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le Nouveau Moyen-Age (Nicolas Berdiaev)

Publié le par Christocentrix

Le Nouveau Moyen Age, publié en russe à Berlin en 1924, traduit dans la plupart des langues européennes, assura la renommée universelle de Nicolas Berdiaev. Il fut reçu comme une oeuvre ayant la même signification pour la compréhension du phénomène révolutionnaire que les Considérations sur la France de Joseph de Maistre. Certes, Berdiaev apparaît dans ce livre comme un grand témoin de l'Histoire, en l'occurrence de la Révolution d'octobre qu'il vit non de l'extérieur mais au plus profond de son identification avec les destinées de la Russie. Mais ce témoin passionné est un philosophe, ce qui veut dire en Russie depuis Khomiakov, un penseur qui non seulement pose des problèmes avec passion, mais aussi ne les dissocie pas de l'existence la plus immédiate, que ce soit la conscience religieuse, la vie politique, économique ou sociale. D'où des traits spécifiques : romantisme, art de la polémique, prophétisme teinté d'esprit apocalyptique.

Dans des textes importants tel La fin de la Renaissance (publié également dans ce volume des éditions l'Age d'Homme), Berdiaev n'a cessé d'analyser le caractère ambigu de la culture renaissante avec son humanisme hybride, « christo-païen ». D'où son idée qu'il faudrait «refaire la Renaissance», revenir aux sources vivifiantes du Moyen Age. La Révolution russe est, d'après Berdiaev, le symptôme crucial de la faillite des deux systèmes issus de la Renaissance : le capitalisme et le socialisme, dont l'auteur expose ici une vigoureuse critique.

Le Nouveau Moyen Age est un appel à repenser le «noyau ontologique» de la vie, à pénétrer l'essence et les buts de l'existence, à réorienter la culture et la civilisation.

En ce sens, ce livre est au coeur des problèmes agitant les sociétés de ce siècle et sa problématique reste étonnamment actuelle.

 

                     (quatrième de couverture, le Nouveau Moyen-Age, édit. L'Age d'Homme)

 

 

***

   

extrait de la Préface de Jean-Claude Marcadé dans l'édition de 1985 aux éditions de l'Age d'Homme : 

            

       [...] ...Annoncer la fin des Temps Modernes et la venue d'une nouvelle ère historique, telle a été la tâche inlassable de Berdiaev, plus particulièrement pendant les cinq ans qui ont suivi la Révolution d'Octobre 1917. Berdiaev qui jusque là (de 1899 à 1916) avait évolué d'un marxisme qui ne fut jamais très orthodoxe, à un « réalisme mystique », puis à une religion de la création dans la perspective de la sobornost', cette fameuse « catholicité russe », communion universelle à la fois empirique et ontologique, qui fut le thème de tous les penseurs religieux russes depuis Khomiakov, chacun donnant à cette catégorie essentielle de la pensée russe une inflexion singulière. Les livres, la plupart du temps des recueils d'articles, qui scandent l'évolution de Berdiaev avant l'explosion politique révolutionnaire de 1917, sont autant de plongées dans les différentes questions qui hanteront le philosophe jusqu'à sa mort et qu'il ne cessera d'explorer dans des variations multiples. Subjectivisme et individualisme dans la philosophie sociale. Etude critique sur N.K. Mikhaïlovski, paru à Saint-Pétersbourg en 1901 avec une préface de P.B. Struve, alors que Berdiaev se trouvait en exil à Vologda, proclame encore le primat marxiste du « gesellschaftliches Sein » contre l'individualisme du populiste Mikhaïlovski. Mais, comme l'a bien montré Roman Rössler perce déjà dans ce livre l'« éthicisme » de Berdiaev, c'est-à-dire la reconnaissance d'une catégorie éthique absolue qui traverse le processus du progrès social, recevant de celui-ci son caractère objectif. C'est après la révolution de 1905, après le rejet du matérialisme historique marxiste au nom de l'idéalisme ou du « réalisme mystique », que deux livres de Berdiaev viennent faire un bilan : La nouvelle conscience religieuse et l'activité sociale et Sub specie aeternitatis. Essais philosophiques, sociaux et littéraires, tous deux de 1907. Le champ problématique dominant en est l'opposition entre le Christ et le monde ; le mythe fondateur de cette nouvelle orientation est la « Légende du Grand Inquisiteur » telle qu'elle apparaît dans les Frères Karamazov de Dostoïevski. Rozanov avait en 1890 dans sa Légende du Grand Inquisiteur lancé ce thème dans la pensée européenne. La Légende est interprétée par lui comme une parabole de la liberté apportée par le Christ en face d'un monde soumis à la nécessité. A partir de là, Berdiaev, avec des nuances diverses au fur et à mesure de son évolution, voit la marche de l'histoire gouvernée par ces deux principes : l'esprit du Christ qui libère de ce monde-ci et de ses autorités, et l'esprit du Grand Inquisiteur qui veut échanger la liberté contre le bonheur repu, autoritairement et coercitivement imposé à l'homme.  Il  ne  faut  jamais  oublier  cet  « anarchisme dans le Christ » qui sous-tend constamment, jusqu'à la fin de sa vie, la pensée berdiaevienne. Dans l'Etat, dans l'Eglise-institution, dans le socialisme révolutionnaire, dans tout pouvoir terrestre, il y a, pour Berdiaev, l'esprit du Grand Inquisiteur, celui qui nie la personne humaine et sa liberté de conscience, ne veut rien savoir de la liberté incréée par laquelle l'homme est relié à la divinité. On le voit, la pensée de Berdiaev allait bien au-delà du mouvement connu sous le nom de « nouvelle conscience religieuse », tel qu'il fut introduit dans les conférences et les discussions des « Sociétés de Philosophie religieuse » de Moscou, Saint-Pétersbourg et Kiev à partir de 1906. S'il ne cesse de réfléchir sur les questions qui agitent l'intelligentsia russe après la révolution de 1905 (rapports de l'intelligentsia et du peuple, de l'intelligentsia et de l'Eglise, de l'intelligentsia et de l'Etat, de la religion et du socialisme, de l'Etat et de la religion, du nationalisme et de la religion), il le fait avec sa passion du principal, de l'essentiel, du final.

 

La pensée de Berdiaev est exprimée avec une acuité particulière dans son article « La Vérité philosophique (istina) et la vérité-justice (pravda) de l'intelligentsia » dans le recueil Jalons en 1909......Le reproche capital que fait Berdiaev à l'intelligentsia, c'est de ne pas avoir su reconnaître les vrais "philosophes" de la Russie : Tchaadaev, Soloviev, Khomiakov, Dostoïevski. Et d'en appeler à une renaissance spirituelle et culturelle...

[....]  Sa démarche passe par « la nouvelle conscience religieuse » et l'approfondissement de la Tradition orthodoxe, pour aboutir à une vision prophétique de l'histoire de l'humanité, histoire éclairée par la marche de celle-ci vers le Huitième Jour.

 

Désormais, la pensée de Berdiaev sera indélébilement imprégnée d'eschatologisme et tous les problèmes touchés seront vus dans le mouvement, dans la perspective, dans la lumière de cette orientation vers les fins dernières. C'est pour cela que les textes écrits à chaud à partir des bouleversements, vécus dans la chair, de la Révolution russe, qu'ils aient trait aux destinées russes, au « sens de l'histoire » ou aux courants agitant les sociétés, sont perpétuellement axés sur la généralisation, prennent une tournure aphoristique, ne s'enlisent jamais dans les broussailles de la factologie.

Parlant des différences entre les manières de pensée française, allemande et russe, Berdiaev affirme dans son autobiographie : « Les Russes considèrent les problèmes dans leur essence et non dans leur reflet culturel. En ce qui me concerne du moins, j'ai toujours parlé de ce qui est premier et non du secondaire, du reflété, je parlais comme quelqu'un se trouvant devant l'énigme du monde, de la vie elle-même, je parlais existentiellement comme sujet de l'existence». A propos des fameuses Décades de Pontigny, Berdiaev avoue : « J'ai toujours senti l'énorme différence entre ma façon de penser et la façon de penser française et entre notre façon d'approcher les sujets. J'apportais avec moi mon sentiment catastrophique; sentiment personnel et russe, de la vie et de l'histoire, une approche de chaque sujet en son essence, et non à travers son reflet culturel ».

 

On conçoit alors que toutes les tentatives pour « lire Berdiaev horizontalement », pour l'annexer dans tel ou tel camp politico-culturel, sont vouées à l'échec. L'historiosophie du philosophe russe, telle qu'elle s'exprime de façon aiguë dans La fin de la Renaissance (1921) et Le Nouveau Moyen Age (1924), publiés ici dans une nouvelle traduction, et également dans Le destin de la Russie (Moscou, 1918), Le sens de l'histoire (Berlin, 1923), La Philosophie de l'Inégalité (Berlin, 1923), ne saurait se comprendre en dehors de sa philosophie de la création qui appelle à la transfiguration de ce monde dévoyé en cosmos. Les racines de Berdiaev sont à la fois chez Jacob Boehme et Maître Eckhart, et chez Dostoïevski. Une généalogie peu commune dans la pensée européenne !

 

La fin de la Renaissance et Le nouveau Moyen Age, écrits juste après la Révolution de 1917, sont pénétrés par le sentiment qu'à partir du « processus tourbillonnant destructeur » que sont « les catastrophes mondiales de la guerre et de la révolution », notre monde vit « la fin de la Renaissance », « la fin de l'humanisme ». Mais la Renaissance elle-même portait en elle les germes de sa dégénérescence, car, dans sa réaction contre   «l'obscurité» du Moyen Age, elle s'est éloignée petit à petit du « centre spirituel de la vie » et est passée vers cette superficie, vers cette périphérie, vers cette enveloppe culturelle qui remplacent la structure organique. C'est à partir de la Renaissance qu'ont commencé la perte du centre et la fabrication de centres déviants-dévoyants. Avec virulence Berdiaev dénonce les fruits de l'humanisme christo-païen de la Renaissance, cet humanisme qui détruit l'image et la ressemblance de Dieu en l'homme pour se créer de nouvelles idoles : le rationalisme (les « Lumières », la Révolution, le positivisme, le capitalisme, le socialisme, l'anarchisme (nous ajouterons aujourd'hui le communisme et le national-socialisme), tous étant des ramifications lointaines de « l'esprit d'affirmation de soi humaniste », c'est-à-dire de la nécrose de l'esprit créateur authentique des débuts de la Renaissance, de la négation des racines onto-théologiques de la vie. Après l'ascétisme médiéval, ce fut le gaspillage des forces de l'homme.

 

Même si le style de Berdiaev est marqué par la vaste culture symboliste du début du XXème siècle, s'il a, partant, le goût des formules frappées comme des maximes et généralisatrices, cela ne devrait pas nous masquer, à nous qui assistons à ces temps de bouleversements, cela ne devrait pas nous masquer que les problèmes posés avec véhémence, passion, parfois de façon polémique, ces problèmes sont encore les nôtres, ils sont d'actualité brûlante. Le nouveau Moyen Age est encore à nos portes, nous n'y sommes pas encore entrés, nous sommes toujours sur son seuil, toujours empêtrés dans la fin d'une Renaissance qui n'en finit pas d'agoniser. Socialisme, capitalisme, royaume de l'esprit (pour Berdiaev, - la fraternité dans ce qui incarne la racine spirituelle de la vie, son centre organique, non morcelé, non éparpillé dans un mouvement entropique d'auto-destruction)...

Berdiaev analyse et critique violemment aussi bien le capitalisme que le socialisme : l'un et l'autre système essaient de dominer la terre au profit de l'homme (même si l'homme en question n'est pas le même être social dans les deux cas). « De telle manière que ce qui avait commencé à être un mouvement humaniste, centré dans les seules forces de l'homme, a fini par se transformer en une gigantesque machine où l'homme est menacé de n'être qu'un rouage de plus ».  De plus, le capitalisme, comme le socialisme, « divinise le travail, il en fait une idole ». Ici, on ne peut s'empêcher de remarquer que Berdiaev reprend certains arguments du gendre de Marx, Paul Lafargue, dans son petit livre Le droit à la paresse de 1883. Ainsi, écrit Berdiaev, « le socialisme va s'écrouler à la suite du capitalisme, non seulement parce qu'il est incapable de résoudre les problèmes économiques, mais aussi parce qu'il est spirituellement vicié. La nature satanocratique du socialisme apparaît ».

 

Ce que Berdiaev propose, ce n'est certes pas une théocratie. En effet, on trouvera chez lui tout au cours de son oeuvre une critique sans ambiguïté du christianisme historique qui s'est replié sur lui-même, sur un légalisme qui empêche l'épanouissement de diverses dimensions de l'homme, qui aussi rabaisse ce dernier au point de rendre vaine sa liberté en face de Dieu.

Berdiaev, s'il n'a pas pu répondre avec précision aux questions qu'il a posées, a posé ces questions avec justesse. L'homme de ce siècle plus que jamais, doit savoir s'il veut un centre pour sa vie; si ce centre existe, si les centres qu'on lui a proposés tout au long du siècle se sont qualifiés ou non, s'il continue à orienter la culture « horizontalement », en mettant entre parenthèses l'inconnu, en bricolant le quotidien  (  « après moi le déluge »! ), en chevauchant la chimère d'un progrès indéfini, en ne mesurant la vie qu'à l'infernal rythme de la technologie, - ce à quoi nous incitent capitalisme et socialisme. Savons-nous encore ce qu'est l'humain ? N'est-il pas temps de nous recentrer, de nous recueillir ? De telles questions, lancées par Berdiaev à l'aube de la fin de la Renaissance, auraient paru réactionnaires il y a encore quelques années. Le sont-elles aujourd'hui ?.

 

 

                                               Jean-Claude MARCADÉ

 

 

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de l'aristocratie (Berdiaev) 2ème partie

Publié le par Christocentrix

(chapitre extrait du livre de Nicolas Berdiaev "de l'Inégalité" 1918-1923 )


"Certains d'entre vous sont disposés à reconnaître l'aristocratie spirituelle, encore qu'ils ne le fassent pas volontiers. Mais vous, vous représentez d'une façon par trop simpliste la relation entre l'aristocratie spirituelle et l'aristocratie historique. Vous croyez que celle-ci n'est qu'un mal du passé, qu'elle n'a pas de droit à l'existence et qu'elle n'a aucun rapport avec l'aristocratie spirituelle. La réalité est plus complexe que vous ne l'imaginez à l'accoutumée, vous autres, les simplificateurs. Certes, nul ne va confondre ni identifier aristocratie spirituelle et aristocratie historique. Les représentants de cette dernière peuvent se situer très bas du point de vue spirituel, tandis qu'il arrive, et même le plus souvent, que les plus hauts représentants de l'aristocratie spirituelle n'y appartiennent pas. Cela est indéniable et élémentaire.
Néanmoins, l'on ne saurait nier l'importance du sang, de l'hérédité, de la sélection sociale par la race, dans l'élaboration d'un type psychique moyen. Vous avez trop l'habitude de considérer l'homme abstraitement, comme une unité arithmétique, vous l'abstrayez de ses ancêtres, de ses traditions et de ses coutumes, de son éducation, des siècles et des millénaires qui vivent dans les cellules de son être organique. Votre entité abstraite et sans relation générique est une fiction privée de tout contenu réel. Vous définissez l'homme par ce qu'il a de commun avec tous les autres : deux jambes, deux bras, un nez, etc. Aussi échappe-t-il à votre regard; ce qui fait l'homme, c'est bien davantage ce par quoi il ne ressemble à aucun autre.
De nombreux cercles se croisent dans l'individualité humaine pour constituer sa race. Organiquement, par le sang, l'homme appartient à sa race, à sa nationalité, à sa classe, à sa famille; et toutes ces hérédités, traditions et habitudes raciales, nationales, familiales se réfractent d'une façon tout à fait particulière dans son individualité qui ne lui appartient qu'à lui seul et qui n'est à nulle autre pareille. La personne humaine se cristallise sur tel ou tel terrain organique, elle a besoin d'un milieu compact et supra-personnel où se produit une sélection qualitative. Une des plus grandes erreurs de toute sociologie et de toute éthique abstraites consiste à ne pas reconnaître l'importance de la sélection raciale qui constitue un sang et qui élabore un type psychique aussi bien que physique. La race a une importance énorme pour le type humain. L'homme peut en franchir les limites et déboucher sur l'infini, mais il doit avoir un genre individualisé. Le noble qui a dépassé le cadre de la noblesse et qui s'est affranchi de tous les préjugés et intérêts de caste reste noble par la race, par son type psychique, et la victoire même qu'il remporte ainsi peut manifester sa noblesse.

La culture n'est pas l'affaire d'un seul homme ni d'une génération. Elle existe dans notre sang, elle est l'oeuvre de la race et de la sélection raciale. L'esprit des « Lumières » et de « la révolution » est toujours superficiel et borné, sa marque a déformé même la science dont il se sert pourtant comme d'un étendard. Il a obscurci la signification de la race pour la connaissance scientifique. Or, la science objective et désintéressée doit reconnaître que la noblesse existe dans le monde non seulement en tant qu'une classe sociale avec des intérêts déterminés, mais encore qu'un type qualitatif, psychique et physique, en tant que la culture millénaire de l'âme et du corps. Le « sang bleu » n'est pas qu'un simple préjugé de classe, c'est aussi un fait anthropologique irréfutable et irréductible. En ce sens, la noblesse ne peut être détruite et aucune révolution sociale ne saurait anéantir les avantages qualitatifs de la race. La noblesse peut mourir en tant que classe, elle peut être privée de tous ses privilèges, dépouillée de sa propriété. Je ne crois pas à l'avenir de la noblesse en tant que classe et pour moi-même, en tant que noble, je ne veux pas de privilèges. Mais elle demeure en tant que race, que type psychique, que forme plastique; et l'élimination de la noblesse comme classe peut en accroître la valeur psychique et esthétique. C'est ce qui s'est produit jusqu'à un certain point en France après la Révolution. La noblesse est une race psychique qui peut se conserver et agir dans n'importe quelle structure sociale. Son maintien, avec ses traits aristocratiques cristallisés, est indispensable pour le monde et la culture universelle. Une disparition totale signifierait un abaissement de la race humaine, un triomphe sans mélange du parvenu, la mort de la noblesse immémoriale de l'âme dans l'humanité.


Il faut des millénaires pour dégager les traits nobles du caractère. Aucune révolution n'est capable d'annihiler les résultats psychiques de ce long processus. La destruction du régime féodal en Occident n'a pas causé la disparition complète de tous les traits psychiques formés par la chevalerie. D'autres classes se sont mises à les imiter. La chevalerie avait forgé la personne humaine, elle avait trempé le caractère. Ses traditions sont la source du sentiment de l'honneur chez l'homme moderne et dans le monde bourgeois contemporain. Elle avait élaboré un type d'homme supérieur. Elle avait une enveloppe temporelle et corruptible dont il n'est rien resté et qui n'était pas sans contenir des éléments sombres. Mais il y a aussi dans la chevalerie un principe éternel, qui ne meurt pas. Elle est un principe spirituel et non pas seulement une catégorie sociale et historique. La mort définitive de l'esprit chevaleresque entraînerait une dégradation du type de l'homme, dont la dignité supérieure a été modelée par la chevalerie et par la noblesse, d'où elle s'est diffusée dans des cercles plus larges. Elle est d'origine aristocratique. La formation sélective des traits nobles du caractère s'effectue avec lenteur, elle suppose une transmission héréditaire et des coutumes familiales. C'est un processus organique. Il en va de même pour la création d'un haut milieu culturel et des traditions de la culture supérieure. Dans la vraie culture, profonde et raffinée, l'on sent toujours la race, le lien du sang avec les traditions. La culture des hommes d'aujourd'hui, sans passé, sans liens organiques, est toujours superficielle et plutôt grossière.


Celui qui possède la culture depuis de nombreuses générations y manifeste un tout autre style et une autre solidité que celui qui y accède pour la première fois. Pour notre malheur, l'histoire de la Russie n'a pas connu la chevalerie. Cela explique entre autres que la personne n'y ait pas été assez élaborée, que la trempe de notre caractère n'ait pas été assez forte. Le pouvoir du collectivisme primitif y est resté trop marquant. De nombreux philosophes, savants et écrivains étaient fiers de ce qu'il n'y eût pas en Russie d'aristocratie véritable, que notre pays fût naturellement démocratique et non pas aristocratique. Si notre démocratisme de la vie quotidienne, notre simplicité, propres aussi à la véritable noblesse russe sont moralement admirables, l'absence de l'aristocratie a aussi été notre faiblesse et non pas seulement notre force. On y sentait une dépendance trop grande par rapport aux forces élémentaires et obscures du peuple, l'incapacité d'extraire d'une quantité immense un principe qualitatif directeur. Depuis Pierre le Grand, c'est la bureaucratie qui a joué chez nous le rôle de l'aristocratie et il y avait en elle quelques traits d'une sélection aristocratique. Néanmoins, l'on ne peut considérer une bureaucratie comme une vraie aristocratie de par son type psychique. Chez nous, prévalaient l'absolutisme bureaucratique d'en haut et le populisme d'en bas. Une évolution créatrice, où des éléments qualitativement sélectionnés auraient joué un rôle directeur, était devenue impossible, et c'est ce que nous payons cruellement. Il serait pourtant fort injuste de nier l'énorme importance de la noblesse en Russie. Elle a été notre couche culturelle la plus avancée. C'est elle qui a créé notre grande littérature. Les gentilhommières ont constitué notre premier milieu culturel. La beauté de la vie russe traditionnelle, son style plein de noblesse sont essentiellement ceux de l'aristocratie. C'est elle, avant tout, qui a développé le sentiment de l'honneur. En son temps, la Garde impériale a été une école d'honneur. L'intrusion de l'homme sans classe et sa prévalence excessive avait abaissé, plutôt qu'élevé, le type psychique du Russe. Notre vie perdit toute espèce de style. Notre plus belle époque, et qui mérite le plus d'être appelée notre renaissance, c'est encore le début du XIXè siècle, le temps de Pouchkine, de Lermontov et de toute une cohorte de poètes, l'époque des mouvements mystiques, des décembristes, de Tchaadaïev, des débuts du slavophilisme, celle du style Empire, c'est-à-dire le siècle où les nobles, l'intelligentsia aristocrate, la couche culturelle de la noblesse avaient le rôle directeur.

En ce temps-là, nous n'étions pas encore des nihilistes. Le nihilisme et son style sont venus supplanter chez nous la culture aristocratique qui n'avait pas encore poussé des racines assez fortes. Mais tout ce qui comptait dans la culture russe venait de l'aristocratie. Non seulement les héros de Léon Tolstoï, mais encore ceux de Dostoïevski, sont inconcevables en dehors de celle-ci. Rappelez-vous ce qu'en dit Dostoïevski dans L'Adolescent.
Tous nos grands auteurs ont été nourris par le milieu culturel de la noblesse. Dans les brasiers allumés par la révolution, non seulement les demeures de style Empire, mais aussi Pouchkine et Tolstoï, Tchaadaïev et Khomiakov, l'esprit créateur et les traditions de la Russie flambent. La destruction de la noblesse est celle des traditions culturelles, c'est une rupture de la suite des temps dans notre vie spirituelle. Votre haine de parvenus envers la noblesse est un sentiment qui abaisse l'homme. Elle vise non seulement les privilèges, depuis longtemps disparus et qu'il serait insensé de rétablir, mais encore des traits psychiques qui sont indestructibles et qui héritent de l'éternité. Il n'en faut pas moins reconnaître que la noblesse, moralement et spirituellement, était entrée en décadence avant qu'elle n'eût été renversée par la révolution.


Du point de vue psychologique, il ne faut pas que la chevalerie et la noblesse disparaissent du monde, elles doivent faire communier les grandes masses populaires avec le royaume de la dignité et de l'honneur, avec un type d'humanité plus élevé. C'est l'aristocratisation de la société, et non pas sa démocratisation, qui est spirituellement justifiée. Les prémisses de l'aristocratisme, de la dignité et de la race se trouvent dans toutes les classes de la société; il n'y en a point de réprouvées. Le processus libérateur de la vie humaine n'a qu'un seul sens, celui d'ouvrir de plus larges voies à la manifestation et à la prévalence des âmes aristocratiques.
Une recherche douloureuse et toujours renouvelée de l'aristocratie véritable a lieu dans l'histoire. L'attitude méprisante envers le menu peuple n'est pas le fait de l'aristocratie, elle est le propre du goujat, du parvenu. La vanité et l'arrogance sont indécentes. L'aristocratie devrait donner de sa surabondance aux simples gens, les servir de sa lumière, de ses richesses psychiques et matérielles. Sa vocation historique en dépend.

Ruskin rêvait d'un socialisme organisé par la noblesse héréditaire. Il était un ardent partisan de la structure hiérarchique de la société, aristocrates en tête, en même temps qu'il défendait avec non moins d'ardeur les réformes sociales les plus décisives en faveur des classes déshéritées. En cela, il restait fidèle à la vérité éternelle de Platon. Vous devriez vous inspirer de ces deux-là. La masse moyenne de la noblesse historique trahit facilement sa vocation, elle se laisse aller à une affirmation égoïste d'elle-même et dégénère spirituellement. Ceux qui s'agrippent à leurs privilèges en les opposant à d'autres sont le moins aristocrates par leur type psychique. La goujaterie est répandue dans le milieu de la noblesse. Lorsque les classes supérieures ont gravement failli à leur vocation et que leur dégénérescence spirituelle est avancée, la révolution mûrit comme un juste châtiment pour les péchés de l'élite. L'avenir de la haute culture, toujours fondée sur le principe hiérarchique, ne peut être sauvé que si l'aristocratie historique se sacrifie, si elle renonce à des restaurations de classe, à ses privilèges, et si elle accepte de servir et de remplir sa mission.


