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Barrès ou le bon exemple (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"L'énergie retrouvée, qui avec la Chartreuse de Parme a donné sa fleur, disparaît à nouveau, non pour se rassembler dans une nouvelle couche sociale; elle disparaît par excès d'emploi. Les grands créateurs du XIXè siècle, Stendhal, Balzac, Hugo, y ont puisé sans mesure ; les guerres, les révolutions, l'actualité lui ont donné une direction plus immédiate et plus dévorante. Enfin certaines maladies comme le romantisme ou le scepticisme contradictoires, l'ont atteinte. Les artistes ont fini par oublier l'existence de cette ardeur secrète ou résolu de s'en passer. Les écoles naturalistes ou symbolistes, en lesquelles se résument les tendances post-romantiques font appel à deux éléments dissociés de l'énergie créatrice. Le regard ou l'intelligence pure. La dissociation se poursuit partout; le fossé s'élargit entre l'univers des créateurs intellectuels et celui de leurs contemporains occupés à d'autres activités. Joinville, Corneille, Stendhal, étaient, même sans le savoir, la parole de leur siècle. Plus rien de cela; mais une variété infinie de témoignages amusés, indignés, passionnés ou strictement impersonnels, sur une variété sans cohérence de phénomènes extérieurs ou intimes.

Parmi cette bigarrure attrayante et lassante de points de vue et de talents personnels, les jeunes gens en quête d'un maître, d'un exemple, d'un dieu, d'un sens à suivre se sentent un peu perdus. Surtout chacun ressent assez douloureusement sa solitude et sa différence avec toutes les couleurs proposées. Va-t-il les essayer l'une après l'autre et user son temps et sa sensibilité à changer d'état d'âme ?

Comment faire pour ne pas mourir de caméléonisme, aux devantures des libraires de nouveautés ? Le jeune Maurice Barrès débarqué fraîchement du lycée de Nancy sur le trottoir du quartier latin, se pose la question pour la première fois, avec une angoisse pascalienne et cartésienne. Il s'agit d'abord de se différencier de toutes ces couleurs extérieures, de se reconnaître différent. Le jeune Lorrain se sent différent de tout, de tout ce qu'il regarde et de ce d'où il vient. C'est un provincial sans accent, c'est un Parisien sans légèreté. Garde-toi à droite, garde-toi à gauche. De cette double défense, le parfait déraciné qu'il est, protège son moi. Ce moi, il le reconnaît d'abord, comme le « Je pense, donc je suis » est le premier salut de Descartes. Ensuite, il le renforce d'orgueil, il le protège d'ironie, bref il le cultive. Et voici que pour notre usage, de cette expérience d'individu, naît une trilogie de romans de jeunesse : le Culte du Moi, où s'affirme un ton secourable, efficace. Tout à coup, dans une littérature indifférente à force de singularités se dresse, s'isole un pôle énergétique, chargé d'un peu de cette électricité particulière dont on avait oublié la secousse et la vertu. Maurice Barrès écrit lui-même : « Les jeunes gens distinguèrent dans le culte du moi des forces d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une discipline. Ils s'intéressèrent à une recherche qu'eux-mêmes eussent voulu entreprendre. »

Si la leçon de Barrès devint aussi vite exemplaire, c'est que les jeunes gens sentirent bien que l'auteur avait joué sa vie, qu'il s'agissait là d'une résistance à des périls mortels. On n'avait pas affaire à quelque artisan littéraire même génial, mais à un homme qui parlait pour ceux qui ne savent pas parler et partagent une angoisse commune. Celle de se voir entraîné par plus fort ou plus vieux que soi avant d'avoir contrôlé le bien-fondé de cet entraînement. Barrès écrit encore : « Un moi qui ne subit pas », voilà le héros de notre petit livre. Ne point subir ! c'est le salut, quand nous sommes pressés par une société anarchique où la multitude des doctrines ne laisse plus aucune discipline et quand, par-dessus nos frontières, les flots puissants de l'étranger viennent sur les champs paternels nous étourdir et nous entraîner. »

D'un coup, par l'affirmation solitaire d'un individu, reparaît au jour un peu de l'énergie originelle. Et cette affirmation est de style français. Elle en a le mordant, le naturel. Joinville, Stendhal n'ont pas suivi plus nûment leur humeur.

Cette énergie retrouvée en se piquant le poignet avec un porte-plume, l'auteur des Taches d'encre, que va-t-il en faire ? Il va l'orner, l'enrichir. Il va surtout l'aventurer. Excellente façon d'en éprouver la résistance. Maurice Barrès voyagera et se lancera dans la politique. Voyager, ce sera, pour ce Mosellan, descendre au pays du soleil où l'ont précédé ses compatriotes Claude Lorrain et Jacques Callot, où le précède l'exemple de ses maîtres Stendhal et Taine. A ces voyages, le déraciné, l'égotiste va demander autre chose que les voyageurs français qui le précèdent. Il va tirer de chaque pays, de chaque décor, non seulement un frisson plus intense, mais une leçon, un exemple. Ici, la filiation avec l'esprit de Goethe est très visible. Cette recherche d'une certaine ordonnance dans la sensation, apporte à notre littérature un accent nouveau. Les livres de voyage de Barrès ne sont plus seulement des albums de couleurs ou le recueil de cadences savantes à l'oreille, ils contiennent des leçons morales, intellectuelles. Barrès plus conscient de l'énergie qu'il porte, que Stendhal par exemple, parce que plus appauvri, s'improvise professeur d'énergie. Le ton s'en ressent, qui n'a pas la liberté souveraine de Stendhal mais qui marque plus profondément l'extrême jeunesse, confiante dans son enseignement. Barrès explique les nouvelles aventures de son moi en ces termes : « Si je ne subis pas, est-ce à dire que je n'acquiers point ? J'eus mes victoires et mes conquêtes en Espagne et en Italie. Nos défaites sur le Rhin contribuaient à ma formation. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait plus longue que celle de Marc-Aurèle. Nous ne sommes point fermés à l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes d'une plante qui choisit et transforme ses aliments. » Ainsi le jeune arbre un peu grêle et vert qui affirme au départ son élancement hautain, croît, se couvre d'une frondaison nourrie par tant d'engrais divers. Déjà, il projette de l'ombre, il rafraîchit des fronts altérés. Combien d'individus sans racines lui doivent le seul secours de leur désert ! Voici que s'approfondissant, c'est-à-dire croissant avec un développement tout végétal, l'arbre Barrès s'aperçoit que « penser solitairement, c'est penser solidairement » ! Grand émoi chez les anarchistes. Eux qui n'écoutent pas la poussée d'une sève authentique, ne dépasseront jamais la constatation orgueilleuse ou désenchantée de leur isolement et de leur différence. Barrès nous trahit gémissent-ils! Et ils relisent ceci: « J'ai constaté que le moi soumis à l'analyse un peu sérieusement s'anéantit et ne laisse que la société dont il est l'éphémère produit. Voilà, déjà, qui nous rabat l'orgueil individuel. » 

Cet orgueil rabattu n'est pas l'affaire des individualistes attardés. Ils se détournent d'un maître qui ne consent plus à mentir. Ainsi quand la leçon de l'Italie et de la maturité transformèrent Goethe, on le vit abandonné par une foule de jeunes romantiques qui avaient fait le succès de Werther. C'est là où le courage de Barrès se montre, ainsi qu'autrefois celui de Goethe ou de Corneille persévérant dans leur recherche virile. Que d'autres mauvais bergers recueillent les bravos d'un public décidé à suivre ce qui flatte sa faiblesse, ses défauts dans l'absence d'énergie! Barrès, éloigné de son point de départ, profite de ce recul pour peindre en portraitiste impitoyable, incomparable, la race de ceux dont il a partagé l'anarchie et l'angoisse. Il écrit Les Déracinés. Lui-même est présent au milieu de ce portrait de groupe et son expérience personnelle y est aussi consignée à seule fin de nous servir. « Dans Les Déracinés, écrit-il, un candidat au nihilisme poursuit son apprentissage et d'analyse en analyse, il éprouve le néant du moi jusqu'à prendre le sens social. C'est la tradition retrouvée par l'analyse. » Cet apprentissage si fécond, nous savons où il mène Barrès : découvrir que ce qui le retient à la vie, c'est une racine secrète oubliée, qui plonge au coeur même de la patrie. Il s'agissait, pour Joinville, Corneille, Stendhal, Barrès, de mettre au jour, en circulation, efficace et beau un certain style français. Si la Chartreuse de Parme est le roman-fleur de notre littérature la Colline inspirée n'en serait-elle pas le roman-terre ? Barrès a sacré, a consacré un des plus humbles paysages de France, la colline de Vaudémont. Ce médiocre plateau battu de vent, couleur de prunelle, au ciel parcouru de nuées mouvantes est devenu par son art la réplique mate, économe, couleur de nos peintures de la réalité, de la faible butte sublime de l'Acropole d'Athènes où étincellent les plus beaux feux de l'univers civilisé. Il fallait à l'inverse de nos Français migrateurs, de nos Croisés allant imposer aux pays lointains un certain ordre, que ce voyageur, ce déraciné vînt, plutôt revînt, enrichir de toutes les diaprures de ses vagabondages l'un des coins les plus humbles de notre pays.

