Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Stankovic Borisav

Publié le par Christocentrix

Pays natal (Stankovic Borisav). Edit. l'Age d'Homme.Traduit du serbe par Vladimir André Cejovic, Postface de Stanislav Vinaver. 

A l’aube du XXe siècle, tandis que dans les grandes capitales de l’Europe occidentale, des ouvriers, hier encore paysans, s’éreintent à travailler sous le joug de l’industrie, œuvrant à la promesse d’une nouvelle civilisation, dans les régions des Balkans, encore sous domination ottomane, des hommes ne cessent de revivre leur tragique soif de liberté.

 

C’est ainsi que les personnages de Stankovic portent en eux l’avènement d’une aube avortée par l’asservissement à un empire à l’agonie, et vaincue d’avance par un empire en devenir.

 

L’œuvre de Stankovic est parcourue d’hommes et de femmes qui attendent  - le miracle de la vie – jusqu’à ce que, l’âme étouffée par la réalité devenue impossible à vivre, ils sombrent dans la seule issue qui leur paraît ne pas offenser Dieu : la résignation. Seuls les plus âpres se rebellent contre l’univers, par une énergie du désespoir refont surface, et, au-delà de toute morale humaine, opposent à tous et à tout leur droit à la vie.

 

« Il rêvait d’une littérature, si je puis la nommer ainsi, faite de sèves rares et précieuses : un immense chêne humain, avec de profondes racines ramifiées dans la terre et un faîte majestueux, mais qui est blessé, et qui recouvre et protège sa plaie, jour et nuit, d’une sève résineuse odorante, son propre sang. »
                                                                                                                    Stanislav Vinaver

                                         

Peuple de Dieu suivi de Jours Anciens ( nouvelles de Stankovic Borisav)
Edit. l'Age d'Homme. Traduit du serbe par V.A. Čejović et Anne Renoue.

Ce sont des gens de peu, mendiants, vagabonds, simples d'esprit, devins, mais avec la puissance et la rudesse primitives de sa langue, le grand écrivain serbe Borisav Stanković fait surgir, derrière leur apparence quotidienne misérable, la présence inaltérable et sacrée de l'âme, comme le sculpteur, à coups de burin, arrache à la pierre l'émergence de l'être vers la lumière. Ce sont des marginaux semblables aux intouchables sacrés d'une société archaïque qui les regarde comme des choisis de Dieu et qui, lorsqu'ils meurent, s'incline devant eux avec respect.

« L'ancien, donnez-moi l’ancien ! Ce qui a le parfum du basilic sec et qui, maintenant, s'effeuille doucement.» C'est un monde disparu que fait revivre Stanković dans ses nouvelles, soumis à des lois implacables qui font taire les passions dévorantes, et les transmue en des sentiments lourds de nostalgie et de regrets. En son sein, les êtres, vierges de la marche inexorable du progrès, conservent l'innocence et la tendresse douloureuses de ceux qui, malgré eux, ne peuvent laisser le corps vivre l'âme et, par là, gardent celle-ci intacte et violente dans son impossibilité de se libérer du joug de la loi humaine, et son effroi du péché. De là naît la profonde et originelle émotion que l'on ressent en lisant ces nouvelles.


                                                                             ***

La Rose fanée
(récit de Stankovic Borisav)
Edit. l'Age d'Homme. Traduit du serbe et avant-propos de Blandine Simicevic.
Postface de Jovan Ducic traduit par Vladimir André Cejovic


Dans cette nouvelle écrite à la première personne, le grand Borisav Stanković a mis le meilleur de son art. Par petites touches emplies de mélancolie, nous revivons la magnificence d'un monde déclinant, la rigueur de sa morale et de ses rites, la puissance d'un érotisme d'autant plus envahissant qu'il est proscrit et impossible.
La Rose fanée est un grand poème du sacrifice, du pur amour et de la tradition immémoriale. C'est le testament d'une civilisation humble, fière et chrétienne que notre époque a trop hâtivement essayé d'oublier.


L'ample postface du grand poète serbe Jovan Dučić, jointe à cette édition, vient à point nommé pour situer Borisav Stanković et son œuvre dans les cadres historiques, géographiques et culturels de la littérature serbe.



                voir le site : http://www.uninfinicerclebleu.com/boutique/liste_familles.cfm?num=1&code_lg=lg_fr

Voir les commentaires

Kosovo de l'absolu (Kommen Bécirovic)

Publié le par Christocentrix


                                  "Le Kossovo, d’abord en tant qu’espace par excellence de la civilisation serbe médiévale avec ses innombrables églises, puis en tant que terre de l’épopée née de la bataille homérique qui s’y déroula en 1389 entre les armées du sultan Mourad et du prince Lazare se soldant par la victoire à la Pyrrhus des Turcs, mais aussi par l’écrasement complet des Serbes, ensuite comme l’une des provinces de l’empire ottoman où la condition des chrétiens fut des plus dures du fait de la double oppression turco-albanaise, enfin le Kossovo libéré lors de la Première guerre balkanique, en 1912, et intégré à la nation serbe après cinq siècles d’occupation, a été l’un des thèmes privilégiés d’une multitude d'auteurs français éminents ayant écrit sur la Serbie tout au long du
XIXè et dans les premières décennies du XXè siècles.

Il faudrait des pages entières pour les énumérer tous, mais bornons-nous à quelques noms prestigieux, tels que, en respectant l'ordre chronologique, celui de Hugues-Laurent Pouqueville, historien de la Grèce, prophète de sa libération; celui de Claude Fauriel, fondateur de la chaire de Littérature comparée à la Sorbonne, et interprète des chants serbes et grecs; celui d'Alphonse de Lamartine, voyageur à travers une Serbie en train de s'affranchir du joug séculaire turc; celui de Xavier Marmier, homme de lettres, membre de l'Académie française qui alla jusqu'au Monténégro sur les traces de l'épopée serbe; celui d'Auguste Dozon, diplomate dans les Balkans et l'un des propagateurs de l'épopée serbe en France; celui de Frédéric-Gustave Eichhoff, l'un des plus grands comparatistes et linguistes européens; celui de Saint-René Taillandier et de Joseph Reinach, brillants historiens de la Serbie, l'un, professeur à la Sorbonne, l'autre le plus proche collaborateur de Gambetta; celui de Céleste Courrière, historien des littératures slaves et traducteur en français du cycle des poèmes kossoviens; celui de Victor Hugo même qui lança un sublime appel Pour la Serbie, lors de la crise d'Orient de 1875 à 1878; celui d'Ernest Denis, gloire de la slavistique française, mettant en avant le caractère christique de l'Epopée de Kossovo; celui de Charles Diehl et de Gabriel Millet, historiens d'art, pères de la byzantinologie française; celui du poète Achille Millien exaltant dans des vers inspirés la bataille de Kossovo lors du cinq centième anniversaire en 1889; celui d'Edouard Schuré, écrivain mystique, auteur des Grands Initiés, profond interprète du grandiose mythe kossovien; celui d'Augustin Chaboseau, martiniste versé dans la philosophie de l'Inde, homme des missions confidentielles d'Aristide Briand dans les Balkans; celui de Frantz Funck-Brentano, historien de l’époque de Philippe le Bel, de Louis XIV, puis de la Bastille, auteur d'une version française de l'Epopée de Kossovo; celui de Victor Bérard, grand orientaliste, célèbre traducteur d'Homère, témoin avec Georges Gaulis des souffrances des chrétiens du Kossovo et de la Macédoine durant les dernières décennies de la domination turco-albanaise sur ces pays…

Je me réserve, dans un travail que je suis en train d'achever précisément sur la réception de l'Epopée de Kossovo en France, d'ajouter d'autres auteurs aux précités et de consacrer à chacun d'eux l'espace nécessaire. Une place particulière y sera accordée au vates polonais Adam Mickiewicz qui interpréta magnifiquement, dans le cadre de son cours sur le monde slave de 1841 à 1843 au Collège de France, la poésie épique serbe, en particulier la geste de Kossovo. Cependant si exhaustive que puisse paraître la présente liste, elle serait bien incomplète sans le nom d'Adolphe d'Avril, excellent traducteur, mais aussi brillant exégète de l'Epopée de Kossovo que nous offrons avec cette réédition aux lecteurs"....


       lire l'article complet : http://www.uninfinicerclebleu.com/boutique/page_45.cfm




voir aussi : http://www.kosovojesrbija.fr/fr/bibliographie/view-8.html

                     http://www.tvorac-grada.com/ucesnici/komnen/istina/komnen2.html

Voir les commentaires

à propos d'Impérialisme païen...et des néo-païens.

Publié le par Christocentrix

L'Eglise a reçu les promesses de la vie éternelle, et non celles de l'empire du monde. Sa mission n'était pas d'assurer à Rome ou à Byzance la force, la puissance, les richesses, qui firent autrefois l'orgueil de la Grande Babylone, mais d'y faire briller lumineusement comme sur un phare la croix du Christ, en attendant de s'enfuir au désert devant les menaces du Dragon. « Mon royaume n'est pas d'ici-bas », a proclamé le divin Maître ; et ce que ses disciples doivent chercher par-dessus tout, c'est la justice de Dieu, non l'empire qu'il a accordé un moment aux vertus naturelles des vieux Romains, par un dessein gratuit de sa Providence, « comme un présent de vil prix », selon la grande parole de Bossuet.

Jamais l'univers n'a donc attendu de l'Eglise je ne sais quel doctrinarisme, quel formulaire de sociologie, destiné à assurer l'avenir à ses disciples. Personne n'est en droit de réclamer d'elle autre chose que les paroles du salut. Le reste, - c'est-à-dire la paix et quelque fois le bonheur et la gloire, - dépend d'abord de notre fidélité à cette base unique et nécessaire.


Ouvrez l'Evangile de saint Mathieu, le plus spécifiquement juif des quatre exemplaires primitifs de la Bonne Parole, celui de tous par conséquent qui devrait se ressentir davantage de ce Messianisme temporel qu'un Evola plagie tout en vitupérant contre ces sources asiates du christianisme : "En vérité, je vous le dis, y proclame Jésus, si votre justice n'est pas plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux ", (V, 17). C'est-à-dire, si vous ne visez plus haut que la terre, à l'instar de ce grossier impérialisme judaïque, c'est alors qu'échouera fatalement votre expérience pseudo-chrétienne de la vie et de l'histoire, car vos réussites elles-mêmes ne vaudraient pas mieux que celle de l'antique animal raisonnable. C'est par la porte étroite de l'Épreuve que passe le chemin royal des futures résurrections, non par l'arc de triomphe trop humain des victoires terrestres.


Le seul triomphe assuré de l'Eglise consiste précisément en ce que, contre Dieu et contre son Christ, jamais plus la Bête ne restaurera son formidable empire ; plus jamais, contre l'Eglise, ne prévaudront les portes de l'enfer : et quiconque, tribun, prince ou dictateur, école, église ou secte, catholique, orthodoxe ou renégat, élève des plans à l'encontre de ce plan divin, verra tôt ou tard renverser tous ses espoirs :« Quiconque aura entendu mes paroles et ne les mettra pas en pratique ressemble à l'homme qui construit sa maison sur le sable. Les pluies viennent, les rivières débordent, le vent souffle, et tout s'en va croulant à la dérive ». (VII, 26).


Ainsi le christianisme, malgré tant de beaux siècles nouveaux, a pu ne pas susciter, sur les ruines de l'Empire romain, une République chrétienne plus puissante encore, plus étendue, plus tranquille, plus prospère, plus assurée de sa durée et de son hégémonie universelle. Eternellement la zizanie sera mêlée au bon grain dans le champ du Père de famille, jusqu'à ce que vienne l'heure de la récolte définitive. Chaque jour le filet du Pêcheur ramène sur la rive toutes sortes de poissons, gros et petits, bons et mauvais. Plus d'un intrus se glisse sans robe nuptiale au banquet du Roi. Les élus, même aux meilleurs temps, peuvent rester le petit nombre et la terre, jamais plus, ne sera le ciel. La mort, la douleur, le péché, la guerre, les révolutions seront jusqu'au dernier jour le lot de l'humanité chassée du Paradis, dévorée d'ignorance et de concupiscences. Mais nulle part non plus, ni jamais, personne n'obtiendra mieux des hommes ou pour eux, en dehors de l'Eglise ou contre elle.

Il n'y aura pas, en dépit de la transcendance chrétienne, d'humanité meilleure ou plus heureuse que celle qui engendre les saints.

L'apostolat restera le sel de la terre, et l'Eglise la grande éducatrice du genre humain. Jamais plus, même au temps de la grande apostasie, sa mission divine ne sera rapportée, atténuée ou partagée, pour passer à la Démocratie ou à un nouvel Impérialisme païen : « On entendra alors parler de guerres et de rumeurs de guerre. Ne vous troublez pas. Il faut que ces choses arrivent d'abord...» ; mais lointaine est peut-être encore la fin du monde. Longtemps «les peuples se soulèveront auparavent, nation contre nation, Etat contre Etat. Il y aura des pestes et des famines, des tremblements de terre ici et là ; mais tout cela n'est qu'un début des grandes calamités. On vous persécutera, et on vous fera mourir. Toutes les nations vous haïront comme chrétiens. Alors beaucoup succomberont au scandale, et trahiront et se haïront les uns les autres. Il s'élèvera des faux prophètes qui séduiront la multitude. Et parce qu'aura abondée l'immoralité, la charité s'attiédira chez le grand nombre, mais celui qui persévèrera jusqu'à la fin sera sauvé» (XXIV).