Dans le monde, toutefois, il n'y a pas seulement l'aristocratie historique, où le niveau moyen se crée grâce à la sélection raciale et à la transmission héréditaire, il y a aussi l'aristocratie spirituelle, principe éternel, indépendant de la succession des groupes sociaux et des époques. La première peut porter les traits de l'aristocratisme psychique et corporel, mais elle ne possède pas encore ceux de la seconde. L'aristocratie spirituelle se forme dans le monde selon l'ordre de la grâce personnelle. Elle n'a pas un rapport nécessaire ni privilégié avec un groupe social donné. Sa manifestation, celle du génie, suppose un climat spirituel favorable de la vie des peuples, mais elle n'est pas fonction d'une sélection naturelle ni de l'élaboration d'un niveau moyen de la culture. On n'hérite pas plus du génie que de la sainteté. Les grands hommes naissent à des heures providentiellement déterminées, dans n'importe quel milieu, dans la haute aristocratie aussi bien que parmi les paysans et les bourgeois. Il y a des degrés dans la relation entre l'aristocratie spirituelle et l'aristocratie sociale et historique. Alors que les manifestations de la première, les plus hautes et les plus marquées par la grâce, n'ont pas de rapport avec la seconde avec la sélection organique et l'hérédité, ses niveaux moyens ne manquent pas d'en avoir, car ils dépendent de la tradition sur-individuelle, du choix qui fait se cristalliser le milieu culturel.
Il n'y a pas de loi pour le génie, mais il y en a déjà une pour le talent. Il y a toujours deux aristocraties qui vivent et qui agissent dans le monde : l'exotérique et l'ésotérique. La première se forme et agit sur le plan historique extérieur. On y peut observer une certaine régularité et une base naturelle, biologique. Rien de tel dans l'aristocratie ésotérique, dont les manifestations se situent sur un plan intérieur et caché. Elles relèvent de la grâce, du royaume de l'esprit et non de celui de la nature auquel ressortit le plan historique. L'aristocratie ésotérique constitue dans l'histoire une sorte d'ordre mystérieux qui engendre tout ce qui est grand. Toute cette vie créatrice apparaît sous une forme déjà transformée dans le plan de l'histoire exotérique, adaptée au niveau moyen de l'homme, aux besoins et aux tâches de la culture. Cette distinction est claire dans la vie de l'Eglise. Le royaume des saints ou des starets constitue l'aristocratie religieuse ésotérique. C'est en elle que se trouvent les réalisations les plus hautes de la vie ecclésiale. Il y a en même temps dans l'Eglise une aristocratie exotérique, une hiérarchie régulière, historique. Elle est indispensable à son existence, pour éduquer et conduire les peuples dans le domaine religieux. Elle comporte une sélection et une succession héréditaire nécessaires, pour cristalliser le milieu ecclésial. Elle a une grande mission positive, mais elle ne représente pas l'élément dernier ni le plus profond de la vie religieuse. Les oeuvres spirituelles de la vie secrète des saints passent sous une forme modifiée, exotérique, dans l'existence historique de l'Eglise, aux degrés hiérarchiques extérieurs.

Cette même corrélation de l'ésotérique et de l'exotérique existe dans la vie spirituelle de l'humanité, dans toute la culture. Il y a une aristocratie et une hiérarchie de la culture moyenne, exotérique, où s'effectuent sélection et succession. Elle exige un certain niveau, celui d'abord de l'éducation, de l'instruction, celui de l'intelligence et des capacités. Elle vit et se développe dans la tradition et l'héritage culturels. Et quand vous entreprenez de nier la valeur du niveau intellectuel, vous détruisez la qualité pour la quantité et vous préparez le royaume de la nuit, vous repoussez le peuple en arrière; vous devenez les auteurs d'une régression. Un niveau qualitatif est indispensable au travail culturel comme à toute activité dans l'Etat et dans la société. Cette qualité crée sa propre hiérarchie, son aristocratie, mais une aristocratie exotérique qui agit dans le royaume moyen de l'être étatique et culturel. Plus profondément et au-delà, se situe l'aristocratie ésotérique, spirituelle et supérieure, d'où toutes création, découverte et révélation prennent naissance et qui permet à l'homme de franchir les bornes de ce monde-ci. Elle est le royaume de la sainteté, du génie et de la chevalerie, celui des hommes grands et nobles; c'est la race humaine supérieure.


Le principe personnel apparaît, se cristallise et se développe avant tout dans l'aristocratie. C'est ainsi que la personne sort des éléments ténébreux de la collectivité pour la première fois dans l'histoire. Ensuite, par des moyens complexes et douloureux, il se produit une recherche des conditions favorables à la manifestation de l'aristocratie des élus, à leur sélection qualitative.
Après l'aristocratie du premier degré, celle des degrés suivants s'élabore. Elle n'existe pas seulement en tant qu'une classe, qu'un groupe social; chacun de ceux-ci forme sa propre aristocratie. C'est ainsi que se dégagent celles des paysans, des marchands, des professeurs, des hommes de lettres, des artistes, etc. Et si un tel processus de différenciation et de formation ne s'effectuait pas partout, les forces informes et chaotiques du vulgum pecus tireraient tout vers le bas et ne permettraient pas aux valeurs créatrices d'émerger.

A chaque époque historique incombe la tâche complexe de dissocier et d'établir son aristocratie à plusieurs niveaux. Il n'est pas si facile de décider quelle structure politique et sociale est favorable à cette oeuvre. Vous autres, égalisateurs, vous avez des théories monistes pour toute occasion, mais elles ne valent pas grand-chose. La complexité de la vie les réduit à néant.
Ce n'est pas la prédominance exclusive d'un principe, c'est la combinaison de plusieurs principes qui favorise l'aristocratie véritable. Le principe démocratique peut aussi servir à cette grande oeuvre quand il est limité et subordonné à des principes plus élevés. L'aristocratie et la démocratie sont deux principes intérieurement opposés, métaphysiquement hostiles et qui s'excluent l'un l'autre. Néanmoins, dans la réalité sociale, leur confrontation conduit à des résultats complexes et le principe démocratique peut contribuer au triomphe de l'aristocratie, lorsqu'il ne prétend pas à la suffisance. Il appartient à la société monarchique aussi bien qu'à la démocratique de dégager et de choisir une aristocratie directrice. Une monarchie pure est une abstraction. La monarchie ne se réalise qu'au moyen de l'aristocratie et sa valeur tient d'abord à sa capacité de choisir une aristocratie dirigeante et de l'affermir. Elle entre en décadence quand elle élit non pas les meilleurs, mais les pires.
Dans sa métaphysique, dans sa morale, dans son esthétique, l'esprit du démocratisme contient un très grand danger pour le principe aristocratique de la vie humaine et mondiale, pour le principe qualitatif de la noblesse. La métaphysique, la morale et l'esthétique de la quantité voudraient écraser et détruire toute qualité, tout ce qui s'élève personnellement et en communion avec autrui. Le royaume de la métaphysique, de la morale et de l'esthétique démocratiques est celui non pas des meilleurs, mais des pires. Il renverse définitivement le vieil idéal de la valeur et de la dignité de la race, il déracine les fondements biologiques et spirituels de l'aristocratisme. Son triomphe représente le plus grave péril pour le progrès humain, pour l'élévation qualitative de la nature humaine. Vous aimeriez créer des conditions telles que l'existence de l'aristocratisme, la distinction et la sélection des meilleurs devinssent impossibles dans le monde. C'est un immense mensonge de déclarer que vous voulez libérer la nature humaine. Ce que vous voulez, c'est l'asservir en lui imposant des barrières et des entraves. Vous niez aussi les fondements biologiques de l'aristocratisme, ses bases raciales, ainsi que celles de la grâce et de l'esprit. Vous condamnez l'homme à une existence grise, sans qualités. Il est vrai que vous souhaiteriez porter une masse énorme de l'humanité à un niveau supérieur, vous voudriez l'y contraindre. Non pas que vous appréciiez ni aimiez ce « haut niveau »; vous voulez l'égalitarisme, vous ne supportez pas la distinction et l'élévation. Rehaussez l'homme n'a jamais présenté pour vous le moindre intérêt. Vous oubliez que l'on s'élève par la lutte et la libre sélection. Ce qui vous intéresse par-dessus tout, ce n'est pas d'élever, c'est d'abaisser.
Le mystère de l'histoire vous est inaccessible, votre conscience y reste à jamais aveugle. Le mystère de l'histoire est un mystère aristocratique. Il s'accomplit par la minorité. Celle-ci porte l'esprit de l'universel, lequel est un esprit aristocratique. L'esprit de la majorité, celui de la démocratie, est provincial et particulariste. Dans l'histoire, ce sont la minorité et l'aristocratie qui dirigent. Se rebeller contre leur direction, c'est porter atteinte au mystère de l'histoire. Vous ne réussirez pas à détruire la dissemblance ontologique des âmes, à effacer la différence entre les intelligents et les sots, les doués et les incapables, les nobles et les vils, les beaux et les informes, ceux qui ont la grâce et ceux qui ne la portent pas".
                          
                                                                                                     Nicolas Berdiaev.
                                                                             (chapitre extrait de de l'Inégalité,
1918-1923)

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de l'aristocratie (Berdiaev) 1ère partie

Publié le par Christocentrix

(chapitre extrait du livre de Nicolas Berdiaev "de l'Inégalité" 1918-1923)

 

"En votre siècle démocratique, aimer l'idée aristocratique est devenu le partage du petite nombre. Avoir des sympathies aristocratiques, c'est manifester soit un instinct de classe, soit un esthétisme sans aucune importance pour la vie. En réalité, l'aristocratie a un sens et des fondement plus profonds et plus essentiels. Ils sont aujourd'hui couverts d'ombre et l'on s'est mis à les oublier. Or celui qui s'intéresse à l'essence de la vie, et non à sa surface, devra reconnaître que ce n'est pas l'aristocratie, mais la démocratie qui est privée de bases ontologiques, que c'est justement la démocratie qui ne contient rien de nouménal et dont la nature est purement phénoménologique.
L'idée aristocratique exige la domination réelle des meilleurs; la démocratie, la domination formelle de tous. En tant que gouvernement des meilleurs, qu'exigence d'une sélection qualitative, l'aristocratie reste à jamais un principe supérieur de la vie sociale, la seule utopie digne de l'homme. Et toutes vos clameurs démocratiques, dont vous assourdissez les places et les bazars, ne vont pas déraciner du coeur noble de l'homme le rêve du règne des meilleurs, des élus, elles ne vont pas étouffer cet appel qui monte des profondeurs pour que ceux-ci se manifestent, pour que l'aristocratie entre dans ses droits éternels.

Il convient de rappeler à notre basse époque les paroles de Carlyle dans son livre admirable sur Les Héros et le culte du héros : « Tous les processus sociaux que l'on puisse observer dans l'humanité conduisent vers une seule fin (une autre question est de savoir s'ils l'atteignent ou non). Cette fin consiste à découvrir son Ableman, « son homme capable », et à le revêtir des symboles de la capacité : de grandeur, de vénération, ou de ce que vous voudrez, pourvu qu'il ait la possibilité réelle de gouverner les hommes selon sa capacité. Les discours électoraux, les motions parlementaires, les lois sur les réformes, la Révolution française, tout cela tend essentiellement à cette fin que j'indique; dans le cas contraire, ce n'est plus qu'un parfait non-sens. Trouvez l'homme le plus capable dans un pays donné, placez-le aussi haut que vous le pourrez, respectez-le avec constance, et vous acquerrez un gouvernement tout à fait parfait, et aucun scrutin, aucune rhétorique parlementaire, les votes, les institutions constitutionnelles, en général aucune mécanique ne peuvent plus améliorer d'un iota la situation d'un tel pays ». 

Il convient aussi de rappeler Platon à notre temps. Il y a, dans son utopie aristocratique, quelque chose d'éternel, encore que son enveloppe eût été provisoire. On ne saurait surpasser son principe aristocratique même. Il avait séduit le Moyen Age et il séduira encore les temps à venir. Tant que l'esprit de l'homme est encore vivant et que son image qualitative n'est pas définitivement écrasée par la quantité, l'homme aspirera au règne des meilleurs, à l'aristocratie authentique.
Et que pourriez-vous opposer à ce haut rêve de l'homme, à cette seule utopie valable ? La démocratie, le socialisme, l'anarchie. Je m'en vais analyser ces songes et ces fantasmes qui sont les vôtres. Le principe aristocratique est ontologique, organique, qualitatif. Tout vos principes, démocratiques, socialistes, anarchiques, sont formels, mécaniques, quantitatifs; il sont indifférents aux réalités et aux qualités de l'être, au contenu de l'homme.

En fait, on ne peut même pas opposer la démocratie à l'aristocratie. Ce sont là des notions
incommensurables, de qualités complètement différentes.
La démocratie représentative peut se donner pour but une sélection des meilleurs et l'établissement du règne de l'aristocratie véritable. On peut l'entendre comme l'institution de conditions favorables à un choix qualitatif, à la distinction de l'aristo-cratie. Et son objectif peut consister à rechercher l'aristocratie réelle et non pas formelle, c'est-à-dire à écarter celle qui ne représente pas le règne des meilleurs et à laisser la voie libre à l'authentique. Toutes les démocraties que vous inventez servent mal ces fins, elles les oublient au nom d'intérêts misérables du jour présent. La démocratie devient facilement un instrument formel pour l'organisation des intérêts. La recherche des meilleurs est remplacée par celle des gens qui correspondent le mieux aux intérêts donnés et qui les servent plus efficacement. Par elle-même, la démocratie n'a pas de contenu intérieur, ontologique, et c'est pourquoi elle peut se mettre au service des fins les plus contradictoires. Par cela même, elle se distingue essentiellement de l'aristocratie qui est idéal de noblesse, de race, de qualité.


Ne vous laissez pas tromper par les apparences, ne cédez pas à des illusions trop indigentes. Depuis la création du monde, c'est toujours la minorité qui a gouverné, qui gouverne et qui gouvernera. Cela est vrai pour toutes les formes et tous les genres de gouvernement, pour la monarchie et pour la démocratie, pour les époques réactionnaires et pour les révolutionnaires. On ne saurait échapper au gouvernement de la minorité, et vos efforts démocratiques pour créer le règne de la majorité représentent en fait une pauvre autosuggestion. La seule question qui se pose est de savoir si c'est la minorité la meilleure ou la pire qui gouverne. Une minorité en remplace une autre, c'est tout. Les plus mauvais renversent les meilleurs, ou bien c'est l'inverse. Il ne peut tout simplement pas y avoir de pouvoir ou de gouvernement direct par les masses, ce n'est possible qu'au moment où déferlent les forces de la révolution ou de l'insurrection. Très tôt, une différenciation s'établit et une nouvelle minorité se forme qui s'empare du pouvoir.
Aux époques révolutionnaires, c'est en général une poignée de démagogues qui gouverne en utilisant habilement les instincts des masses. Les gouvernements révolutionnaires qui se prétendent populaires et démocratiques sont toujours la tyrannie d'une minorité, et bien rares ont été les cas où celle-ci était une sélection des meilleurs. La bureaucratie révolutionnaire est généralement d'une qualité encore plus basse que celle que la révolution a renversée. La masse révolutionnaire ne sert jamais qu'à créer le climat favorable à l'instauration de cette tyrannie de la minorité.
Le triomphe de la démocratie n'est-il pas toujours illusoire autant qu'éphémère? Tout aussi fantomatique serait celui du socialisme, s'il était en général possible. Affranchissez-vous du pouvoir des mots et des apparences, scrutez plus attentivement l'essence même de la vie.
Dans la vraie réalité, la question qui se pose invariablement est de savoir si c'est l'aristocratie ou l'ochlocratie qui l'emporte. En réalité, il n'y a que deux types de pouvoir l'aristocratie et l'ochlocratie, le gouvernement des meilleurs ou celui des pires. Mais c'est toujours le petit nombre qui prévaut. La domination de tous ne signifie rien de réel, sinon le chaos obscur, indifférent et indistinct. Le diriger suppose qu'un élément, aristocratie ou oligarchie, se distingue et se met en avant. La tendance à former une noblesse est invincible. Celle-ci demeure pour les siècles le modèle d'un état qualitativement supérieur, d'une race différenciée et choisie.
La bourgeoisie a imité la noblesse; le prolétariat fera de même. Tous les parvenus veulent être des nobles. Dans le socialisme, le prolétariat veut constituer une aristocratie nouvelle. Il appert qu'une minorité à la situation privilégiée est nécessaire dans le monde. La destruction d'une hiérarchie et d'une aristocratie historique ne signifie pas que le principe en soit aboli. Il s'en forme de nouvelles.

Tout ordre vital est hiérarchique, il a son aristocratie. Seul un amas de décombres n'est pas hiérarchisé et aucune qualité aristocratique ne s'en dégage. Si la hiérarchie véritable est violée et l'aristocratie anthentique détruite, il en apparaît de fausses. Une bande d'escrocs et d'assassins, laissés-pour-compte de la société, Peut former une pseudo-aristocratie et représenter quelque principe hiérarchique dans l'ordre social. Telle est la loi de tout ce qui est vivant et qui possède les fonctions de la vie.
Seul un tas de sable peut exister sans hiérarchie ni aristocratie. Et votre négation rationnelle de leurs principes entraîne toujours un châtiment immanent. Au lieu d'une hiérarchie aristocratique, l'on obtient une hiérarchie ochlocratique. Le règne de la tourbe engendre sa propre minorité élue, sélectionne les meilleurs et les plus forts dans la muflerie, les princes des voyous au royaume de Cham. Dans le domaine religieux, le renversement de la hiérarchie du Christ met en place celle de l'antéchrist.
Sans une pseudo-aristocratie, une aristocratie inverse, vous ne pourriez vivre un seul jour. Tous ceux qui sont de la plèbe voudraient entrer dans le cercle de l'aristocratie, envers laquelle l'esprit de la plèbe nourrit haine et jalousie. L'homme du peuple, le plus simple, peut ne pas être plébéien dans ce sens. Le paysan peut avoir des traits de la noblesse véritable, laquelle ignore l'envie, les traits hiérarchiques de sa propre race divinement prédestinée.

 

L'aristocratie est une race au fondement ontologique, aux caractères propres qu'elle n'emprunte à personne. Elle a été créée par Dieu et c'est de Lui qu'elle a reçu ses qualités.
Quand une aristocratie historique tombe, une autre cherche à s'établir. Tant la bourgeoisie, représentant le capital, que le prolétariat, représentant le travail, ambitionnent d'être l'aristocratie. Les prétentions aristocratiques du prolétariat dépassent même celles de toutes les autres classes, car selon la doctrine de ses idéologues, il doit se considérer comme l'élite, comme la classe-messie, comme la seule humanité véritable et la race supérieure. Or tout désir d'entrer dans l'aristocratie, de s'élever jusqu'à elle à partir d'un état inférieur n'est pas aristocratique par essence. Le seul aristocratisme possible est naturel, inné, celui qui vient de Dieu. La mission de l'aristocratie authentique ne consiste pas tant à accéder à des états supérieurs, qu'elle n'aurait pas encore atteints, qu'à condescendre à des états inférieurs.
L'aristocratisme intérieur aussi bien que l'extérieur est inné et non acquis. Son caractère est la générosité et non l'avidité. L'aristocratie véritable peut servir les autres, l'homme et le monde, car elle ne se préoccupe pas de s'élever elle-même, elle est située suffisamment haut par nature, dès le départ. Elle est sacrificielle. C'est en cela que réside la valeur éternelle de son principe.
Dans la société humaine, il faut qu'il y ait des gens qui n'ont pas besoin de s'élever et que ne chargent pas les traits sans noblesse de l'arrivisme. Les droits de l'aristocratie sont inhérents, non procurés. Il faut qu'il y ait dans le monde des gens aux droits innés, un type psychique qui ne soit pas plongé dans l'atmosphère de la lutte pour l'obtention de droits. Ceux qui en acquièrent par le travail et le combat n'en sont pas moins sujets au ressentiment, à la vexation, souvent à la haine; ils portent le fardeau de leur passé peu éminent. Je ne parle certes pas des hommes exceptionnels qui sont au-dessus de la loi, j'entends le niveau moyen.

Il n'y a de possible et de justifiée que l'aristocratie de grâce divine, par l'origine et la vocation spirituelles, et aussi par l'extraction noble, par la relation avec le passé. Ce que vous considérez comme injuste et révoltant dans la position de l'aristocrate est précisément la justification de son existence dans le monde, le privilège de ses origines, de sa naissance, non de ses mérites personnels. Seul est aristocrate celui qui l'est indépendamment de ses mérites et de son industrie. Et il convient qu'il en soit ainsi dans le monde. Le génie et le talent relèvent de l'aristocratie spirituelle parce qu'ils sont gratuits, qu'ils ne sont pas mérités ni obtenus par le travail. Ils sont reçus de naissance, dès l'origine et par héritage spirituel. L'aristocratie spirituelle a la même nature que l'aristocratie sociale, historique, c'est toujours une race privilégiée qui a reçu en don ses avantages. Et une telle race spirituellement et physiquement privilégiée doit exister dans le monde afin que les caractères nobles de l'âme puissent s'exprimer. La noblesse est bien le fondement psychique de tout aristocratisme. Elle ne s'acquiert pas, elle est un don du sort, elle est une propriété de la race. La noblesse est une espèce de grâce psychique. Elle est directement opposée à toute susceptibilité et à toute envie, elle est conscience du fait que l'on appartient à la hiérarchie véritable, à ce que l'on s'y trouve dès l'origine et par naissance. Celui qui est noble sait qu'il y a des degrés qui lui sont hiérarchiquement supérieurs, mais cela ne provoque chez lui aucune amertume, ne l'humilie pas, n'affecte pas sa dignité. Le sentiment de sa dignité représente également une base psychique de l'aristocratisme, elle n'est pas non plus acquise, elle est donnée. Telle est la dignité des fils dont le père est noble. L'aristocratisme est une filiation, il suppose le lien ancestral. Ceux qui n'ont pas d'origine, qui ne connaissent pas leur père ne peuvent être des aristocrates.


L'aristocratisme de l'homme, qui est le plus haut degré hiérarchique de l'être, c'est celui de la filiation divine, celui des fils de Dieu qui sont nés noblement. Voilà pourquoi le christianisme est une religion aristocratique, celle des libres fils de Dieu, celle de la grâce donnée gratuitement par Dieu. La doctrine de la grâce est un enseignement aristocratique.
Toute psychologie de l'offense ou de la revendication n'est pas aristocratique, c'est une psychologie plébienne. Aristocratique est la psychologie de la faute, celle des libres enfants de Dieu. Il est plus propre à l'aristocrate de se sentir coupable que vexé. Le christianisme est pénétré de cette psychologie-là. La conscience chrétienne des enfants de Dieu et non pas des esclaves du monde, celle des fils de la liberté et non pas de ceux de la nécessité est la conscience aristocratique. Ceux qui se sentent les rejetons illégitimes de Dieu, offensés par le sort, perdent leurs traits de noblesse. L'aristocrate doit avoir le sentiment que tout ce qui l'élève est reçu de Dieu et tout ce qui l'abaisse est l'effet de sa propre faute. Cette attitude est absolument opposée à la psychologie plébéienne qui considère tout ce qui élève comme un bien acquis et tout ce qui abaisse comme une insulte et comme la faute d'autrui. Le type de l'aristocrate s'oppose à celui de l'esclave et du parvenu. Il s'agit là de races psychiques différentes. Un ouvrier peut avoir une tournure aristocratique de l'âme, alors qu'un noble peut n'être qu'un laquais.


Et vous, vous voudriez rabaisser la qualité de la race humaine, éliminer les traits aristocratiques de l'image de l'homme. La noblesse vous répugne. Vous bâtissez votre royaume sur la psychologie plébéienne, celle de la vexation, de la jalousie et de la haine.Vous prenez ce qu'il y a de plus mauvais chez l'ouvrier et le paysan, chez la bohème intellectuelle, et vous voulez créer avec cela la vie future. Vous en appelez aux instincts vindicatifs de la nature humaine. Votre bien naît du mal, vous voulez faire briller votre lumière à partir des ténèbres.
Votre Marx a enseigné que la nouvelle société devait naître du mal et dans le mal, et le soulèvement des sentiments humains les plus sombres et les plus laids était pour lui le moyen d'y parvenir. Au type psychique de l'aristocrate, il a opposé celui du prolétaire. Or celui-ci est bien l'homme qui ne veut pas connaître son origine et qui n'honore pas ses ancêtres, pour lequel il n'existe ni race ni patrie. La conscience prolétaire place la susceptibilité, l'envie et la vengeance au rang des vertus de l'homme nouveau. Elle voit une libération dans la révolte et l'insurrection qui constituent le plus terrible esclavage de l'âme, son asservissement aux choses extérieures, au monde matériel. Le prolétaire est rejeté à la surface, l'aristocrate doit vivre à une profondeur plus grande, en sentant des racines et des liens plus profonds. La conscience prolétaire déchire la relation des temps, elle détruit le cosmos. Une telle psychologie ne doit pas être inévitablement celle de l'ouvrier, de l'homme qui se trouve aux degrés inférieurs de l'échelle sociale. L'esclave peut sentir lui aussi son rapport filial avec Dieu, avec sa patrie, son père et sa mère. Il est capable d'éprouver dans son âme le sentiment profond de sa liaison avec le grand tout national et cosmique, de sa place dans la hiérarchie.
J'ai connu de simples ouvriers qui étaient plus aristocratiques que bien des nobles. Mais vous ne voulez pas que l'ouvrier se trouve dans cet état de noblesse, vous voulez en faire un vrai prolétaire et un plébéien par conviction. A la base de votre royaume qui nie tout aristocratisme, vous placez le soulèvement de l'esclave et l'insurrection du plébéien. Or il y a dans la révolte quelque chose de servile. Le noble qui a conscience de sa dignité supérieure, qui maintient en lui-même la haute image supérieure de l'homme, l'aristocrate, par l'âme ou par le sang, s'il n'a pas dégénéré et s'il n'a pas déchu, trouvera d'autres moyens pour défendre la vérité et la justice, pour confondre l'iniquité et le mensonge.
Une vie nouvelle et meilleure peut naître de l'aristocratisme intérieur quand l'âme est rendue noble. Mais elle ne naîtra jamais de la serviture insurgée ni d'un vil refus de toute sainteté et de toute valeur. Votre type de prolétaire est une négation incarnée de l'éternité, une affirmation de la corruption et du temporel. Le type de l'aristocrate véritable vise l'éternel.

