait à la ressemblance de Dieu, cela veut dire qu'il est fait pour sa grâce, puisque la grâce est une lumière déiforme qui nous pénètre de ses rayons et nous rend semblables à Dieu. Sans cette lumière qui nous donne la ressemblance, nous ne pouvons pas nous unir à Dieu surnaturellement. Bien que l'image qui est en nous et l'unité naturelle avec Dieu ne puissent se perdre, si nous perdons la ressemblance divine qui vient par la grâce, nous serons damnés. Ainsi donc, dès que Dieu trouve en nous une disposition à recevoir sa grâce, il est porté par sa gratuite bonté à nous vivifier, à nous rendre semblables à lui... Il imprime en nous son image et ressemblance s'épanchant lui-même avec ses dons. Il nous délivre de nos péchés, nous affranchit et nous rend semblables à lui. Puis sous cette même action divine qui efface nos péchés et nous donne ressemblance et liberté dans la charité, l'esprit s'immerge lui-même en amour de fruition. Alors se fait sans intermédiaire et surnaturellement, une rencontre et union, où réside notre plus haute béatitude ».

L'esprit constitue dans l'univers un ordre original. Il a la faculté, tout en demeurant le même en substance, de devenir autre chose, de s'assimiler à un objet extérieur à lui, d'exister, au-delà de son existence physique, d'une existence autre qui lui fait éprouver comme sienne, s'approprier, une nature différente de lui, sans en violer la diversité. L'esprit devient l'autre en tant qu'autre. Tout est à lui. Il est capable de tout refléter en sa transparence, avec une si totale intensité que sa perfection spécifique d'esprit est d'être identifié absolument à l'objet connu, comme dévoré par lui. Cette assimilation est donc une véritable présence de l'objet au centre de l'intelligence connaissante. Nous disons volontiers d'une chose que nous avons comprise - comprehendere, prise avec nous, chez nous --- je l'ai tout à fait présente à l'esprit. Non plus une juxtaposition de deux natures essentiellement diverses, mais une compénétration mutuelle dans l'ordre propre de l'activité de l'esprit, une intime fusion, l'écoulement de celui qui est connu et aimé en l'esprit de celui qui connaît et qui aime. Le propre de l'esprit étant de pouvoir s'abandonner pour se livrer à autre chose que soi, de pouvoir projeter sa vie dans un autre être en qui il s'épanouit lui-même et dont il adopte le dynamisme et la nature, il réalise ainsi avec son objet une unité spéciale, unité proprement spirituelle, plus grande que l'union de l'âme et du corps, l'identité absolue dans l'ordre intentionnel.

Mais ici le privilège consiste en ce que Dieu, objet de connaissance, est en même temps cause première, racine ontologique du sujet connaissant. Comme tel il existe déjà en l'âme par sa présence d'immensité, créatrice et conservatrice de tout. Mais cette immensité nous rattache à Dieu, bien qu'au plus intime de nous-mêmes, d'une manière seulement extérieure à lui : elle nous fait graviter dans son universelle attraction. Tout ce qui est à nous est d'abord à Dieu : l'immensité de Dieu par rapport à nous n'est rien autre que cette servitude qui nous oblige naturellement à lui et que ce titre de propriété divine sur tout ce que nous sommes. Mais, si grand philosophe que l'on soit, cette présence d'immensité ne nous apprend rien des secrets de la vie divine.

Et Jésus disait : « Je ne vous appelle plus des serviteurs parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai entendu de mon Père ».

Cependant la grâce, si on ne la considère que comme un effet brut et créé, ne nous apporte aucune présence de Dieu autre que l'immensité, consécutive à la causalité. Mais, considérée dans sa tendance essentielle, dans son effort irrésistible, dans sa divine impétuosité, la grâce force les portes d'airain et brise les verrous de fer qui gardaient les secrets de Dieu. Parce qu'elle est pour Dieu, elle débouche joyeusement en Dieu, elle nous installe au sein même de la Trinité : et c'est là son effet propre, cette pénétration jusqu'au centre de Dieu, cette amitié qui introduit l'âme à l'intime de Dieu comme chez elle, cette aptitude à sonder Dieu même qui nous donnent comme nôtres les trois Personnes divines, au point que nous en jouissons parce qu'elles sont à nous et que nous disposons de leur vie. Leur vie est notre vie. Notre fréquentation est avec elles toute entière constituée dans les cieux. Notre âme d'homme est une fontaine d'amour qui jaillit dans le coeur de Dieu. « Or le dernier jour, le plus solennel de la fête, Jésus se tenait debout et il s'écria : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi! Qu'il boive! Celui qui croit en moi, des fleuves d'eau vive s'écouleront de son sein ». Et saint Jean ajoute : « Il a dit cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ».

Tout à l'heure Dieu nous touchait de partout dans un contact dominateur qui, en épuisant notre être, préservait Dieu de nous et l'isolait en sa gloire. Dès que la grâce est infusée, voici que Dieu s'ouvre à nous et qu'il nous fait confidence de lui-même. L'esprit illuminé devine avec émerveillement au fond des eaux profondes de sa vie celui de qui il tient tout, ce toujours présent qu'il ignorait, ce Dieu jusque-là immense et distant qui, non content de lui accorder consistance et action, s'offre encore à lui comme objet de jouissance, comme pain de vie surnaturelle, pour l'assimiler à lui et le faire devenir Dieu même, participant de la nature divine. C'est bien une connaissance et par conséquent avec Dieu un contact et une pénétration d'ordre intentionnel, mais ici l'objet divin n'est plus connu comme séparé, mais comme présent, nouvellement présent en ami au centre de l'âme qu'il vivifie. Car pour qu'on puisse jouir d'un objet, il le faut déjà posséder. Cette connaissance de Dieu comme non distant et comme possédé et la jouissance que nous en propose la grâce, sont donc un nouveau mode de présence divine greffé sur la présence d'immensité. Dieu essentiellement présent mais caché se révèle soudain à nos yeux. Nous pouvons désormais le contempler, ou plutôt le savourer obscurément, discerner au toucher pour ainsi dire les linéaments de sa vivante réalité; et lui-même nous donne la fruition de sa face qui crée. Dieu, disions-nous, est trop grand, trop loin, trop élevé au-dessus des cieux; mais non! Dieu est là! Sa grandeur est une présence qui nous imprègne. Son éloignement est une sublimité qui nous gouverne. Sa prodigieuse élévation est une profondeur d'amour. Et ce Dieu, au centre de l'âme, s'offre à l'expérience amoureuse du croyant. En vérité ce lieu de notre âme est terrible! C'est bien ici la maison de Dieu et la porte du ciel. Certainement le Seigneur habite ce lieu, il y verse sa gloire et nous ne le savions pas.

Quel sens inouï prennent donc les promesses d'Isaïe : « Je te donnerai les trésors cachés et la clef des secrets scellés, pour que tu saches que je suis le Seigneur et que je t'appelle par ton nom ». Et ce mot d'une précision resplendissante : Assimilavi te! Je t'ai assimilé, je te porte en moi, tu vis de ma vie, je suis l'âme de ton âme, je t'ai renouvelé en moi, tu es en moi et de moi, comme un enfant porté par sa mère. « Celui qui était assis sur le trône dit : voici, je fais toutes choses nouvelles. Et il ajoute : crois, car ces paroles sont sûres et véritables. Puis il me dit : c'est fait, je suis l'alpha et l'omega, le commencement et la fin. A celui qui a soif, je donnerai gratuitement de la source de l'eau de la vie. Celui qui vaincra possédera, ces choses : je serai son Dieu et il sera mon fils ».

« Celui qui vaincra possédera ces choses ». C'est sous cet éclairage qu'il faut juger les exigences de la prière et la patience des saints. Quelles qu'elles soient, les tribulations de ce monde sont hors de proportion avec la gloire à venir qui sera révélée en nous et qui vaut bien de soutenir ici-bas un combat spirituel plus brutal que toutes les batailles d'hommes. Ce Royaume de Dieu au-dedans de nous est pour les violents. On peut toujours s'approcher plus près de Dieu « à pas d'amour », pénétrer toujours plus avant le secret de sa face ardente, nous cacher toujours plus profond en sa lumière, comme les cigales dans le soleil.