Voilà le fond de l'histoire chrétienne, au cours de laquelle aucune âme vraiment surnaturelle ne sera jamais sérieusement tentée de voir avec étonnement certains redoublement d'iniquité pareils à celui que nous traversons. Seul, l'animalis homo se trouble et voudrait que déjà l'Eglise militante d'ici-bas soit l'Eglise triomphante de l'éternité. Inguérissable utopie de l'Adam charnel, contre laquelle proteste l'exemple de tous les saints : ceux-ci savent qu'il ne saurait y avoir ici-bas de persévérance sans épreuves, d'épreuves sans combats, de récompenses enfin pour les tièdes et les pusillanimes.


Libre donc à Evola de peindre l'Eglise en ennemie, non seulement de l'Impérialisme païen, mais d'une sorte de superfascisme gibelin. En un sens il a raison. L'Eglise n'a cessé d'être en butte, à Rome, à travers les âges, à ces sourds accès de révolte contre le nouvel ordre providentiel du monde. Mais l'heure est passée de ressusciter ces vieilles querelles entre le Sacerdoce et l'Empire et ce n'est pas par la voix d'un Impérialisme païen à la Evola que pourra se résoudre la crise présente.

Même à l'époque où se livre paru et au simple point de vue de l'opportunité politique, "l'Impérialisme païen" reste un essai vain et plutôt médiocre. Jugeons-en : "Prise en soi", est-t-il écrit, "avec son subtil bolchévisme et son mépris pour tout souci de ce monde, la prédication de Jésus ne pouvait aboutir qu'à une chose : rendre impossible, non seulement l'Etat, mais la société même (page 19).

Le temps n'est plus d'agiter, comme un spectre, ce fantôme d'un Jésus doucement anarchiste, en révolte contre tout l'ordre national ou international du monde, au profit des "damnés de la terre". Ce Christ de fantaisie, trop vite adopté par la démagogie chrétienne de Tolstoï et du " Sillon", en dépit de ses origines maçonniques, est historiquement et dogmatiquement un mythe.

Jésus est né pauvre, mais il est né fils de David. Il a reçu l'hommage à la fois des bergers et des Mages. Jésus-Ouvrier est aussi le Christ-Roi et le Christ-Pentocrator. Aucun de ses véritables disciples ne l'a jamais appelé : "Camarade", mais : "Maître" et "Seigneur".


Quant à l'Église, c'est une vieille rengaine, renouvelée de Bayle et de Montesquieu que d'en faire, non seulement la religion des humbles, selon le mot de Bruno Bauer en 1850, mais une religion d'humbles, autant dire au seul usage de la pègre romaine qui se serait fait un Dieu de ce légendaire vagabond ; c'est un contre-sens et une niaiserie que de ressasser avec Beulé, dans Le Sang de Germanicus que "Le christianisme s'adresse aux pauvres, aux esclaves, aux désespérés". Non, Monsieur : il s'adresse à tous, pour être la religion de tous : des pauvres et des affligés comme des illustres et des puissants, voire des néo-pythagoriciens tout gonflés de l'aristocratisme de leurs faux systèmes, vieux comme le monde. C'est vouloir ignorer et dédaigner tous les documents relatifs à la prédication chrétienne que de nous la peindre même aux origines, restreinte à une pittoresque assemblée où s'empressent seulement les esclaves la chaîne aux pieds, les prostituées en quête de réhabilitation et les veuves en peine de consolation, les tire-pieds et les tire-laine, le bancal et le bossu, le Gavroche et l'assassin. Rien ne nous donne moins l'idée d'une synaxe des Catacombes que cette caricature de Cour des Miracles.


Où donc Evola a-t-il lu dans les Logia du Sauveur : «Que tout sera enlevé à ceux qui possèdent et donné à ceux qui n'ont rien» (page 106).

L'Evangile selon saint Matthieu proclame au contraire, d'ailleurs au sens tout spirituel à la fin de la parabole des talents : "Celui qui a sera comblé, et on enlèvera à celui qui n'a guère le peu qui lui reste" (MATT. XIII, 12, XXV, 29, LUC. XIX, 26). ( autre traduction : " car on donnera à celui qui a, quel qu'il soit, et il y aura pour lui surabondance; mais à celui qui n'a pas, on lui ôtera même ce qu'il a").
Et même aux premières agapes fraternelles des Catacombes, voire de l'Eglise communautaire de Jérusalem, il n'a jamais été question, ni de rançonner la noblesse romaine ou la ploutocratie juive au bénéfice des mendiants, ni au contraire de dépouiller de leur défroque les esclaves pour en revêtir de surcroît les riches matrones. L'Eglise, d'ores et déjà, formait sous ce rapport, à l'image de l'ordre civil, une société parfaite et complète, où régnaient et la générosité et la patience, comme deux formes de la même charité ; où les sesterces, les palais, les titres pas plus que les haillons, la maigreur ou les ulcères ne faisaient l'excellence des âmes, mais où comptait par dessus tout la grâce du Saint Esprit.
Non, ce ne sont pas les lieux communs humanitaires, que lui reproche Evola, qui ont attiré les foules à Jésus et à son Eglise. Les petits et les pauvres n'ont jamais attendu de lui la charte qui leur conquerrait la terre, mais seulement la clé qui leur ouvrirait le ciel. L'enseignement chrétien est étranger par principe à tout système du monde, non pas, certes, par suite d'une sorte de quiétisme, de fatalisme ou d'indifférentisme eschatologique, ou par sourde rébellion sociale, mais parce qu'il vise ailleurs et que toutes ses démarches essentielles divergent des bas intérêts temporels : «Serviteurs, écrit saint Pierre, soyez soumis à vos maîtres et redoutez de déplaire, non seulement, à ceux qui sont bons et raisonnables, mais aux pires » (I PETR., II, I8).
Et saint Paul : «Que chacun persévère dans l'état où Dieu l'a placé. As-tu été appelé à être esclave ? Ne t'en désole pas, mais au contraire, même si l'occasion t'était donnée de t'affranchir, choisis plutôt de servir. Car l'esclave mourant est libre aux yeux de Dieu ; et parallèlement, celui qui était libre ici-bas n'en meurt pas moins sujet du Christ » (I Cor., VII, 22). Aussi saint Polycarpe, avant d'être exposé aux bêtes, adressait-il de Rome à ses fidèles cette recommandation suprême : « Que les esclaves ne cherchent pas à se faire affranchir aux frais de la communauté, afin de ne paraître pas obéir servilement à leurs propres désirs ».
Et voilà tout le soi-disant miel des promesses de libération que le christianisme naissant agita sous les yeux des misérables :
« Soumettez-vous d'abord. Acceptez l'infortune, l'humiliation, la souffrance ; ajoutez-y de vous-même la mortification, afin de suppléer à ce qui manque encore à la passion du Christ. Ce n'est qu'à force de généreuse subordination aux volontés supérieures que vous rachèterez vos péchés et les péchés du monde ».

Quant au prétendu incivisme des premiers chrétiens, rebelles à l'Empereur; insoumis à la milice, c'est également une légende, pieusement entretenue par tous nos pacifistes, depuis les « objecteurs de conscience » jusqu'aux disciples aujourd'hui triomphants de l'ex-Père Hyacinthe Loyson et de Frédéric Passy. Ouvrons la lettre que Pierre écrivait de « Babylone » aux autres Eglises. Puisque Babylone est Rome, d'après Evola lui-même, nous allons entendre sans doute le Prince des Apôtres anathématiser la Ville éternelle, non seulement comme capitale de tous les vices maîtres de la terre et comme égout du monde, mais encore comme la cité des Césars, centre et noeud de l'Empire oppresseur de la conscience universelle ?
Eh bien, pas du tout ! Nulle part la moindre allusion à l'antagonisme entre les consuls et la canaille. Pierre, au point de vue moral prêche sans doute la lutte contre la débauche sensuelle qui est le péché par excellence de Rome païenne ; au point de vue social, il préconise la sainteté du mariage et de la famille et réclame la liberté : non une liberté civique qui serve de voile à la liberté du mal, mais seulement la liberté intérieure du bien, la liberté des enfants de Dieu. Car dans l'ordre politique, ce qu'il prône, c'est la docilité, c'est l'obéissance : «Soyez donc, à cause de Dieu, soumis aux pouvoirs établis, tant au Prince, comme maître de tous, qu'aux magistrats de tout ordre, comme délégués par lui pour assurer l'ordre contre les méchants à l'avantage des bons citoyens».
Est-ce donc là le langage d'un révolutionnaire, d'un ennemi des lois, avide d'une subversion totale de l'humanité ?


En réalité, loin d'être le virus qui devait infecter bientôt tout l'Empire de ses passions délétères, cette petite Eglise à peine née représente déjà la seule cellule vraiment saine qui survivra à toutes les catastrophes et deviendra le germe de la nouvelle Rome.

« Babylone » pour elle n'est nullement l'Etat : c'est le royaume du péché. Elle ne cherche pas à faire prévaloir contre la Cité terrestre un nouvel ordre de choses politiques, mais une mystique. Et c'est dans cette seule voie, depuis les Apôtres, qu'elle poursuit sa route et a réalisé toutes ses conquêtes.

 

 

Voir les commentaires

l'Eglise et les Civilisations

Publié le par Christocentrix

L'Église est chargée par le Christ de réaliser la paradôsis ou tradition historique des richesses qu'il a apportées et insérées à un moment de l'histoire.

Dès l'abord, éclate à nouveau le problème de l'histoire réelle et de l'histoire apparente ou, pour reprendre les termes de saint Augustin, la lutte entre la Cité de Dieu (lieu moral de l'action surnaturelle) et la Cité de Satan (lieu du développement humain des cultures et des civilisations).

D'où, les deux tendances de la théologie chrétienne. La première insiste à ce point sur l'histoire surnaturelle, qu'elle traite avec quelque dédain l'histoire naturelle, qui pourtant doit être sauvée par le Christ; selon cette théologie la seule chose importante est la conversion des âmes, sans nécessaire collaboration à l'histoire, à la culture, à la civilisation, appelées activités « humaines » ou « humanistes », très voisines du péché ou aptes à distraire l'homme de sa vocation essentielle. Une autre tendance s'efforce, sans vouloir concilier les inconciliables, de percevoir le lien interne qui soude l'une à l'autre les deux « histoires ».

On pourrait résumer comme suit les sentences de cette dernière position plus respectueuse de l'antinomie :

- L'Église entre partiellement dans le devenir cosmique, pour en devenir la médiatrice directe et décisive;

- Les civilisations sont les médiatrices indirectes et provisoires de l'agir divin dans l'humanité.


1. Le rôle de l'Église :
Comme le Christ s'incarne de manière bien concrète (« Cet homme qu'on appelle Jésus de Nazareth ») dans le déroulement et la complexité de l'histoire, de la même manière l'Église entre activement dans le devenir humain, voire dans chaque civilisation concrète. Cette incarnation est soumise aux lois de l'évolution humaine : genèse, épanouissement, décadence et disparition. Histo­riquement, elle a connu ces stades, plus ou moins éphé­mères, dans les diverses formes de la civilisation occi­dentale et elle fut successivement l'Église de Rome et de Byzance, l'Église médiévale, l'Église humaniste de la Renaissance, enfin l'Église libérale et bourgeoise, dont la réalisation meurt sous nos yeux en même temps que la bourgeoisie au profit d'une tentation de "désétablissement" ou "d'autodémolition".
Pendant ce temps, elle s'implantait péniblement dans d'autres civilisations, mais nulle part jusqu'à récemment, elle n'était arrivée à s'y incarner vraiment; partout, elle restait "occidentale" : peut-on parler au sens strict, même aujourd'hui, d'une Église indienne ou d'une Église africaine?
Mais ces réalisations historiques de l'Église ne sont que des projections éphémères ou, si l'on veut, des suprastructures du christianisme total. Il garde toujours un visage tourné vers l'éternel et un aspect de trans­cendance, qui se manifeste dans la parfaite continuité du dogme, de la morale, de la prière, des sacrements, de la discipline... Sous des visages parfois différents, le christianisme est identique à lui-même dans le temps et l'espace, comme est identique et Un, l'Esprit qui l'anime. Cette permanence profonde l'incite mystérieusement à une farouche persévérance ; il s'efforce de gagner toujours de « nouvelles terres » ou de s'incarner dans toutes les formes successives d'une même civilisation, mais aussi, et de façon plus pénible peut-être, dans des désaffections, dans des abandons volontaires de telle ou telle civilisation mourante (ainsi, l'Église abandonne l'Empire romain pour se tourner vers les Barbares). 
Cette dialectique de l' « incarnation-transcendance » est une des clés de l'histoire de l'Église dans ses impli­cations temporelles. On la voit s'inféoder à des civili­sations bien étrangères à son esprit, puis les transformer peu à peu, jusqu'au moment où elle s'en dégage pour se tourner vers d'autres ou d'autres formes; quelques décades plus tard, la vieille forme s'effondre, mais l'Église s'est assez adaptée à la nouvelle pour s'y incarner à nouveau. L'exemple le plus typique est celui de la transition, en France, entre l'Ancien Régime et les régimes bourgeois démocratiques. Évidemment, au cours de ce périple séculaire, l'Église subit d'importantes mutilations (éclatement de l'Eglise indivise puis séparation de l'église réformée, perte d'influence et de crédit dans les pays catholiques, persécutions et génocides à l'Est), mais, toujours au moment où on la croit prête à disparaître, elle réapparaît sur d'autres fronts (missions), sous d'autres formes (apos­tolat laïc) ou dans de « nouvelles » doctrines tirées de son antique trésor (théologie des réalités terrestres). Elle commet parfois de graves erreurs ; par exemple, l'inféodation au régime capitaliste libéral au paroxysme de ses méfaits ou comme l'Aggiornamento à la suite du dernier concile du Vatican pour l'Eglise de Rome...., mais ce qui serait funeste pour autrui ne l'est pas pour elle : toujours, elle trouve en son sein des élites assez courageuses pour la critiquer et pour chercher d'autres voies, et des responsables assez humbles et sages pour ne pas toujours condamner ces élites.
Et puis il ne faut pas tout réduire à la seule Eglise de Rome ....
Elle connaît enfin des écartèlements intérieurs, des schismes dus parfois à des causes mesquines : elle cède rarement aux intimidations, d'où qu'elles viennent, et, si elle se compromet parfois dangereusement, le temps agit toujours en sa faveur.

