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les 40 braves (Odes, Vangélis-Irène Papas)

Publié le par Christocentrix

 

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A propos de la crise contemporaine de la culture (Berdiaev, 1919)

Publié le par Christocentrix

La division scolaire de l'histoire en ancienne, médiévale et moderne sera bientôt surannée et proscrite des manuels. « L'histoire moderne » prend fin et une époque historique inconnue commence; qui n'a pas encore de nom. Nous quittons toutes les rives historiques habituelles. Cela a été ressenti de façon aiguë quand a éclaté la guerre mondiale. Dès ce moment-là ceux qui étaient les plus clairvoyants comprirent clairement que tout retour à la vie « bourgeoise » paisible d'avant l'explosion de la catastrophe était impossible. Le temps de l'histoire change : il devient catastrophique. Il en est toujours ainsi lors des transitions vers de nouvelles époques historiques. Ceux qui avaient une conscience pénétrante de l'avenir sentaient depuis longtemps déjà l'approche des catastrophes et voyaient leurs symptômes spirituels sous les voiles extérieurs de la vie paisible et confortable. Dans la réalité spirituelle les événements se déclarent plus tôt que dans la réalité historique extérieure. Dans l'âme de l'homme contemporain quelque chose a été ébranlé et s'est liquéfié avant que n'aient été ébranlés et ne se soient liquéfiés les corps historiques. Et le fait que maintenant le monde entier passe à l'état de liquéfaction ne doit pas étonner ceux qui ont été attentifs au mouvement de l'esprit. Il semble que de nos jours les fondements anciens et séculaires du monde européen se délabrent. Dans le monde européen tout est déplacé par rapport aux lieux stables et habituels. On ne sent nulle part et en rien de sol ferme, - le sol est volcanique et des éruptions sont possibles partout aussi bien dans le sens matériel que dans le sens spirituel du mot. L'ancien monde, l'Europe centrale, sont vaincus par le Nouveau monde, l'extrême-Occident, c'est-à-dire l'Amérique, et l'Extrême-Orient, c'est-à-dire le Japon et la Chine, qui sont pour nous énigmatiques, presque fantomatiques. Et de l'intérieur de la vieille Europe s'élèvent des forces élémentaires qui renversent les bases sur lesquelles reposait sa culture ancienne encore liée à l'Antiquité. Ce serait de la myopie de nier que l'Europe va devoir vivre une crise de la culture ayant une signification historique universelle dont les conséquences s'en iront dans un avenir lointain inconnu. Il serait superficiel et naïf de penser que l'on peut tout simplement contenir par des moyens extérieurs le processus tourbillonnant destructeur que subit notre vieux monde pécheur et revenir sans grands changements à l'ancienne vie que l'on vivait avant les catastrophes mondiales de la guerre et de la révolution. Nous entrons dans un royaume inconnu et neuf, nous y entrons sans joie et sans espérances radieuses. L'avenir est sombre. Nous ne pouvons plus croire aux théories du « progrès » pour lesquelles le XIXème siècle s'engouait et en vertu desquelles le futur naissant doit toujours être meilleur, plus beau et plus réjouissant que le passé finissant. Nous sommes plutôt enclins à croire que les choses meilleures, belles et réjouissantes se trouvent dans l'éternité et non dans le futur et qu'elles existaient aussi dans le passé pour autant que le passé participait à l'éternité et créait l'éternité.

Comment donner un sens à la crise de la culture européenne qui a déjà commencé depuis longtemps en divers endroits et qui atteint aujourd'hui son expression extérieure maximale ? L'histoire moderne, qui avait pris naissance à l'époque de la Renaissance, se termine. Nous vivons la fin de la Renaissance. Cela fait longtemps déjà que se ressentait sur les sommets de la culture, dans la création, dans le royaume de l'art et dans le royaume de la pensée, l'épuisement de la Renaissance, la fin de toute une époque mondiale. La recherche de nouvelles voies de création fut aussi l'expression de la fin de la Renaissance. Mais ce qui se passe au sommet de la vie a aussi son expression à son bas. C'est au plus bas niveau de la vie sociale que se prépare la fin de la Renaissance. Car la renaissance signifiait tout un type de sensation du monde et de culture et non pas le seul domaine de la création supérieure. La vie humaine, la vie des peuples est un organisme hiérarchique entier dans lequel les fonctions supérieures sont indissolublement liées. Il y a une correspondance entre ce qui se passe au sommet de la vie spirituelle et au plus bas de la vie matérielle de la société. La fin de la Renaissance est la fin de toute une époque historique, de toute l'histoire moderne, et non pas des seules formes de la création. La fin de la Renaissance est la fin de l'humanisme qui en était sa base spirituelle. L'humanisme, lui, était non seulement la renaissance de l'Antiquité, non seulement une nouvelle morale et un nouveau mouvement des sciences et des arts, mais aussi un sentiment nouveau de la vie et un nouveau rapport au monde qui avait pris naissance à l'aube de l'histoire moderne et avait déterminé cette histoire. C'est précisément ce sentiment nouveau de la vie et ce nouveau rapport au monde qui prennent fin, qui épuisent toutes leurs possibilités. Les voies de l'humanisme et les voies de la Renaissance ont été foulées jusqu'au bout, on ne peut plus avancer sur ces voies. Toute l'histoire moderne a été la dialectique intérieure de l'auto-dévoilement, de l'auto-négation des principes humanistes qui avaient été mis à sa base lors de sa naissance. Le sentiment humaniste de la vie a perdu depuis déjà longtemps sa fraîcheur, il est devenu vieux et ne peut plus être vécu avec autant de ferveur qu'aux jours du jeune bouillonnement de l'humanisme. Des contradictions destructives ont été dévoilées à l'intérieur de l'humanisme et un scepticisme maladif a désormais miné l'énergie humaniste. La foi en l'homme et en ses forces propres a chancelé. Elle régissait l'histoire moderne, mais l'histoire moderne a ébranlé cette foi. La libre pérégrination de l'homme qui n'est déjà plus guidé par aucune force supérieure non seulement n'a pas renforcé sa foi en lui-même, mais elle a définitivement affaibli cette foi et a fait chanceler la conscience de l'image humaine. L'humanisme a non pas renforcé mais affaibli l'homme : tel est le résultat paradoxal de l'histoire moderne. L'homme s'est perdu et non pas retrouvé dans son affirmation de soi. Si l'homme européen est entré dans l'histoire moderne plein de foi présomptueuse en soi-même et dans ses forces créatrices, si à l'aube de cette histoire tout lui a semblé être du ressort de son art, art auquel il n'a mis ni frontières ni limites, il sort de l'histoire moderne et entre dans une époque inconnue en pleine décadence, avec une foi déchirée dans ses propres forces et dans la puissance de son propre art, exposé au danger de perdre définitivement le noyau de sa personnalité. L'image de l'homme n'est pas belle au sortir de l'histoire moderne et il y a un manque de correspondance tragique entre le début et la fin de cette dernière. Beaucoup trop d'espérances se sont retrouvées brisées. L'image même de l'homme a été troublée. Et ceux qui ont une sensibilité spirituelle sont prêts à revenir au Moyen Age pour y trouver les bases vraies de la vie humaine et pour y retrouver l'homme. Nous vivons une époque de décadence spirituelle et non d'essor spirituel. Nous ne pouvons pas ne pas répéter les mots d'Ulrich von Hutten (1488-1523, Polémiste humaniste allemand qui lutta contre la papauté et soutint Luther (N. des Tr.) qu'il a prononcés à l'aube de l'histoire moderne : « Les esprits se sont réveillés, c'est une joie de vivre ». L`entreprise de l'histoire moderne n'a pas réussi, elle n'a pas glorifié l'homme comme elle voulait le glorifier. Les promesses de l'humanisme ne se sont pas réalisées. L'homme est infiniment las et prêt à s'en remettre à toutes sortes de collectivités dans lesquelles l'individualité humaine disparaît définitivement. L'homme ne peut pas supporter sa déréliction, sa solitude.


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A la Renaissance les forces humaines avaient été affranchies et leur jeu pétillant a créé la culture moderne, il a fondé l'histoire moderne. Toute la culture de l'époque universelle qui porte dans les manuels le nom d'histoire moderne a été une épreuve de liberté humaine. L'homme moderne a voulu créer et organiser lui-même la vie sans aide Supérieure, sans sanction divine. L'homme s'est arraché du centre religieux auquel était soumise toute sa vie au Moyen Age ; il a eu envie de suivre une voie libre , sans autre autorité que la sienne. Au début de cette voie, l'homme européen moderne avait l'impression que pour la première fois se découvraient l'homme et la réalité purement humaine étouffée dans le monde médiéval. Et encore jusqu'à maintenant beaucoup de gens, aveuglés par la foi humaniste, pensent que l'humanisme a découvert l'homme au début des temps modernes. Mais à notre époque où ont été aiguisées toutes les contradictions de la vie et mis à nu tous ses principes. on commence à comprendre que dans la suffisance de l'humanisme il y avait un égarement et un leurre fatidiques et que la possibilité qu'avait l'homme de se nier et la possibilité de sa chute étaient tapies à la base même de la foi humaniste. Quand l`homme s'est arraché du centre spirituel de la vie, il s'est arraché de la profondeur et est passé à la périphérie. L'éloignement du centre spirituel a rendu l'homme de plus en plus superficiel. Après avoir perdu le centre spirituel de l'être, l'homme a aussi perdu son propre centre spirituel. Une telle décentralisation de l'être humain fut la ruine de sa structure organique.

L'homme a cessé d'être un organisme spirituel. Et alors de faux centres ont surgi à la périphérie même de la vie. Les organes subordonnés de la vie humaine et leurs fonctions subordonnées, qui s'étaient libérés du lien organique avec le vrai centre se sont eux-mêmes pris pour les centres de la vie. Et cela rend l'homme de plus en plus superficiel. Au XXème siècle, au sommet de l'ère humaniste, l'homme européen apparaît déjà terriblement dévasté et vidé de sa substance. Il ne sait pas où est le centre de sa vie et il ne sent pas de profondeur sous lui. Il se condamne à une existence plate, il vit comme en deux dimensions, comme un habitant de la surface de la terre ignorant ce qui se trouve au-dessus de lui et en-dessous de lui. Et il y a une différence énorme et une discordance énorme entre le début de l'ère humaniste et sa fin. Au tout début, le bouillonnement libre des forces de l'homme européen moderne a été marqué par un épanouissement somptueux et inouï de la création humaine. Jamais encore, semble-t-il, l'homme n'avait eu l'expérience d'un élan créateur comme à l'époque de la Renaissance. La création libre de l'homme, son art libre ont alors commencé. Mais il était encore proche des sources spirituelles de sa vie, il ne s'en était pas encore tellement éloigné vers la superficie de la vie. L'homme de la Renaissance était un homme dédoublé qui appartenait à deux mondes. C'est par cela que se sont déterminées la complexité et la richesse de sa vie créatrice. On ne peut déjà plus maintenant présenter le début de la Renaissance exclusivement comme la renaissance de l'Antiquité et comme le retour au paganisme. Dans la Renaissance il y avait énormément d'éléments chrétiens et de principes médiévaux. Même un homme aussi typique du XVIème siècle que Benvenuto Cellini, homme de l'époque tardive de la Renaissance, était non seulement païen, mais aussi chrétien. C'est pourquoi la Renaissance n'était pas et ne pouvait pas être intégralement païenne. Les hommes de la Renaissance se nourrissaient de l'esprit antique, ils y cherchaient la source de la création humaine libre et celle des modèles de formes parfaites, mais ce n'étaient pas des hommes d'esprit antique. C'étaient des hommes dans les âmes desquels se déchaînait la tempête provoquée par la collision des principes païens et chrétiens, antiques et médiévaux. Dans leurs âmes il ne pouvait y avoir d'intégrité et de clarté classiques, perdues pour toujours, et leur art ne pouvait créer de formes pleinement achevées, finies et parfaites du point de vue classique. L'âme de l'homme chrétien est empoisonnée par le sentiment du péché, par la soif d'expiation et elle aspire à un autre monde. C'est comme cela qu'a fini le monde païen antique. Une force intrinsèque inéluctable l'a obligé à laisser la place au christianisme. En histoire, une renaissance est toujours possible, est possible un regard tourné vers les époques créatrices passées. Mais aucune renaissance n'est un retour en arrière, n'est la restauration d'une ancienne époque créatrice révolue. Les principes des époques créatrices passées vers lesquelles sont tournées les renaissances agissent dans un nouveau milieu très complexe, dans un champ très complexe d'interactions avec les principes nouveaux, et créent des types de cultures totalement différents des anciens types.
Ainsi le courant romantique du début du XIXème siècle ne fut pas un retour au Moyen Age; en lui les principes médiévaux vers lesquels était tourné le romantisme se sont réfractés dans l'âme de l'homme qui avait vécu l'histoire moderne complexe et ont donné des résultats totalement différents par rapport au Moyen Age. Friedrich von Schlegel a eu beau se tourner vers le Moyen Age, il ne ressemblait nullement à un homme du Moyen Age. De la même façon les hommes de la Renaissance ne ressemblaient pas aux hommes du monde antique, aux Grecs et aux Romains. Ils avaient traversé le Moyen Age, ils avaient été baptisés et l'eau du baptême ne pouvait être lavée par aucune conversion à l'Antiquité, par aucun paganisme superficiel. Dans le monde européen chrétien le paganisme n'a jamais pu être profond, il est toujours superficiel. Il a pu compliquer l'âme de l'homme européen, mais il n'a pas pu créer d'intégrité. L'âme des hommes de la Renaissance s'était faite si complexe qu'ils ne pouvaient devenir de bons païens. On peut étudier cette ambiguïté et ce caractère complexe des hommes de la Renaissance dans l'oeuvre et la destinée de la figure centrale du quattrocento : Botticelli.

La Renaissance avait déjà commencé dans les profondeurs du Moyen Age et ses premières bases étaient entièrement chrétiennes. L'âme de l'homme du Moyen Age, l'âme chrétienne s'est éveillée à la création. Cet éveil créateur se passe déjà aux XIIème et XIIIème siècles. Il a été marqué par le parfum efflorescent de la sainteté, par l'élan suprême de la création spirituelle de l'homme. Il s'est accompagné de la floraison de la mystique et de la philosophie scolastique. La renaissance médiévale a créé le gothique et la peinture des primitifs. La première renaissance italienne fut une renaissance chrétienne. Saint Dominique et saint François, Joachim de Flore et saint Thomas d'Aquin, Dante et Giotto : c'est déjà la véritable Renaissance, la renaissance de l'esprit humain, de la création humaine qui n'a pas perdu son lien avec l'Antiquité. A l'époque de la Renaissance, médiévale et chrétienne, il y avait déjà un rapport créateur à la nature, à la pensée humaine, à l'art - à toute la vie. La première Renaissance en Italie, le trecento, est la plus grande époque de l'histoire européenne, son apogée. L'ascension des forces créatrices de l'homme était alors comme la révélation de l'homme en réponse à la révélation divine. C'était l'humanisme chrétien qui avait été conçu de l'esprit de saint François et de Dante. Mais les grandes espérances et les prophéties de cette première Renaissance chrétienne ne se sont pas réalisées. Beaucoup de choses y étaient en avance sur leur temps. L'homme avait encore à traverser un grand dédoublement et une grande déchéance. Il va devoir éprouver non seulement ses forces mais aussi son impuissance.

Le quattrocento fut par excellence l'époque du dédoublement. C'est alors qu'a eu lieu la collision violente des principes chrétiens et païens qui a laissé son empreinte sur toute la création. Il n'y eut pas de caractère achevé parfait dans la création du quattrocento, les recherches y furent plus fortes que les réalisations. Mais il y a une séduction particulière dans cet inachèvement et dans cette incomplétude. Le dédoublement du quattrocento dit l'impossibilité d'une renaissance purement païenne dans le monde chrétien. Et l'échec même du quattrocento est un échec sublime. Les réalisations formelles de la création du cinquecento, de la grande renaissance romaine, font l'effet d'une perfection plus grande et d'une réussite plus grande. Mais cette perfection formelle et son aspect heureux sont illusoirement classiques. Rien de véritablement classique, de totalement achevé ici-bas, n'est possible dans le monde chrétien. Et ce n'est pas un hasard si toute la création du cinquecento a rapidement conduit à un académisme nécrosant et à la décadence. Spirituellement, le dédoublement est devenu déchéance, nécrose de l'âme chrétienne, au cinquecento. Les humanistes de l'époque de la Renaissance n'ont pas définitivement rompu avec le christianisme, ils ne se sont pas dressés contre l'Eglise, mais c'étaient des hommes tièdes et indifférents du point de vue religieux. Ils espéraient découvrir l'homme après s'être définitivement tournés vers ce monde et s'être détournés de l'autre monde. Et ils ont perdu la profondeur. L'homme qu'ils ont découvert, l'homme de l'histoire moderne, n'était pas profond et il fut obligé d'errer à la surface de la terre. Sur cette surface, privée de tout lien avec la profondeur, il va éprouver ses propres forces créatrices. Il créera beaucoup de choses, mais il arrivera à l'épuisement et à la perte de la foi en lui-même. Ce n'est pas un hasard si, au XVIème siècle, l'individualité humaine a grandi et s'est affermie sur d'horribles crimes. L'humanisme a libéré les énergies humaines, mais il n'a pas élevé l'homme spirituellement, il l'a spirituellement dévasté. Cela était déjà prédéterminé aux sources mêmes de l'humanisme. A la base de l'histoire moderne il y avait le détachement de l'homme d'avec ses profondeurs spirituelles, le détachement de la vie d'avec son sens. Il y avait une discordance fatidique entre l'œuvre de saint François et de Dante, et l'œuvre des XVIème et XVIIème siècles. La Renaissance a créé beaucoup de choses grandioses, elle a introduit beaucoup de valeurs dans la culture humaine. Mais elle a tout de même échoué, son objectif même s'est montré irréalisable. La première Renaissance chrétienne a échoué, la Renaissance païenne tardive a également échoué. Le mouvement de l'histoire moderne est parti de la Renaissance. Dans l'histoire, il y a toujours une discordance tragique entre l'objectif créateur et la réalisation effective. Ce n'est pas du tout ce dont rêvaient les premiers humanistes et les hommes créateurs de la Renaissance qui s'est réalisé dans l'histoire moderne. Pensaient-ils que la conséquence de leur sentiment moderne de la vie, de leur rupture d'avec les profondeurs spirituelles et le centre spirituel du Moyen Age, de leurs entreprises créatrices serait le XIXème siècle avec ses machines, avec son matérialisme et son positivisme, avec le socialisme et l'anarchisme, avec l'épuisement de l'énergie créatrice spirituelle ? Léonard, peut-être l'artiste le plus extraordinaire du monde, est coupable de la machinisation et de la matérialisation de notre vie, de sa désanimation, de la perte de son sens suprême. Il ne savait pas lui-même ce qu'il préparait. La Renaissance, étant donné ses bases spirituelles, devait se faire du tort dans ses conséquences. La Renaissance a libéré les forces créatrices de l'homme et a exprimé l'élan créateur de l'homme. Et cela est sa vérité. Mais elle a en revanche dissocié l'homme des sources spirituelles de la vie, elle a nié l'homme spirituel qui seul peut être créateur, et elle a confirmé exclusivement l'homme naturel, l'esclave de la nécessité. Le triomphe de l'homme naturel sur l'homme spirituel dans l'histoire moderne devait mener au tarissement des forces créatrices, à la fin de la Renaissance, à 1'auto-destruction de l'humanisme.