Il y a dans l'aristocratisme une injustice, un caprice, un arbitraire divins sans lesquels la vie cosmique et la beauté de l'univers sont impossibles. La plate exigence plébéienne et prolétarienne d'une équité nivelante, qui consiste à rendre à chacun selon la quantité de son travail, est une atteinte à l'épanouissement de la vie, à l'abondance divine. A une profondeur plus grande encore, c'est un attentat contre le mystère de la grâce : on réclame qu'il soit entièrement rationalisé. Seulement, dans un tel luxe injuste de Dieu, il peut y avoir un sens caché, supérieur, de la vie du monde, sa fleur.
Dans l'histoire, l'aristocratie peut déchoir et dégénérer et c'est ce qui arrive habituellement. Elle peut facilement se cristalliser, se scléroser, se clore sur elle-même et se fermer aux mouvements créateurs de la vie. Elle a tendance à former une caste. Elle commence alors à s'opposer au peuple, elle trahit sa vocation, et au lieu de servir, elle exige des privilèges. Or l'aristocratisme est non pas un droit, mais une obligation. La vertu aristocratique donne, elle ne prend pas. L'aristocrate est celui auquel il est donné davantage et qui peut partager son surcroît.

Par nature, la lutte pour le pouvoir et pour des intérêts n'est pas aristocratique. Le pouvoir des meilleurs et des plus nobles, des plus forts selon leurs dons, est non pas un droit, mais un devoir, non pas une prétention, mais un service. Les droits des meilleurs sont innés. La lutte qu'ils mènent et le travail qu'ils accomplissent visent à remplir une mission. De par son idée même, l'aristocratie est sacrificielle. Mais elle peut trahir son idée. Alors, elle s'accroche par trop à ses avantages extérieurs et elle tombe.
Cependant, il convient de se rappeler toujours que les masses populaires sortent de l'ombre et qu'elles communient avec la culture par l'intermédiaire de l'aristocratie qui s'en est distinguée et qui remplit sa tâche. Elle est sortie la première des ténèbres et elle a reçu la bénédiction de Dieu. A un certain degré du développement historique, elle doit renoncer à quelques-uns de ses droits pour continuer à jouer un rôle créateur dans l'histoire.
S'il y a encore en Russie une aristocratie authentique, elle doit renoncer par sacrifice à lutter pour ses privilèges foulés aux pieds. L'aristocratie n'est pas une classe, elle est un principe spirituel, invincible par nature, et qui agit dans le monde sous différentes formes et dans diverses formations.       
                                                                         (suite de l'article, message suivant...)

    

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Histoire et eschatologie (Nicolas Berdiaev)

Publié le par Christocentrix

Les époques de crise sont très favorables aux méditations sur les problèmes de philosophie de l'histoire : c'est au cours de l'une d'elles que saint Augustin a composé le premier ouvrage qui traite de ces questions et Hegel a créé le système qui a exercé une si grande influence après les bouleversements provoqués par la Révolution Française et les guerres napoléoniennes; c'est aussi au même moment qu'ont vu le jour les théories de J. de Maistre, de Saint-Simon et d'A. Comte. La philosophie de l'histoire, dégagée des illusions rationalistes et optimistes, est obligée de reconnaître que la suite des événements se déroule sur un terrain volcanique et qu'il n'y a eu que des périodes très brèves d'équilibre relatif, alors que les guerres sont très nombreuses. Les forces qui agissent au cours de l'histoire sont irrationnelles, explosives; aux époques succèdent des époques nocturnes, et après une période rationaliste et « éclairée » survient un temps où dominent ce que Keyserling appelle les principes telluriques, où les instincts l'emportent sur l'intellect. Il serait d'ailleurs fort inexact de dire que le jour est préférable à la nuit, car pendant celle-ci on distingue mieux les étoiles. C'est ainsi qu'en histoire, lorsque les forces nocturnes en arrivent à prendre le dessus sur les forces diurnes, on voit naître des dispositions pour des conceptions eschatologiques et apocalyptiques. Il en fut ainsi après les explosions volcaniques que furent la Révolution française et les guerres napoléoniennes; l'Europe fut alors saturée de conceptions de ce genre. On arriva même à prédire la venue de l'Antéchrist et la fin du monde pour une année précise : d'après Jung Stalling ce devait être en 1833.

Il faut en effet convenir que dans l'histoire comme dans la vie personnelle les bouleversements font envisager la fin du monde comme très proche; dans l'une et l'autre il y a une Apocalypse interne. Il faut pourtant reconnaitre qu'on a beaucoup abusé et qu'on abuse encore maintenant de l'idée de fin. Quand un régime politique subit une crise destructrice et qu'une classe sociale dominante se trouve dépossédée de son pouvoir, ceux dont la vie et les privilèges étaient liés à son sort se mettent à pousser de grands cris pour annoncer la fin du monde. II existe tout un groupe d'auteurs, de niveau assez bas du reste, qui prétendent être en possession de révélations particulières sur l'Apocalypse et connaître les temps et les délais fixés. Mais ce qui m'interesse ici, ce n'est pas le problème de l'interprétation apocalyptique, pour lequel je ne me reconnais aucune compétence, mais celui de la philosophie de l'histoire. Je me propose de montrer qu'elle est nécessairement de nature eschatologique, alors même qu'elle est complètement détachée des sources chrétiennes et qu'elle veut revêtir un caractère scientifique et positif.

Sur la possibilité même de la philosophie de l'histoire des doutes ont été émis et des objections formulées, car cette étude n'était pas en faveur auprès des philosophes de type académique. Rien d'ailleurs n'est plus compréhensible. Dans ce domaine il faut toujours faire la part de l'élément prophétique, or comment peut-on appréhender le sens de l'histoire si on ignore l'avenir? De plus nous connaissons très mal le lointain passé. La lumière renvoyée par les temps à venir nous est nécessaire, mais elle est du prophétisme et suppose donc une attente messianique. On ne peut d'ailleurs comprendre la signification de l'histoire qu'en allant au delà de ses limites. Il faut remonter, pour son étude, aux sources judéo-chrétiennes, car la Grèce ne pouvait pas créer une philosophie de l'histoire puisqu'elle considérait le temps cosmique et cyclique et non historique : elle vivait dans la contemplation de l'harmonie du cosmos. L'histoire est en effet, en tant que mouvement significatif dans le temps, une création de l'attente de la venue du Messie, incarnation du Logos. Kant ne disait-il pas : « La philosophie peut, elle aussi, avoir son millénarisme ».

On retrouve ce caractère eschatologique jusque chez Hegel, Comte et K. Marx. En général on distingue trois époques dans l'histoire, dont la dernière, synthétique, est dotée de toutes les qualités : on l'envisage comme devant être organique et offrant un aspect de plénitude et de bien universel. C'est justement cette époque messianique qui conférera un sens à toutes les précédentes. D'après Hegel, sa philosophie serait déjà la conquête de la vérité parfaite et la dernière période serait celle où la conscience de la liberté de l'esprit atteindrait son plus haut degré. Pour Comte, cette perfection serait obtenue dans la période positiviste; ce philosophe était d'ailleurs si plein d'attente messianique que son système s'est transformé en religion. Il en est de même de K. Marx, d'après lequel le prolétariat aurait la mission de délivrer l'humanité de l'esclavage et de l'exploitation; c'est lui qui incarnerait pour la première fois l'unité du genre humain. C'est la forme sécularisée de l'ancien millénarisme judaïque. Puisque l'époque socialiste porte en elle des promesses de perfection et de bonheur universel, elle est donc messianique. Du reste on peut attribuer le même caractère à l'idée nietzschéenne de surhomme, bien qu'elle soit à l'opposé de la théorie de K. Marx; c'est, en effet, l'apparition de ce nouvel être qui doit donner un sens à l'histoire et à la terre. On peut donc affirmer que toute philosophie historique, à quelque degré qu'elle soit pénétrante et significative, est messianique et eschatologique, obligatoirement. L'ancien thème religieux de l'humanité, celui de l'accomplissement de l'histoire, continue à subsister sous des formes voilées et plus ou moins modifiées. Ceux-là mêmes qui nient l'au-delà et tout ce qui est transcendant ne vont pas jusqu'à refuser tout sens à la suite des événements, mais l'idée revêt chez eux la forme d'une perfection qui doit se réaliser à l'avenir.

L'histoire immanente est dépourvue de signification et se compose d'une série d'échecs. Rien, à vrai dire, ne s'y est réalisé conformément à ce qu'on attendait. L'Empire d'Alexandre le Grand, l'Empire Romain, la théocratie chrétienne aussi bien orientale qu'occidentale, la Renaissance, la Révolution Française avec sa grande devise : liberté, égalité, fraternité, les démocraties des XIXè et XXè siècles, le communisme, aucun d'eux n'a réalisé ce qu'on avait espéré, n'a rempli le but pour la réalisation duquel les hommes ont consacré leur énergie créatrice et ont supporté d'innombrables sacrifices. Mais c'est le christianisme qui a subi le plus profond échec, le plus tragique; et l'avouer, ce sera contribuer à rendre plus aiguë la conscience eschatologique et faciliter le passage à un christianisme ainsi compris. Dans un livre d'inspiration sceptique intitulé «Die Geschichte als Sinngebung des Sinnlosen », Théodore Lessing critique l'attitude naïvement réaliste à l'égard de l'histoire et de son sens. L'histoire, dit-il, donne un sens mais n'en trouve pas; c'est une invention créatrice ayant pour source les désirs humains, ce qui est tout simplement une manière sceptique de formuler l'attente messianique qui confère aux événements leur signification. D'ailleurs, en les classant d'après quatre signes, on peut établir plusieurs types de messianisme : l'un national ou universel, l'autre de l'en-deçà et de l'au-delà, le troisième victorieux et passif, le dernier enfin personnaliste et impersonnel. Le messianisme des anciens Juifs, d'abord tribal et national, commence à devenir universel chez les prophètes et prend définitivement ce caractère dans le christianisme. De même, celui qui était au début uniquement terrestre, attente du royaume dans l'en-deçà, ne devient céleste que dans les livres apocalyptiques qu'il faut distinguer des livres prophétiques, de celui d'Enoch par exemple.

Le messianisme peut être une espérance de victoire, une manifestation de force, comme il peut être destiné à imprimer un sens supérieur à la souffrance et au sacrifice. Enfin, il peut être l'attente d'un Messie personnel, on même sans celui-ci d'un royaume messianique. C'est ainsi que le messianisme sécularisé du XIXè siècle, détaché de ses racines religieuses, a été terrestre, actif et universel. De nos jours, il revêt des formes nationales et raciales et se rattache à une personne messianique; il est certain, en effet, que la conscience messianique peul prendre des apparences diverses, mais ne disparaît jamais car elle est profondément enracinée dans la nature humaine. Mais il ne faut pas confondre avec l'eschatologie qui parle de la fin des choses, le messianisme qui reflète les espoirs des peuples aspirant à être délivrés de leurs souffrances et à bénéficier d'une vie meilleure, transfigurée et bienheureuse. Tous deux sont pourtant nés sous des influences iraniennes et perses et l'Apocalypse chrétienne présente beaucoup de ressemblances avec l'Apocalypse de la religion persane. Comme les anciens Juifs, les Perses avaient une attitude particulière à l'égard de l'histoire.

La philosophie comporte trois problèmes capitaux qui, s'ils ne sont pas résolus, rendent impossible l'appréhension du sens du processus historique. Ce sont : le problème du progrès, celui du temps, le plus important, et celui de la liberté. Ainsi, au XIXè siècle, on a voulu, en appliquant la théorie du progrès, voir dans la progression infinie de l'Humanité le sens de l'histoire, mais cela ne nous aide en rien car c'est le but lui-même qui peut donner sa signification à la suite des événements, or le progrès ne fait que le supposer et ne l'assigne pas, il n'est qu'un mouvement dans sa direction. Le but, c'est le royaume messianique, le futur royaume de Dieu, auquel aspiraient aussi tous qui avaient perdu leur foi dans l'Etre divin. Mais bien qu'ayant servi d'arme contre le christianisme, l'idée de progrès n'en est pas moins d'origine chrétienne et c'est en quoi elle diffère de la notion d'évolution qui, elle, est d'origine biologique. Par lui-même, le progrès ne saurait conférer un sens à quoi que ce soit, car on peut le concevoir aussi bien du mal et de la maladie; pour être significatif, il doit être un mouvement vers le royaume de Dieu; autrement il est inacceptable, parce que dépourvu de l'espérance chrétienne d'une fin décisive qui ne sera autre que la Résurrection de tous les morts.

Le progrès fleurit dans les cimetières, sur les ossements des générations mortes. Mais, séparé de ses attaches religieuses, il transforme le présent en quelque chose qui n'a pas de valeur propre et n'existe qu'en vue du futur, il fait de chaque personne humaine un moyen au service de la perfection qui est censée se réaliser au sommet, c'est-à-dire à son terme qui ne viendra jamais, si l'on admet le développement à l'infini. Le progrès se trouve au pouvoir du temps porteur de mort, il n'est pas fait pour assurer à la vie une victoire définitive sur l'anéantissement, à l'éternité un triomphe sur le temps; il ne peut faire l'objet que d'une théorie catastrophique. Il n'est soumis à aucune loi nécessaire et la progression vers le but final, qui ne peut être que le royaume de Dieu, est une tâche qui se pose à la liberté humaine, elle est un devoir humain et non une nécessité universelle.

Il y a d'ailleurs des progressions progressives et d'autres régressiyes; il peut y avoir accroissement du Mal comme du Bien, une augmentation de lumière comme un épaississement des ténèbres; on peut aussi assister en même temps à un progrès technique et à une régression morale, ou le sens esthétique peut s'affaiblir alors que la culture intellectuelle se développe. Donc le progrès, étant partiel, ne petit être un objet de foi et de religion. Des périodes d'essor créateur et d'épanouissement sont suivies de périodes de décadence et de dépérissement. Du reste, toute culture connaît une tendance à l'ossification et à la déchéance. L'essor des forces vitales peut être de grossièreté des mœurs et de penchant à la violence et le contraire peut aussi bien se produire. La progressivité peut comporter des éléments régressifs, et inversement. De plus, les idées de cette nature deviennent facilement banales, tombent rapidement dans la platitude.

Il n'y a plus aucune raison de croire aux théories optimistes du progrès qui avaient cours au XIXè siècle. Les conquêtes de la civilisation sont superficielles et perdent facilement leur vernis, en mettant à nu la couche animale de la nature humaine. Seule la renaissance du christianisme sera capable de fournir à l'idée de progrès un sens, une justification qui ne peut être que messianique et eschatologique.

L'histoire doit avoir une fin, parce que le problème de la personne et de ses destinées n'est pas résolu et ne peut l'être à l'intérieur de ses limites. Mais c'est le problème du temps qui se pose avec le plus d'acuité; en effet, ce que Hegel appelle Sclechte Unendlichkeit, le temps infini, est un non-sens. L'Eschatologie est, en grande partie, une doctrine y ayant trait et qui se trouve en présence de son paradoxe. Mais c'est saint Augustin qui a émis les idées les plus significatives sur le temps car il se rendait fort bien compte du caractère à la fois réel et insaisissable de celui-ci. Non seulement le passé n'est plus et le futur pas encore, mais le présent qui est, paraît-il, la partie la plus définie disparait à chaque instant en se transformant en passé : bref, il est un point insaisissable. De plus, il ne faut pas oublier qu'il y a trois temps différents : l'un cosmique, l'autre historique et le troisième existentiel. Le premier est cyclique, mesurable mathématiquement et comportant un calendrier et des heures; c'est le temps de notre système solaire et de ses mouvements réguliers. Le deuxième est orienté vers l'avenir et générateur de nouveauté; il est figuré numériquement par siècles et millénaires, c'est en lui que le futur dévore le présent en le transformant en passé. Temps cosmique et temps historique sont des temps déchus, ils manquent d'intégrité.

Reste le dernier qui est celui des profondeurs, ne se prêtant à aucun calcul mathématique: c'est le temps de l'éternel présent, supra-temporel; un de ses instants peut avoir plus de signification, de plénitude, de durée que de longues années des deux autres. Il se mesure par l'intensité des joies et des souffrances éprouvées; et c'est aux moments d'extase créatrice, à la minute de la mort que l'homme se trouve plongé dans ce temps existentiel. Kierkegaard ne dit-il pas de chacun de ses moments qu'il est un « atome d'éternité » ? Il n'est pas en effet coincé entre le passé et le futur, il n'est pas remplacé par l'instant suivant. Vue en profondeur, la vie de l'homme, aussi bien personnelle qu'historique, baigne dans ce temps existentiel, alors qu'elle n'est que projetée dans le temps historique et cosmique. C'est le paradoxe du temps qui explique les difficultés présentées par l'interprétation de l'Apocalypse; car nous sommes là en présence d'une antinomie insoluble dans notre monde phénoménal et qui fait penser aux antinomies kantiennes : il est absolument impossible de penser la fin du temps, en se plaçant dans le temps, et la fin de l'histoire ne peut être conçue que comme étant à la fois en-deçà et au-delà de celle-ci. Elle ne peut se produire que dans le temps existentiel et être projetée dans le temps historique, en mettant la pensée en présence de contradictions. Elle équivaut donc à l'avènement d'un nouvel éon. Pour la métaphysique naturaliste, la fin du temps historique est représentée par sa transformation en temps cosmique, mais l'Apocalypse ne peut être interprétée que comme un passage du premier au temps existentiel. Nous nous heurtons ici à l'antinomie du messianisme qui était déjà sensible à la conscience de l'ancien Israël, puisqu'elle concevait l'avènement du royaume tant attendu comme devant se faire dans l'histoire, à un moment du futur, mais devant aussi marquer la fin du temps historique et l'apparition d'un nouvel éon. La venue du Messie devait cependant être méta-historique. C'est à cela que se rattache la question du millénarisme qui a provoqué tant de discussions chez les Pères de l'Eglise, car il était difficile de penser le royaume millénaire comme étant uniquement en-deçà ou uniquement au-delà du temps : il est à la fois terrestre et céleste. Et, ce que l'Apocalypse exprime par des images symboliques, la négation complète du millénarisme équivaudrait à la négation de tout résultat positif dans l'histoire.

La philosophie eschatologique de l'histoire pose également le problème de la liberté. Le fatum, en effet, ne peut être que conditionnel et ne figure qu'à titre de principe actif. De là découle une autre dilliculté pour découvrir le sens de l'Apocalypse, car la liberté est elle aussi paradoxale puisqu'elle possède le pouvoir d'engendrer son contraire : la nécessité et l'esclavage. En lisant le livre de saint Jean, on a l'impression qu'il contient la révélation d'une fin fatale, irrésistible des choses; pourtant le christianisrne ne reconnaît pas d'un invincible Fatum et le Christ en a triomphé. La liberté de l'homme, avec l'aide de la Grâce, est à même de s'opposer à la marche inéluctable des événements: d'ailleurs, l'Apocalypse nous présente comme seuls résultats empreints de fatalité ceux auxquels conduisent les chemins du Mal; tout autres sont ceux auxquels aboutissent les chemins du Bien. La difficulité que présente la prospection des voies de l'histoire et de ses destinées finales vient de ce que le terme ne peut être pensé ni comme étant exclusivement l'oeuvre de l'homme ni comme étant uniquement celle de Dieu : il ne peut être que le résultat de leur collaboration, c'est-à-dire une oeuvre théoandrique.

Mais la fin dépend également de la liberté et de l'activité de l'homme, c'est pourquoi un eschatologisme actif est à la fois possible et nécessaire. Elle ne doit d'ailleurs pas être attendue dans la crainte et le tremblement, ou dans un doux espoir : elle demande une préparation en tant que manifestation créatrice de l'homme. D'un point de vue plus profond, on peut dire que tout acte de création, toute oeuvre morale constitue une victoire sur ce monde d'asservissement, d'hostilités et d'inimitiés qui doit prendre fin et céder la place à une atmosphère de liberté et d'union. Ainsi le royaume de Dieu se réalise imperceptiblement dans chaque création de l'esprit, en attendant le moment où nous en prendrons conscience. On trouve chez N. Fedorov des vues géniales sur le caractère conditionnel des prophéties apocalyptiques. En effet, le règne de l'Antéchrist, la destruction catastrophique du monde, le Jugement Dernier ne se produiront que si l'humanité chrétienne n'arrive pas à s'unir en vue de l'oeuvre commune de la restauration de la vie et de l'organisation fraternelle de l'existence de l'univers entier.

On arrive ainsi à deux perspectives apocalyptiques : celle des résultats qui déroulent fatalement du Mal et de la passivité des Chrétiens; celle de transfiguration sociale et cosmique, d'un nouveau ciel et d'une terre nouvelle. Telle est la conscience apocalyptique, opposée à la conscience passive et pessimiste, que Vladimir Soloviev a décrite dans sa « Nouvelle sur l'Antéchrist». Elle doit du reste augmenter et non diminuer l'activité de l'homme, accroître le sentiment de sa responsabilité dans les destinées du monde. Ceci n'implique pas une négation des tâches historiques qui subsistent malgré la perspective de la fin de l'histoire. Or celle-ci se dédouble toujours, car elle peut survenir ou de façon catastrophique, en dehors de toute évolution progressive, ou par la transfiguration du monde et l'avènement du royaume de Dieu. C'est pourquoi la conscience eschatologique se place au delà de l'optimisme et du pessimisme qui appartiennent à la sphère de l'en-deçà. Le système négatif de K. Barth est en contradiction complète avec le christianisme comme religion théoandrique. Certes, le christianisme historique, à la suite de ses échecs, n'a pas pu ne pas aboutir au pessimisme et provoquer des attitudes passives et découragées, mais considéré du point de vue eschatologique, ayant reçu la lumière du monde à venir, il doit appeler à la vie les forces activement créatrices de transfiguration.

L'Evangile est la Bonne Nouvelle de l'avènement du royaume de Dieu, dans Ia recherche et la préparation duquel consiste l'essence du christianisme. Celui-ci est, d'un côté, historique, parce qu'il est la révélation de Dieu, non dans la nature, mais dans l'histoire et que par lui entre en cette dernière la méta-histoire. D'autre part, il est eschatologique parce qu'il est la révélation du royaume de Dieu à venir dans le monde, et qu'en lui subsiste l'attente de la seconde apparition du Messie. Dans le christianisme, il y a eu lutte entre ces deux principes et c'est le premier qui l'a emporté. La conscience messianique se trouva affaiblie et l'esprit prophétique s'est à peu près éteint, la lumière venant du futur s'est trouvée obscurcie, étouffée sous le poids massif du passé historique. Les premiers Chrétiens n'ont pas prévu le temps qui s'écoulerait entre les deux venues du Messie qu'ils ne cessaient d'attendre une seconde fois, dans toute sa force et toute sa gloire; historiquement, ils ont donc commis une erreur qu'il est facile de dénoncer; mais en lui donnant un sens plus profond, on peut dire que la fin est toujours proche et que l'attente eschatologique et l'espoir messianique sont toujours justifiés.

Mais après la première époque chrétienne, plongée dans une intense atmosphère spirituelle, vint une période historique qui devait être longue et qui obligea le christianisme à s'adapter davantage aux conditions de ce monde et le fit tomber sous la dépendance du royaume de César. Pourtant, c'est surtout l'oeuvre de Constantin le Grand qui a contribué à la clôture de la perspective messianique et eschatologique. Le Royaume de Dieu ne s'est pas réalisé, mais dans l'histoire c'est l'Eglise qui s'est formée et organisée. Identifier les deux conduit à la négation de l'orientation vers l'avenir, de la possibilité de nouveauté : tout est atteint, il n'y a plus rien à espérer, c'est à la suite de la première venue du Christ que le messianisme a trouvé sa réalisation. C'est cette doctrine, qui remonte à saint Augustin, qui domine de toute évidence dans la théologie catholique: celle-ci, en effet, n'aime pas et craint le messianisme, dans lequel elle sent un paraclétisme, l'attente d'une nouvelle révélation du Saint-Esprit. Mais I'Eglise n'est pas le Royaume de Dieu dont la réalisation ne petit être qu'eschatologique. Or l'Eglise appartient à l'histoire, même si sa source y est étrangère. Nous faisons chaque jour cette prière :« Que ton règne arrive », c'est donc que nous espérons encore la venue du Royaume de Dieu et Cieszowski a raison de voir dans le «Notre Père » une prière messianique.

Sur le terrain de l'Orthodoxie, moins achevé au point de vue formel et moins légaliste, l'attente messianique peut s'épanouir plus librement que dans le Catholicisme. D'ailleurs, le royaume de Dieu n'est pas seulement une transfiguration individuelle de l'âme humaine, il a un retentissement cosmique et social ; il ne faut pas y voir uniquement un ciel nouveau, il est également une terre nouvelle. De plus, il n'a rien d'une théocratie historique résultant de la sacralisation de l'Etat à qui on applique la symbolique chrétienne alors qu'en réalité il n'a rien de commun avec le christianisme. C'est par analogie avec le royaume de César, et bien que cela fût contraire à l'Evangile, qu'on envisageait le royaume de Dieu. Mais celui-ci ne ressemble en rien aux empires de ce monde gouvernés par des princes, il en est même tout l'opposé et aucune des catégories du monde social ou naturel ne lui est applicable : il ne peut être pensé qu'apophatiquement, c'est-à-dire eschatologiquement. II ne faut pas entendre par là que le royaume de Dieu n'est possible que dans le ciel, dans l'au-delà; il doit se réaliser aussi sur terre pour s'opposer par son principe aux violences et aux hostilités dont le royaume de César est le théatre. Il s'agit du développement de la conception eschatologique de l'ensemble du christianisme et non pas seulement d'une de ses parties.

