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Le Dieu fait homme (3) (fin)

Publié le par Christocentrix

Il nous reste maintenant une dernière source à inventorier, celle du témoignage rendu à Jésus par la communauté chrétienne primitive. Ce témoignage est celui qui fait le moins de difficulté. Il est en effet absolument évident. Le danger serait de ne considérer que lui. C'est ce que font certains représentants de « l'École des Formes », comme Dibelius ou Bultmann. Considérant à juste titre que le Nouveau Testament est le témoignage de la foi de la première communauté chrétienne, ils en concluent que la première communauté chrétienne a certainement reconnu dans le Christ le Fils de Dieu et le Seigneur. Mais ils ajoutent que les Évangiles nous font atteindre ce que les premiers chrétiens ont pensé de Jésus, non ce que Jésus a été ou ce qu'il a pensé de lui-même.

De cette attitude, nous pouvons conserver ce qu'elle contient de positif et chercher ce que le Nouveau Testament nous apprend de la foi de la communauté. Et ceci n'est pas sans importance. C'est ce que nous ferons dans ce dernier paragraphe. Mais en même temps la partie négative de la thèse dont nous parlons est inadmissible scientifiquement. En effet le caractère historique de la vie de Jésus apparaît comme incontestable, nous l'avons montré dans notre premier chapitre. Or l'affirmation par Jésus de sa divinité fait partie de cette trame historique incontestable, car sans elle le drame de sa vie, qui en est le principal, ne s'explique pas. Si donc les Evangiles nous montrent Jésus à travers la foi de l'Église primitive, ils nous montrent cependant Jésus tel qu'il a été dans sa réalité historique. Le témoignage de la foi de l'Église primitive vient donc compléter le témoignage que Jésus se rend à lui-même, mais il ne se substitue aucunement à celui-ci, et ne prend son sens que par lui.


De la foi de l'Eglise primitive, nous retiendrons le témoignage le plus important qui est celui de saint Paul. Nous sommes ici en effet en présence des textes les plus anciens du Nouveau Testament et les plus sûrement datés. Ils émanent d'ailleurs d'un homme qui a vu d'abord en Jésus le chef d'une secte hétérodoxe et qui en a été le persécuteur. Cet homme est un juif au sens le plus strict du mot : « je surpassais de beaucoup ceux de ma nation, étant à l'excès partisan des traditions de mes pères » (Gal., I, 14). Plus qu'à aucun autre par conséquent la seule idée de la divinisation d'une créature devait lui être intolérable. S'il a donc témoigné que Jésus de Nazareth était le Fils de Dieu, c'est qu'il y a été contraint par une évidence qui allait à contre-courant de toutes ses pentes psychologiques. Il représente donc en ce sens un témoin exceptionnel.


Or son témoignage est décisif. Pour Paul, Jésus de Nazareth est Dieu lui-même venu en ce monde. Ceci il l'exprime en quelque sorte à travers trois affirmations concentriques qui de l'oeuvre du Christ remontent à sa personne. Et c'est sans doute ce qui caractérise le témoignage de Paul. Il n'a pas connu le Christ dans son existence humaine. Il l'a rencontré en tant qu'événement divin venant bouleverser son existence. Le Christ lui est d'abord apparu dans son œuvre. C'est au caractère divin de cette oeuvre qu'il rend d'abord témoignage. Son témoignage diffère en cela de celui des témoins de la vie terrestre du Christ. Pour lui le Christ est d'abord le Christ ressuscité en qui se manifeste l'oeuvre rédemptrice de Dieu. Mais par ailleurs il affirme la rigoureuse continuité du Christ ressuscité qui lui est apparu sur le chemin de Damas et du Jésus de Nazareth, dont il persécutait les disciples. La parole du Christ qui lui est adressée exprime cette parole fondamentale : "Je suis Jésus que tu persécutes". (Act, 9, 5).

Le premier témoignage de Paul est qu'en Jésus une action proprement divine est accomplie. Il se situe en cela dans la continuité de la foi juive, qui est foi dans un Dieu qui intervient dans l'histoire humaine. Mais précisément son affirmation est qu'en Jésus une action divine intervient qui est l'action décisive de Dieu, celle qui constitue le salut du monde. Cette action divine, saint Paul la décrit dans une série d'expressions, qui en manifestent les divers aspects. C'est d'abord une justification : « Mais maintenant, sans la Loi, est manifestée une justice de Dieu à laquelle rendent témoignage la Loi et les Prophètes, justice de Dieu par la foi en Jésus-Christ pour tous ceux qui croient et qui sont justifiés gratuitement par sa grâce par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ » (Rom., 3, 21-24).

Ce passage est capital parce qu'il nous situe à l'origine même de l'affirmation paulinienne. Elle l'enracine en effet dans le judaïsme. La justice (tsédeq) est une notion capitale de l'Ancien Testament qui désigne un mode d'action proprement divin, par lequel Dieu opère irrévocablement l'accomplissement de ses promesses. Et l'objet de cette action divine est de constituer l'homme dans la justice, c'est-à-dire dans un état de sainteté qui le rend agréable à Dieu. Mais précisément cette question de la justification tenait une place capitale dans la théologie juive du temps de saint Paul. Contre les pharisiens de son temps, le Maître de Justice (essenien) affirmait déjà que l'homme est par lui-même radicalement corrompu et que Dieu seul peut le constituer en état de justice. Mais précisément il appelait cette justice et gémissait sous le poids de son péché. Le IVè Livre d'Esdras nous montre de même l'humanité sous le péché du fait de la faute d'Adam et la justice impossible à l'homme.

C'est dans cette perspective que se situe l'affirmation de saint Paul : « Tous sont pécheurs et ont besoin de la grâce de Dieu » (Rom., 3, 23). L'humanité tout entière est donc privée de la justice et incapable de se la procurer. Elle est tout entière sous le péché. Or précisément ce qui est accompli en Jésus, c'est une action de Dieu conférant la justice, action absolument libre et gratuite, décision proprement divine, qui arrache l'homme à la situation désespérée dans laquelle il se trouvait. Cette action est opérée en Jésus-Christ. Et la condition pour en bénéficier est donc de croire en Jésus-Christ, ce qui signifie à la fois croire au témoignage de Jésus-Christ, mais aussi croire à l'objet de ce témoignage, qui est aussi Jésus-Christ, en tant qu'il est lui-même cette action divine qui opère la justice par son incarnation, sa passion et sa résurrection : « Dieu a manifesté sa justice dans le temps présent de manière à être reconnu juste et justifiant celui qui croit » (Rom., 3, 26).


Cette action justifiante de Dieu est commentée par des expressions qui en découvrent les diverses modalités. C'est une rédemption. L'expression apparaît déjà dans l'Ancien Testament pour désigner l'action de Dieu, en tant qu'il libère d'une situation désespérée. Elle désigne en particulier la façon dont Dieu, par sa seule puissance, a libéré le peuple captif de l'Egypte, en ouvrant devant lui les flots de la Mer (Deut., 7, 8). « Seigneur Iahweh, vous avez délivré le peuple par votre grandeur, vous l'avez fait sortir d'Egypte par votre main puissante » (Deut., 9, 29). C'est donc une oeuvre analogue qui est accomplie en Jésus-Christ. Mais elle se situe à un niveau beaucoup plus essentiel. Elle implique que l'humanité est en état de captivité : « Nous étions esclaves du péché » (Rom., 6, 7). De cette captivité, aucune force humaine ne pouvait nous libérer. Mais Dieu par sa main puissante a opéré cette libération. Jésus-Christ est cette action libératrice. Et elle s'accomplit dans le sang de sa croix, ce qui marque que l'humanité du Christ est l'instrument par lequel s'opère l'action divine.

Mais cette action divine est aussi communication effective de la justice, c'est-à-dire de la sainteté : « Vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ et par l'Esprit de Notre Dieu » (I Cor., 6, 11). La sainteté est dans l'Ancien Testament, en particulier depuis Isaïe, le terme qui définit la vie de Dieu dans ce qui la distingue absolument de la vie de la créature. Dieu est le Saint. Sanctifier voudra donc dire communiquer la vie de Dieu, ce que lui seul peut faire et qui est l'action divine par excellence. Et cette sanctification est précisément le salut, car celui-ci consiste à soustraire l'homme à la mort spirituelle qu'est le péché et à lui communiquer la vie spirituelle, qui est la vie même de Dieu. La sanctification est donc le don de la vie de l'Esprit, qui fait de l'homme un vivant spirituel. Et ceci est proprement l'oeuvre que la puissance de Dieu opère seule.

La sanctification marque l'action divine vivifiant les âmes. Mais l'action vivifiante accomplie dans le Christ touche aussi l'homme dans son corps. Celui-ci est mort, dans la mesure où il est mortel, c'est-à-dire où il est lié à la misère de la condition biologique. Dans le Christ, l'action de Dieu vient pénétrer ce corps mortel des énergies divines et lui communique un mode de vie incorruptible. Ceci, l'action de Dieu l'a opéré d'abord dans l'humanité mortelle du Christ lui-même. C'est pourquoi la résurrection du Christ est pour saint Paul la charnière même de la foi : « Si le Christ n'est pas ressuscité des morts, notre prédication est vaine, vaine aussi notre foi..., vous êtes encore dans vos péchés » (I Cor., 15, 15). On voit bien ici comment le témoignage de saint Paul porte premièrement sur les actions divines accomplies dans le Christ. Cette résurrection, qui a d'abord atteint l'humanité du Christ, atteindra aussi eschatologiquement tout homme qui aura cru. Ainsi la justice de Dieu aura accompli pleinement son oeuvre divinisante.

Dans cette première série de témoignages, saint Paul affirme qu'en Jésus-Christ l'action divine décisive est intervenue, qu'il constitue l'événement essentiel de l'histoire sainte. En ceci sa théologie se situe dans le prolongement de l'Ancien Testament, qui témoignait d'actions divines et annonçait une action eschatologique de Dieu qui serait l'action décisive. Mais à un second niveau, Paul montre comment cette action divine n'est pas seulement une action de Dieu, mais qu'elle est participation à la vie du Fils de Dieu et qu'ainsi c'est en tant qu'il est le Fils de Dieu que le Christ opère en nous la participation à sa vie. En d'autres termes, il ne s'agit pas seulement de communiquer la vie divine, mais de communiquer la vie du Fils de Dieu. Et c'est par conséquent en étant unis avec le Fils de Dieu que les hommes réalisent le dessein de Dieu. Ceci est la doctrine paulinienne de l'adoption, où le rôle personnel du Fils de Dieu prend le pas sur l'action de Dieu envisagée de façon générale.

Un premier passage montre le lien de ce thème et de celui de la justice : « Ceux qu'il a connus d'avance, Dieu les a prédestinés à être à l'image de son Fils, afin que le Fils soit le premier-né d'un grand nombre de frères. Et ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés, et ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés; et ceux qu'il a justifiés, il les a glorifiés  » (Rom., 8, 29-30). Ici les étapes des actions divines opérées dans le Christ se déploient : appel, justification, glorification sont les moments successifs d'un dessein éternel dont le terme est l'adoption, puisque son objet est de faire du chrétien l'image du Fils, c'est-à-dire de le mettre en possession, par un don absolument gratuit et inouï, des privilèges divins que le Fils possède par nature. La doctrine de l'adoption ajoute cet aspect trinitaire spécifique du Nouveau Testament et où la personne du Verbe incarné se trouve être constituée au centre du dessein de Dieu.

Cette doctrine est développée davantage dans l'Epître aux Ephésiens, où le terme d'adoption apparaît explicitement et où la fonction de l'humanité individuelle assumée par le Fils de Dieu prend son caractère central : « C'est dans le Christ que Dieu nous a choisis avant la création du monde, pour que nous soyons saints et irréprochables devant Lui, nous ayant, dans son amour, prédestinés à être ses fils adoptifs en Jésus-Christ, selon sa libre décision en faisant ainsi éclater la gloire de sa grâce, par laquelle il nous a rendus agréables à ses yeux en son Fils bien-aimé » (Eph., I, 4). Le centre du dessein de Dieu devient ainsi la personne même du Christ, Fils de Dieu. C'est en Lui d'abord qu'est réalisée l'oeuvre de Dieu qui unit la nature divine à la nature humaine. C'est en Lui que nous avons « la rédemption acquise par son sang, la rémission des péchés » (I, 7). Et le dessein de Dieu sera ainsi de nous faire participer par la foi à ce qui a d'abord été réalisé dans sa personne.

Cette participation à la vie du Fils est donnée par le don de l'Esprit, qui seul peut opérer l'oeuvre divine de l'adoption, étant Dieu lui-même : « Lorsque est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme, né sous la Loi, afin d'affranchir ceux qui étaient sous la Loi pour nous conférer l'adoption. Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans vos coeurs l'Esprit de son Fils lequel crie : Abba, Père » (Gal., 4, 4-6). Le don de l'Esprit ne communique pas seulement l'incorruptibilité, il fait participer proprement à la vie du Fils. Il introduit donc l'homme dans la sphère de la Trinité. Désormais l'homme n'est plus seulement sur le plan de la servitude, qui est celui de la créature, il peut être avec Dieu comme avec un Père, en tant qu'il est uni au Fils unique : « Vous n'avez point reçu un esprit de servitude pour être encore dans la crainte, mais vous avez reçu un esprit d'adoption en qui nous crions : Abba, Père » (Rom., 8, 15).

Dans un troisième moment enfin, saint Paul élargit ses perspectives. Il ne montre plus seulement le rôle de la personne du Fils dans le mystère de l'adoption, mais il montre son mystère comme constituant le centre même du dessein divin. Ceci apparaît d'abord dans un texte capital de l'Épître aux Philippiens où Paul montre le Christ, existant dans la condition de Dieu et possédant l'égalité avec Dieu, s'anéantissant en prenant la condition humaine dans son état de déchéance et exalté par suite par Dieu qui lui donne le nom qui est au-dessus de tout nom (Phil., 2 .5-9). Le Christ apparaît ainsi, comme nous l'avons déjà vu dans saint Jean, dans les états successifs de son mystère : d'abord comme préexistant dans sa condition divine et possédant en plénitude la nature divine; ensuite comme venant chercher la nature humaine dans son état de déchéance et prenant ainsi la forme d'esclave; enfin glorifié dans cette même nature qui, par l'Ascension, est exaltée au-dessus de toute créature dans la sphère même de la divinité transcendante.

L'humanité du Christ devient le centre de la vision de Paul. C'est elle qui est contemplée dans ses états successifs. Et c'est en elle d'abord que s'accomplit le dessein de Dieu. C'est en effet d'abord et principalement par elle que la fin de la création, la gloire de Dieu est atteinte : en se faisant obéissant jusqu'à la mort, le Christ, par sa volonté humaine, rend à Dieu une gloire parfaite et est ainsi constitué par son humanité grand-prêtre de la création tout entière. Il offre à Dieu l'action sacerdotale parfaite. C'est ce caractère sacerdotal de la Personne du Christ que l'Épître aux Hébreux développera, en montrant dans le Christ le Grand-prêtre selon l'ordre de Melchisédech. Et d'autre part c'est dans et par l'humanité du Christ qu'est atteinte l'autre fin de la création qui est la divinisation de l'homme, puisque, le Père donne au Christ le nom qui est au-dessus de tout nom en introduisant son humanité dans la gloire divine, d'où elle irradiera cette gloire sur le reste de l'humanité.

Dans l'Épître aux Colossiens, Paul donne à ce rôle du Christ une dimension cosmique. Il le montre comme exerçant d'abord sa mission dans la création du monde : « Il est l'image du Dieu invisible, né avant toute créature; car c'est en Lui que toutes choses ont été créées, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre, les choses visibles et les invisibles, Trônes, Dominations, Principautés, Puissances; tout a été créé par Lui et pour Lui. Il est, Lui, avant toutes choses. Et toutes choses subsistent en Lui » (Col., I, 15-16). Ici Paul rejoint le Prologue de saint Jean : « En lui tout a été fait. » Il éclaire le mystère du Christ en lui donnant un titre que l'Ancien Testament donnait à la Sagesse de Dieu, qui est « son image » (Sag., 7, 26). L'Epître aux Hébreux utilisera des expressions analogues : « Il est le rayonnement de la gloire de Dieu, l'empreinte de sa substance (Sag., 2, 26), qui soutient toutes choses par sa parole toute-puissante » (I, 3).

On peut dire qu'ici l'affirmation du Nouveau Testament atteint son raccourci le plus vertigineux. Elle pose en effet que celui qui est mort sur la croix est celui qui soutient toutes choses dans l'existence. Les Pères de l'Eglise développeront ce contraste dans leurs Homélies Pascales. Nous lisons dans celle de Méliton de Sardes, au Second Siècle : « Celui qui a suspendu la terre est suspendu (au bois). Celui qui a fixé les cieux est fixé (à la croix). Celui qui a affermi l'univers est affermi sur le bois » (96; Lohse, p. 34). Le Christ apparaît comme le Fils de Dieu préexistant. Mais il apparaît aussi comme ayant une relation particulière à la création. C'est par Lui que tout a été fait et elle lui appartient donc à un titre particulier. L'histoire sainte s'élargit ainsi aux dimensions de l'histoire cosmique. Elle embrasse non seulement l'humanité, mais les Dominations et les Puissances. Et du même coup l'événement du Christ prend sa portée cosmique. Il ne concerne plus seulement l'humanité, mais aussi les Principautés et les Puissances.

