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la Foi ?...définition, signification.

Publié le par Christocentrix

"Dans la conscience de la plupart des hommes d'aujourd'hui, le mot foi possède un contenu très concret : il signifie l'acceptation sans examen de principes et d'axiomes, l'adhésion à une théorie ou à un enseignement qui reste indémontrable. Je crois à quelque chose veut pratiquement dire que je l'accepte, même si je ne la comprends pas. Je baisse la tête et je me soumets à une autorité qui n'est pas toujours religieuse, mais qui peut être aussi idéologique ou politique. Bien souvent, sous le vocable courant de la foi, se cachent tout autant le dévouement religieux, la discipline idéologique et la soumission à un parti. On tient aussi pour consacré un mot d'ordre de provenance inconnue, que beaucoup considèrent comme la quintessence de la métaphysique, alors qu'il n'est que le principe de tout totalitarisme : « Crois et ne pose pas de questions! »

 

Nous devons dire sans détour qu'une telle acception de la foi n'a nul rapport avec le sens que le mot a reçu, au moins, de la tradition judéo-chrétienne. Dans cette tradition, la foi a davantage le sens que le mot « crédit » conserve encore aujourd'hui dans les milieux commerciaux, plutôt que la notion que lui attribuent les militants idéologiques. En effet, lorsque nous parlons du crédit dont jouit un commerçant, nous entendons par là, encore aujourd'hui, la confiance que cet homme inspire à ses collègues. Tous le connaissent, connaissent le mode et le style de ses transactions, la manière conséquente dont il remplit ses obligations. Si jamais il est contraint de demander une aide financière, il trouvera immédiatement quelqu'un pour lui « faire crédit », peut-être même sans exiger aucun reçu de sa part, sa personne et sa parole étant « crédibles ».

C'est selon ce mode propre au commerce et au marché que la foi est vécue dans la tradition judéo-chrétienne. Pour celle-ci, l'objet de la foi n'est pas un corps d'idées abstraites qui tirent leur validité de quelque autorité infaillible. L'objet de la foi, ce sont des personnes concrètes en qui nous sommes appelés à avoir confiance, à travers une relation d'expérience directe.

 

Plus concrètement encore : si nous croyons en Dieu, ce n'est pas parce que des principes théoriques nous y engagent ou qu'une institution bien établie nous garantit son existence. Nous croyons en Lui parce que sa personne, l'existence personnelle de Dieu, suscite en nous la confiance. Ses oeuvres et son « action » historique, ses interventions dans l'histoire, nous font désirer avoir une relation avec Lui.

Bien sûr, la relation qui fonde la foi peut être directe, mais elle peut tout aussi bien être indirecte, de même qu'avec une personne humaine. Je crois en quelqu'un, j'ai confiance en lui : lorsque je l'ai rencontré, je le connais, je me lie avec lui. Mais je crois aussi en quelqu'un que je ne connais pas personnellement lorsque les témoignages de personnes en qui j'ai confiance garantissent sa crédibilité. De même que je crois en un artiste que je n'ai jamais vu, lorsque son oeuvre suscite en moi une confiance et une admiration à son égard.

Il y a donc des degrés dans la foi, on progresse d'une foi moindre à une foi plus grande. Et cette progression ressemble à une marche sans fin. Aussi achevée qu'elle puisse paraître, la foi peut toujours s'accroître et mûrir. Elle est une dynamique et perpétuelle « perfection jamais achevée ». Schématiquement, on pourrait dire qu'elle commence par la confiance en la renommée d'une personne. Elle progresse par la connaissance de l'oeuvre et de l'activité de cette personne. Elle devient une certitude directe lorsqu'a lieu une rencontre, une fréquentation, une relation immédiate. De simple confiance, elle se transforme en un don absolu de tout notre être, en un don de soi sans réserve, lorsque naissent entre les personnes un amour et un désir. Et dans le véritable désir amoureux, plus on aime et plus on connait l'autre, plus on croit en lui, plus on s'abandonne à cet amour. La véritable foi aimante, l'attachement, ne s'épuise jamais non plus; elle est l'étonnement ininterrompu suscité par les «découvertes» de l'autre, une approche toujours insatisfaite de l'unicité de sa personne.