Il nous donne de son art, cette recette finale. « L'art pour nous, doit contenter le double besoin de musique et de géométrie que nous portons à la française dans une âme bien faite. »

Une âme bien faite ! voilà un but accessible à tout Français de bonne volonté qui voudra bien prendre avec Maurice Barrès quelques leçons d'athlétisme moral."


                                                André FRAIGNEAU, extrait de "Fortune Virile", 1944.

 

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Propos sur l'amitié (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

[précédé d'un exposé de Fraigneau sur l'amitié Wilde-Douglas et Verlaine-Rimbaud].....

..."C'est le tragique du coeur actuel. L'amitié est l'aventure la plus invraisemblable, la plus impossible de ce siècle. C'est la grandeur de ces couples de l'avoir tentée. L'amitié est traquée par le monde et assassinée par ceux-là mêmes qui se sont réunis contre le monde. Les soupçons et les équivoques de l'extérieur la salissent au point de la rendre impossible à la plupart. Mais quand on a tout surmonté, qu'on a piétiné le monde ignoble, secoué ses crachats, qu'on s'est arraché soi-même à l'emprise de la calomnie qui comme une force d'envoûtement finit par rendre vrai le soupçon absurde, quand on a parfait le désert autour de deux coeurs, alors c'est au principe de l'union de ces deux cœurs, à sa faiblesse que cette union doit sa ruine. Quand il ne peut y avoir assassinat, il y a suicide. L'amitié est impossible dans le siècle comme l'amour, parce que comme l'amour et plus que lui c'est un sentiment désintéressé. Chacun s'efface : c'est un acte gratuit, un acte qui ne coûte rien, voilà ce qu'on ne saurait dépasser: un acte qui ne rapporte rien. Voilà le maximum de la largesse. Or l'amitié est de tout donner à qui l'on aime et ne rien demander en retour. Douglas a bien voulu donner son argent, mais que Wilde le trahisse, il fait ses comptes, et que Wilde pense se sauver ou seulement soulager sa peine en accablant Douglas, voilà Douglas démoli. Ainsi Rimbaud abandonne Verlaine et Verlaine oublie la précieuse vie en tirant un revolver qui assassine sa propre humeur.
Nous ne saurions, nous, oublier l'effort pour sortir du siècle, pour le piétiner, la soif vers cette source antique et puis chrétienne de l'amour, et la défaite par la trahison à l'intérieur, comme une fois tout organisé pour l'exécution de l'œuvre sublime une corde du violon se brise, alors que tout sacrifice a été fait, que tout pour le siège est paré, voici le terrible: nous ne sommes pas si forts. Voilà la tragédie Wilde-Douglas, Rimbaud-Verlaine." (1926)


[ailleurs...] Amitié - Autrefois, des coussins pour se reposer, un verre pour boire, une cuvette pour vomir. Aujourd'hui des membres, des antennes qui me prolongent et font partie de moi. Leur vie est à moi. Qu'un ami souffre, c'esr comme si j'avais le doigt pris dans une porte.

L'amitié à la Wilde, à la Verlaine, deux verres qui essaient de boire l'un dans l'autre. Il ne peut en résulter que de la casse.

Les amis trahissent en se mariant, en s'établissant. Mais s'ils n'avaient pas employé autrefois toutes leurs forces à notre service, ils n'auraient pas eu à en retirer une partie. La différence que nous sentons est la seule mesure et la seule preuve de l'amitié. Un indifférent ne trahit pas. (1926)


extraits de "Papiers oubliés dans l'habit" Carnets 1922-1949. Editions du Rocher, 2001.


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Première rencontre Fraigneau-Brasillach

Publié le par Christocentrix

 

...."Robert Brasillach avait réussi ce tour de force de se faire lire par les pires ennemis de l'Action française aussi bien que par les Camelots du Roi. En outre, il avait su inspirer aux Français gérontophiles un respect unanime pour sa jeunesse. Ce benjamin des critiques décidait du sort de livres écrits par des hommes souvent plus âgés que lui.

On le savait inaccessible aux snobismes, aux pressions amicales, au lustre des réputations établies, aux maffias partisanes. Ceux qu'il attaquait, avec une verve merveilleuse et terrible, ne pouvaient que se désoler de n'avoir pas su lui plaire en littérature, car c'était dans le miroir d'un livre et dans ce miroir seul, que Brasillach se permettait de juger un écrivain, de le haïr ou de l'aimer. Ses attaques et ses louanges avaient un tel prix que la seule chose redoutée par les auteurs était bien son indifférence. Ne jamais être cité dans le rez-de-chaussée de Brasillach, c'était ne pas exister. Ajoutons que les engouements de ses confrères, voire des autres signataires de son propre journal, n'influençaient pas l'incorruptible jeune homme, décidé à faire seul ses propres découvertes et à prendre seul ses responsabilités.

Si, débutant dans le roman en 1935, j'étais assuré que mon « apolitisme »  foncier ne me nuirait en rien auprès de Brasillach, je pouvais craindre qu'en dépit des avis favorables des trois autres « grands », Jaloux, Thérive et Fernandez, mon nom ne parût jamais aux colonnes enviées du fameux feuilleton d'Action française qui pareil en difficultés à la fleur nommée le « désespoir des peintres », eût pu s'appeler le « désespoir des écrivains ». Il n'entrait pas que de l'amour-propre dans mon dépit. J'étais alors plus curieux des êtres qu'aujourd'hui; je rêvais d'échanges amicaux avec les esprits les plus vifs de ma génération. Une critique bonne ou mauvaise de Brasillach sur un de mes livres m'eût servi de prétexte à solliciter un rendez-vous, à connaître la voix et le visage d'un garçon de mon âge avec lequel il n'était pas possible que je n'eusse des points communs. On m'avertit qu'à ce sujet j'aurais probablement d'autres déceptions. Brasillach, grand travailleur, faisait fi des relations de hasard, refusait d'aller perdre son temps chez des indifférents, vivait pour sa famille et quelques intimes. D'ailleurs... son silence après les parutions successives de Val-de-Grâce, des Voyageurs transfigurés, de L'Irrésistible, paraissait me prémunir à jamais contre une déception d'ordre humain. En 1937, je publiais Camp volant. Je sentais que c'était le meilleur de mes romans, mais l'antimilitarisme, l'anarchie souriante de son héros, Guillaume Francœur, ne me préparait pas à attendre sinon de la gauche, prétendue pacifiste, une sympathie compréhensive. Une notule indignée du Populaire m'ôta mes illusions. Quelques jours plus tard, le feuilleton de Brasillach parut, quatre colonnes y étaient consacrées à Camp volant (Les autres étaient réservées à la louange d'un livre de Marcel Arland : Les Plus Beaux de nos Jours. J'étais en bonne compagnie.) ; feuilleton si affirmatif, si enthousiaste, si brillant et subtil à la fois, que, non seulement la carrière d'un livre en fut décidée, mais que moi, l'auteur, panégyriste des « amitiés stellaires », fus assuré de m'être fait un nouveau, un véritable ami. En effet, l'article, trop louangeur pour être cité en détail, se terminait ainsi : « Pourquoi ne dirais-je pas qu'il y a peu de livres que j'aie lus avec plus de plaisir que Camp volant? Peu de livres qui enferment d'une manière plus gracieuse la joie de vivre et la nonchalance de la jeunesse? » J'écrivis aussitôt à l'auteur de cet article imprévisible, le priant de me téléphoner pour fixer lui-même un rendez-vous. Le lendemain matin, chez Grasset, il m'appela. La voix chaude, enjouée que j'entendis pour la première fois eut le timbre entraînant de l'intimité quotidienne. Sans la moindre timidité, je proposai à Brasillach de nous retrouver dans une heure, à la terrasse de Lipp. Brûlant d'impatience, je quittai mon bureau de la rue des Saints-Pères fort avant le moment du rendez-vous. N'était-il pas juste, d'ailleurs, que je précédasse l'augure inconnu qui m'avait comblé d'orgueil? Inconnu... Une minute d'effroi. Comment le reconnaîtrai-je chez Lipp ? Mais je me rassurai, persuadé qu'il aurait le visage de sa voix : un visage plutôt rond (la voix était ronde). Éclairé d'yeux bruns (la voix était brune). Une tendre lumière de mai vernissait les toits et les arbres du boulevard Saint-Germain. Le clocher de l'église, les lointains du Quartier latin proposaient ces nuances délicates que les descriptions parisiennes de Brasillach, romancier, traduisent avec tant d'amour. Je m'assis en plein air sous le velum léger de Lipp, émerveillé que les couleurs de cette matinée de printemps parlassent déjà d'amitié. Je n'attendis pas longtemps. Mon inconnu, fidèle à sa voix, traversa le boulevard. Je fus frappé par sa jeunesse. Hé quoi? Le critique le plus redouté et le plus sagace du moment, l'auteur de plusieurs romans célèbres, le familier des Pitoëff, de Daudet, de Maurras, c'était ce garçon sans chapeau, à mèche noire, à fortes épaules de sportif, à démarche souple qui s'amusait, pour me rejoindre, à frôler les autos passant à toute vitesse entre nous? Son regard, large et noir, protégé de grosses lunettes rondes, me reconnut aussitôt avant que j'eusse fait un signe. Je m'en étonnai. Il s'assit à mon côté, souriant largement, découvrant des dents très blanches : « Si je ne reconnaissais pas Guillaume Francœur, ce serait le comble! »