C'est ce que montre la suite du texte de Paul. C'est le même Fils de Dieu, qui a créé le monde et à qui le monde appartient, qui vient dans l'Incarnation ressaisir ce monde et qui l'instaure dans sa condition définitive, réalisant ainsi le dessein de Dieu : « Il est la tête du corps de l'Eglise, lui qui est le principe, le premier-né d'entre les morts, afin qu'en toutes choses il tienne, Lui, la première place. Car Dieu a voulu que toute plénitude habitât en Lui. Et il a voulu par Lui réconcilier toutes choses avec Lui-même, celles qui sont sur la terre et celles qui sont dans le ciel, en faisant la paix par le sang de sa croix » (Col., I, 18-19). Ainsi l'action du Christ dans sa Passion atteint la totalité de l'Univers. Elle le réconcilie avec Dieu et du même coup rétablit son unité. Et l'humanité glorifiée du Christ est constituée ainsi sommet et centre de cet univers, couronnement de la création de Dieu. Tout est non seulement «par Lui », mais « pour Lui ».


Cette enquête sur le Nouveau Testament nous met en possession de trois données qui ne peuvent être sérieusement contestées. Jésus de Nazareth, personnage dont l'existence historique est aussi sûrement attestée que celle de Socrate ou de César, a manifesté par tout son comportement qu'il se reconnaissait une autorité et des pouvoirs proprement divins, a explicitement affirmé qu'il appartenait à un ordre de réalité autre que celui de ce monde et qu'il partageait en plénitude la nature et les attributs du Père, a été reconnu comme Fils de Dieu et Dieu lui-même par des hommes qui étaient ses contemporains et que tout prédisposait à voir dans une affirmation de cet ordre le plus inacceptable des blasphèmes.

Ceci n'enlève à ces affirmations rien de ce qu'elles ont d'absolument insolite et d'humainement impossible. La seule réaction d'un esprit lucide doit être d'abord de les récuser tant qu'il n'en a pas reconnu les titres. Rien ne serait plus contraire à la nature même de l'affirmation du Christ que d'y voir quelque chose qui va de soi. Et cependant il faut reconnaître que cette affirmation se présente dans un ensemble de garanties, avec une unité et une continuité qui font qu'il est impossible de l'éliminer et que depuis deux mille ans elle pose à tout homme une question décisive, la question décisive. Et il est finalement impossible, si on l'examine sérieusement, de ne pas reconnaître qu'elle constitue une donnée d'une nature unique, irréductible à toute explication rationnelle et qu'il est légitime de reconnaître malgré son invraisemblance. Elle ne se présente pas toutefois sans références. Et ce sont ces références que nous avons maintenant à considérer".
                                                                              (matière des chapitres suivants...)...


               Cardinal Jean Daniélou. (extraits de "Approches du Christ", Grasset, 1960.



Pour des raisons techniques, il ne m'a pas été possible de conserver les mots en grec...Le texte renvoie à quelques notes et à la bibliographie suivante :

L. de GRANDMAISON : La personne de Jésus et ses témoins, Beauchesne, 1957.

K.-L. SCHMIDT : Le problème du christianisme primitif, Leroux, 1938.

O. CULLMANN : Christ et le temps, Delachaux, 1947.

L. CERFAUX : Le Christ dans la théologie de saint Paul, Le Cerf, 1951.

J. DUPONT : Essai sur la christologie de saint Jean, Desclée, 1951.

J. DANIELOU : Platonisme et théologie mystique, Aubier, 1944, 1953.

J. DANIELOU : Les manuscrits de la Mer Morte et les origines du christianisme, Orante, 1958, 1995.
J. DANIELOU : Dieu et nous, Grasset, 1956. 1963.

 

 

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Le Dieu fait homme (2)

Publié le par Christocentrix

Nous avons jusqu'ici considéré le comportement même du Christ. Nous pouvons maintenant nous tourner vers ses paroles et vers ce qu'il nous dit de lui-même. Nous nous arrêterons spécialement sur ce que nous en dit saint Jean. Ce témoignage a une valeur toute particulière. En effet Jean est l'Apôtre Bien-Aimé qui non seulement a connu le Christ, mais a vécu plus qu'aucun autre dans son intimité. Il est en ce sens un témoin de premier ordre de la vie du Christ. Et il revendique à plusieurs reprises cette qualité : « Celui qui l'a vu en rend témoignage et son témoignage est véridique » (19, 35). Ou encore, dans la Ière Epître : « Ce qui était au commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé du Verbe de vie, car la Vie s'est manifestée et nous l'avons vue et nous lui rendons témoignage » (I, 1-2).

Mais en même temps Jean est l'Évangéliste le plus explicite en ce qui concerne la divinité de Jésus. Dans son Évangile, le Christ parle de ses relations avec le Père de façon qui ne laisse aucun doute sur sa divinité. Ces paroles de Jésus, Jean les a conservées dans sa mémoire. Le tour qu'il leur donne peut refléter ses propres habitudes de langage. Mais l'authenticité de leur contenu ne saurait être contestée. Elles constituent un ensemble d'affirmations de Jésus sur lui-même qui vient à la fois confirmer et compléter ce que son comportement manifestait de façon concrète. Elles en sont une sorte de commentaire. Le caractère unique de cette révélation par le Christ lui-même de sa divinité permet donc que nous cherchions chez saint Jean l'expression privilégiée de l'attestation de la divinité du Christ au niveau non plus des actes, mais des paroles.

On peut relever d'abord des passages où le Christ s'affirme comme appartenant à un autre monde que celui de la création : « Celui qui vient d'en haut est au-dessus de tous » (3, 31. Voir aussi, 8, 21). Le Christ marque là que son origine n'est pas terrestre. Il vient de Dieu. Et il est frappant en effet qu'on ne sent en Lui aucune distance avec le monde de Dieu. Il est comme de plain-pied avec lui. La comparaison avec le Maître de Justice essenien est ici instructive. Le Maître de Justice a le sentiment de son néant de créature en face du Dieu souverain. Jamais le Christ n'apparaît comme présentant cette attitude. Et c'est cette parfaite connaturalité avec Dieu que des passages comme celui que nous avons cité attestent. Jean à son tour donnera de cette affirmation une formulation définitive en écrivant dans son Prologue : « Le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu ».


Cette appartenance à la nature divine implique en effet que le Christ existait avant sa naissance terrestre. C'est cette affirmation que nous rencontrons dans un étonnant passage. Le Christ s'adrestant aux Pharisiens leur dit: « Abraham, votre père, a tressailli de joie à la pensée de voir mon jour. Il l'a vu et il s'est réjoui. » Sur quoi les Juifs lui disent : « Tu n'as pas encore cinquante ans et tu as vu Abraham. » Et Jésus de répondre : « En vérité, en vérité, avant qu'Abraham fût, Je suis » (8, 58). Ici l'affirmation prend toute sa portée de sa confrontation avec les données concrètes de la chronologie. Les juifs objectent justement que pour avoir connu Abraham, il faudrait que Jésus ait des centaines d'années. Mais précisément Jésus n'appartient pas dans sa personne divine au temps de ce monde. Et dans sa préexistence éternelle, il est antérieur à tous les temps et contemporain de tous les temps. Des paroles comme celle-là entrouvrent un abîme dans la trame de la vie de Jésus, laissent transparaître un instant la sphère à laquelle il ne cesse d'appartenir.


Cette origine divine du Christ est ce qui exprime la signification de son oeuvre. Il est « descendu du ciel » pour accomplir l'oeuvre que lui a confiée le Père; et cette oeuvre est « de ne rien laisser perdre de ce qui lui a été donné, mais de le ressusciter au dernier jour » (Jean., 6, 39). Nous trouvons ici exprimée la substance même du christianisme, en tant que celui-ci est la foi en un geste de Dieu qui vient vers l'homme. Il n'est pas nécessaire en effet d'être chrétien pour croire en l'existence d'un Dieu. Et la religion en son essence est précisément la recherche tâtonnante de Dieu par l'homme. Mais cette recherche ne peut aboutir. Car entre le Dieu transcendant et l'homme créé, il y a un abîme infranchissable. « Personne n'a jamais vu Dieu. » Cet abîme infranchissable, Dieu seul peut le franchir. Et précisément l'affirmation chrétienne est que cet abîme a été franchi. Le Christ est ce geste. Il est la recherche de l'homme par Dieu qui peut seule faire aboutir la recherche de Dieu par l'homme. Il est
Dieu s'approchant de l'homme pour que l'homme puisse s'approcher de Dieu.

Il faut relire dans cette optique d'autres passages : « Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde. Maintenant je quitte le monde et je vais au Père » (16, 28). Le double mouvement qui constitue le mystère du Christ est ici clairement énoncé. Il est d'abord le Fils de Dieu venu dans le monde. Et ceci est le geste même de l'agapè divine, le mouvement de Dieu venant chercher l'homme. Mais Dieu ne vient chercher l'homme que pour conduire l'homme à Dieu. Cette humanité qu'il a saisie dans l'Incarnation, le Fils de Dieu la soulève au-dessus d'elle-même et l'introduit dans la Maison de Dieu, dans la sphère inaccessible de la Trinité. Il est ainsi le pont jeté sur l'abîme, le passage de l'homme à Dieu : « Je suis la voie, la vérité et la vie. Nul ne va au Père que par moi » (14, 6). Et, en effet, si « nul n'a jamais vu Dieu, le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l'a fait connaître »(1, 18).

L'accent en tout ceci est mis sur la nécessité absolue de la venue de Dieu vers l'homme pour donner à l'homme accès à Dieu. Jean l'affirme à nouveau dans un autre passage : « Nul n'est monté au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est au ciel » (3, 13). Les trois mouvements sont ici bien marqués. Le Christ est le Fils de Dieu qui est au ciel; c'est lui qui est descendu du ciel; et c'est pourquoi lui seul est monté au ciel. II est remarquable qu'antérieurement à l'Évangile de Jean, l'Epître aux Ephésiens avait employé à peu près le même langage : « Il est monté, c'est-à-dire aussi qu'il est descendu dans les régions inférieures de la terre. Et celui qui est descendu, c'est le même qui est aussi monté, au-dessus de tous les cieux » (4, 9). Ainsi seul celui qui est descendu pouvait monter à nouveau.


Seul Dieu pouvait donner à l'homme accès à Dieu. Ceci situe le mystère du Christ dans son ordre unique. Rien qui ressemble ici à ces chutes d'éons que l'on trouve chez les gnostiques; rien non plus qui implique cette complicité avec la misère que Nietzsche reprochait à la charité; rien qui soit une humanisation du divin au sens d'une réduction de la transcendance. Mais le Christ apparaît comme le geste souverain du Dieu transcendant qui, sans rien renier de sa transcendance, vient chercher ce qui est perdu, non pour se changer en lui, mais pour le changer en soi et pour le transférer dans sa propre sphère. Pour Jean, la transcendance de Dieu est la souveraine liberté d'un Dieu vivant qui n'est limité par rien et qui se plaît à faire éclater sa gloire en accomplissant des oeuvres admirables qui déconcertent la raison humaine et qui n'ont d'autre raison que la gratuité de son amour.


Ainsi le Christ témoigne d'abord dans saint Jean de son appartenance au monde de la transcendance.. Il s'ensuit qu'il possède en plénitude et par droit de nature les biens divins, dans une parfaite égalité avec le Père, en sorte qu'il puisse en disposer souverainement. Ceci est vrai d'abord de la science : « Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui auquel le Fils a bien voulu le révéler. » Seul le Fils connaît Dieu comme Dieu se connaît lui-même : « Mon Père me connaît et je connais mon Père » (Jean., 10, 15). La nature divine est un océan sans borne, un abîme sans limite. En sa présence, l'homme est saisi de ce vertige dont parlait Grégoire de Nysse. Il n'a plus rien à quoi s'accrocher, il est totalement démuni. Et, même lorsqu'il est introduit par la grâce de Dieu à saisir Dieu tel qu'Il est en lui-même, jamais cette connaissance ne sera compréhensive. Dieu restera tou
jours dans cette lumineuse ténèbre dont il ne touchera jamais les frontières. Or, à cet abîme infini, la connaissance du Fils est coextensive, parce qu'elle est connaissance de Dieu par lui-même. C'est une connaissance totale et exhaustive, car elle est l'expression d'une parfaite égalité.

C'est pourquoi le Christ peut être témoin de Dieu. Déjà, dans saint Matthieu, le Christ affirmait : «Nul ne connaît le Père, si ce n'est le Fils et celui auquel le Fils veut le révéler » (Math., 11, 27). Le Christ est le seul témoin de Dieu, au sens où le témoin est celui qui a vu : « Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous. Ce qu'il a vu et entendu, voilà ce qu'il atteste » (Jean, 3, 32. Voir aussi 6, 38). Pour saint Jean le témoignage est une catégorie fondamentale. Tout se ramène à un double témoignage : le témoignage du Fils sur le Père, le témoignage des Apôtres sur le Christ. Le Christ est ainsi celui sur le témoignage de qui tout repose. La foi sera de faire totalement crédit à son témoignage. Et ce témoignage mérite crédit, parce qu'il n'est pas simplement témoignage de quelqu'un du dehors, mais qu'il est témoignage de celui qui est de plain-pied avec ce dont il témoigne. Dans le Christ, Dieu témoigne de Dieu. Or, Dieu seul peut témoigner de Dieu. Il introduit ainsi dans la vie théologale qui est connaissance de Dieu fondée sur le témoignage de Dieu. Il est à la fois la voie et le terme. « C'est dans sa lumière que nous voyons la lumière » (Ps., 36, 10).


De même que le Fils possède la connaissance du Père et peut communiquer la connaissance du Père, de même il possède la vie du Père et peut la communiquer. « Comme le Père a la vie en Lui, ainsi a-t-il donné au Fils d'avoir la vie en Lui » (5, 26). La vie ici désigne la vie de Dieu, qui est Esprit. C'est en ce sens que Jean écrit ailleurs « En Lui était la vie » (1, 4). Vie et mort sont dans le Nouveau Testament des concepts théologiques. La vie est la vie de Dieu et la participation à cette vie de Dieu - et non pas l'existence biologique. Pour la Bible un homme peut être vivant au sens ordinaire du mot et être spirituellement un mort. Et inversement il n'y a pas d'êtres plus vivants que ceux d'entre nous que nous appelons les morts et qui vivent de la vie de Dieu, la Vierge et les Saints. C'est de cette vie que vivent les chrétiens. Mais cette vie ils la tiennent du Christ. Si le Christ n'est pas Dieu, il ne possède pas cette vie et ne peut la communiquer. Ainsi la divinité du Christ est-elle ce sur quoi repose intégralement la foi en la résurrection.

C'est ici que nous touchons à quel point la divinité du Christ, telle que saint Jean la propose, rejoint le mystère de l'homme en son point le plus central. Car l'homme est prisonnier de la mort. Il peut chercher à élargir cette prison par les progrès de la science, mais il ne peut en sortir. Car son existence reste toujours une existence corruptible. Il vient ainsi se buter contre les murs de sa prison : « Furieux esprit contre la cage », disait Claudel de Rimbaud. Le Prince de ce monde détient les clefs de cette prison et nul homme n'a pouvoir pour les lui ravir. La foi chrétienne est que cette mort, à la fois spirituelle et corporelle, cette vie morte qu'est la vie séparée de Dieu, est vaincue par le Christ dans sa résurrection. Mais c'est seulement si le Christ est le Fils de Dieu que, descendu dans la prison de la mort, il a pouvoir pour briser les portes de cette prison. C'est seulement dans la mesure où il est la vie qu'uni à l'homme en état de cadavre, il peut porter dans ce cadavre qui est le sien, l'étincelle de la vie - et à travers son corps ressuscité communiquer cette vie à nos corps mortels.

Ainsi, à travers les paroles du Christ dans saint Jean, se dévoile le lien étroit entre ce que le Christ est et ce que le Christ fait. Son oeuvre est de communiquer la connaissance du Père, de vivifier de la vie du Père, de soulever l'homme pour l'emporter dans le sein du Père. C'est là ce qu'il révèle et opère à la fois. Et par là il dévoile le dessein éternel de Dieu et le vrai sens de la destinée humaine en sorte qu'il est vrai, comme le disait Pascal, que non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-même que par JésusChrist. Mais cette oeuvre il ne la révèle et ne l'accomplit qu'en tant qu'il est le Fils de Dieu. Si le Christ n'est pas Dieu, nous sommes encore sous la Loi de la mort, nous sommes à jamais enfermés dans notre prison, la nuit définitivement tombe sur le monde.