La Renaissance a été le début grandiose de recherches de forces humaines jouant librement. L'homme a eu la présomption de croire que toute la vie pouvait être du ressort de son art. L'homme s'est tourné vers cette nature même qu'au Moyen Âge il sentait comme reposant sur le mal. Il a cherché les sources de la vie et de la création dans la nature. Et au début de sa conversion à la nature, il a senti cette dernière comme s'étant ranimée et spiritualisée. La malédiction fut ôtée de la nature. On cessa d'avoir peur de ses démons qui avaient tant effrayé l'homme médiéval. Insensiblement pour lui, l'homme moderne est entré dans le tourbillon de la vie naturelle. Mais intérieurement, il ne s'unissait pas à la nature. Il s'est spirituellement soumis à sa matérialité mais il est resté dissocié de son âme. La Renaissance celait en elle une semence de mort parce qu'à sa base reposait la contradiction exterminatrice de l'humanisme, humanisme qui magnifiait l'homme, lui prêtait des forces démesurées, tout en ne voyant en lui qu'un être limité et dépendant, ignorant de la liberté spirituelle. Ayant magnifié l'homme, l'humanisme l'a privé de sa ressemblance divine et l'a asservi à la nécessité naturelle. La Renaissance, fondée sur l'humanisme, a mis en lumière les forces créatrices de l'homme en tant qu'être naturel et non spirituel. Mais l'homme naturel arraché de l'homme spirituel, ne possède pas la source infinie des forces créatrices. Il doit s'épuiser et s'en aller à la superficie de la vie. Cela même se ressentit dans les derniers fruits de l'histoire moderne qui ont conduit à la fin de la Renaissance, à la négation de l'humanisme par lui-même, au vide superficiel qui a perdu le centre de la vie, au tarissement de la création. Le jeu libre des forces créatrices ne pouvait se prolonger indéfiniment. Et au XIXème siècle, ce jeu créateur est déjà terminé: on ne sent plus d'abondance, on a un sentiment d'indigence, la difficulté et le poids de la vie augmentent. La contradiction fondamentale de l'humanisme s'approfondit et se découvre tout au long de l'histoire moderne. Elle conduit l'humanisme à son contraire. L'humanisme de L. Feuerbach et de A. Comte, prédicateurs de la religion de l'humanité, a déjà peu de choses en commun avec l'humanisme de l'époque de la Renaissance. Il va plus loin, il approfondit la contradiction fondamentale de l'humanisme mais il n'a plus d`abondance créatrice de forces, on y sent l'approche d'une catastrophe intérieure. Le Moyen Age a conservé les forces créatrices de l'homme et a préparé leur somptueux épanouissement dans la Renaissance. L'homme est entré dans la Renaissance avec l'expérience médiévale, étant préparé par le Moyen Age. Et tout ce qui était authentiquement grand dans la Renaissance avait un lien avec le Moyen Age chrétien. Aujourd'hui l'homme entre dans un avenir inconnu avec l'expérience de l'histoire moderne, en étant préparé par cette dernière. Et il s'avance dans cette époque non pas plein de forces créatrices comme à l'époque de la Renaissance, mais épuisé, affaibli, avant perdu toute foi, dévasté. Il convient de méditer profondément sur cela.....

(extrait de La Fin de la Renaissance, à propos de la crise contemporaine de la culture, Nicolas Berdiaev, 1919.)

-plusieurs textes de Berdiaev sur ce blog, répartis dans différentes catégories...)

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En relisant Pierre Loti

Publié le par Christocentrix

 Pierre Loti en matelot.

"Les lieux où nous n'avons ni aimé, ni souffert, ne laissent pas de traces dans notre souvenir. En revanche, ceux où nos sens on subi l'incomparable enchantement ne s'oublient jamais plus".


"Lorsque je rencontre un autre moi-même, il y a chez moi accroissement des forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un et l'autre s'ajoutent".


"Mon mal, j'enchante".

                                                         ***
 

..."Pendant un plus effroyable mouvement de roulis, on le jeta dans un de ces gouffres d'eau, qui s'ouvrent et aussitôt se referment... puis il disparut, plongé tout de suite dans le silence pour jamais, et commençant sa descente infinie, dans les ténèbres insondées d'en-dessous... Presqu'aussitôt le vent se calma. La grande fureur aveugle allait finir, sans raison comme elle avait commencé; les lames, avec des airs de fatigue, retombaient les unes sur les autres, s'affaissaient en désordre, démontées par une houle plus ancienne qui arrivait d'ailleurs.
Les deux grands albatros, qu'on avait cessé de voir pendant le coup de vent, étaient revenus, accompagnés de toute une suite tournoyante de pétrels gris et de malamoks noirs, qui criaient, avec des sons de vieille ferrure, leur faim insatiable.
Et le vent se taisait; on commençait à s'entendre parler comme à l'ordinaire; dans une paix relative, les choses à bord reprenaient leur cours, les panneaux fermés se rouvraient.
Après midi, le vent tombant toujours, l'ordre se trouvait à peu près rétabli partout. La Saône tendait de nouveau ses ailes blanches, qu'elle avait si péniblement repliées, - et les matelots retrouvaient le temps de penser à celui qui s'en était allé pendant la grande tourmente, les amis de Jean commençaient à se souvenir tristement de lui.
Et enfin, arriva l'heure recueillie du soir, l'heure du branle-bas et de la prière.
Au commandement coutumier, jeté par l'officier de quart d'une voix brève et distraite, le clairon sonna. Alors ils vinrent s'aligner, deux cents matelots, sortant des flancs du navire par les panneaux étroits, comme un îlot qui monte. Cent d'un bord, cent de l'autre, formant deux masses humaines qui avaient des ondulations de troupeau; on les vit se ranger machinalement, le long de ces frêles murailles basses qui les séparaient de tout le remuement de la mer. Ils étaient tassés, les épaules s'emboîtant les unes les autres; tassés, tassés sur ce petit refuge de planches qui s'appelait la Saône, - et leur tassement avait je ne sais quoi de pitoyable qui sentait la détresse, au milieu de ce déploiement infini des eaux
et de l'air, au milieu de cette débauche d'espace qui était alentour et où, dans les bruissements de lames, dans les cris d'oiseaux, dans tout, chantait la grande Mort...
Sur le pont, était monté aussi le prêtre, dans sa robe noire que secouait le vent. Et celui qui commandait, du même ton bref qu'il avait pris pour dire « Branle-bas ! » et pour faire aligner l'équipage, commanda: «La prière! » avec quelque chose de plus grave pourtant dans la voix, parce que peut-être, à ce moment, il pensait aux pauvres disparus et à celui qu'on avait jeté ce matin même dans les effroyables profondeurs fuyantes du dehors.
« La prière! » Le matelot-clairon, gonflant une fois de plus ses joues et les veines de son cou, lança vers le vide extérieur cette courte sonnerie saccadée qui annonce chaque soir le Pater et l'Ave Maria des marins. Hautes et claires, les notes de cuivre vibraient cette fois plus étranges, dans la rumeur sourdement puissante des eaux. Et cette sonnerie semblait comme un appel, à je ne sais qui de très lointain ou d'inexistant, qu'on allait implorer pour la forme, sans espoir.
«La prière!» Alors, un silence et une immobilité soudaine se firent chez les hommes, après que les rudes mains eurent touché rapidement les bonnets, qui, tous ensemble, tombèrent. Et les deux cents jeunes têtes apparurent, découvertes maintenant, presque toutes blondes, tondues ras, semblables à des velours ayant, dans la pénombre, des reflets clairs; les épaules musculeuses, dessinées sous la toile usée des costumes, se pressaient en une seule masse et subissaient, au roulis, un même balancement monotone.
«Notre Père, qui êtes aux Cieux... » commença le
prêtre, de sa voix qui tremblait un peu, qui n'avait pas, ce soir, son impassibilité d'habitude.
Alors, deux ou trois regards très enfantins se levèrent avec confiance vers le ciel, dont le prêtre parlait : il s'emplissait d'ombre, ce ciel, et, tandis que se continuait le Pater, autour d'eux tous, les pétrels et les albatros, mangeurs de débris, attardés dans le crépuscule, tournoyaient, tournoyaient avec les mêmes cris, chantant toujours, comme le vent et la mer, la chanson de la grande Transformeuse d'êtres, la chanson de la grande Mort.
La plupart des matelots avaient tourné machinalement la tête vers l'homme en robe noire qui priait, et, à cet instant où l'insouciant rire ne les égayait plus, on lisait sur ces visages jeunes de longues hérédités de lutte et de misère : tous ces traits si vigoureux, accentués par la fatigue du soir, semblaient durs et matériels, avec je ne sais quoi d'humblement résigné et de passif; chez les Bretons, qui dominaient, reparaissait la rudesse primitive. Dans les yeux seulement, dans ces yeux restés très candides qui regardaient le prêtre, s'indiquaient çà et là des envolées d'âme vers quelque leurre de ciel, vers quelque paradis de légende, quelque imprécise éternité; mais d'autres se révélaient presque sans pensée, semblaient refléter seulement l'infini des eaux, et s'arrêter à des conceptions rudimentaires, voisines du rêve confus des bêtes.
«Je vous salue, Marie pleine de grâce, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni... » Il prononçait cette fois l'éternelle redite des soirs d'une voix de plus en plus lente, avec quelque chose d'entrecoupé; en même temps, chez ces grands enfants qui écoutaient, commençait à venir un peu de furtif chagrin au ressouvenir de
Jean; un vrai serrement de coeur même, chez ceux qui l'avaient aimé; dans le petit groupe des Joal et des Marec, qui l'avaient enseveli, les yeux devenaient troubles comme un voile et, à la gorge, quelque chose s'étranglait. Sur toutes ces têtes alignées, flottait, pour la dernière fois, l'ombre de celui qu'on avait jeté ce matin au grand abîme vert...
« Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous... » Les plus distraits suivaient maintenant ces paroles cent fois entendues, qui avaient pris comme un sens nouveau. Et quand le prêtre, après un arrêt, et la voix plus grave encore, prononça ces derniers mots d'une simplicité sublime: «... pour nous, pauvres pécheurs... maintenant... et à l'heure de notre mort », tout à coup, sur les joues de deux ou trois de ces hommes qui l'entendaient, de brusques larmes coulèrent, qui jaillissaient rapides et pressées comme une pluie...
« Ainsi soit-il! » Toutes les têtes de velours blond s'étant inclinées comme sous un même souffle, quelques mains remuèrent, touchant très vite les fronts et les poitrines, pour ce geste mystique qui est le signe de la croix, - et puis ce fut fini : dans le bruit du vent qui fraîchissait avec la nuit, dans le brouhaha des hamacs qui se jetaient et se rattrapaient, la gaieté était revenue avec l'inconscience. Il semblait que la prière et les courtes pensées de mort fussent restées en arrière, dans l'immense espace changeant qui fuyait toujours... Sur ce bateau, où on l'avait vu mourir, Jean ne laissait déjà plus qu'une image pâlie, subitement lointaine au fond des mémoires. Tous ces êtres jeunes dans l'excès de la vie physique, oubliaient vite...
On ne chanta pas, ce soir-là, à cause de lui...."

                                                                                   Pierre LOTI, Matelot. (1892)
 


  L'équipage de la Triomphante, dessin de Pierre Loti
 

 










Ce recueil de quatre textes singuliers, publié en 1882 et réédité ici intégralement pour la première fois depuis la mort de son auteur, est un livre charnière dans l'oeuvre de l'écrivain voyageur, de l'inclassable Académicien que fut Pierre Loti.
«Fleurs d'ennui», premier récit du présent volume et celui qui lui donne son titre, est un dialogue aux désinvoltures iconoclastes entre deux officiers de marine qui courent les océans pour fuir l'ennui, ce mal de siècle. C'est un échange de réflexions nostalgiques sur le désir d'ailleurs, sur les amitiés de passage, sur l'appel des horizons lointains...

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Kosovo...Serbes

Publié le par Christocentrix

un clip serbe à découvrir :

 

 

  

Kosovo is the soul of Serbia
Hallowed ground, most Serbian
Kosovo is Faith, Hope
Land of martyrdom for the Cross
Kosovo is most Serbian
Face of the Lord
There where the soul remained
There too is our destiny
There where the heart remained
Where God's will was done
All that is there, all is Serbia

One most beautiful field
Adorned with poppies
One most sacred field
Has ascended to heaven
One faith safeguarded
Bathed in blood

When reality replaces the dream
Only an icon remains
And when Eternity counts the days
Above Serbia the sun shines
Kosovo is always Serbia

 

 

et cet extrait d'un texte de Slobodan Despot :

..."Le monastère de Tvrdoš, “place dure”, est l’un des plus anciens de la chrétienté. Il est aujourd’hui le siège d’un évêque immense, débordant de toutes parts les cadres étriqués de son temps. Mgr Athanase, théologien, pasteur de son peuple, imprécateur anticommuniste, footballeur et combattant, est l’homme qui m’a baptisé. Cette âme insoumise, qu’aucun synode ne peut contenir, aucune police bâillonner, a donné la réponse qu’il fallait donner, la seule, aux maîtres du monde qui piétinent l’humanité entière après s’être échauffés sur la Serbie.
Mgr Athanase s’est mis à genoux devant une enfant très pure, enlevée à trois ans par un éclat de bombe, alors qu’elle faisait pipi dans sa salle de bains. C’était le 17 avril 1999. Mgr Athanase a convoqué les iconographes afin d’immortaliser sur la pierre antique cet emblème de notre modernité.
Dans leur guerre de lâches contre les civils d’un pays dont ils redoutaient les soldats, les criminels de l’OTAN ont tué des centaines d’innocents comme Milica. Sur le pont de Varvarin, le 30 mai 1999, jour de la Trinité, ils ont aussi assassiné une adolescente connue pour être une mathématicienne de génie. Milica n’était pas la première, mais c’est sa mort absurde et cruelle qui a révolté le pays, c’est ce visage souriant d’un presque bébé qui l’a incité à tenir bon.
Nos maîtres peuvent s’offrir des tribunaux internationaux à leur solde chargés de les blanchir en couvrant autrui de boue. Ce n’est qu’une affaire d’argent. Nos maîtres peuvent modifier à leur gré le droit international ou local, organiser des battues médiatiques contre ceux qui les gênent, escamoter la réalité et la remplacer par une hallucination électronique. Cela coûte énormément d’argent, mais ils savent le trouver.
Mais que peuvent nos maîtres contre Milica, que leurs spadassins abrutis, partis du Minnesota ou de Hambourg, sont allés assassiner pratiquement dans son berceau? Que peuvent-ils si ce pauvre corps qu’ils ont déchiqueté est devenu un corps glorieux? Que peuvent l’ensemble des puissances du monde contre un saint?
Si les Serbes ont résisté à leur pluie de feu durant 78 jours, dans l’héroïsme et dans l’humour, alors que trois jours de semonces auraient dû suffire, c’est précisément parce qu’ils ne sont pas comme eux. C’est parce que, aussi occidentalisés, aussi soviétisés, aussi désabusés qu’ils soient, ils croient au fond d’eux-mêmes en la promesse chrétienne: la déification de l’être humain.
L’enfant Milica est plus que le député de tous les petits innocents assassinés par l’OTAN dans un jeu de massacre. L’enfant Milica déifiée et bientôt canonisée est l’icône de cette résistance inouïe. Patronne de ces 78 jours, elle apporte le 78e nom au registre des saints serbes.
Laissons de côté la foi, si elle vous irrite. Parlons géopolitique: la Serbie officielle est à genoux. Depuis qu’elle a livré son chef récalcitrant, elle ne songe qu’à devancer, haletante, les moindres désirs de ses mentors, de ceux-là même qui l’ont “renvoyée à l’âge de pierre” avec leurs bombes.
Soit. Mais il y a une autre Serbie — ou la même, à d’autres heures — qui organise sa défense et sa survie. Qui reconstruit sa réserve de modèles, de causes qui méritent le sacrifice d’une vie. Qui érige ses monticules, certes petits, mais suffisants pour voir venir l’autre tsunami, le plus dévastateur: le remplacement de l’être humain par une fiction socio-économique..."