Le premier théologien érudit qui ait donné une interprétation eschatologique de l'Evangile et du christianisme en général fut, je crois, Johann Weiss, élève de Ritschl, ou encore A. Scheitner. En France, ce fut Loisy qui adopta sa théorie, alors qu'il était encore chrétien. Weiss montre que la prédication du Royaume de Dieu, unique sujet des Evangiles synoptiques, a un caractère eschatologique et il est intéressant de voir ainsi signaler la différence qui existe avec l'Evangile de saint Jean où il n'est jamais question de la venue de ce Royaume; sans doute cela tient-il à son inspiration mystique qui pourrait sembler opposée à toute eschatologie. Pourtant cette contradiction doit disparaître après un examen plus approfondi. Le livre de saint Jean parle, non de l'avenir, objet d'une attente, mais de l'éternel présent; il sacrifie ainsi l'histoire qui existe au contraire pour l'eschatolologie, bien qu'elle doive prendre fin. Le paradoxe du temps subsiste donc : le règne de Dieu viendra à la fin des temps et il vient également maintenant.

De cette antinomie se rapproche beaucoup celle que Heiler établit entre le type prophétique et le type mystique; d'après lui le premier est en rapport avec l'activité et avec l'histoire. Mais il s'agit plutôt d'une terminologie conventionnelle, car il est tout à fait permis de parler de mystique prophétique. La différence entre les Evangiles synoptiques et celui de Saint Jean disparaît, si l'on admet que la réalisation de la fin et la venue du règne de Dieu sont un événement du temps existentiel qui est seulement projeté dans le temps historique. C'est pourquoi on peut dire également que le royaume de Dieu se réalise tout de suite et qu'il ne se réalisera que dans le futur, à la fin des temps. Au point de vue de l'histoire des religions, l'eschatologie serait d'origine irano-persane; du reste nous avons déjà fait ressortir la grande ressemblance qui existe entre l'Apocalypse persane et l'Apocalypse chrétienne. Et c'est à cette source persano-judaïque que remonte l'élément prophétique du christianisme. Quant à la mystique pure, entièrement dégagée de toute perspective historique, elle est plutôt d'origine hellénique et présente des affinités avec l'esprit de l'Inde. Ce sont donc deux principes différents qui sont à la base de la vie spirituelle et ce serait commettre une grave erreur que de reconnaître l'un d'eux, en niant l'autre; tous deux sont également vrais. La pensée religieuse philosophique russe est plus eschatologique que la pensée occidentale, surtout inspirée, par le catholicisme, et elle s'intéresse davantage aux problèmes de philosophie de l'histoire. Le sens chrétien de celle-ci se dégage à la lumière de l'avenir, de l'apparition future du Christ, qui s'est obscurcie dans le christianisme historique. La pensée humaine, toujours tournée vers ce qui n'est pas encore, cherchant plus ou moins inconsciemment le Royaume de Dieu, a pressenti à toute époque la possibilité d'un nouvel éon, d'une issue de notre temps à nous. Sa faiblesse consistait en ce qu'elle appliquait à cet éon les catégories de notre durée cosmique et historique. Mais il y aura un nouveau ciel et une terre nouveIIe; notre vieux monde disparaîtra, notre temps n'existera plus. Certes en nous exprimant ainsi, nous nous servons de nos catégories temporelles, mais c'est de cette manière que nous sortons du monde objectif, phénoménal, pour entrer dans le monde nouménal.

      Nicolas Berdiaev (texte extrait de " Le sens de l'Histoire ", édition de 1948)

en annexe : les deux préfaces de Berdiaev....

PRÉFACE A L'ÉDITION RUSSE (1923)

Ce sont les problèmes relatifs à la philosophie de l'histoire qui ont principalement préoccupé la pensée russe pendant le XIXè siècle. C'est en cherchant à construire une philosophie de l'histoire que s'est formée notre conscience nationale, et ce n'est pas par hasard que les discussions des slavophiles et des occidentalistes sur la Russie et l'Europe, sur l'Orient et l'Occident, ont été au centre de nos intérêts spirituels. Déjà Tchaadaïev et les slavophiles, ont posé devant la pensée russe le problème de la philosophie de l'histoire, parce qu'ils voyaient dans l'énigme de la Russie et de ses destinées historiques, l'énigme de cette philosophie elle-même. Il semble que la construction d'une philosophie religieuse de l'histoire soit la vocation de la pensée philosophique russe. La pensée spécifiquement russe est orientée vers le problème eschatologique, le problème de la fin: elle a un cachet apocalyptique, et c'est en cela qu'elle diffère de la pensée de l'Occident. Mais c'est aussi ce qui lui confère avant tout le caractère d'une philosophie de l'histoire religieuse. Je me suis toujours intéressé tout particulièrement aux problèmes relatifs à la philosophie de l'histoire. La guerre mondiale de 1914-1918, la révolution russe n'ont fait qu'accentuer cet intérêt et ont orienté principalement de ce côté mes préoccupations. J'ai alors conçu le plan d'un livre sur les principaux problèmes de la philosophie religieuse de l'histoire, et ce sont les idées qui devaient former la substance de cet ouvrage qui m'ont fourni la matière des leçons que j'ai professées en 1919-1920 à l'Académie Libre de Culture Spirituelle, à Moscou. Et c'est d'après les notes prises au cours de ces leçons que le présent essai a été rédigé. J'y ajoute un article écrit en 1922, intitulé: « Volonté de vivre et volonté de culture », qui est d'une importance essentielle pour ma conception philosophique de l'histoire.

PRÉFACE A L'ÉDITION FRANÇAISE (20 ans plus tard)

Ce livre, rédigé d'après les conférences que j'ai faites, à Moscou en 1919-1920, a été écrit il y a longtemps. Il a été traduit en allemand et a suscité en Allemagne un intérêt particulier. Je ne partage plus actuellement toutes les idées que j'y ai exposées, et beaucoup de ce que j'ai écrit alors, je l'exprimerais différemment aujourd'hui. Vingt années se sont écoulées depuis cette époque, et quelles années! Ma pensée a toujours été orientée vers les problèmes touchant à la philosophie de I'histoire, et aujourd'hui ces problèmes me préoccupent plus que jamais. Le « Sens de l'histoire » n'est qu'un moment dialectique dans le développement de ma pensée historico-philosophique, il n'est étape sur mon chemin spirituel. Pour l'essentiel, ma manière de voir est restée la même. Et, cependant, il y a des changements. Comment les définirais-je ? Je dirai avant tout que j'ai un sentiment et une conscience plus aigus que jadis du conflit sans issue qui se déroule entre la personne et l'histoire et que je suis plus éloigné de toutes les idéalisations de l'histoire. Je suis moins disposé à voir dans son processus quelque chose de "sacré". Je sens en moi une révolte contre le pouvoir asservissant de l'« historique » sur la vie humaine. Ceci tient à ce que ma philosophie s'est pénétrée de plus en plus de personnalisme. Je reste fidèle à l'idée que l'homme porte en lui toute l'histoire. Mais j'ai surmonté en moi les restes du romantisme historique, de l'idéalisation romantique du passé. Je me suis écarté de l'orientation de la pensée qui remonte à Schelling, lequel a joué un si grand rôle dans les destinées de la philosophie russe. Ce qui importe également à l'heure actuelle, ce sont la révision et la réévaluation de l'humanisme. Pour ce qui est de mon idée de la transformation de l'humanisme en anti-humanisme, je la considère comme très exacte, et elle constitue un des fondements de ma philosophie. Je l'ai développée plus lard dans un livre intitulé : « Le destin de l'homme dans le monde actuel ». Mais l'humanisme lui-même, l'humanisme comme tel m'apparaît comme un phénomène complexe, et je suis aujourd'hui prêt à défendre ce qu'on peut appeler l'humanisme chrétien, l'humanisme métaphysique et spirituel, pour le distinguer de l'humanisme à base positiviste et matérialiste. Dans l'ensemble, sous l'influence des expériences vécues et de la déshumanisation qui se produit dans, le monde, ma pensée s'est de plus en plus pénétrée de la nécessité de défendre la dignité de l'homme et sa liberté, ce qui correspond à la principale préoccupation de ma vie qui a trouvé son expression dans un de mes vieux livres :« Le sens de l'acte créateur ». J'ajoute à cette édition française un nouveau chapitre :« Histoire et eschatologie », d'après une conférence faite devant un public français.

 

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Nationalisme.... l'unité du genre humain et le nationalisme (Berdiaev) (5) écrits de 1951-1952.

Publié le par Christocentrix

L'Unité du genre humain et le Nationalisme. (extrait de "Royaume de l'Esprit et Royaume de César")

 

Dans quelle mesure existe-t-il une unité du genre humain ? Cette unité s'impose bien moins aux regards que l'unité nationale. L'unité nationale s'affirme tout particulièrement pendant les guerres. Philosophiquement, il s'agit là du problème complexe des réalités qui ne peuvent pas être reconnues comme des personnes. L'humanité unie n'est pas une entité, une personne d'un degré hiérarchique supérieur; elle ne possède pas de centre existentiel, est incapable dans sa réalité supra-personnelle de souffrance ou de joie. Cependant, l'humanité unie n'est pas simplement une abstraction de la pensée; elle possède un certain degré de réalité dans la vie humaine; elle représente une qualité supérieure de l'homme, l'humain embrassant l'universel. La qualité de la nationalité dépend de l'humanité qui s'y révèle. Dans l'histoire de la vie humaine, il existe deux tendances : la tendance à l'universalisme et la tendance à l'individualisation. La nationalité représente un degré d'individualisation dans la vie de la société; la nationalité est une forme historique complexe. Elle est déterminée non seulement par le sang - la race est du ressort de la zoologie; elle est une matière préhistorique -mais aussi par la langue, non seulement par la terre, mais aussi par un destin historique commun. La nationalité est une qualité individuelle de l'homme, individuelle par rapport à l'humanité aussi bien que par rapport à l'homme. L'affirmation de la nationalité peut prendre la forme du nationalisme, c'est-à-dire de repliement sur soi, d'exclusivité, d'hostilité à l'égard des autres nationalités. C'est là une maladie de la nationalité, qui se manifeste surtout à notre époque. Au nationalisme on a voulu opposer l'internationalisme. Mais celui-ci est une autre maladie. Il représente la pauvreté de l'abstraction. Ce n'est pas l'unité concrète de l'humanité, embrassant tous les degrés des individualités nationales, mais une unité abstraite, niant les individualités nationales.

L'internationalisme était une évidente erreur du marxisme gravitant au sein d'abstractions, et comme telle, il a été rejeté par la vie même. Au nationalisme il faut opposer l'universalisme, qui ne nie en aucune façon les individualisations nationales, mais les intègre dans une unité concrète. L'universalisme est l'affirmation de la richesse existant dans la vie nationale. Tous les grands peuples, qui avaient leur idée propre et leur vocation dans le monde, ont acquis à travers les réalisations les plus élevées de leurs cultures, une importance universelle. Dante, Tolstoï, Shakespeare ou Goethe sont nationaux et universels en même temps.

Les tentations, les chutes et les déformations sont, dans une très grande mesure inhérentes à la vie des nations, comme à la vie individuelle des hommes. Une de ces tentations et de ces chutes est l'impérialisme. De grandes nations unies au sein de grands Etats, se trouvent atteintes par la maladie de la volonté de puissance. Dans la formation de grands Etats nationaux se trouve engagée une volonté impérialiste. Cette volonté de puissance, cette volonté impérialiste, tend en dernière analyse à la formation d'empires mondiaux. Tels furent les empires de l'Orient antique, l'Empire romain, l'Empire de Charlemagne, l'Empire byzantin, voire, dans ses prétentions, l'Empire russe; tel fut également le dessein de Napoléon. L'empereur se distingue des tzars et des rois en ce qu'il est un empereur universel, et l'empire est conçu comme un empire universel. Telle fut la prétention inconsistante et absurde du pangermanisme. Mais l'impérialisme est l'expression déformée de l'aspiration à l'unification du monde, à l'affirmation de l'unité du genre humain. Dostoïevski ressentait intensément cette aspiration à l'union universelle et voyait les tentations qui en découlent. Le nationalisme des petits peuples est une manifestation de l'esprit d'isolement et de suffisance. Le nationalisme des grands peuples est l'expansion impérialiste.

Il y a dans le nationalisme des grands peuples une dialectique fatale. La valeur propre d'une nation s'exprime avant tout dans sa culture et non dans l'Etat. L'Etat, auquel se relie le nationalisme, est l'élément le moins original et le moins individuel. Tous les Etats se ressemblent beaucoup en ce qui concerne l'organisation de l'armée, de la police, des finances, de la politique extérieure. Le nationalisme étatique apparaît presque toujours comme non-national. On l'a vu avec le fascisme. Or, le nationalisme est indissolublement lié à l'Etat et attache un prix bien plus grand à ce dernier, souvent privé de toute propriété nationale individuelle, qu'à la culture authentiquement nationale. La littérature et la musique d'un peuple sont bien plus individualisées et originales que les armées et la police, qui reposent sur la technique internationale. Il faut en conclure que la nationalité est une valeur positive, enrichissant la vie de l'humanité, laquelle, en l'absence de cette valeur, représenterait une abstraction. Le nationalisme, au contraire, est un désir de s'imposer mauvais, égoïste, accompagné de mépris ou même de haine à l'égard des autres peuples. Le nationalisme engendre le chauvinisme et la xénophobie, et il faut le distinguer très nettement du patriotisme. Le plus terrible, c'est que le nationalisme est une des sources de guerre.

La vie émotionnelle liée au nationalisme est très embrouillée et complexe. Nous voyons s'opérer une objectivation des émotions et des passions humaines. L'apparition de ce que l'on appelle les réalités collectives, supra-personnelles, s'explique en grande partie par cette objectivation, la projection au dehors de puissantes émotions, leur extériorisation. C'est ainsi que naissent tant le nationalisme, que le patriotisme, lesquels jouent, contrairement à la conviction de Marx, un rôle immense dans l'histoire. Dans le patriotisme, la vie émotionnelle est plus spontanée, plus naturelle; il représente avant tout une expression de l'amour des hommes pour leur patrie, leur terre, leur peuple. Incontestablement le patriotisme est une valeur émotionnelle, qui n'exige pas de rationalisation. L'absence totale de patriotisme est un phénomène anormal, une défectuosité. Le nationalisme est moins naturel; il implique déjà une certaine rationalisation de la vie émotionnelle. Le nationalisme se relie indissolublement à l'Etat et, déjà de ce fait, il est une cause de guerres. Il est bien plus lié à la haine de ce qui est étranger, qu'à l'amour de ce qui appartient en propre à la nationalité. Les passions nationalistes qui déchirent le monde ne sont pas des passions spontanées, premières, elles se fondent avec les intérêts de l'Etat et bien souvent sont le résultat d'une propagande. Ce que l'on appelle les intérêts nationaux ne représente pas des intérêts directement égoïstes : il s'agit déjà du produit d'une extériorisation et objectivation d'intérêts et de passions égoïstes, reportés sur des réalités collectives. La même chose se passe avec les intérêts de classe, qui peuvent même se trouver en opposition avec des intérêts personnels, égoïstes. L'homme devient très facilement l'esclave et la victime de telles réalités collectives, représentant le produit de ses états émotionnels qui, eux, sont souvent égoïstes à l'extrême. Souvent l'homme défend les intérêts en question non pas égoïstement, mais d'une manière désintéressée. Et dans son action désintéressée, il peut même se montrer pire que dans l'action égoïste. On le constate en particulier lors du déclenchement des guerres. Le nationalisme joue un très grand rôle dans le déclenchement des guerres; il crée une atmosphère de guerre. Or, au cours des guerres provoquées par les passions et les intérêts nationaux, tantôt liés à la recherche d'un profit, tantôt non, la nationalité peut être humiliée et détruite.

Le déclenchement des guerres, qui présuppose toujours une atmosphère de folie, est un phénomène particulièrement intéressant. Le régime capitaliste possède la propriété de provoquer des guerres. Une poignée de capitalistes peut désirer la guerre pour obtenir des marchés, du pétrole, etc. Mais cette poignée de capitalistes risque non seulement d'être économiquement écrasée, mais encore physiquement annihilée, tant par la guerre elle-même que par la révolution qui peut facilement être provoquée après la guerre. Ce n'est nullement le courage personnel qui inspire les guerres engagées au nom d'intérêts égoïstes. Et néanmoins la folie des passions, la folie des intérêts eux-mêmes, peut pousser à la guerre. La guerre est toujours le produit du fatum et non de la liberté.

Dans le passé, la guerre pouvait n'être qu'un mal relatif, et, si la guerre d'agression ne peut jamais être admise, la guerre de défense ou de libération est justifiée. Mais un temps peut venir où la guerre devient un mal absolu, une mauvaise folie. Tel est notre temps, qui est déterminé dans tous les domaines par deux guerres mondiales et la crainte d'une troisième. C'est pourquoi il faut lutter contre le nationalisme et le capitalisme décadent. Il faut affirmer de toutes les manières possibles le fédéralisme, unir l'humanité par-dessus les frontières des Etats, devenus des forces en soi, qui sucent le sang des peuples. Les guerres ont amené un accroissement inouï de la puissance et du rôle de l'Etat. Le socialisme est devenu monstrueusement étatique. C'est la maladie de l'époque. La sphère de l'Etat, la sphère de la guerre deviennent entièrement autonomes, refusant de se soumettre à des principes moraux et spirituels quelconques. L'Etat national et la guerre agissent désormais automatiquement : les guerres sont déclarées non par les hommes, par les peuples, mais par la force de guerre agissant de manière autonome. Et l'on peut s'étonner de ce que les souffrances incommensurables des peuples déchirés ne provoquent pas une grève générale contre la guerre. Mais ceci ne fait que montrer dans quelle mesure le sort des peuples est déterminé à certains moments par la folie et le fanatisme. De moyen et de fonction, l'Etat se transforme en fin et en imaginaire réalité. Il n'y a rien de plus malfaisant que l'idée de souveraineté des Etats nationaux, à laquelle les peuples sont attachés en dépit du risque d'annihilation que cela implique pour eux. La fédération des peuples présuppose la négation de l'idée de souveraineté des Etats nationaux. On peut proposer de remplacer le mot nation par le mot peuple. Il faut ajouter que si le nationalisme est un phénomène négatif, le racisme est un mensonge absolu. Seul avait un sens, un fondement religieux, le racisme du peuple hébreu; mais ce racisme-là peut également prendre des formes négatives. Quant au mythe raciste tel qu'il a été élaboré par l'idéologie allemande, il est le produit d'une volonté mauvaise de puissance et d'hégémonie. Il est cent fois pire que le nationalisme.

On peut s'étonner de ce que des malheurs si grands pour les hommes et pour les peuples soient provoqués par une fausse objectivation, par l'aliénation de la nature humaine au profit de pseudo-réalités collectives extérieures. C'est que l'homme vit d'une conscience collective, de mythes créés par lui et devenus des réalités très puissantes gouvernant sa vie. La psychopathie sociale est bien plus puissante que la psychologie sociale. La formation de réalités fictives joue un rôle immense dans la vie historique. L'abstraction d'une pensée malade donne naissance à un mythe et celui-ci devient une réalité inversant le cours de l'histoire. C'est pourquoi la question des forces réelles agissant dans l'histoire est si complexe. Le réalisme marxiste a également affaire à des pensées abstraites qui se sont transformées en mythes.

 

Le monde se divise non seulement en nationalités, mais aussi en formations plus vastes : le monde latin, le monde anglo-saxon, germanique, slave. Ces expressions sont employées constamment, bien que leur sens ne soit pas très clair. En tout cas, on ne peut pas parler de races dans le sens scientifique de ce terme. Il s'agit de l'histoire du monde. Est scientifique la division la plus importante : la division en Orient et Occident. On parle même d'un front oriental et d'un front occidental. La culture humaniste de l'Occident, pleine de suffisance, incline à considérer son type de culture comme universel et seul valable; elle ne reconnaît pas l'existence de types de culture différents et ne cherche pas un apport supplémentaire dans les autres mondes. La même suffisance et le même repliement sur soi peuvent être constatés en ce qui concerne aussi bien l'ensemble de l'Europe occidentale que les nationalités les plus petites.

La division du monde en Orient et en Occident a une portée historique universelle. C'est à cette division surtout qu'est lié le problème de la réalisation de l'unité du genre humain tout entier. Dans la conscience chrétienne médiévale il y avait l'idée de l'unité universelle; mais le dessein du Moyen-Age n'allait pas jusqu'à la réunion de l'Occident et de l'Orient. L'Orient (je n'entends pas en l'occurrence l'Orient russe) s'est trouvé pour longtemps exclu du dynamisme de l'histoire. Seule était dynamique l'histoire des peuples touchés par le christianisme. Mais deux guerres mondiales ont modifié le cours de l'histoire. Nous assistons à l'introduction active de l'Orient dans l'histoire universelle. L'Occident européen perd le monopole de la culture. Le monde humain se désagrège et en même temps nous entrons dans une époque d'universalisme. L'Orient et l'Occident doivent, tôt ou tard, se trouver réunis. Mais cela se fait à travers des discordes, des divisions qui paraissent plus profondes que dans le passé.

Le nationalisme ne contient pas d'idée universelle. Mais l'universalisme contient toujours un élément messianique. Le messianisme du peuple hébreu fut le prototype du messianisme à signification universelle. L'universalisme est également inhérent au messianisme russe, qui se distingue profondément du nationalisme. Mais tous les principes supérieurs subissent dans l'histoire une altération et une déformation. C'est le cas du messianisme russe, qui dégénéra en impérialisme et même en nationalisme. L'idée messianique de Moscou, troisième Rome, a servi de fondement idéologique à un énorme et puissant Etat. La volonté de puissance a déformé l'idée messianique. Ni la Russie moscovite, ni la Russie impériale ne furent la réalisation de la troisième Rome. Au point de départ de la Russie soviétique, il y avait également une idée messianique; mais elle aussi a été déformée par la volonté de puissance. Le royaume de César s'est toujours substitué au royaume de l'Esprit. Le messianisme se trouvait de ce fait reporté sur le royaume de César, alors qu'il devait être tourné vers le royaume de l'Esprit, vers le Royaume de Dieu.

Une question se pose : dans quel sens et dans quelle mesure peut-il y avoir un messianisme chrétien, un messianisme après la venue du Christ-Messie ? Les chrétiens conservateurs, tournés exclusivement vers le passé, refusent d'admettre la possibilité d'un messianisme chrétien, de même qu'ils rejettent d'ailleurs tout le côté prophétique du christianisme.

Or, il y a dans le christianisme une attente messianique de la deuxième venue du Christ dans la puissance et la gloire; il y a une recherche messianique du Royaume de Dieu, sur la terre comme dans le ciel, il y a la possibilité de l'attente d'une nouvelle époque : celle du Saint-Esprit. La manifestation et l'incarnation de l'Eglise universelle sont une attente messianique. C'est en cela que réside le sens du mouvement oecuménique pour le rapprochement entre les Eglises et entre les confessions. L'Eglise universelle, qui ne connaît pas la division en Orient et en Occident, représente le fondement universel de l'unité du genre humain. Et, en même temps, l'humanité se désagrège de plus en plus, les esprits du mal, les démons ont été libérés, le chaos s'ouvre devant nous, chaos qui mène, non pas à la liberté, mais à la tyrannie.

Une des grandes tâches qui s'imposent consiste à vaincre les tendances nationalistes. La voie qui y mène passe par la fédération des peuples, par la négation de la souveraineté des Etats nationaux. Mais ceci présuppose une transformation spirituelle et sociale des sociétés humaines. Les solutions politiques et sociales seules sont impuissantes. La révolution spirituelle qui doit s'accomplir et s'accomplit déjà dans le monde va plus loin et plus profondément que les révolutions sociales.

 

 

(extrait de "Royaume de l'Esprit et Royaume de César" - Berdiaev -  manuscrit publié et traduit en 1951-1952  (après sa mort) - éditions Delachaux et Niestlé)

 

 

 

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Nationalisme.....la séduction du nationalisme (Berdiaev) (4) écrits de 1946.

