Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

un nouveau souffle (Chesterton)

Publié le par Christocentrix

 "L'importance historique de saint François tient à ce que sa vie coïncide avec cette période charnière, si je puis dire, qui marque la fin du temps de l'expiation. Les hommes de ces temps-là étaient sans doute grossiers et illettrés et fort ignorants -sauf dans l'art de faire la guerre à des païens beaucoup plus barbares qu'eux-mêmes - mais ils étaient sains. Ils étaient en somme des enfants et d'ailleurs les premiers et rudimentaires balbutiements de leurs arts ont la saine gaîté des enfants. Il nous faut voir l'Europe de ces hommes morcelée le plus souvent en petits gouvernements locaux ; gouvernements féodaux dans la mesure où ils étaient une survivance des durs combats contre les barbares ; gouvernements monastiques et teintés d'un caractère plutôt amical et paternel dans la mesure où ils gardaient un reflet de la Rome impériale dont la légende vivait encore.

L'Italie faisait exception qui avait conservé quelque chose de plus typique de l'esprit antique le plus élevé : la république. L'Italie était une mosaïque de petits états à l'idéal démocratique prononcé et peuplés souvent de vrais citoyens. Mais la paix romaine ne garantissait plus la protection des cités. En raison des guerres féodales il avait fallu fortifier chacune de ces villes dont tous les citoyens étaient soldats. La cité qui va nous retenir maintenant occupait, parmi les collines boisées de l'Ombrie, une position escarpée et impressionnante. Et son nom était Assise. Le mot d'ordre qui fut l'évangile de ce temps devait jaillir de la grande porte ouverte dans les hautes murailles : « Le temps de vos combats est achevé, vos fautes sont pardonnées. » C'était de tout cela, du rempart féodal, de la liberté et du souvenir des lois romaines que devait naître au commencement du treizième siècle, immense et presque universelle, la puissante civilisation qui marque l'apogée du Moyen-Age.

Il serait exagéré d'attribuer cette réussite à un seul homme, fut-il le plus fécond et le plus original des génies du treizième siècle. Ses principes moraux fondamentaux, fraternité et loyauté, n'avaient jamais été complètement effacés car la chrétienté n'avait jamais cessé d'être chrétienne. Les grands axiomes, en ce qui regardait la justice ou la pitié notamment, figuraient dans les rustiques annales des moines du haut Moyen-Age comme dans les recueils de maximes rigides de Byzance décadente. Et dès les onzième et douzième siècles une poussée morale plus généreuse avait vu le jour. Il n'en est pas moins rigoureusement vrai que l'austérité ancienne pesait sur les premiers essais de renouveau. C'était l'aube naissante, mais c'était l'aube indécise et grise. Deux ou trois exemples suffiront à rendre évident ce qui distingue les premières réformes de la réforme franciscaine.

Le monachisme, certes, était d'institution beaucoup plus antique puisqu'à vrai dire il est aussi vieux que le christianisme. La vie de perfection a toujours comporté les trois grands voeux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance. Le mode de vie monastique, qui n'était pas du monde, avait depuis toujours civilisé le monde. Les moines n'avaient jamais cessé d'apprendre au peuple à labourer et à semer, à lire et à écrire. Au point qu'on pourrait dire que ce que le peuple savait, il le tenait des moines. Il n'en est pas moins vrai que les moines, hommes compétents et expérimentés, étaient rigoureux - encore qu'ils aient généralement fait profiter les autres de leur compétence et de leur expérience et eux-mêmes de leur rigueur. Il est vrai aussi que le premier essor monastique avait pris forme depuis si longtemps que, sans doute, il avait eu le temps de se déformer. Cependant, au moment dont je parle, il conservait quelque chose d'inflexible. Venons-en maintenant aux exemples annoncés.

L'éclatement de l'ancien moule social sera le premier. L'esclavage tendait à disparaître : non seulement parce que l'esclave devenait serf et donc pratiquement libre quant à sa ferme et à sa famille, mais aussi parce que beaucoup de seigneurs affranchissaient en même temps serfs et esclaves. Ils le faisaient sur la demande des prêtres, mais surtout en esprit de pénitence. En un sens, il est vrai, un pays catholique ne peut qu'être imprégné de l'esprit de pénitence. Mais je parle pour l'instant de cette pénitence très austère qui expiait les excès païens. Il y avait autour de ces affranchissements quelque chose de l'atmosphère qui entoure le lit d'un mourant ; au reste beaucoup d'entre eux portaient en fait la marque du repentir in articulo mortis. Un athée honnête, avec qui je conversais naguère, affirmait que les hommes furent réduits en esclavage par la peur de l'enfer. Sur quoi je lui répliquai que sa thèse aurait eu l'avantage indiscutable d'être historiquement fondée, s'il avait affirmé que les hommes avaient été libérés de l'esclavage par la peur de l'enfer.

La profonde réforme de la discipline ecclésiastique entreprise par saint Grégoire VII sera le second. Ce fut réellement une réforme. Ses motifs étaient des plus nobles et il en résulta beaucoup de bien. Le pape fit la chasse à la corruption financière du clergé et à toute simonie ; il rappela le clergé séculier à une vie plus grave et plus mortifiante. Mais le fait même que le trait principal de cette réforme fut de rendre universelle l'obligation du célibat laissera à beaucoup le sentiment que sa noblesse réelle manque de feu.

Mon troisième exemple est sans doute le plus percutant. Il s'agit d'une guerre. Héroïque et même sainte aux yeux de bon nombre d'entre nous, cette guerre n'en a pas moins entraîné les impitoyables et terribles conséquences de la guerre. Ce n'est pas ici le lieu de rappeler ce que furent véritablement les Croisades. Tout le monde sait qu'aux heures les plus sombres du haut Moyen-Age, ce qu'on peut appeler une hérésie avait surgi des déserts d'Arabie. Devenue une nouvelle religion, militaire et nomade, elle invoquait Mahom. Beaucoup d'hérésies, de l'islam au monisme, partagent sa caractéristique essentielle qui est de procurer une simplification saine, selon les hérétiques, malsaine selon les catholiques, de la religion. Aux yeux de ces derniers cette sorte de simplification confine à la caricature et détruit l'ample équilibre du catholicisme. Quoiqu'il en soit, l'islam se présentait objectivement comme un danger militaire pour la chrétienté et la chrétienté, en essayant de reconquérir les Lieux Saints, le frappait au coeur. Godefroy de Bouillon et les premiers chrétiens qui attaquèrent Jérusalem furent des héros -ou il n'y en a point en ce monde. Mais ils furent les héros d'une tragédie.

J'espère avoir réussi à faire sentir à travers ces exemples ce qu'était l'esprit commun des tentatives de renouveau antérieures à saint François, et ce qu'elles avaient conservé de l'esprit de pénitence expiatrice précédent. Il y a dans ces mouvements de réforme quelque chose de froidement vivifiant, comme le vent qui s'engouffre entre les montagnes. Ce souffle austère et pur, cher aux poètes, c'est réellement l'esprit de ce temps, car c'est le souffle d'un monde enfin purifié.

Quiconque est sensible aux atmosphères sentira que celle de la société évoquée ici, encore rude et souvent brutale, est saine et limpide. Ses impuretés mêmes sont limpides, ayant perdu toute perversité. Ses cruautés mêmes sont saines, ayant perdu tout sadisme. Le blasphème ou l'insulte provoquent une réaction très simple d'horreur ou de fureur. Dans cette lumière grise qui se lève, commence à fleurir la beauté, fraîche, fragile et surprenante. L'amour qui renaît alors n'a plus rien de commun avec ce qui fut connu sous le nom d'amour platonique, mais il est toujours connu sous le nom d'amour chevaleresque. Les fleurs et les étoiles ont recouvré leur première innocence. Le feu et l'eau sont devenus dignes d'être le frère et la soeur d'un saint. L'expiation du paganisme est enfin achevée.

L'eau a été lavée et le feu purifié comme par le feu. L'eau n'est plus cette eau qui engloutissait les esclaves jetés en patures aux murènes. Le feu n'est plus ce feu qui dévorait les enfants offerts à Moloch. Les fleurs n'ont plus le parfum des guirlandes cueillies au jardin de Priape. Les étoiles ne sont plus ces astres froids, signes glacés de dieux lointains. Il n'y a plus que des créatures comme nouvellement créées et qui attendent un nom nouveau de quelqu'un qui doit venir. Ce que le monde portait de signes sinistres a disparu. La terre et l'univers tout entier attendent d'être réconciliés avec l'homme car ils sont prêts à l'être. Et l'homme, ayant arraché de son âme le dernier souvenir du culte qu'il lui rendait, peut revenir à la nature.