Et aussitôt de couper mes compliments préparés et de me remercier d'avoir créé un si gentil personnage. Puis nous abandonnâmes la « littérature » pour parler de voyages, de vacances et de gens cocasses. J'étais émerveillé. Je n'aurais jamais attendu qu'un normalien fût à ce point dépourvu de tout pédantisme et qu'un « intellectuel » s'amusât, avec tant de goût et d'expérience du « monde », à tracer le portrait des Parisiennes frivoles que nous nous trouvâmes connaître tous deux. Brasillach riait beaucoup, et comme j'aime, de tout coeur. Son rire l'ouvrait jusqu'à l'âme et cette âme, entrevue, rassurait, réconfortait, éblouissait. Mais, à mesure que mon nouvel ami parlait, m'enrichissant de dons insoupçonnables, je sentais que je ne pouvais rien lui offrir en retour. Brasillach ne pouvait que donner. Il était cet ami frotté d'huile « qui vous possède et que l'on ne possède pas » dont parle Sénèque à Lazare le ressuscité, en désignant Jésus (dans Le Jardin de Bérénice). Dès notre première rencontre, si frivole, je compris que les sources auxquelles celui qui devait devenir un martyr et un saint puisait sa force étaient d'origine extra-humaine. Un mystérieux noli me tangere flottait autour de ce garçon chaleureux qui ne s'occupait que de moi, le protégeant de toute indiscrétion même amicale, comme les hublots de ses lunettes protégeaient la raison sombre et velouté de ses prunelles. Nous nous levâmes ensemble; nous entreprîmes une promenade côte à côte, sous le soleil de mai 1937.


1955. Brasillach marche toujours à mon côté.
"


André Fraigneau, extrait de "En Bonne Compagnie". Publié par "le Dilettante", 2009.

 

 

 

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Pol Vandromme à propos d'André Fraigneau

Publié le par Christocentrix

"André Fraigneau est un signe de reconnaissance, à la fois d'identification et de gratitude. D'une génération à l'autre (d'Edmond Jaloux à Michel Déon, d'Antoine Blondin à Serguine), sous le patronage d'éditeurs littéraires (Plon, La Table Ronde, Le Rocher) qui se relayèrent de décennie en décennie, son nom s'est transmis comme un mot de passe et son oeuvre comme un sésame. Avez-vous lu Baruch ? nous demandait-on, il y a un demi-siècle. Oui, nous l'avions lu. Maintenant, nous posons la même question aux cadets de notre clan, et nous recevons comme une bénédiction la même réponse.

Ces retours périodiques du destin propice annonçaient-ils qu'un écrivain pour quelques-uns serait bientôt un écrivain pour tous ? Certains de ses admirateurs, qui l'apparentaient au phénix, feignirent de le croire, sans s'aviser que Fraigneau lui-même, voulant élargir son public sur le conseil du premier éditeur de Cécil Saint-Laurent, transforma dans L'Amour vagabond en ritournelle de romance l'embarquement pour Cythère de Guillaume Francoeur.

La présomption de leur naïveté, ignorante de la foire sur la place, méconnaissait le dédain de la badauderie pour la littérature de happy few. L'aristocratie, noblesse d'autorité, ne se laisse pas démocratiser. Seule la noblesse d'établissement et de raccroc, roture mal dégrossie, consent à cette infortune.
Fraigneau, maître d'apprentissage, ne se donne à deviner qu'à la fratrie par lui initiée. Composition de sa recette alchimique : le Gobineau des fils de roi dans la mémoire du gai savoir nietzschéen, avec l'accompagnement de la musique de Barrès et l'écho rhénan du romantisme. Survivant de la France d'autrefois, héritier d'un patrimoine aujourd'hui ésotérique, «maillon entre la génération de Cocteau et de Morand et celle des hussards» (Jacques Brenner), il s'agrège à la chaîne d'or jamais rompue, et à la tradition occulte toujours renaissante de la littérature au secret. À sa place, dans son époque, il entre dans la famille de Guillaume Francœur qui dispose du triple privilège des hommes, « celui d'adorer, de vivre, de pouvoir bientôt mourir », et qui ne recrute pas ses membres selon le système de cooptation politicienne au pays des notables, mais selon le mystère des affinités électives au pays des prédestinés.
Cette famille, dans son arche, n'appartient au siècle que pour ne rien consentir à son esprit, petite bande de solitaires qui cultivent leurs singularités personnelles en répertoriant leurs communs dégoûts. Aucune prescription magistrale, aucun séminaire de groupe, aucun devoir d'allégeance, aucun uniforme, aucune consigne de vote, aucun pas de l'oie. Hors des partis et des casernes de leur ghetto, hors des écoles et des exclusives de leurs manifestes, l'intuition souveraine des nomades de la vallée et des contemplatifs de la montagne recense les couleurs du ciel, les horizons de la terre, les chants du monde, les courbes de la vie des mots. La bigarrure et l'unicité ; la diversité avec la ressemblance. Entre soi et à chacun son quant-à-soi, Valery Larbaud aussi bien que Suarès, Toulet que Cioran, Fargue que Nucéra, Dominique de Roux que Jean-Marc Parisis.
L'air de la tribu chasse l'air du temps. Les goûteurs d'encre fraîche rabattent la jactance des vivisecteurs de la lettre morte. Fouquet dans le faste de ses fêtes nargue les bilans avaricieux du comptable Colbert. Le style de grande lignée ricane de l'infantilisme babélique. C'est l'apothéose de la Réaction littéraire qui ne rejoint la droite politique que dans la prose de Joseph de Maistre et la gauche du coeur que dans la détresse en sourdine de Louis Guilloux.

Fraigneau est l'un de ces réactionnaires, gardien de la fleur des civilisations, ennemi irréductible des barbares de l'intérieur. Deux phrases de Roger Nimier, prince au royaume de Francoeur, et le voici tel que nous l'avons lu : « Homme à mettre un index sur sa narine et s'écrier: "Sublime ! ", il nous a donné des leçons d'admiration. La Grèce qu'il a déshabillée de ses statues, Venise sans la lagune, Barrès sans tambour ni trompette, mil neuf cent vingt-cinq qu'il a presque inventé, les peintres, la musique, ses amis, il n'a pas cessé pour sa part d'entretenir l'univers en état de noblesse et de drôlerie. »
À présent, la noblesse et la drôlerie ne vont pas bien ensemble, la première se raidit et pontifie, la seconde pouffe et se débraille. Exception qui dément la règle ordinaire, Francoeur, en une synthèse subtile, les métamorphose et les réconcilie pour qu'elles s'entendent à merveille comme autrefois. La noblesse est l'aristocratie même du quotidien (on dirait qu'un sosie de Ligne invite Nerval à déjeuner dans sa résidence méridionale) et la drôlerie une malice initiatique (« le professeur venait de conclure : En somme, la loi... de broubrou... 26 est Léonine »). La grisaille se dissipe. Le soleil des jours intronise les rêves de la nuit qu'il s'approprie déjà. Purgée de ce qui la tire vers le bas, la vie se hausse sans prendre la pose, se dilate pour qu'une douceur familière l'enveloppe, met l'accent grave sur la frivolité, éternise l'éphémère en magicienne désinvolte.
Francoeur mérite le surnom d'irrésistible qu'on lui donna dans son collège. Il s'étonne comme on s'enthousiasme, il s'enchante comme on pactise avec l'indicible, pèlerin des lieux de mémoire de l'humanité exemplaire, voyageur ébloui. La beauté existe, il la tient à portée de ses mots-talismans de thaumaturge réformateur, il la décante et l'épure, comme le cognac dans le chai de Chardonne, comme la Sérénissime dans le regard de Morand. L'ascèse affermit son talent de charme et sa morale peut se prévaloir d'être une esthétique.

À la première page de son premier livre, Fraigneau note: « Je voudrais écrire sur la grandeur. » Dans l'un de ses derniers textes, dialoguant avec Francoeur, il remarque: « N'êtes-vous pas chargé de communiquer la grandeur sous les espèces du bonheur ? » Ainsi se trace la ligne droite et claire d'une oeuvre. Au début, sans délaisser la grandeur, il semble nouer une fréquentation plus assidue avec le bonheur. À la fin, c'est apparemment le salut qui le préoccupe et le requiert en priorité.

D'abord, le cycle de Guillaume Francoeur. Devant la splendeur plurielle, une jeunesse fervente ne se prive de rien. Ni de la sagesse attique, ni de l'hédonisme des corps glorieux, ni des élans d'une sensibilité expansive, ni des ressources d'un classicisme ouvert sur le baroque. Tout l'amour du monde, l'harmonie et le style du dilettantisme voluptueux.

Ensuite, le cycle des journaux apocryphes. Le retrait du monde, la célébration des frères séparés, l'habit de bure, l'épanouissement par la domination de soi, la joie d'être à part et ailleurs, la paix des cimes.