Présente dans les civilisations, elle y joue un double rôle, en fonction même de son double caractère d'incar­nation et de transcendance. Le premier est celui d'un travail « à même la civili­sation »: les moines, les missionnaires défrichent, bâtissent, enseignent les arts et les lettres, luttent contre les éléments antichrétiens de la culture, essaient de purifier les autres pour les transposer dans l'essence chrétienne. Quand la jeune civilisation entre dans sa maturité, l'Église patronne la vie artistique, protège les institutions politiques et sociales. Quand la vieille civilisation va succomber, elle la défend contre les « Barbares », non pour lui éviter une mort certaine, mais pour sauvegarder les valeurs décisives de culture, à transmettre aux « Barbares ».
Au cours de cette action parfois séculaire, l'Église n'a cessé de remplir un autre rôle : garder le contact avec le Christ par la prière, le sacrifice eucharistique, le renoncement..., non pour remplir correctement son premier rôle, mais pour « faire passer » l'agir divin dans cette civilisation, pour lui garantir le salut dernier : comme elle prie pour les individus ou les collectivités, ainsi elle prie pour les communautés « en marche », dans leur devenir historique.
 C'est pourquoi l'Église est la médiatrice des civili­sations : un levain, toujours présent dans la pâte, qui, par son action fermentante, par une vertu qu'elle tient de l'Autre, valorise cette civilisation aux yeux de l'Éternel. Et pour l'éternité, car elle participe, de par le Christ, au caractère d'eschatos : elle est aussi la plus jeune, la plus récente, la dernière, novissima.

2. Le rôle des civilisations :
Quelle signification réelle donnons-nous aux civili­sations dans l'économie chrétienne? Chaque civilisation est un « moment » réel de l'histoire du salut. Il faut refuser d'abord à toute civilisation le privilège d'être absolue et définitive. Certains auteurs, éblouis par la longévité et la remarquable souplesse de la civilisation occidentale, se sont plu à penser qu'elle était privilégiée et devait être le véhicule humain définitif de la pensée chrétienne. Depuis Valéry, certains savent maintenant que les civilisations sont mortelles.
De fait, pendant près de deux mille ans, notre civili­sation n'a reçu d'enseignement que d'elle-même et a pris les figures les plus variées. Depuis quelques décades pourtant, la situation évolue : elle se fractionne dange­reusement et d'autres ont à son égard des réactions virulentes et profondes. D'autre part, il restera toujours vrai que le christia­nisme d'occident n'a reçu jusqu'à présent qu'une expression gréco-latine, voire grecque et latine (après une expression sémitique de courte durée). Mais d'autres civilisations ne sont-elles pas appelées à forger de nouvelles expressions d'une vérité toujours identique et à en vivre pendant des siècles? Les progrès actuels du christianisme dans divers continents ne sont-ils pas un présage de cet avenir?
Si aucune civilisation n'a de valeur absolue, si toutes sont appelées, tôt ou tard, à disparaître, elles n'en ont pas moins une valeur en soi très digne d'intérêt. Comme chaque personne humaine change quelque chose au monde et à l'histoire, ainsi, mais sur une plus vaste échelle, toutes les civilisations. Par leur trésor matériel et spirituel, elles induisent les hommes, directement à mener une vie humaine, indirectement à se préoccuper de la Vérité éternelle; en entourant les individus d'un rempart d'organisation, de paix et d'efficience tempo­relles, en les imprégnant d'un idéal de vie, d'une con­ception du monde, d'une moralité individuelle et sociale, elles forgent en eux l'image, admirable quoique imparfaite, du Verbe Incarné.
On l'a deviné, l'Esprit qui "planait sur les eaux" à l'origine, n'a cessé d'inspirer toutes les civilisations de l'histoire. Les Grecs avaient deviné la présence d'une divinité sous leurs grandes découvertes culturelles; mais Celui qu'ils appelaient du nom d'Apollon ou de Minerve, nous savons qu'il n'est autre que l'Esprit d'amour et de vérité. C'est grâce à cette action inces­sante, que chaque civilisation a pu être la médiatrice indirecte du salut des hommes qui en ont bénéficié. Tôt ou tard, la civilisation verse dans la "démesure"; en suivant le sillon qui lui est propre au-delà de l'équi­libre (ainsi, la civilisation occidentale dans l'utopie technicienne), elle se condamne à la décadence et à la mort. La souffrance qu'elle endure dans ses membres, tout au long de cette lente disparition, la sauve, de par le Christ, en attendant que le second avènement du Verbe de Dieu dans la gloire ne la juge définitivement pour l'éternité. A ce moment, les hommes verront ce qu'ils doivent à leur culture et à leur civilisation, tout ce qu'ils ont reçu du milieu ambiant, avec ses vertus et ses défauts. Ils seront alors à même de juger, en Dieu, de la vraie valeur de cette armature à la fois extérieure et intérieure qui les a rendus plus hommes. Ils verront dans le concret comment cette civilisation qui fut leur, put être la médiatrice, indirecte et utile quoique précaire, de leur salut final. On voit ainsi comment, et pour l'Église et pour la civilisation, il faut se défendre à la fois de l'intégrisme et du modernisme. L'Église et les chrétiens ne peuvent s'attacher définitivement à une civilisation; d'autre part, les chrétiens ne peuvent s'attacher absolument à l'expression incarnée de l'Église dans une civilisation.

3. L'Église dans la civilisation:
 Une fois compris le rôle respectif de l'Église et de la civilisation par rapport à l'histoire authentique du salut, essayons de saisir le travail mystérieux de l'Église, par les moyens qui lui sont propres, au sein d'une civilisation. Le premier de ces moyens est la doctrine de foi, puis les sacrements véhicules de la grâce..... Même dans ses éléments les plus distants des implications terrestres, elle transforme à ce point les esprits qui la reçoivent, qu'elle devient toujours un facteur non négligeable d'action civilisatrice. Ainsi pas de christianisme sans l'idée et la réalité de la filiation divine ; mais on n'enseigne pas impunément aux hommes qu'ils sont les enfants d'un même Père ! On crée en eux un besoin incoercible d'émancipation et de liberté.  Mais parlant beaucoup plus de devoirs que de droits, elle craint surtout les théories abstraites d'émancipation basées uniquement sur les "droits de l'homme" car elle sait qu'on ne fonde pas une civilisation sur des hommes imbus de leurs droits, mais sur des personnalités conscientes de leurs responsabilités. Fidèle à l'inspiration évangélique, l'Eglise prêche aussi le renoncement aux instincts, à l'amour-propre, aux passions. Partout où des hommes entendent sa voix, la barbarie primitive recule, la dissolution des moeurs, typique des sociérés décadentes, est freinée. Et dans les civilisations technicisées, où le vice se part de raisons scientifiques, le rappel constant des lois morales s'oppose aux déchéances les plus graves et à celle de la barbarie seconde : la brutalité cynique de l'hypercivilisation. A l'élite capable de l'entendre, l'Eglise fait retentir l'appel des renoncements évangéliques. Dans chaque nation chrétienne, des milliers d'hommes et de femmes compensent, par une vie intégrant les dimensions de la prière, de l'ascèse, du renoncement, de l'abnégation, des vertus héroïques ou du martyre... les débordements et les excès de la masse. Et cette élite, de manière directe par action surnaturelle, de manière indirecte par sa présence et son exemple, est la plus sûre garante de la culture morale, le plus sûr garde-fou dans la chute vers la déchéance et la dégradation. l'Eglise sait que là où elle travaille, éclosent une nouvelle humanité et un nouvel esprit, de nouvelles générations capables de transmettre.

Voir les commentaires

le Christ et l'Histoire...la grande secousse...

Publié le par Christocentrix

Le Verbe Incarné est l'Alpha et l'Omega : tout commence et s'achève avec lui et en lui. Rien de plus essentiel à une vision chrétienne de l'histoire : on y voit que le Christ est le moteur principal de l'histoire et qu'elle trouve en lui son origine, ses caractères et son achèvement.


1. Le Christ,
« principe » de l'histoire :

Dès l'instant où le Verbe de Dieu apparaît dans l'histoire, il transforme cet instant en un kairos privilégié, unique, dont toute l'histoire, antérieure et postérieure, tire signification et dynamisme. Il est le principe ou l'archê de l'histoire.

Cette intrusion divine n'est plus seulement une épiphanie, mais une réelle théophanie (Le Logos s'est fait chair et II a habité parmi nous, dit saint Jean), et les signes qui l'accompagnent, sont le Signe par excellence. Dans l'histoire humaine, déjà rendue discontinue et hétérogène par les interventions de Iahveh, une «secousse» disproportionnée à toute grandeur humaine désoriente le cours normal des choses et, quoique le Seigneur Jésus soit le Messie promis de longue date et attendu par une lignée fidèle de générations, sa personnalité divine est si transcendante à l'humain, qu'en un instant toute l'histoire change et toute valeur prend un aspect nouveau.

L'histoire sainte des Juifs, à laquelle jusqu'alors il fallait être fidèle, devient l'Ancien Testament, préparation modeste de la Venue, cortège où toutes les personnalités deviennent des «figures » de la seule Personnalité, réalité révolue où toute valeur n'est que l'image de la seule Valeur.

De plus, chose essentielle à notre propos, avec le Christ, un nouveau monde est imposé à notre intelligence et proposé à notre espoir : celui que le Seigneur appelle communément « Royaume de Dieu » ou « Royaume des cieux». Non un monde d'idées, ainsi que l'avait imaginé Platon, mais un monde de réalités :  En fin de compte, devenir croyant signifie toujours la même chose : devant un homme, enfermé dans son être propre, dans son monde particulier, apparaît une autre réalité devant lui, en lui-même ou au-dessus de lui... une autre réalité, appartenant à un monde différent, d'en haut... L'âme doit se perdre une première fois en reconnaissant un second axe, puis aller jusqu'à reconnaître que l'au-delà est l'axe véritable.
Commence alors la lutte entre les « deux axes ». Longtemps, ils s'opposent; chacun essaie pour ainsi dire de priver l'autre de ses forces vives; chacun essaie de tirer à lui le coeur, l'esprit, la force, le sang ...

Aussitôt, le cosmos qui nous est familier, prend une valeur relative; la seule vraie réalité est cet au-delà où se dessine, pour l'éternité, la figure définitive de tous les êtres. La foi en cette réalité supérieure modifie nos conceptions courantes de l'histoire. Si le Christ s'était livré à quelque action purement temporelle, si par exemple il avait lancé son peuple dans une invincible conquête, l'éventuel triomphe d'Israël eût été du même type que celui de Rome, des Mongols ou de l'Islam. La venue du Christ provoque, dans l'histoire, une déchirure, une distorsion. D'une part, l'histoire « apparente », celle des peuples et des civilisations, avec leurs institutions, leurs guerres, leurs réussites, leurs échecs; d'autre part, une histoire « réelle », celle de la sanctification des âmes, qui prépare le Royaume des cieux. Celle-ci façonne, détermine celle-là, comme l'aimant caché sous le tissu attire le fer qui y a été déposé : on ne voit que les mouvements du fer, mais l'on sait, de science certaine, qu'ils sont provoqués par l'invisible aimant.

D'autre part, malgré les millénaires antérieurs et les civilisations révolues, au sens strict tout commence, sous la direction du seul vrai chef de l'humanité, du seul Sauveur de tous les hommes.

La Trinité Sainte conçoit, pour le cosmos entier, une immense évolution, commencée avec la matière inerte, continuée par la matière biologique ou organisée, puis par l'homme individuel et les civilisations particulières. Au sommet de cette évolution, apparaît l'homme parfait, l'être humano-divin, chef-d'oeuvre de Dieu, dont la mission est de rendre possible et d'achever le projet de la création :  Le monde du cosmos, vu dans la perspective de l'histoire du salut, est le lieu de l'action du Verbe créateur, qui ne cesse de le proférer et qui, après qu'il est tombé au pouvoir des Puissances, est venu non le détruire, mais le libérer et le transfigurer. 

Telle est, en effet, la substance même de la révélation chrétienne. Le Seigneur Jésus nous sauve de la subordination aux Puissances du mal et de notre propre concupiscence; puis, il nous aide efficacement - nous les hommes et nous les civilisations - à accomplir notre périple terrestre de telle sorte que nous puissions, en Lui, réaliser le projet divin.

Ainsi, pour le chrétien, le dynamisme intérieur de l'histoire est la collaboration libre des volontés individuelles et collectives à l'oeuvre du Christ dans l'histoire. De lui, vient toute l'énergie nécessaire à l'histoire : celui qui adhère librement à lui, fait progresser l'histoire; celui qui s'oppose à lui, la refrène.