Sur la petite colline qui domine la cité, un homme se détache soudain, silencieux dans la clarté qui monte. C'est l'aube et la fin d'une longue nuit, austère nuit de vigile, mais qu'avaient visitée les étoiles. Il se tient debout les mains levées tel qu'il figure en maints tableaux. Autour de lui, c'est un jaillissement d'oiseaux et derrière lui, c'est le lever du jour."

                                                              

                                       extrait de Saint François d'Assise par Chesterton

 

Voir les commentaires

la chair et le sang (Chesterton)

Publié le par Christocentrix

"...Redisons-le : la fin du haut Moyen-Age fut autre chose qu'un simple réveil et bien autre chose que l'affranchissement d'un esclavage obscurantiste. Ce fut bien une fin - et une fin au sens exact du mot - mais dans un tout autre ordre d'idée. Ce fut la fin d'une pénitence, d'une expiation si l'on veut, et de ce moment, cette purgation spirituelle étant consommée, certaines maladies spirituelles furent définitivement exorcisées. Des siècles de mortification en étaient venus à bout, car seule la mortification avait ce pouvoir. Le christianisme avait été donné au monde pour le guérir ; et il l'avait guéri de la seule façon qui pouvait le guérir.

A s'en tenir aux faits vus de l'extérieur, la civilisation antique acheva sa course en acceptant une vérité nouvelle : j'entends en se convertissant au christianisme. Cette vérité était une donnée psychologique autant qu'une doctrine théologique, et l'antiquité avait réellement atteint un sommet de civilisation. Ma thèse ne sera point affaiblie - peut-être même sera-t-elle renforcée - par l'affirmation que jamais le monde n'avait été aussi civilisé. L'humanité possédait une poésie et un art plastique sans égal, des idéals politiques durables, un appareil logique et un langage clairs. Et de plus elle savait quelle était son erreur fondamentale ; erreur trop profonde pour être parfaitement définie. Appelons-la, en raccourci, culte de la nature.

En tant qu'elle est une erreur bien conforme à notre nature, on pourrait presque aussi justement l'appeler l'erreur du naturel. Les Grecs, ces grands guides et pionniers de l'antiquité païenne, prirent pour point de départ une idée prodigieusement simple et claire. Leur idée était qu'il ne peut arriver aucun mal à l'homme qui marche droit devant lui sur la grand-route de la raison et de la nature. Surtout, si cet homme est particulièrement intelligent et cultivé, ce qui était le cas des Grecs.

Révérence gardée, je dirais que cet homme n'avait qu'à marcher le nez au vent - surtout si son nez était grec ! Or l'exemple des Grecs suffit à illustrer l'étrange mais inéluctable fatalité qui accompagne cette illusion. Ils n'avaient pas plutôt entrepris d'être naturels en suivant la méthode que j'ai dite, que l'aventure la plus surprenante semble s'en être suivie, surprenante à un point tel qu'il est malaisé d'en parler. Nous noterons à ce propos que nos réalistes les plus osés ne nous font jamais bénéficier de leur réalisme. Leurs études sur des sujets scabreux ne portent jamais témoignage en faveur des vérités de la morale traditionnelle. Pourtant si nous en avions le goût, nous pourrions citer un grand nombre d'exemples illustrant des sujets de ce genre, qui tous renforcent l'autorité de la morale chrétienne. Pour ne citer qu'eux, cela est d'ailleurs facile à vérifier dans le cas des Grecs : personne n'a jamais écrit, du point de vue moral, leur histoire véritable, car personne, apparemment, n'a vu la portée ni l'étrangeté de la chose.

Voici donc les hommes les plus sages que la terre ait jamais portés. Ils décident d'être naturels et tout aussitôt se conduisent aussi peu naturellement que possible. Le résultat immédiat de leur hommage à la nature gaie, saine et ensoleillée fut un dévoiement contagieux comme la peste. Leurs plus grands philosophes et mêmes les plus purs ne réussirent pas, croit-on, à éviter cette misérable folie. Pourquoi ? Il semble que le peuple dont les poètes avaient chanté Hélène de Troie et les statuaires taillé la Vénus de Milo, aurait dû demeurer sain en la matière.

C'est qu'il est en vérité impossible à un peuple d'avoir la santé pour idole et de demeurer sain. Quand l'homme va droit son chemin, il se perd. Quand il va le nez au vent, il trouve tout de suite le moyen de se le casser - à moins qu'il n'entreprenne de se le couper pour mieux se faire la nique. En quoi il fait d'ailleurs quelque chose de beaucoup plus profondément accordé à sa nature qu'aucun adorateur de la nature ne peut même le soupçonner. A vues humaines, la découverte de cette chose très profondément enfouie fut le moteur de la conversion de l'antiquité au christianisme. L'homme tend à tomber comme la boule à rouler. Avec le christianisme, les païens découvrirent le moyen de corriger cette inclination et donc celui d'aller vraiment droit au but. Beaucoup souriront de ces paroles : il n'en est pas moins vrai que la bonne et même excellente nouvelle apportée par l'Evangile fut l'annonce qu'il y avait un péché originel.

Rome s'éleva aux dépens de ses maîtres grecs surtout parce qu'elle ne consentit que partiellement à ce que leur enseignement avait de pervers. Mais finalement elle fut victime d'une erreur analogue qui affecta sa propre tradition religieuse, demeurée pour une bonne part la tradition païenne du culte de la nature. Le paganisme même civilisé péchait en ce qu'il n'offrait à l'ensemble des hommes aucune autre nourriture spirituelle que le culte de ces forces de la nature, mystérieuses et inconnues : le sexe, la naissance, la mort.gladiateurs 2 L'Empire romain, bien avant sa fin, offre lui aussi maint exemple du dévoiement engendré par ce culte. La cruauté de Néron, par exemple,  qui fit cyniquement trôner le sadisme au grand jour, est proverbiale. Mais mon propos n'est pas d'établir un catalogue raisonné d'atrocités ; ce que je veux faire entendre est à la fois plus subtil et plus universel. Il arrivait à l'imagination humaine, prise comme un tout, qu'elle baignait dans un monde tout entier livré à des passions naturelles dangereuses qui, livrées à elles-mêmes, dégénéraient rapidement. On traitait la sexualité comme une chose toute naturelle et inoffensive et il arrivait que toute chose naturelle et inoffensive était comme imbibée et même saturée de sexualité. Ce qui touche au sexe ne peut pas se classer simplement parmi les actes ou émotions élémentaires comme boire, manger ou dormir. Dès que le sexe n'est plus serf, il est tyran. Quelle qu'en soit la raison, c'est un fait. La place qu'il tient dans la nature humaine est sous plusieurs rapports dangereuse et disproportionnée. Il faut à la sexualité une purification et une consécration particulières. Le monde moderne veut qu'il en soit du sexe comme de l'ouïe ou de l'odorat, et de la beauté du corps humain comme de celle d'un oiseau ou d'une fleur. Or, ou bien cela s'applique à une vision édenique, ou bien orgie paiennec'est un échantillon de cette exécrable psychologie dont le monde se sentit écoeuré il y a deux mille ans. 

Ce n'est pas là une condamnation de la perversité antique au nom d'un sensualisme parfaitement pharisaïque. Car le problème n'est pas celui de la perversité du monde païen ; ce serait plutôt celui de sa sagesse qui lui faisait voir la perversité grandissante de son paganisme ou, mieux, qui lui faisait voir que la route suivie conduisait logiquement à la perversité. J'entends que la magie naturelle » était sans lendemain ; tenter de l'approfondir, c'était sombrer dans la magie noire. Elle était sans lendemain parce que seule l'enfance en elle était innocente ; ou, si l'on veut, elle n'était innocente que parce qu'elle n'était pas sérieuse.

Les païens étaient plus sages que leur religion. C'est pourquoi ils se firent chrétiens. Nombre d'entre eux avaient pour se soutenir les vertus morales, les vertus domestiques et l'honneur militaire ; mais en même temps, la croyance purement populaire qu'ils appelaient religion les tirait vers le bas. N'ayons pas peur de le répéter : lorsqu'il fut question de réagir au mal, le mal était partout répandu. Disons plus précisément que son pan2.jpgnom était Pan. Il fallait à ces hommes, et non point en un sens métaphorique, un ciel nouveau et une terre nouvelle ; car ils avaient vraiment souillé et leur terre et leur ciel. Comment se seraient-ils sortis d'affaire en se tournant vers un ciel dont les étoiles narraient des contes érotiques ? Comment auraient-ils appris quelque chose des oiseaux et des fleurs, eux qui les avaient enrôlés dans de scabreuses histoires d'amour ? Ce n'est pas le lieu ici de multiplier les exemples, aussi n'en citerai-je qu'un, particulièrement probant. Ce que suscite en chacun de nous le mot « jardin » est presque de l'ordre du cliché : une fontaine mélancolique, le sourire d'une jeune fille, la bonté d'un vieux curé affairé dans son potager, et non loin, par dessus la haie, le clocher du village. Mais quiconque a quelques souvenirs de poésie latine sait quelle image brutale, obscène et monstrueuse, effacera soudain le souvenir de la vasque et du verger ; et quel dieu régnait sur ces jardins.