Tout se joue donc autour de la divinité de Jésus. C'est autour de cette affirmation paradoxale que se discernent les hommes. Et c'est bien ce que nous montre Jean. Dieu a envoyé son Fils pour sauver et non pour condamner. Mais cette vie qu'apporte le Fils, les hommes peuvent la refuser. Et le jugement est l'acte par lequel l'homme se juge lui-même : « Celui qui croit en Lui n'est pas condamné; mais celui qui ne croit pas est déjà condamné. Et le jugement le voici : La lumière est venue dans le monde, mais les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs oeuvres étaient mauvaises » (Jean., 3, 18). Ainsi dans saint Jean le conflit que les synoptiques nous montraient au niveau de l'hostilité des Pharisiens au Christ prend une proportion plus générale. Et même il ne s'agit plus des Pharisiens. C'est tout homme désormais qui est confronté non au Christ selon la chair, mais au Christ vivant dans l'Esprit. Et c'est pourquoi l'incrédulité est péché contre l'Esprit, refus de sortir de l'ordre de la chair, préférence donnée aux ténèbres sur la lumière.

Ceci ne veut pas dire que reconnaître la divinité du Christ et croire à sa résurrection soient des choses qui aillent de soi. Car nous sommes des êtres de chair et de sang, profondément engagés dans la vie animale, proportionnés à une vie naturelle. C'est une aventure stupéfiante pour ces êtres de chair et de sang d'être plongés vivants dans l'abîme de la vie trinitaire, de voir le Fils de Dieu prendre un visage d'homme et être appelé homme, de devenir des fils de Dieu. Ceci est absolument insolite. Il est normal que des incroyants aient du mal à l'admettre. Et ce qui est étonnant, c'est que nous ne nous en étonnions pas davantage et que cela ne transforme pas notre vie plus radicalement.

Et pourtant cette affirmation déconcertante qui jette le désarroi dans nos habitudes de pensée, qui bouleverse nos façons d'agir, se présente à nous dans le Christ avec un tel ensemble de convergences qu'il nous est impossible de nous soustraire à la question qu'elle pose. L'impossible alors ne serait-il pas devenu le réel? L'amour ne serait-il pas la vérité ultime? En réalité ce qui résiste en nous, c'est la crainte de la chair devant l'envahissement d'une vie qui la divinise; c'est le désarroi d'une raison qui n'est plus maîtresse souveraine de son objet. Mais de quel droit alors notre raison ou notre désir apportent-ils des limites à l'Amour? Quelle sorte de complicité avec la mort nous fait-elle poser que le vrai coïncide avec le pire? N'est-ce pas toujours cette volonté d'appartenance, cette crainte d'être dépossédé? Ce sont bien là les oeuvres mauvaises, dont parle Jean - et qui vont à la mort. Les hommes préfèrent les ténèbres, c'est-à-dire le malheur, parce qu'ils le tiennent d'eux-mêmes. Et ils rejettent la lumière, c'est-à-dire le bonheur, parce qu'ils seraient obligés de le reconnaître comme un don.

Ainsi saint Jean éclaire-t-il le sens dernier du fait que nous présentaient les synoptiques. Dès le début dans son comportement le Christ apparaît comme irréductible à une explication purement rationnelle.

Il constitue une énigme, un seuil devant lequel l'humanité s'arrête, hésitante. Il creuse une fissure dans la vie ordinaire. Et d'abord nous le jugeons suivant les normes de ce qui nous est familier et nous le récusons comme échappant à ces normes où nous voyons les lois du réel. Nous sommes comme les personnages de la caverne de Platon, qui sont si accoutumés à leurs ténèbres qu'ils sont blessés par la lumière. Ainsi, comme des taupes, nous imaginons l'univers à la mesure de ces tanières où nous sommes tapis. Mais à ceux qui le reçoivent, le Christ donne pouvoir de devenir fils de Dieu, c'est-à-dire qu'il leur fait prendre conscience que ce qu'ils appelaient leur sagesse n'était que la sagesse de la chair et qu'il ouvre en eux les yeux de l'Esprit qui le connaissent comme la vraie Sagesse.


Il reste enfin les textes où le Christ laisse entrevoir quelque chose de sa mystérieuse unité avec le Père. Ici il semble que les voiles se déchirent, que le fond de l'existence se révèle comme un abîme de lumière. Et c'est bien en effet l'impression que donne l'Evangile de Jean. L'humanité du Christ y devient comme transparente. La mystérieuse Trinité se dévoile à travers elle. La foi qui atteignait d'abord le Christ de l'extérieur comme un témoin devient une contemplation qui atteint directement l'objet de son témoignage. Et il y a dans cette contemplation une plénitude silencieuse qui constitue comme telle un témoignage, qui ne ressemble à rien autre et où l'envers des choses devient en quelque façon directement perceptible.

Ainsi de la parole : « Je suis dans le Père et le Père est en moi » (16, 11). La totale présence réciproque du Père et du Fils s'y exprime. Et cette présence réciproque n'est pas quelque chose qui s'ajouterait au Père et au Fils comme d'abord constitués chacun dans leur propre subsistence. Mais c'est cette réciprocité même qui les constitue subsistant, puisque c'est seulement par leur relation qu'ils se distinguent l'un de l'autre. Le Père n'est Père qu'en tant qu'il engendre éternellement le Fils. Et le Fils est Fils qu'en tant qu'éternellement engendré par le Père. L'immuable éternité révèle ainsi en sa profondeur inaccessible à l'homme, au-delà du voile, dans le saint des saints, la vie éternelle de l'Amour. Et c'est sans doute le paradoxe essentiel auquel alors nous avons accès, les Trois aussi primitifs que l'Unique, c'est-à-dire l'amour faisant partie de la structure de l'Être absolu.

A ce niveau le mouvement se retourne. C'est la Trinité souveraine qui apparaît comme la source de toute réalité. Et ce n'est plus le terme vers lequel s'efforçait laborieusement l'ascension de l'homme. Jean nous situe d'abord en elle et c'est dans sa lumière que tout le reste s'explique et se déploie. Ainsi peut-on aborder le témoignage du Christ à ces deux extrémités. Il y a le témoignage qui part du donné immédiatement accessible de son humanité dans sa vie terrestre et qui discerne peu à peu à travers cette humanité des indices qui amènent à reconnaître qu'elle témoigne d'autre chose. Et il y a le témoignage qui nous établit d'emblée dans cette autre chose, qui est le témoignage du Fils sur le Père et qui se propose comme tel dans son éclat fulgurant sans ménager les étapes. Et ce témoignage peut-être est-il encore plus décisif. Si le témoignage des mystiques, c'est-à-dire de ceux qui ont entrevu un léger rayon de la ténèbre divine, porte déjà en lui une si impressionnante évidence, combien plus celui du Fils unique, sur le visage de qui rayonne la gloire du Père et qui contient en lui la plénitude de la divinité.

C'est ce témoignage qui se dégage des paroles suprêmes qui sont celles de la prière sacerdotale. Le Christ ici s'affirme dans toutes les dimensions de son existence éternelle et de sa mission temporelle comme celui qui dispose souverainement et éternellement de la vie du Père, puisqu'il est un avec le Père, et qui, en vertu de cette souveraine possession, dispose de cette vie éternelle en faveur de ceux que le Père lui a remis. Avec Lui l'éternité pénètre dans le temps non pour se dégrader dans le temps, mais pour l'introduire dans l'éternité. Les fins ultimes du dessein de Dieu se révèlent. L'Église apparaît comme l'introduction de l'humanité dans la vie trinitaire, illuminée de la gloire divine et rassemblée dans l'unité de l'amour.

Ce sont des paroles uniques : « Qu'ils soient un, comme toi l'ère tu es un en moi et moi en toi, qu'eux aussi soient un en nous, afin que le monde croie que tu m'as envoyé. Je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, pour qu'ils soient un - comme nous sommes un : moi en eux et toi en moi, pour qu'ils soient parfaitement un » (Jean., 17, 21-23). Le Christ apparaît ici à la fois dans sa relation au Père et dans son union à l'Église. Il est un avec le Père dans son existence éternelle. Et il est un avec l'Eglise dans sa mission dans le temps. Il vient du Père sans cesser d'être auprès du Père, pour chercher l'Église et l'introduire auprès du Père. C'est la divinité du Christ qui vient ici éclairer son humanité. Celle-ci prend sa signification par rapport au dessein de Dieu. Elle est le moyen par lequel l'Amour éternel qui est en Dieu est répandu dans l'Église pour qu'elle soit avec Dieu. Si l'humanité du Christ nous conduisait à sa divinité, ici c'est sa divinité qui éclaire le sens de son Incarnation.
Il nous reste maintenant une source à inventorier.....
                                                                 (suite et fin du chapitre dans prochain article).

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le Dieu fait homme (cal. Daniélou, 1960) - (1)

Publié le par Christocentrix

..."La confession de la divinité du Christ est l'objet même de la foi. Celle-ci consiste à reconnaître l'identité de Jésus de Nazareth et du Verbe créateur. C'est là une affirmation inouïe. Aussi avons-nous le droit d'en vérifier les fondements et de nous demander si elle est vraiment imposée par l'Évangile. Certains critiques, en effet, ont affirmé que la divinisation du Christ était l'oeuvre de la communauté primitive et ne correspondait pas à ce que nous pouvons saisir de Jésus lui-même. Il est exact que, si cette divinité était seulement l'objet de quelques déclarations, on pourrait toujours suspecter ces passages d'avoir été ajoutés ou remaniés à des fins apologétiques.

Aussi bien n'est-ce pas ces déclarations explicites, rares d'ailleurs dans les Evangiles synoptiques, que nous retiendrons d'abord. C'est le comportement du Christ lui-même, dans ses manières d'agir, dans les réactions qu'il suscite, que nous examinerons. Ceci constitue la trame même de sa vie publique et suscite un drame qui s'achèvera par son procès et par sa mort. Or, ce que nous voulons montrer est que cette trame même de la vie du Christ, et en particulier son procès et sa mort, ne peuvent s'expliquer autrement que par le fait qu'il a revendiqué une autorité divine. On peut contester qu'il avait le droit de le faire. C'est précisément ce qu'ont fait les Princes des Prêtres. Et c'est donc, à leur point de vue, de façon légitime, qu'ils l'ont condamné comme blasphémateur. Mais ce qui ne peut être contesté, sans mettre en question, non seulement des paroles isolées, mais la totalité des événements de sa vie et de sa mort, c'est qu'il ait revendiqué cette autorité.

C'est donc d'abord ce comportement même du Christ durant sa vie terrestre que nous interrogerons. C'est seulement alors que nous nous référerons à deux autres catégories de données qui viendront corroborer nos conclusions. La première est celles des paroles mêmes du Christ et du témoignage qu'il s'est rendu lui-même. Elle constitue comme le commentaire par le Christ de son comportement. La seconde est l'idée que se sont faite de lui ses premiers disciples et la première communauté chrétienne. Leur témoignage est d'autant plus valable qu'ayant connu le Christ durant sa vie terrestre, l'affirmation de sa divinité représentait pour eux quelque chose de plus extraordinaire. Et il faut surtout ajouter qu'étant juifs, le fait de diviniser un homme devait leur faire une profonde horreur et que, s'ils ont adoré Jésus comme le Seigneur lui-même, c'est bien qu'ils y étaient contraints par une certitude à laquelle ils ne pouvaient se soustraire et non qu'ils y étaient portés par la pente de leur religiosité.

Nous avons d'abord à envisager les divers domaines dans lesquels nous voyons dans l'Evangile le Christ revendiquer une autorité qui n'appartient qu'à Dieu seul. Le premier est son comportement à l'égard de la Loi. Dans le Sermon sur la Montagne, nous lisons ces paroles : « Vous avez appris qu'il a été dit : Tu ne tueras point. Eh bien! moi je vous dis : Quiconque se fâche contre son frère ira au tribunal » (Math., 5, 21). Le passage fait allusion à Ex., 20, 13, c'est-à-dire à la Loi donnée par Iahweh à Moïse sur le Sinaï. Jésus reprend le même thème à propos des divers articles de la Loi. Jésus se reconnaît ainsi le droit de modifier ce qui a été établi par Iahweh lui-même. Or, c'est là de sa part s'affirmer comme égal à Iahweh. Seul en effet celui qui a établi la Loi peut modifier la Loi. Je me souviens d'avoir entendu un rabbin me dire : « Mon Père, ce que nous ne pouvons admettre dans le Christ, c'est qu'il ait touché à la Loi. Car la Loi a été établie par Dieu et Dieu seul peut la modifier. » Ceci est profondément exact. Modifier la Loi équivaut donc pour Jésus à se déclarer Fils de Dieu.

Un aspect du comportement du Christ, qui est une application de son attitude générale à l'égard de la Loi, mais qui a une importance toute spéciale, est son attitude à l'égard du sabbat. Le texte de Matthieu est ici particulièrement significatif. Les disciples ramassaient des épis un jour de sabbat. Les Pharisiens se scandalisaient. Jésus leur répond alors par cette phrase étonnante : « Le Fils de l'homme est maître même du sabbat » (Mth., 12, 8). Il est très intéressant de remarquer les passages de l'Evangile où Jésus est dit avoir scandalisé les Juifs. Car ils soulignent des intentions précises de Jésus. Ainsi Jésus a scandalisé les Pharisiens en mangeant avec les publicains et les pécheurs. Et il est exact que selon la Loi ceci faisait contracter une impureté légale. Il suffit de se rappeler l'épisode où à Antioche, par crainte des judéo-chrétiens, Pierre refuse de manger avec des chrétiens venus du paganisme, pour comprendre combien cette répugnance était profonde. Les Esséniens la poussaient à ses extrêmes. Il fallait deux ans de purification pout être admis à leur repas sacré. En violant ces prescriptions, Jésus montre, comme l'a bien vu Yves de Montcheuil, que les barrières posées par la Loi sont abolies, que la seule condition pour être admis à la communion avec Dieu est désormais la foi en sa personne.

De même en est-il pour le sabbat. Il était vraiment d'institution divine et l'une des plus saintes parmi ces institutions. Le chapitre I de la Genèse le montrait inscrit dans la structure même de la création. Les Pharisiens avaient donc raison de se scandaliser de la liberté du Christ à son égard. Leur opposition ne relève pas là d'une hostilité fondée sur des motifs de jalousie humaine. Elle était d'ordre proprement religieux. Elle manifeste leur zèle de la Loi établie par Dieu. Mais du même coup elle manifeste aussi que le geste du Christ a une signification religieuse. Il témoigne qu'il se reconnaît le droit de disposer de ce que Dieu a établi. « Le Fils de l'homme est maître même du sabbat. » Les Pharisiens reconnaissent le sens de ce geste. Et à cet égard leur hostilité au Christ est un témoignage capital rendu au fait que le Christ a revendiqué des prérogatives divines, car il est le témoignage d'adversaires - et parce que cette hostilité constitue le centre de la vie publique du Christ.

Aussi bien la signification de l'attitude de Jésus à l'égard du sabbat est explicitement affirmée dans l'Evangile de Jean. Il s'agit de la guérison du paralytique de Bethesda un jour de sabbat : « Mais il leur répliqua : Mon Père est toujours à l'oeuvre. Et moi aussi je suis toujours à l'oeuvre. Mais c'était pour les Juifs une raison de plus de vouloir le tuer, puisque, non content de violer le sabbat, il appelait encore Dieu son Père, se faisant ainsi l'égal de Dieu » (Jean, 5, 17). Ces derniers mots sont particulièrement décisifs. La raison profonde de l'hostilité des Juifs à Jésus est le fait qu'il se fait « égal à Dieu ». Ceci est bien, en effet, le blasphème par excellence, la prétention de l'homme à s'égaler au Dieu transcendant.

Nous sommes ici au coeur de la question. Le premier péché pour les Juifs a consisté dans la prétention de l'homme de se faire Dieu : « Eritis sicut dii ». Au milieu d'un monde idolâtre, le peuple d'Israël est le gardien jaloux de la Transcendance. Sa mission est de dénoncer toute idolâtrie. C'est donc au nom de ce qu'il a de plus essentiel qu'il s'oppose à Jésus, quand celui-ci revendique son autorité divine. Ceci seul pose le problème à son niveau et donne au drame de la vie du Christ sa valeur exemplaire. Nous avons le témoignage irrécusable que le Christ a été considéré par les juifs comme ayant revendiqué des prérogatives divines. Ceci est ce que l'histoire nous impose. La question qui se pose alors est de savoir s'il avait le droit de les revendiquer. Mais le drame d'Israël est que devant le Christ il n'avait le choix qu'entre l'adorer et le crucifier. Et le crucifier était encore témoigner qu'il s'était affirmé comme le Fils de Dieu.

On remarquera aussi que si le Christ viole le sabbat, ce n'est pas pour le détruire, mais pour l'accomplir. Car pour Lui la Loi est sainte, puisqu'elle a été donnée par son Père. Pas un iota n'en passera. Ce n'est donc pas pour l'abolir qu'il est venu. Mais la Loi correspondait à un moment de l'oeuvre de Dieu. Dès lors que ce que préparait la Loi est arrivé, la Loi n'a plus de raison d'être. Or Jésus s'affirme comme étant cet accomplissement.