Par Francœur, Fraigneau donne des nouvelles du grenier de son enfance, et de ses jardins d'été. Par Louis II et Julien l'Apostat, il en donne de sa « grotte », le cloître et l'oratoire du temple de son empire imaginaire. Deux manières de se retrancher, une même conception de la vie escarpée. Dans le siècle que la barbarie menace, le pavillon de la compagnie orphique. Hors du siècle que les barbares occupent, le couvent des âmes réfractaires. Les conformismes associés et arrogants - la goinfrerie, le grégarisme, la vulgarité masochiste, l'orthodoxie totalitaire - et la même noblesse du plaisir rigoureux comme de la règle stricte.

L'élégance d'une allure folle d'absolu garantit la légèreté heureuse des hommes encore libres. Francœur, élu des dieux dans la thébaïde de son île, Francœur encore, élu de Dieu dans sa cellule de Port-Royal, Francœur toujours, sous l'espèce unique des bienveillances conjointes, la profane, la religieuse.
Tout concorde et tout s'accorde. Les deux cycles se bouclent ensemble dans une perfection mutuelle. Jusque dans les fragments retrouvés qui n'ajoutent pas un codicille au testament de Francoeur - hier "Papiers oubliés dans l'habit", aujourd'hui les deux recueils de chroniques, du Parisien et du voyageur - s'accomplit la promesse du médiateur barrésien. Les contradictions se réduisent. Les voix alternées de la Prairie et de la Chapelle, réunies enfin, participent au choral unanime. Le code des devoirs de la grâce humaine se récite sur le mode incantatoire. Plus tard, Guy Dupré, disciple de connivence, instituera en principe et coulera en maxime ce « secret de conduite qui permet de lier la douceur, sans quoi la vie est peu de chose, à l'honneur, sans quoi la vie n'est rien ».

L'évangile du voyant miséricordieux qui réserve à sa conversation le piment de la férocité, le rituel d'exorcisme qui délivre du mal, l'itinéraire des mages et la marche à l'étoile des bergers, le mystère en pleine lumière, la liturgie du sacre et, dans le rayonnement de son génie, Fraigneau mieux que jamais parmi nous, sur la colline où souffle l'Esprit.

 


                     Pol Vandromme. (Préface aux "Chroniques du XXème siècle, C'était Hier", d'André Fraigneau, publiées par les éditions du Rocher, 2005)

 

 

 

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André Fraigneau par Pol Vandromme

Publié le par Christocentrix

"Le chroniqueur qui fait briller sur les pages des hebdomadaires et des revues les éclairs de ses illuminations se nourrit chez André Fraigneau au romanesque qui transfigure les récits de Guillaume Francoeur. Le journalisme est ainsi le journal d'une oeuvre, fragments d'appui et de confirmation. La littérature spontanée, écrite au jour le jour et en hâte, se révèle aussi élaborée que la littérature longtemps mûrie et bonifiée par des soins continus. De même, et par voie de conséquence, ce qui a été remis sans relâche sur le métier jaillit de la même source qui répand la vivacité de son eau claire sur les pages improvisées à la fortune des jours infortunés. Fraigneau ne gaspille rien, il gagne sa vie sans perdre son art, tel qu'en lui-même dans les salles de rédaction comme dans sa « grotte », dans l'éphémère comme dans la durée. Le journaliste ne change ni de quête, ni de manière ; il accompagne l'écrivain, le commente à la dérobée, le pastichant presque ; il se sert de l'actualité pour desservir le snobisme et pour ramener la mode à Guillaume Francœur.

Deux recueils comme des tables gigognes. Le premier réunit, pour l'essentiel, les chroniques de l'Opéra que Roger Nimier dirige au début des années cinquante. Une série d'instantanés qui paraissent sous le titre général, Le Parisien de Paris, suggéré par Michel Déon et adopté par André Fraigneau. Ce Parisien-là n'accorde aucune audience au parisianisme, cette laideur fardée, cette complaisance à ce qui se porte sans importer. Tout lui interdit de flatter la bassesse attifée par l'inculture mondaine : écrivain proscrit par la confraternité germanopratine, refusant de penser par slogans, révulsé par les tournures jargonnantes et le patois bas-allemand de la philosophie en vogue, résolu à accueillir « la splendeur définitive de ce qui est éternel », à joindre « dans une harmonie sans défaut la beauté grecque au sentiment chrétien » et à découvrir « un aventurier qui négligerait le profit pour le geste, la haine pour le rire, la vulgarité pour la grâce, l'égoïsme pour l'amitié».

Sartre et Camus triomphent dans les lettres et sur la scène, prophètes de la loi nouvelle. La révolte se proclame la première des obligations civiques, l'académie Goncourt ceint de lauriers la tête dure et la prose flasque de la mère Triolet, les idées générales lestent de plomb vil l'intelligence que l'idéologie a pétrifiée, Retz passe pour un comploteur de la bande noire, les lendemains chantent le goulag dans les éditoriaux de L'Humanité stalinienne, un ennui tyrannique désertifie la terre promise.

Tel est l'esprit du temps, ses consignes comminatoires, son espérance messianique. Fraigneau vagabonde hors des sentiers battus, sans consulter les guides des circuits balisés, ignorant les sermons de Combat, le soliloque de Camus dans L'Étranger, le pataquès énigmatique de Sartre dans L'Être et le Néant, la poésie costumée d'Aragon qui habille le déserteur Thorez aux couleurs de la France patriote. Lui parle d'Achard et de Roussin, d'Arletty, de Pitoëff et de Damia, de Blondin et de Déon, de Moal et de Mourlet, bannit les adjectifs stéréotypés comme « significatif » et « culturel », fréquente le salon de Marie-Laure de Noailles, présente ses hommages respectueux à la sublime Louise de Vilmorin, détaille les fioritures de la porcelaine limousine, s'émerveille de l'invention ouvragée des orfèvres, des joailliers, des tapissiers de haute lisse. Ainsi la vie ennoblie est-elle une chose de beauté indestructible. La beauté, ce passeport pour l'éternité bienheureuse.

En 1950, Fraigneau séjourne toujours dans sa résidence littéraire de 1925, Parisien du Paris de Diaghilev, de Satie et de Cocteau, des Mariés de la tour Eiffel au Bal du comte d'Orgel ou en goguette au Boeuf sur le toit. La modernité se récrie, abasourdie : c'est un barbon, en retard d'un quart de siècle sur la mode d'aujourd'hui. Les hussards, qu'il traite en camarades et qui le regardent comme un maître, s'apprêtent à répliquer à la contre-vérité dénigrante : il y a erreur sur la personne ; c'est un jeune homme sans ride, en avance d'un quart de siècle sur la mode à venir. « À l'époque de l'avion, il est plus agréable de circuler en canot, lentement. On voit mieux, on vit mieux. » C'est la consolation suprême du réactionnaire.

Fraigneau ne polémique pas, sauf entre les lignes de ses textes d'incantation. Il invente une forme d'indifférence tranquille à la morosité ambiante. Non pas passionnée comme elle le sera chez Nimier. Non pas même, comme elle l'est déjà chez Chardonne, nostalgique à mots couverts. Ni le baroud d'un mousquetaire du roi, ni la sagesse désenchantée d'un ci-devant; l'allure d'un en-dehors, assuré de vaincre le Temps et lové dans le cristal de sa bulle, son éden séraphique. Avec lui, dans la lumière du premier matin du monde que le don d'enfance réconforte, la gaieté ragaillardit les phrases, et l'ancienne version civilisée du bonheur redevient la plus française des idées neuves.

Le second recueil, celui de l'écrivain voyageur, comme le premier, celui du Parisien de Paris, porte, des quartiers proches aux horizons lointains, l'écho de la voix de Francœur. On n'est pas dépaysé en les lisant d'affilée : le même canton de connaissance, le même registre, le même savoir-vivre avec le même savoir-écrire. L'un et l'autre, aussi bien, mettent en exergue la définition stendhalienne du romancier : un homme qui se promène un miroir à la main. Le miroir de Fraigneau renvoie le visage de sa prédilection et de sa familiarité, fil rouge tendu sur les chemins buissonniers du conte. On ne quitte jamais le livre fondateur, on y revient sans cesse. « Le journal de voyage (même quand il n'est pas, et surtout quand il n'est pas, un journal intime), c'est le roman d'un romancier. »

Fraigneau n'a qu'une boussole dans sa besace : l'instinct du voyageur. Il se fie à ce que lui indique cet instrument de découverte, de mesure et de contrôle du plaisir. Rien ne s'enseigne, ni ne s'édicte par décret. La raison, canne blanche du regard infirme, n'explique pas la magie, maîtresse du songe, éveilleuse des hasards propices, bâton de jeunesse de « la cécité clairvoyante des somnambules ». Un état d'âme, non un état d'esprit, conduit le voyageur vers la surprise miraculeuse, fait naître en lui le plus précieux des réflexes - l'étonnement, l'étonnement créateur du surréel - lui permet d'entrer « en communication directe avec l'invisible, le Féerique, l'Infini ».