Publié le par Christocentrix

 

La séduction du nationalisme. Le nationalisme comme esclavage.  (1946)

 

"L'attrait qu'exerce le nationalisme et l'esclavage qu'il impose sont plus forts que ceux de l'Etat. De toutes les valeurs « supra-personnelles », ce sont les valeurs nationales que l'homme consent le plus facilement à accepter, et c'est au Tout national qu'il consent le plus facilement à se subordonner, grâce au sentiment qu'il a d'en être une partie. Il s'agit là, en effet, d'un sentiment profondément enraciné dans la vie émotionnelle de l'homme, plus profondément que celui par lequel il se rattache à l'Etat. Mais le nationalisme, tel qu'il est inscrit sur les drapeaux de tous les partis de droite, est déjà par lui-même un phénomène fort complexe. Nous verrons plus loin que l'idée même de nation et de nationalisme est un produit de rationalisation. Vladimir Soloviev, qui avait mené une lutte, pendant les années 80 du 19ème siècle, contre le nationalisme « zoologique » russe, établit une distinction entre égoïsme et personne. Il déclare que l'égoïsme national (c'est-à-dire le nationalisme) est aussi condamnable du point de vue chrétien que l'égoïsme personnel. On pense généralement que l'égoïsme national constitue un devoir moral de la personne et qu'il implique chez la personne l'esprit de sacrifice et l'héroïsme. C'est là un exemple très remarquable d'objectivation. Lorsque ce qui est considéré comme très mauvais de la part de l'homme individuel est accompli par des réalités collectives, le point de vue change immédiatement : le mal devient un bien, un devoir moral, une valeur idéale et supra-personnelle. Egoïsme, cupidité, présomption, orgueil, volonté de puissance, haine des autres, violence : tout cela se trouve transformé en autant de vertus dès qu'il s'agit, non plus de la personne, mais de l'ensemble national. A la nation tout est permis, on peut se livrer en son nom à ce qui, du point de vue purement humain, constitue un crime. Brève est la vie de l'homme, mais celle de la nation est longue et peut durer des millénaires. La vie d'une nation rattache les unes aux autres les périodes de temps successives, ce que ne saurait faire une vie individuelle. C'est à travers la vie de la nation que l'individu se sent solidaire des générations qui l'ont précédé. Ce qui est « national » s'impose par son enracinement dans la durée. Ici se pose la même question que celle devant laquelle nous nous sommes déjà trouvés à plusieurs reprises : où se trouve le centre existentiel, l'organe de la conscience : dans la personne ou dans la nation ? Le personnalisme nie que le centre existentiel, l'organe de la conscience réside dans la nation, ou dans une réalité collective, plus ou moins abstraite : il réside toujours dans la personne. Ce n'est pas la personne qui fait partie de la nation, mais la nation qui fait partie de la personne, qui est incluse dans la personne, comme un de ses contenus qualitatifs. Le « national » fait partie de l'homme concret. Nous avons là une application particulière de la vérité, d'après laquelle ce n'est pas la personne qui fait partie de l'Univers, mais c'est l'Univers qui fait partie de la personne. La nationalité constitue, pour ainsi dire, le milieu où s'alimente la personne, tandis que le nationalisme est une forme d'idolâtrie et d'esclavage engendrée par l'extériorisation et l'objectivation. Eros est un enfant de la pauvreté et de la privation. Le nationalisme, qui est dû à ce que l'homme a perdu contact avec l'Univers, a un caractère érotique. Il subit les impulsions de l'Eros et de l'anti-Eros et est, par sa nature, anti-éthique. Dès qu'on applique les jugements moraux à la vie d'une nation, le nationalisme devient impossible. C'est là un des conflits entre l'Eros et l'Ethos. Le nationalisme, qui n'est, au fond, qu'une attraction érotique, se nourrit de mensonge et ne peut se passer de mensonge. Or, c'est déjà un mensonge que la haute opinion qu'une nation a d'elle-même, son orgueil et sa vanité paraissent tout simplement ridicules et stupides du point de vue objectif et impartial. L'égocentrisme national, la tendance à s'enfermer en soi-même, la xénophobie nationale, ne valent pas mieux que l'égocentrisme personnel, la tendance de l'individu à s'enfermer en lui-même, son hostilité à l'égard des autres, et créent une vie fictive et illusoire. Le nationalisme est une forme idéalisée de la présomption humaine. L'amour pour son peuple (et nous verrons que le peuple n'est pas la même chose que la nation) est un sentiment très naturel et louable, mais le nationalisme exige qu'on n'ait pour les autres peuples que haine, mépris, hostilité. Le nationalisme, c'est déjà la guerre en puissance. Mais le principal mensonge engendré par le nationalisme consiste en ceci que lorsqu'on parle d'idéal « national », de bien « national », d'unité « nationale », de vocation « nationale », on pense toujours, comme au « national » par excellence, à une minorité dominante, privilégiée, et plus particulièrement à la classe des propriétaires. Par « nation », « national », on entend, non pas des hommes, des êtres concrets, mais un principe abstrait, avantageux pour certains groupes sociaux. C'est en quoi consiste la profonde différence entre la nation et le peuple qui, lui, comprend des hommes concrets. L'idéologie nationaliste se révèle toujours comme une idéologie de classe. En invoquant le sentiment national, en faisant appel au Tout national, on cherche toujours à étouffer ses parties qui se composent d'êtres vivants, capables de souffrir et d'éprouver des joies. La « nationalité » devient une idole qui, comme toutes les idoles, exige des sacrifices humains.

Les idéologues du nationalisme se vantent de représenter le Tout, alors que tous les autres courants idéologiques seraient ceux de parties, de telles ou telles classes. En réalité, rien n'est plus facile que l'escamotage qui consiste à faire passer l'intérêt de classe pour l'intérêt du Tout. En le faisant, on trompe les autres et on se trompe soi-même. Il est très intéressant de confronter sous ce rapport l'idéologie nationaliste et l'idéologie de classe. Celle-ci se présente sous un aspect qui n'est pas à son avantage et l'on peut, à force de rhétorique, remporter sur elle de faciles victoires. Un Tout national, qui existe depuis des millénaires, a une valeur infiniment plus grande qu'une classe particulière qui n'existait pas dans le passé et n'existera peut-être pas à l'avenir. Le peuple russe, français ou allemand en tant qu'entité historique, représente une réalité beaucoup plus profonde que le prolétariat russe, français ou allemand. Mais ce n'est pas par des lieux communs comme celui-ci qu'on peut résoudre le problème : il n'est même pas posé. A un moment historique donné, le problème de classe peut devenir plus aigu et exiger une solution plus urgente que le problème national, et cela dans l'intérêt même de la nation. Il peut se poser le problème de l'intégration d'une classe répudiée et sacrifiée dans la vie de la nation. Le « national » est enraciné dans la personne plus profondément que le fait de son appartenance à une classe. Je suis, moi, plus profondément russe que membre de la classe de la noblesse... Et, cependant, dans la réalité objective, l'intérêt de classe peut-être plus humain que l'intérêt « national », en ce sens que la défense de l'intérêt de classe peut être celle de la dignité humaine outragée et foulée aux pieds, de la valeur de la personne humaine, alors que l'intérêt dit « national » n'est le plus souvent qu'une généralité, sans rapport avec l'existence humaine concrète. C'est cette distinction qui peut servir de base à nos jugements sur le nationalisme et le socialisme. Le nationalisme est incontestablement d'origine païenne, alors que le socialisme est d'origine chrétienne. Le socialisme s'intéresse aux hommes, à la valeur de l'homme, alors que le nationalisme s'intéresse, non à l'homme, mais à des réalités collectives objectivées, qui représentent non une existence, mais un principe. Le « socialisme »  a plus d'attaches avec l'esprit que le « nationalisme »,  parce que le 

« social » peut impliquer la revendication de la fraternité humaine,  tandis que la vie

« nationale » peut très bien être une vie de loups. Les nationalistes ne se soucient pas de resserrer les liens qui unissent les hommes, de rendre leur vie plus humaine et plus juste. Le triomphe du nationalisme signifie le renforcement de l'Etat et sa domination sur la personne, la domination des classes riches sur les classes pauvres. Le fascisme, le national-socialisme veulent réaliser une vie plus communautaire au sein d'une nation donnée. Mais ils la réalisent mal, puisqu'ils aboutissent à un étatisme monstrueux et à une attitude d'hostilité féroce, bestiale, à l'égard des autres nationalités. On peut admettre un socialisme national, mais à la condition que ce soit l'élément social, parce que humain, qui y joue le principal rôle, et non l'élément racial et national, qui est un élément de déshumanisation. Nous aurons encore à parler du socialisme. Contentons-nous d'insister ici sur le fait de la non-identité du nationalisme et du patriotisme. Le patriotisme, c'est l'amour de la terre natale, de la patrie, du peuple dont on fait partie, alors que le nationalisme, loin d'être un amour, est un égocentrisme collectif, dicté par la présomption, par la volonté de puissance et de violence à exercer sur les autres. Le nationalisme comporte un élément réflexif, idéologique, qui manque au patriotisme. La présomption et l'égoïsme nationalistes sont aussi condamnables et absurdes que la présomption et l'égoïsme personnels, mais comportent des conséquences beaucoup plus graves. On peut en dire autant de la présomption et de l'égoïsme familiaux. L'orgueil nationaliste et messianique des Allemands affecte, même chez des hommes de génie tels que Fichte, un caractère comique, mais d'un comique intolérable. Toute objectivation du mal et du péché personnels, par leur projection sur le collectif, ne fait que porter le mal et le péché à leur maximum, ne sert qu'à renforcer l'esclavage de l'homme.".....

 

 

    texte extrait de "De l'Esclavage et de la Liberté de l'Homme" (Nicolas Berdiaev)

 

C'est un extrait du chapitre intitulé "la séduction du nationalisme. Le nationalisme comme esclavage. Peuple et Nation".  (manque ici la fin de ce chapitre dans lequel Berdiaev expose la différence entre peuple et nation).

 

Ce passage est à ressituer dans le contexte du livre de Berdiaev qui comporte les chapitres suivants :

 

Introduction : des contradictions de ma pensée.

La Personne.

Le Maitre, l'Esclave et l'Homme libre.

Etre et Liberté. L'homme esclave de l'Etre.

Dieu et Liberté. L'homme esclave de Dieu.

Nature et Liberté. La tentation cosmique. L'homme esclave de la Nature.

Société et Liberté. Séduction sociale. L'homme esclave de la Société.

Civilisation et Liberté. L'homme esclave de la Civilisation. Séduction exercée par les valeurs culturelles.

L'homme esclave de lui-même. La séduction de l'individualisme.

La séduction de l'État. La double image de l'Etat.

La séduction de la guerre. L'homme esclave de la guerre.

La séduction du nationalisme. Le nationalisme comme esclavage. Peuple et Nation.

La séduction asservissante de l'aristocratisme. Le double aspect de l'aristocratisme.

La séduction de la vie bourgeoise. L'homme esclave de la propriété et de l'argent.

La séduction et l'esclavage de la révolution. Son double aspect. Le collectivisme et sa séduction. Le collectivisme source d'esclavage. La séduction des utopies.Le double aspect du socialisme.

Séduction et esclavage sexuels. Sexe, personne et liberté.

La séduction et l'esclavage esthétiques. Beauté, art et nature.

Libération spirituelle de l'homme. Victoire sur la crainte et sur la mort.

La séduction de l'histoire. L'histoire source d'esclavage. Double conception de la fin de l'histoire.

Eschatologisme actif et créateur.

 

                                                                                                 Editions Aubier-Montaigne, 1963.

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Nationalisme....."Polythéisme et nationalisme" (Berdiaev) (3) écrits de 1934.

Publié le par Christocentrix

"Polythéisme et nationalisme" - paru en appendice à "Destin de l'Homme", Berdiaev, 1934.

                                                (partie 3 du dossier)

                                    
 
"Le fait que c'est précisément à notre époque universaliste, planétaire, que l'on assiste à une explosion de nationalisme particulièrement violente, peut paraître extraordinaire à première vue. Il ne prouve que la polarité de la nature humaine. Toutes les interprétations trop rationnelles, trop simplistes de la vie humaine ne répondent pas à la réalité, et c'est par là que pèche surtout la théorie du progrès des XVIIIème et XIXème siècles.

Non seulement l'homme individuel, mais les sociétés passent fréquemment d'un pôle à l'autre, et c'est également très facilement qu'un mouvement humain se transforme en son contraire. Ainsi par exemple, l'internationalisme communiste peut se changer en nationalisme, et c'est ce qui se passe actuellement sous nos yeux.

Les événements politiques et sociaux de notre époque éveillent la surprise et la perplexité des hommes accoutumés à tout juger au point de vue des principes rationnels qui leur paraissent immuables. L'humanisme éclairé, que beaucoup considéraient comme quelque chose d'universel, a été renversé.


Mais que signifie au point de vue spirituel le nationalisme moderne revêtant les formes fascistes ? -- II signifie, bien entendu, la déchristianisation de la société, qui d'ailleurs, ainsi que nous l'avons vu, a commencé il y a bien longtemps, mais qui ne s'est révélée entièrement que de nos jours ; il signifie la paganisation, le retour au polythéisme, jadis vaincu et dépassé. La guerre mondiale était déjà une guerre entre dieux différents : allemand, russe, français, anglais, c'est-à-dire le triomphe d'instincts païens ayant survécu dans le subconscient collectif. La christianisation et l'humanisation n'étaient guère aussi profondes qu'elles paraissaient ; elles n'étaient souvent que l'étouffement et le refoulement de ces instincts primordiaux non surmontés.


Le nationalisme que je ne confonds pas avec la reconnaissance et l'affirmation de la valeur positive de la nationalité, avec le patriotisme, est une réaction et une révolte de la « nature» contre « l'esprit », des puissances élémentaires contre ce qui est conscient, de l'Eros contre l'Ethos, de ce qui est collectif contre ce qui est personnel.

Les nations qui tendent à réaliser leur caractère antique propre, se dressent contre une
« humanité » qui leur fut imposée de l'extérieur, elles obéissent à un principe parfaitement légitime, à savoir que « l'humanité » n'existe pas en tant que fait naturel.

« L'humain » au sens général est une abstraction prise comme valeur positive, c'est une catégorie spirituelle, une création du christianisme. L'humanité se rattache à la divino-humanité. En tant que l'humanisme affirme des valeurs universelles, et proclame la vérité chrétienne tout en la détachant de ses racines spirituelles, il la dépouille de ses bases profondes, et, par conséquent, il la défigure.


Dans l'ordre purement naturel, l'homme est destiné à avoir une existence particulariste nationale, la fraternité des peuples est irréalisable. La pacification, le ralliement, suppose la renaissance du cosmos spirituel, d'un universalisme spirituel, qui existait au Moyen âge, et dont quelques vestiges subsistèrent dans l'histoire moderne. Ni le cosmopolitisme bourgeois, ni l'internationalisme socialiste ne représentent cet universalisme, et c'est pour cela que l'un et l'autre sont si facilement renversés.

Un problème philosophique extrêmement profond est lié à ce phénomène. L'universel n'est nullement le général, car celui-ci n'est qu'une abstraction détachée de l'intégrité concrète, et c'est la catégorie du nombre qui lui est applicable ; alors que l'universel n'est pas une abstraction, et la catégorie du nombre ne lui est pas applicable. L'universel est une qualité intégrale et indivisible, qui peut être inhérente à ce qui est personnel. La personne unique et inimitable peut, en effet, contenir l'universel en tant que principe et réalisation positive. Les deux notions ne sauraient être opposées l'une à l'autre, elles ne s'excluent guère, en tant que degrés positifs de l'être. Quant au général, c'est toujours une abstraction vis-à-vis du réel, la suppression de tous les degrés individuels de l'être. L'universel est une unité positive concrète, tandis que le général est une unité négative et abstraite.

En ce qui concerne l'application de ce principe au problème national, nous pourrons dire que l'universalisme, qui affrme l'unité spirituelle de l'homme, est une entité concrète, qui embrasse toutes les individualités nationales. L'internationalisme par contre est quelque chose d'abstrait qui renie les nationalités.

Le nationalisme est le pôle opposé de l'internationalisme, et représente le même degré de mensonge. C'est la révolte du particularisme contre un universalisme qui est exclusivement conçu comme l'abstrait et le général.

Et il doit en être ainsi, car le nationalisme est un naturalisme qui ignore l'homme en tant qu'être spirituel. C'est un paganisme naturel, idéalisé et exalté, mais non spirituellement transfiguré. C'est le particularisme de l'individuel, qui cherche à ignorer le sens axiologique de la valeur spirituelle de l'universel, et qui ne connaît que les manifestations pour lui haïssables du général, du «pan-humain», de l'international, de l'abstrait, de ce qui est contre-nature et non pas supérieur à la nature. On ne saurait obliger les Allemands à se soumettre au « général », mais ils peuvent spirituellement être accessibles à l'universel.

Tel est l'aspect philosophique du problème. Le paganisme se dressera toujours contre le « général » et contre « l'abstrait », mais il peut être régénéré par l'universalité spiritualisée. Si les Français se trouvent dans une situation différente de celle des autres peuples, c'est parce que l'abstrait - les principes généraux de l'humanisme - sont inhérents à leur individualité nationale concrète. C'est la source de l'incompréhension réciproque qui existe entre ce peuple et les Allemands.


Quant à l'aspect religieux du problème, voici en quoi il consiste : le nationalisme est un polythéisme, une forme, avons-nous dit, de paganisme naturel, tandis que l'universalisme, qui affirme l'unité spirituelle de l'humanité, est un monothéisme, qui représente en même temps une incarnation du divin dans l'humain. Voici pourquoi, il ne peut y avoir d'autre universalisme que l'universalisme chrétien.

Cette catégorie spirituelle suppose une illumination et une transfiguration de l'élément naturel individualisé, et dans le cas qui nous préoccupe, de l'élément national. L'histoire présente des tendances universalisatrices et des tendances individualisatrices, toutes deux sont légitimes et ne doivent pas s'exclure mutuellement. Mais l'évolution humaine oscille continuellement entre ces deux pôles, et l'une de ces tendances triomphe tour à tour. La nationalité, en tant que degré individualisé de l'être naturel et historique, se dresse entre la personne et l'humanité, qui est une réalité et une valeur spirituelle. Lorsque l'humanité est conçue non comme quelque chose de positif, de concret et d'universel, mais comme quelque chose de négatif, de général et d'abstrait - elle devient hostile à la personne humaine, elle l'absorbe et la dépersonnalise. De même, lorsque la nationalité est considérée non comme une individualité naturelle devant être spiritualisée et illuminée, capable d'enrichir l'existence humaine personnelle, - mais comme une valeur suprême et absolue, comme une idole, alors elle absorbe et dépersonnalise cette existence. La nation est un degré placé entre la vie humaine personnelle et l'existence d'une humanité intégrale, un degré qui enrichit cette vie personnelle ; mais il peut faire éclater des éléments naturels et irrationnels, qui s'opposent aussi bien à la personne en tant qu'esprit qu'à l'humanité en tant qu'esprit. Cette révolte, c'est le nationalisme.


L'homme est un être contradictoire et paradoxal. On aurait tort de penser que tout le mal inhérent à l'existence est dû à l'égoïsme. Bien au contraire, l'être humain est capable d'un désintéressement et d'un esprit de sacrifice extraordinaires dans le mal. L'homme est un animal religieux, il porte en lui un insatiable besoin d'adorer, de vouer un culte au sacré ; même dans le mal, il adore non pas lui-même mais une idole, il est capable de se sacrifier entièrement à ces fausses images. Nous observons ce phénomène dans la formation de la religion du racisme et du nationalisme, aussi bien que dans celle du communisme. La personne humaine est la victime de sa propre idolâtrie. Au sein du nationalisme moderne, et tout particulièrement en Allemagne, les éléments de nation et de race s'enchevêtrent étroitement, alors qu'il faudrait au contraire les distinguer. La race, ainsi que nous l'avons dit, est une catégorie naturelle et zoologique ; elle appartient à la préhistoire, bien que l'histoire elle aussi ait subi l'irruption des races, entièrement transformées par la civilisation. La nationalité est une catégorie culturelle et historique, elle apparaît déjà comme le résultat d'une certaine spiritualisation de la nature. Lorsqu'aux XIXème et XXème siècles, on parle de races, de leur pureté, de leurs antagonismes, ces termes impliquent toujours la création de mythes. Gobineau fut, bien entendu, le créateur du mythe de la race aryenne. L'ethnologie et l'anthropologie modernes réfutent l'existence de races pures, et préfèrent renoncer au terme « race aryenne ». (voir par exemple les résultats généralisés de la science moderne des races dans l'ouvrage d'Eugène PITTARD, Les races et l'histoire. Introduction ethnologique à l'histoire).


Mais les mythes jouent un rôle extrêmement important à notre époque, ils sont plus agissants que les théories scientifiques préoccupées de vérité abstraite, et le mythe de la race peut être un instrument réel de l'auto-affirmation d'une nationalité. La mystique du sang fait partie du programme de la politique réelle et inspire les masses. Cela ne fait que prouver une fois de plus combien le rationalisme politique est impuissant.

Nous avons déjà montré que le nationalisme est d'origine païenne et tellurique et que les arguments rationnels dirigés contre lui ne sont pas convaincants. Le national c'est la nature devant être transformée en culture. Mais lorsque la nature est déchaînée, elle n'est guère disposée à se plier aux commandements de la raison. Sa violence, son bouillonnement intempestif, ne sauraient être vaincus que par des forces spirituelles supra-rationnelles.

L'élément national n'est pour le christianisme qu'une matière naturelle devant être travaillée et soumise par l'esprit. Saint Thomas d'Aquin proclame que la grâce ne nie pas la nature, mais la transfigure. Le christianisme ne saurait nier et ignorer les données naturelles mais il agit au dedans d'elles. L'esprit ne s'oppose pas à la nature, mais affirme que la nature réalise une autre valeur d'existence. Il importe de s'en rendre compte afin de déterminer les relations entre le christianisme et le nationalisme. Examinons, à présent, la façon dont ces relations se sont historiquement formées.

 

- Le christianisme est apparu dans le monde lorsque les religions particularistes de tribu, de sang, domestiques et nationales, avaient été dépassées et que le ralliement de l'humanité avait été réalisé par la culture hellénistique et par l'empire romain universel. Le lien entre la nationalité et la religion inhérent au paganisme, fut rompu, et le polythéisme surmonté. Aux religions des tribus et des races, des cités et des nationalités, furent opposés l'universalisme et le personnalisme chrétien qui sont parallèles l'un à l'autre. Le christianisme n'est pas une révélation destinée à une tribu ou à une nation, il s'adresse à toute l'humanité, à l'univers, à chaque âme humaine. Voici pourquoi le christianisme n'est pas seulement une victoire sur le particularisme païen, mais aussi sur le messianisme judaïque.


Le Christ fut crucifié par le nationalisme, un nationalisme non seulement juif (ainsi qu'on le prétend souvent), mais par tous les nationalismes, qu'ils soient russe, allemand, français, anglais. La personne humaine a été spirituellement libérée du lien mystico-racial, son attitude envers Dieu n'est plus déterminée qu'à travers la société spirituelle, c'est-à-dire l'Église. Les attaches naturelles sont remplacées par des attaches spirituelles.

D'autre part, le christianisme affirme l'universalisme. Il n'y a ni Juif, ni Grec. C'est là une conscience entièrement nouvelle, étrangère au paganisme et au judaïsme. Et par cela même, le christianisme proclame l'existence spirituelle de l'humanité. C'est le déclin des dieux innombrables du clan, de la tribu, de la famille, du foyer, de la cité. Dans la conscience antique juive, Jahvé fut d'abord un Dieu particulariste de la tribu ; il devint ensuite le Dieu de l'univers. Mais il demeura lié au peuple juif, imbu d'une conscience messianique. Le christianisme éleva définitivement la conscience humaine jusqu'au monothéisme et l'universalisme, qui lui sont profondément inhérents, l'unité de l'humanité n'existant que parce qu'un seul Dieu existe.

Au polythéisme correspond toujours le particularisme national ; le judaïsme qui lie la religion au sang de la race, ne fut pas un particularisme païen uniquement grâce à son messianisme qui est toujours d'essence universelle. Bien que l'antique conscience juive biblique ne soit pas du racisme, et porte un caractère spirituel et non naturaliste, le racisme relève néanmoins de la plus pure idéologie juive. Ce furent les Juifs qui précisément conservaient la pureté du sang, interdisaient les mariages mixtes, identifiaient la religion à la race. Mais les tendances actuelles racistes représentent l'idéologie juive détachée de ses racines spirituelles et ayant adopté les formes naturalistes grossières, presque matérialistes ; elles définissent spirituellement l'homme selon la forme de son crâne, la couleur de ses cheveux, etc. Ainsi, l'esprit se transforme en épiphénomène de l'anatomie et de la physiologie héréditaires. C'est un déterminisme encore plus grossier et plus extrême que la théorie du matérialisme économique, car l'économie relève quand même du milieu psychique et reconnaît que la situation des hommes dépend de la transformation de la conscience.

Le Fatum du sang est, bien entendu, incompatible avec le christianisme, qui dépasse l'idée antique du Destin inéluctable et révèle la liberté de l'esprit. Le racisme est un retour au paganisme, au polythéisme, et son pathos du Fatum du sang qui pèse sur l'humanité est un romantisme naturaliste.

Le christianisme libère la personne humaine de ce destin écrasant, du joug de l'espèce et de la race, de l'empire des démons de la nature. Il affirme autant l'universalisme que le personnalisme, et il est seul à proclamer ce dernier non pas comme une abstraction, mais comme une valeur spirituelle, embrassant tous les degrés de l'être individualisé. Il surmonte en principe la conception païenne de la nationalité et de l'État, en traçant des limites entre ce qui est à Dieu et ce qui est à César, jusqu'au jour de la transfiguration finale du monde. Le nationalisme et l'étatisme exigent une divinisation du royaume de César. Le christianisme assure l'émancipation spirituelle de l'homme de ce joug, il n'admet des valeurs nationales et étatistes que comme valeurs inférieures (ou secondaires), soumises à l'esprit. Dans ce monde le christianisme est dualisme, et non monisme. Voici pourquoi il est incompatible avec l'idée de l'État totalitaire, qui est une dictature exercée sur l'esprit, sur la vie intérieure et, intellectuelle, dictature non seulement politique et économique, mais dictature des idées des symboles et des mythes inspirant les masses, tyrannie de l'orthodoxie officielle.


Le christianisme ne saurait se confondre avec la souveraineté d'une nation, il reconnaît les droits sacrés de la personne humaine, indépendante de la volonté nationale et enracinée dans un ordre spirituel, et non social. Mais tel est, bien entendu, le christianisme à l'état pur, et non pas ses formes défigurées et obscurcies, qui trop souvent sont apparues dans l'histoire.

L'universalisme était inhérent au Moyen âge - c'était le double universalisme de l'Église et de l'Empire ; sa culture était dominée par une langue unique - le Latin. Les Empires sacrés de Byzance et de Russie sont également des incarnations de l'idée universelle, et on peut en dire autant du Saint Empire Germanique. Le monde médiéval ignorait le nationalisme, qui fut enfanté par l'histoire moderne. L'universalisme chrétien d'avant la Renaissance s'est décomposé et fut vaincu par le particularisme. Depuis Machiavel, l'autonomie politique adopta une attitude purement païenne envers l'Etat. En France, le nationalisme se rattache à la Révolution et à l'idée de la souveraineté de la nation. Les hommes de la Révolution s'affirmaient des patriotes-nationalistes, tandis que les représentants de l'ancien régime : le Roi, les nobles et le clergé, étaient qualifiés de traîtres à la patrie. Lorsque la foi fléchit, lorsque la société fut déchristianisée, Dieu fut remplacé par la Nation, et ce fut là une nouvelle forme d'idolâtrie. La religion nationaliste est une paganisation évidente. Mais les formes que cette religion a adoptées de nos jours présentent un caractère tout à fait spécifique.