                                                                                                  Slobodan Despot

                                                          

                                                    le texte entier sur son blog :

                          http://despotica.blogspot.com/search/label/Pri%C3%A8res

 

                                                                                ***

 

                                       le site de "Solidarité-Kosovo" : http://www.solidaritekosovo.org  

 

 

                                                                                                                                                                                                     

une vidéo :  http://www.europaegentes.com/    (EUROPAE GENTES soutient SOLIDARITE-KOSOVO)

 

 

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la Crise de l'Esprit (Paul Valéry)

Publié le par Christocentrix

Première Lettre

"Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie... ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les oeuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les oeuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux.

Ce n’est pas tout. La brûlante leçon est plus complète encore. Il n’a pas suffi à notre génération d’apprendre par sa propre expérience comment les plus belles choses et les plus antiques, et les plus formidables et les mieux ordonnées sont périssables par accident ; elle a vu, dans l’ordre de la pensée, du sens commun, et du sentiment, se produire des phénomènes extraordinaires, des réalisations brusques de paradoxes, des déceptions brutales de l’évidence. Je n’en citerai qu’un exemple : les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté jamais n’a créé de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’épouvantables desseins. Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps ; mais il a fallu non moins de qualités morales. Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ?

Ainsi la Persépolis spirituelle n’est pas moins ravagée que la Suse matérielle. Tout ne s’est pas perdu, mais tout s’est senti périr. Un frisson extraordinaire a couru la moelle de l’Europe. Elle a senti, par tous ses noyaux pensants, qu’elle ne se reconnaissait plus, qu’elle cessait de se ressembler, qu’elle allait perdre conscience — une conscience acquise par des siècles de malheurs supportables, par des milliers d’hommes du premier ordre, par des chances géographiques, ethniques, historiques innombrables. Alors, — comme pour une défense désespérée de son être et de son avoir physiologiques, toute sa mémoire lui est revenue confusément. Ses grands hommes et ses grands livres lui sont remontés pêle-mêle. Jamais on n’a tant lu, ni si passionnément que pendant la guerre: demandez aux libraires. Jamais on n’a tant prié, ni si profondément : demandez aux prêtres. On a évoque tous les sauveurs, les fondateurs, les protecteurs, les martyrs, les héros, les pères des patries, les saintes héroïnes, les poètes nationaux...

Et dans le même désordre mental, à l’appel de la même angoisse, l’Europe cultivée a subi la reviviscence rapide de ses innombrables pensées : dogmes, philosophies, idéaux hétérogènes ; les trois cents manières d’expliquer le Monde, les mille et une nuances du christianisme, les deux douzaines de positivismes : tout le spectre de la lumière intellectuelle a étalé ses couleurs incompatibles, éclairant d’une étrange lueur contradictoire l’agonie de l’âme européenne. Tandis que les inventeurs cherchaient fiévreusement dans leurs images, dans les annales des guerres d’autrefois, les moyens de se défaire des fils de fer barbelés, de déjouer les sous-marins ou de paralyser les vols d’avions, l’âme invoquait à la fois toutes les incantations qu’elle savait, considérait sérieusement les plus bizarres prophéties ; elle se cherchait des refuges, des indices, des consolations dans le registre entier des souvenirs, des actes antérieurs, des attitudes ancestrales. Et ce sont là les produits connus de l’anxiété, les entreprises désordonnées du cerveau qui court du réel au cauchemar et retourne du cauchemar au réel, affolé comme le rat tombé dans la trappe...

La crise militaire est peut-être finie. La crise économique est visible dans toute sa force ; mais la crise intellectuelle, plus subtile, et qui, par sa nature même, prend les apparences les plus trompeuses (puisqu’elle se passe dans le royaume même de la dissimulation), cette crise laisse difficilement saisir son véritable point, sa phase. Personne ne peut dire ce qui demain sera mort ou vivant en littérature, en philosophie, en esthétique. Nul ne sait encore quelles idées et quels modes d’expression seront inscrits sur la liste des pertes, quelles nouveautés seront proclamées.

L’espoir, certes, demeure et chante à demi-voix :

Et cum vorandi vicerit libidinem

Late triumphet imperator spiritus

Mais l’espoir n’est que la méfiance de l’être à l’égard des prévisions précises de son esprit. Il suggère que toute conclusion défavorable à l’être doit être une erreur de son esprit. Les faits, pourtant, sont clairs et impitoyables. Il y a des milliers de jeunes écrivains et de jeunes artistes qui sont morts. Il y a l’illusion perdue d’une culture européenne et la démonstration de l’impuissance de la connaissance à sauver quoi que ce soit ; il y a la science, atteinte mortellement dans ses ambitions morales, et comme déshonorée par la cruauté de ses applications ; il y a l’idéalisme, difficilement vainqueur, profondément meurtri, responsable de ses rêves ; le réalisme déçu, battu, accablé de crimes et de fautes ; la convoitise et le renoncement également bafoués ; les croyances confondues dans les camps, croix contre croix, croissant contre croissant ; il y a les sceptiques eux-mêmes désarçonnés par des événements si soudains, si violents, si émouvants, et qui jouent avec nos pensées comme le chat avec la souris, — les sceptiques perdent leurs doutes, les retrouvent, les reperdent, et ne savent plus se servir des mouvements de leur esprit. L’oscillation du navire a été si forte que les lampes les mieux suspendues se sont à la fin renversées.

Ce qui donne à la crise de l’esprit sa profondeur et sa gravité, c’est l’état dans lequel elle a trouvé le patient.

Je n’ai ni le temps ni la puissance de définir l’état intellectuel de l’Europe en 1914. Et qui oserait tracer un tableau de cet état ? Le sujet est immense ; il demande des connaissances de tous les ordres, une information infinie. Lorsqu’il s’agit, d’ailleurs, d’un ensemble aussi complexe, la difficulté de reconstituer le passé, même le plus récent, est toute comparable à la difficulté de construire l’avenir, même le plus proche ; ou plutôt, c’est la même difficulté. Le prophète est dans le même sac que l’historien. Laissons-les-y.

Mais je n’ai besoin maintenant que du souvenir vague et général de ce qui se pensait à la veille de la guerre, des recherches qui se poursuivaient, des œuvres qui se publiaient.

Si donc je fais abstraction de tout détail et si je me borne à l’impression rapide, et à ce total naturel que donne une perception instantanée, je ne vois — rien ! — Rien, quoique ce fût un rien infiniment riche.

Les physiciens nous enseignent que dans un four porté à l’incandescence, si notre œil pouvait subsister, il ne verrait — rien. Aucune inégalité lumineuse ne demeure et ne distingue les points de l’espace. Cette formidable énergie enfermée aboutit à l’invisibilité, à l’égalité insensible. Or, une égalité de cette espèce n’est autre chose que le désordre à l’état parfait.

Et de quoi était fait ce désordre de notre Europe mentale ? — De la libre coexistence dans tous les esprits cultivés des idées les plus dissemblables, des principes de vie et de connaissance les plus opposés. C’est là ce qui caractérise une époque moderne.

Je ne déteste pas de généraliser la notion de moderne et de donner ce nom à certain mode d’existence, au lieu d’en faire un pur synonyme de contemporain. Il y a dans l’histoire des moments et des lieux où nous pourrions nous introduire, nous modernes, sans troubler excessivement l’harmonie de ces temps-là, et sans y paraître des objets infiniment curieux, infiniment visibles, des êtres choquants, dissonants, inassimilables. Où notre entrée ferait le moins de sensation, là nous sommes presque chez nous. Il est clair que la Rome de Trajan, et que l’Alexandrie des Ptolémées nous absorberaient plus facilement que bien des localités moins reculées dans le temps, mais plus spécialisées dans un seul type de mœurs et entièrement consacrées à une seule race, à une seule culture et à un seul système de vie.

Eh bien! l’Europe de 1914 était peut-être arrivée à la limite de ce modernisme. Chaque cerveau d’un certain rang était un carrefour pour toutes les races de l’opinion ; tout penseur, une exposition universelle de pensées. Il y avait des œuvres de l’esprit dont la richesse en contrastes et en impulsions contradictoires faisait penser aux effets d’éclairage insensé des capitales de ce temps-là : les yeux brûlent et s’ennuient... Combien de matériaux, combien de travaux, de calculs, de siècles spoliés, combien de vies hétérogènes additionnées a-t-il fallu pour que ce carnaval fût possible et fût intronisé comme forme de la suprême sagesse et triomphe de l’humanité ?

Dans tel livre de cette époque — et non des plus médiocres — on trouve, sans aucun effort : — une influence des ballets russes, — un peu du style sombre de Pascal, — beaucoup d’impressions du type Goncourt, quelque chose de Nietzsche, — quelque chose de Rimbaud, — certains effets dus à la fréquentation des peintres, et parfois le ton des publications scientifiques, — le tout parfumé d’un je ne sais quoi de britannique difficile à doser !... Observons, en passant, que dans chacun des composants de cette mixture, on trouverait bien d’autres corps. Inutile de les rechercher : ce serait répéter ce que je viens de dire sur le modernisme, et faire toute l’histoire mentale de l’Europe.

Maintenant, sur une immense terrasse d’Elsinore, qui va de Bâle à Cologne, qui touche aux sables de Nieuport, aux marais de la Somme, aux craies de Champagne, aux granits d’Alsace, — l’Hamlet européen regarde des millions de spectres.

Mais il est un Hamlet intellectuel. Il médite sur la vie et la mort des vérités. Il a pour fantômes tous les objets de nos controverses ; il a pour remords tous les titres de notre gloire ; il est accablé sous le poids des découvertes, des connaissances, incapable de se reprendre à cette activité illimitée. Il songe à l’ennui de recommencer le passé, à la folie de vouloir innover toujours. Il chancelle entre les deux abîmes, car deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre. S’il saisit un crâne, c’est un crâne illustre. — Whose was it ? — Celui-ci fut Lionardo. Il inventa l’homme volant, mais l’homme volant n’a pas précisément servi les intentions de l’inventeur : nous savons que l’homme volant monté sur son grand cygne (il grande uccello sopra del dosso del suo magnio cecero) a, de nos jours, d’autres emplois que d’aller prendre de la neige à la cime des monts pour la jeter, pendant les jours de chaleur, sur le pavé des villes... Et cet autre crâne est celui de Leibniz qui rêva de la paix universelle. Et celui-ci fut Kant, Kant qui genuit Hegel qui genuit Marx qui genuit... Hamlet ne sait trop que faire de tous ces crânes. Mais s’il les abandonne!... Va-t-il cesser d’être lui-même ? Son esprit affreusement clairvoyant contemple le passage de la guerre à la paix. Ce passage est plus obscur, plus dangereux que le passage de la paix à la guerre ; tous les peuples en sont troublés. « Et moi, se dit-il, moi, l’intellect européen, que vais-je devenir ?... Et qu’est-ce que la paix ? La paix est peut-être, l’état de choses dans lequel l’hostilité naturelle des hommes entre eux se manifeste par de créations, au lieu de se traduire par des destructions comme fait la guerre. C’est le temps d’une concurrence créatrice, et de la lutte des productions. Mais Moi, ne suis-je pas fatigué de produire ? N’ai-je pas épuisé le désir des tentatives extrêmes et n’ai-je pas abusé des savants mélanges ? Faut-il laisser de côté mes devoirs difficiles et mes ambitions transcendantes ? Dois-je suivre le mouvement et faire comme Polonius, qui dirige maintenant un grand journal ? comme Laertes, qui est quelque part dans l’aviation ? comme Rosencrantz, qui fait je ne sais quoi sous un nom russe ?

— Adieu, fantômes ! Le monde n’a plus besoin de vous. Ni de moi. Le monde, qui baptise du nom de progrès sa tendance à une précision fatale, cherche à unir aux bienfaits de la vie les avantages de la mort. Une certaine confusion règne encore, mais encore un peu de temps et tout s’éclaircira ; nous verrons enfin apparaître le miracle d’une société animale, une parfaite et définitive fourmilière. »

                                  extrait de la Crise de l'Esprit, Paul Valéry, 1919.

 

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essai sur la fin d'une civilisation (Marcel de Corte)

Publié le par Christocentrix

Qu'est-ce que la civilisation ?

"Vous semblez pétris de couleurs et de bouts de papiers collés ensemble." La civilisation n'est plus l'unité d'une diversité, elle n'est même plus ce qu'elle était au temps de Nietzsche : une diversité pure. Par un gigantesque effort de conscience, elle est devenue l'unité abstraite et formelle Le phénomène de la civilisation résiste énergiquement à l'analyse. Son contenu est si vaste qu'il est difficile de le saisir et de procéder à son dénombrement : religion, arts, littérature, science, moeurs, conception de l'existence, etc... se mêlent et s'entre-croisent, s'organisent et se fondent les uns dans les autres dans une immense coulée homogène. Une solidarité réciproque les relie entre eux et à un ensemble qui fuit devant la pensée dès que celle-ci tente de le prendre pour le poser devant soi. Il en est de la civilisation comme de la vie elle-même : elle constitue un tout indécomposable, non seulement par suite de son amplitude, mais en vertu d'un caractère irréductible qui fait que ce tout n'est pas équivalent à la somme de ses parties. Nous connaissons par exemple les éléments principaux de la civilisation grecque. D'innombrables recherches les ont mis à jour: l'exploration en est pratiquement terminée. Et cependant la controverse est sans fin dès qu'il s'agit de les agencer : entre l'interprétation de Winckelmann et celle de Nietzsche il y a un abîme. Il en est de même des civilisations primitives dont les sociologues de cabinet se sont faite une spécialité. Partout le chemin s'arrête au seuil....

Aussi longtemps qu'une civilisation est vivante, il est impossible de la séparer de l'homme dont elle émane, tant sa source, est profondément enfouie dans son comportement concret. Encore faut-il ajouter que cette métaphore de la source est inadéquate: il n'y a pas d'une part, l'homme et d'autre part, sa civilisation. L'image spatiale est ici déformante. C'est plutôt; celle de l'âme, principe de vie, et des organes du corps qu'elle imprègne, qu'il faudrait évoquer. De même qu'un corps organique et un corps animé sont identiques, l'homme lui-même et la civilisation qui l'imbibe ne font qu'un. Notre civilisation, c'est nous-mêmes, c'est un ensemble d'êtres humains organiquement reliés les uns aux autres et, dont les relations réciproques de toute espèce constituent précisément la civilisation. Nous ne pouvons pas plus nous en disjoindre que nous ne pouvons nous soustraire les organes de notre corps à leurs rapports mutuels et harmonieux.

C'est d'ailleurs pourquoi le phénomène de la civilisation est strictement indéfinissable : il n'est pas en dehors de nous comme un objet sur lequel nous aurions prise, et, au même titre que notre vie individuelle, il se confond avec nous d'une manière incomparablement plus profonde. A vrai dire, personne ne s'aperçoit de la présence d'une civilisation vivante dans laquelle on se trouve englobé : quelle que soit sa qualité ou son niveau, elle est aussi imperceptible que l'air que nous respirons ou, mieux encore, que la santé dont nous jouissons, si diverses que soient notre taille ou notre force. Il en est ainsi de toute les présences dont nous ne nous détachons que si nous sommes nous-mêmes mortellement atteints, comme une fleur se flétrit lorsque sa tige se déracine. La civilisation vivante croît silencieusement par la synergie de toutes ses parties. Il en est d'elle, comme de l'amour ou de la foi dont la densité ne s'exprime point dans une prise de conscience, tant la conscience en est pleine : les vrais amants ne parlent pas de leur amour et ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le Royaume du Père.

Cette civilisation, tellement insaisissable que nous ne pouvons l'atteindre que par des images qui la suggèrent plutôt qu'elles ne la traduisent, est cependant un fait d'expression; elle est même l'expression-type de l'homme, sa projection visible et en quelque sorte son style de vie sur la scène de l'histoire. Elle est le résultat d'une certaine poussée mystérieuse qui le travaille à s'élever au-dessus de lui-même et à dépasser le niveau où se figent tous, les autres êtres de la nature dès qu'ils apparaissent dans le monde. Alors qu'à sa naissance l'animal est tout entier animal et qu'il est doté d'un équipement d'instincts, de réflexes et d'automatismes qui se déploient avec une spontanéité, une force, une sécurité presque parfaites, l'homme n'accède que lentement et par un labeur sans cesse renouvelé à ce qu'il est convenu d'appeler l'existence humaine. L'homme est, au même titre que l'animal, un " être du monde" , mais alors que l'animal s'adapte immédiatement au monde qui l'entoure, l'homme réagit au monde en édifiant une civilisation. Sans civilisation, l'homme serait incapable de comprendre le monde, de s'insérer en lui, de nouer avec lui les relations indispensables à son existence : il serait « sans monde », perdu dans un univers hostile qui le réduirait à l'état d'animal imparfait, désaccordé, et qui l'éliminerait de son sein. Le sentiment d'angoisse qui saisit l'homme aux époques où la civilisation qu'il a bâtie menace ruine, n'a pas d'autre origine que cette obscure appréhension de la mort. De même, le raidissement et la fixité de certaines civilisations déclinantes, signifient que l'homme s'entoure inconsciemment d'une armure protectrice aussi rigide et aussi fossilisée que possible afin de surseoir à l'inévitable expulsion de son type hors de la scène du monde.