L'art aristocratique de Fraigneau n'est jamais d'un père noble. Il est modérément démocrate pour mieux être intensément démophile. À Bruxelles, par exemple, le voyageur ne va pas d'emblée vers le théâtre de pierre et la fabuleuse architecture chantournée de la Grand-Place - ce sera le terme et l'apothéose de sa promenade - mais vers les lieux sans prestige où la rumeur autochtone s'épanche et bourdonne : la profusion des estaminets, la farandole des guéridons, la baguenaude des venelles, les bouffées d'odeurs de cuisine, la déambulation vibrante de la kermesse de plein air. Il juge d'abord la ville sur ses rues, sur la gaieté de son peuple (si cette gaieté est communicative, il a partie gagnée). « Bruxellois d'humeur », « évitant le pédantisme du tourisme rationnel », il retrouve, dans le septentrion des brumes et des pluies, l'exubérance ensoleillée des cités méditerranéennes de son adolescence. Pareillement, il aborde Venise dans le souvenir de son carnaval et de la commedia dell'arte. Avant de se rendre dans les musées « où le présent s'efface et nous entraîne vers le passé », il se mêle à la vie quotidienne dans le naturel de ses habitudes, étrangère aux représentations des petits-bourgeois parvenus et à l'esclavage de la fourmilière. Le roi dans ses conseils, le peuple dans ses états, chacun à sa place et à chacun son rôle, c'est la devise de la monarchie de Fraigneau qui, d'un même mouvement, récuse le despotisme, fût-il éclairé, la confusion chaotique de l'anarchie, la démocratie xénophobe.

La France n'a pas le monopole des passeurs de lumière et des allumeurs d'étoiles. La félicité terrestre entretient d'autres parcs, bâtit d'autres palais sur le marécage, atteint d'autres points d'achèvement, fixe d'autres points de mire ; Versailles et Schönbrunn, Watteau et Vermeer, Fauré et Mozart, la perfection conciliatrice, l'accolade de l'exigence à la tendresse. l'Italie descend l'Escaut, Paris essaime jusqu'en Amérique, le Rhin s'égare dans les tréfonds de l'Auvergne, selon Vialatte. Fraigneau le sait en cosmopolite sans laxisme racoleur, en Français d'avant la frénésie nationalitaire, en esthète sans oeillère. L'Europe, cet archipel ; chaque île a son trésor enfoui dans la terre ancestrale.

La barque du voyageur fait le tour des îles, établit entre elles des relais et des correspondances, multiplie les escales de l'admiration, détecte en orpailleur, rassemble les trésors épars. L'enfance baudelairienne des amoureux de cartes et d'estampes salue l'adolescence rimbaldienne obsédée par la marée des saisons et la fragilité des châteaux de sable. La beauté des choses -alliance du « dessin et de la couleur, de la rigueur et de la grâce », de l'énergie qui hausse et de l'élégance qui embellit, de l'élan de la grandeur et du goût du bonheur - doit la part inestimable de son prix à la précarité des choses de beauté. Le regard du voyageur se voile d'une mélancolie pudique, encourage le magicien itinérant à composer « un paysage figuré sur un paysage réel ». Plus proche de Nerval que de Barrès, de la poésie chimérique du voyant que du maniérisme somptueux d'un virtuose au lyrisme pommadé, Fraigneau irrigue l'intelligence de l'ardeur de son âme sensible, empêche la vie de se dessécher, la rend euphorique pour qu'elle puisse visiter convenablement le musée imaginaire du patrimoine.

On éprouve le charme sans fadeur et sans scorie - absolu, définitif - de son art visuel qui décrit comme on évoque, évoque comme on s'extasie quand on a le feu aux joues et la tête en fête. Impossible de mieux écrire sur le chevalet des peintres et la partition des musiciens, de se répéter en renouvelant la rutilance de sa palette et la ferveur de son chant, de mieux sacraliser ce que le monde moderne laïcise et de consacrer ce qu'il dévalue, en installant la littérature au sanctuaire de l'office liturgique. S'avoue le secret des coeurs simples et des âmes droites, avec en prime le mode d'emploi du talent de Francoeur : « La frivolité est un attribut indispensable aux civilisations. Elle sert de prétexte à leur naissance ; elle demeure un moteur puissant pendant leur durée ; elle témoigne en leur faveur après leur mort. »

                                                                                          Pol Vandromme.

 

 

  

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Fraigneau/Déon...une longue amitié

Publié le par Christocentrix

Michel Déon/André Fraigneau, une longue amitié...Lettres. (édition établie par Alice Déon, La Table Ronde, 1995)
Si cette correspondance s'étale de 1948 à 1991 et témoigne d'une intimité et d'une fidélité jusqu'à la mort, l'ouvrage fait la part la plus belle aux années 1948-1968. Et bien qu'il s'agisse là de l'amitié Fraigneau-Déon, de leur goût commun pour les voyages (si ces deux hommes n'avaient pas tant aimé le voyage, il n'y aurait pas ce porte-feuille de lettres), c'est aussi un mine de renseignements sur l'évolution personnelle de ces deux écrivains, leur production littéraire et la manière dont ils se positionnaient dans les années d'après-guerre puis dans le tourbillon littéraire des années 50. (pour cette période, on le lira avec profit en complément de "Au galop des Hussards" de Ch. Millau). Il y a d'autres bonnes raisons de lire cet ouvrage, mais éclate avant tout cette fraternité cruciale de plus de quarante ans... ce bel exemple de générosité et de désintéressement. Quand l'un voyage, il écrit à l'autre. Quand il rentre au port, ils se voient dans les plus brefs délais. Et cette générosité qui rayonne autour, s'étend à d'autres...
S'en dégage l'importance de l'amitié dans la vie et l'oeuvre de ces écrivains..."on boit, on sort, mais on parle aussi de littérature, de ses propres manuscrits. Les premiers lecteurs seront les amis"...dira Fraigneau. "C'est grâce à l'hospitalité de Blondin, alors que j'étais dans la dêche, que j'ai pû écrire Je ne veux jamais l'oublier" dira Déon. Au même moment, dans la chambre voisine, mitaines au mains, Blondin écrivait l'Europe buissonnière dont il dira dans la dédicace, "que s'il l'a terminé, c'est grâce à Déon". etc...


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les Hussards et Fraigneau

Publié le par Christocentrix

Ces "cartes-préfaces" de 1956 sont celles qui accompagnent la parution de "l'Amour vagabond"...Elles sont signées Blondin, Déon, Laurent, Nimier.

"André Fraigneau est entré dans notre vie à la manière d'un diable. Il a jailli d'une botte et nous avons reconnu aussitôt, pour ne plus le quitter, ce visage affûté au scalpel. Peu d'auteurs avaient écrit à leur ressemblance avec autant de bonheur. Ce fut un privilège étonnant que de pouvoir déjeuner de plain-pied avec le héros des romans que nous aimions. Nous avons continué longtemps.

L'époque était aux restrictions de tous ordres et surtout mentales. Nous avions le cceur et l'esprit à jeun. Avant de nous apprendre à écrire, Fraigneau nous apprit à lire, à discerner, à ouvrir l'oeil. Il intercéda pour nous auprès des ouvrages des hommes, nous rendit attentifs aux paysages et, au sens propre, nous présenta à ses amis, qui s'appelaient Cocteau, Barrès, Louis II de Bavière, Stendhal, Pascal, Julien l'Apostat - je veux dire qu'il nous révéla les cantons de nous-mêmes qui pouvaient se satisfaire de leur commerce. J'ai toujours pensé que l'on vivait à plusieurs, a-t-il déclaré dans la préface de Fortune virile. Il y a là plus qu'une maxime d'amitié; la mise en oeuvre d'un chantier amical, où les expériences de chacun retentissent l'une sur l'autre, se nourrissent mutuellement, se prolongent. Fraigneau nous apporta le chiffre de la vie que nous vivions, du film que nous regardions, de la rue que nous traversions. Par lui, la naissance d'un enfant ou la mort d'un père, les êtres qui passaient, les choses, les minutes, se trouvaient qualifiés d'un seul coup jusqu'au fond de l'âme. Il nous apprit à faire notre bagage.
J'ai lu dix livres d'André Fraigneau. Voici le onzième. Il vient longtemps après les autres. L'héroine, Cynthia, en est une jeune femme dont la maturité est sans doute plus accusée que chez ses personnages précédents. Pour ceux-ci, le grand problème consistait jusqu'alors à entrer dans le monde, comme pour Guillaume Francoeur, ou à en sortir, comme pour les héros des merveilleux mémoires apocryphes. Il s'agit maintenant de s'y maintenir. Sous les péripéties d'un roman d'aventures sentimental et picaresque, l'Amour vagabond retient entre les lignes un mode d'emploi de l'existence qui incite à la gentillesse sans cesser d'être une invitation à la grandeur.
Durant tout le temps que Fraigneau avait pratiquement cessé d'écrire, il me semblait que la nuit tombât plus vite. ]e crois maintenant que les jours vont rallonger." ANTOINE BLONDIN.