En effet, l'ancien nationalisme était l'apanage des classes aristocratiques et bourgeoises, et ce fait contribua à développer l'internationalisme de la classe ouvrière. A présent, la situation est toute différente. Nous vivons à l'époque de la domination des masses, et de la démocratisation intense de la société. Ce phénomène apparaît dans le fascisme et le régime hitlérien, qui sont des mouvements populaires. L'idée même du fascisme est la réalisation d'une forte unité nationale populaire ; le régime doit donc revêtir par définition l'aspect d'un pouvoir s'appuyant sur le "peuple", il n'admet pas à son intérieur la lutte des classes, et il réussit plus ou moins à la supprimer ; il maintient de vastes couches de petits bourgeois, d'employés, de paysans, de classes moyennes et d'intellectuels prolétarisés, ce qui représente une proportion assez imposante du peuple. La force essentielle du fascisme consiste dans le fait qu'il s'appuie sur les ligues de jeunesse qui créent une nouvelle forme de nationalisme. La reconstruction de l'unité nationale, inspirée par la soif de la domination, s'élabore contre l'internationalisme marxiste et contre le cosmopolitisme bourgeois libéral. Ce phénomène présenterait des éléments positifs, s'ils n'étaient défigurés par l'idolâtrie, par la divinisation de la nation, de la race, de l'État, c'est-à-dire par un retour au polythéisme qui est plus apparent que jamais.


Et voici un autre trait, non moins caractéristique : jadis l'originalité nationale était liée à la culture, mais le nationalisme moderne est lié à l'absolutisation de l'État, étant déterminé par la soif de la domination. Le nationalisme est incapable de se réaliser intégralement sans un État puissant, absorbant la vie tout entière. L'idée moderne du regime totalitaire qui ne connaît aucune limitation, qui prétend organiser non seulement, la vie sociale, mais la vie spirituelle et, intellectuelle, est née du nationalisme, un nationalisme non pas contemplatif et culturel, mais politique, agissant, possédé par l'actualité, et correspondant au caractère même de l'époque. Le fascisme italien est avant tout étatisme, une idéologie de l'État absolu, qui est de source romaine. Quant au régime hitlérien, c'est une idéologie de race ; mais la race qui tend à la domination doit se servir de l'État absolu comme instrument. De même, la réalisation de l'idéal communiste ouvrier - une société non étatiste - exige comme stage préliminaire la création d'un État absolu. Tous les courants actuels, sociaux ou nationaux, sont placés sous le signe du monisme, d'un régime intégral et totalitaire, et c'est ce qui détermine leurs tendances tyranniques.

Le monde moderne est une fois de plus déchiré par le polydémonisme, dont le christianisme avait libéré le monde antique. Une fois de plus, les forces obscures de la race, du sang, de la terre, de la nationalité, du sexe, ont été déchaînées. Tout ce qui avait été refoulé dans le subconscient, a rejailli avec une violence nouvelle. On pourrait dire, contrairement à Tertullien, que l'âme humaine est naturellement païenne, et non pas chrétienne, et ce naturalisme impie se révèle aujourd'hui d'une façon extraordinaire.

Mais ce qui se déroule au sein du monde moderne est encore infiniment plus complexe, et enchevêtré ; ce monde est déchiré par les nouveaux démons - démons de la civilisation technique, de la machine, auxquels l'homme se soumet de plus en plus, démons de la haine sociale, enfantés par le capitalisme. Les révolutions de nos Jours ont pour symbole - soit la race élue, soit la classe élue ; or, l'une et l'autre sont d'essence démoniaque. Lorsque l'organisation de la société est placée sous le signe de la race ou de la classe élues, l'on assiste à une déshumanisation intense, parce que ce n'est pas la dignité de chaque homme en particulier qui est reconnue comme valeur suprême, mais celle de l'homme appartenant à une race ou à une classe donnée. La déshumanisation provoquée par la théorie raciste est la plus intense. Le déterminisme de la classe n'est pas absolu, l'homme appartenant à la classe déchue peut atteindre le salut en transformant sa conscience ; un noble ou un bourgeois peut devenir marxiste et communiste, se pénétrer de l'idée prolétarienne ; alors il est libéré du Fatum de la caste qui pesait sur lui ; il peut même devenir président du soviet des commissaires du peuple. Marx et Lénine, ainsi que l'on sait, n'étaient nullement d'origine prolétaire, ce qui ne les empêcha pas d'être les prophètes de la conscience de classe.

Par contre, le déterminisme de la race est absolu; c'est le Fatum du sang. Ni la transformation de la conscience, ni l'assimilation des idées et des croyances de la race élue n'y peuvent rien changer; le sang, la structure du crâne, la couleur des cheveux, déterminent seuls la valeur de votre esprit, et cela d'une façon définitive. Si vous êtes juif ou nègre vous n'obtiendrez guère le salut en embrassant le christianisme ; le baptême est sans effet pour les enfants de la race déchue, et même si vous adoptez l'idéologie du national-socialisme, vous n'en serez pas moins damné. Déterminisme et fatalisme absolus, incompatibles avec le christianisme en tant que religion de la liberté spirituelle. Le Fatum du sang qui pèse sur l'humanité relève du paganisme impie. La théorie de race et celle de la classe sont également dues au polythéisme dans la vie sociale, incompatible avec le monothéisme, et celà est encore plus vrai de l'hitlérisme que du marxisme.

Le mythe de la race élue et de la classe élue ont fait preuve de nos jours d'un immense dynamisme, car les idéologies mythiques possèdent infiniment plus d'énergie active que la théorie scientifique. Certes, ces idéologies possèdent également certains éléments de réalité empirique, mais c'est l'élément mythique qui domine. Deux forces essentielles luttent dans le monde moderne, le nationalisme et le socialisme, et, dans certains cas, ces deux forces se combinent.


Comment interpréter la relation existant entre le « national » et le « social » ?

L'élément national est d'essence naturelle et cosmique, bien qu'il se réfracte dans la civilisation. Quant à l'élément social, il est né de la civilisation même, il implique l'idée de justice, qui a une origine spirituelle. Le « social » plonge entièrement dans le milieu psychique, et tout ce qu'il comporte de naturel a subi un travail de la part de l'homme. La lutte entre le national et le social - lorsqu'elle se déroule sur les cimes, lorsqu'elle est dépouillée des instincts et des intérêts vils - peut être conçue comme une lutte entre l'Ethos et l'Eros. Le nationalisme veut ignorer la vérité et la justice, la fraternité des hommes - il ne veut connaître que le choix érotique et la répulsion érotique, ou, ainsi que s'exprime l'idéologue du national-socialisme Karl Schmitt, la politique ne s'occupe que des « catégories d'ami et d'ennemi ». Aussi l'affirmation de l'élément national au sein du nationalisme même signifie toujours la déshumanisation et la démoralisation de la politique, l'affirmation du polythéisme contre le monothéisme.

Le socialisme peut, bien entendu, se transformer lui aussi en démonie, et se manifester dans ses méthodes de lutte comme une déshumanisation et une démoralisation. Nous voyons ce phénomène surgir dans le communisme. Mais en ce qui concerne son idée et son but, le socialisme est inspiré par le pathos de la vérité et de la justice, c'est-à-dire qu'il exige une humanisation éthique des relations. Une politique qui ne serait pas en conflit trop direct avec le christianisme, devrait être déterminée non pas par les « catégories d'ami et d'ennemi », non pas par une attraction et une répulsion érotique, mais par les catégories de justice et d'injustice, de fraternité et de non-fraternité entre hommes et entre peuples.

Le communisme se laisse lui aussi diriger par les catégories « d'ami et d'ennemi »(« ami et ennemi de classe ») et c'est pourquoi son élément social pur est défiguré, dépouillé de son caractère humain, dominé par une singulière démonie.

Dans le monde contemporain, nous assistons au rapprochement, à la combinaison des éléments nationaux et sociaux au sein du régime hitlérien ; mais c'est le premier de ces éléments qui prédomine, tandis que le second remplit un rôle auxiliaire en vue de l'organisation d'un parti puissant qui actuellement ne saurait être créé sans la participation et le soutien des masses. Dans la relation existant entre les nations et les races, le national-socialisme nie la fraternité, et la justice, et soumet la politique aux « catégories d'ami et d'ennemi », c'est-à-dire que c'est une attraction et une répulsion érotiques, et non pas un principe éthique, qui triomphent. Le nationalisme et en particulier l'hitlérisme, se heurtent non seulement au principe d'universalisme, aux valeurs de paix, d'unité, de fraternité entre les peuples, mais également au principe personnaliste.

Or le christianisme affirme précisément aussi bien le principe d'universalisme que celui de personnalisme, d'un personnalisme indépendant de toute considération de race, de nationalité ou de rang social. Voici pourquoi la seule forme de socialisme correspondant au christianisme et à l'éthique humanitaire, n'est ni le socialisme international de classe, ni le socialisme national de race, ni le socialisme d'Etat totalitaire, mais le socialisme personnaliste, syndicaliste, combinant la valeur de la personne et celle de la communauté ; cette doctrine symbolise l'humanisation et l'éthisation de la vie et des relations sociales.


Le nationalisme moderne a éclaté au sein d'une époque de technique, et c'est ce qui crée une situation extraordinaire et paradoxale. Les principes nationalistes et techniques sont absolument contraires l'un à l'autre. En effet, les bases émotionnelles du nationalisme (et n'oublions pas que celui-ci est essentiellement émotionnel) sont naturelles et telluriques, alors que le triomphe de la technique marque précisément la fin de l'ère tellurique dans l'histoire. Nous assistons donc à une technisation et à une planification rationnelle des éléments telluriques nationaux. Or, le principe même de la technique est, ainsi que nous l'avons démontré, essentiellement international, c'est le facteur d'internationalisme le plus agissant. Nous voyons la jeunesse moderne émotionnellement entraînée vers le nationalisme (si toutefois elle n'est pas attirée par le communisme) et en même temps poussée vers les réalisations techniques, auxquelles elle est prête à consacrer toutes ses forces. La jeunesse ne s'aperçoit pas de cette contradiction profonde : la technique, facteur le moins national qui soit, ayant un caractère non seulement universel, mais général et abstrait, rend les peuples impersonnels, les prive de leur vrai visage ; car la technique est la même chez les Américains, les Allemands, les Japonais, la civilisation technique est un article d'exportation, elle se transplante facilement d'un pays à l'autre, alors que la culture est toujours individuelle, et ne s'exporte pas.

Mais les nationalistes modernes aiment la technique, en sont armés, tout en demeurant indifférents à la culture. Cela s'explique par le fait que le nationalisme cherche moins l'expression de l'image plastique individuelle d'un peuple, que la manifestation de la force; or, de nos jours, la force ne saurait être conquise sans l'aide de la technique ; c'est elle qui arme les peuples pour la lutte et pour la guerre, auxquelles aspire le nationalisme. Ce dernier est indifférent à la culture, parce que celle-ci présente toujours un élément contemplatif, tandis que les tendances nationalistes ne sont nullement contemplatives, elles sont au contraire extrêmement activistes, extrêmement avides, animées de l'appétit de la vie et de la domination.

La technique, sans laquelle nulle conquête n'est possible, revêt un caractère planétaire, et finira par triompher du nationalisme, car elle affirme l'universalité des communications et des transports, qui rend toute autarchie irréalisable.

Les armements nationalistes s'appuient sur la technique la plus moderne, et ont placé le monde sous la menace de la guerre ; c'est la source émotionnelle de la guerre qui provoque à travers le monde des répulsions érotiques. Ce qu'il y a de paradoxal c'est que c'est précisément la force la plus internationale, la plus unifiante, qui rapproche le plus étroitement les mondes modernes, qui est actuellement mise au service des instincts nationaux et menace le monde du plus tragique des conflits.


Le nationalisme armé de la technique présente le plus grand danger pour l'existence même de la culture européenne, il est l'ennemi le plus implacable de cette dernière. Ce fait est caractéristique de l'ère où nous vivons, marquée de la domination des masses. Celles-ci demandent une civilisation tehnique et non pas une culture de qualité. Voici pourquoi le nationalisme moderne ne s'exprime pas dans la personne d'un génie créateur, mais d'un « chef », que seule la puissance de l'État intéresse. Les porteurs du nationalisme allemand ne sont pas des penseurs et des poètes, mais des amateurs démagogiques - Hitler, Goëring, Goëbbels. Leurs portraits ont remplacé ceux de Goethe, Schiller, Kant, Hegel, Beethoven, Nietzsche ; d'innombrables ouvrages sont consacrés à ces chefs, qui ne sont nullement les porteurs d'une culture, mais expriment la volonté des masses, leur aspiration à l'unité et à la puissance. Nous vivons à une époque de « civilisation », non de « culture », et nous assistons à un processus analogue se déroulant sous le signe du communisme, hostile semblerait-il au nationalisrne. Mais ici, de même que sous l'égide hitlérienne, le « chef » rallie les masses, s'arme de la technique, exprime les aspirations à la puissance et s'oppose à la culture en tant que phénomène aristocratique. Néanmoins, si nous comparons ce qui se passe en Allemagne et en Russie, nous verrons que des démons différents déchirent ces pays.

En Allemagne, ce sont les démons de la nature (le sang, la race élue, la nationalité, la terre) qui agissent actuellement, alors qu'en Russie, précisément parce que ce fut jadis un pays tellurique, nous voyons sévir les démons de la technique titanique, de la construction sociale : la machine, la classe élue, la révolution sociale planétaire. En Allemagne, la technique est mise au service de la race élue, en U. R. S. S. elle est soumise aux instincts sociaux irrationnels, et la construction masque les éléments subconscients du peuple russe.

L'internationalisme communiste est facilement changé en nationalisme soviétique, et le stalinisme ne diffère presque plus du fascisme. L'appel à la révolution sociale planétaire dissimule le messianisme russe, l'ancienne idée de la vocation universaliste de ce peuple. Le nationalisme est étranger à la tradition russe, mais le messianisme lui est profondément inhérent ; le XIXème siècle russe est tout pénétré d'une conscience universaliste, alors que le nationalisme de chez nous est d'origine étrangère, principalement allemande. Le bolchevisme est une transformation de l'idée russe.

Nous avons vu que les tendances nationalistes modernes sont nées à une époque universaliste, planétaire, et ce contraste leur prête une extraordinaire acuité. Le nationalisme émotionnel qui revêt par moment un caractère de vraie démence, se développe dans un siècle où l'autarchie est devenue impossible. Les sociétés européennes retournent au polythéisme, alors que le monothéisme a déjà profondément transformé les consciences.

Mais il ne suffit pas de renier purement et simplement les aspirations nationalistes de la jeunesse moderne, et les mouvements qui leur sont inhérents, en se plaçant sur le terrain de la philosophie éclairée du XVIIIème siècle, et des idées périmées de la révolution française. Keyserling ne cesse de le rappeler, tout particulièrement aux Français, qui sont portés à considérer comme universels les principes de l'humanisme français, fondés sur la catholicité de la raison latine.

Nous entrons dans une autre dimension de l'être, dans un monde auquel j'ai donné le nom de « nouveau Moyen âge ». Aussi ne saurait-on estimer les événements actuels au point de vue des principes relatifs et précaires de l'histoire dite moderne, on ne peut Ieur appliquer que des principes éternels et absolus. Or, ces principes ne se trouvent que dans le christianisme. Le nationalisme, la soif de la domination se heurtent violemment aux normes chrétiennes ; il s'agit donc de prendre conscience de ce fait essentiel. Les tentatives opportunistes faites par des chrétiens en vue d'une adaptation sont ignominieuses, et le désir d'utiliser le christianisme comme une arme en vue de la consécration du pouvoir de l'Etat est infiniment pire que la persécution ouverte contre la religion. Les chrétiens devront engager une lutte héroïque pour la liberté de leur Foi, pour l'autonomie de la vie spirituelle, contre les prétentions de l'État totalitaire qui tend à la nationalisation de l'esprit, de la conscience, de la pensée. On ne peut nationaliser et socialiser que ce qui appartient à l'homme - sa propriété matérielle, mais non pas ce qu'il est lui-même, c'est-à-dire la personne.


Il ne faudrait pas ignorer le fait que la réforme sociale qui est inéluctable, amènera probablement à un rabaissement du niveau spirituel ; rabaissement qui s'exprimera par un retour au polythéisme et au poly-démonisme. Et avant de pouvoir opérer une réforme spirituelle, il faudra résoudre le problème élémentaire de l'existence de l'homme. Mais la lutte spirituelle devra continuer. La volonté de puissance n'est pas un mal en soi, on ne saurait considérer comme un bien la faiblesse et l'impuissance. La plénitude positive de l'être est une force, une puissance, vers laquelle il s'agit de tendre. Toute la question est de savoir ce que nous entendons par force. Le goût moderne de la virilité n'est nullement le désir d'une plénitude de l'être, il en est le rétrécissement, la mutilation, et la volonté qui meut le nationalisme représente précisément cette diminution. La plénitude de l'être signifie toujours que chacun de ses degrés individualisés possède un contenu universel, en tant que valeur positive.



Nicolas Berdiaev (appendice à son ouvrage "Destin de l'Homme dans le monde actuel", 1934)

 

                                                
                                                                         ***

                                   table des matières de "Destin de l'Homme" (1934) :
          

 

CHAPITRE I. - Jugement encouru par l'histoire. La guerre.
CHAPITRE II. - Destin de l'homme dans l'histoire. Humanisme et bestialisme. Contradiction de la liberté. Capitalisme. Démocratie. Communisme. Fascisme. Dictature idéologique.
CHAPITRE III. - Les nouveaux facteurs de l'histoire mondiale. Les masses entrent dans l'arène. Les collectivités. La technique. Le chômage. Le nationalisme et le racisme. L'étatisme et le césarisme. Les peuples d'Orient.
CHAPITRE IV. - Principe aristocratique de la culture et destin des intellectuels. Jugement encouru par le christianisme et recherche d'une spiritualité nouvelle.
APPENDICE I - polythéisme et nationalisme. APPENDICE Il. - La transformation du Marxisme (Marxisme et Déterminisme). 
                         
                                

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Nationalisme, fascisme, national-socialisme, communisme...(Berdiaev) (2 - écrits de 1934.

Publié le par Christocentrix

extrait de "Destin de l'Homme", pour comprendre notre temps, Nicolas Berdiaev, 1934.

 


II. - ..."Examinons à présent une autre forme d'idolâtrie moderne. C'est avec une extrême violence que nous voyons éclater au sein de l'univers contemporain les anciens instincts raciaux et nationaux, qui déchirent l'humanité et menacent de ruiner la culture européenne ; ce phénomène ne fait que démontrer combien est fort l'atavisme dans les sociétés humaines, combien le sub-conscient est plus profond que la conscience, et combien était superficiel le processus d'humanisation.

Si dans le passé, l'affirmation et le développement des individualités nationales étaient un indice d'humanisation, le nationalisme moderne est un signe de bestialisation. Il s'agit d'un retour en arrière, d'un abandon des catégories culturelles et historiques au nom des catégories zoologiques. Il semble que nous voyons renaître la lutte antique des races et des tribus, qui précéda la formation des nationalités en tant que manifestation de la civilisation moderne ; il nous semble évoquer les débuts de l'univers médiéval.

Les résultats du processus de christianisation et d'humanisation ayant pour but de rallier l'humanité, sont en train d'être supprimés. C'est la paganisation des sociétés chrétiennes ; le nationalisme est un polythéisme qui ne saurait être combiné avec le monothéisme. Cette paganisation revêt des formes réellement tragiques en Allemagne, qui ne veut plus être une nation chrétienne, qui remplace la croix par la Swastika, qui exige des chrétiens qu'ils renoncent aux principes primordiaux de la Révélation, de la Foi, de la Morale évangélique.

La France est déchristianisée depuis longtemps, mais l'humanisme éclairé dont elle est profondément pénétrée l'empêche de devenir un pays païen. En Allemagne, où cet humanisme éclairé (aufklarung) fut de tout temps plus faible, la religion du particularisme païen cherche à renverser l'universalisme chrétien ; la conception spirituelle et personnaliste de l'homme est remplacée par une conception naturaliste et zoologique: l'organisation de la vie humaine est envisagée de la même façon que l'élevage des bestiaux. Les méthodes d'élaboration et de conservation de la race germanique pure évoquent singulièrement celles appliquées à la reproduction des chiens et des chevaux. Le racisme allemand est un naturalisme romantique qui embrasse le sang, la terre, l'âme du peuple, c'est-à-dire des forces telluriques, qui réagissent contre l'empire de la technique. Néanmoins, le racisme assimile la technique, et imite les procédés soviétiques. La stérilisation, l'eugénique, l'interdiction des mariages mixtes, l'intervention de l'État dans la vie personnelle, etc., ne sont certes pas des manifestations de la vie naturelle ; c'est la civilisation la plus planifiée, la plus technique et la plus déshumanisée qui soit.

 


Des instincts zoologiques, idéalisés dans un esprit romantique et transformés en mystique nationaliste, se sont armés de tous les artifices de la science moderne. L'explosion du nationalisme et du racisme, à laquelle nous assistons aujourd'hui, apparaît paradoxale, parce que nous vivons à une époque universaliste, qui sous bien des rapports rappelle l'époque hellénistique. Tout atteint actuellement une échelle planétaire. Le particularisme nationaliste et raciste acquiert une acuité très grande précisément parce qu'il se présente sur le fond de cet universalisme. Il n'y a plus de monde entièrement fermé, plus d'autarchies rigoureusement isolées, tout se déroule sous les yeux du monde entier. La technique a un caractère universel, elle est la même pour toutes les nationalités, dont aucune ne possède d'originalité organique.

Ainsi par exemple, le nationalisme des peuples d'Orient n'est autre chose qu'une imitation de l'Europe, et l'assimilation des conquêtes techniques d'Occident. Le goût de la jeunesse nationaliste pour la technique et le sport, revêt un caractère mondial, on peut dire, international. En histoire, nous voyons deux tendances : la tendance vers l'individualisation et la tendance vers l'universalisation. Toutes deux sont inéluctables et légitimes dans l'évolution cosmique. Mais la combinaison harmonieuse de ces deux forces n'a jamais été atteinte ; l'une ou l'autre a toujours prédominé. Une fusion de l'individualisation et de l'universalisation n'a jamais été réalisée, de même que rien ne fut jamais effectivement parachevé dans l'histoire de notre monde déchu. Tout a été défiguré par le péché, la concupiscence et l'idolâtrie. Le nationalisme et l'internationalisme détruisent au même degré l'humanité intégrale. Le nationalisme moderne, de même que l'étatisme de nos jours, est une forme d'idolâtrie.

La vérité chrétienne qui proclame qu'il n'y a ni Juif ni Grec (n'étant pas bien entendu la négation du fait même de l'individualité nationale) -cette vérité est repoussée avec colère et violence, et les peuples retournent à l'attitude païenne et antique. L'unité de l'humanité, dont le processus de christianisation nous ralliait les uns aux autres, ne serait-ce qu'en principe - est une fois de plus dénoncée et corrompue. Cela prouve que l'union naturelle de tous les hommes est impossible, qu'elle n'est réalisable que dans l'ordre spirituel. - L'Unité de l'humanité est la divino-humanité.

 


Le nationalisme idolâtre transforme la nationalité en une valeur suprême et absolue, à laquelle la vie tout entière est soumise. La nation remplace Dieu. Aussi, le nationalisme ne peut éviter de se heurter au christianisme, à l'universalisme chrétien, à la Révélation, qui affirme qu'il n'y a ni Juif ni Grec, et que tout homme a sa valeur propre, une valeur inconditionnée. La doctrine nationaliste transforme tout en sa propre arme, en sa propre puissance, ne voit partout que son épanouissement original propre. Elle n'envisage l'Église que comme une catégorie historique et nationale. Le Russe doit être orthodoxe, non pas parce que l'Orthodoxie est une Vérité, mais parce qu'elle fut un facteur historique et national, elle a formé l'État russe, et sa culture. De même, un Polonais doit être catholique, un Allemand, luthérien, un sujet britannique, anglican, un Turc, mahométan. Cette conception mène inéluctablement au polythéisme, au particularisme païen. Au cours de la guerre, nous vîmes que le dieu allemand, le dieu russe, français et anglais se combattaient. Le nationalisme refuse d'accueillir la vérité religieuse universelle, sa conscience demeure au niveau de l'époque pré-chrétienne, du judaïsme, en tant que celui-ci incarnait la religion de la tribu juive, qui n'était pas encore devenue une religion universelle - ou de l'âge païen, antérieur à l'idée philosophique d'un seul dieu. L'universalisme chrétien du Moyen âge ignorait le nationalisme ; celui-ci est né de l'histoire moderne qui a perdu le sens de l'unité et qui tendait vers le particularisme.

 

Le nationalisme français est issu de la Révolution et de l'idée de la souveraineté de la nation. L'ancienne France aristocratique et monarchique ignorait ces aspirations, elles ne se sont formées qu'aux XIXème et XXème siècles.

La nationalité est un degré de l'individualisation de l'être, et représente une valeur positive certaine, car la culture a toujours un caractère propre et des racines qui plongent au sein d'un peuple donné. Une culture internationale est impossible, car elle ne serait qu'une culture de commis-voyageur. Seule la technique ne se rattache pas à tel ou tel pays, et représente un facteur d'internationalisation. Mais nous avons vu d'autre part que le nationalisme est privé de racines chrétiennes. Ses sources sont toutes différentes, et il entrera toujours en conflit avec le christianisme. Ce dernier n'est pas, bien entendu, synonyme d'internationalisme, qui est un appauvrissement de l'être, la négation de ses degrés individuels, et l'affirmation d'une unité non pas concrète, mais abstraite.

L'internationalisme représente le général et non pas l'universel, qui est quelque chose de concret et d'unique, n'étant, pas soumis à la notion de quantité. C'est le christianisme qui est oecuménique, qui incarne cette unité concrète, qui absorbe toutes les individua-lisations de l'être purifié et transfiguré.