Ainsi en est-il de la foi en Dieu. Elle peut commencer par la simple confiance dans le témoignage des hommes qui L'ont connu, qui ont vécu dans son intimité et qui sont parvenus à la vision de sa Face. Confiance dans le témoignage de l'expérience des ancêtres, des saints, des prophètes, des Apôtres. Elle peut progresser dans la découverte de l'amour que manifestent ses oeuvres, ses interventions lors de ses révélations dans l'Histoire, sa parole qui nous guide dans la vérité. Ainsi, la foi se transforme en une certitude immédiate et en un don de tout notre être à son amour lorsque nous parvenons à connaître sa Face, la beauté incréée de la lumière de sa gloire. Alors l'«éros divin» qui naît en nous est une dynamique qui transforme la foi «de gloire en gloire» (2 Co 13,18), un continuel étonnement fait de révélations abolissant le temps.

A n'importe quel degré ou stade de son développement, la foi est un événement et une expérience de relation; c'est une voie radicalement distincte de la certitude intellectuelle et de la connaissance « objective ». Si nous voulons connaître le Dieu de la tradition biblique, le Dieu de l'Église, nous devons le rechercher par la voie qui convient, la voie de la foi. Les « preuves » logiques de son existence, les arguments objectifs de l'apologétique, l'authenticité historique des sources de la tradition chrétienne peuvent être d'utiles auxiliaires pour faire naître en nous le besoin de foi. Mais ils ne nous mènent pas à la foi, à laquelle ils ne peuvent pas davantage se substituer.

 

Lorsque l'Église nous invite à recevoir sa vérité, elle ne nous propose pas des thèses théoriques qu'il nous faudrait accepter par principe. Elle nous invite à une relation personnelle, à un mode de vie qui constitue une relation avec Dieu ou qui conduit à une telle relation de manière progressive et vécue. Ce mode fait passer la vie entière, d'une survie individuelle à un événement de communion.

L'Eglise est un corps de communion, dont les membres ne vivent pas chacun pour soi mais dans une unité organique d'amour avec les membres restants et avec la tête du corps, le Christ. Croire en la vérité de l'Église signifie pour moi accepter d'être partie intégrante du « lien de l'amour » qui la constitue, m'en remettre à l'amour de Dieu et des saints qui m'accueillent à leur tour avec foi et confiance en ma personne.

Nous parvenons à Dieu à travers un mode de vie, non pas à travers un mode de pensée. Tout processus organique de croissance et de maturation est un mode de vie - par exemple celui qui crée la relation avec notre mère et notre père. Depuis l'allaitement, les caresses, la tendresse et la sollicitude jusqu'au partage et à l'acceptation conscients de leur amour, la foi en sa mère et en son père croît silencieusement et imperceptiblement dans l'âme de l'enfant. Ce lien n'a pas besoin de preuves logiques ni de garanties théoriques, sauf lorsque la relation elle-même est perturbée. C'est alors seulement que les arguments de la pensée s'efforcent de se substituer à la réalité de la vie." 

 

 

                                                 Christos Yannaras (la Foi Vivante de l'Eglise)

 

 

 

                                           

 

                                           

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le Christianisme ne fait que commencer...

Publié le par Christocentrix

"Etre chrétien, c'est donc croire qu'il y a au milieu de nous des œuvres divines et que ces œuvres divines sont ce qu'il y a de plus grand dans le monde. Être chrétien, c'est croire qu'une Thérèse de Lisieux dans son Carmel est plus importante dans la hiérarchie des valeurs que le plus grand politique ou le plus grand des savants. Parce que c'est d'un autre ordre, et qui est plus grand.

 

"Le Christ appelle les hommes à réaliser l’idéal divin. Il n’y a que des hommes bornés pour imaginer que le christianisme est achevé, qu’il s’est complètement constitué au IVe siècle, selon les uns, au XIIIe siècle ou à un autre moment, selon les autres. En réalité, le christianisme n’a fait que ses premiers pas, des pas timides dans l’histoire de l’humanité....

