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les voyageurs transfigurés (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"Ici, l'Odyssée y a notre âge, l'âge de mes voyageurs, vingt ans.....

« Au pied de l'Acrrropole, dirrectement ! »

C'est le vertige, la panique. Nous passons dans les portières nos têtes aveuglées par la vitesse, par nos cheveux refoulés, nous roulons les yeux, nous ouvrons des bouches de poissons qui se débattent. Les autos folles attaquent une rampe noire, droite, vibrante, qui nous tire au ciel. « Ah ! tu vois ? Tu as vu ? -Non ! Oui ! Ah ! »

Ça y est, j'ai reçu le coup de dent, j'ai reçu la pointe ébréchée du fronton, la canine immortelle. Je retombe. Je n'ai rien vu encore. Des murs, un mur plus que les autres et par-dessus... LE COUP DE DENT. Mais ce n'est pas la mort qui m'est annoncée, c'est le premier éclair d'un jour que... J'ai des yeux de fou. Je tourne vers les voyageurs un visage de fou que le soleil qui descend derrière nos autos dans la mer frappe soudain, gifle, barbouille de rouge. Contre moi, à contre-jour, tous les visages noirs, en plein naufrage. Et celui-ci, qui m'a entendu, le plus proche, le plus aimé, le plus sombre, front à front : « Le premier angle. »
Réplique juste, parfaite, après mon interjection imparfaite (le premier éclair d'un jour). C'est l'architecte, l'homme de métier qui vient de recevoir le « coup de Dent ».

Ici commence après la vitesse, la Canine brusque et la débâcle enivrée, cette marche sur pieds d'homme, les uns derrière les autres, et moi, le dernier de la cordée, vers cet Escalier, pour quoi, sous les uniformes et les prétextes d'une ascension moins périlleuse à tout prendre, nous nous étions embarqués.
Alpinistes d'une Cime unique, vierge à force de pas, invisible à force d'éclat, inconnue à force d'histoire, le danger qui serre nos coeurs à les fendre réduit l'importance de tout autre danger de mort.
« Nom de Dieu ! - Merde ! - » Le Silence.
Je ne vois, je ne veux décrire que ces mains ouvertes, ces fronts, ces corps d'hommes dispersés et immobiles, frappés d'éternité sur la neige d'un marbre immortel.

Je ne décrirai pas les angles de la simple Maison élevée par les Grecs à ce Point unique où le jour et tous les dieux du Ciel, mouvants, fusibles, avant de s'annuler, se Nouent et se balancent un moment, à HAUTEUR D'HOMME.
Tout change et l'on n'explique pas sans sacrilège un mystère aussi limpide. Pendant que nous durcissons sur place, un rose animal gagne le marbre, monte aux tempes du Temple. Voici nos statues temporaires face au temple qui rougit, et déjà le sang se perd dans la pierre, nous bronchons sur des paquets de Pentélique. Le Parisien, assis sur un tambour cannelé, reçoit le dernier trait du jour entre les courtes ailes de ses cheveux.
Dès le premier angle qu'il m'a dit sentir, a-t-il reconnu pour sa maison la Maison au seuil de laquelle il balance, un genou entre les mains ? Cette hésitation nous domine comme la Tour oscille sur Paris. Le jeune homme parle :
« On va leur écrire : on ne revient plus... on voudrait bien, seulement, voilà, on ne peut plus... »


Il faut bien descendre. Notre peu de divinité glisse vite de nos épaules comme une poussière de neige ; mais le jeune homme qui balança demeure silencieux un peu plus longtemps que nous.

Une petite place. Deux tables de fer sous des poivriers. On attend la nuit qui est longue à venir. Du temple, on voit encore, par-dessus des murs inutiles, la Dent.
Je la regarde et le Parisien. Il parle, mais confusément et de projets plus graves que lui. Il redescend, comme les autres, mais doucement, par les plus hauts degrés de l'homme. J'aimerais que sur l'un de ces gradins élevés il arrêtât sa marche et s'étendit.
Quelle nuit ! Devant que l'ombre, Athènes reçoit la vague amère des parfums de l'Attique. Nos guides expliquent : les poivriers. Ces arbustes qui effleurent nos joues de la pointe extrême de leurs palmes plus légères que des bouquets de plume, nous en cassons des tiges qui exaspèrent sous nos mains leur odeur. Ainsi, au premier frottement des ombres, la ville s'allume, réveillée à la vie nocturne.
La lune, des ruines romaines dans un bois de poivriers, tout un gigantesque aimable, de grandes colonnes abattues que l'on peut flatter de la main, mille commerces sur des plateaux volants, le truc des cireurs de bottes, cet air qui se boit comme une liqueur inconnue et la grave énergie des parfums, nous conduisent jusqu'aux bords de l'Illissos.....Et des jardins encore, des poivriers, un remue-ménage de chaises, des treilles, une musique confuse, enfin cette terrasse éblouissante, nos derrières sur des fauteuils de paille, et partout, jonchant la table et sous la table, nos têtes, nos bras, nos genoux, rompus de volupté.
Que l'eau de la source Amaroussi est douce ! (douce comme l'air) - Quel voyageur incorrect pouvait prévoir ces aubergines mangées à la cuiller comme des figues ? Depuis les nobles jurons de l'Acropole, les Français n'ont pas échangé vingt mots. À pleines mains, dans des bassins de cuivre, ils égrènent de ces raisins sans pépins qui portent un nom de jeune fille, Stafillia, et dont les rameaux sont chargés d'une fine poudre de glace.

Nos hôtes grecs, charmants, infatigables, parlent toujours. - « Ah ! Parris ! Montmarrrtre ! Les Nénettes ! Les Georgettes ! »
Je fais oui, oui, de la tête, la bouche pleine de givre.....

Tout de même, l'un d'entre-nous résume: « Ce soir on est dieux. »

Mais moi, j'attends la réplique à l'Acropole, le côté Paris du jeune hésitant. Il fume, rejeté dans son fauteuil, l'oeil vague, dans la direction de la Dent cachée par les arbres. Ne l'ai-je pas désiré ainsi, retenu à la cime de lui-même ? Quel souci d'équilibre me fait le tirer par la manche, lui désignant, sortis dessous les branches, ces soldats grecs, deux evzones: « Que pensez-vous de cet uniforme ? »
L'oeil du jeune homme descend de la cime des arbres, regarde les étranges soldats, s'allume d'une lueur bien différente.
« Cet uniforme ? C'est pas sérieux. »  La lippe de Gavroche, une seconde, puis tout le visage remonte avec plus de lenteur et comme malgré lui-même, le long de cette spirale indiquée par la fumée de cigarette, et que, secoué par moi, il a facilement descendu. Il noircit, durcit, rejoint sa noblesse invincible...[...]


... Je me promenai donc à toute heure dans les traces merveilleuses de la première journée.

Je voudrais transmettre de ces exaltations, de ces fatigues solitaires, si vaines, ceci seulement qui me paraît transmissible et les dépasse : plus fortement que le jeu des angles, que les grandes mécaniques de l'architecture, du décor et de la lumière, le marbre grec SE MANGE, le ciel d'Athènes SE BOIT. J'ai manqué à peu près tous les bénéfices de l'esprit, cette satisfaction intellectuelle que j'étais venu chercher. Au pied des seules statues demeurées à leur place, j'ai compris que la sculpture, par exemple, ne comptait pas pour le Grec. Il ne lui demandait que d'être parfaite. Ainsi de toutes les autres manifestations du génie où je suis moins versé.
Mais il n'est pas possible que les Grecs qui ont pétri à grands bras savants tant de prétentions de calculateurs et celles de ces danseurs qu'on leur a toujours préférées, tant de géométrie, de religion, de musique, de marbre, tant de politique, de cannelures, de science des astres et de ventres de chevaux, il n'est pas possible, dis-je, que les Grecs aient mené à bien ce « gâchage » difficile, en tendant vers un autre but suprême que ce GOÛT, que j'ai reçu dans la bouche, cette fluide épaisseur innommable et que je voudrais nommer, cependant, mais bien bas, sans rien trahir: « Ce goût de Voie Lactée. »

Ainsi j'avais cru pouvoir découvrir quelque secret de tragédie ou de nombre, et je recevais, aux parois de ma bouche, une substance comme le pain, le lait ou la joue, une satisfaction animale. Force me fut bien de considérer comme des gênes, des « arrête », les angles, les serpents, les inventions décoratives ou le rébus de la Grèce archaïque, historique, tout ce qui s'apprend peut-être, mais ne se boit pas, ne se touche pas. Et que le jour grec (ce lait de marbre et de ciel) se communiquât spontanément aux Voyageurs incorrects et les comblât en dépit de leurs différences, c'était la découverte de la fraternité par UN AUTRE BOUT DE LA TABLE, à égale distance de la cantine et de la table de communion. Réplique de la nuit fraternelle du Val de Grâce qui, envisagée tout à coup, d'un point du monde aussi lumineux, prend un certain aspect de magie noire."... 

                          extrait de "Les Voyageurs transfigurés", André Fraigneau, 1933.

 

 

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Olympie, jardin des jardins (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

..."J'ai rencontré plusieurs « fous d'Olympie ». Des Anglais, pour la plupart. L'occasion m'ayant été donnée de leur demander depuis quand ils habitaient le pays, ils ont tous haussé les épaules avec l'insouciance et aussi un mouvement du menton pris aux Grecs : que leur importait ?

Je me souviens très bien de l'instant où j'ai cru devenir l'un d'entre eux. C'était au soir d'une journée d'août, après le bain dans l'Alphée. Sur la rive rose mon corps se reposait des périls quotidiens encourus ! L'insolation méridienne, les mille coupures du lit de graviers sur quoi le courant du fleuve traîne sans merci, aux places sans profondeur, le nageur le mieux exercé, enfin l'aiguillon des abeilles qui défendent jalousement l'ombre de chaque arbre où elles ont creusé une ruche. Des bergers m'avaient épargné cette dernière épreuve, de justesse, en criant : Mélissa ! Mélissa ! avec une sollicitude de version grecque. À ma gauche, la tunique végétale qui recouvre le mont Kronion commençait à se lamer d'or. Soudain, je me pris à regarder du côté du défilé où s'engage la route d'Arcadie et dont les rochers qui la surplombent m'avaient déjà fait songer à ceux peints par Poussin dans son tableau : Polyphème. Mais ce soir-là s'y accrochait, passagèrement, un assez gros écheveau de nuées mauves figurant exactement le dos du Cyclope. Poussin aurait-il peint en état de voyance et croyant l'imaginer, ce paysage réel ? Ou bien la nature, fidèle au précepte d'Oscar Wilde, s'appliquait-elle à ressembler à l'art ? Je voulais à la fois demeurer et m'enfuir. Un plaisir d'une qualité indicible, complexe, lumineux, raffiné et maladif m'occupait tout entier. Stupidement, je me répétais à voix basse : « Je vais parler grec, je suis chez moi. » Et je remuais le sable, doucement, avec mes doigts et mes orteils. Cette facétie géographique dont j'étais la victime éblouie m'étourdit pendant quelques minutes. Elle aurait pu durer plusieurs milliers d'années et je me fusse alors réveillé soit contemporain des pasteurs d'Arcadie terrifiés par Lycaon le roi loup, soit l'ultime survivant des catastrophes nucléaires, car il n'est aucun lieu au monde où le temps soit moins pesant qu'à Olympie.