« Dominus vobiscum! » Dieu renaît en nous de sa vie propre. La parole du prêtre comme celle de l'Ange à la sainte Vierge, est une annonciation en même temps qu'une invite, une assurance de présence mystique mais réelle, comme à Nazareth ce fut la promesse d'une incarnation inouïe et miraculeuse. Le corps mystique du Christ se conçoit aussi par le Fiat de l'amour, et la vertu du Saint-Esprit le couvre de son ombre. « Vous êtes, vous, le temple du Dieu vivant, selon ce que Dieu lui-même a dit : j'habiterai en eux et je marcherai au milieu d'eux et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple... Puisque nous avons de telles promesses, poursuivait l'Apôtre, purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit, et consommons notre sanctification dans la crainte de Dieu ».

Dieu accomplit ses promesses en rendant à l'âme juste d'incessantes visitations. Il y renouvelle l'avènement de sa sublime génération et le riche écoulement de son amour infini. La génération divine, qui se termine à la Personne du Verbe, se termine dans le temps à la mission de ce même Verbe dans une âme en grâce. La procession, qui constitue l'Esprit-Saint dans sa personnalité éternelle, a un terme temporel dans la sanctification des âmes. En sorte qu'une âme en état de grâce connaît Dieu par son Verbe et l'aime par son Esprit. A chaque instant nouveau, Dieu naît en elle et de cette naissance s'écoule le Saint-Esprit avec tous ses dons. L'âme est plongée, submergée dans le fleuve de la vie divine. Elle s'y évade elle-même en une sagesse et un amour qui n'ont plus rien de terrestre : elle habite Dieu, elle en jouit, elle le savoure, elle s'en nourrit avec délices. En cette intimité familiale avec Dieu et parmi ces mystérieux échanges de la vie divine entre les Trois Personnes, l'âme éprouve une étroite union au Verbe incarné, elle se sent obscurément, mais avec réalité, la fille bien-aimée du Père, le temple du Saint-Esprit. Merveilleuse filiation, mystiques épousailles, dédicace totale de l'âme à l'Esprit-Saint, qui exhaussent le chrétien à la vertigineuse altitude de la Trinité.

De telles délices sont essentiellement imperceptibles à une sensibilité naturelle. Elles sont elles-mêmes dans la vie de la foi. Elles peuvent coexister dans le même coeur avec la désolation et l'angoisse. Et qu'ai-je besoin d'un Dieu à ma taille, avec lequel je serais naturellement de plain-pied, un Dieu à mon niveau, aussi infirme que moi? Dieu est pure lumière et c'est précisément pour cela qu'il aveugle nos yeux. « Nous prêchons une sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, que Dieu avant les siècles avait destinée pour notre glorification. Cette sagesse, nul des princes de ce siècle ne l'a connue... Ce sont des choses que l'oeil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et qui ne sont pas montées au coeur de l'homme, des choses que Dieu a préparées pour ceux qui l'aiment. C'est à nous que Dieu les a révélées par son Esprit, car l'Esprit pénètre tout, même les profondeurs de Dieu. Car qui d'entre les hommes connaît ce qui se passe dans l'homme si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui? De même, personne ne connaît ce qui est en Dieu, si ce n'est l'Esprit de Dieu. Pour nous, nous avons reçu, non l'esprit du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin que nous connaissions les choses que Dieu nous a données par sa grâce ». Une telle connaissance, incomplète et obscure, n'est qu'une maigre et provisoire suppléance à la nourriture purement spirituelle qui rassasie les Anges et dont nous avons faim. Cette âme famélique supporte un grand labeur d'amour qui augmente sa faim, tout en lui donnant un appât plus concret du grand banquet de la patrie. Consolation, paix, joie, richesses, beauté, tout ce qui fait naître l'allégresse, apparaissent en Dieu sans mesure, devant les yeux illuminés du coeur croyant. 

Ce goût de Dieu fait désirer la mort, pour voir. « Celui qui ne désire pas mourir n'est pas chrétien », dit Bossuet.

Il faudrait pouvoir mesurer Dieu pour évaluer la perfection d'une âme qui a su disposer en son coeur de telles ascensions. Il convient d'interroger ici le témoignage de ceux qui ont ces expériences. « L'âme, dit Ruysbroeck, est perdue a soi-même en une absence de modes et en une ténèbre où tous les esprits contemplatifs sont engloutis fruitivement, incapables de jamais se retrouver eux-mêmes selon le mode de créatures. C'est dans l'abîme de cette ténèbre où l'esprit aimant est mort à lui-même que commencent la révélation de Dieu et la vie, éternellement... Toute la richesse qui est en Dieu par nature, nous la possédons en lui par amour, et Dieu la possède en nous par le moyen de l'Amour immense qui est l'Esprit-Saint, car en cet amour on goûte tout ce que l'on peut souhaiter ». De même que Dieu n'est ni sagesse, ni vérité, ni bonté, ni ceci, ni cela, mais qu'il identifie absolument toutes perfections en sa simplicité éminente et infiniment souveraine, ainsi le saint n'est ni magnanime, ni humble, ni doux, ni fort, ni juste, ni miséricordieux : il est tout cela mais dans une manière à lui, une manière divine, infiniment libre, imprévue et paradoxale. Toutes les vertus chrétiennes se jouent en son âme et se fondent exquisement en charité... Ce que l'on devine, c'est qu'une telle âme, ainsi absorbée du monde, extasiée au sein même de la Trinité, est possédée par Dieu, au point qu'elle est oublieuse de tout le reste et d'elle-même, plus retranchée de tout l'univers qu'un mort, un cadavre habité par une immense lumière. L'impétuosité de la grâce ressemblerait en elle à une capricieuse impulsivité si elle n'était une obéissance effrénée à l'Esprit, et qui ne peut être jugée par personne. Ezéchiel en eut l'effarante vision : « Chacun de ces êtres allait, face en avant, où les poussait l'Esprit. Et ils ne se retournaient pas en marchant. Leur aspect était comme le feu des charbons ardents. C'était comme l'aspect des lampes. Et il y avait une vision qui circulait au milieu d'eux, une splendeur de feu, et de ce feu sortait la foudre. Et ces êtres allaient et venaient comme la foudre éclatante ».

Il n'est pas inutile de remarquer que cette doctrine est au rebours de tout panthéisme. Dieu n'est pas fabriqué par l'âme qu'il habite. Il n'est pas le résultat d'une religiosité naturelle. Si intelligent, si raffiné, si compréhensif que l'on soit, si favorisé que l'on puisse être des dons de l'esprit et du coeur, si généreuse noblesse que l'on ait, jamais de tels privilèges n'introduiront de droit en la présence et en l'amitié de Dieu, si Dieu ne fait pas la première avance à cette âme, ne lui ouvre pas d'abord le chemin vers lui, en accordant son pardon et sa grâce. En toutes circonstances, c'est lui, Dieu, qui aime le premier et qui donne accès à ses familiarités. A tous les moments, la présence de Dieu dans l'âme garde le caractère d'une rencontre libre de la part de Dieu. Sans injustice à notre égard, Dieu eût pu se clore en sa joie et c'est plutôt de l'effroi qu'on ressentirait de le voir condescendre avec tant d'amour à notre misère. Il n'y a jamais absorption de deux essences en une. Au ciel, l'intelligence béatifiée s'épanouira immédiatement dans le Verbe et l'Esprit-Saint sera le fruit de notre béatitude. La substance de Dieu n'en demeurera pas moins infiniment distincte et séparée de toute créature, entitativement intouchée. Elle sera révélée aux bienheureux sans qu'elle en subisse la plus fugitive vicissitude. Cela est facile à comprendre. Même dans l'ordre sensible, de voir un arbre, cela ne change rien à l'arbre, mais il est très réel qu'on le voit. Les Bienheureux verront Dieu tel qu'il est et cette vision les transformera sans anéantir leur nature : elle la complétera au contraire merveilleusement. Mais ce que Dieu était au commencement, il le demeurera dans les siècles des siècles. Il sera la joie de ses élus, sans que sa béatitude infinie en soit amoindrie ou augmentée. Océan de paix, de lumière et de bonheur, ô radieuse et toujours tranquille Trinité!

Nous connaîtrons Dieu à plein, comme il se connaît. Nous serons semblables à lui. Comme dans la simplicité de son acte, il est identiquement sujet connaissant et objet connu, dans une absolue transparence à lui-même, ainsi il sera à la fois objet de notre vision et lumière qui nous fera voir. Il sera encore, aux racines de notre être, cause totale de notre nature intellectuelle et de son opération. L'image aura fleuri en réalité. Dieu sera tout en tous. Ce doux pays sera rempli de la connaissance du Seigneur comme le fond des mers par les eaux qui le couvrent. L'Église consommera son unité : «deux natures en un seul esprit », et, comme la reine Esther, ayant passé par ordre tous les seuils, elle contemplera le Roi en sa beauté....