Rien ne pouvait écarter cette obsession sauf une religion radicalement étrangère à notre monde. Il n'eut servi à rien de ramener de tels gens à la religion naturelle de l'amour des fleurs et des étoiles ; car il n'y avait plus que des étoiles souillées et des fleurs vicieuses. Il leur fallait partir au désert, où il n'y a point de fleurs, et se retirer dans une caverne, où les étoiles sont invisibles.

Ce que l'esprit humain avait de plus élevé se retira au plus profond de ce désert et de cette caverne pour plus de quatre siècles. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire car seul le surnaturel abrupt offrait une chance de salut. Si Dieu ne pouvait opérer cette guérison, les dieux certes en étaient incapables. La primitive Église appelait démons les dieux païens, en quoi elle avait tout à fait raison. Quelle qu'ait été la part de la religion naturelle dans l'éclosion des temples païens, ceux-ci étaient devenus des rendez-vous du diable.faun.jpg De Vénus il ne restait que son mal et de Pan une terreur panique.

Je ne crois pas, bien entendu, que les païens étaient tous atteints par ces tares, même aux pires moments de la décadence ; mais ils n'échappaient à la contagion qu'individuellement. Rien ne met plus en évidence ce qui distingue fondamentalement le paganisme du christianisme que cet extraordinaire éloignement entre la philosophie, affaire privée, et la religion, affaire publique. Il était en tout cas parfaitement inutile de parler de religion naturelle alors que, aux yeux de tous, la nature était devenue aussi peu naturelle que la religion. Ils savaient beaucoup mieux que nous de quel mal ils souffraient, quel malin esprit les tentait et les tourmentait, eux qui inscrivirent ces mots sur le grand livre de l'histoire : « Cette espèce ne se chasse que par la prière et par le jeûne ». "

                                        extrait de "Saint François d'Assise " par Chesterton

un site sur Chesterton : http://chesterton.over-blog.com/

Voir les commentaires

Merveilles du chant byzantin

Publié le par Christocentrix

 

   

 faites aussi une visite virtuelle de la basilique Sainte-Sophie de Constantinople...  

 

 

 

Voir les commentaires

Je vous ferai devenir...(Evangile-premiers disciples)

Publié le par Christocentrix

La force de la parole de Jésus, sa puissance, est à considérer sous un autre angle qu'il est bon d'examiner.

 « Je vous ferai devenir » : dans cette expression, Jésus emploie le verbe « faire ». Il annonce qu'il va agir sur les disciples, au point de les faire devenir ce qu'ils ne sont pas encore. Si les disciples deviennent pêcheurs d'hommes, ce sera à la suite de l'intervention de Jésus sur eux.

 En grec biblique, le verbe « faire » est extrêmement fort, plus qu'en français. C'est un verbe qui contient l'idée de création. Cela apparaît très clairement dans le premier verset de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre », dit le texte hébreu. Dans sa traduction grecque, ce verset devient: « Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre ». Le grec n'édulcore pas ici l'hébreu, car le verbe « faire » en grec inclut le sens de « créer ».

 C'est avec l'intensité de ce verbe « faire » qu'il nous faut entendre la parole de Jésus: « Je vous ferai devenir » : la puissance mise en oeuvre par le Christ est une puissance créatrice : Jésus va faire de ses disciples des créatures nouvelles. Celui par qui tout a été créé dans le ciel et sur la terre, exerce maintenant sa puissance créatrice sur ses disciples.

 Cependant, les créatures nouvelles qui sont l'oeuvre du Fils de Dieu, ne se mettent pas à exister à partir de rien, mais à partir de leur être ancien. Tout le thème de l'homme ancien et de l'homme nouveau apparaît ici. Et Marc nous y rend attentifs avec deux expressions qu'il met côte à côte : « ils étaient pêcheurs », c'est-à-dire pêcheurs de poissons (v 16) : voilà ce qu'étaient les quatre Galiléens, dans la réalité de leur être ancien. Ils vont « devenir pêcheurs d'hommes »(v 17) : voilà ce que seront ces quatre Galiléens, en tant qu'hommes nouveaux, grâce à l'intervention créatrice du Christ.

 L'intervention du Christ est ici très claire, dans le passage du verbe « être » au verbe « devenir ». Ce qu'étaient les disciples et qui était immuable, de génération en génération de pêcheurs de poissons, va maintenant passer à une autre réalité qui ne peut venir que du Christ, car sans lui cela n'existe pas : « pêcheur d'hommes » est une notion inconnue, qui n'a de sens qu'en Christ. Ce n'est que par l'intermédiaire de Jésus que l'on peut devenir pêcheur d'hommes.

 Ce « devenir » des disciples, c'est une mise en mouvement, non pas pour des kilomètres, au niveau géographique, cette fois, mais une mise en mouvement à l'intérieur de leur être, au niveau de l'existence. Suivre le Christ, c'est entrer dans un mouvement, dans le mouvement qui est le sien, avons-nous dit. Cela se précise ici : cette mise en mouvement est intérieure, au plus profond de l'être. Cela est possible, non pas de notre propre fait, mais de celui du Christ. En suivant le Christ, je me confie à lui pour qu'il oeuvre en moi avec sa puissance créatrice, et pour que d'une créature ancienne, il fasse une créature nouvelle.

 

Devenir ce qu'il est

Quel est donc cet être nouveau, cette créature nouvelle, qui vient à l'existence par la parole créatrice du Christ ? Comme je l'ai déjà dit, des pêcheurs d'hommes, il n'en existe pas. Ou plus précisément, il en existe un, un seul, qui peut servir de modèle et qui n'est pas à chercher bien loin, en fin de compte, car il est là, à l'oeuvre au bord de la mer de Galilée. Il vient d'ailleurs de pêcher sous nos yeux quatre hommes : la pêche miraculeuse est là ! Jésus a attrapé dans son filet ses quatre premiers disciples. Le pêcheur d'hommes, l'unique véritable pêcheur d'hommes, c'est lui !

Que vont donc « devenir » les disciples ? Des pêcheurs d'hommes, c'est-à-dire ce que Jésus est déjà. Les disciples vont devenir ce que Jésus est : c'est fabuleux ! Ils ne vont pas devenir Jésus, car ce serait une aliénation. Ils restent Pierre, André, Jacques, Jean, avec leur identité profonde. Mais ils vont participer au ministère même du Fils de Dieu, à son être, et devenir ainsi ce qu'il est.

Participer à l'être même du Christ, ce n'est pas rien ! C'est participer à son être divino-humain. C'est devenir ce qu'il est dans cette qualité d'être qu'il partage avec le Père et le Saint Esprit. Lui seul, Jésus, peut « faire » cela dans nos existences. C'est le miracle le plus extraordinaire, mais non pas réalisé en un instant, là, au bord du lac. C'est tout un « devenir » qui commence là, tout un processus profond qui commence et qui va s'étaler sur les années du ministère de Jésus, et au-delà encore. On ne devient pas disciple en un instant, on le devient au fil du temps, au fil de la vie, dans le pas à pas à la suite du Christ. Ce n'est pas notre oeuvre propre, mais celle du Christ créateur. Participer à l'être du Christ, c'est participer à l'être même de Dieu, du Dieu trinitaire ! Affirmer cela, c'est affirmer quelque chose qui me dépasse infiniment ! Cependant la Bible nous y autorise et nous permet ainsi de nous avancer un peu plus dans ce mystère, afin d'y voir un peu plus clair.

 

L'être de Dieu

Le verbe « être » pour les humains, comme pour toutes les autres créatures, est un verbe d'état, un verbe statique. Pour Dieu, et pour lui seul, c'est un verbe de mouvement. Le verbe être : un verbe de mouvement! ? Cela sort, bien sûr, de nos catégories de langage, mais ne nous arrêtons pas là !

Le nom propre de Dieu, appelé « tétragramme » en hébreu, car il est composé de quatre lettres (YHWH), ce nom réclamé par Moïse devant le buisson ardent et que l'on ne prononce pas, car il est trop saint pour nos lèvres impures, ce nom-là est une forme de l'ancien verbe hébreu « être » : HWH. Lorsque Dieu répond à Moïse : « Je suis celui qui suis » (Ex 3.14), il ne donne pas vraiment son nom, mais il indique bien que « être », c'est le coeur de son nom, son identité profonde. De là est venu, comme une confession de foi : « il est » (YHWH).