 

Quant au nationalisme, il s'agit là avant tout d'un phénomène émotionnel, et aucune argumentation rationnelle ne saurait l'influencer. On raconte l'anecdote suivante, qui rapporte, sans doute, un fait réel, et qui a en tous cas un sens philosophique : Un jour que certaines personnalités françaises, dont plusieurs politiciens, étaient réunies, l'une d'elles s'indigna de ce que les Anglais se considèrent comme le premier peuple du monde, revêtu d'une mission grandiose, et refusant de reconnaître sa parité avec les autres peuples. Un des interlocuteurs fit observer, non sans esprit d'à-propos :
« Pourquoi vous indigner ?... Les Français pensent exactement la même chose en ce qui les concerne. »  Et l'autre de répondre : « Oui, mais ça c'est vrai... »

Toutes les querelles nationales finissent par des propos de ce genre, et cette attitude est déterminée par le fait que la nationalité provoque avant tout une sensibilité, un choix érotique. Notre peuple, notre terre, nous sont chers comme le visage de la femme aimée. Mais le nationalisme oppose un eros à un ethos, il transforme un penchant naturel pour sa propre nationalité, en un principe et une doctrine suprêmes ; il n'affirme qu'une attitude érotique, et renie l'éthique. Voilà pourquoi il se heurte inéluctablement non seulement au christianisme, mais à la morale humaniste.

Ni la nationalité, ni l'homme, ni aucune autre valeur ne saurait être traitée au point de vue uniquement érotique - ils appellent une attitude éthique liée à la dignité de la personne, ils exigent non seulement l'eros, mais aussi l'ethos, et c'est ce que nie le nationalisme. Si ce dernier signifie l'amour de ce qui lui appartient, il signifie aussi la haine de ce qui est à autrui, la haine envers les autres peuples, et celle-ci est généralement un facteur plus puissant que l'amour.

Le nationalisme prêche ou bien l'isolement, - une attitude renfermée, repliée à l'égard des autres peuples, des autres cultures, la suffisance, le particularisme, ou bien l'expansion aux dépens des autres nations, la conquête, l'asservissement, la volonté impérialiste. Dans les deux cas il est en contradiction avec la conscience chrétienne, renie entièrement et pour toujours la fraternité des peuples et des hommes. Il s'oppose profondément à l'éthique personnaliste, il nie la valeur suprême de la personne humaine, il déshumanise et exige l'abandon de toute pitié. C'est toujours le même processus, qu'il s'agisse du nationalisme ou du communisme: le monde intérieur de l'homme est étouffé par le collectivisme national ou social.

 


Le nationalisme et le socialisme (au sens le plus large de ce mot) représentent des principes différents dans le monde moderne, des principes qui s'entrechoquent et se combattent, mais qui peuvent aussi se combiner et s'enchevêtrer de la façon la plus singulière. Dans sa forme classique marxiste, le socialisme est non seulement hostile au nationalisme, au national, il est lié à l'internationalisme qui marque le point critique où le principe social et le principe national se heurtent avec le plus de violence. Marx a proclamé que les ouvriers n'ont pas de patrie : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »  Les classes qui sont cruellement exploitées et humiliées par les hommes issus de la même race qu'eux, ne peuvent éprouver à leur égard un sentiment de fraternité et de solidarité. Elles se sentent plus proches des masses opprimées appartenant à d'autres nations. La solidarité sociale, la conscience de classe s'opposent à la solidarité nationale. Les alliances, et les luttes humaines se présentent en coupe verticale et non pas horizontale. Marx fut accusé d'avoir corrompu et détruit la notion de patrie ; mais il serait plus juste de dire que Marx ne fit que refléter ce qui existait réellement. Le sentiment patriotique et national fut détruit au sein de la classe ouvrière par le capitalisme et par des injustices sociales criantes ; l'internationalisme des travailleurs est aussi compréhensible, il s'explique aussi bien au point de vue émotionnel, que leur athéisme. Car le patriotisme et le nationalisme ont trop souvent servi à masquer les intérêts des classes dirigeantes, de même que ces intérêts furent camouflés par la religion et l'Église. Ce fait ne résoud nullement le problème national ou le problème religieux. Marx ne s'est pas rendu compte de la profondeur de l'une ou de l'autre de ces questions ; il attribua aux instincts nationaux (qui du reste se sont éveillés chez les ouvriers eux-mêmes au cours de la guerre) une importance bien inférieure à celle qu'ils possèdent en réalité.

Et, pourtant, l'internationalisme n'est que la conséquence logique du monde capitaliste et de la civilisation technique, qui ont arraché l'homme aux bases naturelles telluriques de son existence. Les industriels, qui fabriquent des gaz asphyxiants, se dissimulent généralement derrière le masque patriotique et appellent à grands cris la guerre jusqu'au bout ; mais ils sont essentiellement internationalistes. Les critiques dirigées par le socialisme contre « les marchands de canon » sont justifiées; dans le conflit entre ces deux camps, l'équité est plus souvent du côté du social ; c'est le conflit entre l'eros et l'ethos, bien que l'attitude érotique soit également possible à l'égard de la justice sociale. On peut aimer son peuple et sa terre, mais exiger une existence humaine digne de ce nom et la réalisation de la vérité dans la vie. La transformation sociale du nationalisme est très caractéristique de notre époque ; il cesse d'être l'apanage exclusif des classes bourgeoises, il se transmet aux masses populaires. Le nationalisme moderne porte un cachet populaire, démocratique ; ce sont les petits bourgeois, les éléments prolétarisés ou déclassés qui en sont les porteurs, ainsi que la classe paysanne proche de la terre, si bien que de nos jours, le mouvement nationaliste présente une physionomie permettant de croire que c'est le peuple en tant qu'entité qu'il symbolise. Ce processus ne fait aucun doute, et cela permet la création de régimes tels que le national-socialisme, qui combine, ainsi que son nom l'indique, les deux éléments décrits plus haut. En réalité, l'élément socialiste est écrasé par l'élément de race, mais on ne saurait nier le caractère populaire de ce mouvement, de même que celui du fascisme. La combinaison de forces sociales, liée à la prolétarisation de vastes couches du peuple allemand, et de forces nationalistes agressives, fut déterminée par la situation de l'Allemagne dans l'arène mondiale. Le peuple germanique s'est senti humilié, et s'est solidarisé à cause même de cette humiliation, car après la guerre il fut réduit à une situation de prolétaire parmi les autres peuples, et c'est pour cela qu'il est devenu national-socialiste ; ce régime se présente en même temps comme une défense sociale, mais d'un caractère surtout démagogique. La révolution nationale qui a été proclamée ne va pas jusqu'à une réforme concrète. On peut dire que Roosevelt a tenté une expérience beaucoup plus radicale que Hitler, qui se sert des émotions sociales et nationales principalement comme instrument démagogique. La doctrine socialiste a perdu le caractère idéaliste qu'elle avait au XIXème siècle, et le nationalisme moderne porte la marque plébéienne, présente un rabaissement spirituel, qui apparaît d'ailleurs dans toutes les manifestations de notre époque. Le mouvement nationaliste se sert d'une symbolique raciste, et c'est sous ce signe, et non pas sous le signe de la classe, qu'une révolution populaire devient possible.


Mais qu'est-ce que le racisme ?- En Allemagne, cette tendance prend la forme d'une manie religieuse collective. La révolution allemande a éclaté sous l'égide d'une symbolique de race, de même qu'elle s'opéra en Russie sous l'égide d'une symbolique de classe. Mais il ne faut pas accepter à la lettre la symbolique des révolutions et des mouvements populaires ; elle est toujours conventionnelle, et des processus fort semblables peuvent s'exprimer par des mots d'ordre différents. Ce qui est essentiel, c'est que l'explosion des masses populaires exige toujours un symbole qui sert à les rallier et à les cimenter ; tous ceux qui s'écartent de l'orthodoxie sont accusés d'hérésie. A notre époque, ces catégories d'orthodoxie et d'hérésie sont devenues des facteurs sociaux extrêmement importants. Ajoutons d'ailleurs qu'elles représentaient de tout temps un phénomène social, et ont été déterminées par la collectivité. L'hérésie, c'est le fait de s'écarter de la conscience collective.

De nos jours, cette conception, se rattachant à la domination des masses qui écrasent la conscience personnelle, devient une fois de plus une force déterminante de la politique. Et c'est là, bien entendu, une régression.

En Russie, nous voyons, intronisée depuis de longues années, l'orthodoxie tyrannique du marxisme, d'un marxisme qui n'est nullement conforme à la doctrine initiale de son auteur ; et c'est au nom de ce dogme que la vie humaine est soumise à la mutilation.

En Allemagne, c'est l'orthodoxie raciale qui triomphe; ses positions sont plus difficiles à défendre, car elle s'appuie sur une argumen-tation beaucoup plus faible. Mais cette doctrine, elle aussi, porte atteinte à la vie humaine, elle va plus loin que le marxisme, car elle mutile jusqu'à l'organisme vivant, en prescrivant la stérilisation forcée au nom de la race pure et vigoureuse.

Cette doctrine s'appuie-t-elle sur des bases scientifiques ou philosophiques ? - Il n'en n'est rien ; elle s'inspire moins des sciences exactes, que de la mythologie, qui d'ailleurs anime tous les mouvements collectifs. Et notre époque, fière de sa science et de sa technique, est toute imbue de mythes ; la science et la technique sont elles-même devenues des mythes.

Le nationalisme allemand fut d'ailleurs toujours lié au racisme bien plus étroitement que celui des autres peuples, que le nationalisme français par exemple, qui ignore totalement les instincts de race. Ni le culte du sang pur, ni l'anti-sémitisme ne sont un phénomène nouveau en Allemagne, c'est un mal fort ancien qui frappe l'esprit germanique, et qui démontre que le christianisme n'a pas suffisamment pénétré et transfiguré les couches profondes du paganisme. La pensée allemande du XIXème siècle laisse entrevoir l'idée impérialiste, la conscience d'une grande mission, un sentiment d'orgueil national. La philosophie et la science germaniques en sont profondément imbues. Fichte fut un des premiers annonciateurs du pangermanisme militant, mais c'était en même temps un humaniste et un admirateur passionné de la révolution française ; il considérait, donc l'Allemand tout d'abord et essentiellement comme l'homme par excellence et la culture allemande comme l'incarnation monopolisée de l'humanisme. Fichte était également antisémite, et refusait aux Juifs les droits de l'homme ; il exprima cette pensée dans un article consacré à la Révolution française, écrit à l'époque la plus révolutionnaire de sa vie de penseur.

La philosophie de Hegel détermina également la mission exclusive du peuple allemand. Il envisageait l'État prussien comme l'incarnation de l'Esprit Universel. On retrouve chez la plupart des romantiques l'expression émotionnelle de cette tendance. Hitler s'est inspiré de Wagner, dont l'oeuvre est pénétrée de missionisme militant allemand ; c'était un raciste et un anti-sémite pur, un des créateurs de cette idéologie.

Nietzsche occupe une place à part ; mais certaines de ses conceptions inspirèrent la volonté impérialiste allemande, le culte de la virilité et de la force brutale. Chez Marx lui-même on découvre des aspirations analogues, par exemple dans son mépris pour la Russie et le monde slave ; lui aussi, est imbu d'anti-sémitisme. During, ce singulier anarchiste, fut également, un anti-sémite fervent. On peut encore citer Langben (l'auteur d'un livre consacré à Rembrandt), Chamberlain, Woltman. Certains savants essayèrent de formuler une pseudothéorie de la race, de trouver une expression systématique du mythe aryen. Mais le fondateur véritable du racisme fut le français Gobineau, penseur raffiné du type aristocratique, qui était certes fort éloigné d'un anti-sémitisme grossier, de même que de toute autre forme de brutalité. Ce fut, néanmoins, le créateur du mythe de la race aryenne élue et de la grande mission des Germains, quoique ceux-ci avaient cessé, selon cet auteur, d'être une race pure. A ses yeux, la théorie de l'inégalité des races servait avant tout de fondement à l'idée aristocratique, à la justification de la culture de l'élite. A l'encontre des racistes allemands de nos jours, Gobineau était un pessimiste et annonçait la décadence inéluctable des races et des cultures. En France, ses idées ne connurent point de vogue, mais elles portèrent leurs fruits en Allemagne, où elles subirent une vaste vulgarisation. Quant à Chamberlain, qui recueillit son héritage, il fut un penseur encore doué d'un certain raffinement, bien que l'on ne puisse rien trouver de plus médiocre, et même de plus ridicule que ses tentatives faites pour démontrer que le Christ n'était pas juif. Le processus de vulgarisation grossière alla en s'accentuant de plus en plus, et, de nos jours, cette théorie -- aristocratique à ses débuts -- s'est transformée en une idéologie toute plébéienne qui met les peuples et les masses en mouvement.

La science moderne considère la théorie des races comme de la mythologie, elle n'estime pas qu'il soit possible de considérer sérieusement la « race aryenne ». La race pure n'existe pas ; il n'y a pas bien entendu de germanisme pur, car le germanisme est le résultat d'un mélange de races.

Les Juifs sont peut-être le seul peuple ayant conservé sa pureté raciale. La conception même du racisme est quelque chose de précaire et d'instable, elle est fondée sur la confusion de ce qui se rapporte à la zoologie et de ce qui se rapporte à l'histoire humaine. La race est, en effet, une catégorie zoologique et se distingue par cela même de la nationalité, qui est catégorie historique et culturelle. Le racisme est un matérialisme grossier, ayant revêtu un caractère mystique, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus néfaste ; il fait dépendre l'esprit de la forme du crâne et de la couleur des cheveux. C'est le déterminisme naturaliste le plus absolu, hostile à tout ce qui est spirituel -- l'esprit étant avant tout liberté. En somme, la doctrine raciste est une forme de matérialisme plus grossière encore que le matérialisme économique, car le social relève du monde psychique, il est moins matériel que le biologique et le zoologique. Aux yeux des théoriciens racistes, l'homme est un animal déterminé biologiquement par le sang et la constitution anatomique. Ces théoriciens affirment le Fatum de l'hérédité. Mais dans l'histoire, on ne saurait plus trouver de races au sens naturaliste, zoologique, de ce mot - elles relèvent de la pré-histoire. Nous trouvons des nationalités qui sont le résultat d'un processus historique et culturel extrêmement complexe. Les Français sont considérés comme des Latins, non pas à cause de leur sang - (qui n'est presque pas latin) - mais parce qu'ils ont assimilé la culture latine et se sont formés sous son égide. Il serait d'ailleurs vain de parler d'une race latine. Quant aux Russes, le fait qu'ils représentent la race slave est encore plus douteux. On trouve chez les Russes du sang finnois, tatare, et dans les couches supérieures formées sous Pierre le Grand, du sang allemand. Les Russes sont en réalité des Scythes. Ils sont moins slaves que les Polonais et les Tchèques. La Prusse est un ancien pays slave et les Prussiens ont une dose considérable de sang slave dans les veines.

 


Que représente au point de vue religieux cette nouvelle doctrine allemande qui menace si gravement le christianisme ? - C'est une idéologie purement juive, car la seule forme réellement classique de l'idée de race dans l'histoire se retrouve chez le peuple juif. Ce fut le judaïsme qui se préoccupait, ainsi que nous l'avons dit, de conserver la pureté de la race, qui s'opposait aux mariages mixtes et cherchait à demeurer dans les limites d'un monde refermé sur lui-même. Il attribuait une signification messianique au sang, confondant l'élément religieux et l'élément national. La conscience messianique d'un peuple est toujours une manifestation de l'idée judaïque qui professait de tout temps l'exclusivité, la fidélité à soi-même et aux siens.

On pourrait dire des anti-sémites qu'ils sont des « judaïsants ». Ainsi, s'il nous arrive de parler de la « race aryenne » au sens conventionnel et symbolique de ce mot, nous ne devons pas oublier que c'est précisément à nous autres «Aryens » qu'il ne convient guère de prêcher un nationalisme exclusif, un messianisme national quel qu'il soit. Les « Aryens », tels que les Indous ou les Grecs, sont imbus d'individualisme au sens antique de ce mot, ils estiment bien plus l'âme, l'esprit ou la plastique, que le destin d'une collectivité populaire, ils ignorent le fanatisme, l'exclusivité, l'intolérance. Si le racisme juif comporte une justification, il n'en existe point lorsque cette théorie se développe sur le sol chrétien. Le « paragraphe aryen » ne mérite même pas la discussion au point de vue chrétien, bien que ce soit précisément aux chrétiens qu'il fut proposé. L'anti-sémitisme raciste se transforme inévitablement en anti-christianisme, et c'est ce qui arrive en Allemagne. Le christianisme germano-aryen est le reniement du Christ et de l'Evangile. L'ancien conflit religieux du christianisme et du judaïsme - conflit qui existe en réalité - revêt à notre époque des formes tellement obscures et enchevêtrées que l'anti-judaïsme militant est transmué en lutte contre ce qui est chrétien.

Lorsque le christianisme est anti-judaïsme, il combat non pas l'Ancien Testament et la Bible, mais le Talmud et les Rabbins, c'est-à-dire des formes qui sont nées après que le peuple juif eut rejeté le Christ. Si l'anti-judaïsme se transforme en antisémitisme raciste, il devient, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de l'anti-christianisme, car les sources humaines du christianisme sont juives. Les juifs orthodoxes peuvent être « racistes » à leur manière, et se montrer hostiles aux chrétiens « aryens »; mais ceux-ci n'ont aucune sanction religieuse pour professer une doctrine inverse, en combattant les juifs. Et c'est la grande supériorité du christianisme.

La théorie raciste apparaît au point de vue chrétien et même au point de vue simplement humain, beaucoup plus néfaste que la théorie de classe, la déshumanisation y est beaucoup plus profonde. En effet, dans la doctrine marxiste, l'homme qui appartient aux bourgeoises condamnées à périr, peut néanmoins obtenir le salut par la transformation de la conscience, il peut acquérir l'idéologie marxiste, un communiste, et même un commissaire du peuple. Mais, dans la théorie raciste - point de salut : si vous êtes juif ou nègre, aucune transformation spirituelle, aucune conviction nouvellement acquise ne peut vous sauver. Vous êtes irrémédiablement damné. Si un juif devient chrétien et national-socialiste, il n'en est pas moins perdu ; on n'est «aryen» que par naissance, de même que l'on ne peut appartenir à la race juive que par le sang, dont le Destin pèse sur l'humanité. C'est le fatalisme et le déterminisme le plus absolu, en comparaison desquels ceux qui relèvent de la théorie de classe ne sont que relatifs. Sans parler du fait, qu'au point de vue chrétien, l'hitlérisme est plus dangereux que le communisme, parce que celui-ci lutte ouvertement contre les religions, tandis que l'hitlérisme cherche à obtenir par la contrainte une déformation à l'intérieur du christianisme, la défiguration de la loi elle-même au profit de la théorie raciste et de la dictature du « Troisième Reich ».

 


Le nationalisme et le racisme sont étroitement liés à l'étatisme ; la réalisation de la grande mission de la Nation et de la race, de leur volonté impérialiste, exige la force et la puissance. Le nationalisme ne peut s'accomplir que par l'intermédiaire de l'État dont il cherche à s'emparer; car, sans le pouvoir, il ne demeure qu'à l'état émotionnel, et c'est à cause de cette nécessité qu'il se montre de nos jours beaucoup plus apparenté à l'État qu'à la culture, cette culture qu'il n'estime que médiocrement et qu'il renie, même lorsqu'elle a des sources nationales. L'hitlérisme trahit les meilleures traditions culturelles allemandes, il ne souhaite nullement que son peuple soit un peuple de philosophes et de poètes. La liberté de la science, le respect de la valeur intrinsèque de la connaissance ont de tout temps existé en Allemagne ; mais le nationalisme moderne cherche à détruire ces anciennes moeurs intellectuelles, il s'inspire non pas de la volonté d'atteindre la Vérité, mais de la volonté d'exercer le pouvoir. « A bas la vérité, nous ne désirons que la force !» C'est le mot d'ordre de Hitler, un mot d'ordre qui exige un gouvernement fort.

L'ancien nationalisme russe n'a jamais, lui non plus, tenu en estime la culture russe ; il n'estimait que la puissance politique, ses héros étaient les généraux, les ministres, les administrateurs, et non pas les savants, les peintres, les philosophes, les réformateurs et les prophètes. De même, le nationalisme russe moderne, surgi au lendemain de la guerre et de la révolution, recherche avant tout le pouvoir et place l'État au-dessus de la culture. Le nationalisme, sans étatisme, sans absolutisation de l'État, ne saurait exister. Le pouvoir politique est l'objectivation du nationalisme. Mais la vraie culture nationale n'admet pas la contrainte ; on ne peut pas créer consciemment et sur commande un art ou une philosophie nationale, il faut aimer la vérité, la connaissance, la beauté pour elles-mêmes. La philosophie peut être nationale, en ce qui concerne le caractère des problèmes qu'elle embrasse, en tant que style... Mais elle risquerait de disparaître le jour où les philosophes ne chercheraient pas la Vérité avant tout. L'esprit de nationalité exprimé dans la culture est un processus inconscient, organique, et non pas une attitude de commande. La politique d'État peut être décrétée, et revêtir par contrainte un caractère national, ou plus exactement - nationaliste - mais nous ne voyons pas que cette doctrine moderne ait accompli quoi que ce soit dans le domaine de la culture ; elle peut néanmoins opérer à sa guise dans le domaine de l'État et c'est la seule arène réservée à la volonté nationale agissante.

Le nationalisme est non seulement le culte païen de la race, mais aussi une dévotion idolâtre envers le pouvoir, et cela même au cas où ce dernier n'est pas considéré comme un but en soi, mais comme instrument de la race. De nos jours, le nationalisme est lié à l'idée de l'Etat totalitaire, et comme l'étatisme lui-même, il est basé sur une éthique anti-personnaliste. Les masses organisées veulent vivre dans les États absolus, elles ne tiennent plus à la vie personnelle et indépendante, elles n'estiment pas la création culturelle, produit de l'Esprit libre. Tout despotisme est un communisme primitif transformé. L'idée de l'Etat totalitaire est un mensonge, parce que la totalité, l'intégrité ne se trouvent que dans l'homme, et non pas dans l'Etat. La totalité est irréalisable dans un monde déchu, elle n'est concevable que dans le royaume de Dieu.

 


III. - Le monde entre dans une période de Césarisme qui d'ailleurs, comme tous les régimes de ce genre, aura un caractère plébéien extrême. Il représente la révolte de la plèbe contre le principe aristocratique de la culture. Le « chef » moderne peut être le prédécesseur d'un nouveau César, c'est l'entraîneur suprême des masses populaires, il symbolise au point de vue psychologique la volonté de la collectivité. Le «chef » gouverne à l'aide de la démagogie, sans laquelle il serait absolument impuissant ; bien plus, il n'eut jamais atteint le pouvoir s'il n'avait eu recours à cet instrument. Le « chef » dépend entièrement des masses qu'il gouverne en despote, il est dépendant de leurs émotions, de leurs instincts ; son pouvoir s'appuie sur le subconscient qui joue toujours un rôle extrêmement important dans l'exercice de toute domination.

Mais ce qui est frappant, c'est que dans l'univers moderne, le pouvoir basé sur le subconscient et l'irrationnel, a recours aux méthodes d'une rationalisation et d'une mécanisation extrême de la vie humaine, il s'appuie sur un régime planifié non seulement dans le domaine économique, mais également dans le domaine de la pensée et de la conscience, et même dans celui de la vie sexuelle et érotique. Ainsi que nous l'avons vu, cette rationalisation moderne est placée sous l'empire des instincts subconscients -- instincts de violence et de domination. Il en est ainsi en Allemagne et en Russie soviétique. Mais l'étatisme moderne, les prétentions du royaume de César à la prépondérance absolue, entrent en conflit avec le christianisme. C'est là, sans doute, l'axe spirituel des événements actuels. L'État absolu, idéocratique et totalitaire en arrive logiquement à nier la liberté des consciences en matière religieuse, la liberté du chrétien dans sa vie spirituelle. L'État cherche à devenir Église, les limites tracées entre le royaume de César et le royaume de Dieu sont constamment oblitérées dans notre monde déchu, et cela veut toujours dire que l'un cherche à absorber l'autre. En Allemagne, cette lutte se révèle avec une extraordinaire acuité. La négation d'un dualisme nécessaire dans un univers déchu, c'est-à-dire la négation de la coexistence du règne de Dieu et du règne de César, de l'Esprit et de la matière, de la liberté et de la nécessité, de la personne et de la société - est la source même du despotisme et de la tyrannie. La victoire véritable remportée sur ce dualisme, signifierait la transfiguration spirituelle de l'univers, un nouveau ciel et une nouvelle terre. Mais le règne de César, qui subit à travers l'histoire de nombreuses métamorphoses, cherche à surmonter le dualisme dans un sens démoniaque et tyrannique. Le nationalisme est un des moyens adoptés dans le but d'établir la primauté de César sur l'esprit. Mais seules la fin de la souveraineté des États et la tendance vers une fédération universelle peuvent supprimer cette tyrannie. Ce sont précisément les cultures, qui devraient garder un caractère national, et non pas les États, - proposition contraire à celle qu'avance le nationalisme. Mais il est probable que le monde ne parviendra à ce régime que lorsqu'une partie considérable de l'humanité aura été détruite. Pour le moment, le monde vit sous le signe du meurtre, du sang, de la violence et de l'État-despote. L'économisme, le technicisme, le communisme, le nationalisme, l'étatisme, le césarisme --- s'abreuvent de sang et se nourrissent de haine.


Enfin, une nouvelle force a fait son apparition dans l'histoire et menace les assises même de la culture européenne. Les peuples d'Orient, les races de couleur veulent jouer un rôle actif au sein de l'humanité, ils refusent d'être simplement objet, et aspirent à devenir sujet. C'est la fin de l'Europe, en tant qu'elle représentait une partie du monde détenant le monopole de la culture. Orient et Occident agissant actuellement l'un sur l'autre, influence réciproque qui avait cessé de s'exercer depuis la Renaissance.