La folie, ou plutôt l'illumination dont je viens de rendre compte et qui me fera sans doute peu d'envieux au pays de Descartes, est la conséquence d'une victoire de l'espace sur le temps comme la magie de Montsalvat (Gurnemanz l'explique à Parsifal) est la conséquence d'une victoire du temps sur l'espace. À Olympie, le visiteur est  « cadré », si l'on prend cette expression dans son sens tauromachique. Mais comment ? Par quoi ou qui ? Delphes, Delos, Mycènes, l'Acropole d'Athènes sont des sites bien plus explicablement fascinants. L'art, la Religion, l'Histoire y parlent haut. Pour Olympie les descriptions de Pausanias sont trop tardives, l'« Altis » du temps assez bref de l'apogée difficilement imaginable. Les colonnes du temple de Zeus, en tuf assez grossier, gisant sur l'herbe et alignées telles qu'elles churent lorsqu'un tremblement de terre les renversa au VIème siècle, doivent beaucoup à cette herbe même, aux pins qui les ombragent et les ont supplantées dans leur élancement vers le ciel. Mais, précisément vestiges et végétation, loin de se suivre, s'unissent pour composer ce que Poussin encore définissait au mieux quand il appelait un tableau « objet de délectation ».


Je voudrais établir le plus brièvement possible l'inventaire de ce « jardin des jardins » auprès duquel tout ce qui fut imaginé, conçu dans son esprit, à sa ressemblance apparaît plus orné ou plus indigent. C'est le triomphe du « rien de trop ». Une montagne en forme de pyramide recouverte du velours des arbres ; un champ de ruines ombragées et sans caractère ; de pâles maïs étendus au hasard ; des vignes épaisses où l'on se perd ; un horizon rapproché de collines qui rougissent comme des jeunes filles ; le serpent glacé de l'Alphée qui court vite sur des galets éblouissants ; le lit sablonneux du Kladéos dont la concavité se violace au crépuscule du soir. C'est tout. De l'Arcadie dont Olympie n'est que la porte (ou plutôt l'ouverture qui résume un opéra) les deux « patrons » sont fils de Zeus et de Callisto : Arcas, un peu ours et pour un peu satyre, mais gai musicien et chasseur adroit. Ces divinités campagnardes suffisent-elles à justifier le frisson sacré qui transforme certains touristes prédisposés en autant de Renaud captifs du jardin d'Armide ? Je crois plutôt que le paysage d'Olympie répond à la comparaison trouvée par Alcibiade dans le Banquet pour louer son maître Socrate : « Je dis d'abord qu'il ressemble tout à fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les artistes représentent avec une flûte ou des pipeaux à la main... Et dans l'intérieur desquels, quand on les ouvre en séparant les deux pièces dont ils se composent, on trouve, renfermées, des statues de divinités».  Grandes divinités secrètes, redoutables, sises au coeur du problème et dont l'ours et le chèvre-pied ne sont que les commis aux affaires courantes. Mais peut-on espérer approcher jamais de telles Puissances ? C'est ici que le musée d'Olympie, sorte de remise aussi discrète qu'une « maison de garde », propose ses trésors.

J'y ferai choix de deux chefs-d'oeuvre exemplaires, aux beautés égales. Le premier est l'Apollon qui se dresse au centre du fronton ouest du temple de Zeus. Depuis la vogue d'un néo-archaïsme instauré par Bourdelle il ne compte que des admirateurs. Ce dieu à la forte frange, aux orbites absolues, qui par sa seule Présence (invisible aux combattants) ramène l'ordre au plus fort de la bataille entre Centaures et Lapithes justifie toute ferveur, même partisane. Blanc, inflexible et dédaigneux de ses propres flèches, ce Commandeur s'invite au festin de pierre pour que la lumière soit et que la confusion se résolve en harmonie. Ainsi, ciel d'Olympie, le disque solaire apparaît-il dans le vide fabuleux de chaque « matin profond ». Le maître inconnu qui a sculpté dans le marbre l'Apollon olympique n'était pas un imaginatif ou un abstrait mais un observateur transcendant des phénomènes naturels. Son idole est un éclairage fait homme.

Le second chef-d'oeuvre a plus mauvaise réputation. Il est à la lettre fort « mal vu » des esthètes modernistes qui confondent la grâce avec la fadeur, la maîtrise avec le maniérisme. Aussi a-t-il l'honneur de figurer sur la nouvelle liste noire en compagnie de la Joconde et des Madones de Raphaël. Barrès, esthète à oeillère que sa découverte du Greco a dispensé de comprendre le grec, fut un de ses premiers juges: « J'ai vu l'Hermès de Praxitèle à Olympie » lit-on dans le Voyage de Sparte. « Eh bien il est pommadé. » Barrès s'y connaissait en pommade lui qui cachait derrière les livres de sa bibliothèque les pots de brillantine aptes à lustrer sa mèche fameuse de cheval de picador !

Pourquoi donc l'Hermès (poli comme l'ivoire et non pommadé) ne lui a-t-il pas fait songer, plutôt, à ces « amis frottés d'huile, ceux sur qui l'on n'a pas de prise, qui vous possèdent et que l'on ne possède pas ». (Cf. Le Jardin de Bérénice.). C'eût été plus honnête et même d'une surprenante exactitude dans la définition. Car Hermès, né en Arcadie, inventeur de la lyre est insaisissable et captivant comme le son de l'instrument qu'il façonna avec une carapace de tortue et des boyaux de brebis et dont il fit cadeau, plus tard, à Apollon l'appliqué. Cette lyre, peut-être le bras mutilé du Messager divin l'agitait-il (ou bien quelque grappe ?) pour distraire le petit Dionysos assis sur son autre bras et qui tend ses petites mains vers le hochet disparu ? Peu importe. Il importe plus, à mon sens, que l'oeuvre ait été commandée en l'honneur d'un traité d'alliance conclu en 343 entre l'Élide et l'Arcadie. Olympie est en Élide mais l'Arcadie s'y annonce en contours suaves que la statue de Praxitèle répète avec la fidélité d'un écho. On sait que le sculpteur, influencé par le développement pictural de son siècle, préférait ceux de ses marbres qui avaient été colorés par le peintre Nicias (autre motif d'indignation pour les puristes !). L'Hermès ne porte plus trace de peinture mais les rideaux et les volets qui occupent le fond de la petite salle où il est exposé font pleuvoir sur son corps des pétales aux nuances d'arc-en-ciel.

Jean-Louis Vaudoyer qui se garde de tomber dans le travers barrésien a écrit que la beauté de l'Hermès charme la vue comme l'odeur de la tubéreuse charme l'odorat. Donnons au verbe charmer son sens magique.  Nul n'ignore, d'ailleurs, que l'odeur de la tubéreuse « entête ». Ainsi l'Apollon et l'Hermès livrent-ils, en termes lapidaires, le secret du paysage d'Olympie et du trouble délicieux qui s'en élève à la manière des parfums."


                                               André FRAIGNEAU (extrait de "Escales d'un Européen")

 

 

 

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Crépuscule des dieux (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

Gravir, entre les colonnes de perle, l'escalier d'ivoire qui débouche dans l'azur et, au plus haut de cette échelle céleste, voir graviter sous le soleil et sous la lune, globe faisant face toujours aux sphères, le lieu le plus haut du monde.

Le Pentélique, qui a donné ici le meilleur de son sang, laisse au loin deviner ses plaies blanches. L'Hymette, tremplin de la lumière, vibre violet dans les aurores vertes, puis s'enveloppe dans une grisaille neutre et pâle quand le jour n'est plus qu'un combat dans l'éther entre l'azur et le marbre. L'univers entier lui aussi s'efface ; la mer se retire, disparaît ; les îles Égine et Salamine s'évanouissent ou ne sont plus comme les syllabes de leurs noms que de très anciens mirages tremblants.

Puis le soir, ce sera l'opéra dans l'Olympe.

L'eau peu à peu, imperceptiblement, sourd de l'éther lumineux, ou du néant. La mer s'installe, spectatrice inlassable, juge dernier. Elle fait jouer sa parure d'îles, caressant comme distraitement d'énormes gemmes baroques, taillées en facettes. Porte-t-elle ce soir des topazes brûlées ou de profonds saphirs birmans ? Mais elle a changé déjà et ce sont maintenant des émeraudes, des rubis et des améthystes qu'elle agrafe sur l'horizon dans la lumière qui baisse.

Là-haut, sur la terrasse des Dieux le drame mystique se déroule, avec une musique de couleurs et de vent qui meurt, lente et hiératique. Sur la robe céleste des colonnes blessées, les longs plis se creusent d'ombre, les frontons mutilés rougissent, les frises où manquent des personnages et des signes s'en vont en reculant vers la nuit, inexplicables. Ce monde de marbre où ne croissent plus les pommes d'or se trouble un instant, pend dans le vide comme une opale maladive.

Un instant, un court instant dans l'éternité, mais suffisamment long pour que l'on voie soudain les ruines de ce château sur lesquelles le soleil avait construit son palais de lumière.

Alors, degré de marbre par degré de marbre, disparaît l'escalier magique qui reliait le château à la terre, le chemin sacré des Panathénées, et ce haut lieu se renverse dans la nuit.

Oui, tant de châteaux, tant de hauts lieux, tant de terrasses, tant de Walhallas...

A Éleusis, le soleil descend sur la baie d'or liquide que domine un balcon de lauriers-roses sur lequel scintillent encore quelques vestiges de marbre blanc. Dans le ciel qu'elles obscurcissent de leurs fumées triomphent, nouvelles colonnes, d'orgueilleuses cheminées de forges.