Or, cette forme verbale qui compose le tétragramme est, curieusement pour nous, non pas une forme du verbe à « l'accompli », mais à « l'inaccompli » (ce sont les deux conjugaisons temporelles en hébreu). Jamais un esprit pétri de philosophie grecque n'aurait accepté de parler ainsi de Dieu, mais l'hébreu l'affirme : l'être de Dieu est de l'ordre de l'inaccompli, c'est-à-dire du devenir, du jamais fini de devenir, de cet éternel mouvement intérieur qui appartient à sa personne même. L'être de Dieu est mouvement infini. En lui, le verbe « être » est bien un verbe de mouvement. Devenir participant de son être, c'est entrer dans ce mouvement.

 

Il est, il était et il vient

En grec biblique, le tétragramme n'a jamais été vraiment traduit, car, en vérité, il ne pouvait pas l'être. Ce nom propre de Dieu est complètement absent du Nouveau Testament, ni transcrit car imprononçable, ni même traduit, car le verbe « être » grec est insuffisant, trop statique, inadéquat, incapable de signifier l'idée de mouvement. Comment faire alors ? Comment rendre compte du nom propre de Dieu dans le grec du Nouveau Testament ?

La plupart des auteurs du Nouveau Testament se sont contentés de faire ce qu'a fait la Septante pour l'Ancien Testament, et ce qui était d'usage courant à l'époque dans le judaïsme : remplacer ce nom par le titre de « Seigneur ».

L'Évangéliste Jean, cependant, est sorti du lot, et de manière véritablement inspirée. Il s'est risqué, en effet, dans une « traduction » originale, faite non pas d'un seul mot, mais de trois, car un seul n'aurait pas suffi ; trois mots qui sont trois formes verbales, qui à elles toutes parviennent à rendre compte au mieux du nom hébreu de Dieu : « Celui qui est, qui était et qui vient » (Ap 1.4). Jean s'est donc mis à déployer le verbe « être » au présent et au passé, en y ajoutant non pas le futur, mais le verbe « venir » pour rendre compte de la notion de mouvement incompatible avec le verbe « être » grec. Admirable Jean, vraiment inspiré, pour désigner ainsi Dieu, le nommant, sans donner toutefois son nom propre, afin de respecter l'interdiction de le prononcer.

« Celui qui est, qui était et qui vient » : tel est le nom que Jean réserve à Dieu (Ap 4.8), au Père (1.4), mais également au Fils (1.8), pour bien souligner que le Christ est Dieu tout comme son Père.

 

Le prologue de Jean

De manière tout à fait admirable, Jean construit le prologue de son Évangile sur ces trois formes verbales, qu'il applique toutes au Christ, pour bien souligner sa divinité, au moment même où il va mettre en avant son incarnation (v 14). Ainsi, le Christ est « la Parole qui était au commencement » (v 1) ; il est aussi la lumière qui vient (v 9), et le Fils unique qui est sur le sein du Père (v 18). On le voit : aux extrémités et au centre du Prologue se trouvent remarquablement disposées les trois expressions qui forment ensemble le nom de Dieu, honorant ainsi son Maître dans sa divinité.

Jean va même jusqu'au bout des possibilités de la langue grecque, en forçant celle-ci pour lui faire dire l'indicible, à savoir que l'être du Christ est un être en mouvement. En grec, le verbe « être », en tant que verbe d'état, ne peut pas être suivi d'une particule avec accusatif, car c'est le propre des verbes de mouvement. Or, au début du prologue, Jean ne dit pas que la Parole « était auprès de Dieu », avec datif (pros tô théô), mais qu'elle était « auprès de Dieu », avec accusatif (pros ton théon). Ce glissement, intraduisible en français, malmène la langue grecque, pour parvenir à faire du verbe « être » un verbe de mouvement, ce qui pourrait se rendre ainsi, « au commencement la Parole était en élan vers Dieu », c'est-à-dire que depuis le commencement, depuis toujours, le Fils est en élan vers le Père.

De la même manière, à la fin du Prologue, Jean ne dit pas que le Fils « est sur le sein du Père », comme il dit par ailleurs que le disciple bien-aimé est « sur le sein du Christ » (13.23 avec datif : en tô kolpô), mais qu'il est « vers » le sein du Père (avec accusatif : eis ton kolpon), ce qui malmène encore le grec pour faire encore du verbe « être » un verbe de mouvement ! Le Fils est sur le sein du Père, de telle manière qu'il est tout à la fois en élan vers le Père et sur le sein du Père, en élan immobile, en élan d'amour éternel. L'être même du Christ, en tant qu'il est Dieu, est un élan d'amour infini.

 

Et le disciple devient fils

En nous faisant devenir ce qu'il est, le Christ nous fait participer à cet élan d'amour éternel qui est propre à Dieu. Christ nous fait participer à l'être même de Dieu, il nous fait devenir « participants de la nature divine », comme le dit Pierre (2 Pi 1.4). Tel est donc le disciple : celui auquel le Christ donne de participer à l'être même de Dieu, à son éternel élan d'amour... Lui seul, assurément, peut « faire » qu'il en soit ainsi !

« Venez à ma suite », dit Jésus, en entraînant les siens sur des chemins jusque-là inaccessibles aux hommes, des chemins sur lesquels nous devenons, par sa grâce, des créatures nouvelles.

Ce que nous découvrons ici, à propos de quatre pêcheurs appelés à devenir pêcheurs d'hommes, nous pouvons l'appliquer à toutes les vocations de disciples, alors même que tous les disciples ne sont pas appelés à devenir pêcheurs d'hommes. Il y a diversité de vocations au sein de l'Église. Chaque chrétien, chaque disciple, est appelé à un service particulier, mais chaque fois la réalité spirituelle profonde est la même : chaque disciple est appelé à devenir par la grâce agissante du Christ, ce que le Christ est. Car le Christ est véritablement et tout à la fois pasteur, enseignant, diacre, aumônier, visiteur d'hôpitaux, etc... De ce fait, chaque chrétien est appelé à suivre le Christ pour être rendu participant de son être, pour devenir ce qu'il est, d'une manière ou d'une autre. La diversité des vocations ne fait que déployer la richesse de l'être unique du Christ. Chaque chrétien dans sa vocation vit une facette du ministère du Christ.

Mais dans cette diversité, une réalité commune est partagée entre tous, à savoir que tout chrétien devient fils ou fille, enfant de Dieu. Ce que nous devenons tous, c'est ce qu'il est, lui : Fils de Dieu. Il est l'unique Fils de Dieu, et ne le devient pas, car il l'est depuis toute éternité, dans son être même. Nous, par contre, nous devenons, par adoption, par grâce, ce qu'il est, lui, par nature. Nous le devenons en partageant sa filialité, en participant à son être.

Cette différence entre lui et nous apparaît clairement dans des tournures évangéliques, auxquelles il nous est bon d'être d'attentifs. D'un côté, au baptême, le Père dit au Christ « Tu es mon Fils » (Mc 1.11), ce qui met en avant l'être du Christ, son être filial. D'un autre côté, dans l'Apocalypse, Dieu dit du chrétien : « Il sera pour moi un fils » (2 1.7), ce qui est une formule d'adoption, qui met en avant le devenir (non plus « uios mou », réservé au Christ, mais « uios moï », avec un datif qui rend l'hébraïsme équivalent au verbe « devenir »). Sans nous, le Christ est toujours Fils. Mais sans lui, nous ne pouvons pas le devenir, car c'est par lui que nous le devenons, lui qui nous rend participants de son être.

C'est cette réalité de notre être en devenir qui fait jubiler l'apôtre : « Mes bien-aimés, dès à présent nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que, lorsqu'il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu'il est » (1 Jn 3.2).

 

 

Voir les commentaires

Une parole et un projet (Evangile-premiers disciples)

Publié le par Christocentrix

A l'appel adressé aux disciples, Jésus joint un projet: « Je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes ».

Au premier abord, nous pourrions être tentés de penser que ce projet est ce qui a attiré les disciples. Rien de cela, en fait! La nouvelle profession proposée par Jésus n'est inscrite dans aucune chambre des métiers ! « Pêcheur d'hommes »: ce métier-là n'existe pas ! Même un pêcheur de poissons ne peut imaginer en quoi cela peut consister ! Ni en Galilée, ni dans aucune autre mer au monde il n'existe des pêcheurs d'hommes !

 Si les disciples obéissent, ce n'est pas parce qu'ils convoitent la tâche proposée par Jésus, ni parce qu'ils sont curieux de découvrir cette insolite besogne, mais parce que c'est Jésus qui la propose et qu'elle pourra être découverte à sa suite, avec lui.

L'important dans ce projet, c'est de constater qu'il vient de Jésus et non des disciples. On ne devient pas disciple pour réaliser ses propres projets, si beaux soient-ils ! On n'entre pas dans l'Église pour concrétiser ses rêves ! Heureux celui qui saura dire : " Le Christ en a un projet pour moi, et c'est à cela que je m'efforce de répondre avec le meilleur de moi-même et la force de son Esprit!".  Il n'y a pas besoin d'un projet personnel pour se mettre à la suite du Christ : il s'agit d'entrer dans le projet de Dieu.