...Et être chrétien, c'est croire que ces événements divins ne sont pas seulement passés, mais que nous vivons en pleine histoire sainte, que bien des paroles du Christ nous demeurent encore incompréhensibles. En effet, alors que la flèche de l’Évangile a pour cible l’éternité, nous sommes encore des néandertaliens – des primitifs – de l’esprit et de la morale. L’histoire du christianisme ne fait que commencer. Tout ce qui a été fait dans le passé, tout ce que nous appelons maintenant l’histoire du christianisme, n’est que la somme des tentatives, les unes malhabiles, d’autres manquées pour le réaliser. "

                                                         

                                           (extrait d’une conférence du père Alexandre Men )
            

 

 "Le père Alexandre Men – je le rappelle – a été un authentique témoin du Christ au sein de l’Église orthodoxe russe, émergeant, avec les difficultés que l’on sait, de la captivité babylonienne de près de trois quarts de siècle de régime communiste athée. La conférence où l’on trouve ce texte a été donnée à la Maison de la Technique de Moscou, le 8 septembre 1990. Le lendemain matin, ce prêtre, dont l’audace gênait, sera assassiné en haine de la foi. Dans ce cri " le christianisme ne fait que commencer ", il est permis de voir son testament spirituel. En 1990, il était adressé à des Russes – chrétiens ou chercheurs de Dieu – qui aspirent à récupérer un passé, une mémoire spirituelle, qu’au nom de l’avènement de l’homme nouveau socialiste, on a voulu éradiquer. Cette aspiration est légitime. Dans un passé encore proche, le père Alexandre Men a été un gardien de cette mémoire. Il le reste. Cependant, il met en garde contre la tentation de fixation sur un passé sacralisé : une tentation à laquelle cèdent souvent les orthodoxes mais aussi d’autres communautés chrétiennes. Pour l’Église, pour le christianisme ou son aspect historique, affirme le père Men, il s’agit aujourd’hui comme hier d’aller de l’avant en l’attente espérante, active et créative du Royaume de Dieu qui vient ; qui ne cesse de venir et à l’avènement duquel le Seigneur de l’histoire fait aux chrétiens l’insigne honneur de les appeler à collaborer, selon la mystérieuse synergie, voulue par lui, de sa grâce et de la liberté humaine."

 

 

 

(extrait de la conférence d’Élisabeth Behr-Sigel au Xe Congrès de la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale, Paray-le-Monial, 29 octobre-1er novembre 1999).


le texte complet de la conférence : http://www.pagesorthodoxes.net/saints/behr-sigel/behr-sigel-temoignage.htm

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l'Homme contre lui-même (Marcel de Corte)

Publié le par Christocentrix

En 1962, parut L’Homme contre lui-même, aux Nouvelles Editions Latines. Les huit chapitres qui composent le livre examinent, les uns après les autres, les différents "aspects de la schizophrénie dont souffre l’homme contemporain". Cette schizophrénie, ou dissociation, est un refus du réel et de la nature. La liberté de l’homme moderne, nous dit De Corte, est devenue un déracinement "de l’être".

Qui n’aurait lu jamais De Corte se tromperait en s’imaginant un auteur hermétique, au langage compliqué, comme peuvent l’être les philosophes modernes. Saisir le réel en son essence et en ses principes peut se faire en un langage accessible à tous. Dans L’Homme contre lui-même, Marcel De Corte établit un diagnostic de la "schizophrénie" contemporaine, mais indique aussi "la voie de la guérison possible". Le livre est profondément "réactionnaire", reconnaît-il. La réaction, ici, n’est pas un simple retour en arrière mais une (re)connaissance des "évidences vitales" et, d’abord, d’un ordre naturel.

L’Homme contre lui-même, cette inversion suicidaire qui pousse l’être humain à s’autodétruire, c’est la culture de mort décrite par Marcel De Corte dans cet essai paru initialement en 1962.
Mais quel est donc cet étrange processus de désintégration intime devenue héritage de tout l’Occident ? Quels en sont le ressort, le remède ?
Marcel De Corte (1905-1994), un des grands philosophes thomistes du XXe siècle, établit que « le salut de notre civilisation repose sur un retour à la politique naturelle et à la religion surnaturelle ». Pour lui, la civilisation chrétienne puis son héritière la civilisation occidentale ont épuisé le capital de sainteté, de coutumes, de lois, de mœurs, amassé par le Moyen Âge. Il n’en reste rien sinon dans le livre des secrets. Mais quels secrets ? C’est le secret perdu de la loi morale naturelle, c’est aussi le secret surnaturel du catéchisme romain conservés l’un et l’autre dans l’intimité des familles, de quelques monastères, de quelques écoles.
Ce livre est celui des secrets de santé mentale à l’usage des générations partagées entre une civilisation qui meurt et celle du blé qui lève.