                                                                  

                                                                 R.-M. BRUCKBERGER

                                                          (extrait de "Rejoindre Dieu", 1939)

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livre récent : "la presqu'île interdite"... (Mont Athos)

Publié le par Christocentrix

presqu'ile iterditevous pouvez lire une recension de ce livre par J.Cl Larchet sur : Orthodoxie.com.

Alain Durel, « La presqu’île interdite. Initiation au Mont-Athos », Albin Michel, 2010, 241 p.

Il n’était pas nécessaire d’utiliser pour le titre un cliché éculé (l’inaccessibilité du Mont-Athos aux femmes) ni de faire appel à un sous-titre ambigu (afin de laisser entendre qu’il s’agirait d’une introduction générale au Mont-Athos, alors qu’il s’agit d’une initiation personnelle) pour rendre cet ouvrage attractif : le récit vivant, souvent beau et toujours sympathique de trois séjours que l’auteur fit à la Sainte Montagne dans les années 90 (dont une année entière comme novice) suffit à retenir l’attention du lecteur.....suite de l'article :

http://www.orthodoxie.com/2010/05/recension-alain-durel-la-presqu%C3%AEle-interdite-initiation-au-montathos-.html#more

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Plus haut que l'aigle....

Publié le par Christocentrix

 

plus haut que l'aigleNée à Constantine, Noëlle Negroni-Colonna de Leca est retournée dans son pays natal en janvier 2007 à l’occasion du démantèlement du cimetière de Sidi Mérouane, où reposaient encore des Corses partis de Cargèse. L’expérience de ce retour aux sources, d’une grande intensité, a donné naissance à ce roman, plein de souvenirs, mais exempt de nostalgie. Dans la Corse des années 1870, la vie du village est rythmée par la rudesse des travaux des champs. La communauté grecque de l’endroit se voit "offrir" des concessions dans une Algérie conquise depuis peu. De nombreuses familles choisissent de tenter l’aventure coloniale. A travers le destin croisé de deux enfants, l’un parti pour un pays d’accueil plein de promesses, l’autre resté sur son île en rêvant d’un "ailleurs", s’écrit l’histoire vraie, à peine romancée, des ancêtres des Cargésiens d’aujourd’hui qui vivent comme autrefois, regroupés autour de leurs deux églises.

 

-où se procurer le livre : http://www.edilivre.com/doc/5447

 

                                                                                  ***

 

Sur une route en corniche, dans le vent froid, le col relevé, les mains dans les poches j’avance. Il me semble que je rêve, mais un petit caillou que je serre dans ma main me dit que je ne rêve pas, du moins que je ne rêve plus. Cette route en corniche, le gouffre à mes pieds, les chutes d’un fleuve tumultueux, l’horizon immense ont fait partie de mes songes depuis quarante cinq ans. J’avance mettant mes pas dans ceux de mon passé. Mon coeur se soulage d’un poids immense qui l’oppressait et si j’étais seule je crois que je crierais de joie. Je suis revenue où la vie de mes parents m’a fait naître, je suis dans la ville de mon enfance qui est si belle et qui m’a tellement manqué. Le caillou dans ma poche, il vient d’un cimetière où je pensais ne jamais revenir, ce petit bout de pierre c’est toute une partie de mon histoire, c’est l’histoire de mes ancêtres maternels qui sont venus de Corse pour fonder un village, ici, en Algérie. La route en corniche c’est celle qui de Constantine descend vers ce village. Aujourd’hui je sais enfin d’où je viens et pourquoi je suis née ailleurs que chez moi. Mais en fait, où est-ce chez moi ?...

 

-l'article entier ici : http://www.litterature.tv/Livres-Plus-haut-que-l-aigle-744.html

 

 

 

 

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Paroles de Chartreux

Publié le par Christocentrix

chartreux_amour_silence.jpg

 

En 1951, paraissait sous le titre Amour et Silence (éditions du Seuil) un recueil de quelques Sermons capitulaires et une Introduction à la vie intérieure, écrit sous l'anonyme : "un Chartreux". Ce titre existe toujours en format de poche, ("livre de Vie", édit. Seuil). (Une édition de poche "Collection du Laurier" de 1994, sans les "Sermons capitulaires" et ne reprenant que "Introduction à la vie intérieure" est par ailleurs parue sous ce titre...).

 

Dans l'édition (Seuil) la plus récente d'"Amour et Silence" (comme dans celle de 1951), il est mentionné ceci : "le petit livre que voici est écrit par un Chartreux dont le nom ne nous est pas révélé. Il comprend une "Introduction à la vie intérieure" ainsi que dix sermons prononcés entre 1940 et 1943, par l'auteur à l'intention des moines de son abbaye....

 

Dans la présentation d'un autre titre: -coles-du-silence.jpgEcoles de Silence,  par "un Chartreux", (édité en 2001 par les éditions Parole et Silence) il est indiqué ceci : "l'auteur d'Amour et Silence, mort en 1987, donna les sermons qui sont ici présentés (dans Ecoles de Silence) à l'époque où il était vicaire de la Chartreuse de la Valsainte (Suisse), il y a soixante ans....". Il s'agirait donc du même auteur.

 

Après renseignement donné par un lecteur de ce blog, le véritable inspirateur d'"Amour et Silence " est Dom Gérard Ramakaers, maître des novices à la Valsainte. 

Jean-Baptiste Porion a mis par écrit ces conférences (1922-1925) après y être entré en 1921.

 

 

On peut aussi lire les écrits de Dom Augustin Guillerand, d'abord parus de manière anonyme ("un Chartreux") comme il est de règle dans son Ordre) puis sous le nom de Dom Augustin Guillerand. Parus d'abord sous forme d'opuscules anonymes en 1958 et 1959, ils furent ensuite réunis en volumes et furent édités par les Bénédictines de Priscilla à Rome dans les années 60 .

-Une édition (en français) de Au seuil de l'Abime de Dieu, élévations sur l'Evangile de Saint-Jean portant l'imprimatur et l'imprimi potest de 1961 parait sous  le nom d'Augustin Guillerand (éditions Bénédictines de Priscilla, Rome).

-Puis deux volumes réunis sous le titre de "Ecrits Spirituels" parurent en français, en 1966 et 1967, regroupant un traité sur l'oraison - la Prière,  Face à Dieu, et reprenant aussi Au seuil de l'Abîme de Dieu, Elévations sur l'Evangile de Jean, dans le volume 1. Le volume 2 regroupant des Sermons, des Méditations, et Liturgie d'Ame (édit. Benedettine di Priscilla, Roma, 1966/67). Cette édition (Bénédictines de Priscilla) est épuisée et quasiment introuvable.

-Une édition "format de poche" de "Au seuil de l'Abîme de Dieu " (partie du volume paru en  1966), est aussi tirée en 1985 sous le titre "Maître, où demeurez-vous"  - éditions des Ateliers Henry Labat, et diffusée à la Corrérie de la Grande Chartreuse.

-Plus récemment, les éditions "Parole & Silence" ont entrepris la réédition des écrits de Dom Augustin Guillerand : Face à Dieu (1999), Voix Cartusienne - Sermons et Méditations (2001), Vivantes Clartés (2002). Au Seuil de l'abîme de Dieu (2009).

 

Par ailleurs, l'éditeur "Parole et Silence" réédite par ailleurs plusieurs anciens écrits de chartreux, comme ceux de Denys le Chartreux, (Vers la Ressemblance, Chroniques de l'Extase )... Guigues le Chartreux, (L'Echelle du Paradis)... Ludolphe le Chartreux (Au commencement était le Verbe). etc...

Voir enfin sur ce blog l'article sur Dom Augustin Guillerand : http://christocentrix.over-blog.fr/article-24925254.html   

et un extrait sur le Prologue de Jean : http://christocentrix.over-blog.fr/article-24989966.html

 

 

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découverte d'un poète : Claude Fernandez

Publié le par Christocentrix

pour découvrir, entre autres, "la Saga de l'Univers" :  

                                   

http://www.claude-fernandez.com/somgen.htm 

                                                       

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André Fraigneau sur la sexualité

Publié le par Christocentrix

"...  « Dévorer de baisers » était encore une inflation ver­bale. Car les amants ou les maîtresses les plus ardents ne font que mimer une anthropophagie peut-être complète autrefois, aux temps préhistoriques. Donc un monsieur ou une dame naïfs, qui se croient en proie aux « fureurs de l'amour » s'amusent, jouent un jeu comme les enfants jouant à la catastrophe de chemin de fer, à la corrida, etc., c'est-à-dire que sans risque, et par conséquent sans gra­vité, sans sérieux, mais avec toute l'ardeur de l'enfance en récréation ils agissent pour la plus grande satisfaction de leurs glandes. Cela n'enlève rien au plaisir du frotti-­frotta, mais m'empêche à jamais de croire que je prends quelqu'un (homme ou femme), que je suis pris, que je pos­sède (« être possédé » au sens érotique m'étant défendu par ma structure), ne pouvant sans ridicule imaginer que s'avancer de quelques centimètres (et pour un temps bien limité) dans la peau de quelqu'un puisse signifier la possession, l'envahissement, la propriété, etc., autrement que par image, c'est-à-dire par jeu.