Le premier effet de l'appel du Christ, c'est qu'il met en mouvement : les disciples le suivent. La parole de Jésus est si puissante qu'elle fait sortir des hommes de leur barque : ils partent à la suite du Christ. Le mouvement déclenché par la parole du Christ n'est pas n'importe lequel : les disciples suivent celui qui est lui-même en mouvement. Depuis le début de l'Évangile de Marc, Jésus ne cesse de se déplacer, d'avancer. Il vient de Galilée jusqu'au Jourdain ; sitôt baptisé, il remonte de l'eau et s'en va au désert, de là il ressort après quarante jours pour retourner en Galilée. Près de la mer, il ne fait que longer le bord, de barque en barque, pour poursuivre sa route, ensuite, vers Capharnaüm, puis d'autres villages... Celui qui appelle n'a pas même de lieu où reposer sa tête. Il ne cesse d'être en mouvement ! Et les disciples, en le suivant, entrent dans ce mouvement. Être disciple, c'est entrer dans le mouvement du Christ, dans son élan, qui depuis toujours et pour toujours est un élan d'amour. Être disciple, c'est entrer dans l'élan d'amour du Christ.

Pour souligner cette mise en mouvement des disciples, Marc s'est appliqué à décrire ces hommes dans une impressionnante immobilité, jusqu'à ce que Jésus les appelle. Jacques et Jean sont installés dans leur barque, recousant des filets : geste qui demande l'immobilité de la concentration. Quant à Pierre et André, ils ont l'air de s'agiter un peu plus en jetant leur filet dans la mer. Mais en fait il n'en est rien ! Pour bien montrer que même ce geste-là est d'une grandiose immobilité, Marc se donne l'autorisation de faire une faute de grec ! « Jeter un filet » est en grec un verbe de mouvement, qui normalement demande à être suivi d'une particule avec un accusatif pour signifier qu'il y a bien mouvement. Or, curieusement, Marc fait suivre le verbe « jeter » d'une particule avec datif (en tè thalassè : dans la mer), pour bien dire que ce geste, contrairement aux apparences, est sans le moindre mouvement, un véritable arrêt sur image ! Le geste de ces deux pêcheurs est aussi immobile que leur vie ; immobile comme est immobile une vie où chaque jour ressemble au précédent. Marc bouscule la syntaxe pour dire l'indicible d'une vie figée ! Avant que Jésus appelle les disciples, leur vie est donc immobile, toujours la même... A l'appel de Jésus tout se met en mouvement, aspiré par le mouvement même de la vie du Christ.

Lorsque Matthieu écrit à son tour le récit de la vocation des premiers disciples, il n'ose pas reprendre à son compte la « faute grammaticale » de Marc ; il corrige, dans un grec irréprochable : « ils jetaient un filet dans la mer » (eis tèn thalassan, Mt 4.18). Marc a-t-il fait une banale faute de grammaire ? A vrai dire, non ! Marc a tout simplement compris et voulu exprimer que l'élan du Christ, le mouvement dans lequel il nous entraîne, est si extraordinaire que pour en rendre compte il faut bousculer un peu les règles du langage.

Si le Seigneur nous invite à entrer dans son élan, dans son mouvement, vers où nous entraîne-t-il ? Vers quel but nous conduit-il ? Être en mouvement n'est pas un but en soi !

Avant de répondre à cela, il est bon de prendre tout d'abord le temps de méditer sur le fait de marcher à la suite du Christ, à la suite de quelqu'un qui est lui-même en marche. Suivre ainsi quelqu'un, c'est essentiellement le regarder de dos. Nous brûlons peut-être une étape en pensant à notre face-à-face avec le Christ. Nous supprimons en tout cas toute idée de mouvement. Le face-à-face est peut-être pour demain, quand il ne sera plus question de marcher. Pour l'heure il s'agit de le suivre, de le voir non pas encore de face, mais de dos seulement.

Moïse, un jour, demanda à Dieu de le voir face-à-face ; cela lui fut refusé ! il lui fut accordé de laisser simplement Dieu passer devant lui, et de le contempler alors, mais seulement de dos (Ex.22. 33.23). Entrer dans le mouvement de Dieu, c'est pouvoir le contempler de dos. Cela suffit ! Qui pourrait le voir face-à-face et demeurer vivant, en soutenant l'intensité de son regard ? Avec le Christ il en va de même, car il est Dieu ! Commençons par marcher à sa suite, le contemplant de dos seulement... Le face-à-face n'est pas encore pour aujourd'hui !

Mais reprenons notre question : où va-t-il donc ? Vers quel but ? Le début de l'Évangile de Marc (v 1 à 11) répond admirablement à cette question par un superbe paradoxe.

 

Vers le Père...

Le baptême de Jésus décrit parfaitement ce vers quoi est orienté le mouvement du Christ, sans qu'il soit même nécessaire de l'expliciter. En silence, Jésus remonte de l'eau. C'est alors que l'Esprit descend vers lui. Le Fils et l'Esprit vont à la rencontre l'un de l'autre dans un profond silence. À ce moment-là, la voix du Père descend du ciel à la rencontre du Fils qui remonte de l'eau. Le Fils va à la rencontre du Père, dans l'élan suscité par son désir de l'amour du Père. L'Esprit descend, comme descend la voix du Père vers le Fils. Tout n'est qu'élan d'amour entre les Personnes de la Trinité.

Le Fils, habité par cet élan, nous entraîne donc tout simplement dans ce mouvement, vers le Père, vers l'Esprit Saint. « Venez à ma suite », dit tout simplement Jésus. Sa parole a l'intensité de la force infinie de l'amour trinitaire. Le mouvement dans lequel il nous entraîne s'inscrit dans l'ineffable élan d'amour infini qui entraîne le Père, le Fils et l'Esprit Saint dans une danse éternelle. Devant un tel élan, une faute de grec se permet de dire combien nos vies sont immobiles et combien elles sont bousculées par l'irruption de la parole de Dieu, qui nous entraîne dans son mouvement.

« Je suis le chemin... nul ne vient au Père que par moi », dit Jésus, en employant une tournure exprimant un mouvement (Jn 14.6). Le Père : tel est donc le but de notre marche à la suite du Christ, sur le chemin qu'est le Christ.

Il est bon, me semble-t-il, de lever un énorme contresens, fait très fréquemment aujourd'hui sur cette parole, par laquelle Jésus se décrit comme étant le chemin, l'unique chemin ! Cette parole mal comprise pourrait être considérée comme contestable, parce qu'il y a d'autres chemins que le christianisme pour conduire à Dieu....  Mais cette parole de Jésus dit autre chose, qui va plus loin. Jésus ne dit pas qu'il conduit à Dieu, mais « au Père ». Ce n'est pas un homme qui conduit à Dieu, mais Dieu le Fils qui conduit à Dieu le Père. Jésus n'est pas un maître à penser, ni un fondateur de religion qui conduit à Dieu, mais Dieu qui conduit à Dieu, le Fils qui conduit au Père, au sein de la Trinité. Alors, en ce sens, au sein de la Trinité, Jésus est bien le seul à pouvoir dire: « Nul ne vient au Père que par moi ! ». Si l'on néglige la profondeur trinitaire de l'Évangile de Jean, la phrase de Jésus est sujette à contresens, voire même incompréhensible et inacceptable. Mais en prenant en compte cette profondeur trinitaire, on évite le contresens.

 ...et vers les autres hommes

Mais revenons à l'Évangile de Marc qui, outre le récit du baptême qui ouvre au mystère trinitaire, nous invite à envisager une autre direction dans le mouvement du Christ, direction qui est aussi à prendre en compte pour comprendre vers quel but le disciple est entraîné sur les pas de Jésus.

Si le Christ vient de Galilée jusqu'au Jourdain, c'est aussi pour emprunter les chemins qui lui sont préparés, comme le demande Jean-Baptiste dans sa prédication : « Préparez le chemin du Seigneur ! »(1.2) Chaque homme est invité à préparer un chemin pour le Seigneur, car le Seigneur vient à la rencontre de chacun. C'est pour rencontrer les hommes que Jésus vient de Galilée. Le sens, le but de son ministère est là. Sa vie durant, et déjà sur le bord du lac, Jésus vient au devant de son peuple. Et à sa suite il appelle à devenir pêcheurs « d'hommes », ce qui met bien en mouvement vers des êtres humains qu'il s'agit de pêcher. Quiconque suit le Christ le suit dans son élan qui le conduit vers les autres.

Le paradoxe est là, dans le double but du Christ : les autres et le Père. Il ne s'agit pas pour nous de choisir, mais de suivre le Christ dans son élan vers ces deux buts, qui sont inséparables.