C'est-à-dire qu'il s'affirme non seulement comme étant celui qui donne la Loi nouvelle, mais comme étant cette Loi elle-même, qui est sa personne. Il est la Parole de Dieu non plus seulement adressée au prophète, mais venue dans sa subsistence personnelle. Il n'est pas seulement celui qui a donné le sabbat, il est le sabbat de la nouvelle alliance, le « repos » des âmes, comme il le déclare dans le même contexte que celui de la violation du sabbat (Math., 11, 29).

Ceci va apparaître dans un nouveau thème, celui du Temple. Le Temple est avec la Loi le grand don de Dieu à Israël. Il est en effet l'expression de la Shekinah, de la Demeure de Dieu au milieu de son peuple, une oeuvre de Dieu éminente. Or nous voyons Jésus dans l'Evangile se mettre en parallèle avec le Temple. Dans l'épisode des vendeurs chassés du Temple, il commence par se manifester comme étant chez lui dans la Maison de Dieu. Les Juifs s'en étonnent. Le Christ commente alors son geste en disant : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours » (Jean., 2, 19). Et le commentaire de Jean ne fait aucun doute sur le sens de cette parole : « Il disait ceci du Temple de son corps » (Jean., 2, 21). D'ailleurs Jean nous rapporte une parole de Jésus lui-même qui est aussi explicite : « Il y a ici plus que le Temple » (Jean., 5, 17).

Or le Temple est le lieu de la Demeure de Iahweh. Quand Jésus affirme par ses paroles et manifeste par son comportement qu'il est plus que le Temple, il est clair qu'il fait allusion par là à ce qui constitue l'essentiel du Temple - et qui est la Demeure - et qu'il affirme dès lors que, de même que Iahweh demeurait dans le Temple de l'Ancien Testament, c'est Lui qui est le Nouveau Temple, celui qui est à la fois la Demeure et le lieu de la Demeure, Dieu présent parmi les hommes de façon plus excellente dans son humanité. C'est bien ainsi que l'entendront les Évangélistes quand il nous montreront, comme Jean, le Verbe de Dieu établissant sa Demeure en Jésus par l'Incarnation ou, comme les synoptiques, le voile du Temple se déchirant lors de la Passion, pour montrer que la Demeure divine est désormais en Jésus.

D'ailleurs nous avons une preuve particulièrement remarquable de ce que le comportement de Jésus à l'égard du Temple était bien de sa part l'affirmation de sa divinité. C'est en effet la parole de Jésus aux Pharisiens, qui sera le témoignage retenu au procès de Jésus pour fonder sur lui l'accusation de blasphéme (Math., 26, 61-65). Dans cette circonstance solennelle, le Christ a ainsi reconnu que la parole qu'il avait prononcée avait bien la portée que lui donnait le Sanhédrin. Et la sentence portée contre lui est le témoignage officiel, rendu dans un acte public, de l'affirmation par Lui-même de sa divinité. Nous ne disons rien de plus pour le moment. La sentence qui a frappé le Christ ne prouve pas qu'il était Dieu. Mais elle prouve sûrement qu'il a déclaré être tel. Elle évacuera donc entièrement toute image du Christ qui en ferait simplement un prophète. Ce Jésus là n'a jamais existé que dans l'imagination des critiques. Le seul Jésus qui a existé est celui qui s'est présenté comme le Fils de Dieu et a été mis à mort pour cela, par un jugement légal. Car si les juifs ne croyaient pas en Lui, ils devaient selon la Loi le condamner : « D'après la Loi il doit mourir, parce qu'il s'est fait Fils de Dieu » (Jean., 19, 7).

Nous ne sommes pas encore au bout cependant des affirmations de cet ordre. Un des points où le Christ revendique une puissance divine est le droit de remettre les péchés. Le récit de la guérison du paralytique est ici particulièrement remarquable : « Jésus, voyant la foi de la foule, dit au paralytique : Tes péchés te sont remis. Or il y avait là dans l'assistance quelques scribes qui pensaient en eux-mêmes : Comment celui-ci peut-il parler ainsi? Il blasphème? Qui peut remettre les péchés sinon Dieu seul? » (Marc, 2, 5-7). Ici encore nous rencontrons l'accusation de blasphème. Et les scribes ont parfaitement raison de la proférer. Car, comme ils le pensent à juste titre, Dieu seul peut remettre le péché. C'est donc dire qu'en prétendant remettre les péchés, Jésus s'arroge le pouvoir de Dieu même. C'est un nouveau témoignage que ses ennemis rendent à l'affirmation par Jésus de sa divinité.

Et, en effet, il est vrai que remettre les péchés est un pouvoir divin. L'Ancien Testament l'atteste : « C'est moi Iahweh et il n'y a pas d'autre sauveur que moi » (Is., 43, 11). Le péché, au sens théologique du mot, est un état de séparation d'avec Dieu, une mort spirituelle, sur lequel l'homme n'a pas de prise. Et c'est bien ainsi que l'éprouvent les hommes, comme cette réalité inexorable qui met dans l'existence humaine cette fêlure que rien ne peut réparer, qui atteint l'homme dans sa vitalité spirituelle, qui jette sur toute la vie un voile de tristesse. Il l'exclut du Paradis, de l'harmonie avec tout, en dehors de la possibilité de laquelle tout devient égal. Et il est si congénital à l'homme que les philosophes modernes finissent par le prendre pour son essence et voient dans l'échec, dans l'angoisse, le fond même de l'existence. Seule la puissance de Dieu peut atteindre le mal radical, la racine du mal, qui est dans l'homme, mais au-delà des prises de l'homme. Seul il peut rouvrir au larron la porte du Paradis. Seul il peut guérir les plaies de l'Adam blessé, abandonné des prêtres et des scribes.

Mais, dans la scène de Capharnaüm, le Christ ne fait pas que pardonner les péchés, il guérit aussi les corps. Il affirme ainsi qu'il a à la fois pouvoir sur la mort spirituelle et sur la corporelle.
C'est là une nouvelle affirmation de sa puissance divine. Elle s'affirme en plénitude dans un épisode qui tient une grande place dans la vie du Christ, car elle marque le moment où l'hostilité des Juifs devient militante et elle inaugure le drame qui s'achèvera à la Passion. Il est donc impossible de contester son appartenance à la texture de l'Evangile? Ou bien alors il faut mettre en question cette texture elle-même, contester l'historicité de Jésus. Et nous avons vu dans le chapitre précédent que ceci était scientifiquement intenable. La résurrection de Lazare est donc une charnière de l'Evangile. Elle appartient à la trame de la vie de Jésus au sens anecdotique du mot. Et en même temps elle fait intervenir dans la trame des phénomènes le surgissement d'une action proprement divine. En ressuscitant Lazare, Jésus manifeste en effet qu'il est maître de la vie et de la mort. Or ceci encore est proprement divin, atteint, au-delà de toutes les possibilités de l'homme, ce qui est par essence, et non seulement par ignorance, hors de ses prises.

Ici encore Jésus se situe dans le prolongement de l'action de Iahweh dans l'Ancien Testament. C'est Iahweh ce qui fait mourir et qui fait vivre » (Is., 45, 7). Or Jésus déclare à Marthe dans l'épisode de la résurrection de Lazare : « je suis la Résurrection et la Vie. Celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra » (Jean., II, 25). Nous sommes en présence ici du « Je » divin qui revendique le pouvoir sur la vie et la mort comme relevant de sa propre puissance et non comme dérivé d'une autre puissance. Pierre aussi ressuscitera des morts. Mais il le fera au nom du Seigneur Jésus. Jésus ressuscite Lazare en son nom propre. C'est là ce qui nous importe, pour marquer en quoi le comportement de Jésus constitue la revendication pour sa propre personne d'une qualité proprement divine.

On remarquera en effet l'accent tout particulier qui apparaît ans la manière de s'exprimer du Christ. Elle a frappé ses contemporains. « Jamais homme n'a parlé comme cet homme » (Jean., 7, 46), disaient les Juifs. Et encore : « Il s'exprimait comme ayant autorité » et non comme les Scribes et les Pharisiens (Math. 7, 29). Il y a en effet dans les paroles du Christ un ton unique, qui frappe avant même qu'on en ait décelé le caractère. Il est tout différent de celui des Prophètes de l'Ancien Testament. Ceux-ci transmettent un message qu'ils ont reçu : « La Parole de Iahweh me fut adressée en ces termes. » Tel sera aussi plus tard le ton de Mahomet : il se présente comme Prophète chargé de transmettre les oracles de Dieu. Mais Jésus parle tout autrement. Il ne se réfère pas à une autorité autre que la sienne. Il parle de sa propre autorité. Il se reconnaît le droit d'exiger l'obéissance absolue et inconditionnée qui n'est due qu'à Dieu seul.

La comparaison avec l'Ancien Testament est ici instructive. En effet la façon de s'exprimer du Christ ne correspond pas à celle des Prophètes. Ceux-ci ne disent jamais : « Moi je vous dis. » Mais : « Voici ce que Dieu vous dit. » En fait la manière de parler de Jésus dans le Nouveau Testament se situe dans la continuité de la manière de parler de Iahweh, dans l'Ancien. Comme K.-L. Schmidt et d'autres après lui l'ont montré, le «moi » de Jésus est le « moi » de Iahweh, l'expression de l'affirmation de la personnalité divine absolument souveraine. L'équivalent de la manière de parler de Jésus est à chercher dans des passages comme ceux-ci : « Ainsi parle Iahweh. Je suis Iahweh sans égal. Je n'ai pas parlé en secret ni dans un endroit d'une région ténébreuse. Moi Iahweh je parle avec justice et m'exprime avec des paroles droites » (Is., 45, 18-19). On remarquera que Jésus reprend précisément ce passage pour se l'appliquer : « C'est au grand jour que j'ai parlé au monde. Je n'ai pas parlé en secret » (Jean , 18,20). De même dans un autre passage Iahweh dit : « C'est moi, ton Dieu, qui te prends par la main droite et je te dis : Ne crains point » (Is., 41, 13). Ceci rappelle Mc., 6, 50: « Ne craignez pas. C'est moi. ».

Ces affirmations de Jésus concernent des objets différents. D'une part on les trouve à propos d'oeuvres de puissance. Ainsi Jésus chasse le démon de l'enfant épileptique (Mc., 9, 25) : « Moi je te l'ordonne. » C'est un sens analogue qu'a la formule : « Moi, j'ai senti une force sortir de moi » (Lc., 8,46). Ailleurs il s'agit de l'envoi des Apôtres : « Moi, je vous envoie des prophètes n (Math., 23, 34). Ailleurs il s'agit d'enseignements :« Moi je vous dis » (Math., 5, 22, 28, 39). Chez Jean la formule est plus complète : «Amen, Amen dico nobis » (8, 51, etc...).

Plus importants encore sont les passages où le Christ se désigne absolument comme Moi avec le caractère personnel et la liberté souveraine qui caractérisent la révélation du Dieu de l'Exode : « Ego sum qui sum ». Ainsi dans le verset de Jean: « Lorsque vous élèverez le Fils de l'Homme, alors vous reconnaîtrez que c'est Moi » (8, 28). On trouve plusieurs de ces Ego sum avec cette valeur éminente. Dans l'entretien avec la Samaritaine, nous le retrouvons : « C'est moi qui parle avec toi »(Jean., 4, 26). Et l'épisode de l'aveugle-né en donne l'équivalent (9, 37). Il se retrouve plus loin : « Afin que vous croyiez que c'est moi »(13, 19). Parfois l'expression est accompagnée d'une détermination : « Je suis le pain de vie... Je suis la voie, la vérité et la vie... Je suis la résurrection et la vie... ».

On objectera que le Christ attribue au Père qui est dans les cieux les pouvoirs que l'Ancien Testament reconnaît à Iahweh (Math., 5, 45). Et il est vrai que ceci est mystérieux. Jésus ne revendique pas seulement une autorité égale à celle de Iahweh. Il s'affirme comme une personne possédant cette autorité de plein droit. Et cependant par ailleurs il reconnaît que cette autorité appartient au Père. Ainsi cette autorité appartient à la fois au Père et à Lui. Mais précisément ceci manifeste dans le comportement même de Jésus, non seulement la revendication d'une autorité divine, mais aussi l'affirmation qu'il est une personne divine distincte du Père. Ainsi nous apparaît le caractère concret que présente la révélation de la Trinité dans l'Évangile. Elle se dégage des attitudes du Christ. Elle nous montre des façons d'agir à travers lesquelles se révèlent des façons d'être. Et ces façons d'agir sont impliquées dans des événements dont la texture historique est incontestable. C'est en quoi la vie du Christ affronte nécessairement à son mystère.

Il est sûr que l'ensemble des passages que nous venons d'étudier pose un problème unique. Il apparaît en effet comme incontestable, d'un point de vue purement historique, que Jésus a revendiqué une autorité divine. Ceci, ce n'est pas une phrase en passant, un geste particulier, c'est tout son comportement qui l'impose. Hors de cela, rien ne s'explique plus, ni les oppositions qu'il a rencontrées, ni l'accusation de blasphème, ni son procès, ni sa mort. Il a été un signe de contradiction. Il a acculé les hommes du milieu auquel il a vécu à une situation limite. Dès lors en effet qu'il était ce qu'il affirmait, il n'y avait que deux attitudes possibles, qui étaient de le condamner comme blasphémateur ou de l'adorer comme le Fils de Dieu. Aucune neutralité n'était possible. Et il faut dire que cette question, le Christ n'a cessé de la poser inexorablement à tout homme, qu'elle continue de constituer pour tous les temps un signe de contradiction.

A cette question, deux réponses seules sont possibles. Ou bien le Christ est un imposteur, habile ou naïf, qui s'est pris pour Dieu ou qui a voulu se faire passer comme tel. Une telle imposture est possible. Il en existe des exemples. Mais ils relèvent toujours d'un type d'humanité misérable, de cyniques ou de déséquilibrés. Or tous les hommes sont d'accord, et ici sans exception, pour reconnaître au minimum dans le Christ un des représentants les plus éminents de l'humanité, un des plus hauts sommets religieux auxquels elle soit parvenue. On ne peut qu'admirer son étonnante sagesse, sa bonté sans limite, la lucidité de son intelligence. Et ceci encore une fois des Hindous et des juifs, des Musulmans et des Athées sont unanimes à le reconnaître. Il est peu d'hommes qui n'aiment Jésus. Or comment supporter seulement l'idée que le même homme ait pu être un imposteur ? S'il n'est pas possible de faire confiance au Christ, plus aucune confiance n'est possible envers qui que ce soit. Il n'y a plus de différence entre le bien et le mal. Rien n'a plus de sens. Il y a une contradiction à aimer Jésus et à ne pas croire en Jésus, à voir en Lui le sommet de l'humanité et à ne pas croire à ses paroles.

La valeur d'un témoignage, comme l'a bien, montré Jean Guitton, est liée à la valeur du témoin. Il y a des êtres - nous en connaissons tous - à qui l'on sait que l'on peut faire confiance. Et l'impuissance à faire confiance en ce cas relève de la débilité et non de la lucidité de l'intelligence. Or le Christ réalise au maximum les conditions d'un témoin digne de foi. Si ce qu'il disait n'apparaissait pas comme extraordinaire, si surtout ce qu'il disait ne nous mettait pas en présence d'une option qui engage toute notre vie, il n'y aurait pas la moindre hésitation quant à la confiance que méritent ses paroles. Dès lors il faut reconnaître qu'en dépit du caractère humainement invraisemblable de ce qu'il dit, il apparaît strictement légitime, en toute rigueur intellectuelle, sans qu'il n'y ait aucune concession à des présupposés affectifs - ou plus exactement en dépit de toutes les objections et de toutes les répugnances- de croire que le Christ a dit vrai et que l'impossible est la réalité. C'est le mot de Pierre après la parole du Christ : « Si vous ne mangez ma chair et si vous ne buvez mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous » (Jean., 6, 53). Certes, « ces paroles sont dures et qui peut les entendre ». Mais, « Seigneur, à qui irions-nous, vous avez les paroles de la vie éternelle. »

Nous avons jusqu'ici considéré le comportement même du Christ. Nous pouvons maintenant nous tourner vers ses paroles et vers ce qu'il nous dit de lui-même. "...
                                                                             (ceci fera l'objet du prochain article...)

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le monde d'Octave et d'Hérode

Publié le par Christocentrix

Quand Jésus apparut parmi les hommes, les criminels régnaient et étaient obéis sur la terre. Il naissait soumis à deux maîtres - l'un, plus fort et plus lointain, à Rome ; l'autre, plus infâme et plus proche, en Judée. Une canaille d'heureux aventurier avait raflé, à grand renfort de massacres, l'Empire ; une autre canaille d'heureux aventurier avait raflé, à grand renfort de massacres, le royaume de David et de Salomon. Tous deux étaient parvenus au plus haut par des voies perverses et illégitimes : à travers guerres civiles, trahisons, cruautés et massacres ; ils étaient nés pour s'entendre et étaient, de fait, amis et complices autant que le permettait le vasselage du scélérat subalterne envers le scélérat principal.