Donc, pas de blagues, ou plutôt rien que blague en matière d'érotisme. J'adore la blague, le jeu, mais pour l'amour du Ciel, pas de sérieux, pas d'engagement de vie ou de mort dans un exercice que mieux que personne j'incline à trouver et à déclarer charmant.

 

Mieux que personne. Voici poindre la fatuité commune à tout individu, mâle ou femelle de la catégorie humaine. Il n'est pas de fieffé maladroit qui ne se juge irrésistible ou irrésistiblement sensible à l'amour physique. (Et ceux qui s'en détournent ou en blasphèment sont des hypo­crites ou des déçus, donc les pires avides.) Sans doute, j'ai porté le feu à quelques corps. Qui peut dire qu'il ne l'a jamais fait, fût-ce au sien ? Sans doute, ai-je aidé quelques organismes à s'épanouir et ce furent ces « autres » qui m'en ont sacré le démiurge. (Alors que n'importe qui, au moment critique m'eût remplacé.) L'agaçant pour l'orgueil, c'est qu'il faille être deux pour provoquer l'étin­celle. En art, on est seul. C'est pourquoi jamais l'amour physique ne saurait sans mensonge, satisfaire un artiste valable au degré qu'il atteint en créant une oeuvre. L'ona­niste (dont il n'est pas question de sous-estimer l'inten­sité et la grandeur) ne saurait créer son autrui complé­mentaire avec la puissance effective d'un artiste.

L'art est un jeu, une blague exquise. Mais l'âme s'y engage, comme la voix ou le son des instruments s'englue  dans la cire d'un disque et y laisse sa trace. Je jure qu'aucune âme n'a jamais laissé sur un corps qui se livre et se lave après avoir joui, une trace. Malgré lui, l'artiste a laissé un peu de son âme ou de son esprit dès la moindre de ses créations et ce peu est contrôlable par tous. Quand un homme ou une femme nous déclarent: « L'étreinte de X. m'a laissé une empreinte ineffaçable », demandez à voir. Car en dehors du bla-bla, il n'y a rien. Même pas le hoquet que peut laisser un abus d'alcool ou de nourri­ture. Même pas le sillage d'un parfum.

Cela dit - n'a été dit que pour nous séparer catégori­quement des immoralistes moroses ou de ces entrepre­neurs de destruction qui voudraient remplacer tous les jeux de l'être (comme on dit les jeux de l'orgue) par un seul et nous faire prendre toutes les belles lanternes allu­mées par les millénaires civilisés pour une seule paire de tétons ou une seule paire de couilles. J'ai l'impression que ceux et celles qui inclineraient à cette simplification sensorielle n'en ont pas vu beaucoup (de tétons ou de couilles). J'en ai vu un certain nombre. Je suis content du fonctionnement des miennes (de couilles) et il ne me viendrait pas à l'idée de leur sacrifier une pierre de l'Acropole, une note de musique, un vin de bon cru, un regard au ciel.

D'ailleurs, parmi les plus aveuglés par la chair, qui ose­rait soutenir que les parties d'un corps qui les excitent, les exciteraient sans une certaine idée qu'ils se font à l'avance de leur usage ? Cette imagination, ce n'est déjà plus de l'instinct et c'est déjà un détour artistique. Alors, pourquoi pas l'art où qu'il nous mène, fût-ce à la plus désintéressée des contemplations ?

D'ailleurs méfions-nous. Un « obsédé du nichon ou du déduit », c'est un technicien qui redoute de manquer de moyens en dehors de sa spécialité. Cette peur est tou­jours une carence. Cette carence apparaîtra même dans l'exercice de son activité préférée. Ils peuvent duper ceux ou celles dont les sens acceptent, subissent les propa­gandes. Un organisme sans préjugés enregistrera leur médiocrité de manoeuvres acharnés à une seule besogne.

Et nous voici au chapitre important des ouvriers spé­cialisés. Je sais bien que dans le domaine du sexe, il est difficile de pas être orienté malgré soi. Mais que l'on fasse de cette difficulté une vertu, un choix, que l'on s'enor­gueillisse de n'aimer que le sexe opposé (ou le sien) me gêne comme un aveu d'impuissance, aveu qui ne serait pas modeste, mais absurdement orgueilleux. Si vous n'aimez pas autre chose, n'en dégoûtez pas ceux qui sont capables de prendre leur plaisir partout.

Les gens du peuple, les organismes les plus sains et les plus simples ne s'en embarrassent pas. Mais ils n'en par­lent pas, n'en écrivent pas. N'aiment pas que l'on en parle. Comme les êtres vraiment libres, ils ne revendiquent rien et s'arrangent avec les lois de la société. Ils ont raison. Le caprice des sens s'exerce dans le loisir, au-delà de toute loi.

Pour les autres, qui font les lois ou voudraient en faire, ils veulent surtout que l'on ne jouisse pas plus qu'eux. Les pissotières gênent la gymnastique d'alcôve de ceux qui demandent à leurs femmes les pires complaisances. Le jour où ce genre d'édicule sera mixte, ils en multiplie­ront les exemplaires. Mais les spécialistes qui s'en détour­neront alors seront punis pour n'y plus entrer.

Tant pis d'ailleurs pour ces derniers. Ils n'ont qu'à élargir leur terrain de chasse. Au côté partial si agaçant de la majorité, pourquoi opposer un côté « réservé »? Nous n'y pouvons rien, répondront la plupart. Nous sommes ainsi faits. C'est le même aveu de carence que je signalais pour leurs empêcheurs. Au départ l'homme n'était pas fait pour voler, pour naviguer, pour construire un feu.

On me dira: « Vous rêvez donc d'une partouze générale ? » Pas le moins du monde. Mais alors ne parlez pas d'érotisme. Ne vous vantez pas à longueur de jours de vos prouesses de lit. Sinon, j'ai le droit de vous jauger, de vous regarder des pieds à la tête, de vous estimer à ce cri­tère et de vous accorder, ou non, un satisfecit. Merveil­leuses, innombrables possibilités de l'être humain s'il ne laisse aucune parcelle endormie ! Animal métaphysique (ce qu'il néglige et qui est le plus grave de ses refus) mais animal physique plus ingénieux que le coq trop bref ou le crapaud interminable !

L'homme peut être chêne ou roseau et choisir de l'être. La femme fleur ou fruit par nature c'est une gerbe de roses, un pommier épanoui mais capable de se servir à, son gré de tant de charmes avarement distribués aux autres règnes de la création et condamnés à l'isolement d'une seule espèce. Vous voyez bien que l'imagination fait presque tout dans l'érotisme. Mais alors, travaillons au plus grand développement de nos capacités physiques comme on soutient par des tuteurs, des claies, des espa­liers les branches et les tiges les plus riches en corolles ou en fruits . « Le bonheur, disait Bonaparte, c'est le plus complet développement de nos facultés. » Je parlerai donc, une fois de plus ici, du bonheur. Et de même que j'ai contri­bué dans d'autres livres à le rechercher par l'aventure, le voyage, les climats ou bien par le développement méta­physique, je me limiterai ici aux propriétés amoureuses du corps.

« Espaces sacrés de l'Orient ! » s'exclame Barrès je ne sais plus où. Qu'avec brusquerie l'objet de mon désir d'un soir pourchassé et conquis arrache son dernier linge. J'éprouve la stupeur éblouie de Christophe Colomb décou­vrant une plage imprévisible qui surgit, se déploie et s'élance au-devant de mon vaisseau découragé.

Un tel frémissement est si complexe que j'admets la naissance de tous les fétichismes dont il paraît le résultat. Certains le croiront lié de façon indissoluble au lieu, à l'heure, au sexe, à la catégorie sociale qui ont entouré son irruption comme autant de fées bonnes ou mauvaises. La paresse vient vite aux voluptueux. Et leur « ce que j'aime, c'est que l'on se déshabille dans une chambre d'hôtel borgne ou en plein soleil dans les bois, à minuit ou à midi ; ce qui m'excite c'est que ce soit la bonne de l'auberge, le rôdeur de Pigalle, le compagnon de cordée, la nageuse sur le sable, la vamp sur ses fourrures, etc. », cela ne veut jamais rien signifier d'autre que : « J'ai eu cet éclair de chair, une fois, et je suis trop paresseux pour découvrir une autre Amérique. ». Un maniaque : c'est quelqu'un qui croit parce qu'il a gagné sur un numéro que la fortune est fidèle à ce numéro seul et même qu'elle est fidèle tout court.