Pour autant que nous puissions déterminer l'essence de la civilisation, il semble donc qu'elle soit l'expression, parfois très complexe, de l'homme en face de la réalité où il doit vivre. Elle est l'équivalent, sur le plan collectif, du caractère sur le plan individuel. De même que le caractère est l'expression de la réaction personnelle de l'homme en présence du monde, des êtres, des choses, des événements, la civilisation est l'Expression de son attitude fondamentale en présence du réel appréhendé à un niveau de profondeur que l'indice individuel ignorera toujours. C'est sans doute la raison pour laquelle le génie, où se ramasse et se condense un mode de civilisation, apparaît paradoxalement comme le sommet de la personnalité impersonnelle : le Moi revêtu de son caractère propre - parfois d'une qualité bien suspecte - abdique ici devant l'expression d'un rapport de l'homme au monde, ramené des profondeurs de l'inexprimable et où chacun de nous se retrouve. Il est du reste indubitable que toutes les grandes civilisations du passé ont été des civilisations métaphysiques et contemplatives où la relation sui generis de l'homme à l'univers s'est exprimée à travers les fonctions essentielles qui la rendent transparentes : l'Art, la Philosophie, la Religion, puissamment articulées l'une à l'autre. Il suffit de jeter un regard rétrospectif sur les civilisations de la Chine, de l'Inde, de l'Égypte, de la Grèce et du Moyen Age européen pour en être convaincu. Il est évident que ces notations sont encore approximatives et noyautées d'ombre : elles sont plus éclairantes qu'éclairées. Une civilisation vivante - et même une civilisation morte, dans la mesure où nous tentons d'en ressusciter l'âme - ne laisse d'ailleurs pas d'être mystérieuse et de diffuser sur nous plus de lumière que nous n'en projetons sur elle. Mais cette structure spécifique de la civilisation nous permet précisément d'en dégager l'axe principal. Si la civilisationn nous détermine plus que nous ne la déterminons, si elle constitue, selon un mot fameux, un état dont nous recevons davantage que nous ne lui donnerions par le travail personnel de toute une existence, c'est parce qu'elle ne dépend que dans une faible mesure de la lucidité humaine et des buts que celle-ci se fixe rationnellement. En fait, l'homme travaille, peine, souffre et parfois meurt pour édifier la civilisation, mais le résultat de son effort est moins l'oeuvre de son esprit et de sa volonté que d'une exigence d'être et de vivre qui l'habite. Projeté dans le monde par sa naissance, c'est le rapport de son être au monde, c'est sa relation constitutive à l'univers qui exige en lui ce mode d'expression que nous appelons civilisation. En ce sens, la civilisation est un phénomène tout aussi naturel que la croissance d'un arbre ou le développement d'un animal. L'action de l'être universel sur son être tend invinciblement, comme toute action, à se traduire et à s'exprimer. On pourrait dire à cet égard que la civilisation est la réceptivité créatrice par excellence; elle capte les messages du monde, non pas à la manière d'un mécanisme monté par l'homme, mais à la façon d'un organisme vivant, et elle leur confère, par le pouvoir créateur de sa vitalité, une signification et un contenu humains : elle charrie vers l'homme l'essence du monde qu'elle distille. Il n'est donc pas étonnant qu'une civilisation naissante soit très proche des aspects du monde les plus immédiats et les plus sensibles: c'est en effet par la sensation que l'homme s'enracine directement dans l'univers et la civilisation où il s'exprime à ce stade a quelque chose de l'épaisseur et de l'obscurité amorphe de cette puissance d'accueil que traversent parfois des éclairs, ainsi que nous le montrent les vestiges de l'art préhistorique.

Or, expression et impression sont corrélatives. La capacité de don est équivalente à la capacité d'ouverture et plus l'homme dilate son âme en présence du monde : son prochain, la nature, la beauté, Dieu, les mille et un secrets que murmure l'être, plus il est apte à les exprimer, d'une manière quelconque, tels qu'ils sont. Celui qui se ferme, au contraire, ne tirera de soi-même qu'une émanation de soi dont l'image se superpose au réel et le masque ou l'étouffe. Le langage vulgaire est ici très significatif. Nous disons d'une parole, d'un tableau, d'un chant, d'un silence ou d'un regard qu'ils sont expressifs, non point en ce qu'ils révèlent simplement un état d'âme, mais en ce qu'ils découvrent une présence réelle et en ce qu'ils communiquent la relation que l'âme a nouée avec elle. Ces modes d'expression « disent quelque chose dans la mesure où ils ont perçu quelque chose », et l'activité qui s'exonère dans l'expression n'est pleinement créatrice que lorsqu'elle est pleine d'une certaine présence effective qu'elle a captée. Ainsi en est-il de l'expression-type que nous appelons civilisation : elle crée parce qu'elle reçoit, elle fleurit et fructifie parce qu'elle plonge dans l'univers des racines qui en ramassent les sucs nourriciers. Ces deux mouvements n'en font qu'un et, loin d'être opposés comme le haut et le bas séparés l'un de l'autre, ils sont complémentaires, et participent à la même verticale.

Dans l'univers dont la civilisation traduit le rapport à l'homme et qu'elle rend humain, se détache l'homme lui-même, uni à son semblable par des relations physiques, par des liens de sang et de parenté qu'il n'a pas créés de toutes pièces et qui s'imposent à lui avec la force irrésistible d'une évidence naturelle. Ce n'est pas l'esprit, la raison ou la volonté délibérée qui, les engendrent, mais la vie et son voeu inné d'expansion. Le rapport de l'homme à l'homme au sein du groupe familial est antérieur au rapport de l'homme au monde et s'éprouve comme la plus immédiate des données. Il est inclus dans la chair de l'être humain et il constitue l'homme tout entier. Il n'est pas un produit de l'art, de la technique ou de l'industrie, mais le jet qui jaillit de la source même de la vie, lance l'homme dans l'existence, corps et âme, avec tous ses caractères concrets, et le place en face de son semblable dans une relation absolument première au delà de laquelle ne se situe aucune autre, sauf celle qui le relie au principe même de l'être. Toutes les civilisations ont leur origine en ce rapport primitif qu'auréole un nimbe religieux. Partout, les civilisations naissantes sont associées au groupement social pris en son sens organique de communauté parentale (famille, clan, tribu, genos, gens, etc...) et au culte de la Divinité. Ce n'est point par hasard que le mot civilisation dérive de civis, citoyen, membre d'une Cité, dont on connaît, depuis les travaux de Fustel de Coulanges, le caractère familial et sacré, et que son ancienne dénomination : policie ou police - aujourd'hui symptomatiquement déchue en surveillance et en coercition -évoque le cadre social et religieux de la Polis grecque. Il en est de même des vocables voisins policé, urbanité, etc..., actuellement disparus du langage courant. Ce phénomène historique et sémantique signifie que la civilisation exprime nativement une relation sur laquelle l'homme n'a aucune prise et qu'il ne domine en aucune manière parce qu'elle le fonde et l'établit dans l'existence. C'est pourquoi tout homme est toujours, qu'il soit Grec ou Barbare, à un degré quelconque, un être civilisé: le sauvage pur, libre de toute relation, dont rêva Rousseau et dont l'image ne cesse de hanter secrètement l'esprit de nos contemporains, est un mythe ou un monstre.

S'il est vrai, comme le dit Hölderlin, que « la naissance décide en majeure partie », l'origine des civilisations constitue un témoignage capital sur leur nature: elle signifie que la civilisation est l'expression de la vie humaine, au sens d'expérience vécue d'un rapport vivant que l'homme est incapable de transcender, sauf par subterfuge, en dénaturant son essence d'être civilisé ou en voie de civilisation. L'homme ne peut dépasser sa propre naissance que d'une façon strictement imaginaire, en se scindant en deux parts dont l'une, volontairement méprisée, dépend de son origine, mais végète, et dont l'autre, volontairement construite par l'esprit, oriente son action vers un monde qui n'est plus que matière à transformer selon son schéma. En d'autres termes, l'homme peut toujours nier sa naissance pour transcender le rapport fondamental qui l'astreint, mais il est alors réduit à se construire une civilisation imaginaire qui n'est plus qu'expression sans contenu et sans vie.
Ce caractère vital de la civilisation qui alimente sans cesse sa croissance aux principes de l'existence est inaccessible à l'esprit : il ne peut être pensé qu'en tant que préalablement vécu.
La relation fondamentale de l'homme au monde précède la connaissance et la volonté humaine dont le rôle se borne à l'affirmer en y participant par la contemplation et l'action, ou à la nier en se créant des images de l'être authentique et en les projetant dans une vie exsangue et diminuée.

Tout le développement ultérieur de la civilisation, en ses formes spirituelles les plus hautes, est basé sur une insertion de plus en plus profonde dans la vie originelle dont elle tente d'exprimer l'inépuisable archétype là où une civilisation grandit; il n'est pas difficile de discerner les énergies sociales et religieuses qui nourrissent son épanouissement et pénètrent ses réalisations les plus nobles. Le passé est suffisamment évocateur à cet égard.

Si obscure et quelque irritante que soit pour l'esprit cette identité entre civilisation et expression de là vie originelle, elle ne laisse d'illuminer le phénomène singulier du polymorphisme, des civilisations que l'humanité a connues. Dans son Outline of History, Arnold Toynbee signale que les temps historiques ont vu naître vingt-trois types distincts de civilisation, dont cinq seulement subsistent encore aujourd'hui, pour la plupart gravement atteints dans leurs oeuvres vives. Pourquoi donc y a-t-il des civilisations, et non pas la Civilisation élaborant un type unique et universel d'hommes ? Pourquoi l'expansion d'une civilisation en hauteur et en étendue est-elle toujours un signe de dégénérescence ? Le témoignage de l'histoire est probant : l'appel à l'universalité est pour une civilisation l'appel de la mort. Ces deux faits connexes n'ont d'autre cause que le contraste, sinon l'antinomie qui ne cesse d'opposer l'une à l'autre, en dépit de leur complémentarité, l'expression de la vie et la vie elle-même. Saisie en sa substance, la vie est incommensurable à l'expression, car elle est débordante, et l'expression exige la forme qui en limite les contours. Par elle-même, la vie aspire incessamment à faire éclater les catégories du temps et de l'espace et, selon l'expression bergsonienne, à culbuter la mort. Mais la vie s'exprime, et la vie humaine en particulier se coule, comme toute vie, dans des modèles et dans des structures qui la façonnent et lui imposent une configuration spatio-temporelle que démontre l'expérience la plus élémentaire aussi bien que la morale du fabuliste. Au delà d'un certain point de croissance et de maturité, toute forme vivante s'altère. Ainsi toutes les formes vivantes sont bornées et par conséquent multiformes, toutes les perfections imparfaites et par suite distinctes. Seul l'Être qui est la Vie s'exprimant par la Vie elle-même et qui est le Verbe de Vie triomphe de l'espace et du temps. La Forme ou l'Expression du rapport fondamental de l'homme au monde en contracte nécessairement l'ampleur, et ses limites mêmes offrent place à d'autres formes et à d'autres expressions. L'action qui traduit ce rapport passe dans le temps et se soumet, comme toute action vivante, au rythme de la naissance et du déclin. Au surplus, la vie foisonne et diversifie et, si la civilisation est bien ce qui permet à l'homme de vivre dans le monde, elle doit être à son tour vivante, bigarrée, multiple. C'est d'ailleurs pourquoi, notons-le en passant, il n'y a pas et il ne peut y avoir de civilisation chrétienne, au sens propre du mot, malgré l'abus qui est fait aujourd'hui, à des fins politiques, de cette expression : le christianisme étant surnaturel par essence et les civilisations étant naturelles, il ne peut exister qu'une diversité de civilisations chrétiennes. La Foi chrétienne est indépendante de la structure des civilisations qu'elle surexhausse. La preuve en est livrée par l'histoire et par la géographie : le christianisme n'a pas sauvé la civilisation romaine décadente et s'est adapté à la nouvelle civilisation barbare qui allait donner le Moyen Age; s'il réalisait son voeu oecuménique, ni l'Inde ni la Chine n'auraient la même civilisation que l'Europe. Mais nous avons une propension invincible à mêler la civilisation actuelle, née en Europe, et le christianisme, non seulement en raison d'un vague souvenir du Moyen Age où le ferment de foi a pénétré la respublica christiana occidentale, mais surtout parce que la civilisation moderne défaillante, où nous sommes englobés, parasite confusément la religion chrétienne dont elle espère le salut, sans adopter ses exigences, et parce que le christianisme à son tour craint l'écroulement de ses états traditionnels vermoulus.


Civilisation et vie.

Puisque la civilisation est la forme de la vie pour l'homme, elle a, comme la vie, ses vicissitudes, son rythme, « ses hauts et ses bas », son cours irrégulier et ses méandres. Il serait vain de vouloir découvrir dans une civilisation vivante quelconque un élément de régularité, une série linéaire, ou mieux encore ce que l'esprit moderne appelle « un progrès indéfini ». Une civilisation ne se développe pas selon un enchaînement rigoureux de théorèmes ni d'après une dialectique de concepts. La vertu essentielle de la vie est son imprévisible faculté de rebondissement, sa capacité d'invention, sa soudaine générosité. Or cette vertu se disperse si la forme ne la saisit pas. De ce point de vue, la dualité entre l'expression du rapport vital et le rapport lui-même qui fait en un sens la faiblesse de toute civilisation, en fait également la force. La forme ou l'expression constituent en effet de puissants accumulateurs de vie latente : en elles se déposent et s'amassent des énergies qui semblent sommeiller, mais dont le niveau montant les porte peu à peu à la perfection. Contemplée dans son ensemble, une civilisation apparaît comme une tradition qui, à un certain moment, atteint le sommet d'une courbe où la relation de l'homme au monde s'exprime d'une manière éminente et parfois souveraine. Sans cette longue permanence antérieure de la forme, sans tradition, jamais la civilisation ne parviendrait à exprimer humainement le monde. Une civilisation qui méprise la tradition perd les réserves de vie qui lui permettent ses reprises, ses réfections et, dans la suite onduleuse que constitue vue de près sa courbe ascendante, son pouvoir de mûrissement. L'unité de la forme vivante fait du reste l'union des générations successives, favorise la pénétration intuitive de l'univers par des hommes qui savent se comprendre à travers l'espace et la durée, affermit la relation vitale et lui ouvre la voie vers une expression majeure. Tout dépend ici du niveau de la vitalité humaine et de l'aptitude de l'homme à s'insérer dans le monde qui en détermine la vigueur par sa présence effective. Pourquoi en est-il ainsi ? Il n'est point de réponse à pareille question, il faut bien l'avouer : c'est le mystère de la civilisation comme de l'individu. De même qu'il existe des individus dont la vitalité puissante, le feu, le coloris, la lumière sont en harmonie avec la vie universelle, et des individus moralement chétifs, malingres, sans rayonnement, il existe des civilisations gonflées de sève et des civilisations stagnantes. La loi de la vie et de l'être est l'inégalité concrète : tel arbre de la forêt dépasse son voisin qui puise dans la même terre, telle civilisation s'élève au-dessus des autres dans la mesure où les racines de l'homme qui la crée sont plus profondément et plus vitalement enfouies dans l'expérience du réel. La vie ne dispense pas ses richesses selon un plan uniforme. Dans un cas, la tradition de la forme et la continuité de l'expression seront semblables à la persistance organique d'une santé sans défaut, qui dure en s'ignorant elle-même, avec des alternances rythmées d'activité et de repos, des facilités dans l'effort, des moments d'allégresse créatrice dans un autre, elles ne seront que routine, répétition mécanique, régime immuable, qui maintient dans une existence précaire une vitalité croulante. Ici régnera une stérilité chronique, là une féconde disponibilité. Il convient, donc de distinguer nettement - car nos yeux myopes ne l'aperçoivent plus - entre la réitération monotone qui est un indice d'épuisement (le bois mort se répète, disait Péguy) et le style traditionnel qui est l'ensemencement, renouvelé à chaque saison, d'une puissance germinative continue. La même unité vivante de l'expression qui s'observe dans les civilisations authentiques diversifie également les individus qui la partagent. Ici encore les analogies avec la vie sont frappantes. Les feuilles d'un même arbre ne sont point identiques elles sont seulement semblables. Aucune d'entre elles ne recouvre adéquatement une autre à la manière de deux mêmes figures géométriques ou de deux objets façonnés dans le moule d'une machine. La différence entre les feuilles, les fleurs, les fruits, les branches, le tronc, les racines est encore plus sensible. Tous les éléments de l'arbre participent cependant à l'unité organique de l'ensemble. Tous sont solidaires et agissent synergiquement à travers la même expression de la vie végétale. Le propre d'une civilisation véritable est de rassembler organiquement, dans une unité différenciée, des individus qui, sans sa présence; seraient voués à l'identité dans la séparation. Plus le niveau d'une civilisation s'élève, plus nous voyons ses fonctions sociales, politiques, religieuses, intellectuelles, esthétiques et morales se diversifier en augmentant les relations qui les unissent, plus nous constatons que les individus qui les exercent sont inégaux et associés à une même tâche. Encore une fois, le rapport vécu et exprimé de l'homme au monde n'est pas uniforme, mais symphonique, car la vie et son expression engendrent partout la différenciation : la relation fondamentale, pleinement assumée, se multiplie avec une sorte de prodigalité foncière en d'autres relations dont les termes sont distincts et unis, exactement comme la semence de l'arbre ou l'embryon d'un organisme supérieur.