Le fils de l'usurier de Velletri, Octave, s'était montré lâche à la guerre, vindicatif dans la victoire, traître à ses amitiés, cruel dans les représailles. À un condamné qui lui demandait au moins la sépulture, il répondait : C'est l'affaire des vautours. Aux Pérugins massacrés qui demandaient grâce, il criait : Moriendum esse !  Quant au préteur Q. Gallius, sur un simple soupçon, il voulut lui arracher les yeux lui-même avant de le faire égorger. Ayant gagné l'Empire, occis et dispersé ses ennemis, obtenu toutes les magistratures et tous les pouvoirs, il s'était affublé du masque de la clémence et il ne lui était resté, des vices de sa jeunesse, que la lubricité. On racontait que dans sa jeunesse il avait vendu par deux fois sa virginité : la première fois à César, la seconde, en Espagne, à Hirtius, pour trois cent mille sesterces. À présent, il s'amusait à de multiples divorces, à de nouvelles noces avec des épouses qu'il soufflait à ses amis, à des adultères quasiment publics, et à la comédie du restaurateur des bonnes moeurs.

Cet homme malpropre et maladif était le maître de l'Occident lorsque naquit Jésus, et il ne sut jamais qu'était né celui qui devait, à la fin, ruiner ce qu'il avait fondé. Lui, il se contentait de la philosophie facile de ce petit plagiaire grassouillet d'Horace : jouissons du jour présent, du vin et de l'amour ; la mort sans espoir nous attend ; ne perdons pas un jour. C'est en vain que Virgile, le Celte, l'homme des champs, l'ami des ombrages, des boeufs paisibles, des abeilles d'or, celui qui était descendu avec Énée contempler les suppliciés de l'Averne et apaisait son inquiète mélancolie dans la musique de la parole, en vain que Virgile, l'amoureux, le religieux Virgile, avait annoncé un nouvel âge, un nouvel ordre, une nouvelle lignée, un Royaume des Cieux, plus séculier et plus pâle que celui que Jésus annoncera, mais combien plus noble que le Royaume de l'Enfer qui se préparait. En vain, parce qu'Auguste n'avait vu dans ces paroles qu'une fantaisie pastorale, et il avait peut-être cru, lui, le maître corrompu de tous les corrompus, qu'il était le sauveur annoncé, le restaurateur du règne de Saturne.

Mais le pressentiment de la naissance de Jésus, du vrai Roi qui venait supplanter les rois du mal, frappa peut-être, avant sa mort, le grand client oriental d'Auguste, son vassal de Judée, Hérode le Grand.

Hérode était un monstre : un des monstres les plus perfides qu'ait jamais vomis la fournaise des déserts d'Orient, qui pourtant en avait engendré plus d'un, et plus horribles les uns que les autres. Il n'était pas juif, il n'était pas grec, et pas romain. C'était un Iduméen, un barbare qui rampait devant Rome et singeait les Grecs pour mieux asseoir sa domination sur les Juifs. Fils d'un traître, il avait usurpé le royaume de ses maîtres, les derniers infortunés Hasmonéens. Pour légitimer sa trahison il épousa une de leurs nièces, Mariamne, que par la suite, sur d'injustes soupçons, il fit mettre à mort. Ce n'était pas son premier crime. Il avait précédemment fait noyer son beau-frère Aristobule ; il avait condamné à mort son autre beau-frère, Joseph, et Hyrcan II, dernier souverain de la dynastie vaincue. Non content d'avoir fait mourir Mariamne, il fit tuer aussi la mère de celle-ci, Alexandra, et même les fils de Baba, uniquement parce qu'ils étaient lointains parents des Hasmonéens. Entre-temps il s'amusait à faire brûler vifs Judas fils de Sariphée et Matthias fils de Margaloth en même temps que d'autres chefs des Pharisiens. Plus tard, redoutant que les fils qu'il avait eus de Mariamne ne voulussent venger leur mère, il les fit étrangler ; près de mourir il donna ordre de tuer également un troisième fils, Archelaos. Luxurieux, soupçonneux, impitoyable, avide d'or et de gloire, il ne connut jamais la paix, ni en Judée, ni dans sa maison, ni en lui-même. Pour faire oublier ses assassinats, il fit au peuple de Rome une donation de trois cents talents à dépenser en festivités ; il s'humilia devant Auguste pour que celui-ci se fit le complice, et à sa mort lui légua dix millions de drachmes et, en sus, une nef d'or, et une d'argent pour Livie.

Ce soudard mal lavé, prétendit se concilier et réconcilier les Hellènes et les Hébreux ; il réussit à acheter les descendants dégénérés de Socrate, qui à Athènes allèrent jusqu'à lui élever une statue, mais les Juifs le détestèrent jusqu'à sa mort. C'est en vain qu'il reconstruisit Samarie et restaura le Temple de Jérusalem : il était à jamais pour eux le païen et l'usurpateur.

Craintif comme les malfaiteurs vieillissants et les princes nouveaux, le moindre bruissement de feuillages, le moindre mouvement d'ombre le faisaient sursauter. Superstitieux comme tous les Orientaux, crédule devant les présages et les vaticinations, il dut croire sans peine les trois Mages qui venaient du fond de la Chaldée, guidés par une étoile vers le pays qu'il avait dérobé par fraude. Tout prétendant, même imaginaire, le faisait trembler. Et quand il apprit des Mages qu'un roi de Judée était né, son coeur de Barbare anxieux s'effraya. Ne voyant pas revenir les astrologues pour lui indiquer le lieu où était apparu le nouveau descendant de David, il ordonna que tous les enfants de Bethléem fussent tués. Flavius Josèphe passe sous silence cet ultime exploit du roi : mais celui qui avait fait occire ses propres enfants n'était-il pas capable d'immoler ceux qui n'étaient pas nés de lui ?

Personne ne sut jamais le nombre des enfants sacrifiés à la peur d'Hérode. Ce n'était pas la première fois qu'en Judée on passait au fil de l'épée jusqu'aux nourrissons à la mamelle : le peuple hébreu lui-même avait châtié, aux temps anciens, les cités ennemies en massacrant les vieillards, les épouses, les jeunes gens et les enfants, ne laissant en vie que les vierges, pour en faire des esclaves et des concubines. À présent, l'Iduméen appliquait la loi du talion au peuple qui l'avait acceptée.

Nous ne savons pas le nombre des innocents mais nous savons - si Macrobe est digne de foi - qu'il y eut parmi eux un fils en bas âge d'Hérode qui était en nourrice à Bethléem. Pour le vieux monarque uxoricide et infanticide, qui sait même si cela fut un châtiment, qui sait même s'il souffrit quand on lui apporta la nouvelle de l'erreur. Peu après, lui-même dut quitter la vie, accablé de maux répugnants. Son corps, vivant encore, pourrissait ; les vers lui rongeaient les testicules ; il avait les pieds enflammés, le souffle court, l'haleine insoutenable. Répugnant à lui-même, il tenta de se tuer à table avec un couteau, et mourut enfin, après avoir ordonné à Salomé de faire tuer de nombreux jeunes gens enfermés dans ses prisons. scene-du-massacre-des-innocents---leon-cogniet

Le Massacre des Innocents fut le dernier exploit du puant et sanglant vieillard. Cette immolation d'innocents autour du berceau d'un innocent - cet holocauste de sang pour l'enfant nouveau-né qui offrira son sang pour le pardon des coupables -, ce sacrifice humain pour celui qui à son tour sera sacrifié, a une signification prophétique. Des milliers et des milliers d'innocents devront mourir, après sa mort, pour le seul crime d'avoir cru à sa Résurrection : il naît destiné à mourir pour les autres et voici que des milliers de nouveau-nés meurent pour lui, comme en expiation de sa naissance.

Il y a un redoutable mystère dans cette offrande sanglante des purs, dans cette décimation d'êtres du même âge. Ils appartenaient à la génération de ceux qui devaient le trahir et le crucifier. Mais ceux qui furent égorgés par les soldats d'Hérode ce jour-là ne le virent pas, n'arrivèrent pas au point de voir mourir leur Seigneur. Ils le sauvèrent par leur mort - et furent sauvés à jamais. Ils étaient innocents et restèrent innocents pour l'éternité. Leurs pères et leurs frères survivants, un jour, les vengeront - mais ils seront pardonnés « parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font ».

 

Lu dans "Histoire du Christ" de Giovanni Papini". Edit. L'Age d'Homme/de Fallois, 2010. 

 

 

 

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la Révélation en Jésus de Nazareth

Publié le par Christocentrix

Jésus était un homme du peuple. Il n'a pas exercé de fonction. Il n'a pas porté un titre qui lui aurait valu des honneurs. Il ne s'est pas servi d'un pouvoir économique ou politique pour donner du poids à son message. Il était entièrement indépendant.

Sa parenté a essayé de le maintenir sous son influence. C'était alors habituel en Orient et la coutume s'y est maintenue jusqu'à aujourd'hui. Cependant même la pression très forte exercée par ses parents et les habitants de son village a été sans effet. Ainsi dans son village natal il n'a pas été reconnu comme prophète. On a cru qu'il était hors de sens et on a même voulu le tuer. Cependant Jésus ne se laissa pas détourner de son chemin. Malgré ce refus il continua sa route sans hésitation.

Le peuple juif était soumis à la loi du Sinaï. Il attribuait à celle-ci une autorité définitive venant de Dieu. Tous les domaines de la vie publique et privée étaient régis par elle. Celui qui ne voulait pas être exclu du peuple et de sa foi devait se soumettre à cette Loi. Il n'était laissé à l'individu aucune liberté. La pression collective de tout un peuple exigeait de chacun cette reconnaissance. Cependant Jésus restait libre en face de la Loi. Il ne l'a pas, il est vrai, purement et simplement rejetée. Il était si libre qu'il n'a pas eu à s'enfermer dans une attitude d'opposition. Il pouvait respecter la Loi et en même temps la dépasser de l'intérieur. Ainsi il était interdit de guérir le jour du Sabbat. Jésus disposait donc de six jours chaque semaine pour ses guérisons. Malgré cela il guérissait volontairement le jour du Sabbat. Il voulait montrer ainsi que le Sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le Sabbat (Marc 2, 27).

Dans sa prédication et ses controverses avec ses adversaires Jésus ne craignait pas de faire appel aux Ecritures saintes de son peuple. Il s'appuyait sur l'autorité divine qui leur était reconnue. Mais à des moments décisifs il pouvait tout aussi bien se situer au-dessus de cette autorité. C'est ainsi qu'il osait dire (ce qui est inimaginable pour un juif) : « Il a été dit aux anciens... Moi je vous dis... »(Mat. 5, 2148). Il était libre par rapport à cette autorité divine qu'on reconnaissait aux saintes Ecritures.

Ces juifs qui connaissaient exactement la Loi et s'efforçaient particulièrement de faire la volonté de Dieu comptaient parmi les gens pieux. Jésus était l'un d'eux et pourtant il ne faisait pas partie de leur cercle. Il fréquentait les plus stricts docteurs de la loi et en même temps il prenait ses repas avec ceux qui étaient méprisés par les gens pieux. Il montrait par sa parole et sa conduite qu'il annonçait un royaume où les pécheurs étaient aussi appelés. Il avait des relations avec des publicains et des prostituées. Il osait même proclamer que ceux-ci étaient spécialement appelés à entrer dans le royaume. Sa manière d'agir faisait éclater les rôles tout faits et connus.

Jésus n'est pas venu avec un manuel. Il n'a pas lié les hommes à une nouvelle lettre. Il n'a pas proclamé de dogmes. Il voyait plutôt le monde dans une nouvelle lumière. Tout lui était transparent et ainsi même le quotidien lui devenait parabole. De cette vision est né un nouveau langage. Il a pu parler aux hommes avec une spontanéité nouvelle. Le moineau sur le toit et le roi à son banquet, le marchand à la recherche de perles et les lis des champs, les femmes pétrissant la farine et les jeunes filles attendant leur fiancé, l'administrateur et le maître d'oeuvre annonçaient d'eux-mêmes ce que lui-même voulait dire. Il n'utilisait pas simplement des comparaisons populaires pour exprimer des pensées compliquées, mais il faisait parler la réalité elle-même de manière inattendue. Il ne s'appuyait pas sur des réflexions toutes tracées. Il ne tirait pas sa sagesse de livres ou de traditions orales. Mais pour lui les choses et les gens parlaient par leur seule existence. Il était libre de tout poids du passé et c'est pour cela qu'il était si spontanément présent aux hommes.

La liberté surprenante de Jésus agissait de la manière la plus provocante sur les gens les moins libres qu'il rencontrait, les possédés. Partout où il apparaissait, ils étaient pris d'une agitation violente. Il lui suffisait souvent de se montrer de loin pour déclencher déjà chez eux des convulsions. Il considérait aussi comme sa mission particulière de guérir ceux qui étaient possédés par une puissance étrangère et de leur faire expérimenter la souveraineté libératrice de Dieu. Il n'était pas seulement libre lui-même, il menait aussi dans les autres le combat contre la servitude.

Quoique insouciant comme personne avant lui, Jésus n'a pas été un fou innocent et inoffensif. Sans aucune autorité officielle il parlait cependant comme quelqu'un qui avait du pouvoir. Les masses du peuple le sentaient. Elles étaient fascinées par lui et le suivaient en grandes foules. Son secret résidait-il là ? Avait-il senti ce qu'il y avait au plus intime de l'âme du peuple et pouvait-il en s'appuyant sur cette masse prendre une attitude supérieure ? En aucun cas. Sans doute avait-il pitié du peuple et il comprenait ses besoins. Mais il ne s'est jamais laissé enfermer dans les attentes confuses et instinctives de la masse. Lorsqu'on a voulu le faire roi il s'est retiré. Il a blâmé les gens qui attendaient de lui seulement du pain pour le corps. Du point de vue politique il a ainsi perdu volontairement l'occasion la meilleure de s'assurer un appui considérable.

Dans la Palestine d'alors il y avait parmi les juifs trois groupes puissants : les pharisiens, les sadducéens et les zélotes. Les premiers enseignaient la loi et exerçaient leur pouvoir dans les synagogues locales. Les sadducéens avaient en main le temple, le sanctuaire national où arrivait aussi beaucoup d'argent. Ils formaient la classe supérieure dans le domaine religieux et économique. Les zélotes étaient des fanatiques. Ils trouvaient inconcevable en tant que juifs d'être soumis à une puissance étrangère, et en tant que peuple élu de vivre sous la domination des païens. Ils fomentaient pour cette raison l'insurrection violente contre les Romains. Jésus ne s'est lié à aucun de ces groupes. C'est pourquoi ceux-ci se sont alliés contre lui alors que par ailleurs ils étaient toujours en conflit entre eux. Qu'est-ce qui les a poussés à cette étrange alliance ? Comment Jésus pouvait-il représenter un danger pour eux alors qu'il n'avait lui-même l'appui d'aucun groupe important et qu'il décevait sans cesse la masse du peuple et ses attentes spontanées ?

Ce n'est pas d'eux-mêmes que les hommes tiennent leur puissance. Laissé à ses propres forces même le dictateur le plus craint n'est rien de plus qu'un petit homme du peuple. Seul celui qui peut compter sur la peur des hommes a le pouvoir de dominer. A partir d'un sentiment confusément éprouvé le plus grand nombre projette toujours ses attentes sur quelques-uns et en fait ainsi des maîtres. Pour échapper à leur propre insécurité ils s'inclinent docilement devant ceux qui leur promettent salut et appui. Ceux-ci acceptent de leur côté volontiers ou même avidement de se donner à cette tâche pour masquer ainsi leur propre faiblesse. Ils deviennent alors des maîtres et le restent aussi longtemps qu'ils peuvent compter sur la peur et le besoin instinctif de la masse.

Mais en Jésus les maîtres non affranchis, dominant des hommes craintifs, ont rencontré quelqu'un qui ne tremblait pas devant eux. Comme il ne tremblait pas ils ont commencé à trembler devant lui. Il était plus dangereux que n'importe quel potentat. Car ils auraient pu découvrir les plans et les réactions d'un tel homme et donc le combattre. Tandis que Jésus n'entrait dans aucun de leurs calculs. Il échappait toujours à leurs filets pourtant finement tissés. Il détruisait en outre le fondement de leur pouvoir car sa présence faisait disparaître la peur chez beaucoup. Il était donc conseillé pour les pharisiens, les sadducéens et les zélotes de s'unir pour un temps contre lui. Ils se comprenaient bien entre eux car c'étaient des tendances fondamentales identiques qui les faisaient agir. Ils connaissaient leurs coups réciproques et pouvaient s'engager dans un complot. Si ce Jésus insaisissable ne pouvait plus leur nuire, cela leur rendrait service à tous.