Le merveilleux n'est pas là. Le merveilleux, c'est que l'apparition d'un certain espace de peau provoque l'éblouissement et l'intérêt direct de notre sexe. Nous nous occuperons plus tard des éblouissements habillés..."

André Fraigneau (1935) extrait de "Papiers oubliés dans l'habit". Carnets, 1922-1949.

 

 

 

 

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de la Parole aux textes

Publié le par Christocentrix

Jésus n'a pas écrit : il a transmis un message oral.
Les textes qui définissent le Christianisme ont été rédigés par des hommes, d'où la liberté qu'ils offrent de les analyser et de s'en distancier pour mieux avancer dans sa spiritualité. Mais quels sont-ils?
Toutes les grandes religions se réfèrent à des textes qu'elles tiennent pour fondamentaux. Le christianisme ne fait pas exception. Ce trait commun autorise à parler de religions du Livre pour les trois religions qui procèdent d'Abraham. Judaïsme et christianisme ont en commun la Bible et, dans le dernier demi-siècle, sous l'impulsion du renouveau biblique, les confessions chrétiennes ont pris une conscience plus vive de leur enracinement hébraïque. Elles y ajoutent le Nouveau Testament.
L'Islam voit dans le Coran le livre qui achève la révélation que Judaïsme et Christianisme auraient commencé à dévoiler. Là s'arrête la parenté, la relation avec ces textes fondamentaux n'étant pas identique pour les religions.
Les Églises chrétiennes ne se satisfont pas de leur définition de religions du Livre : elles préfèrent celle de religion de la Parole. C'est qu'elles n'ont pas la même idée de leur origine et ces divergences sont de grande conséquence sur leur relation aux textes. Pour les musulmans, le Coran a été dicté à Mohammed. Cette origine commande une lecture littérale, impossible de prendre quelque distance pour l'interpréter. La vision est différente pour les textes fondamentaux du Christianisme : les Évangiles n'ont pas été écrits sous la dictée de Dieu lui-même ou de quelque créature archangélique, mais par des hommes qui, quelques années après les événements, ont transcrit les souvenirs que les premiers disciples gardaient de leur existence partagée avec Jésus et de ses enseignements ; d'où les différences entre leurs récits. Ces textes n'inspirent pas moins de révérence, mais la distanciation ouvre un espace au travail de l'intelligence sur le texte et sa signification qui a permis le développement des sciences religieuses et dissuadent d'entreprendre une lecture purement fondamentaliste.

Dès les origines, les communautés chrétiennes ont associé la lecture de ces textes à leur pratique et c'est la fonction de l'Église, sous la conduite de l'Esprit par le ministère de ses docteurs, d'éclairer leur sens : les interprétations successives constituent la tradition qui se transmet de génération en génération.
C'est dans le Catholicisme romain et les Patriarcats d'Orient que l'association a été la plus étroite entre Écriture et Tradition.

Les Églises de la Réforme ont voulu réduire le poids de la tradition : sola scriptura fut leur mot d'ordre. Ceux qui s'appellent aujourd'hui les évangélistes entendent revenir à une lecture littérale qui récuse toute intervention extérieure par des autorités compétentes et fait confiance à la conscience personnelle, éclairée par l'Esprit, pour pénétrer le sens de ces textes.


Les religions produisent des textes. Elles ne cessent d'en concevoir qu'elles proposent à la dévotion des fidèles ou à leur intelligence. Entre tous ces textes, comment donc déterminer ceux qui doivent être tenus pour fondamentaux?

Pour le christianisme, la question concerne en premier lieu ceux qui évoquent ses origines : fondamentaux, parce qu'attestant sa fondation. Elle est d'autant plus essentielle que le christianisme est la plus historique des religions, celle qui entretient la relation la plus étroite avec l'histoire, en se référant à des événements dont l'historicité est matière de foi. Être chrétien, c'est croire que Dieu est entré dans l'histoire de l'humanité en se faisant homme. C'est croire aussi que Jésus est ressuscité. Les deux grands mystères de l'Incarnation et de la Rédemption ont été des événements historiques. D'où l'importance du choix des textes qui concernent les origines. Ils n'ont pas tous été retenus. L'Église a dressé une liste des Évangiles dits canoniques, jugés dignes de foi, et écarté les autres réputés apocryphes, ce qui ne voulait pas dire que ce fussent des faux, mais qu'ils n'offraient pas de suffisantes garanties sur les circonstances de leur rédaction ou les conditions de leur transmission pour concourir à l'instruction du peuple chrétien.

De ces textes, les Églises chrétiennes font quotidiennement mémoire, suivant la recommandation de leur fondateur. Les cérémonies du culte font une grande place à la proclamation des textes fondateurs. La prédication s'attache à commenter ces textes.

La nomenclature des textes réputés fondamentaux du christianisme n'est pas close avec ceux de la première génération qui traitent des commencements. Non pas que le christianisme considère que la révélation comporterait des aspects qui n'auraient pas été dévoilés d'emblée : aucune religion n'est plus réfractaire à l'idée d'une révélation distillée ou réservée à des initiés. L'essentiel a été annoncé par Jésus. Mais la tradition chrétienne est aussi trop consciente du décalage irréductible entre la réalité de Dieu et sa formulation par le langage humain pour ne pas laisser ouvert un champ à la recherche de nouvelles expressions. Ainsi, pour la définition de la foi, le credo de Nicée est un texte fondamental que les fidèles continuent de réciter dix-sept siècles après son adoption. Les écrits des Pères de l'Église d'Orient et d'Occident font aussi partie des fondamentaux. La notion de Pères de l'Église inclut un millénaire de la vie du christianisme, jusqu'à saint Bernard de Clairvaux et le renouveau patristique du dernier demi-siècle a remis à l'honneur ces grands textes dont la collection «Sources chrétiennes» (« Sources chrétiennes » a été créée en 1942 par les futurs archevêques de Lubac et Daniélou. C'est aujourd'hui une unité de recherche rattachée au CNRS ) a publié plus de cinq cents volumes.


Pour les Églises de la Réforme, les confessions de foi élaborées au XVIè siècle sont aussi des textes fondamentaux. L'une de ces Églises, celle qui procède de Luther, ne se dénomme-t-elle pas par la référence à la Confession dite d'Augsbourg?
Et pour l'Église de Rome, les grands textes du Magistère sont aussi des fondamentaux.


Ces textes ne sont pas restés lettre morte : on s'y réfère régulièrement, on s'en inspire. À force d'avoir été récités, médités, ils font partie du patrimoine de l'Europe. Que de citations de la Bible passées dans le domaine commun sans qu'on se souvienne toujours de leur provenance! Que de versets évangéliques devenus proverbiaux! Ces textes ne sont pas seulement fondamentaux pour les Églises et leurs fidèles : ils le sont aussi pour notre civilisation qu'ils ont contribué à fonder. Les mieux connaître, c'est aussi mieux nous connaître nous-mêmes.


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évolution du paganisme antique (VIIè au Ier siècle av. J.C)

Publié le par Christocentrix

A partir des VIIème et VIème siècles avant notre ère chrétienne, en Grèce, le culte commence à évoluer de façon très sensible. En marge du renouveau de la religion civique que l'on enregistre au lendemain des guerres médiques, le culte de Dionysos, encouragé à des fins démagogiques par les tyrans, prend une ampleur considérable. C'est également à la même époque que se développent les « mystères », qui vont commencer à répandre dans la péninsule grecque les germes de l'universalisme religieux : doctrine de rachat, promesses de salut, égalitarisme, notions d'âme et d'immortalité individuelles. Ces cultes touchent une foule bigarrée où se mêlent des hommes et des femmes de toutes les classes et, bientôt, de tous les pays. Liés à de véritables confréries ecclésiastiques (Corybantes, Courètes, Dactyles, Telchines, Cabires, etc.), ils semblent tirer leur origine - l'hypothèse est controversée - d'anciennes cérémonies initiatiques réservées aux adolescents. Beaucoup proviennent du monde oriental : mystères de Cybèle et d'Attis, de source phrygienne, d'Iris et d'Osiris, de source égyptienne, d'Adonis et de Mithra. Les mystères de Déméter, déesse de la fertilité et de la « terre féconde », étroitement associée à Perséphone et que les Romains assimileront à Cérès, seront célébrés dans le très renommé sanctuaire d'Eleusis. Au mont Ida, les mystères se relient aux mythes relatifs à l' « enfance crétoise » de Zeus.