Cela dit, ce n'est qu'en cheminant vers le Père que je pourrai véritablement rencontrer les autres. C'est Dieu qui donne aux relations humaines leur profondeur et leur vérité. Plus je m'approche de Dieu et plus je pourrai m'approcher des autres. Je me trompe en voulant rencontrer les autres, sans passer par Dieu, car je ne vais qu'à la surface des rencontres, sans les rencontrer véritablement. Mais aussi, j'aurais tort de me passer de la rencontre des autres pour rencontrer Dieu.

Ce n'est qu'en Christ qu'il est possible de vivre ce paradoxe : lui qui nous conduit dans la profondeur du coeur de Dieu, car il est Dieu, et qui nous conduit dans la profondeur du coeur de l'homme, car il est l'homme véritable, dans un élan d'amour qui unit l'ensemble.

« Venez à ma suite », dit le Fils, Fils de Dieu et Fils de l'Homme... Ils laissèrent leur barque et le suivirent...

Le verbe « suivre » est fondamental pour comprendre le sens de la vocation d'un disciple, de tout disciple. Être disciple, c'est bel et bien suivre Jésus. Ce verbe est extrêmement employé dans les Évangiles, presque autant dans chacun des quatre (25 fois chez Matthieu, 19 fois chez Marc, 17 chez Luc et 18 chez Jean, si je ne me trompe).

En lisant les Évangiles, on s'aperçoit qu'il y a plusieurs manières de suivre Jésus, deux essentiellement : celle des disciples, mais aussi celle de la foule (Mt 4.25, 8.1...). La foule suit Jésus de sa propre initiative, par curiosité, par intérêt ou pour d'autres raisons, mais toujours momentanément ; c'est sans lendemain. Par contre, aucun disciple n'a suivi Jésus de sa propre initiative. C'est Jésus qui appelle, qui prend l'initiative. L'unique raison de le suivre tient à cet appel. Et dans ce cas ce n'est pas momentané.

Il arrive qu'un disciple se mette à ne suivre plus que « de loin », comme ce fut le cas pour Pierre par exemple (Mc 14.54). La suite du récit nous montre que cela conduit alors, tôt ou tard, au reniement. Le disciple peut donc lui aussi être infidèle, tout autant que la foule, mais s'il peut espérer le suivre encore, c'est grâce à la fidélité du Christ qui renouvelle son appel, comme il l'a fait pour Pierre (Jn 21.19, 22). La liberté du disciple peut conduire au reniement, mais la fidélité du Christ est telle qu'il invite sans cesse le disciple défaillant. Chaque nouvel appel contient le pardon des défaillances passées et ouvre à nouveau le chemin. L'élan d'amour du Christ entraîne tout disciple, y compris celui qui a renié : « M'aimes-tu ? », dit le Christ à Pierre après son reniement (Jn 21.15 s). Au disciple, qui répond positivement, le Christ redit alors ce qu'il a dit au premier jour: « Suis-moi! »(21.19), avivant encore le feu dans un élan renouvelé. La fidélité du disciple découle de la fidélité du Christ.

 

 

Voir les commentaires

Aussitôt ils le suivirent... (Evangile-premiers disciples)

Publié le par Christocentrix

« Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, frère de Simon, qui jetaient un filet dans la mer, car ils étaient pêcheurs. Jésus leur dit: « Venez à ma suite et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes . Et aussitôt, laissant les filets, ils le suivirent. Comme il allait un peu plus loin, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui eux aussi étaient dans une barque, réparant les filets. Aussitôt, il les appela; et, laissant leur père Zébédée dans la barque avec les ouvriers, ils partirent à sa suite ». (Marc 1.14-20)

Dans le récit par Marc de la vocation des premiers disciples, la réaction de ces derniers est extraordinaire : « Aussitôt, ils le suivirent ». A la différence de Luc, Marc ne rapporte aucun dialogue entre Pierre et Jésus. Il se contente de rapporter la commune réaction des pêcheurs, qui prend alors beaucoup plus de relief : « Aussitôt ils le suivirent ». Ce que dit Jésus est donc immédiatement suivi d'effet. Les hommes appelés obéissent sans plus tarder, sans discuter, sans hésiter, sans poser la moindre question ! Ils entendent une seule parole et ne demandent rien, ni signe, ni miracle, ni assurance, ni garantie. Ils s'empressent d'obéir.

Dans la suite du récit de Marc la foule est admirative et  impressionnée, mais par qui ? Par Jésus et non par les disciples ! Le regard de la foule est sur Jésus et non sur les quatre Galiléens qui sont derrière lui. Ce qui frappe la foule, ce n'est pas l'obéissance des premiers disciples, mais l'autorité de Jésus, la force de sa parole : « Ils étaient frappés, car il enseignait comme ayant autorité » (1.22), et plus loin: « Qu'est-ce que ceci ? Il commande avec autorité » (1.27). « Jamais personne n'a parlé comme cet homme », diront encore quelques gardes aux chefs du peuple (Jn 7.46). À aucun moment, les Évangiles ne s'extasient sur l'obéissance des disciples. En réalité ce qui est admirable, ce n'est pas que des hommes aient laissé leur barque, leur travail, leur entourage, leur métier, et même qu'ils aient « tout laissé », comme le dira Pierre, plus tard (Mc 10.28). Ce qui est admirable, c'est « l'autorité » de Jésus, c'est-à-dire la force de sa parole, qui parvient à arracher des hommes à leur quotidien, à retourner leur vie et leur donner un sens nouveau. Rien n'est dit de la prédisposition des quatre Galiléens à l'obéissance, de leur aptitude à l'écoute, des sentiments qu'ils ont éprouvés à l'appel de Jésus. Ce qui est mis en avant, c'est l'autorité, la puissance de la parole de Jésus. Il a suffi qu'il dise « venez à ma suite », et ils vinrent à sa suite. Ce que dit Jésus est si fort que c'est « aussitôt » suivi d'effet. L'important n'est pas l'obéissance, mais la parole qui fait naître l'obéissance.

Qui donc est cet homme, pour parler ainsi avec une telle autorité ?  Quel est celui dont la parole fait naître l'obéissance, d'abord de la part de deux Galiléens inconnus, puis à nouveau de la part de deux autres, et puis même, encore un peu plus tard, de la part d'esprits impurs dans la synagogue de Capharnaüm, au grand étonnement de la foule : « Qu'est-ce que ceci ? Quelle autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent ! » (1.27). Quelle est donc cette puissance qui est en Christ, en sa parole ? La suite de l'Évangile va éclairer petit à petit ce point. On s'aperçoit, ainsi, au fil de la lecture qu'il en va avec les quatre premiers disciples comme il en va avec tant d'autres personnes, et même avec des éléments de la création : Jésus ordonne à la mer de se taire et elle se tait, au vent de se calmer et il se calme (4.39) ; il commande même aux démons de sortir et ils sortent (1.25 s). II ordonne enfin à un mort de sortir de sa tombe et le cadavre sort (Jean 11.43 s). Qui donc est-il pour parler avec une telle autorité ?

Il en va avec Jésus, exactement comme avec celui qui, au commencement du monde, a dit « que la lumière soit! » et la lumière fut. Ce que souligne, de son côté, le psalmiste au sujet de Dieu s'applique parfaitement à Jésus: « Lui, il parle et cela est ! Lui, il commande, et cela advient! » (Ps 33.9) . La puissance de la parole de Jésus est la puissance même de celle de Dieu. Qu'est-ce donc ? Jésus ne serait-il pas Dieu ? je crois que ce questionnement est ce que Marc veut faire naître à la lecture de son récit, un récit qu'il épure au maximum, pour nous placer devant l'essentiel : « Il dit : "Venez à ma suite", et ils vinrent aussitôt à sa suite ». Marc ne prêche pas sur les disciples, mais sur le Christ, pour faire comprendre qu'il est Dieu, puisque sa parole produit les mêmes effets que celle de Dieu.

Dans le récit parallèle de Luc, la vocation de Pierre s'accompagne d'une pêche miraculeuse (5.1 s). Luc rapporte le miracle pour donner plus d'autorité et de crédit à celui qui invite à être suivi. Si Pierre finit par suivre Jésus, c'est bien parce qu'il a été témoin d'une pêche hors du commun. Dans le récit de Marc, il en va tout autrement : Jésus accomplit bien un miracle, cependant le miracle en question n'est pas la pêche, mais l'obéissance de Pierre et d'André, puis à nouveau, l'obéissance de Jacques et de Jean, comme aussi celle de Lévi, plus tard, et puis la nôtre aujourd'hui, en tant que disciples. Chaque fois que quelqu'un devient disciple et suit Jésus, c'est un miracle opéré par Jésus, un miracle aussi grand que la résurrection d'un mort. C'est d'ailleurs ce que suggère Marc dans son récit de la vocation de Lévi. Celui-ci « se leva » de son bureau de péager (Mc 2.14), comme Lazare de sa tombe: Le verbe « se lever », employé pour Lévi, est celui de la résurrection. Lévi était donc comme mort, jusqu'à ce que Jésus l'appelle. Le miracle, c'est l'effet de la parole de Jésus, qui fait advenir à la vie, à la vraie vie, la vie en Dieu. Émerveillement que de voir à quel point la parole du Fils de Dieu a eu sur nous un tel impact, comment elle nous fait advenir à la vie.