Nous voilà donc aux antipodes de tous ceux pour qui l'histoire est la répétition cyclique d'un même état humain voué à la souffrance et à la mort finale, mais aussi de tous ceux pour qui l'histoire et la civilisation procèdent de l'effort humain, jusqu'à un stade dernier de perfection terrestre. Selon Marx, en effet, l'histoire progressait aussi grâce à des kairoi ou événements privilégiés; mais ceux-ci provenaient d'une maturation immanente qui les contenait et les provoquait. Le chrétien ne croit pas à une histoire purement humaine trouvant en elle-même la loi et le dynamisme de son progrès : il estime que l'histoire a changé brusquement et progresse par l'effet d'un « miracle », c'est-à-dire d'une intervention spéciale de Dieu hors des lois naturelles de la succession historique.

Si l'on veut une image, nous dirions que, pour les Orientaux en général, l'histoire est une route qui ramène sans cesse l'humanité aux mêmes paysages. Pour les marxistes, elle est une route créée de mains humaines, qui débouchera sur un haut plateau, où l'humanité se maintiendra définitivement lors de l'avènement de la société communiste. Pour le chrétien, la route de l'histoire s'est trouvée brusquement coupée : les interventions divines (celles de l'Ancien Testament et l'Incarnation du Verbe) ont montré que cette route conduisait à l'abîme et qu'une autre route était construite déjà sur un haut plateau; celle-ci, seule, conduit l'homme vers sa béatitude dans l'au-delà.


2. Le Christ, « fin
» de l'histoire :

Si le Christ est le seul principe de l'histoire authentique et profonde, il en est aussi la seule fin; car, s'il est le Messie, il est aussi le dernier (novissimus, eschatos) que l'on doive attendre et vers qui l'histoire se dirige comme vers sa consommation.

Le chrétien croit, comme les Juifs, à la tension historique de l'Ancien Testament; mais il croit, contre eux, que le Seigneur Jésus est à la fois le dernier à venir et le plus récent, le plus jeune, celui après lequel il ne peut y avoir qu'une paradôsis, une tradition, une «livraison », à travers les siècles, de l'essentiel donné une fois pour toutes en sa personne. « A qui irions-nous, dit l'apôtre, tu as les paroles de la vie éternelle »: c'est-à-dire,
« si nous ne croyons pas en toi, qui pouvons-nous attendre encore, puisque tu possèdes de quoi nous transposer, au-delà des temps, au salut éternel ». C'est pourquoi le chrétien authentique ne fonde de totale espérance en nul autre événement que la possession dernière, par lui-même et l'humanité, du Seigneur Jésus; il n'est pas facilement séduit par les idéaux étrangers au Christ. Lui présente-t-on la révolution comme la panacée de tous les maux, il répond que la vraie révolution est la metanoïa, la conversion au Seigneur, et que l'autre a, comme toute chose humaine, ses limites et ses inconvénients; lui annonce-t-on un paradis terrestre tablant sur l'organisation technocratique de la société, l'instauration d'une paix définitive ou les triomphes de la science, il sait très bien que le seul paradis possible est dans l'au-delà et que le seul moyen de l'obtenir est l'adhésion au Christ. En un mot, comme il n'est pas pour lui de période postchrétienne, ainsi il n'est d'autre Sauveur final que le Christ!

D'autre part, puisque le Seigneur Jésus est le seul Sauveur jusqu'à la fin des temps, tous les hommes et toutes les civilisations ne peuvent attendre le salut que de son action, de sa médiation.

On se demandera : comment cette action universelle est-elle possible, étant donné que Jésus est apparu assez récemment dans l'histoire et que la diffusion du christianisme est très relative? C'est ici qu'intervient la médiation de grâce, proprement surnaturelle, du Christ. Puisqu'il est constitué origine et fin de l'histoire, c'est par référence à cette origine et à cette fin, que les hommes, les peuples et les civilisations, de tous les temps et de tous les lieux terrestres, peuvent être sauvés. Mais ne nous imaginons pas cette référence d'une manière trop humaine : les hommes ne se sauvent pas, c'est le Christ qui les sauve, et quel peut être le critère minimum du salut, sinon une bonne volonté, une disponibilité implicite à l'action du Christ, même ignoré?


Cette disponibilité est le résultat de la religion et de la culture.

Les diverses religions ont joué, au plan de l'histoire réelle, un rôle non négligeable. Sans doute sont-elles corrompues, falsifiées et en partie inefficaces; sans doute, depuis l'avènement du Christ, sont-elles devenues anachroniques et devraient-elles s'effacer devant le message chrétien. Il n'en reste pas moins que chacune d'elles a sa vérité, qu'elle incline et dispose l'âme croyante à accepter le mystère divin, à entrer en relation avec Dieu et à se soumettre à une certaine ascèse personnelle. Toutes valeurs qui, assumées par le Christ, peuvent être, selon sa volonté, des pierres d'attente du salut final et de la totale révélation.

D'autre part, la culture et la civilisation, dans lesquelles chaque homme a reçu sa première éducation et a passé sa vie, l'ont imprégné de tendances, d'options, de vertus, qui, elles aussi, peuvent constituer un terrain favorable à l'action divine. L'infinie et l'austère morale familiale du Chinois, l'humilité indienne devant le réel cosmique, le culte des ancêtres et le respect de la coutume chez les Noirs, la vigueur dynamique des Occidentaux... sont, en somme, d'importantes préparations de l'attitude religieuse chrétienne.

Si, pour des raisons historiques concrètes, ces richesses naturelles écloses au sein des civilisations, ne reçoivent pas leur couronnement, comment pourrait-on en rendre tous ces hommes responsables? De toute manière, le mystère de leur salut final appartient à Dieu.

Ainsi donc, toute manifestation de culture ou de civilisation entre dans le domaine de la religion; non seulement dans le même sens que toute réalité terrestre intéresse la géographie, mais d'une manière plus intrinsèque : le critère de la valeur définitive d'un objet d'art, d'une découverte scientifique, d'une institution sociale est finalement d'ordre religieux et chrétien.

Il ne s'agit pas ici de renouveler une tyrannie religieuse sur la civilisation, ni de s'orienter vers des tendances pieuses ou dévotes dont on a trop souffert pendant la longue survie du baroque; au contraire, bien souvent une oeuvre d'art très profane illumine mieux un coin de l'ineffable qu'une oeuvre pieuse : telle peinture de Matisse (à Vence, par exemple) est plus chrétienne que toute l'imagerie sulpicienne, et tel lavis "Song" est plus religieux qu'une Madone de Botticelli. Il reste toujours que certaines manifestations de culture ou de civilisation « préfigurent » la sublimation finale de toute la société humaine en Dieu, que d'autres lui restent indifférentes, que d'autres enfin en prennent le contre-pied. Rapprochent-elles ou éloignent-elles les hommes de la vision des rapports entre Dieu et les hommes apportée par le Christ? Voilà le critère chrétien de leur valeur !

Ce critère absolu ne supprime pas les autres (utilité politique, bienfait social, mieux-être corporel, valeur esthétique,...), mais il se les subordonne, c'est-à-dire que chaque fois qu'ils tendent à se présenter comme absolus, il leur rappelle qu'ils ne sont que relatifs et que, donc, leur verdict doit s'incliner finalement devant le sien.


On comprend mieux aussi, à la lumière de l'intervention du Christ dans le temps, les diverses formes d'engagement humain dans la culture et la civilisation.

Dans les conceptions cycliques de l'histoire (hellénisme, bouddhisme, hindouisme,...), la sujétion de l'humanité au temps est nécessairement ressentie comme une servitude, dont il faut s'échapper pour vivre de l'esprit ou de l'âme : incapable de recevoir de l'histoire un achèvement heureux, l'homme cherche sa félicité, dès ici-bas, dans l'espace spirituel désincarné. Cette sagesse prendra des formes diverses : ascèse du yogi, contemplation mystique du moine bouddhique, réflexion philosophique du platonicien..., mais toujours on y discernera une évasion des responsabilités terrestres, une désaffection des valeurs de culture ou de civilisation.

Tout à l'opposé, la conception marxiste attend de l'histoire un achèvement terrestre vers lequel il faut tendre de toutes ses forces, non seulement par l'opération intellectuelle, mais par la praxis, par l'action. Nous trouvons là un exemple typique d'engagement total dans les valeurs terrestres, seules valeurs revêtues de signification, avec la négation ou le mépris du transcendant. Il en est de même des tenants d'un certain courant se référant à l'usurpation symbolisée par le "vol du feu" dans le mythe prométhéen et de la tendance nettement orientée vers un glorification de "l'élan vital" , associée à une arrogante apologie de la technique . (Suivez mon regard...).

Dans une conception de l'histoire dominée par la figure du Christ, l'évasion totale et l'engagement total sont également impossibles. Le croyant, en effet, sait que l'histoire s'achève peu à peu dans l'autre monde, avant l'achèvement dernier; d'autre part, il sait que cet achèvement dépend de l'oeuvre réalisée historiquement : soit intérieure et profonde, pour rejoindre l'action directe du Christ; soit extérieure et apparente, pour orienter les cultures et les civilisations. En s'insérant entre l'archê et le télos, il entend collaborer, de ces deux manières, à l'oeuvre à la fois temporelle et éternelle qui s'édifie et, même si sa vocation personnelle le pousse vers la contemplation, il sait que cette contemplation a une redondance certaine sur terre.

Voir les commentaires

mêmes erreurs, vues d'un autre point de vue

Publié le par Christocentrix

En faisant passer le christianisme pour une « révolution sociale » plutôt que pour une révolution spirituelle, la « nouvelle école » de « droite » cherche une mise en garde historique contre le "bolchévisme". Dans sa préface à un livre de Louis Rougier, Alain de Benoist écrit : « M. Rougier, en nous montrant ce qui a eu lieu, décrit du même coup ce qui nous attend ». Phrase révélatrice, comme l'est d'ailleurs la totalité de cet ouvrage, préface y comprise. On y accuse le christianisme de procéder directement du judaïsme, et en particulier de la « vieille tradition biblique de détestation des puissants ». Les prophètes y sont dénoncés comme les promoteurs pré-marxistes d'une « exaltation systématique des humbles » et d'une « revanche des pauvres ». On y blâme les psalmistes d'avoir ébauché le principe de la lutte des classes. Derrière cet amas d'anachronismes, nous devinons sans peine le frisson typique de l'intellectuel conservateur, la réaction apeurée du privilégié devant le « grand feu » qu'apporte « sur la terre » toute forme de révolution véritable, celle qui, loin d'instaurer un égalitarisme, rétablit au contraire la « juste inégalité » chère à Aristote.


Tout comme la Révolution de gauche, la Révolution de droite postule, certes, le combat contre les « riches » et le triomphe des « pauvres », mais à cette capitale différence près que richesse et pauvreté sont envisagées moins au sens social qu'au sens spirituel. A cette dernière condition seulement peuvent être parfaitement comprises des formules comme :  « Les derniers ici-bas seront les premiers dans mon Royaume » , ou encore « Heureux les pauvres, car ils entreront dans le  Royaume des Cieux »
et, d'une façon générale, les affirmations paradoxales sur lesquelles est construit le Sermon sur la Montagne.
Pour le traditionaliste - chrétien ou non, et qui est politiquement le révolutionnaire de droite -, la richesse ne se définit pas en termes d'appartenance à une certaine classe économique, comme une certaine position sur l'échelle des salaires. Elle est plutôt une attitude devant la vie, une certaine manière d'utiliser les avantages matériels - économiques, mais aussi biologiques -, en l'occurrence à des fins de jouissance et de domination, en une vaine quête des biens de ce monde qui s'avère incompatible avec la recherche essentielle de l'unité intérieure. Aussi la richesse matérielle est-elle synonyme de pauvreté spirituelle, et la pauvreté matérielle synonyme de richesse spirituelle (schématisation).


« Celui qui frappe par l'épée périra par l'épée. » Cette prédiction évangélique, dont René Guénon rappelle le sens profond, peut s'appliquer à la pseudo-Droite d'aujourd'hui et illustre à merveille cette « antiogenèse des fins » à laquelle se ramènera finalement son action. En accusant le christianisme de « divorce avec le monde », la pseudo-Droite prouve son inaptitude à distinguer, conformément à la doctrine traditionnelle des deux natures, le monde et ce monde. Pour elle, le monde se limite au monde d'ici-bas, à l' « infra-monde ». Elle ne peut dès lors concevoir que les traditions, chrétienne et hindoue par exemple, l'assimilent à une
« vallée de larmes » et sa traversée à un « voyage de nuit ». Mais cette négation de l'ordre métaphysique ne saurait constituer, dans l'économie générale du cycle actuel, un aboutissement. Elle alimente à court terme la « spiritualité à rebours » de la contre-tradition et prépare à longue échéance, par une sorte de justice immanente, de légitime choc en retour, la révolution inauguratrice d'une nouvelle humanité.


« Qui n'est pas avec moi est contre moi. »
Selon Alain de Benoist, c'est « le mot d'ordre de tous les totalitarismes ». Ce n'est là qu'un anachronisme de plus. Une révolution ayant pour référence mythique l'âge d'or au sens traditionnel ne saurait être totalitaire. Le totalitarisme est un phénomène typiquement moderne. Il se produit lorsque la tension révolutionnaire a pour objet, non pas l'unité intégratrice des différences caractéristiques de la spiritualité primordiale, mais l'uniformité sous l'égide d'un élément matériel hypostasié : l'économie dans le marxisme, la race dans le national-socialisme. Cela dit, qu'elle soit totalitaire ou non, toute révolution établit nécessairement une distinction rigide entre ses partisans et ses adversaires, une ligne de démarcation spirituelle (dans le cas de la révolution traditionnelle) ou idéologique (dans le cas de la révolution totalitaire) devant laquelle s'effacent les appartenances d'ordre naturaliste à la patrie ou à la famille.