À Délos, le jour finit sur le port ensablé où nul vaisseau n'aborde plus. Les lions regardent fixement.

A Delphes, la nuit descend du Parnasse et murmure des oracles que personne n'écoute dans le cirque ravagé par les tremblements de terre.

A Olympie aussi, les colonnes énormes bâties pour les Dieux avec l'or des guerriers et des athlètes se sont écroulées. L'Alphée et le Kladéos, fleuves héroïques et sacrés, sont sortis de leur lit, ont recouvert les stades, les gymnases et les statues, noyant le haut lieu de l'amitié universelle, rendant à leurs nymphes les rêves de pierre et d'ivoire que les hommes avaient cru lire dans leurs reflets. Là-bas aussi le crépuscule se joue. Les montagnes d'Arcadie sont déjà dans l'ombre. Dans le grand lit blanc des fleuves, un peu d'eau s'irise encore. Les mulets parmi les hautes vignes lancent des sanglots déchirants. Le jasmin, la menthe, le basilic chantent une dernière fois. Puis il ne reste plus que la note unique du vent dans les pins, sampre tenuto e decrescendo, jusqu'à mourir...

Jusqu'au lendemain...


Et pendant ce temps-là, au bord de la route d'Arcadie, dans cette Provence ou cette Ombrie au paradis où les vignes poussent plus drues, les fruits plus riches, les cyprès plus hauts et plus droits, Hermès s'est arrêté un instant pour toujours, l'enfant Dionysos sur le bras gauche replié. Et par-dessus l'enfant gourmand et avide, ce Divin Ennui, ou ce Divin Détachement, ou cette Divine Indifférence regarde au loin et peut-être au-delà du Crépuscule qui n'en finit pas, avec un sourire combien plus beau, plus mystérieux et plus long disant que celui de la Joconde échouée au bord de la Seine. (D'ailleurs Mona Lisa sourit-elle ou avait-elle seulement de trop bonnes joues ?)

On croit à la contempler entendre une musique où se sublimeraient les motifs conducteurs de Loge, du Voyageur et de Waltraute, de ceux qui ont toujours su, de ceux qui de toute éternité connaissent la solution, le but inévitable. Ce serait le chant très secret du Trismégiste.

Bien peu le perçoivent dans ce musée d'Olympie où pourtant il est plus fascinant que nulle part ailleurs dans le monde, un monde partout en filigrane qui annonce que les temps sont finis, par définition. Certes les dames d'art reconnaissent la beauté du marbre de Praxitèle, la souplesse du dieu, son aisance sublime, mais déplorent que la perfection laisse de glace et concluent à la décadence. Faut-il croire que le mot « Crépuscule » fasse peur aux gens, les glace précisément, pour qu'ils n'y veuillent voir, de toutes leurs pauvres forces, que basse époque et se réfugient dans les bras raides de quelque kouros archaïque réduit à l'état de pierre ponce !

Qui donc aujourd'hui pourrait élever la voix pour dénoncer enfin, dans cette folle adoration du primitif, cette exaltation du balbutiement, cette honteuse substitution du sommaire au dépouillé, dans tous ces péchés contre l'esprit, universellement répandus, l'écoeurante lâcheté de nos troupeaux modernes se traînant à reculons sur le chemin qui pour chacun d'entre nous ne peut et ne doit finir qu'au crépuscule ?...[...]...

 

 

...Sur l'Acropole, Athènes demeure encore, non pas endormie sur son rocher comme Brunehilde, car elle est sans faute, mais casquée elle appuie son front sur sa lance, l'Athéna pensive, dans le marbre blond. Seule la pleine lune ouvre l'Acropole d'Athènes la nuit. Ce qui alors vous cloue là-haut, au sommet de l'escalier, ce n'est plus la ruine sans fin de la terrasse au crépuscule, ou la danse immobile des colonnes sous le soleil, c'est l'impassibilité formidable du lieu. Figés dans l'incroyable clarté lunaire qui tombe du zénith tel un gel sidéral, un zéro absolu, les temples sont là comme autant de rêves de glace et dans leur marbre si pâle, transparent presque à cette lumière, s'ouvrent des ombres sans fond, parfaitement noires. Parfaitement noirs et parfaitement immobiles, les trois ifs surgissent du glacier, au sud-est du Parthénon. Les Cariatides fixent l'horizon par-dessus la foule où chacun, réduit à sa seule ombre noire sous cette lumière qui dissout les corps vivants dans sa pâleur universelle, voudrait rentrer sous terre mais cependant reste là, fasciné, et se tait. En bas la lumière de la ville au pied de la colline, comme une galaxie gravitant autour de l'Acropole, point fixe de la terre.

À Delphes non plus, je ne saurais prononcer une parole quand sous la lune les Trésors béent, le Théâtre reste vide et le Stade muet. Et qui pourrait couvrir de la voix les secrets que murmure la fontaine Castallic ? Son eau part se perdre sous l'énorme platane qui masque le tournant de la route de Thèbes, celle-là qu'Œdipe suivit certain soir. Quand je passerai sous le platane demain, quittant Delphes par ce même chemin, quelle fatalité emporterai-je, collée à ma peau, à moi qui sous la lune viens peut-être d'entendre, sans le savoir encore, les vers d'un oracle ?...[...]...
...Remonter sur l'Acropole d'Athènes, gravir encore une fois l'escalier céleste jusqu'à « cette planète de marbre où même le temps et les barbares qui vinrent après les bâtisseurs n'ont fait qu'aggraver un lieu qui est la seule preuve donnée au Monde par l'Homme qu'il était fait à la ressemblance de Celui dont il ignorait encore le véritable Nom. »


Extrait de "Crépuscule des Dieux" (Escales d'un Européen) d'André Fraigneau. 

 

 

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André Fraigneau sur la sexualité

Publié le par Christocentrix

"...  « Dévorer de baisers » était encore une inflation ver­bale. Car les amants ou les maîtresses les plus ardents ne font que mimer une anthropophagie peut-être complète autrefois, aux temps préhistoriques. Donc un monsieur ou une dame naïfs, qui se croient en proie aux « fureurs de l'amour » s'amusent, jouent un jeu comme les enfants jouant à la catastrophe de chemin de fer, à la corrida, etc., c'est-à-dire que sans risque, et par conséquent sans gra­vité, sans sérieux, mais avec toute l'ardeur de l'enfance en récréation ils agissent pour la plus grande satisfaction de leurs glandes. Cela n'enlève rien au plaisir du frotti-­frotta, mais m'empêche à jamais de croire que je prends quelqu'un (homme ou femme), que je suis pris, que je pos­sède (« être possédé » au sens érotique m'étant défendu par ma structure), ne pouvant sans ridicule imaginer que s'avancer de quelques centimètres (et pour un temps bien limité) dans la peau de quelqu'un puisse signifier la possession, l'envahissement, la propriété, etc., autrement que par image, c'est-à-dire par jeu.

Donc, pas de blagues, ou plutôt rien que blague en matière d'érotisme. J'adore la blague, le jeu, mais pour l'amour du Ciel, pas de sérieux, pas d'engagement de vie ou de mort dans un exercice que mieux que personne j'incline à trouver et à déclarer charmant.

 

Mieux que personne. Voici poindre la fatuité commune à tout individu, mâle ou femelle de la catégorie humaine. Il n'est pas de fieffé maladroit qui ne se juge irrésistible ou irrésistiblement sensible à l'amour physique. (Et ceux qui s'en détournent ou en blasphèment sont des hypo­crites ou des déçus, donc les pires avides.) Sans doute, j'ai porté le feu à quelques corps. Qui peut dire qu'il ne l'a jamais fait, fût-ce au sien ? Sans doute, ai-je aidé quelques organismes à s'épanouir et ce furent ces « autres » qui m'en ont sacré le démiurge. (Alors que n'importe qui, au moment critique m'eût remplacé.) L'agaçant pour l'orgueil, c'est qu'il faille être deux pour provoquer l'étin­celle. En art, on est seul. C'est pourquoi jamais l'amour physique ne saurait sans mensonge, satisfaire un artiste valable au degré qu'il atteint en créant une oeuvre. L'ona­niste (dont il n'est pas question de sous-estimer l'inten­sité et la grandeur) ne saurait créer son autrui complé­mentaire avec la puissance effective d'un artiste.

L'art est un jeu, une blague exquise. Mais l'âme s'y engage, comme la voix ou le son des instruments s'englue  dans la cire d'un disque et y laisse sa trace. Je jure qu'aucune âme n'a jamais laissé sur un corps qui se livre et se lave après avoir joui, une trace. Malgré lui, l'artiste a laissé un peu de son âme ou de son esprit dès la moindre de ses créations et ce peu est contrôlable par tous. Quand un homme ou une femme nous déclarent: « L'étreinte de X. m'a laissé une empreinte ineffaçable », demandez à voir. Car en dehors du bla-bla, il n'y a rien. Même pas le hoquet que peut laisser un abus d'alcool ou de nourri­ture. Même pas le sillage d'un parfum.

Cela dit - n'a été dit que pour nous séparer catégori­quement des immoralistes moroses ou de ces entrepre­neurs de destruction qui voudraient remplacer tous les jeux de l'être (comme on dit les jeux de l'orgue) par un seul et nous faire prendre toutes les belles lanternes allu­mées par les millénaires civilisés pour une seule paire de tétons ou une seule paire de couilles. J'ai l'impression que ceux et celles qui inclineraient à cette simplification sensorielle n'en ont pas vu beaucoup (de tétons ou de couilles). J'en ai vu un certain nombre. Je suis content du fonctionnement des miennes (de couilles) et il ne me viendrait pas à l'idée de leur sacrifier une pierre de l'Acropole, une note de musique, un vin de bon cru, un regard au ciel.

D'ailleurs, parmi les plus aveuglés par la chair, qui ose­rait soutenir que les parties d'un corps qui les excitent, les exciteraient sans une certaine idée qu'ils se font à l'avance de leur usage ? Cette imagination, ce n'est déjà plus de l'instinct et c'est déjà un détour artistique. Alors, pourquoi pas l'art où qu'il nous mène, fût-ce à la plus désintéressée des contemplations ?

D'ailleurs méfions-nous. Un « obsédé du nichon ou du déduit », c'est un technicien qui redoute de manquer de moyens en dehors de sa spécialité. Cette peur est tou­jours une carence. Cette carence apparaîtra même dans l'exercice de son activité préférée. Ils peuvent duper ceux ou celles dont les sens acceptent, subissent les propa­gandes. Un organisme sans préjugés enregistrera leur médiocrité de manoeuvres acharnés à une seule besogne.