Les ennemis ainsi alliés ont bientôt eu aussi à leur côté la force d'occupation romaine tolérante, et ont pu faire subir à Jésus l'épreuve définitive. Ils pouvaient maintenant mobiliser contre lui le plus grand ennemi de la liberté, la peur de la mort. Face à cette menace Jésus n'est pas resté insensible. Malgré son intrépidité il n'a jamais été un surhomme. Il a connu tous les sentiments humains. Il pouvait se réjouir et exulter intérieurement. Mais il était aussi sujet à la tristesse et à la fatigue. Il a même connu la tentation. Il a éprouvé ce qu'avait de tentant l'abandon de soi-même à la masse pour se laisser porter par elle au pouvoir. En lui existaient aussi ces instincts destructeurs qui sont symbolisés dans les récits de tentation par les animaux sauvages. Il était las parfois du peuple et même de ses disciples parce qu'ils ne voulaient pas le comprendre. Mais ses nerfs ont été particulièrement sensibles à la pensée de la mort. La mort d'un ami le mettait dans une grande émotion et la perspective de sa propre mort faisait jaillir la sueur de ses pores. La mort avait une emprise tellement forte sur lui qu'il aurait préféré faire demitour sur le chemin qui y menait. Pourtant c'est justement à ce moment qu'il a révélé sa liberté particulière. Il pouvait laisser libre cours aux émotions de son corps et de son âme. Il n'avait pas à se durcir. Il ne lui était pas nécessaire de jouer à l'insensible. Il pouvait être avec son corps tremblant et dire en même temps :« Que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se réalise» (Luc 22, 42).

Lorsqu'il fut aux mains de ses adversaires, son silence domina les reproches haineux et mesquins. Cependant cette attitude ne lui était pas dictée par le mépris intérieur pour ses adversaires, comme cela arrive facilement dans de tels cas. Il ne s'endurcissait pas pour prouver aux autres qu'ils ne pouvaient pas venir à bout de lui. Il ne se précipitait pas comme les commandos suicides avec fanatisme vers la mort. Sa propre souffrance ne le rendait pas aveugle aux autres. Même dans cette situation il pouvait se mettre dans la peau de ses adversaires : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font »(Luc 23, 34).

Qu'est-ce qui donnait à Jésus la force d'agir ainsi ? L'attente d'une mort extrêmement douloureuse aura éveillé sa volonté de vivre la plus profonde et ses sentiments instinctifs les plus intimes. S'est-il alors raccroché à une idée ultime rendant possible une calme supériorité ? Ou bien est-ce une réalité fondamentalement nouvelle qui l'a porté ?

Le contenu le plus profond de l'Ancien Testament était la foi en l'alliance entre Dieu et son peuple. Les prophètes décrivaient en se servant de l'image du mariage cette relation comme une alliance d'amour. Jésus a vécu dans cette tradition. C'est en fonction de ce Dieu d'amour qu'il comprenait sa propre vie, son action et son enseignement. Il se savait même en relation très particulière avec lui. Il s'adressait à son Père de la même manière que les petits enfants juifs de l'époque qui appelaient leur père « Abba »(papa). Il pouvait exulter et louer son Père. C'est à lui qu'il attribuait tout son message. Jésus allait donc son chemin sans se laisser détourner par aucune menace car il se savait conduit par ce Père. Il le sentait si proche que sa présence lui donnait des forces comme une nourriture nourrit le corps. «Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé »(Jean 4, 34).

C'est donc le Père qui donnait à Jésus la force d'agir de cette manière supérieure. Mais qui était le Père ? Peut-être la représentation qui était au coeur de la religion de l'Ancien Testament et qui aurait trouvé en Jésus sa forme la plus affinée ? Se raccrochait-il au mythe originel de la religion juive : le Dieu de la sortie d'Egypte et le Dieu des prophètes qui voulait toujours conduire le peuple de l'esclavage à la liberté ? Le Père n'était-il qu'un « Dieu imaginé », une image traduisant l'espérance la plus intime et inébranlable du peuple de l'Ancien Testament, une expression spirituelle du désir humain primitif de liberté et d'amour?Quoique Jésus se croyait totalement conduit par son Père, l'expérience de sa présence l'a abandonné au moment le plus difficile. Sa proximité sensible et réconfortante disparut. Jésus ne pouvait plus que balbutier : « Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Mat. 27, 46).

Si le Père dont Jésus a totalement vécu avait été un « dieu imaginé », cette expérience aurait dû briser sa vie. Le «dieu imaginé » aurait dû sombrer avec la destruction de la représentation la plus sublime et la disparition de l'expérience la plus purifiée. Et pourtant cela n'a pas été le cas. Malgré l'abandon où il se trouvait, une dernière certitude continuait à vivre en Jésus. Le Père qui le conduisait en tout s'est avéré plus fort que toutes les images les plus sublimes. Il l'a même rendu capable d'un acte fondamentalement nouveau.

La mort est normalement la chose la plus terrible qui puisse arriver à un homme. Elle est le non le plus radical à tout désir de vie et d'épanouissement. Elle marque la véritable limite de l'humanité. Jésus n'a pas simplement supporté passivement ce destin inéluctable. C'est précisément à partir de ce point névralgique qu'il a donné à la vie humaine une nouvelle direction. Même le Père qui l'avait abandonné lui a encore donné la force de transformer la mort, destin à subir, en un acte de don de soi : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Luc 24, 46). Toute la vie humaine en a pris un nouveau sens.

Jésus avait compris sa vie et sa mort comme une révélation. Le Dieu qu'il désignait comme son Père n'était pas un Dieu de la race ou du clan. Le clan de Jésus et sa parenté l'avaient déclaré fou et rejeté. Le Père n'était pas non plus un Dieu de l'Etat ou du culte. Les autorités politiques et religieuses avaient condamné Jésus. Le Père n'était pas plus un Dieu de l'intériorité et des désirs de l'âme les plus raffinés. Au moment décisif Jésus a abandonné cette représentation intérieure réconfortante. Le Père n'était pas le Dieu d'une tradition religieuse. Car celle-ci a été jusqu'à condamner Jésus pour blasphème. Le Dieu de Jésus n'était pas non plus l'expression d'une vision résignée de la destinée immuable de l'homme. Le Père lui a justement donné le pouvoir de transformer à partir de la mort qui en est la racine le destin inéluctable en un don de soi. Jésus a révélé ce Dieu qui ne transfigure et n'enlève rien à la vie de sa dureté, mais qui est capable de transformer la souffrance incompréhensible et presque animale du destin en un acte d'amour.

Comme le montre la pluralité des religions et des visions du monde, non seulement le comportement extérieur des hommes, mais même leur champ de conscience intérieur et leurs tendances préconscientes sont soumis à des modèles conditionnés par la culture et la tradition. L'originalité de l'individu est la plupart du temps si faible qu'il peut à peine se soustraire à la fascination des représentations en cours dans sa société. Il y a eu, il est vrai, au cours de l'histoire et également dans celle des religions, suffisamment d'hommes qui ne se sont pas satisfaits des autorités sacrées traditionnelles, et s'y sont opposés. Mais de tels novateurs s'appuyaient toujours sur une partie de la doctrine traditionnelle. Ils la mettaient dans un éclairage nouveau, s'y identifiaient, et combattaient à partir d'elle la partie restante de la tradition sacrée. De cette manière apparaissaient de nouveaux commence ments qui ne se distinguaient jamais fondamentalement de l'ancien, et ne pouvaient donc qu'élargir un peu le cercle varié des religions.

Jésus a apporté lui aussi un nouveau commencement. Les forces de la tradition ont tenté, il est vrai, par tous les moyens de le maintenir sous leur influence. Sa parenté, le peuple, les groupes puissants et les autorités, la loi et même son propre sentiment et ses propres représentations intimes se sont conjurés contre lui. Mais par là il est justement manifeste que finalement ce ne sont pas ces forces qui le faisaient vivre et agir. L'autorité de son Père qui dirigeait sa vie avec puissance ne transfigurait pas une quelconque autorité préexistante, mais au contraire les faisait toutes éclater. Elle est apparue comme une réalité fondamentalement nouvelle et a libéré Jésus de toutes les traditions imaginables, et cela non par jeu, mais au cours d'événements conduisant à la mort. Comme le Père lui a donné le pouvoir de transformer la fatalité aveugle de la mort en don de soi, il s'est révélé comme n'étant pas une nouvelle idée sublime, mais au contraire une réalité puissante.

Ce que Jésus a révélé ne peut donc prendre sa place dans le cercle des autres religions. Il n'a pas élevé une revendication quelconque. L'événement de la révélation, au coeur duquel il s'est trouvé agissant et souffrant, était lui-même un processus de séparation radicale et à vrai dire mortelle d'avec toutes les autorités possibles.

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grâce de l'instant ou "le temps de la transparence" (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"Les histoires qui composent ce livre ont elles-mêmes une histoire, fort anecdotique, mais dont j'espère pouvoir tirer ce qu'il est convenu d'appeler une « morale » et quelques explications sans trop alourdir un ouvrage tout dédié aux coeurs d'enfants ni trop importuner ses lecteurs.
Au musée d'Olympie, un été, comme nous sortions, quelques amis et moi, de la salle où nous venions d'admirer l'Hermès de Praxitèle, un groupe de visiteurs conduits par une dame échevelée, de nationalité confuse, et sans doute spécialiste de questions d'art, entra, que nous croisâmes dans la porte. La dame-guide tendant l'index vers la statue sublime cria à l'intention de sa clique: « Je vais vous montrer pourquoi Il n'est pas bon! »

Je prévoyais trop ce que pouvait objecter cette créature laide et perdue de théories abstraites à la grâce pure et simple du dieu nu. Je ne la suivis pas pour écouter ses explications techniques, ce que firent pourtant mes amis. Bientôt d'ailleurs, les éclats de rire, les insolences et les farandoles d'une jeunesse décidée à venger le chef-d'oeuvre de tant de bêtise prétentieuse, conduisirent la spécialiste, sa suite, mes camarades et moi-même dans un grand désordre jusqu'à la sortie du musée où nous nous retrouvâmes chassés par les gardiens. Je continuai à réfléchir : « Il est certain, me dis-je - prenant bien entendu le contre-pied de la technicienne - il est certain que l'Hermès n'est pas, seulement beau, il a l'air bon : pourquoi? Eh! c'est qu'il sourit avec innocence pour enchanter le petit Dionysos qu'on lui a confié et qu'il tient sur son bras gauche à la hauteur de son coeur. Mais, vers quelle promesse perdue au bout du bras droit, perdu, hélas! de l'Hermès, l'enfant Dionysos tend-il ses mains et tout son visage charmé? Une grappe? Une petite tortue? ou bien la lyre qu'Hermès inventa pour la donner ensuite avec négligence à Apollon l'appliqué? Qu'importe! La statue de l'Hermès de Praxitèle est mutilée d'un bras et de sa promesse incertaine, mais il nous reste la perfection d'un corps et le sourire d'un visage où le beau et le bon, comme dans l'unique adjectif grec désignant à la fois ces deux vertus, s'unissent en une seule Grâce qui doit suffire à nous combler.

Cette grâce de l'Instant, il m'apparait que les enfants y sont particulièrement sensibles. J'ai donc choisi comme témoins de certains « moments purs » de la vie humaine que j'ai voulu réunir dans cette suite romanesque, des enfants, un seul enfant, si l'on veut (et qui pourrait être Guillaume Francœur), dont l'âge varie de la treizième à la quinzième année. C'est dans la vie humaine ce que je voudrais appeler le Temps de la Transparence (voir note). Plus tôt, les individus ne me paraissent pas posséder la mémoire nécessaire; plus tard, l'adolescence s'abat soudain comme un uniforme moral, aimable ou ridicule suivant chacun, sombre de couleur, vague de contours, tissé d'inquiétudes, d'aspirations, de vanité ou d'humilité excessives. Elle a ravi chacun de nous, parce que comme tout uniforme, elle nous a rassurés. Mais c'en est alors fini pour le témoignage que je recherche. Un adolescent ne pense plus qu'à soi-même: il espère, il désespère, déjà! Il n'est plus attentif au passage de l'Inespéré.

J'arrête ici ces considérations un peu sèches et bien involontairement prétentieuses. Un mot encore sur la forme de ce livre. Il n'est pas composé de « nouvelles ». C'est une recherche unique qui m'a conduit à travers des affabulations ou des minutes de crise, guère plus diverses que des chapitres successifs de la seule histoire d'une vie d'enfant. Aussi, n'ai-je pas cru devoir étouffer, ou effacer certains rappels de termes, de couleurs et même de situations, qui m'ont paru au contraire susceptibles de renforcer une unité profonde que j'ai ressentie en écrivant et que je désirerais transmettre au lecteur avec des moyens considérés jusqu'ici comme plus musicaux que littéraires, mais pourquoi ne pas reprendre certains droits à d'autres arts, selon le voeu de quelques devanciers ?

Enfin, j'ai présenté mes récits de deux façons, comme deux parties légèrement différentes d'un même roman pour séparer non deux genres d'écriture, mais plutôt deux « temps » d'inspiration. Ce qui est imprimé sans titre a été vécu ou pourrait avoir été vécu par l'auteur. Ce qui suit et porte des titres de chapitres est né des scrupules d'un écrivain qui redoute en art les inconvénients du particulier et du trop personnel. Je m'y suis servi d'un conditionnel assez en faveur auprès de chacun de nous: si j'étais roi? se disait-on autrefois. Si j'avais un million? se dit-on aujourd'hui. J'ai osé poursuivre d'autres rêves : Si j'avais un frère? Si j'avais un fils? Si j'avais un père? Le lecteur jugera du résultat. Il me reste à me targuer d'illustres exemples, et, de même qu'il fallut le grec Theotocopouli pour peindre l'Espagne, le français Stendhal pour être vraiment « Milanese », peut-être sera-t-il permis à un poète sans père, sans frère et sans fils de restituer, aux yeux de ceux qui les possedent, la grâce de certains Biens humains, humbles, lumineux, enviables et tels qu'on les voit de l'exil." (mai 1938).

en note
: Henry de Montherlant, le premier, avec la Relève du Matin a mis l'accent sur l'âge que l'on a coutume d'appeler : ingrat et qui est pour lui : le zénith de la vie (p. 130). Treize à dix-sept ans, écrit-il, c'est le champ de l'action de Dieu. Je place un peu plus tôt le moment de la grâce humaine : de dix à treize ans. Des scrupules me sont venus pendant la révision des épreuves de ce livre. Est-il bien sûr, me suis-je demandé, qu'un enfant de cet âge soit aussi sérieux et à la fois aussi puéril que je l'imagine par mes souvenirs? A treize ans, peut-on s'endormir encore à table, comme "Coucou" (*)? Mais les frères T.. dont je viens de devenir l'ami, ici même, à Venise, me rassurent. Le cadet, Franz, a dix ans et rien ne saurait distraire son regard sévère dans sa figure d'ange pendant l'exécution de mon portrait, au crayon, qu'il vient de commencer. Quant à l'aîné, Egmont, qui a treize ans, étourdi de soleil, écoeuré de gélati à la pistache, il dort à la renverse sur deux chaises et ses longues jambes de nageur touchent la table, où, rassuré sur la « crédibilité»  de mes héros, j'écris ces lignes et ma reconnaissance à mes petits compagnons.
(*) surnom d'un personnage dans un des chapitres du livre.

                                                                
                        André FRAIGNEAU, préface à son livre "la Grâce Humaine", 1938.

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les voyageurs transfigurés (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"Ici, l'Odyssée y a notre âge, l'âge de mes voyageurs, vingt ans.....

« Au pied de l'Acrrropole, dirrectement ! »

C'est le vertige, la panique. Nous passons dans les portières nos têtes aveuglées par la vitesse, par nos cheveux refoulés, nous roulons les yeux, nous ouvrons des bouches de poissons qui se débattent. Les autos folles attaquent une rampe noire, droite, vibrante, qui nous tire au ciel. « Ah ! tu vois ? Tu as vu ? -Non ! Oui ! Ah ! »

Ça y est, j'ai reçu le coup de dent, j'ai reçu la pointe ébréchée du fronton, la canine immortelle. Je retombe. Je n'ai rien vu encore. Des murs, un mur plus que les autres et par-dessus... LE COUP DE DENT. Mais ce n'est pas la mort qui m'est annoncée, c'est le premier éclair d'un jour que... J'ai des yeux de fou. Je tourne vers les voyageurs un visage de fou que le soleil qui descend derrière nos autos dans la mer frappe soudain, gifle, barbouille de rouge. Contre moi, à contre-jour, tous les visages noirs, en plein naufrage. Et celui-ci, qui m'a entendu, le plus proche, le plus aimé, le plus sombre, front à front : « Le premier angle. »
Réplique juste, parfaite, après mon interjection imparfaite (le premier éclair d'un jour). C'est l'architecte, l'homme de métier qui vient de recevoir le « coup de Dent ».

Ici commence après la vitesse, la Canine brusque et la débâcle enivrée, cette marche sur pieds d'homme, les uns derrière les autres, et moi, le dernier de la cordée, vers cet Escalier, pour quoi, sous les uniformes et les prétextes d'une ascension moins périlleuse à tout prendre, nous nous étions embarqués.
Alpinistes d'une Cime unique, vierge à force de pas, invisible à force d'éclat, inconnue à force d'histoire, le danger qui serre nos coeurs à les fendre réduit l'importance de tout autre danger de mort.
« Nom de Dieu ! - Merde ! - » Le Silence.
Je ne vois, je ne veux décrire que ces mains ouvertes, ces fronts, ces corps d'hommes dispersés et immobiles, frappés d'éternité sur la neige d'un marbre immortel.