 


"Dans Fortune virile, André Fraigneau raconte comment, à dix-huit ans, une nuit en rentrant du bal, il ouvrit pour la première fois le Rouge et le Noir. A genoux devant son lit, en escarpins et tenue de soirée, il ne se détacha de sa lecture qu'à l'apparition du petit jour. La rencontre avec Stendhal était une grande rencontre. ]e voudrais dire que ma rencontre avec un roman de Fraigneau fut du même ordre. L'époque voulait seulement qu'au lieu d'escarpins et d'un habit, je portasse la bure militaire, les bandes molletières et les lourds godillots à clous. Dans les villes de garnison, les soldats n'ont à tuer que les heures de quartier libre. A la devanture d'un libraire, je fus happé par un titre : Camp volant.

Je dévorai ce roman, debout sur le trottoir de six à neuf jusqu'à l'impérieux appel du clairon. je venais de me découvrir un frère d'armes, un ami en la personne d'un héros au nom éminemment romanesque : Guillaume Francoeur. Ce héros, je l'accompagnai ensuite partout : en Italie, en Grèce, dans les rues de Montpellier et de Perpignan, sur les routes de l'exode où ses aventures avaient la grâce de s'appeler : Etonnements. Il m'apprenait ces mots-clés qui vous ouvrent certaines portes et vous permettent d'en fermer d'autres. Sans en avoir aucune des ennuyeuses apparences, Guillaume était, cependant, un moraliste. Mais un moraliste discret : il n'enseignait pas, il avait choisi de vivre selon son goût et son humeur. Son impertinence, son habileté à saisir la balle au bond, sa passion fébrile pour la Beauté me réconciliaient avec mes compatriotes dont la fréquentation grégaire et forcée me portait sur les nerfs. Ajouterai-je qu'il n'était pas besoin d'être grand clerc pour y deviner l'apparence de l'auteur ?    
Dans l'Irrésistible, Camp Volant et la Fleur de l'Age, on ne connaissait à Francoeur que des cousines. C'est qu'il gardait en réserve pour l'Amour vagabond, une soeur : Cynthia. Cynthia qui retrouve les itinéraires de son aîné, ajoute aux charmes de son esprit de décision et de la spontanéité, un corps qui est le lieu de rencontre de toutes les tentations. Pour moi, les deux points culminants de ses fuites échevelées restent le moment où le beau Thierry lui dédie un rêve érotique et celui où Cynthia dévoile ses seins, de beaux fruits mûrs, déjà un peu lourds, dignes d'un bonheur tranquille. A ces traits, on reconnaît de Guillaume à Cynthia, les seuls héros romanesques dignes de ce nom parce que le goût de leur chair est encore sur nos lèvres, des années après que nous les ayons quittés."    MICHEL DEON

 

 


"Fraigneau est un menu. Le menu non d'une génération, mais de deux, sûrement de trois s'il y a une tradition secrète. Jeune jusqu'à l'extinction de la jeunesse, il est instinct dans la mesure où l'instinct, c'est ce qui s'apprend.

]e me rappelle un temps où un jeune éditeur assailli de jeunes auteurs avait confié à Fraigneau le soin d'être son Zadig. Fraigneau désignait un manuscrit d'une main trop remuée, réduisant les idées générales d'un frétillement des doigts. Il disait :  - C'est tout ce que nous aimons !
On m'apprit qu'après avoir aimé Blondin et Déon, il avait aimé mes premières lignes. Aujourd'hui encore j'en suis ému. Fraigneau, le jour où j'appris qu'il s'intéressait sinon à moi, du moins à ce que j'écrivais, était l'écrivain qui foudroie. Deux écrivains depuis 1919 ont foudroyé, c'est Cocteau et Fraigneau. Mais Cocteau a pris ingénument les moeurs de la foudre et sa rapidité, alors que Fraigneau en a deviné la lenteur et les hésitations. Si Fraigneau avait demandé à ce jeune éditeur d'oublier mes premières lignes, j'aurais oublié cet échec pour le seul souvenir de cette nouvelle de la Grâce Humaine où un garçon dans un train voyage avec un jeune homme prisonnier de deux gendarmes et détourne un rayon qui lui blesse les yeux. Ce qui est proprement admirable c'est que nous ne savons jamais de quoi est coupable le délinquant au regard blessé. Fraigneau est de ces écrivains polis qui ne se vantent jamais de concourir au succès du progrès et de la justice parce que cela va de soi, et qu'il est assez bien élevé pour ne jamais évoquer ce qui va de soi - le laissant aller de soi - mais que de ses adjectifs le moindre implique non seulement qu'une civilisation a eu lieu, mais que cette civilisation continue - dans le secret des coeurs. Fraigneau conte par coeur et calcule de tête."   JACQUES LAURENT.



"Homme à mettre un index sur sa narine et à s'écrier : " Sublime ! ", André Fraigneau nous a donné des leçons d'admiration. La Grèce qu'il a déshabillée de ses statues, Venise sans lagune, Barrès sans tambour ni trompettes, mil neuf cent vingt-cinq qu'il a presque inventé, les peintres, la musique, ses amis, il n'a pas cessé pour sa part d'entretenir l'univers en état de noblesse et de drôlerie. Aussi sera-t-il étonné, aujourd'hui, de nous entendre dire que nous l'admirons. Il pensera tout d'un coup que son centenaire est venu bien vite.

Ce centenaire fera des jaloux. Il est trop alerte, trop jeune, trop brillant et, dernier défaut, le plus grave, le plus insolent, trop modeste. La discrétion est en effet le seul péché littéraire qui ne soit pas pardonné. Elle fait pressentir quelque entente avec les puissances de l'avenir, elle indique une sérénité suspecte, au milieu de l'universelle goinfrerie des romanciers et des poètes.
Nous ne parlons d'ailleurs pas, il faut le reconnaître, d'un agneau. La moquerie lui est aussi naturelle que la platitude à d'autres. Tout un jeu de fléchettes à la main, un œil fixé sur la beauté mobile des siècles, l'autre sur l'ennui (pour le punir), coiffé d'une casquette, les pieds dans des espadrilles de danseur, sous les pieds : la terre si l'on veut ou une planète similaire, voici donc André Fraigneau."      ROGER NIMIER.

 

 

 

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André Fraigneau, l'homme et l'oeuvre...

Publié le par Christocentrix

Voici ce qu'écrivait en 1985 un nommé Jean Moal à l'occasion de l'édition des Etonnements de Guillaume Francoeur (réédition en un seul volume de quatre oeuvres de Fraigneau : " l'Irrésistible", "Camp Volant", "la Fleur de l'Age" (Les Portes d'Arcadie), "Propos Romains".
"Il s'agit d'indiquer - sans verser dans l'analyse des savants ni dans l'histoire littéraire comparée, sans gâcher inopportunément la surprise qui ravira à la lecture ceux qui ne connaissent pas les Étonnements de Guillaume Francœur, ce livre sans pareil -, de mettre sur la voie de ce qui pourrait expliquer, dans la mesure seulement où il est explicable, ce phénomène : on réédite Fraigneau.

Nous sommes quelques-uns à vivre pour la deuxième fois le même événement. En 1960 déjà, il y a un quart de siècle, un éditeur avait sorti Francoeur de la quasi-clandestinité où il avait fini par circuler au bout d'un même quart de siècle écoulé depuis 1935, année qui avait vu la parution de l'Irrésistible, premier volume des Étonnements. Ces relèves de quart, surprenantes comme l'évidence, si impeccablement assurées entre deux périodes de veille, amènent l'événement au niveau de la tradition, laquelle est tout le contraire d'une mode. Ils survivront encore à la même épreuve : aujourd'hui comme hier, Francoeur demeure irrésistible et Fraigneau irréductible. La première en date des oeuvres d'André Fraigneau, Val de Grâce, s'ouvre sur cette première phrase: "Je voudrais écrire sur la grandeur." Bien plus tard, Fraigneau a glissé dans un dialogue imaginaire avec Francoeur cette confidence en forme de question à son double: "N'êtes-vous pas chargé de communiquer la grandeur sous les espèces du bonheur ? "Entre les deux points, l'oeuvre tendue comme un arc, comme un don, n'est justiciable d'aucun discours pour n'appartenir qu'au lecteur dans le silence. Tout juste nous autres, qui avons fait plus tôt la connaissance de Francoeur, pouvons-nous promettre sans risque à ceux qui vont le rencontrer - et s'ils ont l'ouïe fine - qu'il y aura désormais leur vie avant cette rencontre et leur vie après.

Il n'y a pas de hasard, seulement des concours de circonstances. La réédition des Étonnements de Guillaume Francœur a lieu parce qu'il doit y avoir un appel quelque part, comme un appel d'air; à nouveau, de jeunes esprits jugent bien suspecte cette insistance à les persuader qu'ils sont les fils d'un monde sans âme sur lequel tombe une nuit noire et qu'ils méritent en tant qu'héritiers cette damnation. "Et si cette prétendue nuit n'était que la neutralité grise d'un brouillard artificiel ? Et s'il y avait quelque part un reste de jour, un rai de lumière?" Pour eux, l'heure de Guillaume est venue; l'immortel "Va-nu-coeur" ressurgit de l'ombre et leur parle à l'oreille."