Ce grand livre est réédité, aujourd’hui, par les Editions de Paris, avec un lumineux avant-propos de Jean Madiran. Cette édition a été " revue et corrigée " par Jean-Claude Absil.

 

 

extrait de l'avant-propos de Jean Madiran.

 

"Marcel De Corte est l’un des quatre grands philosophes thomistes de langue française au XXème siècle. Il est le plus explicitement aristotélicien des quatre. Au Moyen Age, on disait : le Philosophe, pour désigner Aristote. Depuis le XXème siècle, pour désigner Marcel De Corte, nous disons : l’Aristotélicien. Comme les trois autres, et selon l’exemple initial de Platon lui-même dont toute la pensée, on l’oublie trop, fut tournée vers la rectification de la Politique, Marcel De Corte a voulu apporter aux misères politiques de ses contemporains les secours d’une philosophe vraie. Comme Charles De Koninck avec sa Primauté du bien commun, comme Etienne Gilson dans Pour un ordre catholique, et comme Maritain, hélas, dans Humanisme intégral, Marcel De Corte remplit la fonction d’un Alcuin auprès de Charlemagne.

[ …] nous sommes entrés dans un temps qui sera peut-être très long où l’on pourra seulement, au milieu d’un monde radicalement sans Dieu, "sauver des îlots de santé partiellement intacts". Bien avant que nous en soyons nous-mêmes tout à fait persuadés, Marcel De Corte voyait, il y a plus de quarante ans, notre civilisation occidentale complètement effondrée, ayant épuisé ce qui restait en elle de civilisation chrétienne. " Nous savons, écrivait-il, que les civilisations ne meurent que pour faire place à d’autres qui leur succèdent, et qu’un dépôt précieux …"est confié aux générations intermédiaires ". C’est aux générations intermédiaires, la sienne et les nôtres, qu’il destinait sa pensée. Il expliquait bien sûr que le "salut de la civilisation repose sur un retour à la politique naturelle et à la religion surnaturelle". Mais il pensait surtout à ce   "dépôt précieux" qui passe d’une génération à une autre, d’une civilisation à une autre. Son idée se fait jour un peu partout aujourd’hui : des îlots, des fortins, où le secret ne sera "conservé d’une manière vivante que dans des communautés restreintes".

Le secret, mais quel secret ? C’est un secret à ciel ouvert, partout visible mais partout inaperçu, un secret simple et de bon sens, mais incompréhensible aux intelligences formatées par la domination médiatique et la pression sociale d’idéologies délirantes. C’est le secret perdu de la loi (morale) naturelle, c’est aussi le secret surnaturel du catéchisme romain, conservés l’un et l’autre dans l’intimité des familles, de quelques monastères, de quelques écoles. En somme le livre de Marcel De Corte est le livre des secrets de santé mentale, à l’usage des générations intermédiaires entre une civilisation qui achève de mourir et ce qui viendra ensuite.

La civilisation chrétienne puis son héritière infidèle la civilisation occidentale ont peu à peu épuisé le capital sur lequel elles ont vécu : le capital de sainteté, de coutumes, de lois, de mœurs, amassé par le Moye Age. Il n’en reste quasiment rien. Sauf dans le livre des secrets.

– Le secret de Marcel De Corte, c’était donc de revenir au Moyen Age ?

– Point du tout. Son secret, écoutez bien, c’est de guérir ; et guérir, a-t-il dit, n’est pas revenir à l’âge que l’on avait quand on a commencé la maladie.