A côté des explosions du nationalisme militant, nous assistons à l'universalisation de l'humanité. Le réveil des peuples d'Asie, le brusque développement de mondes qui étaient envisagés exclusivement comme des colonies, ont porté à l'Europe un grand coup économique. Le capitalisme poursuivait une politique coloniale, mais les colonies ne veulent plus être l'objet de l'exploitation des blancs. Les peuples chrétiens d'Occident n'ont pas observé une attitude chrétienne à l'égard des infidèles ; ils ont compromis l'oeuvre évangélique, et créé à ce sujet des associations extrêmement pénibles. Certes, il y eut des missionnaires qui firent preuve d'héroïsme et de vraie sainteté, mais dans leur majorité les représentants de la culture européenne n'ont pas agi comme des chrétiens envers les peuples de couleur, et ce n'est pas l'Evangile qu'ils leur ont apporté. En tant qu'elle demeure chrétienne, l'Europe occidentale devra montrer à l'Orient un autre visage que celui d'exploiteur. La race blanche ne pourra plus jouer le rôle de fier civilisateur ; les peuples d'Orient, Japonais, Chinois, Hindous, ont commencé d'assimiler la culture européenne, ils deviennent matérialistes, ils ont hérité du nationalisme d'Occident. Mais ils ont assimilé dans une très faible mesure la lumière du Christ, ils ne la voient guère. On n'assiste qu'à la décomposition de leurs propres croyances religieuses ; les Hindous eux-mêmes qui faisaient preuve d'une spiritualité beaucoup plus grande que les Européens embourgeoisés et voués au matérialisme, sont en train de perdre cette spiritualité et d'acquérir la civilisation européenne, au pire sens de ce mot. C'est ainsi que d'immenses masses, dont le nombre dépasse de beaucoup celui des Occidentaux, sont entrées dans l'arène historique, et cela au moment même où ces masses de couleur ont assimilé les défauts et les tares de la civilisation.

Tout cela accroît singulièrement l'acuité de la crise mondiale, et ouvre devant nous des perspectives pleines de menaces. Le monde est entré dans une période d'anarchie et de décomposition, et en même temps, jamais la manie de l'organisation, de la planification, de l'unité forcée de l'État ne fut plus grande. Les racines profondes de ce phénomène doivent être recherchées dans le domaine spirituel, dans la crise du christianisme et de la conscience religieuse, - en un mot, dans la décadence spirituelle. Et la véritable guérison ne peut être apportée que par une spiritualité nouvelle, qui n'est pas encore devenue une force déterminée et déterminante."

                                                                                                   (fin du chapitre)

         extrait de "Destin de l'Homme", pour comprendre notre temps, Nicolas Berdiaev,1934.

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Nationalisme, fascisme, national-socialisme, communisme... (Berdiaev) (I) écrits de 1934.

Publié le par Christocentrix

extrait de "Destin de l'Homme", pour comprendre notre temps, Nicolas Berdiaev, 1934.



- commençons par le paragraphe III extrait du chapitre II - voir en fin de cet article la table des matières du livre afin de le ressituer dans le contexte du livre.
- l'article qui suivra (que je laisse sous le même titre) est dans le livre de Berdiaev le paragraphe II extrait du chapitre III .
- Le "dossier"  sur ces questions se terminera  par un troisième article qui reprendra l'appendice I intitulée "polythéisme et nationalisme" figurant dans la table des matières du même livre. Ce troisième article  du "dossier" sera sous le même titre que les deux précédents.
- Rappellons que ce "dossier" regroupe les écrits de Berdiaev dans "Destin de l'Homme" (1934) , "De l'Esclavage et de la Liberté de l'Homme" (1946) et" Royaume de l'Esprit et Royaune de César" (1952). 


                                                                                                     ***

 



III. - Le communisme russe et le fascisme sont nés de la guerre, et peuvent être considérés comme une transmutation de cette dernière. Le fascisme est de plus une réaction contre le communisme. Les sources émotionnelles du fascisme sont moins positives et créatrices que négatives. Quant au fascisme germanique ou national-socialisme, il est le fruit du malheur et de l'humiliation du peuple allemand. Le fascisme et le communisme, dont la morphologie sociale présentent de si grandes ressemblances, se dressent dans un élan légitime, contre la dégénérescence de la liberté formelle, qui porte la marque du scepticisme, de l'indifférence, vis-à-vis de la vérité ; mais ni l'une ni l'autre de ces doctrines sociales ne sont parvenues à la vraie liberté de l'homme en tant qu'être intégral et spirituel, en tant que producteur et membre de la cité ; elles sont passées à une négation réelle et formelle de ces valeurs. Elles ont quitté la sphère de l'économie capitaliste, et de la vie bourgeoise, qui opprime l'homme --la sphère du régime inhumain de l'État et de la guerre, pour créer de nouvelles formes d'oppression unifiée et applicable à tous. Mais ce n'est là que le prolongement de ce processus de déshumanisation dont nous avons parlé plus haut. La liberté et la personne sont reniées, non pas au sens "bourgeois" » (ainsi que se plaisent à le déclarer les démagogues), mais au sens éternel et spirituel. Une immense trahison à l'égard de l'homme est en train de s'opérer! L'être humain a cessé d'être une valeur spirituelle ; il a été remplacé par d'autres valeurs, qui lui sont non pas supérieures, mais inférieures. Notre époque pose le problème de savoir si l'homme continuera à exister ou s'il sera remplacé par un être tout différent, qui sera dressé à l'école de la classe, de la race et de l'État. Le fascisme italien et le national-socialisme allemand, ne diffèrent que par le style et la symbolique. Le fascisme est fondé sur le mythe de l'État -- être suprême et valeur essentielle, il cherche à perpétuer la tradition romaine et revêt un caractère classique. En fait, il est meilleur, moins tyrannique que le régime nazi, bien que son culte de l'État soit un retour flagrant au paganisme. Le national-socialisme est basé sur le mythe de la race, et se plaît à exalter l'âme du peuple, la terre, la valeur mystique du sang -- son style est romantique. Sous ce régime, l'Etat n'est que l'instrument de la race, mais ce système atteint l'homme plus profondément que l'idéologie fasciste de l'étatisme. L'élaboration d'une race pure et forte, se transforme en une idée fixe, qui incite à faire la psycho-analyse de tout un peuple, plongé dans un état de démence collective. Pourtant, il faut ajouter que les peuples d'Europe, ayant conservé leur santé et leur équilibre, n'ont sans doute pas le droit de juger le peuple allemand, dont les malheurs ont été provoqués par la politique internationale, le traité de Versailles, et les soucis égoïstes des nations qui firent passer leurs appétits pour une recherche de l'équilibre européen, etc. Il faut dire également, que le fascisme, de même que le national-socialisme frappé de maladie, présentent néanmoins certains éléments positifs. Il faut voir ces éléments dans la critique de la démocratie politique formelle, dont les organes sont atteints d'un mal mortel ; il faut reconnaître encore cette preuve de santé dans la tendance à créer une représentation réelle, corporative et syndicale, qui incarnerait les intérêts économiques et professionnels du peuple, et même dans le besoin d'un gouvernement fort pour réaliser ces réformes. Il faut la voir enfin dans cet appel à une action réelle et directe, exprimant la vie populaire et opposée à l'activité fictive des partis parlementaires.

C'est là un passage du formalisme au réalisme social. L'ancien socialiste Mussolini, qui déteste aujourd'hui le mot "socialisme" est en train d'élaborer un programme syndicaliste social assez radical. Le socialisme nazi est d'un caractère beaucoup plus douteux, bien que le régime hitlérien ait tenu à conserver ce terme. Ceci ne fait que prouver combien l'emploi des mots dans la vie sociale, est une question de convention. Le Führer n'a jusqu'ici presque rien entrepris en vue de réformer la société, et semble même s'appuyer sur les milieux capitalistes et financiers. Il offre au peuple allemand, non pas du pain, mais des spectacles, des mises en scène wagnériennes, à une échelle historique.

On a l'habitude d'opposer le fascisme à la démocratie. On cherche à lutter contre le fascisme en recourant aux armes du démocratisme. C'est un point de vue bien superficiel. On ne saurait se représenter la démocratie au point de vue statique ; il faut pénétrer sa dynamique. Le régime fasciste est un des résultats extrêmes de la démocratie, la mise à jour de sa dialectique. Le système mussolinien ne s'oppose qu'au libéralisme ; dans son livre, le Duce déclare que le fascisme est une démocratie, mais une démocratie autoritaire.

Bien qu'une telle position puisse choquer les adeptes des formes politiques périmées, on peut affirmer que le régime fasciste est le résultat de la doctrine de la souveraineté du peuple de J.-J. Rousseau ; cette doctrine qui correspond à l'appellation «démocratie», n'offre en elle-même aucune garantie de liberté à la personne humaine. Rousseau croyait que la volonté du peuple souverain est sacrée et infaillible, c'est un mythe qu'il a créé, et qui est analogue au mythe marxiste de la sainteté et de l'infaillibilité du prolétariat.

En réalité, le peuple souverain, de même que le prolétariat souverain, peut suspendre toute liberté, et écraser définitivement la personne humaine, il peut exiger qu'elle abjure jusqu'à sa conscience. Ayant pris possession de l'État, le peuple tout puissant peut considérer cet État comme une Église, et organiser la vie spirituelle. Toute «idéocratie», dont le prototype se retrouve dans la République de Platon, envisage l'État comme une Église, en lui attribuant des fonctions sacerdotales.

La démocratie jacobine est en principe une idéocratie tyrannique, qui renie la liberté de l'esprit. L'idée des droits subjectifs immuables de la personne a des origines toutes différentes, elle est infiniment plus chrétienne. Mussolini affirme que lorsque le peuple unifié prend le pouvoir entre ses mains, lorsque l'État devient définitivement son État à lui, le pouvoir n'a plus de limites, il devient absolu.

La tyrannie de l'Etat fut combattue, par la personne opprimée, par les groupes sociaux ployés sous le joug, par la bourgeoisie, l'intelligentsia, les ouvriers - qui tour à tour essayèrent de poser des limites à sa toute-puissance. Mais lorsque la lutte des castes, des classes, des groupes sociaux, aux intérêts contradictoires sera supprimée, lorsque le peuple deviendra entièrement homogène, et que les différentes couches sociales n'existeront plus, alors le peuple s'identifiera avec cet État qui sera divinisé. Il n'est point nécessaire que les masses expriment leur volonté sous la forme d'une démocratie libérale, dotée d'un parlement. Elles peuvent s'affirmer sous la forme d'un régime autoritaire dirigé par un chef investi d'un pouvoir suprême.

Nous voyons que l'apparition d'un dictateur est possible, même sous un régime prêt à conserver les anciennes formes démo-cratiques. C'est le cas d'un Roosevelt dont l'avènement a été provoqué par la nécessité d'opérer des réformes radicales, qui exigent toujours un pouvoir uni-personnel, de l'initiative, le courage de prendre des responsabilités. En somme, au point de vue sociologique, Mussolini proclame les mêmes principes que Marx, affirmant que le conflit entre la personne et la société existait parce qu'il y avait lutte entre les classes que ce conflit ne faisait que masquer. Lorsque les classes disparaîtront, lorsqu'il n'y aura plus d'exploiteurs et de lutte sociale, ce conflit cessera de lui-même. Pour Mussolini, c'est l'État qui devient absolu, pour Marx c'est la société. Mais le principe est le même l'un et l'autre renient le combat tragique entre la personne et la société, la personne et l'Etat, tous les deux ignorent les droits spirituels de l'homme.

La vérité se trouve dans la proposition contraire. Le conflit des classes et des groupes sociaux ne fait que masquer la lutte éternelle entre la personne et la société, entre la personne et l'État. Et lorsque les classes n'existeront plus, lorsque la société ne formera plus qu'un seul bloc, alors cette tragédie primordiale apparaîtra dans toute sa profondeur. C'est le grand problème de l'avenir. Mais les sociétés humaines seront sans doute condamnées à subir cette tentation de l'idéocratie, cette absolutisation de l'État, de la nation ou de la société, cette négation de la liberté de l'esprit humain. Les démocraties libérales ne sauraient se maintenir. Le parlementarisme, avec son régime des partis, avec son pouvoir de l'argent, est en train de se décomposer. Les anciennes normes démocratiques empêchent la transformation radicale de la société ; nous assistons à la création de nouvelles formes de la démocratie, plus flexibles, plus dynamiques, capables d'une action rapide, répondant aux instincts des masses et de la jeunesse.

Le fascisme est une de ces formes transitoires, nées dans l'atmosphère de la guerre et de la crise mondiale. L'univers est apparemment appelé à subir le joug de ces dictatures qui disparaîtront lorsque la réforme radicale de la société sera parachevée. On ne saurait éviter ces régimes de la force et leurs conséquences tragiques que grâce à une renaissance morale et à la manifestation d'un élan spirituel créateur. Les anciens partis socialistes sont impuissants, ils ont perdu leur enthousiasme, se sont éventés, bureaucratisés, et sont incapables d'action. Le destin de la social-démocratie allemande est très caractéristique à cet égard. Nous voyons approcher une époque véritablement tragique pour la personne humaine, pour la liberté de l'esprit, pour la culture. Et l'on en vient à se poser la question : les dictatures peuvent-elles demeurer des régimes exclusivement politiques et économiques, ou devront elles se métamorphoser inévitablement en dictature idéologique, c'est-à-dire en une négation des valeurs spirituelles et de la libre création ?

En principe, la première de ces issues n'est pas impossible, mais c'est la seconde qui se réalise sous nos yeux, à la suite de la décadence de la foi chrétienne.

C'est une lutte spirituelle qui s'annonce. Elle apparaît dès aujourd'hui au sein du christianisme allemand, mais elle s'étendra bientôt à l'univers tout entier. Il s'agit de combattre le monisme, d'affirmer le dualisme et le pluralisme, la différence entre le domaine spirituel et le domaine naturel et social, entre le monde existentiel et le monde objectivé, entre ce qui est à Dieu et ce qui est à César, entre l'Église et l'État.

Il est frappant que, ainsi que nous le disions plus haut, le monisme absolu, l'idéocratie totalitaire, se réalisent sans une unité de foi véritable. Aucune société, aucun État ne possède actuellement une foi unique. Le caractère d'une unité obligatoire est déterminée par une obsession affective collective. L'unité est réalisée par la dictature d'un parti qui s'identifie avec l'État. Il est extrêmement intéressant de constater au point de vue sociologique que la liberté décroît dans le monde, non seulement par comparaison aux anciennes sociétés libérales et démocratiques, mais même par comparaison aux anciennes sociétés monarchiques et aristo-cratiques, qui comportaient dans un certain sens une autonomie beaucoup plus grande, tout en présentant une unité religieuse plus profonde.

Dans les anciennes sociétés, une liberté relativement étendue était affirmée dans un cercle social limité, elle représentait un privilège aristocratique. Lorsque le cercle fut élargi et que la société devint plus homogène, on assista non pas à une extension de la liberté, mais à celle de l'esclavage, c'est-à-dire à un asservissement de tous à l'État et à la société.

La différenciation sociale conservait une certaine liberté pour un cercle choisi. La liberté est un privilège plutôt aristocratique que démocratique. Tocqueville envisageait la démocratie comme une menace à la liberté. C'est le problème posé par Marx et Mussolini et illustré par de nombreux exemples. L'univers entre dans une période où la liberté de l'esprit agonise ; l'homme est ébranlé jusque dans les bases primordiales de son être par la déshumanisation. Son idéal s'est obscurci. Il s'agit là, ainsi que nous l'avons dit, d'une époque transitoire, époque infiniment douloureuse. Peut-être l'homme devrat-il être crucifié et mourir, pour ressusciter à une vie nouvelle. Ni le communisme, ni le fascisme, ne représentent cette vie régénérée ; ce ne sont que des formes intermédiaires, dans lesquelles des éléments de vérité se mêlent à des éléments de mensonge monstrueux. Ces formes transitoires ont été enfantées par le malheur et la misère, elles ne sont pas nées d'un excès de puissance créatrice. Toutes les anciennes valeurs se sont effondrées, et le monde est menacé d'anarchie. Des forces nouvelles sont entrées dans l'arène, y ont fait irruption, elles ont pris le monde par surprise. Ces forces ont surgi à un moment où l'unité de la foi religieuse était perdue, lorsque le scepticisme avait rongé et corrompu les anciennes sociétés.

Mais ces forces nouvelles que sont-elles au juste ? "....


[suite dans prochain article, reprenant le paragraphe II du chapitre III....]

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de l'Esclavage et de la Liberté de l'Homme -2- (Berdiaev)

Publié le par Christocentrix

"La révolution spirituelle qui amenera la fin sera dans une grande mesure une victoire sur les illusions de la conscience. L'eschatologisme actif est une justification de l'activité créatrice de l'homme. L'homme se soustrait à l'empire de l'objectivation qui l'asservissait. Et celà pose sous un espact nouveau le problème de la fin de l'histoire. La fin de l'Histoire est une victoire du temps existentiel sur le temps historique, de la subjectivité créatrice sur l'objectivité, de la personne sur le général et l'universel, de la société existentielle sur la société objectivée.

L'objectivation soumet et enchaine toujours l'homme au fini, mais, en même temps, elle lui ouvre la perspective de l'infini quantitatif, mathématique. La fin de l'histoire, c'est l'affranchissement du pouvoir du fini et l'ouverture de la perspective de l'infini qualitatif, c'est-à-dire de l'éternité. L'eschatologisme actif est dirigé contre l'objectivation et contre la fausse identification de l'incarnation et de l'objectivation. Le christianisme est essentiellement eschatologique, d'un eschato-logisme révolutionnaire, et non ascétique. Et la négation du caractère eschatologique du christianisme a toujours signifié une adaptation aux conditions du monde objectif, une capitulation devant le temps historique. L'objectivation donne lieu à tout un ensemble d'illusions de la conscience, tantôt conser-vatrices et réactionnaires, tantôt révolutionnaires et utopiques. C'est ainsi que la projection de l'harmonie du monde dans l'avenir, comme le fait la religion du progrès, est une illusion de la conscience. On situe dans une tranche du temps historique ( l'avenir ) ce qui ne peut se réaliser que dans le temps existentiel (la fin du temps historique). C'est ce qui a servi de point de départ à la géniale dialectique, déjà anticipée par Biélinski, par laquelle Ivan Karamazov voulait démontrer la nécessité de rendre à Dieu le billet d'entrée dans l'harmonie du monde. C'est une protestation contre l'objectivation.

L'identification de l'Eglise et du royaume de Dieu, de l'idée historique de l'Eglise et de l'idée eschatologique du royaume de Dieu est une des illusions de la conscience objectivée qui remontent à saint Augustin. Cette identification a eu pour conséquence non seulement la sacralisation, mais une véritable divinisation d'objectivités historiques : de l'Eglise comme institution sociale, de l'Etat théocratique, de formes de vie figées.

Le vrai millénarisme, c'est-à-dire l'attente de la réalisation du royaume de Dieu, non seulement dans le ciel, mais aussi sur la terre, a été repoussé ; mais il revint triomphant sous l'aspect d'un millénarisme faux ayant sacralisé ce qui est trop terrestre et trop humain, ce qui fait partie uniquement du temps historique. Néanmoins les réalisations de l'activité créatrice dans le temps existentiel auront des conséquences non seulement dans le ciel, mais aussi sur la terre; elles bouleverseront l'histoire. Les illusions de la conscience, sur lesquelles repose ce qu'on appelle le « monde objectif », peuvent être vaincues. L'activité créatrice de l'homme, celle qui change la structure de la conscience, peut servir non seulement à raffermir ce monde, à le doter d'une culture, mais aussi à le libérer, à amener la fin de l'histoire, c'est-à-dire l'instauration du royaume de Dieu, non plus symbolique, mais réel. Le royaume de Dieu ne signifie pas seulement l'expiation du péché, et le retour à l'innocence primitive, mais aussi la création d'un monde nouveau. Tout acte authentique de l'homme, tout acte de libération authentique contribuent à la création de ce monde, qui n'est pas seulement un « autre » monde, mais ce monde-ci transfiguré. Ce sera la libération de la nature de sa prison, la libération aussi du monde animal, dont l'homme est responsable. Et tout cela commence tout de suite, à l'instant même. L'accès à la spiritualité, la volonté de libération et de vérité sont déjà le commencement d'un autre monde. Il n'y a plus, dans ces conditions, de séparation entre l'acte de la création et le produit de la création, celui-ci se trouve pour ainsi dire inclus dans celui-là, il n'est pas extériorisé, la création comme telle étant déjà incarnation. La personne se dresse contre l'asservissement au général et à l'uni-versel, contre l'objectif, contre les fausses saintetés, créées par l'objectivation, contre les nécessités de la nature, contre la tyrannie de la société, mais elle accepte la responsabilité du sort de tous, de toute la nature, de tous les êtres vivants, de tous les souffrants et humiliés, de tout le peuple et de tous les peuples. Ma personne vit l'histoire du monde, comme sa propre histoire. Si l'homme doit s'élever contre la servitude de l'histoire, ce n'est pas pour s'isoler, mais pour faire entrer toute l'histoire dans son infinie subjectivité, dans laquelle le monde fait partie de l'homme.La revendication conséquente du personnalisme, poussée jusqu'au bout, est celle de la fin du monde et de l'histoire; non celle d'une attente passive de cette fin, dans la crainte et l'angoisse, mais celle de sa préparation active, créatrice. Ceci comporte un changement d'orientation radical de la conscience, l'affranchissement de toutes les illusions ayant revêtu la forme de réalités objectives. La victoire sur l'objectivation n'est en effet qu'une victoire du réalisme sur l'illusionnisme, sur le symbolisme cherchant â s'imposer comme un réalisme. C'est également l'affranchissement du cauchemar créé par l'illusion de l'enfer et de ses tourments éternels, par le faux dualisme du paradis et de l'enfer qui appartient tout entier au temps objectivé. Le chemin de l'homme passe par la souffrance, la croix et la mort, mais il conduit à la résurrection. Seule la résurrection de tout ce qui vit et a vécu est faite pour nous réconcilier avec le monde et ses processus. La résurrection, c'est la victoire sur le temps, un changement non seulement de l'avenir, mais aussi du passé. Cette résurrection, impossible dans le temps cosmique et historique, est possible dans le temps existentiel.

C'est en cela que réside le sens de l'avènement du Rédempteur et de Celui qui fait ressusciter.

Ce qui fait grand honneur à l'homme, c'est son refus de se résigner à l'extinction et à la mort, à sa propre disparition définitive, et à celle de n'importe quelle créature, dans le passé, dans le présent et dans le futur. Tout ce qui n'est pas éternel est intolérable ; tout ce qui a une valeur dans la vie perd cette valeur, lorsqu'il n'est pas éternel. Mais dans le temps cosmique et historique, dans la nature et dans l'histoire, tout est passager, tout disparaît; c'est pour cela que le temps doit prendre fin, qu'il ne devra plus y avoir de temps. L'asservissement de l'homme au temps, à la nécessité, aux illusions de la conscience disparaîtra. Tout se trouvera intégré dans la réalité authentique de la subjectivité et de la spiritualité, dans la vie divine ou, plus préci-sément, dans Ia vie : à la fois divine et humaine. Mais cela suppose des luttes sévères, des souffrances et des sacrifices. Il n'y a cependant pas d'autre chemin. Ce n'est pas par la seule contemplation qu'on peut parvenir au royaume de Dieu. Proust, qui éprouvait douloureusement le problème du temps qui s'écoulait voulait renverser le temps, ressusciter le passé par la mémoire créatrice, par la passive contemplation esthétique. Ce fut une illusion, bien que portant sur un thème profond. N. Fédorov voulait vaincre la mort, inverser le temps, changer le passé par l' « oeuvre commune » de la résurrection active. C'était une grande idée chrétienne, mais qui ne se rattachait pas assez étroitement au problème de la personne et de la liberté, au problème de la victoire de la conscience sur l'objectivation. L'esclavage de l'homme n'est pas autre chose que la conséquence de sa chute, de son péché. Cet état de chute et de péché comporte une certaine structure de la conscience et ne peut pas être vaincu, uniquement par le repentir et l'expiation du péché, mais cette victoire exige l'intervention active de toutes les forces créatrices de l'homme. C'est seulement lorsque l'homme aura accompli ce qui est conforme à sa vocation qu'il y aura une seconde apparition du Christ, un nouveau ciel et une terre nouvelle : le royaume de la liberté".

                                                                                     Nicolas Berdiaeff

 

Table des Matières:

Introduction : des contradictions de ma pensée.

La Personne.

Le Maitre, l'Esclave et l'Homme libre.

Etre et Liberté. L'homme esclave de l'Etre.

Dieu et Liberté. L'homme esclave de Dieu.

Nature et Liberté. La tentation cosmique. L'homme esclave de la Nature.

Société et Liberté. Séduction sociale. L'homme esclave de la Société.

Civilisation et Liberté. L'homme esclave de la Civilisation. Séduction exercée par les valeurs culturelles.

L'homme esclave de lui-même. La séduction de l'individualisme.

La séduction de l'État. La double image de l'Etat.

La séduction de la guerre. L'homme esclave de la guerre.

La séduction du nationalisme. Le nationalisme comme esclavage. Peuple et Nation.

La séduction asservissante de l'aristocratisme. Le double aspect de l'aristocratisme.

La séduction de la vie bourgeoise. L'homme esclave de la propriété et de l'argent.

La séduction et l'esclavage de la révolution. Son double aspect. Le collectivisme et sa séduction. Le collectivisme source d'esclavage. La séduction des utopies. Le double aspect du socialisme.

Séduction et esclavage sexuels. Sexe, personne et liberté.

La séduction et l'esclavage esthétiques. Beauté, art et nature.

Libération spirituelle de l'homme. Victoire sur la crainte et sur la mort.

La séduction de l'histoire. L'histoire source d'esclavage. Double conception de la fin de l'histoire.

Eschatologisme actif et créateur.

                                                                              Editions Aubier-Montaigne, 1963.

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