Et nous voici au chapitre important des ouvriers spé­cialisés. Je sais bien que dans le domaine du sexe, il est difficile de pas être orienté malgré soi. Mais que l'on fasse de cette difficulté une vertu, un choix, que l'on s'enor­gueillisse de n'aimer que le sexe opposé (ou le sien) me gêne comme un aveu d'impuissance, aveu qui ne serait pas modeste, mais absurdement orgueilleux. Si vous n'aimez pas autre chose, n'en dégoûtez pas ceux qui sont capables de prendre leur plaisir partout.

Les gens du peuple, les organismes les plus sains et les plus simples ne s'en embarrassent pas. Mais ils n'en par­lent pas, n'en écrivent pas. N'aiment pas que l'on en parle. Comme les êtres vraiment libres, ils ne revendiquent rien et s'arrangent avec les lois de la société. Ils ont raison. Le caprice des sens s'exerce dans le loisir, au-delà de toute loi.

Pour les autres, qui font les lois ou voudraient en faire, ils veulent surtout que l'on ne jouisse pas plus qu'eux. Les pissotières gênent la gymnastique d'alcôve de ceux qui demandent à leurs femmes les pires complaisances. Le jour où ce genre d'édicule sera mixte, ils en multiplie­ront les exemplaires. Mais les spécialistes qui s'en détour­neront alors seront punis pour n'y plus entrer.

Tant pis d'ailleurs pour ces derniers. Ils n'ont qu'à élargir leur terrain de chasse. Au côté partial si agaçant de la majorité, pourquoi opposer un côté « réservé »? Nous n'y pouvons rien, répondront la plupart. Nous sommes ainsi faits. C'est le même aveu de carence que je signalais pour leurs empêcheurs. Au départ l'homme n'était pas fait pour voler, pour naviguer, pour construire un feu.

On me dira: « Vous rêvez donc d'une partouze générale ? » Pas le moins du monde. Mais alors ne parlez pas d'érotisme. Ne vous vantez pas à longueur de jours de vos prouesses de lit. Sinon, j'ai le droit de vous jauger, de vous regarder des pieds à la tête, de vous estimer à ce cri­tère et de vous accorder, ou non, un satisfecit. Merveil­leuses, innombrables possibilités de l'être humain s'il ne laisse aucune parcelle endormie ! Animal métaphysique (ce qu'il néglige et qui est le plus grave de ses refus) mais animal physique plus ingénieux que le coq trop bref ou le crapaud interminable !

L'homme peut être chêne ou roseau et choisir de l'être. La femme fleur ou fruit par nature c'est une gerbe de roses, un pommier épanoui mais capable de se servir à, son gré de tant de charmes avarement distribués aux autres règnes de la création et condamnés à l'isolement d'une seule espèce. Vous voyez bien que l'imagination fait presque tout dans l'érotisme. Mais alors, travaillons au plus grand développement de nos capacités physiques comme on soutient par des tuteurs, des claies, des espa­liers les branches et les tiges les plus riches en corolles ou en fruits . « Le bonheur, disait Bonaparte, c'est le plus complet développement de nos facultés. » Je parlerai donc, une fois de plus ici, du bonheur. Et de même que j'ai contri­bué dans d'autres livres à le rechercher par l'aventure, le voyage, les climats ou bien par le développement méta­physique, je me limiterai ici aux propriétés amoureuses du corps.

« Espaces sacrés de l'Orient ! » s'exclame Barrès je ne sais plus où. Qu'avec brusquerie l'objet de mon désir d'un soir pourchassé et conquis arrache son dernier linge. J'éprouve la stupeur éblouie de Christophe Colomb décou­vrant une plage imprévisible qui surgit, se déploie et s'élance au-devant de mon vaisseau découragé.

Un tel frémissement est si complexe que j'admets la naissance de tous les fétichismes dont il paraît le résultat. Certains le croiront lié de façon indissoluble au lieu, à l'heure, au sexe, à la catégorie sociale qui ont entouré son irruption comme autant de fées bonnes ou mauvaises. La paresse vient vite aux voluptueux. Et leur « ce que j'aime, c'est que l'on se déshabille dans une chambre d'hôtel borgne ou en plein soleil dans les bois, à minuit ou à midi ; ce qui m'excite c'est que ce soit la bonne de l'auberge, le rôdeur de Pigalle, le compagnon de cordée, la nageuse sur le sable, la vamp sur ses fourrures, etc. », cela ne veut jamais rien signifier d'autre que : « J'ai eu cet éclair de chair, une fois, et je suis trop paresseux pour découvrir une autre Amérique. ». Un maniaque : c'est quelqu'un qui croit parce qu'il a gagné sur un numéro que la fortune est fidèle à ce numéro seul et même qu'elle est fidèle tout court.

Le merveilleux n'est pas là. Le merveilleux, c'est que l'apparition d'un certain espace de peau provoque l'éblouissement et l'intérêt direct de notre sexe. Nous nous occuperons plus tard des éblouissements habillés..."

André Fraigneau (1935) extrait de "Papiers oubliés dans l'habit". Carnets, 1922-1949.

 

 

 

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deux rencontres avec les aigles (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

 (à Léon Chanel)


"L'aigle, comme le serpent ou le lion, est de ces animaux que nous commençons à connaître par l'immobile familiarité de l'oeuvre d'art. Le bronze, le cuivre, la pierre, sont les premières espèces sous lesquelles nous faisons connaissance avec eux, les ayant ainsi obligés à partager notre vie, à ramper sur le bureau, à rugir en silence sur la cheminée, ou a soutenir du sommet des ailes et de la tête le poids d'une étagère « Empire ».

Dès l'enfance, j'ai connu le vrai lion au cirque et le vrai serpent. L'un bâillait sur un socle de bois en espérant du sucre. L'autre s'enroulait autour d'une dame avec les inflexions du modern style. Cela ne les changeait guère de leur destination, pour moi, primordiale, de presse-papier ou de bijou. Mais l'aigle véritable échappait aux comparaisons plus ou moins avantageuses avec ses emblèmes décoratifs. On ne l'apprivoise pas en Europe. On ne le montre pas au cirque. De temps en temps, à la montagne, un vol d'oiseau, circulaire et d'une lenteur dramatique, m'alertait. Mais c'était celui d'un milan, de quelque rapace inférieur en grade. Je finis par ne plus croire aux aigles, par en imaginer l'espèce à peu près disparue et confinée en quelques lieux inaccessibles. Nous en étions arrivés, pensais-je, au siècle de l'épervier, qui harcèle le troupeau comme un adjudant et fuit devant le berger.
Un matin, cependant, à Delphes, au-dessus du théâtre vide, assis sur le remblai de pierre de la scène où mourait Prométhée, je vis, sortant des bouches roses et sauvages des roches Phédryades, un vol d'oiseaux « prenant » l'air de ce jour grec, comme les bateaux la mer. Ils en fendirent la dense épaisseur bleue, glacée et transparente, de leurs corps roux et, soutenus par l'envergure immobile de leurs ailes, glissèrent vers la cataracte d'oliviers sacrés qui, des flancs de Delphes, tourne et dévale jusqu'au gouffre rond d'Itéa. Des aigles ! Accroché aux pierres sonores de l'amphithéâtre, je les vis passer au-dessus de moi comme un habitant des mers, du fond de l'eau, verrait dans le ciel de son univers, glisser la coque des vaisseaux rapides au fil d'un itinéraire indéchiffrable. Les oiseaux, lointains à présent, planaient au-dessus de l'abîme des arbres et des vapeurs qui montent du torrent, subissaient les courants du vent et les différences de pression qu'ils équilibraient avec un calme génie de navigateurs.
Ainsi, le paysage grec m'aidait à prêter aux rapaces, les moeurs des marins et, à l'inverse, je me plus à imaginer Ulysse, après tant d'accommodations difficiles à des courants contradictoires, regagnant son aire d'Ithaque, tel un aigle épuisé.
Il m'a donc été donné de surprendre par un des plus beaux matins et dans le plus noble décor du monde, le vol des aigles dans tout l'éclat de leur orgueil. Il devait m'être donné de voir, par la suite, leur humiliation la plus cruelle.

Le jardin zoologique d'Anvers est le plus singulier des bagnes d'animaux de l'Europe. Les serpents y ont un temple où changer de peau et couver leurs oeufs terribles, dans une odeur de mort et une tiédeur d'étuve. Les antilopes y occupent un manège rond où leurs boxes établis en forme de rose, proposent la gamme de leurs centaines de robes raffinées et frémissantes de peur sous la caresse. Ailleurs, d'affreux vautours enchaînés, exposés à tous les vents sur des perchoirs, dépècent des crânes sanglants avec un pénible bruit de bec tapant l'os et des cous déplumés de dindons féroces.

Mais les aigles n'ont ni perchoir, ni temple, ni manège. Une suite de niches creusées dans le ciment d'un mur, et voilées d'un grillage peint en blanc, abritent les plus nobles d'entre eux. On dirait d'un colombarium où des urnes de plumes sombres se gonflent sous la palpitation vivante de tous ces coeurs d'oiseaux humiliés. Je passai auprès de ces oiseaux farouches une heure étonnante de ma vie. J'avais vu dans les cages sordides qui servaient de prison à Gérone ou à Tolède, de ces malfaiteurs espagnols au nez courbe et plus fiers que des rois. Je ne pouvais non plus oublier la majesté flottante autour de la pauvre robe de serge noire de telle jeune impératrice détrônée que l'on me fit saluer, enfant, au détour d'une allée d'un parc de Lourdes. Et surtout, je conserve à jamais le souvenir des yeux de ce jeune fuyard de pénitencier ramené dans mon wagon entre deux gendarmes et qui, parce que j'avais son âge, et tant de pitié aux prunelles, me dédia par-dessus les képis de ses gardes, un regard si sauvagement fraternel. Mais rien de ce que j'avais pu connaître de plus fier et de plus offensé dans le monde des hommes n'approchait de cette manière d'incliner le cou et de renverser la tête contre la paroi de sa cage, qu'avait ce petit aigle, tout noir, que la pancarte nommait : Aigle impérial du Mexique. Pourquoi ce retrait ? Etait-ce de notre curiosité humaine assez basse dont cet oiseau un peu maigre et engoncé, comme le jeune Bonaparte à Brienne, détournait le jais de son regard ? Mais non. Une flèche de lumière, cette lumière si pâle de la Flandre, avançait graduellement derrière le grillage, et c'était le rayon de soleil, que le prisonnier, dans un effort immobile d'une bouleversante noblesse, s'efforçait de fuir. Un aigle! la seule créature animale qui puisse, sans baisser les paupières fixer le soleil le plus ardent! A quelle conscience de sa décrépitude ce petit aigle était-il parvenu ! « Arrête! » semblait-il crier dans le silence, avec la courte interjection tragique de son corps noir. « Arrête ! Ne me touche pas, soleil libre, Dieu d'or, que je contemplais autrefois face à face et d'égal à égal ! Les animaux ne peuvent se donner la mort. Mais c'est à la mort que j'appartiens, dans ce trou de mur où je persiste malgré moi. Ne te souille pas à essayer de lustrer faiblement mes tristes plumes. Détourne-toi des vaincus. »
                                            
                                     André Fraigneau, extrait de "Fortune Virile", 1944.