Eh bien cette année 2009 aura vu ce propos confirmé par l'édition de "En bonne compagnie" :
Recueil de portraits et amitiés "stellaires", brossé par Fraigneau et reprises d'anciennes revues.....( voir l'article de Christopher Gérard : 
http://archaion.hautetfort.com/archive/2009/08/26/en-bonne-compagnie-avec-andre-fraigneau.html

 

ainsi que l'article :

 http://www.denecessitevertu.fr/2010/08/06/le-colonel-des-hussards-un-pionnier-nomme-fraigneau-2/


Rappelons aussi la bibliographie de (et sur) André Fraigneau:

Val de Grâce (1930), Les Voyageurs transfigurés (1933), L'Irrésistible (1935), Camp-Volant (1937), La Grâce humaine (1938), La Fleur de l'âge (1942), Fortune Virile ( 1944), Le Livre de raison d'un roi fou (1947), Journal profane d'un solitaire (1947), L'Amour vagabond (1949), Le Songe de l'empereur (1952), Les Étonnements de Guillaume Francœur (réunissant en un seul volume "L'Irrésistible", "Camp-Volant" et "La Fleur de l'âge," 1985), L'Arène de Nîmes (recueil de nouvelles inédites, réunies en 1997), Le Miracle Amical (rassemble "Val de Grâce" et "les Voyageurs transfigurés", 1998), Dame au lac (nouvelle inédite, 1998), C'était hier (journal, publié en 2001), Papiers oubliés dans l'habit (Journal, Carnets 1922-1949, 2001 puis 2006), Escales d'un Européen (chroniques, réunies en 2005, préface de Pol Vandromme), En bonne compagnie (textes de 1938 à 1970 réunis et publiés en 2009).
Sans oublier : Cocteau par lui-même (Seuil, "écrivains de toujours", 1957), Entretiens
Jean Cocteau-André Fraigneau (collect.10/18, 1965).
Michel Mourlet: André Fraigneau, le livre du Centenaire, (1998)



Vous trouverez sur ce blog plusieurs articles concernant André Fraigneau, regroupés dans la "catégorie" qui porte son nom, (ceux concernant la Grèce figurent aussi dans la catégorie "la Grèce me fait mal").
 

 

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Abel Bonnard : de l'Alhambra à Fez

Publié le par Christocentrix

         ..."Ce matin, par un temps d'une clarté admirable, je suis monté à l'Alhambra. J'y ai vu d'abord le palais de Charles-Quint, vide et emphatique, avec des pigeons posés sur ses corniches, comme des pains que le soleil allait cuire. Puis je suis entré dans l'Alhambra. Quel changement! On trouve là, dès le premier pas, tous les raffinements qu'a ignorés l'Occident. Quand on se rappelle ici le palais que j'ai vu d'abord, il ne fait plus l'effet que d'un Hercule qui montre ses muscles : il étale son âme sur sa façade; celui-ci garde la sienne au dedans. Rien n'y est arrangé pour l'orgueil. Les colonnettes accouplées suffisent à leur tâche, sans se vanter de ce qu'elles font. On peut dire de chaque architecture qu'elle répond à l'une des attitudes de l'homme. L'architecture antique, c'est l'homme debout ; la musulmane, c'est l'homme assis; la gothique, c'est l'homme envolé. L'architecture grecque satisfait, l'architecture gothique transporte, l'architecture arabe enchante. L'une est celle de la raison, l'autre celle de la foi, l'autre celle de la volupté. Nos monuments font un geste : ils parlent, ils pérorent, on est parfois las d'entendre tous ces orateurs. Les Palais arabes passent de l'éloquence à la poésie : le support de ces féeries, le noyau de ce fruit délicieux, c'est un rêveur sur un divan, et il y a, entre la taille de l'homme ainsi accroupi et la construction qui l'entoure une disproportion harmonieuse, une sorte de dilatation, de détachement des voûtes, qui traduit admirablement la suspension du rêve au-dessus de la paresse. Peut-être même pourrait-on dire que le luxe et l'afféterie de ces voûtes à stalagtites vont jusqu'à donner une légère impression de fadeur, si l'on ne voyait, à quelques vestiges, combien les couleurs dont elles étaient peintes les réchauffaient autrefois. Du reste, ce n'est pas au moment où un art se montre à nous qu'il convient de se marchander à lui : il sera toujours temps de revenir du plaisir à la critique. Cependant la volupté qui règne ici n'est pas sans frein, sans mesure. La religion la commande encore. Rien ne ressemble moins que la décoration qui couvre ces murs à celle dont les Grecs ont fait usage, ni à la nôtre. Dans ces sculptures méplates, aucun élément ne ressort, aucun n'existe à lui seul. Ces combinaisons de lignes n'ont de centre nulle part; où que l'oeil s'y engage, il n'y trouve jamais un point d'arrêt, jamais une forme qu'il puisse saisir. Toutes ces figures s'engendrent et se défont sans interruption et leur variété monotone entraîne l'esprit dans un rêve abstrait, où il conclut qu'il n'y a pas de réalité ni de permanence. L'arabesque ne fait qu'illustrer l'enseignement religieux, mais, en même temps qu'elle répète que rien n'existe, elle démontre que rien n'est fortuit. Tous ces jeux n'admettent pas une fantaisie. Ces lignes ne s'échappent du piège qui les avait un instant retenues que pour courir à d'autres rendez-vous inévitables. Sans avoir besoin de vérifier toutes ces combinaisons, l'esprit jouit, malgré lui, de leur exactitude infaillible. Cette géométrie n'accepte que deux éléments étrangers, l'écriture et la fleur. Outre que la forme même des lettres s'accorde bien avec les dessins de l'arabesque, la présence de l'écriture y est logique et nécessaire : la phrase qui proclame qu'Allah seul est grand ne fait qu'avouer l'âme du jeu, que jeter à ces lignes l'idée qu'elles ne se fatiguent pas de mettre en oeuvre. Quant aux fleurs, c'est , entre toutes les choses créées, la seule beauté qui ne parle pas de soi. Elles ne durent pas assez pour avoir le temps de croire à leur existence. Elles louent Dieu, avec leur bouche d'un jour. Encore celles qui apparaissent sur ces murs n'ont-elles point la naïve réalité des corolles qui couvrent les faïences d'Asie Mineure, ni la grâce ravissante des fleurs qui abondent dans l'art persan. Déjà plus qu'à demi rendues au principe, elles s'évanouissent dans cette géométrie qu'elles ornent d'un dernier souvenir du monde. On peut distinguer ici deux sortes d'arabesques, l'une, riche en lignes courbes, où la fleur survit encore, l'autre, où n'éclate qu'un jeu rigoureux de lignes droites, qui semble mettre sous nos yeux la trame du monde, et qui, privant l'esprit de l'image même des corolles, le jette à l'autre extrémité de la création, pour ne plus lui présenter que d'absolus rayonnements d'étoiles.

Cependant, des salles ainsi décorées, le monde sensible n'est pas tout à fait absent. Ces murs où n'est figuré rien de vivant ne font que donner plus d'importance aux fenêtres : elles remplacent les tableaux. On ne saurait dire quel prix prend le paysage qui y est enchâssé. Pour l'oeil privé de toute autre histoire, le peuplier qui apparaît là devient vraiment un personnage. L'arc surhaussé, avec ce qu'il a d'enveloppant, ajoute encore à ce sentiment. On pourrait l'appeler l'arc amoureux. Le plein-cintre embrasse indifféremment tout ce qui lui est offert; mais lui, par la façon dont il se continue le long de ce qu'il enferme, change cet embrassement banal en une étreinte plus étroite et plus attentive. La petitesse des ouvertures ajoute encore à l'effet. Ce qui s'y présente n'a plus l'air pris au hasard : ce sont des objets choisis comme les mots d'un poème. L'âme musulmane a joui du monde végétal plus qu'aucune autre. Cependant il faut tenir présent que l'esprit arabe, rompu à des comparaisons dont l'ampleur nous étonne et nous déconcerte, était bien moins asservi que le nôtre à la réalité des objets : ceux-ci n'étaient pour lui que les éléments de ses jeux et il est certain que le paysage qu'on aperçoit de ces chambres excitait, chez ceux qui les ont autrefois habitées, bien plus d'idées qu'en nous. Ce spectacle que nous nous bornons à refléter tel qu'il est constituait seulement le thème et la donnée de leur rêverie et la tête encore pleine de poèmes où sont, à chaque vers, rapprochés des objets que nous ne penserions jamais à associer, ils ne pouvaient regarder un cyprès, dont la vue reste pour nous nue et seule, sans que cet arbre leur rappelât le corps de la femme qu'ils aimaient. Cette licence, cette débauche de comparaisons compensait les restrictions que la religion imposait aux arts. Ainsi, en même temps qu'ils jouissaient de ce qu'il y a de sobre et d'innocent dans la contemplation de la nature végétale, les rêveurs de l'Islam n'en restaient point à cette contemplation pure et simple. Par un ensemble de rapports, elle suscitait en eux ce qu'il leur était défendu d'évoquer immédiatement, la beauté sans nombre des créatures. La fleur servait à leur pensée de point de départ, mais après s'être éloignés d'elle, ils y revenaient, et elle leur disait que tout ce qu'elle leur avait servi à rêver était aussi vain qu'elle-même. De là l'importance du jardin dans l'art musulman. Nos palais aussi ont des jardins, associés à eux selon des proportions définies, mais qui, cependant, leur restent ajoutés et extérieurs. Ceux des maisons musulmanes sont enveloppés dans l'édifice, et viennent y représenter la nature. Tel est ce luxe au coeur frais, qui s'oppose au nôtre. On peut dire que les palais du Nord ont pour âme la cheminée, comme ceux de l'Islam ont pour âme la fontaine, et ainsi, dans les demeures mêmes des rois, le luxe et le faste ne font que rappeler, en la glorifiant par tous les moyens des arts, la première joie que, dans chacun des deux climats, l'homme pauvre et misérable ait goûtée, au Nord, celle de n'avoir plus froid, au Sud, celle de n'avoir plus soif. Mais le luxe du Nord, à mesure qu'il se développe, enferme l'homme et l'isole. Au fond des chambres somptueuses, la flamme, en se déployant, semble étaler des tissus plus riches que tous ceux qui sont tendus sur les murs, la braise lutte d'éclat avec les joyaux, le feu provoque l'homme à outrer encore la magnificence. Parmi les choses les plus rares, la fontaine, au contraire, ramène en triomphe la simplicité. Les rois musulmans de Tolède avaient, au milieu d'un lac, un pavillon de cristal et d'or sur lequel l'eau du Tage, élevée par des machines, ruisselait dans les nuits d'été. Cela pourrait servir d'emblème aux goûts de l'âme orientale. Les Orientaux sont fous de pierreries, ils ne rêvent que rubis et perles, mais, même dans cette ivresse, ils sont toujours sur le point de préférer un jardin à un trésor. On pourrait dire que le verger d'Aladin est à la conjonction de leurs deux plus grands désirs, puisque la gemme y est un fruit, et que le fruit y est une gemme. Mais quand enfin il faut opter, et, dans cette hiérarchie des magnificences, exalter ce qui existe au monde de plus précieux, leur préférence n'hésite pas, et le diamant lui-même, malgré son orgueil et sa perpétuelle mutinerie d'étincelles, doit céder le premier rang à l'eau pure."...