De quelque côté que nous nous tournions, la civilisation apparaît comme un foisonnement de rapports qui surgissent eux-mêmes d'un rapport antérieur, extraordinairement mystérieux, qui est ressenti d'une manière inconsciente et qui ressortit à la sphère de l'expérience vécue. L'être civilisé se meut à l'aise dans le monde qu'exprime son type de civilisation et, s'il est brusquement transplanté dans un autre domaine, il éprouve le sentiment aigu d'un manque de correspondance : une certaine harmonie primitivement imperceptible est désormais rompue. Il est dorénavant seul, étranger. C'est avec une intuition remarquable de cette situation que les Grecs appelèrent barbaroi, étrangers, tous ceux qui ne participaient pas à leur mode de vie et à leur expression de l'expérience vécue du monde.

Le cycle de la civilisation.

L'aisance, la facilité, l'absence d'effort - qui n'excluent point le labeur inhérent à tout travail d'expression - voilà qui caractérise l'attitude de l'homme dans son aire de civilisation : l'être humain se trouve au niveau du monde qui correspond à sa vitalité, il est avec un univers qu'il reconnaît dans les formes construites par son type de vie ; il coexiste à l'être vers lequel se porte sa relation congénitale et qui s'exprime directement à lui ; tout revêt pour lui un caractère familier, amical, prochain ; l'angoisse d'être seul lui est inconnue ; à travers tous les remous de la vie individuelle ou collective qui sont le lot de l'humanité, il a toujours « quelque chose » à quoi « s'accrocher » ; si dure, si démunie qu'elle soit, son existence a un sens. Lequel ? La plupart du temps, il n'en sait rien ou peu. Mais il sent, il éprouve, il vit cette signification : elle lui apparaît consacrée, dédiée à une réalité qui le dépasse et le constitue, qu'il tente de définir et d'exprimer parce que toute vie se meut, agit, prend forme, et qu'en fin de compte il traduit dans la polyvalence plus ou moins étendue de sa civilisation. Celle-ci à son tour oriente son action vers le terme qu'il pressent, et ainsi de suite dans un cycle sans fin : toutes ses manières d'être et d'agir, depuis la plus humble technique jusqu'aux rites des multiples religions naturelles, en passant par l'art, la morale, la science, la sagesse de vie, la philosophie, etc... subissent cette double aimantation. Les manifestations de son être émanent de son expérience vécue et lui font retour dans un circuit vital qui amplifie l'emprise du monde sur son existence. et son voeu réciproque de la déceler. La civilisation l'englobe comme une âme dans son rythme.

Tel est le moment lumineux d'une civilisation. Mais toute vie est promue à la mort : « Nous autres, civilisations, nous savons que nous sommes mortelles... » Bien avant Paul Valéry, témoin désabusé, l'homme le devine confusément. C'est pourquoi les civilisations à niveau vital supérieur jettent leurs derniers feux, les plus brillants de tons, avant d'entrer dans la longue période de déclin qui annonce leur chute définitive. Ainsi font toutes les formes de la vie : l'instant de la maturité, le plus bref de ceux qui composent l'existence, rassemble les énergies dans une ultime floraison. Ce qu'on a nommé le siècle de Périclès, ou celui d'Auguste, ou celui de Louis XIV - tant les noms semblent éternels -, est en fait un laps de quelques années : dernier moment d'une résistance à la mort où la vie triomphe dans une sorte d'élan que rien ne fait prévoir et qui est aussitôt suivi des premiers signes manifestes d'épuisement.

Ce phénomène capital du déclin des civilisations éclaire remarquablement leur nature, à la manière de la maladie qui dégage par contraste l'essence concrète de la santé. Aussi longtemps que l'expérience vécue du rapport de l'homme à l'univers déborde, pénètre et enveloppe ses divers modes d'expression, une civilisation se maintient et prospère: la vie l'alimente sans l'épuiser. Sa forme enserre toujours du réel parce que le réel ne cesse de dépasser les limites. Une continuité sans fissure s'établit entre les différents aspects du style de l'existence humaine et la relation fondamentale. Des échanges se nouent qui les fortifient mutuellement : ainsi l'art, la philosophie, la religion, traduisent la situation de l'homme dans le monde et cette situation à son tour confère aux formes exprimées toute leur densité. Rien en elles ne sonne creux tant que cette liaison persiste.

Comment la fêlure se produit-elle ? Comment la forme se déleste-elle de la relation, se vide de sa substance et se transforme en un moule qui s'imprime dans une réalité appauvrie avec une sorte d'automatisme ? Cette dégradation du vital en mécanique que le génie du paysan Péguy et celui de l'intellectuel Bergson ont parallèlement mise au jour est un processus très simple que révèle l'expérience immédiate. On s'étonne un peu qu'elle n'ait pas été plus souvent décrite tant elle est manifeste. Peut-être faut-il voir là le tenace empire de cette illusion qui nous masque la présence de la mort et qui caractérise toujours les ultimes moments d'une civilisation.

L'expérience vécue de la relation fondamentale, avons-nous dit, s'exprime : et c'est, avec le niveau de la vitalité, toute la civilisation. Or, précisément parce que l'expérience du rapport de l'homme au monde est vécue, elle envahit du dedans au dehors l'être humain tout entier : l'homme vit et exprime d'une manière compacte sa relation à ce qui le touche intimement, ses proches, la terre, la présence obscure du divin épars dans la nature. Les premières civilisations sont à cet égard patriarcales, agricoles, religieuses. C'est à ce fond où se recueillent les puissances telluriques, que les civilisations nouvelles viennent puiser lorsque disparaissent celles qui les ont précédées, comme s'appuient sur lui les civilisations branlantes en période de crise. Les formes les plus hautes de la civilisation sont encore immergées ici, parfois même engluées, dans une expérience de l'être qui laisse en dehors d'elles un surplus permanent dont l'ubiquité transcende l'homme et lui communique l'impression constante de son appartenance organique au réel. L'esprit, l'intelligence, le vouloir, l'imagination, dont l'activité fabrique sans trêve des expressions de l'être, sont solidaires de la vie qui leur apporte son indéfinissable et concrète participation à l'existence. Ils dépendent étroitement de cette chaleur intérieure et rayonnante qui est la marque même de toute expérience vécue, stimule leur développement et les rend authentiques. Plus ils s'ouvrent à la vie et à l'être, plus ils s'incarnent en eux pour recevoir leurs influx et leur conférer une forme. Une civilisation croissante s'épanouit ainsi du dedans au dehors, sans solution de continuité entre le réel, l'homme et l'expression de leur rapport, comme le fait toute espèce de vie. Elle se soumet au rythme essentiel de toute existence, qui est la participation à l'être et la subordination à sa loi de l'échange organique.

Or voici où s'insinue la faille: toutes les expressions du rapport fondamental, quelles qu'elles soient, peuvent, en tant même qu'elles sont expressions, se détacher de l'homme, comme la feuille morte de l'arbre. Elles se réalisent en effet dans d'innombrables formes matérielles langage, couleurs, figures, nombre, droit, code, législation, rites, conventions, etc... qui constituent les intermédiaires entre l'homme et le monde, et par où passe, tel un courant de vie, la relation rendue désormais visible et palpable. Ainsi les mots que nous employons dans les rapports sociaux ou dans le poème. Sur tous ces moyens pèse la menace de la mécanisation qui les rend étanches et interrompt le flux vital, pour autant que l'esprit qui le crée et les agence refuse de s'incliner devant le primat de la relation qu'il n'a ni créée ni agencée, et qui s'impose à lui. En d'autres termes, la négation du geste religieux dans tous les domaines déclenche l'automatisme. L'esprit se retire, lui et ses productions, hors du champ relationnel où gravite l'être humain. La conséquence s'ensuit, inéluctable : les formes de là civilisation ne participent plus à l'être, et l'être lui-même, au lieu de se définir comme un centre de communion et comme un noeud d'échanges, se transforme en une « matière » plastique, prête à subir une empreinte qu'aucune vie n'anime plus. La civilisation est alors remplacée par une technique de domination du monde où l'homme, identifié à l'esprit coupé de toutes ses attaches, se pose comme transcendant à l'univers. Elle ne tarde pas à dégénérer dans la mesure où la vitalité humaine, se heurtant à des formes artificielles qui la stérilisent, trouve de moins en moins d'ouverture où s'exprimer. L'homme, armé de ses expressions dévitalisées, pétrit, broie, malaxe et machinise désespérément toute existence et la sienne, afin de subsister...

Nous connaissons d'ailleurs des périodes de l'histoire où la civilisation enveloppait l'homme jusqu'en sa racine comme une âme, et d'autres où elle pesait sur lui comme une chape de plomb. Tantôt, elle s'intégre à la substance concrète de l'homme, émerge et fleurit de son être, sinue en lui comme une sève montante faillie de sa force ; tantôt, elle n'est plus qu'un'ordre extérieur à l'homme, plaqué sur sa vie esseulée, sorte d'entité hypostasiée qui empoigne son être et l'absorbe en sa forme propre. Là, elle est immanente à l'homme concret et constitue la trame de son existence ; ici, elle se détache des êtres humains, plane au-dessus d'eux et le dirige, semblable à une maléfique Idée platonicienne. Songeons un instant à l'attitude du Grec au temps de Périclès et à l'époque alexandrine, ou à celle du Romain pendant la prospérité de la République ou aux derniers siècles de l'Empire. Dans le premier cas, l'homme s'insère dans le monde par la civilisation, dans le second, il tend sans cesse à s'évader hors du réel et à se diluer dans le mécanisme de la civilisation qu'il a monté. Tout se passe comme si l'homme, à certains moments de son histoire, avait assez d'énergie pour produire une civilisation qui ne fasse qu'un avec lui et le mette en relation visible avec le monde, tandis qu'à d'autres, épuisé, anémié, sans vitalité et sans force, il s'abandonne au courant d'une civilisation qui n'est plus elle-même irriguée de l'intérieur par la présence active d'une source humaine et l'arrache du monde. L'analyse philosophique confirme cette observation.


Conscience et universalité

C'est précisément ce phénomène de l'absence du monde qui produit la conscience de la crise que traverse la civilisation. Celle-ci est un processus absolument naturel, avons-nous dit. Or toute activité normale qui s'interrompt ou menace de disparaître engendre immédiatement l'intuition aiguë et lucide de sa nécessité. Ainsi en est-il de nos fonctions physiologiques élémentaires: nous ne prenons conscience de notre estomac qu'au moment où son rythme s'alourdit. Il en est de même de l'insertion organique de l'homme dans le monde qui fait la civilisation. La conscience du drame qui l'embrase nous saisit dans la mesure où la civilisation sort hors de ses gonds, où l'homme qui en bénéficie se déracine. Les éléments mystérieux grâce auxquels l'homme adhérait religieusement au monde pour en exprimer le caractère humain, se dissolvent au bénéfice de la « prise de conscience ». Leur fonctionnement se transpose du plan de la vie au plan de l'esprit, du vécu au pensé, du vital au conceptuel. Dans un dernier sursaut, la conscience essaie de combler les brèches dont elle est issue, en fabriquant en toute hâte des produits de remplacement. Nous en sommes aujourd'hui tellement saturés que seul le nouvel ersatz nous paraît original ; nous sommes devenus insensibles à cette atmosphère factice où nous faisons semblant de vivre...

Le premier signe visible, mais aussi le plus inaperçu, du déclin de la civilisation est la conscience que nous en avons. Avec la lucidité parfaite du malade qui connaît son mal, nous en suivons le cheminement. Nous voyons l'une après l'autre les fonctions de la vie civilisée : les moeurs, l'art, la science, la philosophie, la politique, la société, la religion, atteintes par un implacable processus de décadence. Notre conscience s'élargit à la mesure du mouvement qui les décompose et qui la libère. Notre esprit se dilate en proportion du néant qui nous envahit, qu'il domine et qu'il peuple désormais de ses créations autonomes, sans être asservi par rien. Nous en éprouvons une jouissance secrète : nous savons que le mal est là, présent, méthodique, dédoublant en quelque sorte notre être en deux parties, dont l'une se dissout et dont l'autre, projetant sa conscience jusqu'aux plus subtils méandres du désordre, les canalise par ses artifices. Nous sommes capables aujourd'hui d'organiser la désorganisation dans une vue d'ensemble, analogue au plan de l'architecte, qui en recompose les éléments épars. Mais nous ne sommes capables que de cela. La conscience de l'unité de la civilisation croît avec son effritement, et l'action qui la ressemble ne s'opère qu'au niveau de ce que nous appelons, dans notre fatuité, « l'esprit », lui-même aidé par ce qui lui est proche : le langage abondant et stérile, la ruse insidieuse, la force qui violente. Car la vie est silencieuse; franche et désarmée.

S'il est vrai qu'un organisme meurt lorsque sa cohérence interne disparaît, la civilisation moderne en est arrivée à ce stade. Mais Nietzsche n'écrirait sans doute plus aujourd'hui : "je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation... Et que m'est-il arrivé ? Malgré la peur que j'ai eue, j'ai dû me mettre à rire. Mon oeil n'a jamais rien vu d'aussi bariolé !... Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c'est ainsi qu'à mon grand étonnement je vous voyais assis, les hommes actuels. Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !... Et si l'on savait scruter les entrailles, à qui feriez-vous croire que vous avez des entrailles ? ....d'une multiplicité sans cohésion d'êtres identiques, se contemplant dans le seul miroir de « la conscience humaine tenue pour la plus haute divinité ». Nous baignons dans un continu spatio-temporel de pensées qui se réduisent de plus en plus à un seuls, et même commun dénominateur « spirituel » et nous vivons dans une discontinuité morbide. Si nous prenons un à un les grands courants «doctrinaux » qui interfèrent dans la civilisation actuelle et si nous les considérons moins dans leurs différentes sources que dans l'espèce de delta marécageux où ils aboutissent, nous éprouvons l'impression navrante de la similitude dans la pauvreté. Marxisme, capitalisme et un certain christianisme convergent à l'envi vers la domination du monde par « l'esprit » humain. Mais ce monde n'est plus qu'une terre abstraite, grise, uniforme : on y cherche en vain la terre des hommes en chair et en os. C'est une expression algébrique où nous ne rencontrons personne, où le prochain sensible et concret est disparu, dilué dans la conscience de l'humanité. Pour ces systèmes, les hommes ne sont plus organiquement reliés entre eux par un je ne sais quoi, impossible à décrire, qui les contraint, à travers bien des heurts et des vicissitudes, à s'articuler dans la chaude présence de petites communautés où chacun rencontre et comprend chacun sans effort. Tout se passe comme si dans les divers organes de ce vaste corps qu'est l'humanité, le cerveau., les reins, le coeur, les entrailles - mais à qui feriez vous croire que vous avez des entrailles? -, les diverses espèces de cellules avaient perdu leurs parois protectrices et s'étaient transformées en atomes similaires, sans liens, juxtaposés par la froide présence - entrecoupée de quelques sursauts « .mystiques » - de « l'esprit» qui les surplombe. La civilisation n'a plus devant elle que des atomes humains qu'elle désintègre et dont elle espère tirer des énergies psychiques inconnues qui renouvelleront la face de la terre sous la direction de « l'esprit » que celui-ci soit spirituel ou matériel, politique ou économique, gnostique ou scientifique, peu importe, il est là, dirigeant la pauvre humanité saignante vers son « bien ». Après chaque désastre, après chaque descente d'un degré des valeurs humaines concrètes, cette civilisation proclame par la bouche de ses interprètes les plus qualifiés, qu'un « esprit » de justice, de charité, d'accession de tous aux biens terrestres diffusés par une technique grandiose, superorganisant la matière, travaille invinciblement le monde pulvérisé. Plus la vie authentique s'écoule, plus la conscience imagine une vie nouvelle dans un monde nouveau synchronisé à sa dévitalisation.

Voici donc le drame de la conscience ou de l'esprit dans les moments de crise profonde de la civilisation ; le rapport fondamental de l'homme au monde n'a plus d'autre existence que pensée, en fait imaginée, étant donné la rareté effective de la pensée proprement dite dans l'espèce humaine. La compénétration et la sympathie réciproques de l'homme et du monde abolies, le monde ne parle plus silencieusement à l'homme par mille voix qui se glissent dans son inconscient et l'informent de ses secrets ; l'homme ne lui répond plus par la même affection silencieuse. Leur dialogue amical est interrompu qui imprégnait telle ou telle aire géographique civilisée d'un caractère familier. Une distance s'insinue entre la conscience humaine et sa situation dans l'univers, qui les rend incommunicables l'un à l'autre sur un plan fraternel. Par la prise de conscience qui colore d'une manière plus ou moins nette les fins de civilisation, l'homme s'avoue incapable de Participer au réel et à inscrire son action dans un ensemble organique limité: il fuit tout ce qui est, il fuit son être et il fuit l'être pour se concentrer dans l'idée ou dans l'image qu'il se fait de soi-même et de la réalité. Au lieu de vivre la relation, l'homme la rêve... Le religieux dans sa cellule qui disserte du mariage, des rapports conjugaux, des réformes de structure, etc... sans en avoir la moindre expérience concrète, le politicien qui reconstruit la société, le savant de laboratoire qui trace les plans de la cité future, l'ingénieur qui traite l'homme comme il fait de la machine, l'artiste qui oeuvre selon une théorie de l'art, chacun de nous qui portons en tête une idée préconçue de tel ou tel aspect de la vie, nous sommes emportés par ce courant qui nous sépare de l'être, d'une manière insidieuse ou brutale. La plupart des hommes d'aujourd'hui s'avèrent incapables de vivre leur vie : la civilisation moribonde leur trace sans se lasser d'innombrables itinéraires de fuite. L'homme actuel se réfugie dans l'abstraction qui siège dans l'esprit parce qu'il a brisé le pacte nuptial que la civilisation avait conclu avec la nature et qui l'insérait dans la présence concrète d'un monde adapté à sa taille et à sa puissance d'incarnation.