 

                                                                               ***

 

VERTU DE FORCE :

"Un devoir subsiste, qui nous charge d'une responsabilité tellement écrasantenque seule la vertu de force nous permettra de le soutenir: endiguer la maladie, tendre des cordons sanitaires, préserver de l'épidémie les relations qui perdurent, sauver les îlots de santé qui n'ont pas encore été atteints par la contagion. Rien ne nous est aujourd'hui plus nécessaire que la force d âme, vertu cardinale qu'un certain pharisaïsme chrétien, spécialisé dans les effusions oratoires d'une justice et d'une charité plus parlées et plus tactiques que vécues, nous a fait méconnaître, et qui consiste essentiellement, comme le remarquait Aristote avec une acuité sans pareille, dans l'union indissoluble de la patience, de l'audace et de l'espoir: sustinere, aggredi, sperare. Parmi ces îlots partiellement intacts, dont le rôle conscient on inconscient est aujourd'hui plus capital que jadis, lorsque les rares forces vives de la civilisation antique écroulée se serraient autour du pater familias comme la cellule autour de son noyau générateur, se situe la famille où l'élan de la liberté saine et le voeu de la nature équilibrée s'entrelacent si bien l'un dans l'autre qu'ils en deviennent indiscernables. Dans l'intimité familiale, toute fausse image de l'être qui se superpose à l'être est immédiatement dénoncée, les rapports de l'homme avec lui-même, avec les siens, avec le monde, s'accomplissent avec une impulsivité presque réflexe, la liberté humaine atteint sans doute son point culminant.

Nous croyons très peu aux mesures de protection d'origine politique, aussi longtemps que la Cité sera régie par la loi du nombre, des partis et des masses. Comment la liberté pourrait-elle être assurée par sa propre corruption élevée à son plus haut exposant? Comment l'absence aussi parfaite possible (les relations réelles, qui est l'âme même - si l'on petit dire - des régimes contemporains, pourrait-elle reconstituer les relations effectives qui assureraient à la liberté son salut? Les mesures de protection politique des îlots de liberté impliquent de toute évidence un renversement total de la politique actuelle. C'est ce qu'on nomme généralement, en se voilant la face, « la réaction ». Si l'on entend par « réaction » l'acte jailli de la vertu de force qui consiste dans l'affirmation de la liberté contre toutes ses déformations pathologiques, alors il faut être résolument « réactionnaire» sans avoir peur de l'étiquette infamante. C'est probablement d'ailleurs la seule façon d'être « révolutionnaire » qui nous reste. Il est vrai que ces mots n'ont plus aucun sens aujourd'hui et qu'il vaut mieux ne pas les employer afin de se soustraire à leur résonance politique.

Nous croyons très peu à la résistance des institutions sociales elles-mêmes. Les institutions soutenaient jadis l'effort humain; c'est l'effort humain qui doit aujourd'hui soutenir leur branlante architecture. Les institutions ne nous secourront guère.

Nous ne croyons pas non plus à la civilisation dite moderne. Nous savons qu'elle s'effondre par pans et morceaux. Mais nous savons aussi que les civilisations ne meurent que pour faire place à d'autres qui leur succèdent, et qu'un dépôt précieux, inestimable, d'une valeur infinie, est confié aux générations intermédiaires; la sauvegarde de quelques lois simples, éternelles, infinité-simales, invisibles à force de transparence, où se concentrent la liberté de la nature humaine et la nature humaine de la liberté. Pour les atteindre, il n'est pas besoin de discours ou de philosophie: il suffit d'accomplir avec aisance, avec ingénuité, les gestes familiers de la vie quotidienne, il suffit de maintenir en vie, en les vivant, les relations que nous nouons avec nous-mêmes, avec autrui, avec le monde et avec Dieu.

Si étroite que soit en apparence notre sphère d'action, elle contient alors la plénitude de la liberté. Telle est notre mission. Elle exige de chacun d'entre nous des sacrifices sans doute plus grands que toute action spectaculaire. Ces gestes simples rendent la liberté sacrée. Ils l'incorporent à notre sang et à notre chair. Ils l'incarnent dans l'existence qu'elle a désertée. Ils sauvent la liberté. Ils la guérissent. Santé d'abord.

Il dépend en définitive de nous, de notre courage, de notre refus d'encenser les idoles, que la liberté soit figurée par la danse de David devant l'Arche ou par le regard de la Gorgone qui pétrifie."