Ainsi s'éclaire le sens de ce passage de saint Paul : « Il n'y a plus ni grecs ou juifs, ni esclave ou homme libre ». Il n'y a plus que des chrétiens et des non chrétiens. A l'affirmation paulinienne que le christianisme est somme toute une patrie idéale transcendant les patries historiques et charnelles, fait écho ce passage de saint Matthieu remettant cette fois en question les liens familiaux : « je suis venu mettre la division entre le fils et son père, entre la fille et sa mère, entre la bru et sa belle-mère ; et l'on aura pour ennemis ceux de sa propre maison ». L'effroi que de tels propos suscitent chez les adeptes de la nouvelle « Droite » antichrétienne atteste combien ils demeurent prisonniers d'une « vue-du-monde » particulariste accordant la primauté à la contingence des liens sociaux et subordonnant les phénomènes culturels et religieux aux exigences du patriotisme et de la cohésion sociale. Face à la nécessité de prendre parti et à l'idée de ne pouvoir échapper, dans un contexte révolutionnaire, à l'étiquetage idéologique, la pseudo-Droite réagit avec une frayeur petite-bourgeoise qui la rend d'autant plus vulnérable devant une Gauche révolutionnaire qui a su, elle, nonobstant l'interprétation contre-traditionnelle du « mythe mobilisateur » des origines, réaffirmer, notamment par les voix du marxisme et de l'existentialisme sartrien, la notion de patrie idéale.


Pour terminer le présent paragraphe, une - trop - brève évocation du mythe biblique de Caïn et Abel tel qu'il a été respectivement interprété par René Guénon
et par l'éthologie moderne. Un des plus célèbres représentants de celle-ci, Robert Ardrey, a entonné,dans un livre significativement intitulé Les Enfants de Caïn, la louange de l'humanité bourgeoise et industrielle qui aurait mis au service du « progrès » son agressivité native, « cicatrice génétique » de son origine animale, « impératif biologique » devant régir toute l'organisation sociale. Le meurtre perpétré par Caïn sur Abel symbolise la « sélection naturelle », l'élimination du « bon sauvage » par la bête de proie, la victoire de l'humanité prédatrice, le triomphe de l'état de culture sur l'état de nature. Cette prétendue « évolution » se traduit, entre autres, par la fondation de la première ville, précisément attribuée à Caïn dans la tradition biblique. Dans cette naissance du sédentarisme citadin se substituant au nomadisme pastoral, l'exégèse traditionaliste voit au contraire une involution, dans la mesure où la fixation matérielle dans le cadre de la ville va de pair avec une dispersion spirituelle croissante, alors que la dispersion matérielle caractéristique de l'existence nomade a pour contrepartie la fixité spirituelle intérieure.

Voir les commentaires

valeur du procès actuel contre le christianisme (2ème partie)

Publié le par Christocentrix

L'exploitation actuelle des conceptions de Louis Rougier se manifeste par la publication de son Conflit du christianisme primitif et de la civilisation antique, sous le sigle du G.R.E.C.E. (32), par la réédition de son Celse aux Editions Copernic, une S.A.R.L. fondée en 1976 et comprenant parmi ses animateurs des sympathisants du G.R.E.C.E. Des thèses analogues se retrouvent dans la revue Eléments. Leurs dirigeants, qui sont parfois communs, avertis de la crise traversée par l'Eglise catholique, en profitent pour tenter de drainer certaines personnes déçues par les options de l'église conciliaire, jugée pour partie responsable des abandons de l'Occident. Leur argumentation est tour à tour critique et constructive, encore faut-il contrôler la valeur des accusations portées, des remèdes proposés.


La panoplie des accusations ne brille point par son originalité avec les références à l'Inquisition ou à Galilée. Elle n'est pas non plus convaincante, car dans un pareil débat ils ont toujours recours à l'argument d'autorité, ce qui ne va pas très loin. Ainsi l'Eglise est accusée d'avoir détourné les habitants de l'Empire qu'elle convertissait de leurs devoirs civiques et militaires, d'être à l'origine de la destruction d'une partie importante du patrimoine artistique et intellectuel du monde antique. Quelques exemples précis permettent de mesurer l'exactitude de ces reproches.


Les chrétiens ne se seraient pas montrés de bons patriotes en vivant en marge de la société ; ils seraient même responsables de la prise de Rome par Alaric en 410. Ce n'est pas l'impression laissée par la lecture de saint Jérôme. La nouvelle de la prise de Rome lui inspira des accents dont le pathétique frappe encore: "Voici que tout d'un coup la nouvelle m'arrive : Pammachius et Marcella sont morts lors du siège de Rome : quantité de nos frères et sceurs se sont endormis dans le Seigneur. Je fus plongé dans un tel abattement que je ne songeais plus, jour et nuit, qu'au salut commun; je me crus captif avec ces saints, je ne pus ouvrir la bouche avant d'apprendre une confirmation. Suspendu entre l'espérance et le désespoir, je suis torturé par les malheurs d'autrui. Mais quand la lumière la plus éclatante de toute la terre se fut éteinte, quand l'Empire romain fut coupé de la capitale, quand pour parler plus exactement, la terre entière périt avec cette seule ville, je suis resté muet et je me suis humilié ; je me suis abstenu même de bonnes paroles et ma douleur s'est irritée (33). Un trait psychologique est révélateur ; tel une personne touchée par un grand deuil, il fut incapable de travailler pendant un certain temps. Il commençait alors à dicter son commentaire sur Ezéchiel, et dans une lettre il écrit : "Mon âme a été bouleversée par le saccage des provinces d'Occident, et surtout de la ville de Rome. Comme dit le proverbe, je perdais mes mots aussi je me suis tu longtemps, sachant qu'il est un temps pour les larmes".(34).


De même qu'elle aurait été incapable de former des citoyens, l'Église aurait détourné ses fidèles du service armé ! Si, plutôt que de devoir sacrifier au culte de Rome et de l'Empereur certains chrétiens refusèrent de porter les armes, il ne faut pas oublier que le Christ a donné en exemple la foi du centurion (35), que saint Pierre fut le premier à admettre dans l'Eglise un païen converti, et c'était le centurion Corneille (36). Le prosélytisme chrétien devait d'ailleurs toucher les légions et l'histoire des expéditions militaires montre que les convertis surent se battre. En outre imputer au Christianisme une responsabilité dans la chute de l'Empire romain, c'est faire bon marché de l'analyse de Jérôme Carcopino qui veut que l'assassinat de Jules César par Brutus ait fait perdre à Rome sa dernière chance d'hégémonie totale et de paix définitive. César fut tué alors qu'il préparait une expédition contre les Parthes. Certes son plan devait être repris par Marc-Antoine en 36 av. J.-C., Trajan de 114 à 117 ap. J.-C., dans la seconde moitié du IIè siècle par Marc Aurèle et Lucius Aurelius Verus ou encore par les empereurs des IIIè et IVè siècles. Si certaines de ces campagnes furent marquées de victoires, celles-ci n'ont jamais atteint le but que César se proposait ; les Perses réussirent à maintenir leur indépendance et même l'empereur Valérien devait achever sa vie comme esclave du roi des rois ! Le meurtre de César allait également entraîner des années de guerre civile durant lesquelles l'armée qu'il avait forgée s'est usée et inutilement affaiblie. C'est l'une des causes du désastre de Varus ; faute de légions Auguste renonça à porter la frontière sur l'Elbe, et négocia avec le roi des Parthes (37). Les chrétiens ne sont pour rien dans ce revers lourd de conséquences, mais le G.R.E.C.E. regrette-t-il tant que cela l'échec des légions romaines en Germanie ?


De même, les affirmations du G.R.E.C.E. sur les raisons de la chute de l'Empire romain passent sous silence l'argumentation de ceux qui, comme Ferdinand Lot (38), ont montré que face à la crise économique qui s'était développée à partir du IIIè siècle après J.-C. l'Empire n'avait su répondre que par une fiscalité de plus en plus impitoyable. Les conséquences furent que la société se figea dans un système de castes rigides, que les agents de l'Etat proliférèrent alors que les couches de populations moyennes étaient laminées. Dès lors l'esprit d'initiative régressa, la société cessa de se renouveler normalement si bien que pour se défendre contre les envahisseurs de l'extérieur l'Empire renouvela ses armées en recrutant chez les Barbares. Progressivement, l'Occident se montrait de plus en plus incapable de se protéger face aux invasions barbares.


L'avènement du Christianisme triomphant serait également à l'origine d'une destruction massive de livres, d'oeuvres d'art, statues ou monuments. Cette affirmation est partiellement exacte, mais le Christianisme peut adresser des reproches analogues à l'Empire païen. Au temps de la persécution de Dioclétien les églises furent détruites, les livres saints brûlés, les chrétiens proscrits. Si nous connaissons pour partie la littérature chrétienne des trois premiers siècles, c'est surtout à Eusèbe de Césarée que nous le devons, non aux œuvres des écrivains païens qui attaquaient la doctrine de l'Eglise. Inversement, la survie d'une bonne partie de la littérature païenne est due au travail des scriptoria ecclésiastiques du haut Moyen Age. Les résultats ne sont point parfaits, mais ils ont le mérite d'être.


Il ne faut pas chercher dans ces remarques une réfutation systématique des assertions du G.R.E.C.E. ; la matière est beaucoup plus large, mais nous pensons avoir fixé l'attention sur leur caractère sommaire, tendancieux et souvent controuvé. Pareille mise au point n'est pas nouvelle ; c'est l'une des justifications avancée par saint Augustin à la rédaction de La Cité de Dieu. Les trois premiers livres répondent plus particulièrement aux accusations des païens, qui expliquaient la chute de Rome par l'abandon du culte des Dieux qui avaient favorisé le développement de la ville ; dans les autres livres saint Augustin s'élève à des réflexions plus générales. La comparaison entre La Cité de Dieu et le Discours Vrai de Celse est écrasante pour ce dernier. Il faudrait encore citer les Historiarum adversus Paganos libri septem rédigés en 417 par Paul Orose à la demande de saint Augustin pour compléter dans une certaine mesure La Cité de Dieu. Orose montre que les maux de ses contemporains n'ont rien d'exceptionnel, que de tout temps il y a eu des massacres et des guerres, et que les Romains ne doivent se plaindre qu'à eux-mêmes de la supériorité des barbares.


La négation du caractère universel de la religion chrétienne est certainement l'explication majeure de l'attitude de refus d'un Louis Rougier ou du G.R.E.C.E. A leurs yeux c'est une religion importée de toute pièce en Europe et il faut distinguer la civilisation occidentale du Christianisme. Quel idéal vont-ils donc proposer à sa place ?


Il est présenté dans les publications du G.R.E.C.E., des Editions Copernic et plus récemment dans un livre collectif intitulé L'Europe païenne qui se propose de dégager les véritables racines des peuples européens, d'où est issu le plus profond de nous-mêmes. Cet ouvrage, imprégné de l'esprit que nous nous sommes efforcés de caractériser, débute par un bref rappel mythologique sur l'enlèvement d'Europe de Marc de Smedt, se poursuit avec Aujourd'hui l'esprit païen de Jean Markale, puis comporte des études plus développées : Pour une histoire de l'Europe pré-chrétienne par Pierre Crépon, La tradition celte par J. Markale, L'épopée Nordique et Germanique par Vincent Bardet et Franz Heingärtner, Mythes Slaves et Finnois par Serge Bukowski, enfin Le domaine Grec et Romain par Alain de Benoist (39).


L'un de ces auteurs, Jean Markale, n'est pas inconnu de ceux qui s'intéressent à l'histoire bretonne. Trois de ses livres : Les Celtes et la civilisation celtique. Mythe et histoire, L'épopée celtique et l'Irlande et L'épopée celtique en Bretagne, ont fait l'objet d'un long compte rendu de Christian J. Guyonvarc'h dans les Annales de Bretagne (t. LXXVIII, 1971, p. 453-487). D'un tel article, un auteur ne saurait se relever. Ch.-J. Guyonvarc'h écrit : "Une première précision à apporter est que malheureusement, nous ne pouvons tout dire : il faudrait plusieurs volumes de l'épaisseur d'un dictionnaire Larousse pour une correction complète. Nous ne citerons que quelques exemples caractéristiques car, semblables à ces devoirs de collégiens, viciés du fond et boiteux de forme, dans lesquels on ne peut rien reprendre sans tout jeter au feu, les chapitres des trois livres, confus et vagues défient à la fois l'érudition et le bon sens. L'auteur ressemble aussi beaucoup au lycéen qui, manquant d'idées personnelles, emprunte jusqu'aux virgules d'un auteur qu'il a lu. Mais la puérilité ou la gaucherie des emprunts ne masquent jamais entièrement les arrières-pensées." Puis il cite un passage de J. Markale : « Quand on veut étudier l'histoire des Celtes on se heurte constamment au mythe ». Ch.-J. Guyonvarc'h remarque que, "le mythe devient, sous la plume de l'auteur, une « synthèse harmonieuse entre l'élément imaginaire et l'élément de réalité pure », une sorte de justification polyvalente du fait que « les Celtes ont orienté l'Occident dans une certaine direction qu'il est parfois difficile de discerner à travers les cultures et les civilisations qui se sont succédées (sic) en Europe depuis leur effondrement politique ». ... Il en résulte à peu près l'enchaînement suivant dont l'absurdité saute aux yeux : la force des Celtes résidant uniquement dans le mythe, l'histoire n'a plus qu'une valeur symbolique, pénétrée de légendes que chacun peut interpréter à sa guise. A partir de cette valeur symbolique et légendaire l'explication celtique n'aurait plus besoin d'être cohérente et scientifique : il suffirait qu'elle fût colorée et poétique. Markale estime donc que les Celtes de tous les temps ne doivent plus s'étudier par l'histoire ou en fonction de leur passé, mais par « les manifestations actuelles de leurs mythes». Suit une critique détaillée où il montre que, non content de faire de graves confusions, Jean Markale, pille sans vergogne les auteurs en ne les citant naturellement pas. Nous avons personnellement constaté que dans sa contribution à l'Europe païenne, Jean Markale copiait des passages entiers de la traduction française par Christian J. Guyonvarc'h du livre de Miles Dillon et Nora K. Chadwick :
Les royaumes celtiques.