Dans les récits de vocation que l'on trouve dans l'Ancien Testament, la plupart contrastent avec celui de l'appel des disciples sur un point très intéressant. Ceux qui sont appelés par Dieu se permettent de discuter avec lui avant de lui obéir. Moïse pose ainsi toute une série de questions et réclame de Dieu des réponses, alors qu'il est devant le miracle d'un buisson qui brûle sans se consumer (Ex 3.1 s). Celui qui l'appelle est Dieu lui-même, et Moïse ose pourtant émettre des objections... Dieu lui a ordonné d'enlever ses sandales et non de poser des questions, et le petit berger se permet d'interroger le Seigneur du ciel et de la terre... Sa vocation ressemble fort à un marchandage, où l'homme s'autorise quelques tractations avec Dieu avant de lui obéir. Jérémie, de son côté, objecte aussi (1.6) et attend des signes avant d'obéir. Jonas, quant à lui, se contente de fuir tout simplement, sans répondre le moindre mot à Dieu (1.3), avant de finir tout de même par s'incliner longtemps après, après des tas de péripéties. Ézéchiel, pourtant doté d'une extraordinaire vision céleste, fait longtemps la sourde oreille, avant de s'incliner lui aussi devant l'autorité de Dieu...  Dans le récit qui nous occupe, l'obéissance des disciples est immédiate, ce qui ne fait que souligner l'extrême autorité de la parole de Jésus, alors que pourtant aucun buisson ne brûle au bord du lac, ni que le ciel ne s'est ouvert en des visions extraordinaires. Les disciples ne discutent pas, ne posent aucune question, ne font aucune objection, alors qu'ils seraient bien en droit de le faire, car l'inconnu qui est devant eux, n'a rien qui le distingue des autres hommes, sinon sa parole, en laquelle il décèle une telle force, que toutes les objections disparaissent, et qu'il est exclu pour eux de désobéir : ils laissent tout et le suivent ! Telle est donc la force de la parole de Jésus, qui engendre l'obéissance.

Quelle est donc la nature de la puissance du Christ ? De quoi est faite la force de sa parole ?  Marc n'en dit rien, ou plutôt il va tarder à le dire, pour nous le faire comprendre avec beaucoup de finesse. Il est bon de s'arrêter un peu sur ce point de son Évangile.

Avant même d'adresser la moindre parole aux disciples, nous rapporte Marc, Jésus commence par les regarder. Le récit est si dépouillé que la mention du regard de Jésus n'échappe pas,  d'autant moins qu'elle est répétée : Jésus « voit » Simon et André, puis il leur parle (v 16). Même chose ensuite : il « voit » Jacques et Jean, puis les appelle (v 19). C'est encore la même chose pour Lévi : Jésus le « voit » dans son bureau de péager, puis lui demande de le suivre (2.14). L'appel de Jésus semble donc être inséparable de son regard. Sans doute y a-t-il dans son regard la même force que dans sa parole ? Mais Marc ne dévoile encore rien à ce sujet, tout simplement parce que cela relève d'une certaine pudeur à respecter.

Marc attend le dixième chapitre de son Évangile pour lever un peu le voile. Il le fait à l'occasion d'un récit qui a tout d'un récit de vocation, à ceci près qu'il s'agit d'une vocation manquée ! Le récit en question est celui de la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche. Lorsque Jésus se trouva en présence de ce dernier et qu'il l'invita à le suivre pour devenir son disciple, Marc nous dit que Jésus a commencé par le regarder. Le regard et l'appel sont encore une fois étroitement liés. C'est alors que Marc intercale entre la mention du regard et celle de l'appel, un simple verbe, sans faire le moindre commentaire, le plus discrètement possible : « l'ayant regardé profondément, il l'aima et lui dit : ...suis-moi » (10.21). Telle est la force du regard du Christ: l'amour. Marc n'en dit pas plus !

Pour attirer un peu l'attention du lecteur sur l'amour du Christ, Marc a seulement pris soin de changer de verbe pour désigner le regard de Jésus. Il n'utilise pas cette fois le simple verbe « voir », utilisé pour les premiers disciples, mais un autre verbe, plus précis et plus fort, que l'on pourrait traduire par « regarder à l'intérieur », ou « regarder profondément » (emblépein). Le regard d'amour du Christ est si intense, si pénétrant qu'il va jusqu'au plus profond de l'âme, sans être le moins du monde un regard inquisiteur ou indiscret, car il ne s'agirait plus d'un regard d'amour. L'amour : telle est donc la force du regard du Christ, telle est aussi la force de sa parole : une force impossible à mesurer, car elle dépasse tout ce que l'on peut en dire. Le miracle de sa parole, le miracle de notre obéissance, c'est le miracle de son amour pour nous. Son amour est tel, en effet, qu'il ne paraît pas possible de lui désobéir.

Au bord du lac de Galilée, les disciples ont perçu dans le regard de Jésus et dans sa parole une telle force d'amour, qu'ils se taisent et obéissent. Quand l'amour est extrême, il plonge dans le silence. Il n'y a plus rien à dire. Laissant tout, les disciples suivent Jésus... Si le jeune homme riche s'est permis de désobéir, c'est parce que l'argent a blindé la porte de son cceur et qu'il est resté attaché à son argent. Obéir au Christ, c'est ne pas résister et ouvrir la porte à son amour, c'est laisser son amour nous gagner le coeur.

Lorsque nous nous sentons interpellés dans notre vie, comment savoir que cela vient de Dieu ? Nous le savons avec certitude, lorsque nous pouvons dire avec les disciples d'Emmaüs : « Notre coeur ne brûlait-il pas lorsqu'il nous parlait ? » (Lc 24.32). A l'appel de Dieu, le coeur brûle sans se consumer, comme le buisson ardent devant Moïse ! Même si notre coeur malade ne brûle que faiblement, la brûlure se reconnaît entre mille. Lorsque l'amour commence à embraser notre coeur, alors il n'y a pas de questions à poser au Christ, pas d'objections à émettre, pas de remarques à faire, car elles disparaissent toutes dans ce feu-là, non pas le feu de notre amour pour le Christ, mais le feu de son amour pour nous. Tel est le véritable feu qui embrase une vie.

Avant de parler aux disciples, Jésus ne prend même pas la peine de se présenter à eux, C'est étonnant ! Il leur est pourtant totalement inconnu. Aucun détail de l'Évangile ne laisse entendre que ces quatre pêcheurs auraient eu écho de la première prédication de Jésus. Au jour du baptême, sur les bords du Jourdain, il n'y avait que des Judéens auprès de Jean Baptiste (Mc 1.5). Pas le moindre Galiléen n'a accompagné Jésus. Pas le moindre Galiléen non plus, n'était présent ensuite dans le désert auprès de Jésus durant les jours de sa tentation. Alors qu'il est totalement inconnu des quatre pêcheurs, Jésus ne décline rien de son identité, n'avance aucune affirmation qui pourrait l'accréditer comme envoyé de Dieu. Les prophètes, avant lui, ont émaillé leurs discours de formules caractéristiques pour qu'on les reconnaisse : « Ainsi parle le Seigneur », « oracle du Seigneur », « la parole du Seigneur m'a été adressée en ces termes »... Rien de cela dans la bouche de Jésus ! A aucun moment dans l'Évangile, le Christ n'emploie de telles formules, il n'a pas besoin d'authentifier sa parole, car la force de sa parole suffit. En vérité, il y a en lui plus qu'un prophète : il est la Parole même de Dieu, la Parole faite chair ; il est Dieu. Il parle et cela est. A quoi bon demander des signes, des preuves, des attestations, des justificatifs, des miracles ? Son insondable amour ne suffit-il pas ?

La parole du Christ n'est pas une parole qui rejoint des vies extraordinaires, mais une parole qui transforme des vies ordinaires pour les entraîner dans l'extraordinaire. Elle n'est pas une parole accueillie par des saints, mais une parole qui fait devenir saint. Non pas une parole qui séduit, mais une parole qui fait brûler de l'amour de Dieu. Non pas une parole qui manipule et aliène, mais une parole qui façonne des existences pour les faire devenir ce qu'elles sont appelées à être : des créatures nouvelles. Non pas une parole qui se mesure à l'aune des paroles humaines, mais une parole qui est à la mesure de celles de Dieu.