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Fortune Virile (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"Ce livre témoigne de quinze ans de fidélité à une mémoire. Le nom de Barrès écrit en dédicace, se retrouve à presque toutes les pages. Il n'est pas jusqu'à son titre dont je ne sais plus quel fervent de Barrès avait rêvé pour décorer une œuvre inédite de l'auteur de la Colline inspirée. J'avais depuis longtemps décidé d'appeler mon recueil d'essais et de voyages du nom du petit temple romain, quand je lus cette suggestion d'un barrésien inconnu recueillie en note de quelque tome des « Cahiers ». J'y trouvai un encouragement et non une gêne. Une sorte de signe d'assentiment de l'Ombre que j'avais choisie pour guide.

Fortune virile rassemble les thèmes les plus obsédants qui se soient proposés pendant quinze ans à un esprit français soucieux de grandeur..
J'écrivais, en 1929 à la première ligne de l'avant-propos de mon premier livre, Val de Grâce : « Je voudrais écrire sur la grandeur... En 1943, après avoir laissé cohabiter en moi tant d'exemples et de modèles également sollicités, également chéris, après avoir laissé surtout, avec équité, bien des idoles de jeunesse ou de maturité s'effriter d'elles-mêmes et me renseigner ainsi sur leur qualité véritable, je m'efforce de dresser l'inventaire du temple intérieur où persistent quelques dieux efficaces. L'abstraction n'est pas mon fort, ni l'argumentation serrée des clercs. Aussi bien, ai-je toujours cru à la preuve par soi-même et qu'un noble battement de coeur ou une certaine palpitation de l'esprit peuvent tenir lieu de raisons.
Je voudrais dire aux jeunes gens qui ont, suivant la formule du poète, quelques printemps de moins que moi: « Voici les exemples que j'ai reçus à votre âge de certains hommes, de certaines oeuvres, de certains lieux civilisés du monde et aussi de certaines bonnes fortunes du coeur. Il est possible que ce témoignage serve à votre propre développement. J'ai toujours pensé que l'on vivait à plusieurs; que les caractères, les aptitudes et jusqu'aux aventures amoureuses de ceux que nous reconnaissons comme nos pairs nous enrichissent, nous prolongent, nous multiplient et nous appartiennent. »
Dans Val de Grâce, j'écrivais encore: « je crois fermement que si nous étions plusieurs à composer un filet noué de nos veines, si l'on pouvait créer une chaîne de fluide entre ces quelques-uns qui ont connu l'invitation à la grandeur, les choses n'auraient qu'à bien se tenir et plus d'une étoile serait prise. » Et j'ajoutais, avec l'orgueil de la vingtième année: « Cet effort, je veux le tenter avec ce premier livre. » La trentaine dépassée, je me retrouve fidèle à mon désir d'être exemplaire, relié à ceux qui sont faits pour s'entendre avec moi, fidèle aux grands exemples qui m'ont formé et méritaient de durer dans ma tête française assez exigeante mais qui possède surtout le « démon de la Reconnaissance ».
J'ai voyagé. J'ai bénéficié pour mes années d'apprentissage d'un monde ouvert et temporairement apaisé. Avant que les orages ne se rassemblent et ne fondent sur nous, je me suis efforcé de jouer pour moi-même le rôle de Télémaque, ainsi que Barrès, peu de temps avant sa mort, recevant et conseillant mes seize ans avec une bienveillance ironique, me l'avait recommandé.
Qu'est-ce que Télémaque? Un étudiant voyageur parti à la recherche du Père. Si nous pensons à la définition que Goethe dans Faust, donne des Mères, si nous résumons par ce vocable symbolique qui « résonne étrangement », les domaines obscurs de l'Informulé, de l'angoisse originelle, les cavernes aux trésors douteux où de trop nombreux aventuriers de l'esprit plongent, nagent et dont ils remontent sans grand profit pour personne, rechercher le Père, c'est s'élancer à la poursuite de ce qui s'efforce, depuis l'origine, à donner à l'Informe et à toute chose créée un nom distinct. Le Père est ce qui a projeté, fondé, bâti, et légué de grandes Formes et de grands Exemples.
Au fond, comme ceux de mon âge et tous ceux d'après moi, venus au monde au moment de l'explosion des plus solides établissements du passé et parmi le doute universel, je n'ai besoin que de certitude. Cette certitude, j'en ai réuni patiemment et passionnément les éléments dispersés dans les oeuvres les plus hautes de mon pays ainsi que dans celles des civilisations qui lui sont fraternelles.
Se souvient-on du goût immodéré pour les « différences, » qu'affichait l'ère bourgeoise qui nous précède? On aimait ce qui était différent. La certitude que je poursuis est, par contre, à base de ressemblance. Qui se ressemble s'assemble. On ne s'étonnera pas, je crois, de la fraternité mystérieuse qui, de Joinville à Barrès et de Martigues à Athènes fait l'unité profonde de mon livre.
En somme, il s'agit là d'un bagage. Je ne l'estime ni trop pesant, ni trop frivole. Et j'aimerais que ce petit temple portatif (plus mobile et moins beau que son modèle en pierres dorées au bord du Tibre) accompagnât sans les alourdir mais en les enrichissant, en les aggravant, les ustensiles de route des nouveaux Télémaques, tous prêts à s'élancer à leur tour, sur les traces du Père, à l'assaut de leur propre Perfection."

 

                                      André Fraigneau, préface à son oeuvre "Fortune Virile", 1944.