Le premier examen laisse bien mal augurer quant à la valeur scientifique des autres contributions qui sont généralement dépourvues de tout apparat critique. Les développements consacrés aux mondes nordique, germanique sont d'un lyrisme trop souvent ridicule. Tous proposent à l'homme du XXè siècle finissant de redécouvrir la véritable tradition occidentale conservée par la mémoire collective. Les juristes savent la fragilité du témoignage oral et plus encore les historiens qui constatent si souvent les étonnantes transformations introduites d'âge en âge par ceux qui nous ont transmis légendes et contes ; mais peu importe, imbu de la méthode que Ch.-J. Guyonvarc'h lui a si sévèrement reproché d'utiliser, Jean Markale déclare : "Le paganisme ce n'est pas l'absence de Dieu, l'absence de sacré, l'absence de rituel. Bien au contraire, c'est, à partir de la constatation que le sacré n'est plus dans le Christianisme, l'affirmation d'une transcendance. L'Europe est plus que jamais païenne quand elle cherche ses racines, qui ne sont pas judéo-chrétiennes. La dictature de l'idéologie chrétienne n'a pas étouffé les valeurs anciennes. Elle les a refoulées dans les ténèbres de l'inconscient. La dictature une fois levée, il est normal que toutes ces valeurs reparaissent, plus fortes que jamais. Nous sommes à l'aube d'une nouvelle civilisation, et sans pouvoir prédire ce qu'elle sera, on peut être sûr que la nouvelle religion qui en émanera sera imprégnée de tous les éléments païens qui ont vu le jour avant l'introduction du Christianisme (40).  Pour Vincent Bardet et Franz Heingärtner : "
Dans la situation de crise que vit l'Occident, et, à vrai dire, toute la planète, ..., étant donné que l'exploration spatiale implique des programmes s'échelonnant sur des milliers voire des millions d'années, l'aventure infinie ouverte ici et maintenant à l'homme moderne - et la condition de sa survie en tant qu'espèce -[...] paraît consister en l'exploration de son univers intérieur. Comme le dit Goethe : « II n'existe pas pour l'homme de plus grande révélation que celle de sa nature divine ». Les Tables d'Or sont toujours là. A peine a-t-il vaincu le polythéisme que le monothéisme s'essoufle déjà. Impossible pourtant de revenir en arrière. Il faut sauter dans le vide avec décision et courage. Peut-être comprendra-t-on alors cette phrase de Heidegger à propos du génie de Hölderlin : « HöIderlin commence par déterminer un temps nouveau. C'est le temps de la détresse, parce que marqué d'un double manque et d'une double négation : le « ne plus » des dieux enfuis et le « pas encore » du dieu qui va venir ». Ce dieu n'est pas seulement Balder, Jésus ou Bouddha, il est l'inconnu qui nous appelle(...) En ces temps de crise, d'apocalypse larvée, de silence et d'absence que nous vivons, le plus secret message des Indo-Européens à la planète est sans doute celui d'un certain prince Shakyamuni, dit Bouddha, c'est-à-dire l'Eveillé... Vibrer avec l'énergie universelle, devenir vacuité, incarner la conscience cosmique... Vaste programme pour une nouvelle ère, sans bourreaux ni victimes, sans pendus ni crucifiés... Le cri silencieux des galaxies invite l'homme à se connaître lui-même. Devenir, discrètement, divin... Dire comme Faust : « La nuit semble de plus en plus profonde, mais en nous brille une claire lumière » (41).

Alain de Benoist, quant à lui, apprécie dans le polythéisme l'esprit de tolérance qui permet des phénomènes de syncrétisme (42). Sommes-nous si loin des conclusions de Louis Rougier ? Il ne le semble pas. Si certains de ses disciples usent leurs forces à renouer avec un polythéisme oublié, les autres plus introduits à sa pensée dégagent un objectif semblable à celui de Louis Rougier. Seulement ce but n'est pas explicitement présenté ; leur phraséologie grandiloquente paraît mystérieuse au premier abord. Mais, à y bien réfléchir, cette approche intellectuelle, ce style évoquent ceux des sociétés de pensée. Leur objectif préalable est de détruire l'emprise du Christianisme sur la société occidentale ; ils ne savent pas ce qu'il adviendra ensuite, peu importe, ils ont foi dans le progrès. C'est là une démarche analogue à celle de la Maçonnerie, une démarche révolutionnaire.

 

                                                                                                               Hubert GUILLOTEL.

 

notes :

(33) Commentaria in Ezechielem, dans MIGNE, Patrologiœ [Latinae] cursus, t. XXV, col. 15-16; la traduction est celle de G. Bardy dans son introduction à l'édition de La Cité de Dieu, Desclée de Brouwer, 1959-1960, (Bibliothèque augustinienne 33-35), vol.I, p.10-11.
(34) Sancti Hieronymi epistulae, éd. J. Labourt, t. VII, Paris, 1961, (coll. des Universités de France), CXXVI-2, p.135; trad. Bardy, loc. cit.
(35) Saint Matthieu 8, 5-13; saint Luc 7, 2-9.
(36) Les actes des apôtres, 10-11.

(37) Autour de César, dans Profil de Conquérants, Paris, 1961; p.303-312.
(38) La fin du monde antique et le début du moyen âge, 1ère éd., Paris, 1927, (Bibliothèque de synthèse historique. L'évolution de l'humanité, synthèse collective dirigée par Henri Berr, vol.31).
(39) Cf. supra les références de la note 5.
(40) L'Europe païenne, p. 16.
(41) Ibid., p.190-191.
(42) Ibid., p. 349-350
.

Voir les commentaires

valeur critique du procès actuel contre le christianisme (1ère partie)

Publié le par Christocentrix

J'aurais pû reprendre les quelques lignes d'introduction de l'auteur tant les motivations qu'il énonçait en 1981 sont à peu près les miennes aujourd'hui de reproduire cet écrit. Hormis les faits d'actualité de l'époque, on constatera qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil des néo-païens. En ces années, émanèrent d'un groupe appellé G.R.E.C.E des d'attaques virulentes contre le christianisme : ces attaques, loin d'être nouvelles étaient passablement éculées. Pourtant chaque génération compte des auteurs pour les relancer et d'autres pour les réduire à néant. Cette période coïncida avec la réédition par les éditions Copernic du livre de Louis Rougier: Celse ou le conflit de la civilisation antique et du christianisme primitif. Ces mêmes éditions ont publié Vu de droite d'Alain de Benoist. Par ailleurs, les textes d'Alain de Benoist ou Robert de Herte consacrés au christianisme s'inspirèrent étroitement des conceptions du Celse de Louis Rougier. Ce dernier, lors de séminaires ou journées d'études du G.R.E.C.E participa aux débats.


Cette pièce d'archives est à verser au dossier toujours ouvert qui alimente certaines polémiques. C'est une première raison de la reproduire. L'auteur (Hubert Guillotel) s'assignait deux objectifs en écrivant cet article en 1981 : préciser d'une part les sources immédiates de l'antichristianisme du G.R.E.C.E et en dégager d'autre part la signification à l'époque. Il vous appartiendra de juger si cette signification est toujours actuelle. J'ai donc scindé en deux parties l'article que je vous propose.

Pour la première partie (et le premier objectif) il convient d'abord de présenter Louis Rougier puis son ouvrage consacré à Celse.

                                                                                                               (Christocentrix)

 


[...]...[ Louis Rougier est un universitaire, mais également un homme qui a touché à la grande politique. C'est même ce dernier aspect de son activité qui lui a généralement valu d'être le mieux connu. Titulaire de la chaire de philosophie au lycée Chateaubriand à Rome en 1921, il fut ensuite professeur aux Universités de Besançon, du Caire et enfin de Caen. Logicien, spécialiste de la philosophie des sciences, il a été profondément marqué par un courant de pensée appelé tour à tour Cercle ou Ecole de Vienne. Les couvertures de ses livres publiés aux Editions Copernic le présentent comme
le plus grand représentant français de l'école de l'« empirisme logique ».

Cet aspect de ses recherches est attesté par la publication de divers ouvrages (7). Il faut également mentionner la parution en 1925 de La Scolastique et le Thomisme (8) ; cette étude a depuis fait l'objet d'une rédaction très brève, une sorte de résumé publié en 1966 aux Editions Jean-Jacques Pauvert dans la collection Libertés dirigée par Jean-François Revel (n° 39) sous un titre révélateur : Histoire d'une faillite philosophique, la Scolastique. Une présentation systématique de ce travail excède le cadre de cette recherche ; retenons toutefois de l'avertissement figurant en tête du résumé et signé J.-F. Revel que la parution en 1925 de La Scolastique et le Thomisme fit l'objet de sévères critiques venant de l'école du néo-thomisme représentée par Jacques Maritain et Etienne Gilson et de comptes rendus très élogieux par les héritiers de la pensée renanienne et les maîtres de l'exégèse chrétienne qu'étaient Alfred Loisy (sic !), alors professeur au collège de France, et Charles Guignebert, alors professeur à la Sorbonne.


Ce que Louis Rougier dit de ses activités à partir de 1932 dans "Mission secrète à Londres. Les Accords Pétain-Churchill" est plus révélateur encore. I1 écrit : En 1932, le gouvernement français m'avait confié une mission en U.R.S.S., intéressant plusieurs ministères. En 1934, la Rockfeller Foundation m'avait donné une bourse pour enquêter sur les Etats totalitaires de l'Europe centrale. Par l'organisation et la présidence des colloques Walter Lippmann, Paul Van Zeeland, Sir William Beveridge à l'Institut international de Coopération intellectuelle à Paris, en 1938, 1939 et 1940; par l'organisation du Centre d'études pour la rénovation du libéralisme, dont la section française tenait ses séances au Musée pédagogique, j'étais entré en rapport avec quelques-uns des plus éminents économistes du continent, en particulier avec Lionel Robbins, professeur à la London School for Economics. J'avais de même fait connaissance de Paul Baudouin, directeur de la Banque d'Indochine (9). Illustrent ces activités les publications suivantes : en 1934 aux Editions Equilibres, à Bruxelles, La mystique soviétique, en 1935 chez Sirey, Les mystiques politiques et leurs incidences internationales, en 1938, à la Librairie de Médicis, Les mystiques économiques et, en 1939, chez le même éditeur, Le colloque Walter Lippmann. Cet intérêt pour ce que l'on a appelé les doctrines du néo-libéralisme se passe de commentaire.


Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale la réflexion de Louis Rougier est restée fidèle à ces deux grands axes de recherche philosophie des sciences et christianisme primitif. A ce propos signalons qu'il est membre du comité directeur de la Société des études renaniennes. De même il s'intéresse aux travaux du Cercle Ernest Renan. L'objet de cette dernière association, liée d'assez près à l'Union rationaliste (10) est précisé dans l'article 2 de ses statuts
Le « Cercle Ernest Renan » a pour but d'aider ses membres par ses réunions, ses publications, sa bibliothèque à étudier dans un esprit d'entière liberté les croyances, pratiques, institutions et manifestations diverses du christianisme et accessoirement celles des autres religions dans la mesure où elles peuvent aider à les comprendre.

 


"Il s'interdit toute discussion ou activité politique"...

Louis Rougier participe aux travaux de ce cercle qui publie un bulletin bimestriel et des cahiers ; certains titres valent d'être cités : L'historicité de l'annonce faite à Marie, 158è bulletin ; Les origines du Catharisme, 56è cahier, 4è trimestre 1967; L'incompatibilité du Christianisme avec la vie païenne, 57è cahier, 1° trimestre 1968 ; L'historicité de Jésus, 67è cahier, 3è trimestre 1970. Cette phraséologie évoque immédiatement celle qui est chère aux libres penseurs.


L'activité politique de Louis Rougier est tout aussi intéressante. Après l'attaque des unités françaises basées à Mers-El-Kébir par une flotte anglaise les 3 et 5 juillet 1940, inquiet d'un danger de guerre entre la France et la Grande-Bretagne, il décida de négocier une atténuation du blocus économique imposé à la première par cette dernière. Pour cela il se rendit à Londres où, au moment de l'entrevue de Montoire entre le Maréchal Pétain et le chancelier du Reich, il négocia un protocole qui devait servir de base au gentlemen's agreement entre le gouvernement de Vichy et celui de Londres. Les conséquences furent que Vichy s'engageait à ne pas signer de paix séparée et Londres à ne point chercher à s'emparer de territoires français et se déclarait prêt à entamer des discussions politiques.