 





















..." Grâce à notre guide, il nous fut permis de monter sur le toit de cette médersa, d'où le regard plonge dans la grande cour de la Karaouine. Aux deux bouts de cette cour, deux pavillons abritent les fontaines destinées aux ablutions; avec leurs colonnettes, leurs auvents, leurs arcs festonnés, ils sont plus jolis encore que ceux de l'Alhambra, ou peut-être le paraissent, parce qu'ils baignent toujours dans la vie pour laquelle ils ont été faits. Des hommes traversaient la cour, d'autres étaient étendus sur le carrelage, et tous avaient cette aisance et ce naturel, où je ne peux m'empêcher de trouver quelque chose de superbe, d'un peuple qui ne doute pas encore de ce qu'il fait, qui n'est pas atteint dans sa foi tranquille.

Il y a toujours beaucoup de jardins. Parfois, sur un des vieux ponts, je traversais l'oued Fez, qui tombe, en cascades troubles, entre deux étranges masses de cubes gris, où seul jaillit un palmier aux quartiers lointains où les jardins sont plus nombreux. Quand on entre dans l'un d'entre eux, il lâche brusquement ses oiseaux, et l'on reste avec ses fleurs et ses fontaines. Alors on subit la puissance des parfums. Dans le monde méditerranéen, rien, peut-être, ne marque mieux l'opposition des deux rives que la différence des sens que chacune enivre. Au nord, c'est le pays des images; au sud, c'est le pays des parfums. Alors même qu'elle nous comble de jouissance, l'image nous atteint dans les plus hautes parties de notre être; elle traverse rapidement la zone du plaisir, pour monter jusqu'à l'esprit. Les parfums nous ébranlent dans ces régions sourdes où les paroles ne descendent pas, où vit le désir, qui, dès qu'il s'éveille, fait vaciller les palais de conscience que nous avons bâtis au-dessus de lui. Je restais là, rempli de cette satiété subite que donnent seules les odeurs. Mes yeux n'apercevaient, au-dessus des arbres, qu'un minaret sévère et simple, debout dans le ciel bleu pâle; je le regardais de l'ombre délicieuse où j'étais plongé, et il me semblait alors que je comprenais mieux l'Islam, cette religion qui est, à la fois, plus impérieuse que la nôtre et moins exigeante, et qui commande plus, en demandant moins. Ce minaret, ces jardins me représentaient la façon dont il superpose l'indulgence et la rigueur; en haut, des règles, des pratiques, quelques obligations absolues : au-dessous, cet abandon, ce relâchement, ce naufrage dans la volupté."...

 

 

 

              Abel Bonnard, extrait de "Le Bouquet du Monde",  chapitres "Andalousie"  (1924) et "Au Maroc".

 

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Abel Bonnard : Intimité et Solitude

Publié le par Christocentrix

 

"Un ami est un compagnon de noblesse : il nous aide à atteindre la plus haute expression de notre nature. Comme nous l'aidons à parvenir au même but. C'est le drame et la beauté de ces sentiments que nous ne pourrons rencontrer de véritables amis qu'à la hauteur où nous risquons de devenir seuls, et l'on ne saurait en effet donner une plus forte idée des jouissances héroïques de l'amitié qu'en disant qu'elles consistent à respirer à deux l'air sublime de la solitude."

 

"L'amitié, non seulement il ne peut rien vous arriver de plus heureux, mais il ne peut rien vous arriver de plus important. Toute amitié réelle porte ceux qui l'éprouvent au-dessus de leur propre vie, sur un plan d'où ils la dominent."

 

"Les conversations d'amis sont aussi délicieuses à cause de toutes les pensées qui s'y montrent que de tous les sentiments qui s'y cachent."

 

"Comme il suffit de quelques piliers pour porter une voute immense, c'est assez de nos amis pour soutenir notre idée de l'homme."

 

"En face des masses sombres, des armées de la médiocrité, qui n'ont que des chiffons pour drapeaux, les passionnés, les délicats, les magnanimes, ne sont guère qu'une poignée, mais ils défendent des étendarts immenses et si magnifiques que lorsqu'un d'eux tombe, il semble que la bataille s'éteint. Etre ami c'est avoir les mêmes drapeaux. "

 

"Le dernier ordre de chevalerie qui subsiste encore, c'est l'amitié."

 

"Le paradis des chrétiens est le paradis de l'amour, mais les Champs-Elysées des Anciens sont le paradis de l'amitié."

                                                            

                                                                          ***

 

" Tout le drame de la vie est dans la recherche des êtres, plus fougueuse en amour et plus attentive en amitié. Ici encore, il convient que notre expérience nous instruise sans nous accabler. Si nombreux que soient les gens médiocres, il ne faut pas qu'ils aient le pouvoir de nous faire douter de ce qui les dépasse, et, pleinement convaincus du peu que valent tant d'hommes, nous ne devons jamais oublier ce qu'un homme peut valoir. Ainsi nous ne nous détachons de la foule que pour nous offrir à l'élite ; nous ne diminuons le nombre de nos occasions d'aimer que pour en augmenter l'importance : l'expérience que nous acquérons ne nous sert qu'à concentrer notre foi. Un côté de notre âme est défense, mais l'autre est accueil. Cette attente des êtres inconnus est d'un charme immense...

Si fort que nous nous appliquions à nous ennoblir et à nous enrichir par nous-mêmes, il y a une douceur, une grâce, une modestie à ne pas refuser, à admettre, et solliciter l'aide du hasard. Cherchons à nous accomplir, sans prétendre nous achever; car nous avons bien le pouvoir de développer à nous seuls ce que nous avons de plus haut, mais non pas celui de vivifier ce que nous avons de plus profond. Il est certains printemps de nous-mêmes que nous ne pouvons connaître que par l'intervention d'un être et, autour des palais que nous avons bâtis, il est divin, alors, de voir éclater des jardins qu'il ne dépendait pas de nous de faire fleurir...d'être toujours prêts à recevoir, au bord d'une âme sans cesse agrandie, ceux qui y feront jaillir des sources que nous n'aurions pas pu éveiller.

A la volonté de nous annoblir, nous ajoutons le miracle de les aimer."

 

                                                                       ***

 

" A mesure que l'on s'éloigne de la jeunesse et pour peu qu'on n'ait pas laissé les jours passés vainement, on apprend à vivre avec soi, et même de soi : ce n'est pas du tout la même chose que d'être seul....... ainsi nous nous retirons dans le pavillon de la mélancolie sereine ou dans celui de la gaité sans cause, ou dans celui de la rêverie absolument calme et nous avons si bien aménagé, varié, cultivé, approfondi notre solitude, que nous nous aperçevons à peine que nous sommes seul. De ce qui n'était qu'un désert, nous avons fait un empire.......

 

                                                                                 ***

 

"L'amitié est la passion suprême et la dernière qu'il faille quitter."

 

            (quelques réflexions d'Abel Bonnard extraites de l'Amitié.)

 

 

-Certaines oeuvres d'Abel Bonnard sont téléchargeables sur Emule (dans recherches documents, tapez Abel Bonnard ou Académie française Abel BONNARD) 

 


tombe d'Abel Bonnard à Madrid. 

(photos prises en 2005 par l'ami Laurent Z.)

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