Comment se fait-il que des hommes obéissent à ce point ? et aussi comment se fait-il que des hommes n'obéissent pas ? L'extraordinaire n'est pas d'obéir au Fils de Dieu, mais de lui désobéir !

Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, devant toi se prosternent les cieux et la terre. Le soleil et tous les astres obéissent à tes ordres ; les vents et les mers ne résistent pas à ta parole ; les bêtes des champs et les oiseaux du ciel sont soumis à ta volonté ; même les esprits impurs s'inclinent à ta parole, et une légion de démons ne se permet pas de faire obstacle à ton commandement. Et nous, Seigneur, dans notre égarement, nous nous permettons de te désobéir ! quel orgueil a pu ainsi nous troubler l'esprit et nous rendre à ce point insensés ?

L'homme est le seul à qui Dieu a donné ce qu'il n'a pas donné aux autres créatures visibles. Le soleil et la lune n'ont pas la faculté de lui désobéir, pas plus que les vents et la mer. Mais nous, nous le pouvons, car l'homme est celui à qui la liberté a été donnée, parce que pour Dieu, aimer l'homme, c'est l'aimer en le laissant libre d'obéir ou de désobéir. Sa grandeur, c'est la grandeur de sa liberté et la grandeur de l'amour de Dieu pour l'homme. En nous aimant, il court le risque de notre désobéissance, pour que notre obéissance soit la réponse libre de notre amour. Aucune obéissance ne sera plus grande à ses yeux que la nôtre, car elle est l'expression de notre liberté, d'un libre amour.

« Venez à ma suite », dit Jésus avec la force de son amour. Quatre pécheurs de Galilée, dans leur totale liberté, laissèrent leur barque et le suivirent... Merveille et miracle de l'amour qui attire avec tant de force !

 

 

Voir les commentaires

Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Ecriture...

Publié le par Christocentrix

..."l'Esprit du Seigneur est sur moi, car il m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle......

Il replia le Livre....Tous avaient les yeux fixés sur lui....

Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Ecriture". (Luc, 4, 16 et ss...)

C'est cette mission que décrivait Isaïe dans des termes que Jésus, nous l'avons vu, s'est appliqué à lui-même au tout début de sa vie publique (Is. 61,1 ss). Nous sommes mieux à même de comprendre maintenant pourquoi c'est ce texte là que Jésus voulut faire retentir pour commencer à dévoiler son identité messianique. En peu de mots, en effet, cette prophétie résume l'oeuvre du salut, tel qu'il a plu à Dieu de le faire advenir.

 Peut-être même tout est-il dit dans cette simple expression « consoler les affligés » (v. 2). A coup sûr, pour bien l'entendre, il faut la débarrasser des harmoniques d'hypocrisie, de larmoiement et de sentimentalité que nos habitudes de langage pourraient y mettre. L'homme biblique est un tempérament positif, sa vie est exposée et rude : il n'appelle pas consolation les bonnes paroles ou les caresses, mais qu'on lui fasse justice, qu'on le débarrasse de ceux qui l'oppriment, qu'on lui rende l'enfant qu'il a perdu, qu'on lui donne les moyens de vivre en homme libre et debout ! Ses afflictions, ce sont celles qui pèsent sur tous les hommes et toutes les générations d'hommes, et qui font de la Bible, en dehors même de toute question de Révélation, l'un des chants d'humanité espérante et souffrante les plus extraordinaires qui aient traversé les siècles.

Ce qu'a fait Dieu dans son peuple au long des siècles de l'Ancienne Alliance ? Rien d'autre, peut-être, que d'amener un certain nombre d'hommes à confesser ouvertement qu'ils attendaient une consolation. Non pas celle qui rend l'âme esclave et l'accule à la hideuse résignation qu'un Marx, qu'un Nietzsche ont dénoncée. Mais celle qui veut que les mots Justice et Paix, Amour et Fidélité, Bonheur enfin, deviennent vrais sur notre terre, une fois pour toutes ; et qui sait que cela n'adviendra que par un renouvellement d'alliance entre Dieu et les hommes, que par une coopération active du ciel et de la terre (cf. Ps. 85,11-13). Les hommes veulent y mettre la main, mais ils savent que si Dieu aussi ne bâtit la maison, « en vain peinent les bâtisseurs ! » (Ps. 127,1).

Il est capital de souligner qu'il s'agit de tout autre chose que de ce que nous appellerions un idéal. L'idéal n'est guère qu'une projection phantasmatique, d'aspirations dont la séduction n'est qu'au prix de l'impuissance. Notre mentalité critique lui a réglé son compte. L'idéal, en effet, ne peut tenir que par un certain oubli volontaire de la force des choses. L'attente messianique, elle, s'intensifie et se purifie par cette même force des choses, qu'elle éprouve à fond et qui l'accule à refuser tous les trompe-faim. L'attente messianique veut étreindre une réalité tangible et totale, qu'elle a appris à savoir (par un réalisme suprême), impossible à l'homme seul mais possible à ce Dieu-avec-les-hommes qui la dévoile et, par instants, la rend comme imminente et en donne des avant-goûts. Ainsi, dans l'oppression ou l'exil, les hommes de l'ancienne Alliance criaient qu'il y avait des choses inacceptables ; Job criait qu'il y avait des vies invivables, un mal injustifiable ; toute une race de psalmistes criaient que l'homme n'était pas fait pour succomber à la maladie, à la haine, à la guerre, à la mort. Même ceux que l'épreuve épargnait apprenaient à reprendre ces cris au nom des autres, au nom de tout un peuple : tel le vieillard Siméon, cette figure saisissante d'une humanité déjà blanchie par sa douloureuse expérience, mais tenant bon dans l'espérance d'une humanité nouvelle - « il attendait, nous dit saint Luc, la Consolation d'Israël » (Lc 2,25). Nous disons que ces cris et ces aveux ont été inspirés par l'Esprit de Dieu, parce qu'il devait y avoir une réponse et afin que la réponse trouve des coeurs préparés à la recevoir.

Jean-Baptiste n'a été envoyé que pour ranimer ce cri au moment où les temps allaient « s'accomplir », c'est-à-dire où la réponse allait être dévoilée. Il n'a pas eu d'autre rôle que de rallier ceux qui se reconnaissaient affligés et justiciables de la consolation, de quelque bord ou par quelque chemin qu'ils vinssent. Tout un peuple accourait : des publicains, des soldats, des pécheurs. Seuls demeuraient à distance ceux pour lesquels la richesse, le pouvoir ou l'orgueil tenaient lieu de consolation. C'est dans ce bouillon de culture de l'espérance messianique que descend Jésus. On devrait dire : qu'il s'enfonce, car cela se passe aux bords du Jourdain, non loin de Jéricho, dans un des lieux les plus bas du monde, les plus pauvres et les plus grandioses aussi. C'est là que Jean-Baptiste commence à laisser filtrer le secret dont il est dépositaire (Jn 1,29 s) et que, guidés par le geste de sa main, ceux qui allaient devenir les premiers disciples de Jésus soupçonnent la vérité. André s'en va trouver son frère Simon - le futur Pierre, chef des Apôtres - et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie ! » (Jn 1,41).

 A cette heure, la vie dite publique de Jésus est commencée. Le processus de l'accomplissement messianique est déclenché. Rien ne peut plus l'arrêter. Entre le moment où Jésus se présente devant le Baptiste et lui dit: « II nous convient d'accomplir toute justice » (Mt. 3,15), et l'instant où il murmure sur la Croix: « Tout est achevé » (Jn 19,30), il ne se sera guère écoulé plus de trente mois. Trente mois qui, pour nous chrétiens, ont transformé sinon déjà la face du monde, du moins son coeur, et le sens du destin humain. Trente mois d'action messianique dont l'actualité demeure intacte, dont l'énergie continue à nous travailler. Car après vingt siècles, la confession de foi des disciples demeure la nôtre : "Tu es le Christ" !...

Il nous reste cependant à exprimer quelle signification aussi moderne que traditionnelle elle a pour nous. J'y reviendrai...

 

Voir les commentaires

Kamarianos

Publié le par Christocentrix

Vous pouvez retrouver Kamarianos directement sur sa chaine : http://www.youtube.com/user/Kamarianos

 

 

 

 

 

 

 

 

Voir les commentaires

simandre

Publié le par Christocentrix

 

 

 

Voir les commentaires

enclaves serbes du Kosovo

Publié le par Christocentrix

de tristes nouvelles concernant nos frêres des enclaves serbes du Kosovo...,  par ce site :  http://www.national-hebdo.net/spip.php?article1287    et

http://www.national-hebdo.net/spip.php?article1285

 

rappel :

on peut aider en souteant les projets de : http://www.solidarite-kosovo.org/fr/nous-aider

 

Voir les commentaires