Dans le courant du mois d'août 1940, Louis Rougier avait appris que la Fondation Rockefeller tenait à sa disposition un contrat de deux ans comme professeur assistant à la New School for Social Research de New York. Il quittait Genève le 21 novembre pour aller s'embarquer à Lisbonne via l'Afrique du Nord. Alors qu'il comptait rester peu de temps aux Etats-Unis, il y passa plusieurs années. Là il restait en rapport suivi avec les autorités britanniques tout en prenant ses distances vis-à-vis des milieux gaullistes installés aux Etats-Unis. Louis Rougier appartient donc à cette fraction de Français qui, tout en oeuvrant contre l'Allemagne hitlérienne, furent toujours indépendants de l'organisation gaulliste. Cette attitude apparaît avec netteté dans les jugements sévères qu'il porte sur les procédés gaullistes à l'égard de ceux qui s'étaient ralliés au gouvernement de Vichy, spécialement au moment des procès politiques de la Libération. Il a donné de la France qu'il voulait servir, sa conception dans un livre intitulé La France en marbre blanc (11). Il s'agit de la mise au net des conférences qu'il avait prononcées aux Etats-Unis sur l'invitation des Alliances Françaises ; s'y retrouvent nombre de ses idées, encore que son jugement sur l'apport chrétien y soit beaucoup plus nuancé que celui qu'il avait adopté dans son Celse.

Mais, étant donné l'influence de ce dernier ouvrage, force est de lui réserver la priorité. Pour mesurer et comprendre le crédit accordé à ce livre il importe d'une part de présenter l'oeuvre (12) et d'autre part de cerner le but que s'était fixé Louis Rougier.


Il propose une édition française d'un texte grec qu'il fait précéder d'une importante introduction et d'un abondant commentaire. Très rares sont les renseignements qui subsistent sur Celse auteur du (titre en grec) ordinairement traduit en Discours vrai ou Parole de vérité ; il n'est même pas possible de préciser s'il écrivait à Rome ou Alexandrie, voire dans une autre ville de l'Empire. Soixante-dix ans après, en 248, Origène, alors installé à Césarée de Philippe, en proposait une réfutation détaillée. Cela situe donc vers les années 180 la publication par Celse de son ouvrage, la première enquête approfondie à laquelle ait été soumis le christianisme du côté païen. Le texte de Celse a disparu et n'est plus connu que par la critique commentée qu'Origène en donna. Celui-ci avait d'abord commencé par relever les principaux points du réquisitoire de Celse et sommairement les réponses qu'on y pourrait opposer ; par la suite il entreprit de discuter pas à pas les accusations de Celse pour les réfuter. Le travail d'Origène manquant d'unité, il en découle qu'il ne fournit pas un état suivi de l'oeuvre de Celse.

Dans l'introduction à son édition du texte de Celse, Louis Rougier se range à l'opinion de ceux qui, avant lui, avaient restitué le texte grec et tenaient qu'il en subsistait environ les sept dixièmes. En fait, cette opinion n'est pas aussi assurée pour des commentateurs plus récents. Toujours est-il que Louis Rougier présente ainsi l'économie de l'ouvrage :

PRÉFACE.

LIVRE I. - Critique du Christianisme du point de vue du Judaïsme.

LIVRE II. - Critique de l'Apologétique des Juifs et des Chrétiens.

LIVRE III. - Critique des Livres Saints.

LIVRE IV. - Le conflit du Christianisme et de l'Empire ; tentative de conciliation.


"Conformément à ce plan général, et pour permettre de retrouver plus aisément l'enchaînement des idées, fréquemment bouleversé par Origène, nous avons résumé le
" Discours vrai " dans le sommaire suivant, en introduisant des subdivisions et des paragraphes qui ne correspondent pas au numérotage de ceux adoptés par Origène, mais qui facilitent la lecture de l'ouvrage et le repérage de ses différentes parties. Dans la traduction, les passages entre crochets sont des passages reconstitués d'après des indications d'Origène ou suggérés pour rétablir la suite des idées. Partout le texte d'Origène a été mis au style direct"(13). En d'autres termes, le texte que propose Louis Rougier ne saurait être qualifié de traduction ; il s'agit d'une restitution. Pour qui voudrait confronter la version Rougier au texte grec, il n'existe même pas de table de concordance entre les subdivisions introduites par L. Rougier et celles communément adoptées pour le texte d'Origène, réparti en livres et en chapitres.


Ce travail, le premier de la collection « Les maîtres de la pensée antichrétienne », dont Louis Rougier était le directeur, édité en 1926 et dédié à l'historien belge Franz Cumont, fut salué par une certaine critique. Charles Guignebert dans son bulletin d'histoire des religions de la Revue historique a loué la traduction de L. Rougier et recommandé sa lecture à ceux qui étaient désireux de s'informer de l'attitude païenne face au christianisme (14). Ce compte rendu ne doit pas faire illusion, il ne prouve rien, car Charles Guignebert appartenait à ce courant de pensée qui s'est attaché à distinguer de Jésus, "un homme assez remarquable", la doctrine qui se serait développée sous le nom de Christianisme après sa mort. Son Jésus, publié en 1933 dans la collection L'évolution de l'humanité, montre bien ce qu'il en est. N'écrivait-il pas en conclusion : "Les choses dernières qu'attendait Jésus ne sont pas venues ; le Royaume qu'il annonçait ne s'est pas manifesté et le prophète est mort en croix, au lieu de contempler sur la colline de Sion le Grand Miracle espéré. Il s'est donc trompé. La vraisemblance et la logique voulaient que son nom et son œuvre tombassent dans l'oubli, comme ceux de tant d'autres qui en Israël, ont cru être quelqu'un (sic)(15).
Pour Guignebert ce furent ses disciples qui organisèrent sa légende : "opération complexe, où se sont combinées des précisions réclamées par l'apologétique, des déductions de logique dans la ligne de la foi majorante, des perfectionnements issus de raisonnements déjà théologiques. Le tout sorti à des stades différents de milieux divers, qui ont laissé respectivement leurs marques sur les détails qu'ils ont fournis. Rien dans ce travail n'a de quoi surprendre un historien des religions : ni la constitution de la foi en la Résurrection, ni sa mise en légende ne l'écartent des catégories connues de lui. L'originalité principale de l'ensemble tient au mode particulier de sa construction qui s'est opérée à rebours, en partant du phénomène subjectif des apparitions "(16).
En réalité, l'analyse du Christianisme chez Guignebert étant voisine de celle de Rougier, il était normal que le premier louât le second. Seuls peuvent se laisser surprendre ceux qui s'attachent uniquement aux titres universitaires sans vérifier le contenu des travaux.


S'agirait-il malgré tout d'un texte de référence ? Pierre de Labriolle, dans son importante étude, La réaction païenne. Etude sur la polémique antichrétienne du 1er au 2ème siècle, publiée neuf ans après, consacre tout un chapitre à la "Parole de vérité" de Celse et à sa réfutation par Origène (17) ; or, pas plus dans sa bibliographie que dans ses notes, il ne cite le travail de L. Rougier. Pourtant le livre de Labriolle fit date et était d'une information très sûre au point de vue bibliographique. Serait-il permis de trouver une allusion à la démarche de L. Rougier dans le passage où Labriolle écrit : Dégager le texte de Celse de la réfutation qui l'encadre, en ressaisir la contexture et la suite, voilà à quoi les érudits se sont employés. Nous profiterons de leur labeur, sans permettre que, dans un si passionnant débat, la personnalité d'Origène soit reléguée à l'arrière-plan (18) ? Il semble difficilement croyable que L. Rougier soit visé ici, car toutes les références de Labriolle procèdent des éditions d'érudits allemands. Personnellement, nous ne pouvons cacher l'étonnement qui fut le nôtre en constatant l'ampleur des restitutions faites par L. Rougier que n'étaye aucune référence précise au raisonnement d'Origène. Ainsi va-t-il jusqu'à donner un paragraphe entier de son crû : 89 [On sait du reste, quelle idée basse et grossière ils - les chrétiens - se font de Dieu, lui attribuant des organes corporels, lui prêtant des inclinations et des passions purement humaines, incapables qu'ils sont de concevoir ce qui est pur et indivisible par le seul effort de la pensée] (19). De telles remarques s'appliqueraient tout autant aux dieux païens.
Cette analyse montre que, contrairement à ce que l'on voudrait faire admettre, le travail de Louis Rougier n'est qu'une oeuvre de vulgarisation qui en aucun cas ne saurait dispenser du recours à une édition critique. Il en existe d'ailleurs une plus récente proposée par Marcel Borret S.J. (20), qui en termes mesurés définit bien la valeur du travail de L. Rougier.

Le père Borret écrit : Parmi les livres de langue française consacrés à Celse, le plus accessible à cause de sa date plus récente est celui de L. Rougier. Moins érudit et plus alerte, c'est plutôt un ouvrage de vulgarisation, mais passionné à la manière de l'étude de Pélagaud, quoique d'un style plus simple. ... La traduction, de bon aloi, a tendance à simplifier et complète le texte par des transitions entre crochets (21). De Pélagaud le père Borret dit : "Il fait preuve d'une information juridique et littéraire incontestable. Malheureusement il l'enrobe de trop d'emphase. Et sa plaidoirie vibrante pour Celse se double d'un violent réquisitoire contre Origène et le Christianisme, qui paraît aujourd'hui curieusement anachronique "(22).


Quel but s'est donc fixé Louis Rougier en rédigeant son ouvrage ? Il le précise à la fin de son introduction : "Il n'est pas possible de concevoir deux sensibilités, deux optiques du monde et de la vie, deux hiérarchies de valeurs plus antithétiques que celles de l'Hellénisme et du Christianisme....Pour prendre conscience de cette dualité, rien n'est plus suggestif que d'étudier les raisons intellectuelles, sentimentales, religieuses et sociales qui ont rendu le Christianisme inassimilable, au cours des siècles, à tant d'esprits de haut lignage. Les écrits des maîtres de la pensée antichrétienne contiennent la clé de nos dissentiments intérieurs, de nos aspirations contradictoires, des antinomies de notre pensée. Ils nous invitent à un péremptoire examen de conscience. Nulle lecture n'est plus suggestive pour parvenir à se mettre d'accord avec soi-même en se reconnaissant Nazaréen ou Hellène, Croisé du Golgotha ou adorant de l'Acropole"(23).
Cette affirmation péremptoire va à l'encontre d'une analyse qui tient qu'une partie importante de l'apport de la civilisation antique a été reprise par la civilisation chrétienne, mais il convient de suivre Louis Rougier dans sa présentation de l'argumentation de Celse. Il le tient pour bien informé : "Son érudition est celle d'un docteur de l'Eglise. Origène, le plus grand érudit chrétien, s'étonne d'avoir tant de choses à apprendre de lui"(sic) (24). Cette affirmation s'apparente plutôt au passage où Celse écrit : « Si les chrétiens veulent bien répondre à mes questions - je les leur pose, non pas pour me documenter, car je sais tout, mais parce que j'ai de tous le même souci - tout ira bien. S'ils gardent le silence avec leur défaite habituelle : « Nous ne discuterons pas! » alors il faudra bien que nous leur fassions voir d'où naissent leurs erreurs »(25) ; Labriolle commente ainsi ce passage : Ce "je sais tout", Origène en relève aussitôt l'outrecuidance. Ce qu'il constate surtout (non sans raison), c'est que Celse ait pénétré fort avant dans l'intelligence du dogme chrétien (26). Celse ne connaissait que très incomplètement l'Ancien Testament ; il avait lu l'Evangile de saint Matthieu et probablement ceux de saint Luc et de saint Jean. Il est difficile de préciser si les Actes des Apôtres ou les Epîtres de saint Paul étaient connus de lui. En revanche il accordait une grande importance aux traditions juives hostiles au Christ, par exemple l'assertion que le Christ s'est forgé une filiation fabuleuse en prétendant devoir sa naissance à une vierge, témoin ce passage : "Il [Celse] présente alors un Juif en dialogue avec Jésus lui-même, prétendant le convaincre de plusieurs choses et la première, d'avoir "inventé sa naissance d'une vierge". Puis il lui reproche "d'être issu d'un bourg de Judée et né d'une femme du pays, pauvre fileuse. Il affirme : " convaincue d'adultère, elle fut chassée par son mari, charpentier de son état". Il dit ensuite que, "rejetée par son mari, honteusement vagabonde, elle donna naissance à Jésus en secret ; que celui-ci fut obligé, par pauvreté, d'aller louer ses services en Egypte ; il y acquit l'expérience de certains pouvoirs magiques dont se targuent les Egyptiens ; il s'en revint tout enorgueilli de ces pouvoirs et grâce à eux il se proclama Dieu "(27).
Que L. Rougier dans son chapitre VI, intitulé l'exégèse de Celse, n'ait pas pris plus de recul vis-à-vis de tels récits peut surprendre. Dans son commentaire il accorde sa confiance surtout à des auteurs athées comme Renan ou Loisy, ou bien encore à des théologiens protestants, de préférence allemands. Un effort de confrontation avec l'exégèse catholique aurait donné plus de sérieux à son raisonnement.
Cette volonté d'écarter le point de vue catholique évoque étrangement le soin avec lequel Louis Rougier a dans sa restitution fait disparaître la discussion de Celse par Origène. D'un simple point de vue scientifique, cela laisse rêveur.