Je ne décrirai pas les angles de la simple Maison élevée par les Grecs à ce Point unique où le jour et tous les dieux du Ciel, mouvants, fusibles, avant de s'annuler, se Nouent et se balancent un moment, à HAUTEUR D'HOMME.
Tout change et l'on n'explique pas sans sacrilège un mystère aussi limpide. Pendant que nous durcissons sur place, un rose animal gagne le marbre, monte aux tempes du Temple. Voici nos statues temporaires face au temple qui rougit, et déjà le sang se perd dans la pierre, nous bronchons sur des paquets de Pentélique. Le Parisien, assis sur un tambour cannelé, reçoit le dernier trait du jour entre les courtes ailes de ses cheveux.
Dès le premier angle qu'il m'a dit sentir, a-t-il reconnu pour sa maison la Maison au seuil de laquelle il balance, un genou entre les mains ? Cette hésitation nous domine comme la Tour oscille sur Paris. Le jeune homme parle :
« On va leur écrire : on ne revient plus... on voudrait bien, seulement, voilà, on ne peut plus... »


Il faut bien descendre. Notre peu de divinité glisse vite de nos épaules comme une poussière de neige ; mais le jeune homme qui balança demeure silencieux un peu plus longtemps que nous.

Une petite place. Deux tables de fer sous des poivriers. On attend la nuit qui est longue à venir. Du temple, on voit encore, par-dessus des murs inutiles, la Dent.
Je la regarde et le Parisien. Il parle, mais confusément et de projets plus graves que lui. Il redescend, comme les autres, mais doucement, par les plus hauts degrés de l'homme. J'aimerais que sur l'un de ces gradins élevés il arrêtât sa marche et s'étendit.
Quelle nuit ! Devant que l'ombre, Athènes reçoit la vague amère des parfums de l'Attique. Nos guides expliquent : les poivriers. Ces arbustes qui effleurent nos joues de la pointe extrême de leurs palmes plus légères que des bouquets de plume, nous en cassons des tiges qui exaspèrent sous nos mains leur odeur. Ainsi, au premier frottement des ombres, la ville s'allume, réveillée à la vie nocturne.
La lune, des ruines romaines dans un bois de poivriers, tout un gigantesque aimable, de grandes colonnes abattues que l'on peut flatter de la main, mille commerces sur des plateaux volants, le truc des cireurs de bottes, cet air qui se boit comme une liqueur inconnue et la grave énergie des parfums, nous conduisent jusqu'aux bords de l'Illissos.....Et des jardins encore, des poivriers, un remue-ménage de chaises, des treilles, une musique confuse, enfin cette terrasse éblouissante, nos derrières sur des fauteuils de paille, et partout, jonchant la table et sous la table, nos têtes, nos bras, nos genoux, rompus de volupté.
Que l'eau de la source Amaroussi est douce ! (douce comme l'air) - Quel voyageur incorrect pouvait prévoir ces aubergines mangées à la cuiller comme des figues ? Depuis les nobles jurons de l'Acropole, les Français n'ont pas échangé vingt mots. À pleines mains, dans des bassins de cuivre, ils égrènent de ces raisins sans pépins qui portent un nom de jeune fille, Stafillia, et dont les rameaux sont chargés d'une fine poudre de glace.

Nos hôtes grecs, charmants, infatigables, parlent toujours. - « Ah ! Parris ! Montmarrrtre ! Les Nénettes ! Les Georgettes ! »
Je fais oui, oui, de la tête, la bouche pleine de givre.....

Tout de même, l'un d'entre-nous résume: « Ce soir on est dieux. »

Mais moi, j'attends la réplique à l'Acropole, le côté Paris du jeune hésitant. Il fume, rejeté dans son fauteuil, l'oeil vague, dans la direction de la Dent cachée par les arbres. Ne l'ai-je pas désiré ainsi, retenu à la cime de lui-même ? Quel souci d'équilibre me fait le tirer par la manche, lui désignant, sortis dessous les branches, ces soldats grecs, deux evzones: « Que pensez-vous de cet uniforme ? »
L'oeil du jeune homme descend de la cime des arbres, regarde les étranges soldats, s'allume d'une lueur bien différente.
« Cet uniforme ? C'est pas sérieux. »  La lippe de Gavroche, une seconde, puis tout le visage remonte avec plus de lenteur et comme malgré lui-même, le long de cette spirale indiquée par la fumée de cigarette, et que, secoué par moi, il a facilement descendu. Il noircit, durcit, rejoint sa noblesse invincible...[...]


... Je me promenai donc à toute heure dans les traces merveilleuses de la première journée.

Je voudrais transmettre de ces exaltations, de ces fatigues solitaires, si vaines, ceci seulement qui me paraît transmissible et les dépasse : plus fortement que le jeu des angles, que les grandes mécaniques de l'architecture, du décor et de la lumière, le marbre grec SE MANGE, le ciel d'Athènes SE BOIT. J'ai manqué à peu près tous les bénéfices de l'esprit, cette satisfaction intellectuelle que j'étais venu chercher. Au pied des seules statues demeurées à leur place, j'ai compris que la sculpture, par exemple, ne comptait pas pour le Grec. Il ne lui demandait que d'être parfaite. Ainsi de toutes les autres manifestations du génie où je suis moins versé.
Mais il n'est pas possible que les Grecs qui ont pétri à grands bras savants tant de prétentions de calculateurs et celles de ces danseurs qu'on leur a toujours préférées, tant de géométrie, de religion, de musique, de marbre, tant de politique, de cannelures, de science des astres et de ventres de chevaux, il n'est pas possible, dis-je, que les Grecs aient mené à bien ce « gâchage » difficile, en tendant vers un autre but suprême que ce GOÛT, que j'ai reçu dans la bouche, cette fluide épaisseur innommable et que je voudrais nommer, cependant, mais bien bas, sans rien trahir: « Ce goût de Voie Lactée. »

Ainsi j'avais cru pouvoir découvrir quelque secret de tragédie ou de nombre, et je recevais, aux parois de ma bouche, une substance comme le pain, le lait ou la joue, une satisfaction animale. Force me fut bien de considérer comme des gênes, des « arrête », les angles, les serpents, les inventions décoratives ou le rébus de la Grèce archaïque, historique, tout ce qui s'apprend peut-être, mais ne se boit pas, ne se touche pas. Et que le jour grec (ce lait de marbre et de ciel) se communiquât spontanément aux Voyageurs incorrects et les comblât en dépit de leurs différences, c'était la découverte de la fraternité par UN AUTRE BOUT DE LA TABLE, à égale distance de la cantine et de la table de communion. Réplique de la nuit fraternelle du Val de Grâce qui, envisagée tout à coup, d'un point du monde aussi lumineux, prend un certain aspect de magie noire."... 

                          extrait de "Les Voyageurs transfigurés", André Fraigneau, 1933.

 

 

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Olympie, jardin des jardins (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

..."J'ai rencontré plusieurs « fous d'Olympie ». Des Anglais, pour la plupart. L'occasion m'ayant été donnée de leur demander depuis quand ils habitaient le pays, ils ont tous haussé les épaules avec l'insouciance et aussi un mouvement du menton pris aux Grecs : que leur importait ?

Je me souviens très bien de l'instant où j'ai cru devenir l'un d'entre eux. C'était au soir d'une journée d'août, après le bain dans l'Alphée. Sur la rive rose mon corps se reposait des périls quotidiens encourus ! L'insolation méridienne, les mille coupures du lit de graviers sur quoi le courant du fleuve traîne sans merci, aux places sans profondeur, le nageur le mieux exercé, enfin l'aiguillon des abeilles qui défendent jalousement l'ombre de chaque arbre où elles ont creusé une ruche. Des bergers m'avaient épargné cette dernière épreuve, de justesse, en criant : Mélissa ! Mélissa ! avec une sollicitude de version grecque. À ma gauche, la tunique végétale qui recouvre le mont Kronion commençait à se lamer d'or. Soudain, je me pris à regarder du côté du défilé où s'engage la route d'Arcadie et dont les rochers qui la surplombent m'avaient déjà fait songer à ceux peints par Poussin dans son tableau : Polyphème. Mais ce soir-là s'y accrochait, passagèrement, un assez gros écheveau de nuées mauves figurant exactement le dos du Cyclope. Poussin aurait-il peint en état de voyance et croyant l'imaginer, ce paysage réel ? Ou bien la nature, fidèle au précepte d'Oscar Wilde, s'appliquait-elle à ressembler à l'art ? Je voulais à la fois demeurer et m'enfuir. Un plaisir d'une qualité indicible, complexe, lumineux, raffiné et maladif m'occupait tout entier. Stupidement, je me répétais à voix basse : « Je vais parler grec, je suis chez moi. » Et je remuais le sable, doucement, avec mes doigts et mes orteils. Cette facétie géographique dont j'étais la victime éblouie m'étourdit pendant quelques minutes. Elle aurait pu durer plusieurs milliers d'années et je me fusse alors réveillé soit contemporain des pasteurs d'Arcadie terrifiés par Lycaon le roi loup, soit l'ultime survivant des catastrophes nucléaires, car il n'est aucun lieu au monde où le temps soit moins pesant qu'à Olympie.

La folie, ou plutôt l'illumination dont je viens de rendre compte et qui me fera sans doute peu d'envieux au pays de Descartes, est la conséquence d'une victoire de l'espace sur le temps comme la magie de Montsalvat (Gurnemanz l'explique à Parsifal) est la conséquence d'une victoire du temps sur l'espace. À Olympie, le visiteur est  « cadré », si l'on prend cette expression dans son sens tauromachique. Mais comment ? Par quoi ou qui ? Delphes, Delos, Mycènes, l'Acropole d'Athènes sont des sites bien plus explicablement fascinants. L'art, la Religion, l'Histoire y parlent haut. Pour Olympie les descriptions de Pausanias sont trop tardives, l'« Altis » du temps assez bref de l'apogée difficilement imaginable. Les colonnes du temple de Zeus, en tuf assez grossier, gisant sur l'herbe et alignées telles qu'elles churent lorsqu'un tremblement de terre les renversa au VIème siècle, doivent beaucoup à cette herbe même, aux pins qui les ombragent et les ont supplantées dans leur élancement vers le ciel. Mais, précisément vestiges et végétation, loin de se suivre, s'unissent pour composer ce que Poussin encore définissait au mieux quand il appelait un tableau « objet de délectation ».


Je voudrais établir le plus brièvement possible l'inventaire de ce « jardin des jardins » auprès duquel tout ce qui fut imaginé, conçu dans son esprit, à sa ressemblance apparaît plus orné ou plus indigent. C'est le triomphe du « rien de trop ». Une montagne en forme de pyramide recouverte du velours des arbres ; un champ de ruines ombragées et sans caractère ; de pâles maïs étendus au hasard ; des vignes épaisses où l'on se perd ; un horizon rapproché de collines qui rougissent comme des jeunes filles ; le serpent glacé de l'Alphée qui court vite sur des galets éblouissants ; le lit sablonneux du Kladéos dont la concavité se violace au crépuscule du soir. C'est tout. De l'Arcadie dont Olympie n'est que la porte (ou plutôt l'ouverture qui résume un opéra) les deux « patrons » sont fils de Zeus et de Callisto : Arcas, un peu ours et pour un peu satyre, mais gai musicien et chasseur adroit. Ces divinités campagnardes suffisent-elles à justifier le frisson sacré qui transforme certains touristes prédisposés en autant de Renaud captifs du jardin d'Armide ? Je crois plutôt que le paysage d'Olympie répond à la comparaison trouvée par Alcibiade dans le Banquet pour louer son maître Socrate : « Je dis d'abord qu'il ressemble tout à fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les artistes représentent avec une flûte ou des pipeaux à la main... Et dans l'intérieur desquels, quand on les ouvre en séparant les deux pièces dont ils se composent, on trouve, renfermées, des statues de divinités».  Grandes divinités secrètes, redoutables, sises au coeur du problème et dont l'ours et le chèvre-pied ne sont que les commis aux affaires courantes. Mais peut-on espérer approcher jamais de telles Puissances ? C'est ici que le musée d'Olympie, sorte de remise aussi discrète qu'une « maison de garde », propose ses trésors.

J'y ferai choix de deux chefs-d'oeuvre exemplaires, aux beautés égales. Le premier est l'Apollon qui se dresse au centre du fronton ouest du temple de Zeus. Depuis la vogue d'un néo-archaïsme instauré par Bourdelle il ne compte que des admirateurs. Ce dieu à la forte frange, aux orbites absolues, qui par sa seule Présence (invisible aux combattants) ramène l'ordre au plus fort de la bataille entre Centaures et Lapithes justifie toute ferveur, même partisane. Blanc, inflexible et dédaigneux de ses propres flèches, ce Commandeur s'invite au festin de pierre pour que la lumière soit et que la confusion se résolve en harmonie. Ainsi, ciel d'Olympie, le disque solaire apparaît-il dans le vide fabuleux de chaque « matin profond ». Le maître inconnu qui a sculpté dans le marbre l'Apollon olympique n'était pas un imaginatif ou un abstrait mais un observateur transcendant des phénomènes naturels. Son idole est un éclairage fait homme.

Le second chef-d'oeuvre a plus mauvaise réputation. Il est à la lettre fort « mal vu » des esthètes modernistes qui confondent la grâce avec la fadeur, la maîtrise avec le maniérisme. Aussi a-t-il l'honneur de figurer sur la nouvelle liste noire en compagnie de la Joconde et des Madones de Raphaël. Barrès, esthète à oeillère que sa découverte du Greco a dispensé de comprendre le grec, fut un de ses premiers juges: « J'ai vu l'Hermès de Praxitèle à Olympie » lit-on dans le Voyage de Sparte. « Eh bien il est pommadé. » Barrès s'y connaissait en pommade lui qui cachait derrière les livres de sa bibliothèque les pots de brillantine aptes à lustrer sa mèche fameuse de cheval de picador !

Pourquoi donc l'Hermès (poli comme l'ivoire et non pommadé) ne lui a-t-il pas fait songer, plutôt, à ces « amis frottés d'huile, ceux sur qui l'on n'a pas de prise, qui vous possèdent et que l'on ne possède pas ». (Cf. Le Jardin de Bérénice.). C'eût été plus honnête et même d'une surprenante exactitude dans la définition. Car Hermès, né en Arcadie, inventeur de la lyre est insaisissable et captivant comme le son de l'instrument qu'il façonna avec une carapace de tortue et des boyaux de brebis et dont il fit cadeau, plus tard, à Apollon l'appliqué. Cette lyre, peut-être le bras mutilé du Messager divin l'agitait-il (ou bien quelque grappe ?) pour distraire le petit Dionysos assis sur son autre bras et qui tend ses petites mains vers le hochet disparu ? Peu importe. Il importe plus, à mon sens, que l'oeuvre ait été commandée en l'honneur d'un traité d'alliance conclu en 343 entre l'Élide et l'Arcadie. Olympie est en Élide mais l'Arcadie s'y annonce en contours suaves que la statue de Praxitèle répète avec la fidélité d'un écho. On sait que le sculpteur, influencé par le développement pictural de son siècle, préférait ceux de ses marbres qui avaient été colorés par le peintre Nicias (autre motif d'indignation pour les puristes !). L'Hermès ne porte plus trace de peinture mais les rideaux et les volets qui occupent le fond de la petite salle où il est exposé font pleuvoir sur son corps des pétales aux nuances d'arc-en-ciel.

Jean-Louis Vaudoyer qui se garde de tomber dans le travers barrésien a écrit que la beauté de l'Hermès charme la vue comme l'odeur de la tubéreuse charme l'odorat. Donnons au verbe charmer son sens magique.  Nul n'ignore, d'ailleurs, que l'odeur de la tubéreuse « entête ». Ainsi l'Apollon et l'Hermès livrent-ils, en termes lapidaires, le secret du paysage d'Olympie et du trouble délicieux qui s'en élève à la manière des parfums."


                                               André FRAIGNEAU (extrait de "Escales d'un Européen")

 

 

 

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Crépuscule des dieux (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

Gravir, entre les colonnes de perle, l'escalier d'ivoire qui débouche dans l'azur et, au plus haut de cette échelle céleste, voir graviter sous le soleil et sous la lune, globe faisant face toujours aux sphères, le lieu le plus haut du monde.

Le Pentélique, qui a donné ici le meilleur de son sang, laisse au loin deviner ses plaies blanches. L'Hymette, tremplin de la lumière, vibre violet dans les aurores vertes, puis s'enveloppe dans une grisaille neutre et pâle quand le jour n'est plus qu'un combat dans l'éther entre l'azur et le marbre. L'univers entier lui aussi s'efface ; la mer se retire, disparaît ; les îles Égine et Salamine s'évanouissent ou ne sont plus comme les syllabes de leurs noms que de très anciens mirages tremblants.

Puis le soir, ce sera l'opéra dans l'Olympe.