Le second signe qui marque toute fin de civilisation en dérive : la tendance à s'universaliser. Toute abstraction est en effet universelle : transcendant l'espace et le temps, elle est toujours et partout semblable à elle-même. Déjà le marxisme, le capitalisme et le christianisme qui se partagent l'orbis terrarum, atténuent sur bien des points leurs oppositions factices, sympathisent obscurément et se préparent à une sorte de fusion cosmique sous l'effet d'un courant unique, à haute tension, de « spiritualité collective ». Sans doute les systèmes et les dogmes se heurtent-ils encore avec violence, sans doute aussi le christianisme se défend-il, par la voix des garants de l'orthodoxie, de pactiser avec les idées que condamne la foi, mais le moraliste qui se penche sur les moeurs et la mentalité des hommes d'aujourd'hui ne peut pas ne pas remarquer, dans les « élites» comme dans la masse, une orientation marquée vers le syncrétisme : pour autant d'ailleurs que le christianisme se désincarne et qu'il n'est plus qu'une transe religieuse analogue à celle que procurent les théosophies, ou un code superficiel dont l'influence ne descend pas plus bas que le cerveau, il n'échappe pas à l'irrésistible fascination qu'exercent sur lui les formes désincarnées de la conscience contemporaine. Bref, l'humanité expérimente son affinité planétaire et change de dimension, par une prise de conscience plus intense de sa promotion à l'universel : un brassage gigantesque est en train d'effacer toute différence entre les hommes.

Ces deux indices se retrouvent inconstestablement dans la civilisation antique agonisante. Toute civilisation qui déserte le rapport fondamental, toujours concret, de l'homme au monde, pour se complaire dans les prestiges et dans les paradis artificiels de l'abstraction, est marquée du sceau de la mort. Toute civilisation qui s'universalise et franchit les limites que lui impose l'expression, toujours définie et circonscrite, de la vie et des échanges organiques abandonne ses racines et sa profondeur.

Mais ce qui différencie la conscience et l'universalité modernes des notes antiques parallèles, c'est leur pesanteur et, si l'on osait dire, leur puissance inédite d'emboutissement d'un type humain uniforme. L'image spectaculaire que l'homme contemporain s'est forgée de lui-même se transforme en réalité, constituant un cyle qui part de l'homme pour faire retour à l'homme sans passer par les exigences qui le font participer à l'être. L'homme devient sa propre transcendance, en payant le prix de sa tentative : la suppression de la diversité organique, la déification du « gros animal » platonicien, le nivellement de toute personnalité dans une « conscience collective » planétaire, privée de vie et de pensée véritables. Car la relation de l'homme au monde ne peut être vécue et pensée par une collectivité elle est l'apanage de la personne. Mon rapport organique à ma famille, à mon groupe social, à toutes les formes de la civilisation qui l'expriment; est irréductiblement personnel : un autre est incapable de le saisir, de l'éprouver, de le comprendre, sauf de l'extérieur et d'une manière purement abstraite. Nul ne peut prendre ma place dans l'univers. Nul n'est interchangeable, à moins que tous ne soient réduits à, l'état de robots. Que l'on appelle maintenant cette situation "fin de querelle entre l'homme et la nature" avec Marx, domination de la terre par la technique et l'industrialisation avec le capitalisme privé ou avec le capitalisme d'État, primauté de l'esprit sur la matière selon la formule ambiguë d'un christianisme dévirilisé que fascine le mythe d'un nouveau Paradis terrestre, ces distinctions n'ont de sens que verbal. Elles se recoupent et s'identifient en un même point effectif : l'homme est la mesure du « monde » qu'il crée ; l'homme édifie une civilisation qui ne lui sert plus à s'incarner dans le réel en participant à ses lois ; semblable au démiurge, il malaxe la pâte fluide et inconsistante que constitue désormais pour lui l'être, il y imprime sa propre image, terne et divinisée. Nos contemporains sont en proie à la plus étrange des idolâtries: celle de la civilisation. Alors qu'elle se meurt de consomption interne, les adversaires qui se combattent en surface, se réconcilient spontanément à l'entour de l'effigie de leur être qu'elle leur présente à l'échelle mondiale, pour la « défendre », la « sauver », la « promouvoir », la « répandre », la « purifier », etc... Comme les médecins de Molière, ils sont en désaccord sur les moyens, les remèdes et les purges nécessaires; mais tous aspirent unanimement à son renouveau. C'est la tragi-comédie d'aujourd'hui.

Abstraite et universelle, la civilisation moderne offre un dernier caractère : elle n'est plus l'expression du rapport de participation de l'homme au monde, elle n'est plus qu'expression séparée, se développant selon ses propres règles, en dehors des hommes concrets, contre les vestiges d'organicité qu'elle rencontre, au-dessus de l'espace et du temps vécus.
D'où ses deux notes subsidiaires, souvent aperçues, mais rarement rattachées à leur principe générateur.

Tout d'abord, la « civilisation » doit, pour parvenir à ses buts, réduire en poussière le vieux monde, bâillonner les voix impuissantes qui montent encore du coeur de tant d'êtres vivants, opérer une radicale transmutation des valeurs. Elle dessèche et brise les cadres traditionnels que l'homme avait patiemment sécrétés de sa propre substance au cours des millénaires, afin de rassembler le monde à l'entour de soi et de le rendre davantage présent à son être dans la proximité vivante de ses composants. Elle ne reconnaît plus les hommes, les choses, les paysages, qui l'enveloppaient de leur mystérieuse transparence et qu'elle atteignait, naguère encore, jusqu'au coeur même de leur coexistence réciproque. Partout, « la civilisation » de l'homme déraciné procède par effraction pour dissocier le monde. Ce n'est point par hasard que des facteurs apparemment disparates se rencontrent aujourd'hui dans une commune obstination à disjoindre, les éléments du monde et de l'homme afin de les rassembler dans une proximité morte et mécanisée. Citons en vrac : la psychoanalyse, le divorce, le «collage », un art vulgaire ou raffiné, spécialisé dans le déclenchement du choc nerveux ou de l'onde cinesthésique, l'intrusion de la politique dans tous les recoins de la vie et particulièrement du métier, le viol des foules par la propagande, les grandes cités tentaculaires dont chaque habitant est une cellule étanche, les destins hors série des agitateurs, les psychoses agressives des journaux et des illustrés, le décloisonnement opéré dans la vie commune par les meetings, les démonstrations spectaculaires, les réunions épisodiques en des lieux de rencontres aussitôt défaites et refaites, l'action du cinéma, des affiches, des réclames, des étalages, des lumières violentes, du bruit, l'extrême facilité des moyens de locomotion qui détourne l'attention de la présence des hommes et des choses, le chaos discontinu du monde de la radio, la dilacération et le brassage des guerres, l'euphémisme affreux des displaced persons; le gangstérisme individuel et collectif, les essais de thérapeutique sociale opérés sur l'homme in vivo, le culte généralisé de la haine et, pour clore provisoirement la série, la fission atomique et ses succédanés. Dans une telle perspective qui se vulgarise de plus en plus et qui se prolonge jusque dans les champs, les montagnes, la forêt et la mer, où la reprise du contact entre l'homme et la nature devient une prostitution de l'une et de l'autre, n'importe quoi équivaut à n'importe quoi, les êtres et les choses sans relation durable, juxtaposés, sans coexistence dans la durée ou dans l'espace, ébranlés jusqu'en leurs fondements, se diluent peu à peu dans une vaste coulée inorganique, terriblement morne et composée de purs instants successifs.

D'autre part, il faut voir dans la conquête de tout espace disponible effectuée par la civilisation moderne le résultat du désir qui la travaille et la pousse à s'affranchir des conditions imposées par la qualité des lieux, des atmosphères, de climats, et par la présence des autres civilisations éparses sur la planète. Ainsi que le montre trop bien la colonisation actuelle, la civilisation moderne ne s'adapte pas aux autres formes qu'elle rencontre, elle n'établit avec elles aucun échange vivant, aucune symbiose, de manière à constituer un type hybride, tel que le tenta jadis l'Espagne dans son empire d'outre-mer. La civilisation moderne s'impose du dehors à tous les milieux où elle s'incruste, comme si elle méprisait les modalités de l'existence terrestre à la façon de l'esprit pur. Nul obstacle spatial ne l'arrête. Elle se répand et elle enveloppe, mais elle ne prend pas racine parce qu'elle en est incapable. Elle forme une croûte qui entoure les latitudes et les longitudes, et qui vampirise les réserves organiques çà et là encore subsistantes. Elle transcende l'espace pour n'être qu'elle-même et pour absorber les pays, les races et les âmes dans une sorte d'âme mécanique du monde. Pareillement, elle nie le temps. Il est inutile d'insister sur son mépris du facteur essentiel de toute civilisation vivante : la tradition. Elle n'a aucun souvenir de l'expérience des siècles et celle même du passé immédiat est refoulée dans l'oubli quotidien qui est sa mesure. Elle vit dans l'instant présent en dilapidant l'avenir. La civilisation moderne étend ainsi son ordre nouveau - aux essais eux-mêmes renouvelés dans une ligne invariable et repris à pied d'oeuvre après échec -hors du temps concret qui rythme les battements du coeur de l'homme. Placée en face d'un monde et d'une humanité dont les affinités réciproques sont actuellement épuisées - elles se refont invariablement dans le secret de l'histoire pour organiser une autre civilisation - elle tente néanmoins une entreprise, qui n'a jamais eu d'exemple : rapprocher le monde et les hommes dispersés, en fonction de leur dispersion même, sans se soucier de rénouer sur des espaces restreints les liens concrets et affectifs qui les assemblaient naguère encore. Il s'agit pour elle de trouver un commun dénominateur aussi vague et aussi vide que possible, capable de rassembler cette multiplicité chaotique et de construire, degré par degré, de haut en bas, les moules échelonnés qui lui conféreront une cohésion. Oeuvre d'un «esprit.» projetant ses schèmes dans un monde et dans une humanité sans substance, elle diffuse partout l'artifice. Ce n'est plus l'homme et le monde qui s'organisent dans une interaction mutuelle et qui produisent au cours de l'histoire les cadres sociaux, économiques, politiques, esthétiques et religieux, correspondant à leur croissance et à leur amicale compénétration. L'homme qui a laissé pourrir ses racines et sa faculté de pénétration concrète dans le monde, est désormais voué à « organiser » l'univers dans l'intemporel, à partir de théories et de plans abstraits, situés eux-mêmes hors du temps. Il est mis en face d'une monde qui a perdu son visage humain.

Or c'est là que la civilisation moderne trouve son commun dénominateur : dans un monde qui n'est plus que matière et dont tous les éléments concrets : la beauté, la grandeur, la noblesse, la profondeur ontologique, le mystère, le reflet de Dieu ont été effacés. Car la matière, comme le montrent les plus hautes philosophies, est par essence indétermination, vacuité, potentialité indéfinie, aptitude à prendre toutes les figures : la forme séparée qu'est la civilisation moderne ne pouvait pas ne bas être attirée par la matière, son «esprit » devait être matérialiste, dès qu'elle voulait surseoir à son inévitable expulsion hors de la scène du monde, et proposer à tous les hommes un terme de même nature que son universalité abstraite, anonyme, inorganique. La matière qui attire toutes les convoitises et pourvue d'une infinie divisibilité répond à son voeu inné de dissolution.

Nous assistons ainsi au paradoxe le plus déconcertant de la situation actuelle : le rapport de l'homme au monde n'est plus guère que matériel, tandis que l'esprit humain, de plus en plus artificiel, exigeant de lui-même un nombre croissant de subterfuges, progressivement glorieux de la science et de la technique qui lu, permettent de dominer et « d'organiser » le chaos, élabore sans trêve les cadres nouveaux, aujourd'hui à l'échelle mondiale, qu'il lance en cette poussière volcanique afin de l'amalgamer. Toujours en éveil, « l'esprit » de la civilisation actuelle est acculé à une prise de conscience redoublée. A la moindre défaillance, c'est l'écroulement dont tant de guerres et de révolutions nous ont donné le sinistre présage. Sans cette prise de conscience, accessible à quelques initiés qui règnent sur « le gros animal » privés de vie et de pensées authentiques et qui réalisent le vieux rêve méphistophélique : Un seul cerveau suffit pour mille bras, sans les princes de ce monde qui établissent malgré eux, poussés par la nature des événements, leur domination sur l'univers: princes de la finance, princes de la politique, auprès desquels les princes de l'art et de la science ne sont que des subalternes, la civilisation moderne se serait déjà écroulée. Leur prise de conscience n'est que son ultime raidissement. Tout recommencera par quelques petits groupes d'hommes qui s'aimeront et qui referont une civilisation terrestre sous le regard de Dieu.


Tout ce qui est humain est cyclique

Car la faillite d'une civilisation, si longue et si pénible qu'elle soit, ne contraint que les âmes veules et faibles au désespoir et à la violence. Les civilisations sont pareilles à des générations multiséculaires et, semblables à celles-ci encore, elles se succèdent, selon le mot du poète, comme les feuilles des arbres. Tout ce qui est humain est régi, en tant qu'humain, par le principe corruptio unies generatio alterius, dont l'antique sagesse grecque et orientale a eu l'intuition profonde. Tout ce qui est naturel est soumis, en tant que naturel, au rythme de la vie et de la mort dont l'alternance est l'imitation de l'éternité. Or les civilisations sont des phénomènes naturels.

Cette notion ésotérique du cercle, que l'Occident a , malheureusement perdue, est d'une importance capitale pour comprendre le destin des civilisations. Nous sommes tellement envoûtés par la conviction inconsciente que notre civilisation moderne échappe à cette loi, parce qu'elle est l'oeuvre intemporelle d'une raison divinisée, que nous ne voyons même plus que le mouvement de la nature est partout circulaire : sans parler ici de l'univers astronomique, il suffit de se rappeler les cycles du jour et de la nuit, de l'été et de l'hiver, du flux et du reflux marins, du sommeil et de la veille, de l'inspiration et de l'expiration, de la croissance et du déclin, de la naissance et de la mort, et leur succession indéfinie. Ajoutons-y l'hérédité, les circuits sanguin et nerveux, les arcs réflexes, le battement de la marche, du vol, de la nage, de la danse, la période musicale, la cadence poétique, la rime, le refrain, le rythme qui apparaît dans tous les arts et jusque dans ceux qui paraissent les plus statiques, le continuel retour aux principes sur lequel se base toute connaissance vivante, l'incessante alternance de l'unité et de la dualité qui scande les élans affectifs, l'universelle croyance à l'existence d'un monde sorti de Dieu et revenant à lui après d'innombrables vicissitudes. De Job qui clame dans sa prière : Minus tuae fecerunt me et Plasmaverunt me totem in circuitu, à Gérard de Nerval :"le temps va ramener l'ordre des anciens jours", en passant par le Yang et Yin chinois, l'éternel retour des Grecs et de Nietzsche, toute l'histoire de la nature et de l'homme individuel ou collectif se développe en une série de systoles et de diastoles, nglobées elles-mêmes dans des pulsations plus amples et, à la limite, dans le cycle fondamental de la vie et de son mystère insondable.

Sans doute, nous est-il impossible de bâtir une théorie objective du cycle parce que nous y sommes inclus et que nous ne pouvons nous soustraire à sa présence pour le poser devant nous à la manière d'une chose : le cycle n'est pas une chose, il est la vie elle-même. Par là, il échappe à la science positive qui ne mord sur l'être qu'en le réduisant à des éléments dépourvus de toute relation polaire et, en fin de compte, comme l'a montré Meyerson, au néant. Il est extrêmement significatif à cet égard que la science soit incapable d'orienter ses investigations, ses découvertes, ses systèmes et ses prises de vue sur la nature d'une autre façon que linéaire : son action suit la ligne droite et horizontale. L'idéal de mathématisation, les théories de l'évolution et du progrès indéfini qui constituent ses asymptotes, en sont des exemples. C'est que la science n'atteint l'essence de la nature qu'à un niveau superficiel. L'expérience qui la nourrit est sans épaisseur et ne rassemble de l'être qu'une seule dimension : celle de la ligne qui relie les antécédents et les conséquents des phénomènes. L'expérience de la: vie est inséparable du temps vécu, irréductible à la quantité, et qui se rejoint sans cesse lui-même en formant cercle. Loin d'être rectiligne et de s'orienter à tout prix vers le nouveau, elle se concentre sur soi et se retrouve perpétuellement semblable à elle-même : nihil novi sub sole ! La sagesse de vie se retrouve en s'enrichissant et s'enrichit en se retrouvant. Mais parce qu'elle est vivante, elle a, comme toute vie, ses limites, et elle le sait partout, elle se heurte à l'infranchissable mystère. Étant bornée, elle peut et elle doit mourir : c'est là le dernier mystère auquel touche son destin. C'est pourquoi, la sagesse humaine, si dense et si pleine qu'elle soit, est tristesse: la douleur et, derrière la souffrance, la mort sont sa substance. La science, au contraire, se prévaut d'une vision de triomphe et de joie: elle avance en ligne droite vers la nouveauté. Mais, par une compensation immanente, elle ne nous dit rien: elle est tangente à la vie qui exige confusément plus que cette mince connaissance objective et qui ne l'obtient jamais parce qu'elle est soumise au rythme polaire qui débouche sur la mort. Aucune science n'a pu étancher la soif de l'homme, à moins que l'homme n'ait perdu le désir des sources de la vie. Dès lors, une civilisation vivante, accumulatrice de sagesse, est aimantée, elle aussi, par la mort, mais pour renaître, comme la sagesse elle-même dans une incarnation ultérieure. Une civilisation, telle que la nôtre, qui se calque de plus en plus sur le progrès scientifique pour échapper à sa destinée mortelle et pour se prolonger ad in finitum, par une suite de défis, en d'incessantes nouveautés, ne se libère point de cette norme imprescriptible, car elle ne se conserve qu'en refusant d'être vivante et de faire vivre l'humanité. Elle est déjà une civilisation morte avant d'être balayée par le mouvement cyclique de l'histoire. Tout ce qui vit en elle prépare l'avenir d'une autre civilisation. Le vernis de science qu'elle possède couvre une barbarie dont les sursauts en font craquer la couche.