Parallèlement, les sectateurs d'Orphée, qui soutiennent les tyrans contre l'ancienne aristocratie hellénique, trouvent une audience grandissante. L'orphisme, mouvement philosophico religieux qui inspirera aussi la gnose pythagoricienne, apparut au VIème siècle avant notre ère. Il fait une large part au culte de Dionysos-Zagreus. C'est une religion de salut, dont on attribut la création à un prêtre d'Apollon originaire de Thrace, Orphée. Son originalité est d'ajouter à l'idée d'immortalité bienheureuse déjà présente dans les mystères, celles d'une rédemption finale liée à un jugement concernant les actions commises durant l'existence. L'orphisme connut un grand succès à Athènes, mais se réfugia dans la superstition populaire après les guerres médiques : Platon raille ses adeptes au livre II de sa République. Parallèlement aussi, on voit se développer le culte de l'Hermes Trismégiste et divers autres courants à caractère ésotérique (auquel viendra s'ajouter l'alchimie hellénistique).

Viennent ensuite les philosophes. Platon fonde son école au début du IVè siècle avant notre ère. Aristote crée la sienne un - 335 : c'est le Lycée. En - 306, on voit apparaître la doctrine du Jardin, fondée par Epicure, qui se fonde sur l'atomisme : tout dans le monde consiste en une combinaison d'atomes, qui se font et se défont incessamment ; les dieux existent, mais ils ne se préoccupent pas du sort des hommes, le rôle de ces derniers se borne, dans un univers incertain, à rechercher le bonheur en éteignant en eux les passions, en supprimant le désir et en fuyant toute responsabilité. L'épicurisme débouche ainsi sur l'ascèse négative. (Ce sont ses adversaires qui, bien à tort, en feront une doctrine exaltant les plaisirs terrestres.)

Le stoïcisme ou école du Portique (du grec stoa, portique,) apparaît à peu près au même moment. Fondé par Zénon vers - 300, puis développé par Cléanthe et par Chrysippe sur une base syncrétique, il deviendra la doctrine caractéristique de l'Empire romain. C'est un mouvement de pensée extrêmement imposant. Louis Gernet et André Boulanger remarquent à son propos : « Nul système philosophique n'a jamais fait une part plus grande aux problèmes religieux. On peut dire que toute la conception stoïcienne de l'univers, de la nature et des destinées de l'homme dépend de sa théologie, que son idéal de sagesse, que sa morale pratique, aussi bien individuelle que sociale, ont un fondement théologique. » (Le Génie grec dans la religion, Albin Michel, 1970.)

La doctrine de Zénon est une sorte de panthéisme moniste. Les stoïciens considèrent qu'il existe un ordre du monde, qui prouve l'existence de Dieu. Mais cette divinité, loin d'être transcendante comme dans la métaphysique chrétienne, est immanente au monde. Dieu est l'« âme du monde ». Le cosmos est un « vivant plein de sagesse », que l'on peut appréhender par le moyen de la raison. C'est en faisant usage de la raison, et en pratiquant la sagesse, que l'homme réalise son identité avec le divin. Epictète lance à Dieu ces mots : « Je partage la même raison. Je suis ton égal !»(II, 16, 42.) Il ne s'agit donc nullement de justifier un « arrière-monde ». Toute eschatologie est étrangère à la pensée stoïcienne. C'est en ce monde que l'homme doit réaliser son idéal, qui conditionne son accession au bonheur. La sagesse et la vertu consistent à vivre selon sa nature, selon l'ordre harmonieux de l'univers. Etant donné qu'il comprend la totalité des êtres, le cosmos est en effet absolument parfait : rien n'existe en dehors de lui. Par suite, la loi morale la plus haute est celle qui assigne à l'homme la tâche de contempler le monde et de vivre en accord avec lui.

Dans le stoïcisme, la divinité est symboliquement représentée par le feu. Dieu, principe actif qui meut toutes choses, est à la fois la Nature, la Providence, la Destinée, la Loi générale du monde. Cette conception, assez abstraite, fait néanmoins une large part à la foi populaire : beaucoup de stoïciens admettent la représentation anthropomorphique des dieux ; en outre, en dehors du principe harmonieux représenté par Dieu, ils admettent l'existence d'une foule d'autres esprits jouant un rôle, bon ou mauvais, dans l'existence quotidienne. Face aux dieux et aux déesses du paganisme classique, les philosophes stoïciens se bornent à en donner des interprétations symboliques, allégoriques, voire historicisantes. Ils expliquent, par exemple, que Zeus est une représentation du principe éternel par lequel toutes choses existent et deviennent, et font des autres dieux des attributs particuliers de ce principe. De même, ils ne récusent pas la divination, mais s'efforcent plutôt de la dégager de la superstition populaire et de la rattacher à des sciences ou des pseudo-sciences comme l'analogisme et l'astrologie.

L'homme tel que le conçoivent les stoïciens est un. Il est impensable de séparer son corps, son âme et son esprit. L'homme est un composé dont seule la mort prononce la dissolution. L'âme possède un caractère divin, mais elle n'est pas pour autant immortelle. Plus exactement, l'immortalité n'est le lot que des meilleurs : Chrysippe limite la survie des âmes à celles des sages. S'ajoute à cela une croyance en un Eternel Retour. Le stoïcien Némésius déclare : « Toutes choses seront restaurées éternellement» (De natura hominis).

Polémiquant avec les épicuriens, les auteurs stoïciens montrent que l'existence d'une fatalité n'est pas un fait qui prive l'homme de toute liberté. Le De fato de Cicéron et le Traité du destin d'Alexandre d'Aphrodise nous donnent un aperçu de leur argumentation. Les stoïciens distinguent, en particulier, les « causes antécédentes », sur lesquelles nous ne pouvons rien, et les « causes immanentes », principales,, qui ne dépendent que de nous. « Les choses qui dépendent de nous, dit Epictète, sont libres par leur nature, rien ne peut ni les arrêter, ni leur faire obstacle » (Pensées). En fait, dans le stoïcisme, la liberté équivaut à la découverte du caractère invulnérable de l'âme. Le destin gouverne le monde, explique Sénèque, mais la liberté intérieure de l'homme n'est jamais atteinte par l'adversité dont la Fortune est éventuellement responsable. L'homme a toujours la possibilité de déterminer le sens de ses actions. C'est pourquoi la valeur des hommes se révèle surtout dans les épreuves qu'ils traversent. Enfin, s'ouvrant - dans un second temps --aux nécessités de la vie collective, le stoïcisme déclare que le sage, s'il a, certes, le devoir d'assurer sa propre perfection, ne doit pas pour autant tomber dans le détachement qui caractérise l'épicurisme : la notion même de devoir conduit à prendre conscience des exigences sociales et de l'utilité de l'action.

Après la mort de la religion populaire classique, le stoïcisme a probablement constitué l'alternative la plus élaborée que la pensée antique ait sécrétée face à la montée des métaphysiques orientales. En raison peut-être de son élévation, il ne parvint cependant jamais à s'implanter en profondeur et resta cantonné dans les élites. II fut donc incapable de résister aux poussées successives des cultes orientaux, des cultes à mystères et du christianisme. A l'époque impériale, il aboutit à une philosophie purement romaine, avec Sénèque (suicidé sur l'ordre de Néron), Epictète et Marc-Aurèle.

A partir du IIIème siècle, on constate à Rome divers faits historiques où l'intérêt individuel commence à prendre nettement le pas sur la fides et la pietas. C'est aussi à ce moment-là que se répand toute une littérature d'influence grecque ou imitée des lettres grecques. Le doute se généralise avec l'oeuvre d'Ennius (239-169), un Messapien de la région de Tarente, installé à Rome après la seconde guerre punique, dont les Annales exposent l'idée que les dieux et les déesses ne sont que d'anciens rois ou princesses que les peuples ont divinisés. En -186, éclate le célèbre scandale des Bacchanales, rapporté par Tite-Live, qui amène le Sénat à réprimer durement le culte de Dionysos. A la fin du IIème siècle, l'habitude se généralise soit de donner aux jeunes gens des précepteurs d'origine grecque, soit de les envoyer en Grèce pour y achever leurs études. La nobilitas romaine se trouve ainsi rapidement imprégnée de l'esprit hellénique. Au Ier siècle, avec Lucrèce et Cicéron, la philosophie grecque envahit complètement la pensée latine.