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Joinville ou le français complet (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"Il y a des chefs-d'oeuvre exemplaires comme il y a des conduites exemplaires. Ces chefs d'oeuvre ont à leur origine ainsi que les bonnes actions l'exercice d'une morale; et si les oeuvres d'art parfaites se raréfient dans les temps modernes comme les grands exemples de vertu, c'est que les artistes ont perdu la morale de leur art au même moment que le commun des hommes a perdu le sens de la morale tout court. La morale des chefs-d'oeuvre n'est pas celle qui règle notre vie de tous les jours; elle est beaucoup plus rigoureuse. Elle réclame une vigilance, des sacrifices et un état de grâce de qualité bien différente et bien plus sévère que l'honnêteté quotidienne que nous nous efforçons d'exercer quand nous avons le goût des bonnes moeurs.
Certains traits constants apparaissent à divers âges de la littérature française et n'appartiennent qu'à elle, quand celle-ci se hausse à sa qualité la plus parfaite. Les grands exemples sont toujours exaltants et invitent à l'action. Les êtres épris de perfectionnement intérieur consultent la vie des grands hommes ou celle des saints pour enfiévrer leur imagination et aussi pour découvrir les conseils pratiques, des recettes d'héroïsme ou de sainteté.
Je propose aux jeunes écrivains, aux jeunes lecteurs de s'approcher avec moi de certains pôles de l'art français avec un double désir d'exaltation et d'information technique. S'éblouir d'une réussite et vouloir en même temps savoir comment c'est fait, voilà deux dispositions de l'intelligence qui, lorsqu'elles ne s'excluent pas l'une l'autre, composent ce qu'on appelle un esprit français à son plus beau point de développement.
Nous ne sommes pas si loin de la morale courante que l'on pourrait croire. En effet, à approcher successivement de certains chefs-d'oeuvre et de certains grands écrivains français de même famille, quand on parcourt plusieurs siècles de civilisation, de Joinville à Barrès en passant par Corneille et Stendhal, nous nous apercevons que la fameuse boutade d'André Gide : « On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments », a fait son temps. Sans que leurs auteurs eussent recherché les bons sentiments pour eux-mêmes, il se trouve que des chefs-d'oeuvre aussi définitifs que La Vie de saint Louis, Polyeucte, La Chartreuse de Parme ou La Colline inspirée en appellent aux plus hauts sentiments que nous puissions ressentir : le courage, l'amour, la fidélité, l'honneur. Est-ce un hasard? Mon choix est-il arbitraire ? Je ne crois pas à un hasard qui se reproduirait aussi fidèlement de siècle en siècle, et mon choix groupe une famille d'esprits assez différents de biographie et de caractères et qui ne sont reliés que par une ressemblance indéniable dans la qualité du style. Donc, une certaine qualité de style français, dans sa nudité authentique, dans son innéité foncière est obtenue à des époques diverses par des écrivains aussi variés qu'un chevalier de croisade, un bourgeois de Rouen, un libertin voyageur et un député boulangiste, aussitôt qu'ils exercent, le meilleur d'eux-mêmes: le goût de l'énergie, celui du sacrifice, le désir du sublime, le désintéressement, la loyauté dans le témoignage, l'honneur. Au contraire, quand chacun de ces écrivains suit une pente accidentelle et particulière de son caractère, son style est moins beau. Je ne veux pas entrer dans le détail biographique de mes modèles, ni par ailleurs m'attacher à l'explication littéraire de leurs oeuvres exemplaires. J'aimerais au contraire conserver entre le créateur et sa création la même sorte d'union qui régna au moment où celle-ci naissait de celui-là; par exemple, faire voir un trait du caractère de l'homme se développant hors de lui, se perpétuant dans l'espace, entrant tout vif dans la combinaison délicate qui constitue l'organisme de l'oeuvre d'art, pour y fleurir à son suprême point de perfection. Je voudrais faire de l'étude de la vie de l'artiste et de la considération de son oeuvre la plus belle, un seul grand exemple humain et exaltant.
Les grands hommes ne sont pas tout à fait des hommes. Il entre quelque chose jusque dans la composition de leur sang qui les distingue, les isole de leurs contemporains. Et pourtant, ces grands écrivains français sont les moins pontifes de tous les créateurs de l'univers. De même, leurs oeuvres principales n'ont pas tout à fait cet aspect inhumain, surhumain qui nous refroidit à l'entrée de certains musées, au début de certaines lectures. Il circule dans ces chefs-d'oeuvre un sang chaud, ceux-ci se laissant approcher avec une familiarité qui n'exclut pas la noblesse mais qui témoigne d'une race si profonde qu'elle n'a pas besoin de s'affirmer par des effets voyants ou des attitudes avantageuses. C'est ainsi qu'à l'origine de la littérature, Joinville et son Histoire de saint Louis paraissent nous attendre au seuil du Panthéon français avec une physionomie avenante et familière.
Il est difficile quand on visite le musée où se trouve la statue de l'Aurige de Delphes, lequel tend devant lui un bras nerveux et une main de cocher habile, de se retenir de serrer cette main pour tâcher de connaître à travers le bronze la pulsation héroïque et inimaginable du sang grec. Joinville, si l'on commence de le lire, il semble, tant se propose à nous d'humanité dès les premières pages de sa chronique que ce chevalier du XIIIè siècle ayant ôté son gantelet de fer tende, à travers les siècles, une main nue où l'on reconnaît la chaleur du sang de notre race. Devant le tableau de Delacroix La Bataille de Taillebourg, le peintre Degas disait : « Le bleu du manteau de saint Louis, c'est toute la France. » Ce bleu, constellé de lis d'argent dont le maître romantique des « massacres de Chio » avait retrouvé la pureté parmi tant de colorations plus fiévreuses, il brille d'un éclat incorruptible à l'origine de la littérature. Il est le ciel fixe d'un des plus beaux âges de l'histoire de France, et je suis tenté d'insister sur cette couleur fondamentale de notre patrie intellectuelle, comme il est nécessaire, pour expliquer une certaine qualité de l'art grec, de se souvenir au départ que le ciel de l'Attique est bleu, le plus bleu du monde.
Grâce au XIIIè siècle, grâce à saint Louis, la France, beaucoup mieux, beaucoup plus naturellement qu'au temps de Versailles, fut une terre classique. Elle eut sa vigueur dorique : contemplez les murs d'Aigues-mortes ou de Villeneuve-les-Avignon. Elle eut l'équivalent de cette grâce sacrée et précieuse qui fait de l'Erechteion sur l'Acropole d'Athènes le reliquaire du monde antique : regardez la Sainte-Chapelle. Elle eut enfin son modèle humain, à proposer au nouveau monde médiéval, la réplique morale du Canon de Polyclète : le roi saint Louis. Ici, vérité et poésie se confondent et Joinville, le portraitiste exact de cette grande figure, le poète responsable de cette légende est exemplaire à plus d'un titre :
Le premier, le plus inattendu. La patience. Joinville est le débutant le plus attardé de l'histoire de nos lettres. Il commence à écrire aux alentours de sa quatre-vingtième année.
Remarquable avertissement aux potaches tourmentés de génie ou aux mémorialistes qui nous livrent l'expérience de leur vie avant le recul nécessaire ! Joinville a commencé par vivre, par aimer, par se battre, par administrer ses biens, par secourir ses semblables, par voyager, par regarder autour de lui. Il a continué en se souvenant de ce qu'il avait regardé, de Celui qu'il avait admiré et qui l'avait précédé dans la mort, mettant le point final à un certain chapitre éclatant, douloureux, admirable du roman du temps. Le mécanisme de la mémoire agit chez ce Français complet et parfaitement sain à l'inverse de chez Saint-Simon. Rien ne s'aigrit, ne se rapetisse. Tout s'agrandit au contraire, se purifie, en un mot, fleurit. La légende la plus dorée, puisqu'elle hausse son héros principal jusqu'à la sainteté et tout à la fois le portrait de « primitif » le plus exact vont naître sous la plume de cet octogénaire dans un style qui est un miracle de jeunesse, de verdeur, de précision et de naturel. Le style de Joinville est le premier style français et il est piquant de s'apercevoir que ses qualités demeureront celles de toute une lignée d'écrivains qui alternent jusqu'à nos jours, et paraissent se relayer de siècle en siècle pour la maintenance d'un certain ton direct, l'exercice d'une certaine vigilance de l'oeil, l'illustration d'un certain type d'homme qui ne peut être que Français. On sait qu'une autre déclinaison de tempéraments dérive de la tradition dite « oratoire » venue du latin et que les plus beaux spécimens de notre éloquence littéraire y sont apparentés. Ceux-ci attaquent, se confessent ou se lamentent; plaident toujours. La lignée que je fais remonter à Joinville retrace, dessine, expose. Leur témoignage s'efforce de ne pas influencer autrement que par une Présence. Il leur, importe moins de prouver que d'être. Ils sont humains, naturellement humains. Joinville ne craint pas de jouer son rôle dans l'épopée qu'il a choisi de décrire. Et cette introduction de l'auteur en tant qu'acteur va donner à toute une part de la littérature romanesque française son caractère unique. Nous voyageons avec Joinville, nous nous ébahissons avec lui des décors et des gens rencontrés, nous échappons aux pièges des ennemis. Nous nous battons ou nous évitons la guerre avec un responsable. Et quand Joinville à bout d'actions se repose, nous nous reposons de son repos. C'est le Sancho Pança héroïque, compagnon du don Quichotte sans sarcasmes, qu'est le roi Louis. Au contact de cette existence de conscrit vrai qu'introduit Joinville, la figure stylisée de saint Louis s'échauffe, se colore, prend sa crédibilité. Et le grand rayonnement des vertus surhumaines du roi, à l'inverse colore, ennoblit, transfigure, les moindres comparses et les petits faits vrais qui peuplent et composent le premier mémorial français. On a vu Joinville écrire et décrire avec naturel. Ce qu'il rassemble ce sont de petits faits vrais. Principe de composition qui sera poussé au dogme par Bourget et le roman contemporain, mais dont nous n'admirons le résultat épique dans son plus grand développement qu'avec Stendhal. D'ailleurs, comment ne pas relier les deux exemples ? Joinville assiste à ses premières batailles à l'âge où Fabrice chevauche dans la plaine de Waterloo. Plus tard, aux Croisades, il se vanta d'avoir nourri ses chevaliers, avec le même orgueil que Beyle mettait à rappeler que le dernier pain des soldats de la campagne de Russie avait été distribué par ses soins. Enfin, tous deux ne craignaient pas de donner une image piquante et durable de soi-même. Mais une autre parenté les relie et c'est d'elle qu'il faut parler à présent. Le goût violent, irrésistible, de l'honneur et de la grandeur. On n'aura rien compris à cette race d'hommes, naturels et amateurs de petits faits vrais, voire de ragots, si on ne les imagine dominés, orientés, irrigués par le désir de se dépasser, de respirer un air héroïque, de ne vivre que pour les grandes choses. Joinville qui eût préféré demeurer en France, faire ce qu'il avait à accomplir chez lui, n'hésite pas à quitter ses deux enfants et ses domaines pour suivre son roi en terre sainte; pour lui conseiller d'y demeurer par honneur et par charité pour les chrétiens, alors qu'il eût été admissible de revenir. Admissible, mais moins efficace et moins grand. Par contre, Joinville refuse de se croiser une seconde fois parce qu'il n'y a plus nécessité et qu'il est plus honorable de rester en France que de poursuivre une aventure fumeuse et inutile.
Joinville, enfin, que ce désir de grandeur tenait jusqu'à ses moments les plus abattus, a su donner par le portrait de saint Louis captif, le modèle incomparable du prisonnier. De cet entr'acte dont nous connaissons aujourd'hui mieux que jamais, l'importance, le mérite et le symbole - la captivité dans une cellule - ce peintre de batailles et de mouvement, ce symphoniste heurté et bruyant, a inventé pour l'éternité la couleur et la musique.
Couleur du ciel, musique de l'âme. Dans la niche de sa solitude, saint Louis, roi de France, n'est plus seulement une figure d'histoire ou de missel. Il devient un signe stellaire. A l'autre bout de l'histoire, un autre occidental, Alexandre le Grand, par le secours de l'art, devint demi-dieu et imposa ses boucles de jacinthe et son profil droit, pour tout dire le style grec, jusqu'aux rives du Gange. Par le génie du premier écrivain français Joinville, la monnaie d'or où est frappée l'effigie d'un roi français, saint Louis, étincelle à travers les brumes du temps, éclaire aujourd'hui d'une lueur absolument neuve, absolument efficace, le ciel national le plus noir et l'illumine d'espérance."


                                               André Fraigneau, extrait de "Fortune Virile", 1944. 

 

 

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André Fraigneau et l'Histoire de France

Publié le par Christocentrix

 

-Politique-   Il ressort d'une lecture "intelligente" de l'histoire de France ce même principe "rigoureux" des courbes que j'ai trouvé ailleurs. La France catholique créée de toute pièce par ses rois décrit une courbe parfaitement harmonieuse jusqu'en 1756 où le principe de renversement des alliances crée ou plutôt met à jour une scission entre une part de la France et une autre. Cette part qui s'élève à l'extérieur au grand jour définitivement en 1756 avait commencé à passer la tête à plusieurs reprises. C'est l'état d'esprit que nous ne qualifierons de protestant que parce que le protestantisme lui a donné sa forme initiale dans l'abstraction et dans l'âme pure avant de descendre à travers les autres branches de la connaissance. En 1756 (malgré les efforts réitérés de la France : révocation de l'édit de Nantes, guerres religieuses, etc.) ce nouvel état d'esprit a trouvé rempart temporel dans l'Allemagne naissante avec les rois de Prusse. Depuis, ce nouvel état d'esprit commence une courbe ascendante qu'aucun effort contraire ne saurait briser. Jamais les choses n'ont été écrasées que sous leur propre poids.

Aucun désastre n'arrête cet esprit puisqu'il est en pleine vigueur, aidé naturellement par la caducité des autres aussi implacable que sa verdeur. La paix signée et faite par un protestant aussi absolu que le présient américain Wilson est le point de la courbe comparable aux derniers succès de la France de Louis XIV (destruction de l'Autriche, préservation du principe des nationalités).

Il n'y a donc d'illogique que ce réflexe de la France de 1914, réflexe inexplicable, sorte d'heredo monstrueuse puisqu'elle aboutit à ce qui eût eu lieu s'il y avait eu défaite.