Il faut donc se résigner à laisser mourir cette civilisation moderne dont nous pouvons à peine nous disjoindre tant nous sommes encore happés en son processus. Elle meurt comme toutes celles qui l'ont précédée. Rien ne la sauvera, parce, que sa tentative de se soustraire au rythme de la vie et de la mort par les artifices de la technique et de la science est encore une intégration anticipée dans le cycle qui affecte tout ce qui est humain. Rien ne la sauvera, pas même le christianisme. Ne nous leurrons pas d'espoirs. Le christianisme ne sauve que l'éternel en l'homme, et le cycle n'est que l'image lointaine de l'éternité. L'homme n'échappe au cycle qui règle la nature que par le surnaturel ou par le désespoir absolu : le cercle n'est ouvert que par en haut ou par en bas. En cette fin de civilisation, il s'agit d'assurer le salut de ce qui ne périt pas, de ce qui se rapproche le plus de l'éternel : le rapport fondamental de l'homme à la Création et, au delà de celle-ci, au Créateur, en le vivant le plus possible en lui-même et en ses ramifications essentielles.


                           Extraits de : Essai sur la fin d'une civilisation
- Marcel de Corte,1949.

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état des lieux

Publié le par Christocentrix

"L'ennemi numéro 1 de tout État est l'homme qui est capable de penser par lui-même sans considération de la pensée unique. Presque inévitablement il parviendra alors à la conclusion que l'État sous lequel il vit est malhonnête, insensé et insupportable, ainsi, si cet homme est idéaliste il voudra le changer. S'il ne l'est pas, il témoignera suffisamment de sa découverte pour générer la révolte des idéalistes contre l'État."


« L’État, ou pour rendre les choses plus concrètes, le gouvernement, se compose d’une bande de types exactement comme vous et moi. Ils n’ont, tout bien considéré, aucun talent particulier pour les affaires du gouvernement ; ils n’en ont que pour accéder à une fonction et la garder. Dans ce but, leur principal procédé consiste à chercher des groupes de gens qui courent désespérément après quelque chose qu’ils ne peuvent pas se procurer, et à promettre de le leur donner. Neuf fois sur dix, cette promesse ne vaut rien. La dixième fois, elle est tenue en pillant A afin de satisfaire B. En d’autres termes, le gouvernement est un courtier en pillage, et chaque élection est une sorte de vente aux enchères par avance de biens à voler. »


                                                                               Henry Louis Mencken (1880-1956)
                                                                Journaliste, écrivain américain et libre penseur.


                                                             
                                                                                         ***

"Il n'y a plus à réagir aux nouvelles du jour, mais à comprendre chaque information comme une opération dans un champ hostile de stratégies à déchiffrer, opération visant justement à susciter chez tel ou tel, tel ou tel type de réaction ; et à tenir cette opération pour la véritable information contenue dans l'information apparente".

"Le scandale, il y a un siècle, résidait dans toute négation un peu tapageuse, elle réside aujourd'hui dans toute affirmation qui ne tremble pas...[...]...contenir sans fin toutes les affirmations, désactiver pas à pas toutes les certitudes qui viennent fatalement à ce faire jour, tel est le long travail de l'intelligence occidentale. La police et la philosophie en sont deux moyens convergents quoique formellement distincts".

                                                                        Le comité invisible : l'insurrection qui vient.



                                                                                              ***


"...Les hommes politiques qui sont aujourd'hui aux premières places ne sont en réalité que les gagnants d'une partie où il s'agit de se nantir du mieux qu'on peut ; ce sont des hommes qui ont réussi. Le pire mal n'est pas qu'ils passent leurs temps dans des intrigues qui n'ont rien de beau, c'est que, vivant de la sorte, ils n'en restent pas moins chargés de dire au peuple tous les grands mots qui glorifient un idéal. Mais parlant ainsi sans autorité, ils dégoûtent les gens de ce que ces mots représentent. Alors, au contraire, ceux des hommes qui étaient élévés au-dessus de tous les autres sentaient qu'ils n'étaient grands que par les choses qui vivaient en eux. Chargés de tous les insignes du pouvoir matériel, ils croyaient cependant à des supériorités plus pures qui dépassaient la leur et, parfois, ils les exaltaient eux-mêmes. Deux ans à peine après la mort de François (d'Assise), Grégoire IX le canonisa..."

...Il est bien vrai qu'en tout temps l'homme apporte à la vie les mêmes instincts. La seule affaire est de savoir ce que les hommes de chaque époque ont ajouté à ce fonds commun, et s'ils ont contenu et discipliné ces instincts, ou s'ils se sont bornés à les laisser libres.....Il existe en effet, des rapports secrets entre toutes les puissantes façons d'exister. Elles s'appellent, se provoquent, se sollicitent. Alors même qu'elles semblent s'opposer, elles se répondent.....Ce n'est pas dans les époques de mollesse que se manifestent les plus purs types de douceur. Le monde moderne se croit violent, mais il se vante, il n'est que grossier. Si la violence s'y produisait hardiment, peut-être verrait-on paraître des caractères opposés, pour lui donner la réplique.....L'homme moderne a pris toutes ses précautions contre le sublime. Il en était autrement au moyen âge ; les hommes y attendaient perpétuellement quelqu'un qui les dépassât. Celà les exposait à bien des erreurs et bien des risques, mais il y avait des portes ouvertes là où, maintenant, il y a des portes fermées.


extrait de "Saint François d'Assise" par Abel Bonnard, de l'Académie française(Flammarion, 1929)


                                                                            ***


.....Ainsi donc, serait-ce par le jeu de forces intérieures que les sociétés iraient à la mort ? La loi biologique, plus forte que les volontés humaines, les condamnerait-elle à disparaître, leur temps accompli ? Et les événements extérieurs qui, dans l'Histoire, semblent déterminants, seraient-ils, en définitive, aussi épisodiques et déterminés que le sont, pour chacun de nous, les causes hasardeuses, - accident ou maladie, - qui nous mènent tous à une inéluctable fin ? Si l'on songe à ce que représente vraiment le drame de notre monde, à cette immense somme de trahisons dont l'homme moderne s'est, envers lui-même, rendu coupable, une telle hypothèse ne paraît pas du tout inacceptable et la loi de biologie historique rejoint, au fond de notre conscience, un sentiment de désespoir et de dégoût de vivre que nous connaissons bien".

                                                                        DANIEL-ROPS (Chants pour les abîmes, 1949)

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la Confusion des Langues : Conclusion.

Publié le par Christocentrix

Vous trouverez ici un large extrait de la conclusion d'Alain Besançon dans la "Confusion des Langues", 1978.


..."Le marcionisme moderne, dans ce qu'il a de plus gnostique, est de considérer le christianisme comme un message. On sait que le mot "christianisme" et le titre même de "chrétien" ne sont pas d'origine, si l'on peut dire chrétienne mais païenne. Des Grecs, des fonctionnaires romains, enquêtant sur un groupe de juifs et de prosélythes qui, du côté d'Antioche, affirmaient que le Messie (en grec : Christos) était advenu, crurent qu'ils suivaient la doctrine d'un certain Chrestos. Ces gens d'Antioche furent donc déclarés "chrétiens", dans la même acception que tel groupuscule peut être déclaré marxiste, maoïste ou léniniste. Le Chrestos en question sauve par ce qu'il a dit et non par ce qu'il est. Il n'est pas advenu à la suite d'une histoire concrète dont on ne peut faire l'économie et qui définit sa nature.
Marcion distinguait le Messie juif et le Messie du Père, fondateur du « christianisme ». C'est en ceci que le fondateur d'une «nouvelle religion», ainsi que le comprenait Marcion ne fait qu'un avec le Sauveur gnostique. Toute l'histoire religieuse le montre abondamment : le marcionisme, en soustrayant l'Ancien Testament des Écritures, transforme inévitablement le Nouveau en une gnose, car il prive ce dernier de toute autre herméneutique que gnostique. Inversement, la gnose, en jetant par-dessus bord l'histoire concrète, en privant les événements de leur poids, en rejetant le sens littéral, et en remplaçant le tout par l'arrière-sens qui la constitue, n'a que faire des trivialités de la Bible. Elle aboutit donc au marcionisme.

Je m'étais juré de ne pas remonter plus haut que le pontificat de Pie VII. Avec Marcion, me voilà déjà rendu au pontificat d'Anicet. Tant il est difficile, en cette matière, de ne pas chercher les causes toujours plus haut, et jusqu'au déluge!

L'homme de Sinope, ses Antithèses, son Instrumentum ne sont manifestement pour rien dans l'affaire qui nous occupe. En effet, mais si Marcion n'est pas cause, il est type. Il peut servir à désigner commodément une maladie récurrente, à laquelle chaque siècle apporte sa sémiologie particulière.
Pour la clarté de l'exposé nous avons opposé foi et gnose, gnose et idéologie, comme des formes pures. Ce sont des types idéaux dont la réalité ne nous renvoie que des reflets imparfaits et mélangés. Pas de gnose, sauf exception, sans un peu de vraie religion; pas de foi, sauf exception, sans qu'un grain de gnose ne vienne la consolider d'un côté, l'affaiblir de l'autre. Le marcionisme susceptible d'ailleurs de bien des nuances et bien des atténuations fait partie de ces formations intermédiaires. Mais, comme type, il peut, si on l'utilise à bon escient, nous faire entrer dans l'intelligence de notre sujet. Les positions hérétiques ont en commun avec les positions érotiques le petit nombre et l'esprit de réitération. Ce sont toujours les mêmes qui se répètent depuis les hérésies inaugurales des premiers siècles, comme des écarts par rapport à une position d'équilibre dans laquelle il serait utopique de vouloir que l'Église se maintienne constamment sans effort. L'adage classique : semper reformanda est là pour le rappeler. Mais notre propos d'historien est ailleurs. Marcionisme est pris comme un concept commode qui nous donne non seulement une perspective reculée, ce qui réjouit toujours l'esprit historique, mais un point de vue d'ensemble pour considérer les phénomènes, apparemment sans rapport, que nous avons rencontrés dans notre brève étude.

Sous le chapitre du romantisme, nous avons rangé la haine du droit, le mépris de la morale des commandements : c'est du Marcion. Ces asociaux, ces délinquants, ces guérilleros en tous genres, pour qui une certaine presse "catholique" éprouve tant de tendresse, ne sont-ils pas ces Sodomites et ces Égyptiens que le Christ marcionite venait récompenser de leur révolte obstinée contre le Dieu de Justice?  C'est un trait statistique du discours catholique (et du protestant tout aussi bien), observé par Pierre Chaunu et ses collaborateurs, que la verticale chute de fréquence des mentions du nom de Dieu et, ensuite, de la Vierge. Cela est un bon index d'un « christisme », où la relation du Christ à son Père est voilée par un modalisme latent qui fait du Christ une émanation ou un avatar divin (alternativement : humain), ce qui entraîne également un effacement de la mariologie, l'émanation rendant inutile l'Incarnation. Cela recoupe aussi «l'évangélisme», si invétéré depuis un siècle, non pas sola scriptura, mais criptura emendata, selon la ligne de l'instrumentum oublié.

Au désétablissement, mais sub specie Marcionis, nous rapportons les tendances à présenter le christianisme comme un « isme », comme un universalisme abstrait. Comme le voulait l'auteur des Antithèses, l'appartenance à un peuple déjà constitué ne définit pas l'identité chrétienne, mais l'adhésion à une doctrine intemporelle, donnée subitement d'en haut, par le Dieu caché ou par des herméneutes. Le marcionisme arrachait le christianisme d'Israël, mais il l'arrache aussi bien du peuple baptisé lui-même, là où il se trouve, dans les paroisses, dans les formes liturgiques et familiales de sa socialité.

Le communisme exerce un appel sur tous ceux qui, vaguement gnostiques ou marcionites, nourrissent du mépris pour le corps et pour la matière, qui admirent un ascétisme qui vise à leur extinction, qui aspirent à l'éradication de la culture acquise et de la civilisation. Qu'on ne croie pas en effet que le marcionite, parce qu'il hait Jérusalem, veuille se rapprocher d'Athènes. Au contraire, après avoir détruit la première, il aspire à détruire la seconde au nom du système gnostique qu'il cherche à implanter. Observons l'histoire de l'Église : ce n'est pas elle qui a détruit les belles lettres, ni les mythologies de la Grèce et de Rome. Dans l'ensemble, elle les a entretenues avec soin. Dans les collèges jésuites du bon vieux temps, on voyait des jeunes gens jouer dans un latin pur, dans des hexamètres coulants, les plus terribles tragédies de l'antiquité, à peine émondées de ce qui pouvait effaroucher l'honnêteté. Cela a été une faute de l'humanisme que son ingratitude envers l'Église : quand celle-ci n'a plus été en mesure de le protéger, il a chu en même temps qu'elle.

Ce n'est pas parce que le communisme se déclare matérialiste que l'Église doit le croire. En y regardant de plus près, on constate au contraire que le léninisme est la doctrine pratiquement la plus idéaliste que le monde ait jamais connue, la première en tout cas qui soit responsable d'une annihilation de la matière sur une aussi grande échelle. C'est pourquoi une prédication spiritualiste, antimatérialiste, dénonçant l'appétit de jouissance, la société de consommation, etc., bien loin de lui nuire, le renforce au contraire, encore que tout le monde sache bien que Marcion lui-même aurait été effrayé par les conditions de vie qui prévalent dans les sociétés communistes.

Si la France, a su parfois éviter de probables convulsions politiques et sociales, si elle a su parfois consulter son intérêt et s'élever jusqu'à la vertu de prudence, peut-être le doit-elle (plus qu'à une fraction de son clergé) à ses cuisiniers, à ses rôtisseurs et à ses sauciers. Il ne faut pas les décourager.

Sur la relation du marcionisme avec l'antijudaïsme, l'antisémitisme, les choses sont assez claires et j'en ai assez dit.

 


Une dernière question se pose : pourquoi, dans l'époque moderne, cette poussée de marcionisme?
Une réponse adéquate devrait faire appel à trop de facteurs pour qu'on songe même à l'esquisser ici. Pour nous limiter, considérons cette série : orthodoxie, marcionisme, gnose, idéologie. C'est une série ordonnée. Un pas vers le marcionisme, comme il a été dit, rapproche de la gnose, puis de l'idéologie. Mais on peut voir aussi dans chacun de ces degrés, un point d'ancrage qui empêche le déport vers le suivant. Nous avons vu que sous l'impact de l'idéologie, le milieu catholique cherchait instinctivement à se replier dans la gnose. Mais, comme il ne se sent pas bien dans cette position, on peut dire que, devant l'offensive gnostique, il se replie sur les positions du marcionisme. Le marcionisme est donc utilisé tour à tour comme porte et comme verrou, pour entrer et pour ne pas entrer. Comment fonctionne-t-il dans ce dernier cas? La littérature catholique de mouvance dostoïevskiste, bernanosienne, péguyste le montre assez bien! Excluant tout mythe adventice, même emprunté à la biologie, à la sociologie, à la psychologie la plus alléchante, il se replie sur le pur évangile qui devient à lui-même sa propre gnose.

Mais si cette position, à son tour, ne donne pas satisfaction, il reste à s'établir dans la niaise ignorance dont nous parlions plus haut, ou bien, qui sait? dans la docte ignorance, dont parle Nicolas de Cuse, c'est-à-dire l'orthodoxie.
Aussitôt prend fin la confusion des langues".

 

                                                             
                                                           Alain Besançon, "la Confusion des Langues", 1978.

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les différents ordres...et la demande idéologique

Publié le par Christocentrix

Cet extrait -qui ne sera pas totalement intelligible sans la connaissance des développements antérieurs- est néanmoins interessant pour l'illustration des différents ordres. 

..."La religion, par exemple, est l'ordre spécifique, dans lequel le sujet cherche la réponse aux questions ultimes touchant sa propre existence. La science vise le même objectif par des voies rationnelles. Toutes ces activités n'incluent pas la moindre dose d'idéologie, tant qu'elles s'exercent dans leur ordre spécifique. Or la religion comme la science imposent chacune à sa manière une limitation intrinsèque à la passion cognitive. (Ce point important a été aussi vu par Alain Besançon dans Histoire et Expérience du Moi, Paris, Flammarion, 1971, en particulier p. 234-235). La religion pose l'absolu, c'est-à-dire Dieu ou le divin, comme une limite inaccessible et inconnaissable, vers laquelle l'homme religieux ne peut que s'efforcer de tendre. De même la science est toujours ouverte, perpétuellement tendue entre une ignorance et un savoir provisoire et partiel. Lorsque la religion ou la science perdent leur limitation intrinsèque, elles se corrompent en une gnose, dont la caractéristique centrale est la détention d'un savoir absolu. Il suffit que la gnose soit utilisée dans le combat politique pour qu'elle se transforme en idéologie. Au total, les demandeurs structurels d'idéologie se recrutent parmi les partisans, les politiciens et les chercheurs d'absolu.