L'eau peu à peu, imperceptiblement, sourd de l'éther lumineux, ou du néant. La mer s'installe, spectatrice inlassable, juge dernier. Elle fait jouer sa parure d'îles, caressant comme distraitement d'énormes gemmes baroques, taillées en facettes. Porte-t-elle ce soir des topazes brûlées ou de profonds saphirs birmans ? Mais elle a changé déjà et ce sont maintenant des émeraudes, des rubis et des améthystes qu'elle agrafe sur l'horizon dans la lumière qui baisse.

Là-haut, sur la terrasse des Dieux le drame mystique se déroule, avec une musique de couleurs et de vent qui meurt, lente et hiératique. Sur la robe céleste des colonnes blessées, les longs plis se creusent d'ombre, les frontons mutilés rougissent, les frises où manquent des personnages et des signes s'en vont en reculant vers la nuit, inexplicables. Ce monde de marbre où ne croissent plus les pommes d'or se trouble un instant, pend dans le vide comme une opale maladive.

Un instant, un court instant dans l'éternité, mais suffisamment long pour que l'on voie soudain les ruines de ce château sur lesquelles le soleil avait construit son palais de lumière.

Alors, degré de marbre par degré de marbre, disparaît l'escalier magique qui reliait le château à la terre, le chemin sacré des Panathénées, et ce haut lieu se renverse dans la nuit.

Oui, tant de châteaux, tant de hauts lieux, tant de terrasses, tant de Walhallas...

A Éleusis, le soleil descend sur la baie d'or liquide que domine un balcon de lauriers-roses sur lequel scintillent encore quelques vestiges de marbre blanc. Dans le ciel qu'elles obscurcissent de leurs fumées triomphent, nouvelles colonnes, d'orgueilleuses cheminées de forges.

À Délos, le jour finit sur le port ensablé où nul vaisseau n'aborde plus. Les lions regardent fixement.

A Delphes, la nuit descend du Parnasse et murmure des oracles que personne n'écoute dans le cirque ravagé par les tremblements de terre.

A Olympie aussi, les colonnes énormes bâties pour les Dieux avec l'or des guerriers et des athlètes se sont écroulées. L'Alphée et le Kladéos, fleuves héroïques et sacrés, sont sortis de leur lit, ont recouvert les stades, les gymnases et les statues, noyant le haut lieu de l'amitié universelle, rendant à leurs nymphes les rêves de pierre et d'ivoire que les hommes avaient cru lire dans leurs reflets. Là-bas aussi le crépuscule se joue. Les montagnes d'Arcadie sont déjà dans l'ombre. Dans le grand lit blanc des fleuves, un peu d'eau s'irise encore. Les mulets parmi les hautes vignes lancent des sanglots déchirants. Le jasmin, la menthe, le basilic chantent une dernière fois. Puis il ne reste plus que la note unique du vent dans les pins, sampre tenuto e decrescendo, jusqu'à mourir...

Jusqu'au lendemain...


Et pendant ce temps-là, au bord de la route d'Arcadie, dans cette Provence ou cette Ombrie au paradis où les vignes poussent plus drues, les fruits plus riches, les cyprès plus hauts et plus droits, Hermès s'est arrêté un instant pour toujours, l'enfant Dionysos sur le bras gauche replié. Et par-dessus l'enfant gourmand et avide, ce Divin Ennui, ou ce Divin Détachement, ou cette Divine Indifférence regarde au loin et peut-être au-delà du Crépuscule qui n'en finit pas, avec un sourire combien plus beau, plus mystérieux et plus long disant que celui de la Joconde échouée au bord de la Seine. (D'ailleurs Mona Lisa sourit-elle ou avait-elle seulement de trop bonnes joues ?)

On croit à la contempler entendre une musique où se sublimeraient les motifs conducteurs de Loge, du Voyageur et de Waltraute, de ceux qui ont toujours su, de ceux qui de toute éternité connaissent la solution, le but inévitable. Ce serait le chant très secret du Trismégiste.

Bien peu le perçoivent dans ce musée d'Olympie où pourtant il est plus fascinant que nulle part ailleurs dans le monde, un monde partout en filigrane qui annonce que les temps sont finis, par définition. Certes les dames d'art reconnaissent la beauté du marbre de Praxitèle, la souplesse du dieu, son aisance sublime, mais déplorent que la perfection laisse de glace et concluent à la décadence. Faut-il croire que le mot « Crépuscule » fasse peur aux gens, les glace précisément, pour qu'ils n'y veuillent voir, de toutes leurs pauvres forces, que basse époque et se réfugient dans les bras raides de quelque kouros archaïque réduit à l'état de pierre ponce !

Qui donc aujourd'hui pourrait élever la voix pour dénoncer enfin, dans cette folle adoration du primitif, cette exaltation du balbutiement, cette honteuse substitution du sommaire au dépouillé, dans tous ces péchés contre l'esprit, universellement répandus, l'écoeurante lâcheté de nos troupeaux modernes se traînant à reculons sur le chemin qui pour chacun d'entre nous ne peut et ne doit finir qu'au crépuscule ?...[...]...

 

 

...Sur l'Acropole, Athènes demeure encore, non pas endormie sur son rocher comme Brunehilde, car elle est sans faute, mais casquée elle appuie son front sur sa lance, l'Athéna pensive, dans le marbre blond. Seule la pleine lune ouvre l'Acropole d'Athènes la nuit. Ce qui alors vous cloue là-haut, au sommet de l'escalier, ce n'est plus la ruine sans fin de la terrasse au crépuscule, ou la danse immobile des colonnes sous le soleil, c'est l'impassibilité formidable du lieu. Figés dans l'incroyable clarté lunaire qui tombe du zénith tel un gel sidéral, un zéro absolu, les temples sont là comme autant de rêves de glace et dans leur marbre si pâle, transparent presque à cette lumière, s'ouvrent des ombres sans fond, parfaitement noires. Parfaitement noirs et parfaitement immobiles, les trois ifs surgissent du glacier, au sud-est du Parthénon. Les Cariatides fixent l'horizon par-dessus la foule où chacun, réduit à sa seule ombre noire sous cette lumière qui dissout les corps vivants dans sa pâleur universelle, voudrait rentrer sous terre mais cependant reste là, fasciné, et se tait. En bas la lumière de la ville au pied de la colline, comme une galaxie gravitant autour de l'Acropole, point fixe de la terre.

À Delphes non plus, je ne saurais prononcer une parole quand sous la lune les Trésors béent, le Théâtre reste vide et le Stade muet. Et qui pourrait couvrir de la voix les secrets que murmure la fontaine Castallic ? Son eau part se perdre sous l'énorme platane qui masque le tournant de la route de Thèbes, celle-là qu'Œdipe suivit certain soir. Quand je passerai sous le platane demain, quittant Delphes par ce même chemin, quelle fatalité emporterai-je, collée à ma peau, à moi qui sous la lune viens peut-être d'entendre, sans le savoir encore, les vers d'un oracle ?...[...]...
...Remonter sur l'Acropole d'Athènes, gravir encore une fois l'escalier céleste jusqu'à « cette planète de marbre où même le temps et les barbares qui vinrent après les bâtisseurs n'ont fait qu'aggraver un lieu qui est la seule preuve donnée au Monde par l'Homme qu'il était fait à la ressemblance de Celui dont il ignorait encore le véritable Nom. »


Extrait de "Crépuscule des Dieux" (Escales d'un Européen) d'André Fraigneau. 

 

 

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André Fraigneau sur la sexualité

Publié le par Christocentrix

"...  « Dévorer de baisers » était encore une inflation ver­bale. Car les amants ou les maîtresses les plus ardents ne font que mimer une anthropophagie peut-être complète autrefois, aux temps préhistoriques. Donc un monsieur ou une dame naïfs, qui se croient en proie aux « fureurs de l'amour » s'amusent, jouent un jeu comme les enfants jouant à la catastrophe de chemin de fer, à la corrida, etc., c'est-à-dire que sans risque, et par conséquent sans gra­vité, sans sérieux, mais avec toute l'ardeur de l'enfance en récréation ils agissent pour la plus grande satisfaction de leurs glandes. Cela n'enlève rien au plaisir du frotti-­frotta, mais m'empêche à jamais de croire que je prends quelqu'un (homme ou femme), que je suis pris, que je pos­sède (« être possédé » au sens érotique m'étant défendu par ma structure), ne pouvant sans ridicule imaginer que s'avancer de quelques centimètres (et pour un temps bien limité) dans la peau de quelqu'un puisse signifier la possession, l'envahissement, la propriété, etc., autrement que par image, c'est-à-dire par jeu.

Donc, pas de blagues, ou plutôt rien que blague en matière d'érotisme. J'adore la blague, le jeu, mais pour l'amour du Ciel, pas de sérieux, pas d'engagement de vie ou de mort dans un exercice que mieux que personne j'incline à trouver et à déclarer charmant.

 

Mieux que personne. Voici poindre la fatuité commune à tout individu, mâle ou femelle de la catégorie humaine. Il n'est pas de fieffé maladroit qui ne se juge irrésistible ou irrésistiblement sensible à l'amour physique. (Et ceux qui s'en détournent ou en blasphèment sont des hypo­crites ou des déçus, donc les pires avides.) Sans doute, j'ai porté le feu à quelques corps. Qui peut dire qu'il ne l'a jamais fait, fût-ce au sien ? Sans doute, ai-je aidé quelques organismes à s'épanouir et ce furent ces « autres » qui m'en ont sacré le démiurge. (Alors que n'importe qui, au moment critique m'eût remplacé.) L'agaçant pour l'orgueil, c'est qu'il faille être deux pour provoquer l'étin­celle. En art, on est seul. C'est pourquoi jamais l'amour physique ne saurait sans mensonge, satisfaire un artiste valable au degré qu'il atteint en créant une oeuvre. L'ona­niste (dont il n'est pas question de sous-estimer l'inten­sité et la grandeur) ne saurait créer son autrui complé­mentaire avec la puissance effective d'un artiste.

L'art est un jeu, une blague exquise. Mais l'âme s'y engage, comme la voix ou le son des instruments s'englue  dans la cire d'un disque et y laisse sa trace. Je jure qu'aucune âme n'a jamais laissé sur un corps qui se livre et se lave après avoir joui, une trace. Malgré lui, l'artiste a laissé un peu de son âme ou de son esprit dès la moindre de ses créations et ce peu est contrôlable par tous. Quand un homme ou une femme nous déclarent: « L'étreinte de X. m'a laissé une empreinte ineffaçable », demandez à voir. Car en dehors du bla-bla, il n'y a rien. Même pas le hoquet que peut laisser un abus d'alcool ou de nourri­ture. Même pas le sillage d'un parfum.

Cela dit - n'a été dit que pour nous séparer catégori­quement des immoralistes moroses ou de ces entrepre­neurs de destruction qui voudraient remplacer tous les jeux de l'être (comme on dit les jeux de l'orgue) par un seul et nous faire prendre toutes les belles lanternes allu­mées par les millénaires civilisés pour une seule paire de tétons ou une seule paire de couilles. J'ai l'impression que ceux et celles qui inclineraient à cette simplification sensorielle n'en ont pas vu beaucoup (de tétons ou de couilles). J'en ai vu un certain nombre. Je suis content du fonctionnement des miennes (de couilles) et il ne me viendrait pas à l'idée de leur sacrifier une pierre de l'Acropole, une note de musique, un vin de bon cru, un regard au ciel.

D'ailleurs, parmi les plus aveuglés par la chair, qui ose­rait soutenir que les parties d'un corps qui les excitent, les exciteraient sans une certaine idée qu'ils se font à l'avance de leur usage ? Cette imagination, ce n'est déjà plus de l'instinct et c'est déjà un détour artistique. Alors, pourquoi pas l'art où qu'il nous mène, fût-ce à la plus désintéressée des contemplations ?

D'ailleurs méfions-nous. Un « obsédé du nichon ou du déduit », c'est un technicien qui redoute de manquer de moyens en dehors de sa spécialité. Cette peur est tou­jours une carence. Cette carence apparaîtra même dans l'exercice de son activité préférée. Ils peuvent duper ceux ou celles dont les sens acceptent, subissent les propa­gandes. Un organisme sans préjugés enregistrera leur médiocrité de manoeuvres acharnés à une seule besogne.

Et nous voici au chapitre important des ouvriers spé­cialisés. Je sais bien que dans le domaine du sexe, il est difficile de pas être orienté malgré soi. Mais que l'on fasse de cette difficulté une vertu, un choix, que l'on s'enor­gueillisse de n'aimer que le sexe opposé (ou le sien) me gêne comme un aveu d'impuissance, aveu qui ne serait pas modeste, mais absurdement orgueilleux. Si vous n'aimez pas autre chose, n'en dégoûtez pas ceux qui sont capables de prendre leur plaisir partout.

Les gens du peuple, les organismes les plus sains et les plus simples ne s'en embarrassent pas. Mais ils n'en par­lent pas, n'en écrivent pas. N'aiment pas que l'on en parle. Comme les êtres vraiment libres, ils ne revendiquent rien et s'arrangent avec les lois de la société. Ils ont raison. Le caprice des sens s'exerce dans le loisir, au-delà de toute loi.

Pour les autres, qui font les lois ou voudraient en faire, ils veulent surtout que l'on ne jouisse pas plus qu'eux. Les pissotières gênent la gymnastique d'alcôve de ceux qui demandent à leurs femmes les pires complaisances. Le jour où ce genre d'édicule sera mixte, ils en multiplie­ront les exemplaires. Mais les spécialistes qui s'en détour­neront alors seront punis pour n'y plus entrer.

Tant pis d'ailleurs pour ces derniers. Ils n'ont qu'à élargir leur terrain de chasse. Au côté partial si agaçant de la majorité, pourquoi opposer un côté « réservé »? Nous n'y pouvons rien, répondront la plupart. Nous sommes ainsi faits. C'est le même aveu de carence que je signalais pour leurs empêcheurs. Au départ l'homme n'était pas fait pour voler, pour naviguer, pour construire un feu.

On me dira: « Vous rêvez donc d'une partouze générale ? » Pas le moins du monde. Mais alors ne parlez pas d'érotisme. Ne vous vantez pas à longueur de jours de vos prouesses de lit. Sinon, j'ai le droit de vous jauger, de vous regarder des pieds à la tête, de vous estimer à ce cri­tère et de vous accorder, ou non, un satisfecit. Merveil­leuses, innombrables possibilités de l'être humain s'il ne laisse aucune parcelle endormie ! Animal métaphysique (ce qu'il néglige et qui est le plus grave de ses refus) mais animal physique plus ingénieux que le coq trop bref ou le crapaud interminable !

L'homme peut être chêne ou roseau et choisir de l'être. La femme fleur ou fruit par nature c'est une gerbe de roses, un pommier épanoui mais capable de se servir à, son gré de tant de charmes avarement distribués aux autres règnes de la création et condamnés à l'isolement d'une seule espèce. Vous voyez bien que l'imagination fait presque tout dans l'érotisme. Mais alors, travaillons au plus grand développement de nos capacités physiques comme on soutient par des tuteurs, des claies, des espa­liers les branches et les tiges les plus riches en corolles ou en fruits . « Le bonheur, disait Bonaparte, c'est le plus complet développement de nos facultés. » Je parlerai donc, une fois de plus ici, du bonheur. Et de même que j'ai contri­bué dans d'autres livres à le rechercher par l'aventure, le voyage, les climats ou bien par le développement méta­physique, je me limiterai ici aux propriétés amoureuses du corps.

« Espaces sacrés de l'Orient ! » s'exclame Barrès je ne sais plus où. Qu'avec brusquerie l'objet de mon désir d'un soir pourchassé et conquis arrache son dernier linge. J'éprouve la stupeur éblouie de Christophe Colomb décou­vrant une plage imprévisible qui surgit, se déploie et s'élance au-devant de mon vaisseau découragé.

Un tel frémissement est si complexe que j'admets la naissance de tous les fétichismes dont il paraît le résultat. Certains le croiront lié de façon indissoluble au lieu, à l'heure, au sexe, à la catégorie sociale qui ont entouré son irruption comme autant de fées bonnes ou mauvaises. La paresse vient vite aux voluptueux. Et leur « ce que j'aime, c'est que l'on se déshabille dans une chambre d'hôtel borgne ou en plein soleil dans les bois, à minuit ou à midi ; ce qui m'excite c'est que ce soit la bonne de l'auberge, le rôdeur de Pigalle, le compagnon de cordée, la nageuse sur le sable, la vamp sur ses fourrures, etc. », cela ne veut jamais rien signifier d'autre que : « J'ai eu cet éclair de chair, une fois, et je suis trop paresseux pour découvrir une autre Amérique. ». Un maniaque : c'est quelqu'un qui croit parce qu'il a gagné sur un numéro que la fortune est fidèle à ce numéro seul et même qu'elle est fidèle tout court.

Le merveilleux n'est pas là. Le merveilleux, c'est que l'apparition d'un certain espace de peau provoque l'éblouissement et l'intérêt direct de notre sexe. Nous nous occuperons plus tard des éblouissements habillés..."

André Fraigneau (1935) extrait de "Papiers oubliés dans l'habit". Carnets, 1922-1949.

 

 

 

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