Le mot de Jacques Bainville poussé depuis 1756: « Vive ma mort » est vrai. Un peuple a crié « Vive ma mort » et par un réflexe quand cette mort lui a été présentée, qu'il avait tout fait pour appeler, il la refuse ! Tout besoin initial doit être comblé. Toute courbe doit s'accomplir. Ce peuple veut sa mort, savoir la fin de la première courbe. On ne saurait rien reconstruire avant qu'il l'ait obtenu. Il faut que la France meure.

« Périsse la France plutôt que l'idéal démocratique » cette boutade est plus vraie que le vrai. Les deux propositions sont inséparables : la démocratie (sens large) est encore en vigueur parce que la France n'est pas morte ; la France s'est choisi la démocratie comme on choisit le moyen de se supprimer.

En 1914, le revolver préparé n'est pas parti, légèrement dévié, il a fracassé le plafond (paix de 1918), c'est ce plafond qui nous tombant dessus donnera la mort retardée mais, depuis 1756, désirée.

Plafond : par l'esprit ou le moule social, enfin par la périphérie et non plus directement comme en 14 (France-Allemagne-guerre). Surréalisme-communisme. Talleyrand et Murat.


Texte d'André Fraigneau, 1926...extrait des Carnets 1922-1926 (Papiers oubliés dans l'habit) édit. du Rocher, 2001.

 

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Corneille ou la tradition de l'honneur (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"Si nous réservons le bleu au XIIIè siècle et que nous voulions continuer à jouer au jeu des couleurs, à présent que nous approchons du « siècle de Louis XIII » et de la figure de Pierre Corneille, je vois s'élargir devant nous une grande tache lumineuse que nous appellerons, comme on disait alors « couleur de feu ». Cette teinte ardente où les flammes de l'aurore, l'ardeur vermeille du sang, le scintillement de l'or mêlent leurs richesses, fut une des prédilections des gens de cette grande époque. La mode en venait-elle d'Espagne où don Juan nouait des rubans « couleur de feu » sur ses vêtements noirs ? Nous subissions, après l'influence italienne qui avait orienté le génie national pendant toute la Renaissance, une vague « d'espagnolisme ». Influence morale plus que plastique, cette fois. L'esprit français d'alors, ferme, agile, sûr de sa propre qualité, ne redoutait pas de s'enrichir aux grands exemples étrangers, même venus de pays hostiles ou ennemis. Et ces influences, ces « amours de tête » comme dira Stendhal, ce « cosmopolitisme », comme dira Barrès, n'entraînaient aucune immixtion suspecte, aucun métissage, mais tout au contraire, une exaltation de nos vertus propres, une invitation à nous dépasser, à persévérer, enrichis, dans notre propre sens. Aussi bien, les croisades, le long commerce avec les pays infidèles, voire la dure captivité sous d'autres climats, avaient seulement renforcé chez les Européens du XIIIè siècle et, singulièrement, chez le Français Joinville, ce qu'il pouvait y avoir en eux, en lui , d'authentiquement occidental. Admirons, avec l'exemple de Corneille, jeune bourgeois de Rouen retenu au rivage par les habitudes casanières de sa classe et l'histoire française de son temps, l'envahissement irrépressible de l'exotisme et une manière souveraine de s'en servir.

Les membres de la famille de Pierre Corneille qui sont robins et Rouennais depuis longtemps attachent le poète au sol normand par des racines puissantes et profondes, si puissantes qu'elles étouffent un peu la jeune pousse singulière, qu'elles lui impriment une direction catégorique, diamétralement opposée à cette vocation mystérieuse, indéfinissable pour la poésie que l'étudiant patient, gauche, à la langue un peu embarrassée, ressent malgré lui. Le jeune Corneille va-t-il casser les vitres, prendre la grand'route, vivre dangereusement comme Rimbaud, martyr de l'individualisme, l'a fait, ou comme de prudents mauvais bergers, plus récents encore, recommandaient de le faire.., à d'autres qu'eux-mêmes? Corneille va-t-il s'aigrir sur place, se désespérer, couver quelque mauvais dessein, comme les adolescents des romans modernes? Rien de tout cela. Le jeune homme qui, avec Mélite, tragédie portée timidement à un acteur de passage, Mondory, avait déjà connu des succès parisiens plus que suffisants pour tourner des têtes aussi réfléchies, mais un peu moins « bonnes » que la sienne, s'efforce patiemment de devenir avocat du roi. La capitale si proche ne lui donne aucun vertige. Il voudrait bien épouser une amie d'enfance, Catherine, l'inspiratrice de Mélite et vivre à Rouen toujours, en écrivant de temps en temps, à ses moments perdus, des pièces agréables qui seraient jouées et plairaient. Voici Corneille, lié de tous côtés, par les racines familiales, par les premières chaînes de l'amour, par le licol du métier, à ce Rouen bourgeois et fermé, où la poésie n'est pas à l'honneur. Mais... Rouen est un port. Cette grande ville, ceinte de murs, ouvre par une brèche sur l'élément le plus aventureux, le plus exaltant, le plus redoutable : un fleuve et, tout près, la mer. Par la mer sont venus les Espagnols. Ils sont venus, pacifiquement, vendre leur laine, leur cuir, s'installer d'abord à Harfleur, puis à Rouen même. Ils ont fait travailler les ouvriers, ils se sont enrichis et ils ont enrichi. Ils ont de la noblesse, de l'opulence, de la beauté. Peu à peu, la société rouennaise leur a fait accueil. Des mariages ont scellé l'union du sang castillan et du sang normand. Une cousine de Pierre Corneille épouse Rodrigue de Chalon. Retenons bien ce nom. Rodrigue. Plus jeune de huit ans que Pierre, Rodrigue, qui a le goût des livres et du théâtre, échange avec son nouveau cousin des opinions, des lectures. Il lui prête un ouvrage qui enthousiasme les Espagnols : La jeunesse du Cid, de Guilhem de Castro.

 

Mystérieuse alchimie de là nature humaine ! Quelques conversations passionnées de deux jeunes étudiants le soir au bord de la Seine, une amourette contrariée (la belle Catherine a épousé un galant plus riche et plus déluré), l'influence d'un livre étranger, rauque, plein de sang et d'honneur, le long ennui d'un métier monotone, et voici que, sous la plume d'un homme de trente ans, déjà rompu au métier d'auteur tragique par huit pièces de mérite, va naître un chef-d'oeuvre éclatant et héroïque, le type immortel de la jeunesse, non dans ce qu'elle a de faible, de trouble, d'incertain, mais dans sa plus haute expression d'énergie, de désintéressement de coeur, de tendre courage, un chef-d'oeuvre couleur de feu, le Cid.

Il est bon que cette pièce, la plus célèbre peut-être de toute notre littérature, soit la première que l'on nous fasse à tous apprendre par coeur. Nous pouvons l'oublier plus tard; notre esprit peut s'en détourner, ébloui par d'autres prestiges poétiques qui ne valent pas les siens ; mais dans le silence et une sorte de sommeil, notre coeur se souvient de ce premier rythme sur lequel il a battu et que ce rythme est noble et héroïque. Pour comprendre le triomphe immédiat du Cid à sa création, il suffit de nous souvenir de nos classes d'enfance et remplacer la lustrine de nos tabliers d'écolier et la bonne frimousse de nos camarades de banc par les brocarts, les dentelles, les panaches des Français du siècle de Louis XIII et toute une galerie de profils historiques. Ces gens attendaient la révélation du Cid avec notre coeur tout neuf du collège. Ils le reçurent et ce message d'honneur et de grandeur tomba sur un terrain préparé au sublime. N'oublions pas que ce siècle fut celui des grandes choses. Le cardinal de Berulle conseillait à Louis XIII enfant :« Oubliez les choses basses, et vous portez à choses grandes, dignes de votre origine. » Bussy disait à ses descendants : «je ne vous estimerais ni ne vous aimerais pas, mes fils, si je pouvais croire- que vous ne songiez point à vouloir aller aux plus grands honneurs de la guerre et de l'Eglise, ou à mourir en chemin. »

Pour sa réussite, Corneille faisant de l'exotisme à l'envers, prêta à Séville et au cours du Guadalquivir le profil de Rouen et le mouvement de la Seine. Merveilleuse audace. M. le Corbeiller nous l'explique dans son livre: Analogie complète entre le régime du Guadadalquivir et celui de la Seine, les deux fleuves subissent l'action du flux marin. Si bien que Corneille écrivit justement en parlant de l'arrivée des bâtiments ennemis :

                        L'onde s'enfle dessous et d'un commun effort

                        Les Maures et la mer montent jusques au port.

Mais le flux qui soulève la tragédie tourmentée et la porte pour les siècles jusqu'au port de l'immortalité, c'est le flux de l'honneur.

Le triomphe du Cid fut total. Cependant son auteur continuait à se rendre au palais de justice de Rouen et à Saint-Sauveur pour les offices; rien de sa vie n'avait changé. Tout à coup, en avril 1637 on apprit cette nouvelle stupéfiante : des lettres de Louis XIII datées de mars conféraient la noblesse à M. Corneille père et à ses descendants ! Grand émoi de par la ville ! Chacun savait que le vieux M. Corneille avait passé l'âge des services que l'on reconnaît. A travers lui, mais respectant l'ordre et la politesse, le roi récompensait la plus jeune poésie de son royaume. Le Cid venait de donner aux lettres françaises son plus haut titre de noblesse. Il était juste que l'auteur fût anobli en retour, dans le domaine humain où ce n'était plus lui qui régnait et distribuait les honneurs.

Corneille s'est marié. Il a écrit d'autres pièces, il a connu de nouveaux triomphes avec Horace et surtout avec l'admirable Cinnà. Tout de suite après le succès de cette tragédie, le poète annonce Polyeucte. Quel changement de registre ! Nous voici en face d'une dimension nouvelle. Le conflit demeure admirablement humain, mais, en outre, voici une brèche ouverte sur le ciel, ces personnages, abandonnant peu à peu leur poids terrestre, vont s'élever jusqu'à plafonner au dernier acte, comme les saints et les anges dans les gloires des tableaux d'église. Le principe est celui qui triomphe dans l'Enterrement du comte d'Orgaz du Greco. Ce dernier tableau comprend une frise de portraits de seigneurs groupés autour du cadavre cuirassé du comte d'Orgaz, soutenu par des évêques en chape d'or. C'est le tumulte humain, la comédie de caractère autour de la tragédie de la mort. Cette partie inférieure du tableau du Greco est un document historique merveilleux de précision et de psychologie. Mais, au-dessus de la scène seigneuriale, escaladant de grands haillons de nuages couleur de soufre, un Orgaz nu s'approche de la Cour suprême et s'agenouille aux pieds de la Vierge qui l'accueille avec un geste de main qui est un geste de reine et, tout à la fois, la palpitation d'une flamme. Le tableau est passé au registre céleste.