Pour préciser cette affirmation, il me faut une fois de plus introduire la différence entre les ordres traditionnel et pluraliste. Un ordre traditionnel - selon la définition que nous en avons donnée - est caractérisé par la limitation du politique. Cette limitation entraîne deux conséquences.
D'une part, la proportion des activités privées - c'est-à-dire des activités non publiques, échappant à la détermination par l'instance politique - l'emporte de beaucoup sur les activités publiques. Que ce soit à Rome, en Chine ou dans l'Occident médiéval et moderne, les hommes, dans leur immense majorité, ne connaissent du pouvoir politique que les impôts et ce qu'il en coûte de transgresser l'ordre. C'est pourquoi même des sociétaires en mal de communauté disposent d'issues non politiques parfaitement satisfaisantes : la famille, le lignage, le clan, le village, la paroisse, le quartier, la corporation... Par conséquent, les dépendants névrotiques ne deviendront pas des partisans, mais des membres exemplaires de groupements non politiques.
La deuxième conséquence est l'autonomie des différents ordres. Le politique n'y intervient pas, puisque, dans chaque ordre, le consensus règne, du moins contient les conflits dans des bornes qui n'impliquent pas la dévolution du pouvoir. En un mot, les activités religieuses sont religieuses, les fêtes sont des fêtes, le travail est du travail, etc.

Il suit que les chercheurs d'absolu se retrouveront dans la religion et non dans la politique. Ceux qui ne pourront se satisfaire de la religion adopteront une corruption religieuse de celle-ci : la gnose, mais aussi l'alchimie, et toutes les pratiques rationnelles ou rationalisantes chargées de livrer le secret ultime. C'est pourquoi la gnose n'est pas la corruption d'une religion particulière, par exemple le christianisme, mais chaque grande religion a sa propre gnose. En conséquence les chercheurs névrotiques d'absolu se retrouveront dans quelque gnose ou autre en savoir absolu.
En résumé, dans un ordre traditionnel les politiciens sont peu nombreux, puisque les activités politiques sont réduites; les partisans sont à peu près inexistants, parce qu'il y a des communautés non politiques; les chercheurs d'absolu trouvent leur voie du côté de la religion. Les demandeurs structurels existent bel et bien, mais ils ne demandent pas de l'idéologie. Avec la modernité - ou le pluralisme, les deux termes sont synonymes, comme ils le sont d'âge politique ou d'ère idéologique - les choses changent radicalement. L'ouverture des choix entraîne la multiplication des conflits, qui détermine la politisation croissante. Car le processus est marqué par un élargissement et une accélération constants. L'augmentation des activités politiques se traduit par un recrutement plus large d'acteurs politiques. Les puissants disponibles dans une société auront des chances croissantes de trouver leur voie dans l'activité qui leur convient le mieux, la politique à tous les niveaux. Je ne prétends pas que tous les politiciens sont des névrosés, mais que les puissants névrosés entrent en politique à mesure que la modernité développe sa logique et ses conséquences. En tant que politiciens, leur demande idéologique augmente considérablement. Les dépendants sont dans la situation la plus inconfortable qui soit. Certaines communautés disparaissent par la force de l'évolution économique et technique : le village, le quartier, la corporation, l'atelier... D'autres sont vidées de leur substance ou ne peuvent plus tenir lieu de communauté exclusive : la famille, le lignage, la paroisse, la confession religieuse, la secte...
Plusieurs solutions sont possibles. La plus probable, dans un premier temps, sera la valorisation désespérée d'une communauté en voie d'obsolescence, ce qui revient à dire que la communauté ou, mieux, la perception que l'on en a est engagée dans un combat contre d'autres solutions, ce qui revient à l'idéologiser. Ce n'est pas une transformation verbale, mais substantielle. Il y a une différence de nature entre la famille, la paroisse, la corporation..., telles qu'elles existent et sont vécues dans leur innocence native, et les mêmes institutions, lorsqu'elles sont menacées et servent de ralliement aux nostalgiques d'un ordre menacé ou détruit. Les ordres de chevalerie médiévaux sont essentiellement autres que les ordres rêvés par Himmler, comme diffèrent les corporations médiévales et les corporations des régimes fascistes. Les institutions ont leur virginité : une fois perdue, elle disparaît à jamais.
Une deuxième solution s'imposera peu à peu : la constitution de communautés nouvelles, ouvertes sur l'avenir et encore innocentes. La naissance de la nation contemporaine n'a pas d'autre cause : la nation a fini par drainer les énergies communautaires libérées par les communautés traditionnelles abolies. Mais, par le fait même du pluralisme, la nation n'est qu'une solution, qui sera contestée par des antinationalistes ou des transnationalistes ou des internationalistes. Bref la nation est un parti parmi d'autres, même si son recrutement est immense. Vers l'intérieur, avec la multiplication des conflits politiques, augmentent les besoins de troupes à envoyer au combat. Les partis politiques, les syndicats, les clubs de réflexion, les sociétés de pensée... sont autant de communautés nouvelles engendrées par l'âge politique.
Une dernière solution nous fait sortir de la politique et ne nous concerne pas ici : les clubs sportifs, les sociétés de colombophilie, les chorales, les orphéons, etc. Notons, cependant, que ces solutions ludiques et privées peuvent subir un détournement idéologique, si elles sont mises au service d'un combat politique. Ainsi les sociétés de gymnastique ou les clubs sportifs lorsqu'ils sont animés par les passions nationales. Je ne prétends pas que tous les membres de ces communautés nouvelles sont des névrosés, mais que les dépendants névrotiques s'y rencontrent en masse.
Enfin le pluralisme entraîne la laïcisation, c'est-à-dire le rejet de la religion dans la sphère privée, au titre d'une interprétation parmi d'autres. Deux issues sont encore possibles. Ou bien la religion est valorisée en tant que telle contre la science et le rationalisme : elle se transforme en bloc en idéologie réactionnaire. Ainsi le catholicisme dans sa phase de lutte contre le modernisme. Ou bien les chercheurs d'absolu s'orientent vers de nouveaux absolus. La science peut devenir la clef de l'absolu et se transformer en scientisme. De pseudo-sciences, comme la théosophie ou l'occultisme, connaissent la vogue. Les idéologies, enfin, s'offrent dans leurs versions extrêmes, celles qui donnent une perception totale. L'heure des systèmes totalisants a sonné : ils pourront recruter parmi les chercheurs d'absolu.


On voit comment, par une marche naturelle et inévitable, les demandeurs structurels deviennent des demandeurs d'idéologie. Une telle transformation ne tient pas à l'apparition de névrosés, mais au fait plus profond que les névrosés sont irrésistiblement poussés, par la logique même de l'ordre pluraliste, vers l'idéologie. L'âge idéologique ne résulte ni d'une erreur, ni d'une perversion, mais de la logique de la modernité.

Les gens normaux ne sont pas à l'abri de l'idéologie. Non seulement chacun en consomme dans la mesure où il fait de la politique : dans un régime pluraliste, à peu près tout le monde s'en mêle un jour ou l'autre, ainsi à l'occasion des campagnes électorales. Mais encore, chaque individu recèle en lui-même suffisamment de germes névrotiques pour que ceux-ci puissent pousser et fleurir rapidement, si les circonstances s'y prêtent. Le phénomène de la foule est sur ce point archétypique. Dans une foule, chaque participant abandonne ses traits différentiels, pour ne conserver que ce qu'il a en commun avec les autres. Or la différenciation consiste dans le contrôle et l'élaboration des passions. Si on la supprime, il ne reste que les passions naturelles. C'est pourquoi une foule peut être animée par la peur, par la volonté de puissance, la cupidité, la vanité, la ferveur collective, l'amour, la révolte, la haine... Le mécanisme de la foule a donc pour résultat de ramener la barbarie au sein de la civilisation. Or chacun d'entre nous peut se trouver noyé dans une foule : nécessairement nous serons entraînés et ramenés à la barbarie des passions naturelles. Tout phénomène de masse est sur la pente de Ia foule et doit avoir les mêmes conséquences psychologiques.
Un autre trait de la modernité est la démocratisation ou la massification. Par conséquent, la modernité tend à encourager les traits névrotiques dans la masse de la population. Ou, pour reprendre notre vocabulaire, les demandeurs structurels d'idéologie sont rejoints par des demandeurs conjoncturels. Il va sans dire que les conjonctures de guerre extérieure, de bouleversements révolutionnaires et de guerre civile sont les plus décisives de ce point de vue. En caricaturant, on dirait que les hommes ne deviennent fous que lorsque la situation est folle, et non inversement. Nuremberg comme Woodstock traduisent un chancellement ou un effondrement de l'ordre et font ressurgir les passions naturelles : qu'elles s'orientent vers la guerre ou la musique tient à des circonstances extérieures, non à la qualité intrinsèque des passions développées.

Cette brève analyse de la demande idéologique aura montré la diversité et la complexité des facteurs qui en commandent la courbe. L'ordre d'exposition adopté répond à l'importance des facteurs. Le niveau global est le plus important. C'est en fonction du niveau requis par une société donnée que la demande idéologique se négocie différentiellement entre les groupes et, à l'intérieur de ceux-ci, entre les individus. Ce qui revient à dire que l'explication doit porter d'abord sur les facteurs historiques et sociaux et seulement ensuite les aspects psychologiques. C'est pourquoi la distinction introduite entre les ordres traditionnel, tyrannique, pluraliste, totalitaire est fondamentale. La demande idéologique dépend d'elle, comme en dépend l'évolution de l'idéologie de la proposition vers le système. L'analyse de l'offre doit nous permettre de préciser cette dernière distinction.....

 

 

  

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sur "L'Idéologie" de Jean Baechler...

Publié le par Christocentrix

Le sommaire de cet essai sur l'Idéologie (400 pages) de Jean Baechler, outre l'introduction et la conclusion bien-sûr, se developpe dans les chapitres suivants :


1 -La nature de l'idéologie (largement reprise sur ce blog, avec ce titre).

2 -Les fonctions de l'idéologie : le ralliement, la justification, le voilement, la désignation, la perception.


3 -La demande idéologique : la demande globale, la demande des groupes, la demande individuelle.


4 -L'offre idéologique : la matière première, le produit, les producteurs.


5 -Les noyaux idéologiques : l'aspiration à la liberté, la volonté de puissance, la cupidité, la vanité, l'envie, l'obéissance, l'amour, la révolte, la haine, le plaisir.


6 -Les systèmes idéologiques : les questions fondamentales, les phagocytoses, la prolifération idéologique.


7 -La consommation idéologique : les choix individuels, les choix des groupes, les choix des sociétés et des civilisations, les chances des idéologies.


8 -L'efficacité des idéologies : l'inefficacité, l'actualisation, la mort, le crime, la sottise.

 

                                                                    ***

L'auteur montre dans cet ouvrage que l'idéologie n'est pas un concept passe-partout mais la manière dont les hommes pensent, parlent et écrivent dès qu'ils font de la politique....qu'il ne saurait y avoir de vie politique sans idéologie et que celle-ci change avec les sociétés. Jadis, l'idéologie pouvait accomplir ses fonctions par un simple parasitage de la mythologie, de la religion, de la morale. Aujourd'hui, avec la disparition de toute langue commune, l'idéologie s'est transformée en système totalisant qui cesse de servir la politique pour asservir tout à la politique.
Somme toute l'idéologie est le prix que les hommes doivent payer pour pouvoir forger leur destinée au milieu des conflits et des incertitudes... mais il arrive que ce prix soit excessif lorsque l'idéologie envahit et corrompt tout.
Dans sa conclusion il rappelle qu'il est inutile de dénoncer les erreurs qui ne découlent pas d'une confusion intellectuelle, mais d'un investissement passionnel. On fera mieux de se consacrer entièrement à dénoncer sans relâche la corruption idéologique des ordres .

[nous y reviendrons... et je serai certainement amené dans des développements futurs sur ce blog à me référer à cet ouvrage... et c'est aussi la raison pour laquelle il était utile de le présenter, parallèllement à la "Confusion des Langues" d'Alain Besançon.]


Dans cet ouvrage sur l'idéologie, l'auteur montre en effet que tous les ordres pouvaient être corrompus par l'idéologie, dans la mesure où celle-ci les dérègle. Par souci d'efficacité, il vaut peut-être mieux que les spécialistes de chaque ordre dénoncent les corruptions qui les concerne. A certains, plutôt la dénonciation de la sottise, qui résulte de la corruption du savoir par l'idéologie. Il y a deux formes possibles de dénonciation.

Ou bien l'on révèle directement la corruption en montrant la distorsion introduite par l'idéologie. On mettra le doigt sur l'incompatibilité des libertés publiques et du parti unique, de l'autarcie et du développement, de la concurrence et de l'égalité, etc. L'auteur tient cette méthode pour très généralement inefficace, sauf en ce qu'elle donne au critique un sentiment agréable de supériorité intellectuelle. Elle ne risque de convaincre que les convaincus, car, derechef, ces corruptions idéologiques ne sont pas des confusions intellectuelles, mais des investissements passionnels. On vise simultanément la liberté et le parti unique non par une erreur de raisonnement, mais parce que l'on a effectivement besoin de ces deux valeurs. Il y a, certes, des imbéciles, dont il faut tenir compte dans l'action, mais qui ne peuvent guère être touchés par un raisonnement correcteur.
L'auteur conclut : "Je n'ai jamais pu me défendre, en lisant ou entendant des réfutations portées à une proposition évidemment fausse, du sentiment que la réfutation se trompait d'objet. La question n'est pas de savoir en quoi autrui pense mal, mais pourquoi il pense mal. La situation est exactement celle des délires psychologiques. Il ne viendrait, ce me semble, à l'esprit d'aucun psychiatre de tenter de raisonner un malade pour lui montrer qu'il a tort de penser comme il fait; il s'efforcera de trouver l'origine du délire, dont les termes et le ton lui serviront de symptômes. La corruption idéologique est une forme de délire, qui, dans ses manifestations extrêmes, devient un délire pur et simple. On connaît même des cas de psychoses artificielles induites par un traitement idéologique intensif. Ce traitement s'appelle le lavage de cerveau, dont le côté rassurant réside dans le fait que le traitement terminé et le sujet replacé dans un environnement normal, sa psychose s'évanouit entièrement. L'idéologie peut rendre les hommes idiots, elle ne rend fous que les prédisposés.

L'auteur préfère, pour son compte, la deuxième méthode, "qui dénonce le moins possible pour affirmer et démontrer le plus possible. Je préfère que l'on me montre comment il faut penser en économie, en linguistique, en démographie, en psychologie, etc., plutôt que comment il ne faut pas penser. La méthode est probablement plus efficace que la première. Elle sera sans doute inefficace sur les imbéciles et les fanatiques. Ils sont de toute façon incurables. Elle pourra agir sur la masse des hommes qui ont reçu en partage des doses égales de bon sens et de sottise, tant qu'ils n'auront pas été corrompus par l'idéologie. Il faut, par conséquent, s'adresser par priorité aux générations montantes successives. Or la jeunesse n'a pas besoin de réfutations, elle a un besoin vital - au sens fort - de certitudes. Si les hommes de science ne lui apportent pas d'affirmations, même partielles et provisoires, elle s'adressera nécessairement aux idéologues et sera définitivement corrompue, sauf génie particulier. L'idéologie bénéficie déjà de tant d'avantages sur la science aux yeux de la jeunesse qu'il est inutile d'en rajouter en rendant la science muette. Les avantages sont évidents. D'un seul coup, à vingt ans, on absorbe un système idéologique qui a réponse à tout, même aux questions qui n'ont pas encore été posées. Il est difficile de lutter contre la théorie de l'impérialisme, qui vous donne en vrac la clef de la richesse et de la pauvreté, de la guerre et de la paix, du passé, du présent et de l'avenir, et, en prime, la bonne conscience que procure le drapeau de la Justice. Il est difficile de lutter contre elle, en montrant que les choses sont un peu plus compliquées, que la réussite occidentale ne doit à peu près rien à l'exploitation des autres, qu'il est faux et insultant de considérer les pays pauvres comme entièrement perméables aux influences extérieures, que la paix et la guerre sont liées à la pluralité des unités politiques souveraines et non aux structures politiques ou sociales intérieures, qu'en détruisant les pôles de développement on compromet pour des décennies le développement lui-même, etc. C'est difficile, mais il faut le faire, car, dans la masse, certains seront convaincus et gagnés au bon sens, c'est-à-dire au provisoirement vrai. Il faudrait encore le faire, quand bien même l'échec serait assuré à l'avance. Dans une cité corrompue, il suffit d'un seul juste, non pour la sauver de la corruption, mais pour témoigner pour la justice, pour proclamer que l'aventure humaine méritait d'être vécue. Un seul sage suffit à justifier l'éthique, un seul saint la religion, un seul peintre la peinture, un seul savant la science. Sans eux, l'aventure humaine perd son sens et l'humanité se voit réduite à une fourmilière qui marcherait mal. Après tout, l'ultime corruption introduite par la modernité idéologique consiste peut-être dans la conviction qu'un devoir ou une tâche ne méritent d'être accomplis que s'ils doivent réussir, et qu'ils ne peuvent réussir qu'après avoir rencontré l'unanimité. On peut aussi bien soutenir que la récompense n'est pas dans le succès, mais dans l'effort, même solitaire et méconnu. L'avenir ne s'y trompe pas qui, devenu présent, relève dans le passé les monuments qui témoignent de la grandeur humaine, et abandonne à l'oubli ou aux érudits tous les bruits qui troublaient la transmission du message".

 

 

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