Alain de Benoist (extrait d'un chapitre de l'ouvrage intitulé "l'Europe païenne", collectif sous la direction de Marc de Smedt, Seghers, 1980). De Benoist signe ce texte, extrait des chapitres consacrés au domaine grec et romain du paganisme)

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Révolution de la Croix

Publié le par Christocentrix

Les quatre premiers siècles de notre ère sont l'histoire d'une révolution. Si l'on entend par ce mot, non pas l'incident politique de l'insurrection ou du coup d'état qui donne le pouvoir à un clan mais le renouvellement des bases mêmes de la société, la transformation de la conception du monde, il n'est pas d'événement qu'on puisse plus légitimement appeler révolution , que celui qui, en moins de trois cents ans, livra l'Empire de Rome aux mains des Chrétiens. En l'année 30, quand, sur une butte chauve, aux portes de Jérusalem, son fondateur mourait, crucifié entre deux bandits, comme elle était peu de chose, l'Eglise, cette entité promise à un si étonnant avenir ! Six ou sept générations plus tard, en 315, elle pèse d'un tel poids dans les destinées de Rome, que Constantin juge nécessaire de la mettre dans son jeu, et le siècle ne sera pas achevé que Théodose aura définitivement consacré son triomphe, en faisant du Christianisme l'épine dorsale, le garant et le salut de son Etat.

Admire-t-on assez la rapidité de ce succès, et que nulle opposition, nulle résistance n'aient réussi à la freiner ? Contre la Révolution de la Croix, les pouvoirs de l'ordre établi, de plus en plus lucidement, useront de la persuasion et de la violence. Polémistes et bourreaux tenteront, chacun à sa manière, d'y mettre obstacle. Rien n'y fera. Le sang des martyrs, selon le mot célèbre de Tertullien, sera « semence de chrétiens», et les arguments de Celse, les astuces théologiques du syncrétisme, n'auront aucune efficacité contre l'irrésistible force qui poussera l'Evangile vers son triomphe définitif.

La révolution de la Croix est un fait d'Histoire. C'est même une des plus grandes réalités de l'Histoire, une de celles qu'on discerne aux soubassements de la civilisation occidentale. On ne peut rien comprendre au développement ultérieur de nos moeurs, de nos lois, de notre littérature, de notre art, si l'on ne mesure pas l'importance exceptionnelle du fait, cette promotion d'un « homme nouveau » prévue par le génie de saint Paul, l'avènement d'une conception de la vie radicalement différente de celle de l'Antiquité.

Cette Révolution, comment et pourquoi a-t-elle réussi ? Toute réflexion sur le phénomène historique qu'on nomme « révolution » amène à conclure qu'une révolution ne peut réussir que si trois éléments se trouvent en conjonction : l'existence historique d'une situation révolutionnaire, l'apparition d'une doctrine révolutionnaire, la réunion d'un personnel révolutionnaire. Aucun de ces éléments ne suffit à lui seul ; la conjonction de deux d'entre eux ne suffit même pas. Le Christianisme, quand il est apparu dans l'Histoire, a bénéficié de la conjonction de ces trois éléments. La situation du monde antique était en substance, révolutionnaire, et allait le devenir de plus en plus, rongé par l'anarchie, sclérosé par l'étatisme et le fonctionnarisme, vidé de substance par la crise financière ; une société gangrenée par les vices, la dénatalité, le divorce ; une conscience collective de plus en plus désaffectée de sa foi ancienne, et tâtonnant à la recherche de certitudes nouvelles, dans un fouillis de religions orientales et de superstitions. Tout cela constituait un terrain extraordinairement favorable pour l'implantation d'une doctrine à la fois ferme et humaine, répondant aussi bien aux angoisses métaphysiques qu'aux attentes de la conscience sociale. Authentiquement révolutionnaire, cette doctrine reposait sur des bases qui n'avaient rien de commun avec celles du monde antique ; qu'il s'agît de morale sexuelle, de vie familiale ou de questions en apparence insoluble, comme celle de l'esclavage, elle apportait des réponses logiques basées sur une conception supérieure de l'homme.

Et enfin, - et surtout, peut-être, - le christianisme a eu, à son service, un personnel révolutionnaire d'une valeur incontestable. Un révolutionnaire, qu'est-ce donc, sinon à la fois un homme qui se dévoue corps et âme à une cause, se montre prêt à tout lui sacrifier, même sa vie, et aussi un homme tout entier tourné vers l'avenir, mettant toutes ses énergies au service du monde qu'il veut faire naître ? Or, durant douze générations, de saint Paul à saint Augustin, le christianisme a possédé, sans interruption, des milliers d'hommes et de femmes répondant à cette double définition.

Ce que l'audace entreprenante des Apôtres avait commencé, lors des premiers ensemencements, l'héroïsme et l'esprit de sacrifice des martyrs l'a continué, tandis que la sagesse constructive des Pères de l'Eglise asseyait les principes sur leurs bases concrètes et préparait la relève future des institutions. C'est à la conjonction de ces trois données, répétons-le, que le christianisme a dû d'être une révolution qui a réussi.

La question qui se pose alors et qu'aucun chrétien ne peut se poser à soi-même sans en éprouver de l'angoisse est celle-ci : Pourquoi, ce qui a été, il y a encore seize siècles, une force agissante, si déterminante, nous paraît-elle aujourd'hui moins efficace ? Pourquoi la Révolution de la Croix, dont le mot d'ordre était celui du Christ : Soyez transformés ! n'a-t-elle pas transformé le monde aussi totalement que nous le voudrions ?

A quoi l'on peut d'abord répondre que, dans une large mesure, cette transformation a été opérée. Si l'on songe à des problèmes comme celui de l'esclavage, de la condition de la femme, de la liberté, de la justice, c'est bien sous l'influence directe de l'Evangile que la société moderne les considère et leur propose théoriquement, même quand elle ne le met pas en pratique, des solutions. Le christianisme est tellement mêlé aux moelles mêmes de notre société qu'on est tenté de ne pas reconnaître sa présence : les jugements qu'on porte contre lui ne seraient pas tels s'ils ne s'élaboraient pas dans des consciences formées par lui.

Mais cela dit, il reste que l'objection est valable. Un retour aux sources, ici encore, en fait comprendre le poids. Cette Révolution de la Croix dont nous venons de marquer que, historiquement, elle a été une révolution authentique, on ne saurait pas l'assimiler aux autres, à toutes celles qu'ont connues les siècles. « On n'arrive à rien sans ce puissant levier qu'est la haine ! » s'écriait Proudhon ; les révolutions politiques, même quand leurs militants témoignent de hautes vertus, n'en ont pas moins comme plus secrets mobiles, l'envie et la revendication. La Révolution de la Croix est la seule qui ait posé pour principes ces données paradoxales : « Aimez vos ennemis ! Pardonnez les offenses ! Renoncez-vous ! Ne poursuivez pas les biens de ce monde ! Soyez humbles et doux !» Et l'étonnant, l'admirable, le véritable mystère de l'Histoire, est que cela ait réussi.

Il suffit de rappeler cette vérité élémentaire pour répondre à l'interrogation douloureuse que nous formulons, et aussi pour sentir en soi une lourde responsabilité. Nicolas Berdiaeff, le grand philosophe russe, à qui la pensée française doit beaucoup, a écrit quelque jour qu'il ne fallait pas confondre « la dignité du christianisme et l'indignité des chrétiens ». C'est parce que nous ne sommes pas assez fidèles aux principes qui ont fait jadis triompher la Révolution de la Croix, parce que nous n'aimons pas assez, parce que nous ne savons plus assez ce qu'est l'esprit de sacrifice, parce que nous avons trahi la loi de la charité du Christ que le christianisme n'a pas gardé, ou n'a pas encore retrouvé l'efficacité de sa jeunesse. Et là encore, n'entendons-nous pas une leçon de l'Histoire? ne constatons-nous pas que c'est le destin de toutes les révolutions de s'affadir, de se détèriorer ? la vraie leçon qui se dégage de l'histoire des origines chrétiennes, c'est celle de la révolution permanente : contre les forces de violence et de haine, la Révolution de la Croix est toujours à recommencer.