Ainsi, le conflit humain qui oppose Pauline à Polyeucte, à Sévère et à Félix, se développe devant nous, en largeur, avec une crédibilité psychologique qui suffirait à nous passionner. Quel admirable roman de la fin du monde antique ! Cette fille d'un haut fonctionnaire, mariée par politique à quelque émir et qui se souvient, malgré elle, d'un compatriote raffiné et glorieux, un officier célèbre dont la réussite offusque le vieux gouverneur Félix, égoïste, méfiant et, comme on dirait aujourd'hui, parlementaire. Tout à coup, Polyeucte, laissé seul sur la scène, se met à chanter sa foi nouvelle. Quelle musique de l'âme, quels accents célestes ! Quel envol mystique ! Il se produit devant nous, sur le théâtre même, par la seule beauté du -monologue, un phénomène visible de lévitation.

Cette réussite merveilleuse de Polyeucte a son secret et son explication - et ce mystère comme celui de la genèse du Cid est d'ordre amical. Entre Cinna et Polyeucte, Corneille a fréquenté assidûment chez un nouveau venu à Rouen, un nouvel intendant des finances, M. Etienne Pascal, venu d'Auvergne avec son fils Blaise, sa fille Gilberte, fiancée, et la dernière, Jacqueline, précoce en tout, en poésie et en dévotion. Comment ne pas imaginer entre Corneille mûr et le jeune Blaise Pascal de ces entretiens brûlants dont l'incandescence allait porter l'inspiration de Polyeucte à un degré indépassable ? C'est le zénith d'un génie et ce zénith est bien, pour une fois, au point le plus ardent et le plus haut d'un univers.


Troisième moment. Racine a triomphé partout et le public, envoûté par le nouvel enchanteur, s'est détourné de ces beautés pleines que louait encore, que réclamait dans la fidélité de l'exil, Saint-Evremont. Corneille écrit et fait jouer Surena. Les Parisiens ont pu l'an dernier assister à une série de représentations inattendues de ce « four » qui détourna pour jamais Corneille du théâtre. Ils se trouvèrent en face de la grandeur brute, celle où l'on se cogne. Grandeur, brute, non pas grandeur brutale. Ces personnages parallèles et inflexibles comme des épées étaient d'une politesse parfaite. Ne faudrait-il pas dire d'un « poli » parfait ? Surena, la princesse Eurydice, le roi, c'est une exposition d'âmes (ou d'armes) dont il s'agit d'admirer la trempe, d'éprouver la qualité d'acier. Aucune concession aux faiblesses, mais non plus aux révoltes inutiles. Si la princesse Eurydice ne consent pas à cacher son amour pour Surena, elle ne glisse pas jusqu'à le déclarer. Le général Surena précise : « Ce qu'on jalouse, qu'on veut détruire avec moi, ce n'est pas un amant ou un rival politique dangereux, c'est ma valeur, cette chose que je représente et qui me dépasse. »

Comment ne pas reconnaître sous les traits du jeune général des Parthes, condamné à disparaître par l'éclat de sa valeur même, le vieux lion glorieux, dont la puissance excède le nouveau siècle plus énervé, le vieux lion, Pierre Corneille ? Surena jette dans l'oeuvre du poète les feux d'un couchant incomparable. Il y a chez tous les grands créateurs de l'art, musiciens, peintres, écrivains, un moment que je voudrais appeler l'âge d'or, celui où le pinceau, la plume, la baguette d'orchestre, paraissent avoir acquis la vertu du sceptre de Midas : changer en or tout ce qu'ils touchent. Je pense aux Titiens de la dernière période, où les personnages ne sont plus que des gerbes d'or en fusion, aux Rembrandts de la vieillesse, au dernier acte de Parsifal, aux scènes suprêmes du second Faust. Surena participe à cette transmutation d'ordre divin. Contemplons en lui un miracle unique de notre littérature ; d'une part, un art achevé, souple, rompu à tous les exercices et à toutes les expériences, enrichi, orienté par les feux couchants de la maturité, et, sous cette armure d'or, la maigreur ardente, l'âme absolue, le coeur fou qui, depuis le Cid, n'a pas diminué d'un battement et n'a battu que pour les grandes choses.

Le spectateur de Surena au sortir du théâtre se trouve dans cet état de dilatation de l'âme que donne seule la musique la plus haute. Dans Surena, ce sont les caractères qui chantent. Il semble que des rossignols mélodieux et déchirants viennent se grouper au plus haut d'une oeuvre française solide, profuse et large comme un arbre, mais à laquelle il manquait peut-être cette grâce finale de la musique qui la couronne au moment d'entrer dans la nuit."

                                            extrait de "Fortune Virile" (André Fraigneau) 1944. 

 

 

 

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la Fleur de l'Age (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

Le poète Hafiz écrivait « D'un côté le temps de la jeunesse, de l'autre, les jardins fleuris ». Et Barrès le corrigeait par ce trait : «Non, tout ensemble ». Je voudrais que ce nouveau livre, LA FLEUR DE L'AGE, que je lâche, « bateau frêle comme un papillon de Mai » sur la flache noire et froide de notre eau d'Europe, résumât l'essentiel d'une jeunesse qui eut l'avantage de faire ses découvertes (l'amour, l'aventure, l'adoration) parmi les beaux jardins civilisés qui composent notre Occident. Je ne crois pas être intempestif, anachronique. Je pense que je vole au secours de la présence trop oubliée de certains biens qui nous appartiennent, à nous autres, Européens, à nous, surtout, Français. Les Français voyagent peu ; ils voyagent mal ; mais ce sont les seuls voyageurs qui voient. Je n'ai pas imaginé, quand je courais, en compagnie de mon ami Guillaume Francœur, les capitales et les points de vue sublimes dont nous sommes tributaires, que nous satisfaisions un but égoïste et luxueux. Comme les religieux se chargent de prier pour les débauchés ou les incroyants, nous étions chargés de voir, d'apprendre, d'aimer, pour ceux qui, volontairement ou non, avaient des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre le spectacle et la symphonie d'un continent qui est le leur.

Sans doute, on ne trouvera rien ici de politique ou de social, qui méritait cependant de la vigilance et de l'attention. Ce n'est pas ma partie. Mais les quelques observateurs, trop rares, des caducités ou des réveils de l'Europe, laissaient échapper, appelés par leurs grands soucis, une certaine couleur et une certaine grâce qui ne me paraissaient pas négligeables. Eh quoi? me dira-t-on, vous respiriez des parfums et vous rassembliez des nuances au moment que grondait le terrible orage ? Je rappelle aux ignorants que « l'Orage » de Giorgione est un tableau votif sur l'autel de la Sérénité, que les « Conséquences de la guerre » de Rubens sont ces îles, argent et bleu, que détermine un souffle passé à rebrousse-plumes sur le col d'un fabuleux ramier, que Watteau peignit ses « Délassements de la guerre » et ses « Fêtes Galantes » non pas, comme on le croit toujours, en plein calme de la Régence mais aux pires moments de la vieillesse du grand Roi, au temps de Malplaquet, pendant l'invasion, la défaite, l'ennui, quand le Roi vendait sa vaisselle, quand le vin gelait dans les carafes et quand les paysans mangeaient l'herbe des chemins.

Pourquoi ne pas voir les choses comme elles se passent et dans l'ordre où elles se succèdent ? Poussin, Lorrain, ont peint les midis et les couchants repus et glorieux de Louis XIV. Watteau a traduit fidèlement le crépuscule forcément exquis de ce grand règne. Il prépare le bosquet de roses où, quand descendra le soir inévitable, le rossignol Mozart chantera.

Je ne sais ce qui se prépare pour l'Europe et qui succédera à la nuit pathétique que nous traversons, où ne chante aucun rossignol. Il me semble, qu'inévitablement ce ne peut être qu'un nouveau jour. En l'attendant, à défaut de musique, je témoigne pour les couleurs et les jardins qui subsistent dans l'ombre tombée. Il est utile, il est prudent que ceux qui « ont quelques printemps, déjà, de moins que moi » connaissent le visage éternel bien qu'obscurci de ce qu'ils défendent et qui leur appartient.

Aussi bien, Athènes, Venise, Paris, ma France, ce petit livre maladroit ne dresse-t-il pas le plus récent état de votre beauté ?

Les nouveaux «Etonnements de Guillaume Francœur » que je propose avec ce livre, n'auront, je m'en excuse, rien d'amer. Il appartenait à ce jeune homme sans parti pris, d'apprendre de la vie et de ses voyages que par exemple, les femmes de province sortent la nuit, que Venise n'est pas mourante ni pourrie, que les dieux de la Grèce ne sont pas morts, que la France de juin 1940 que recouvrait une hémorragie de fuyards embaumait quand même la rose, que par la vertu du malheur des prisonniers, nous savons, désormais, que lorsque l'on est loin des yeux, on n'a jamais été plus près du coeur.

Je n'y peux rien. A la veille de la catastrophe, la « Grâce humaine » opposait la transparence de nos enfants et leur sourire aux forces aveugles et désespérées auxquelles nos meilleurs intellectuels collaboraient. Au lendemain de la défaite et parmi nos ruines, je demande une place au soleil pour la beauté du monde et notre plus désintéressée faculté d'enthousiasme.

Je me refusais à un art de dénigrement morose qui accompagnait sinistrement notre glissement vers le pire. Je me refuse à un art d'anticipation trop facilement optimiste et utopique. Je suis voué par ma qualité française à un art de présence, de témoignage, de portrait. Mais je me réserve d'être jusqu'au bout le témoin de la clarté, de la bonté et de l'espoir justifié par des preuves. Le roi de France Louis VII disait : « Nous autres, nous n'avons que trois choses : le pain, le vin et le sourire ». Je voudrais maintenir jusque dans l'ombre, sur notre visage français, le seul des trois dons qui nous reste et qui dépend de nous.

Vous trouvez ma peinture trop légère, mon Europe trop jolie ? mes héros trop protégés ? Une fois de plus je me tourne vers Barrès et je le laisse répondre : « Les jeunes alouettes gauloises s'élèvent avec ardeur dans les airs et planent au-dessus de ce qu'elles voient de brillant ».


Introduction d'André Fraigneau à son livre "La Fleur de l'Age" , paru en 1941. 

 

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