 

Au contraire le détail de la critique du Christianisme par Celse est minutieusement examiné. De même sont analysées les raisons pour lesquelles son platonisme ne lui permit pas d'accepter l'économie de la rédemption des hommes par le Christ. Si le caractère topique de certaines de ses critiques, comme l'efflorescence des sectes, est bien mis en relief, en revanche son manque de logique, l'incertitude de sa méthode sont minimisés. Louis Rougier recherche autre chose chez Celse ainsi qu'il apparaît nettement dans sa conclusion ; il y écrit : "Les chrétiens avaient parfaitement raison de dénoncer l'inconvenance de la mythologie, ainsi que l'esprit pesamment superstitieux, chez le populaire, du culte païen. Nombre de poètes et de penseurs, comme le rappelle Celse, avaient formulé les mêmes griefs avant eux; aussi ce que Celse oppose au Christianisme, ce ne sont pas en définitive, les fables du paganisme mais bien la philosophie de Platon (28).
L. Rougier développe ensuite comment certains des penseurs anti-chrétiens furent conduits à défendre la mythologie, le polythéisme, pour préciser : "Telle fut la faiblesse insigne des philosophes païens de l'antiquité dans la lutte très honorable qu'ils menèrent contre le Christianisme. Ils ont compromis une cause impérissable, l'essor de la pensée scientifique et le libre exercice de la raison, en l'associant à une cause perdue, la défense d'une multitude de cultes dont le ressort était usé. Déraison pour déraison, mysticisme pour mysticisme, mieux valait le Christianisme tel que le présente saint (sic) Augustin, que le paganisme tel que le systématise Proclus. La sagesse sans mystère de Platon était très supérieure à la théologie des Pères de l'Eglise ; mais le paganisme des Néo-Platoniciens allié à la théurgie et à l'astrolâtrie orientales était très inférieur à une religion qui condamnait comme erroné le fatalisme astrologique et proscrivait comme démoniaques la magie et les oracles. L'avantage que les philosophes prenaient d'un côté, ils le perdaient de l'autre avec usure. Le Discours Vrai clôt le livre de raison de la pensée antique. Après lui, l'homme en entrant dans la vie, n'aura plus, comme disait Renan, que le choix de la superstition, et, après le triomphe du Christianisme, il ne l'aura même plus" (29).

L. Rougier fait grand cas de Celse parce qu'il mène un combat analogue contre le Christianisme. Cette lutte du monde antique face au Christianisme lui paraît exemplaire, mais dans son esprit il ne s'agit pas de le restaurer peu ou prou, car il croit au progrès grâce auquel se créerait « une sorte de sensorium commune, de champ de conscience, de noosphère, qui entoure la terre et oriente l'aventure humaine vers un destin toujours plus grand ». Cette conception, de type maçonnique, est présentée dans Le Génie de l'Occident (30) et spécialement dans les bonnes feuilles publiées par la Revue des Deux Mondes, n° du 1er mai 1969, avec pour titre Les aléas du progrès. Il précise : "La crise morale de notre temps n'est qu'une crise de réadaptation correspondant à une mutation profonde des sociétés humaines. Au sortir d'un monde voué à l'impuissance, à l'ignorance et à la pénurie, nous pénétrons, grâce à la révolution scientifique, dans une société d'abondance, ayant de tout autres problèmes. Maintes obligations justifiables par les conditions de vie précaire du passé, deviennent périmées ; d'autres, par contre, comme les prescriptions de l'hygiène collective, la régulation des naissances, la formation professionnelle, deviennent absolument contraignantes. La crise morale de notre temps conduit ainsi à une prise de conscience de ce qu'il y a lieu de conserver, de ce qu'il y a lieu d'abandonner des interdits et des contraintes du passé. Mais la morale, en s'adaptant à des conditions nouvelles, ne change pas seulement de contenu. Elle change de forme" (31). ...]....

 


notes :

-les notes 1 à 6, précisions aux quelques lignes d'introduction de l'auteur de l'article, référençant des propos ou des écrits relatifs au discours et l'actualité du G.R.E.C.E des années 70 ne sont pas reprises ici mais seront restituées dans la partie 2. J'ai néanmoins conservé la numérotation, c'est pourquoi les notes commencent au n° 7.


(7) La matérialisation de l'énergie, essai sur la théorie de la relativité et sur la théorie des quanta, Paris, 1919, réédition revue et augmentée sous le titre La matière et l'énergie selon la théorie de la relativité et la théorie des quanta, Paris, 1921, ; En marge de Curie, de Carnet et d'Einstein, 1ère éd. Paris 1920 ; La Philosophie géométrique de Henri Poincaré, Paris, 1920 ; La structure des théories déductives. Théorie nouvelle de la déduction, Paris, 1921, etc.

(8) La Scolastique et le Thomisme. Paris, Gauthier-Villars, 1925.

(9) Edition définitive, Genève, A l'enseigne du Cheval ailé, 1946, p.47.

(10) Cette précision émane d'Alain de Benoist, Vu de droite, p. 272.
(11) Genève, A l'enseigne du Cheval ailé, 1947
.
(12) Il existe deux éditions de cet ouvrage : la première publiée en 1926, Paris, (coll. Les Maîtres de la pensée anti-chrétienne, vol.I), la seconde en 1977 aux Editions Copernic, (coll. Théoriques, vol. I) ; cette dernière édition diffère de la précédente par un avant-propos où l'auteur retrace les circonstances dans lesquelles il a écrit son livre et par l'absence de l'Introduction de l'éd. de 1926; c'est d'après celle-ci que les références sont établies.

(13) Ibid., p. 334.

(14) 51è année, tome cent cinquante troisième, septembre-décembre 1926, p. 70.

(15) Paris, Bibliothèque de synthèse historique. L'évolution de l'humanité, synthèse collective dirigée par Henri Berr, n° 29, p. 664.(16) Ibid., p. 662.

(17) Paris, 1934, p. 111-169.

(18) Ibid., p. 113.

(19) Celse ou le conflit de la civilisation antique et du Christianisme primitif, p. 409; que ce développement soit conforme à l'analyse de Celse ne change rien au procédé.

(20) ORIGENE, Contre Celse. Introduction, texte critique, traduction et notes par Marcel BORRET, s.j, Paris, 1967-1976, 5

vol.(coll. Sources chrétiennes, n° 132, 136, 147, 150 et 227).

(21) Ibid., t. V, p. 144.

(22) Ibid., p. 142.

(23) Celse ou le conflit de la Civilisation antique et du Christianisme primitif, p. XXXII-XXXIII ; partie omise dans la réédition des Ed. Copernic.

(24) Ibid., p, 230.

(25) La traduction est ici celle que propose LABRIOLLE, p. 125; cf.. dans l'éd. Borate, t. I, I-12, p. 106-109.

(26) La réaction païenne..., p. 125.

(27) Contre Celse, éd. M. Borret, t. I, I-28, p. 150-152. Dans son Celse, p.355, L. ROUGIER a naturellement transposé le texte au style direct et indiqué au sujet de "l'adultère" de la mère de Jésus qui aurait été commis avec le soldat Panthère, précision donnée ailleurs par Celse (éd. Borret, t. I, I-32, p. 163) et empruntée par lui à la tradition talmudique.

(28) Celse ou le conflit de la Civilisation antique et du Christianisme primitif, p.319.

(29) Ibid., p. 323-324.

(30) Paris, 1969.
(31) Revue des Deux Mondes (nouvelle série), n° 5, 11 mai 1969, p.259.
(32) Paris, 1974 ; ce volume regroupe les textes de différentes conférences ; par exemple celle intitulée Le culte des images et les premiers chrétiens doit être comparée à celle qui avait été publiée sous le titre un peu différent de Le culte des images et la primitive église dans Cahiers du Cercle Ernest Renan, n° 68, 17è année, 4è trimestre 1970, p. 2-13.




Reste maintenant à déterminer si ceux qui se réclament de la pensée de L. Rougier adoptent son analyse.

                                                                                                       Hubert Guillotel.(1981)

 

                      (ce sera l'objet de la seconde partie de cet article - voir message suivant.)

Voir les commentaires

Europe que j'aime...

Publié le par Christocentrix







Voir les commentaires

obéissance ou désobéissance à l'ordre du jour

Publié le par Christocentrix

La première session du nouveau projet sur la doctrine sociale de l’Eglise orthodoxe a eu lieu le 20 novembre 2008 à Berlin. Le projet durera deux ans et son but est d’examiner et de discuter l’enseignement social de l’Eglise orthodoxe et de le comparer à celui de des Églises catholique et protestante et ainsi aider à son approfondissement. Parmi les documents à étudier figure aussi le texte « Les fondements de la doctrine sociale de l’Eglise orthodoxe russe » dont la traduction allemande vient d’être publiée par la Fondation. Plusieurs conférences internationales seront organisées dans le cadre de ce projet dont la première se penchera sur les questions des droits, des devoirs et des responsabilités de l’homme. 
(source : Eglise Orthodoxe Russe). 



rappel :  "Le texte, approuvé le 15 août 2000 par le Concile jubilaire de l’Église orthodoxe russe, [...] forte de sa douloureuse expérience de persécution, inégalée dans l’histoire, par une idéologie matérialiste, tient un langage convaincu de la dimension avant tout spirituelle de l’homme. Lucides sur les périls du monde moderne, ces Fondements posent néanmoins sur lui un regard optimiste, déclarant dans les premières pages que « le mépris manichéen envers la vie du monde environnant est inacceptable ; la participation du chrétien à cette vie doit se fonder sur la conviction que le monde, la société, l’État, sont l'objet de l’amour de Dieu, parce qu’ils sont destinés à la transfiguration et à la purification selon l’amour prescrit par Dieu » (p. 18-19).
Le point le plus novateur du document est la méfiance exprimée à l’égard du principe national érigé en idéologie : « Les théories qui érigent la nation à la place de Dieu ou réduisent la foi à un aspect de l’identité nationale sont contraires à l’enseignement orthodoxe »(p. 27), mais aussi à l’égard de l’État : « Les chrétiens doivent refuser toute absolutisation du pouvoir, toute méconnaissance des limites de sa valeur strictement terrestre, temporaire et passagère »(p. 33).
Le principe du droit à la « désobéissance civile », ou de l’objection de conscience, est pour la première fois affirmé par une Église orthodoxe : « Si l’autorité contraint les chrétiens orthodoxes à renier le Christ et son Église ou à accomplir des oeuvres coupables, dangereuses pour l’âme, l’Église doit refuser l’obéissance à l’État »(p. 43). [...]

Précieux pour l’ensemble des prêtres et fidèles orthodoxes, les Fondements de la doctrine sociale de l’Église russe ouvrent aussi de larges perspectives au dialogue entre Églises pour un témoignage commun des chrétiens dans le monde contemporain."

        
Voir la recension de Jean-Claude Larchet sur le site :
http://www.orthodoxie.com/2007/10/recension-glise.html

et l'article de Russomania : http://www.russomania.com/Benoit-XVI-recoit-les-Fondements

                                                                                    ***


A quelques mois du renouvellement des lois françaises de 2004 concernant la bioéthique, espérons que différentes voix se feront entendre pour rappeller aux citoyens chrétiens - et particulièrement parmi eux, aux professionnels de santé qui sont en première ligne-   ce que leur inspire ce document officiel d'Eglise et de portée universelle.

                                                                                                    ***


Le 1er décembre dernier, le grand-duc du Luxembourg a refusé de signer la loi adoptée au parlement qui dépénalise une forme d’euthanasie. Le 19 décembre, le parlement luxembourgeois, a réitéré le vote à une faible majorité. Le 20 décembre, le métropolite Cyrille de Smolensk, locum tenens du siège patriarcal russe, a adressé une lettre au soutien au grand-duc Henri.

Il y dit notamment: "Nous soutenons votre décision de ne pas signer cette loi. Comme vous le savez, l’Église orthodoxe russe s’exprime pour la préservation partout en Europe des valeurs éthiques traditionnelles." Il explique: "La légalisation de l’euthanasie porte atteinte au don sacré de la vie (…) Une telle pratique pervertit le devoir du médecin de préserver la vie et non pas d’y mettre un terme. Les chrétiens savent ce que représentent les souffrances des personnes aux maladies incurables... Mettre les malades à mort ou les aider à commettre un suicide est pour nous absolument inadmissible."
Concernant la décision du grand-duc, il s'agit d'un " exemple de courage, de fidélité aux convictions qui sont celles de la majorité des habitants de l’Europe."

Source: Église russe                                                                                             

                                                                                                                 ***


relevé aussi ce jour sur le site de Novopress : http://fr.novopress.info/ :

"le Vatican n’adoptera plus automatiquement les lois votées par le Parlement italien .... Comme s’il souhaitait signifier qu’une ère nouvelle s’ouvre à partir du 1er janvier 2009, le Vatican a attendu le dernier jour de l’année 2008 pour faire savoir qu’il n’adoptera plus automatiquement les lois votées par le Parlement italien. Faite par le cardinal espagnol José Maria Serrano Ruiz, président de la Cour d’appel du Saint-Siège, l’annonce a fait l’effet d’une bombe....

.....Cette décision est un avertissement clair est adressé à l’Etat italien, dont la législation confuse se trouve trop fréquemment en contradiction avec les instructions vaticanes portant, notamment, sur les questions de bioéthique. Il s’agit là d’un geste politique fort qui pourrait avoir une portée considérable. Comment ne pas y voir la volonté d’inviter chaque croyant, où qu’il se trouve de par le monde, à repenser sa propre démarche politique ?....."


                                                                                                               ***


En prévision de la révision de la loi sur la bioéthique en 2009 par le parlement français, la revue catholique Liberté politique publie un numéro intitulé «Guide politique de bioéthique». Les articles sont accessibles en ligne. Un texte d’Elisabeth Montfort, qui fait partie du dossier, explique les enjeux de la révision 2009 des lois de bioéthique.

Voir les commentaires