Et comme disait un prêtre orthodoxe russe : " il n'y a que des hommes bornés pour s'imaginer que le christianisme est achevé, qu'il s'est complètement constitué au IVème siècle selon les uns, au XIIIème siècle ou à un autre moment selon les autres. En réalité, le christianisme n'a fait que ses premiers pas, des pas timides dans l'histoire du genre humain. Bien des paroles du Christ nous demeurent encore incompréhensibles. Alors que la flèche de l'Evangile a pour cible l'éternité, nous sommes encore des néandertaliens de l'esprit et de la morale. L'histoire du christianisme ne fait que commencer. Tout ce qui a été fait dans le passé, tout ce que nous appellons maintenant l'histoire du christianisme, n'est que la somme des tentatives - les unes manquées, les autres malhabiles - de le réaliser."

 

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pourquoi Rome a péri (Daniel-Rops)

Publié le par Christocentrix

"Lorsque l'on considère l'ensemble des quatre premiers siècles de notre ère, en Occident, un spectacle s'offre à nos yeux, singulièrement émouvant : celui de la marche à l'abîme, de l'écroulement inéluctable d'une des plus solides formations politiques que l'Histoire ait jamais connues : le monde romain. Au début de notre ère, lorsque Tibère règne, succédant à Auguste, lorsque Jésus meurt sur la Croix, l'Imperium romanum donne une impression de puissance et de stabilité que très peu de gouvernements humains ont pu se targuer d'égaler. « L'immense majesté de la paix romaine », que louait Pline l'Ancien, l'organisation politique et économique de l'univers, la ferme hiérarchie des classes sociales, le loyalisme érigé en doctrine religieuse, tels sont les éléments d'une autorité qui semble indiscutable et promise à la durée. Or, moins de quatre cents ans plus tard, tout se sera écroulé. Les bases de l'édifice auront été si disloquées que le choc des invasions barbares leur sera funeste. Avec une rapidité stupéfiante, l'Empire s'effondrera à jamais.

A quoi attribuer ce processus fatal ? Un certain nombre de causes l'ont déterminé, qui s'ajoutent et se superposent pour pousser Rome vers son déclin, et plusieurs sont si étonnamment analogues à celles que nous pouvons voir de nos jours à l'oeuvre, qu'un rapide relevé ne peut pas manquer d'intérêt.

La plus profonde raison des décadences tient toujours dans ce que l'on pourrait appeler : la perte par une société du sens originel de la vie. Rome, cité paysanne, groupement d'hommes rudes, fermes aux mancherons de la charrue comme à la poignée du glaive, a conquis toute la Méditerranée et spécialement le vénérable Orient. Du coup, sa civilisation a cessé de lui appartenir. « La Grèce conquise a conquis son farouche vainqueur. » La langue usuelle de tout l'Empire est le grec. L'explication du monde, l'élite la demande à Platon, à Aristote, aux stoïques, le peuple aux divinités orientales d'Asie ou d'Afrique. La vieille foi romaine est à peu près morte. La weltanschauung de l'Empire se cherche et ne se trouve pas.

Ce phénomène d'élargissement a entraîné une crise morale d'une gravité exceptionnelle. Entendons-nous : cela ne veut pas dire qu'il ne demeure pas, jusque dans les temps les plus débauchés du Bas-Empire, des exemples de hautes vertus ; il serait aussi absurde de juger toute la société romaine sur les récits d'Apulée ou de Pétrone que la France contemporaine sur les témoignages de Proust ou de Bourdet. Mais, substantiellement, intimement, la société romaine est atteinte et la fissure ira en s'élargissant. L'extension de l'Empire aux limites de l'Occident entraînant un affinement des valeurs de civilisations, a disloqué les bases mêmes de la morale. Le Romain ne peut plus être l'honnête et fidèle brute des premiers temps républicains. Entre la haute civilisation et les principes stricts de la morale, il y a peut-être contradiction nécessaire : ce fut le cas de Rome certainement.

Deux grands faits déterminent surtout cette crise : l'afflux de l'or et l'afflux des esclaves. Les grandes conquêtes ont jeté dans l'économie des masses prodigieuses de métal précieux : de l'ordre de 50 à 60 milliards de nos francs à la fois. Il en est résulté une augmentation vertigineuse de la monnaie en circulation qui favorise surtout les grands possédants mais dont les plus humbles citoyens tirent le bénéfice. Comme, parallèlement, l'arrivée d'esclaves par centaines de mille (à Rome, un tiers de la population est servile, à Alexandrie, les deux tiers !) a dévalorisé le travail libre, il se constitue une immense plèbe de chômeurs virtuels, secourus et nourris par l'Etat, et qui, peu à peu, est gangrenée par tous les vices où la paresse a coutume de mener les hommes.

Il y a plus grave encore : les mêmes causes portent également atteinte aux sources de la vie. La société romaine subit de plus en plus une crise de dénatalité terrible. La mère des Gracques avait eu douze enfants ; sous l'Empire, une famille qui en a trois se cite en exemple. L'orbitas, c'est-à-dire la situation du célibataire sans enfant n'a-t-elle pas tous les avantages ? Les clients vous entourent et vous flattent dans l'espoir de l'héritage, et l'esclavage fournit à votre guise des compagnes de lit bien plus dociles que des épouses. La société romaine s'étiole peu à peu et se trahit.

Y a-t-il moyen de porter remède à ces processus de mort ? Les gouvernants y songent. Auguste promulgue des lois contre le divorce et l'immoralité ; on essaie de limiter les dépenses somptuaires. Mais qui prend au sérieux ces mesures de l'Empereur ? Pas sa propre famille; pas lui-même... Vers 200, inaugurant son consulat, Dion Cassius trouvera 3.000 affaires d'adultères inscrites au rôle rien que pour la ville de Rome ; autant dire qu'on n'en poursuivait aucune ! Quant à la paresse, comment l'Etat lutterait-il contre elle, alors qu'il s'en sert ? Il est bien plus commode de nourrir les paresseux et de les distraire que de réorganiser l'économie sur d'autres bases. La préfecture de l'Annone, chargée du ravitaillement, finira par nourrir gratis environ neuf sur dix des Romains de la Ville !

A ces causes profondes de décadence, d'autres s'ajoutent sur un plan plus strictement politique et social. La société romaine sent vaguement, dès le premier siècle, une menace dans son sein ; elle y réagit par une sorte de durcissement, de raidissement qui fait penser aux tentatives de hiérarchisation étatique des totalitarismes. On constitue les sénateurs - c'est-à-dire les plus riches - en noblesse héréditaire ; puis les chevaliers, un peu moins riches mais encore fastueux. La société se fait ainsi rigide, cloisonnée. Le renouvellement des élites, qui est indispensable à toute formation, devient, de ce fait, impossible. On croit avoir doté la société d'une armature imbrisable : en fait, on n'a fait que lui mettre quelques ferrures comme à un vieux mur lézardé.

Enfin, selon la même idée, l'étatisme progresse. Ce qui, aux derniers temps de la République et surtout au début de l'Empire, a rendu le système romain très efficace, c'est sa souplesse. En laissant fonctionner l'Imperium selon un régime quasi fédéraliste, où chaque cité jouit d'une large autonomie, où l'Urbs n'intervient que de haut, on a évité à la masse les contre-coups des révolutions de palais et des erreurs du pouvoir central. Mais plus l'Empire vieillit, plus il devient centralisateur, oppressif, bureaucratique, exploiteur et tâtillon. Un fonctionnarisme géant et une fiscalité monstre seront les plaies du Bas-Empire : il viendra un temps où l'on préférera les Barbares aux exactions et aux inerties de l'Etat-Moloch.

Ce dont Rome a péri, c'est de l'ensemble de toutes ces erreurs qui, toutes, se résument en un mot : la trahison de la personne humaine, la méconnaissance croissante de ses nécessités et de ses lois.
Et tandis que le monde païen s'effrite sous ces forces qu'il a lui-même constituées contre lui, une réalité historique se dresse en face de lui, minuscule d'abord, mais rapidement grandissante et que la violence ni la persécution ne pourront freiner dans ses progrès : le christianisme. C'est par lui que les vertus humaines retrouveront leurs bases, que le travail sera redécouvert dans un sens libérateur, que la morale sexuelle et familiale sera restaurée dans ses principes, bien plus profondément et totalement que par les décrets de César ! C'est lui aussi qui, par son universalisme et son égalitarisme, permettra à la société de se refaire des tissus nouveaux, comme c'est lui qui, en face de l'étatisme revendiquera les droits de la personne, comme c'est lui encore qui proposera à l'esprit une nouvelle conception du monde. Aussi bien, lorsque le monde romain se sera écroulé à jamais, c'est la société née du Christ et de l'Évangile qui le relaiera et reprendra son flambeau."....


                                      DANIEL-ROPS (Chants pour les abîmes, 1949) 

 

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