 

                          

                                                                             ***

 

 

LA CRISE DES ÉLITES :

"Il est impossible de comprendre la civilisation grecque sans connaître le kalos kagathos, « le bel et le bon » qui en est la fleur, la civilisation romaine sans le vir bonus dicendi peritus ou sans le civis romanus, la civilisation médiévale sans le saint, le chevalier, l'hidalgo, la civilisation française du XVIIè siècle sans l'honnête homme, la civilisation anglo-saxonne sans le gentleman. Une civilisation n'est pas seulement un trésor d'oeuvres littéraires, artistiques, scientifiques et religieuses, c'est un certain mode de vie, des attitudes et des habitudes qui distinguent l'homme de l'animal et qui sont portées à leur point de perfection et de maturité chez les meilleurs, dans les élites. C'est pourquoi toutes les grandes civilisations ont mis en lumière un certain type d'homme, un modèle humain qui n'existe petit-être pas toujours mais dont l'attraction commande les efforts de tous ceux qui bénéficient de son rayonnement. Le propre des élites est de tendre vers ce type qui leur est proposé, par un témoignage qui l'affirme, par un travail personnel qui se l'incorpore en profondeur, par des oeuvres qui le concrétisent et surtout par la pratique de vertus humaines qui sont autant d'approches vers lui. A la haute fin qui leur est offerte, les élites répondent par une action vertueuse qui l'incarne. Il ne s'agit donc plus ici de vertus spécialisées et orientées dans un sens très déterminé, comme dans les sociétés restreintes, il ne s'agit plus de capacités qui peuvent très bien et très souvent s'accompagner de carences. On peut appartenir par exemple à l'élite de l'armée, avoir à son actif plusieurs actions d'éclat, déployer un grand courage dans le danger, et manquer des autres vertus qui font l'homme accompli. Il s'agit ici de modèles qui ne peuvent être réalisés que par la pratique de vertus qui font l'homme en son entier. Les types d'homme que présentent les civilisations aux élites qui aspirent à les imiter tentent de saisir l'homme dans sa totalité. Ils font appel à ces vertus cardinales dont toutes les autres dépendent et que j'évoquais tout à l'heure: la prudence, la justice, la force, la tempérance. Sans doute, ces modèles humains ne seront-ils pas identiques de civilisation en civilisation. Le chevalier du Moyen Âge ne recouvre pas adéquatement le citoyen romain, et celui-ci semble très distinct de l'honnête homme. Il n'empêche qu'ils s'efforcent tous vers un même but ou dans la même direction, par des voies analogues. On peut rêver sans invraisemblance d'une conversation aux Champs-Élysées entre les honnêtes gens du temps passé. Parce que tous tendirent à « bien faire l'homme », ils se comprennent. Si l'on envisage la suite des civilisations en Europe depuis les origines, on s'aperçoit que chacune a pu engendrer un type d'homme inspirateur de ses élites, lorsque le modèle antérieur disparut avec la civilisation à laquelle il était lié. Par une sorte de ressourcement, la civilisation nouvelle a puisé dans les mêmes profondeurs humaines que la civilisation qu'elle remplaçait, si bien qu'une continuité se manifeste d'un bout à l'autre de leur histoire et qu'en dépit des différences une certaine identité ou, plus exactement, une certaine convergence s'observe d'un type à l'autre. C'est ce qui explique l'absence de cassure abrupte entre ces modèles: chacun hérite quelque chose de celui qui le précédait parce que tous participent à un substrat commun. Les types d'homme ont ainsi formé la chaîne invisible qui a uni entre elles les diverses civilisations qui se sont succédé en Occident. L'exemple de l'honnête homme en témoigne dans son rapport avec le type antérieur. Le type de l'homme médiéval, dont saint Louis est l'incarnation, a des caractères bien nets: il est soumis à la révélation surnaturelle, il se défie de ses instincts exubérants, il pratique l'ascétisme, il protège les faibles, il est brave moralement et physiquement, il oriente son esprit vers Dieu, il se soucie du salut de son âme. Ces éléments de son être forment une gerbe bien liée. L'homme médiéval recherche son équilibre au point le plus haut. S'il émonde les surgeons qui surabondent de ses puissantes racines vitales, il n'y a pas en lui de traces de dualisme, d'opposition entre les parties de son être, de conflit entre l'esprit et la vie. S'il y a eu un type d'homme « tout d'une pièce », c'est bien celui du Moyen Âge. Ce modèle des élites fut refoulé lors de la grande crise engendrée aux XVè et XVIè siècles par les grandes inventions, les grandes découvertes, la naissance de la science, la conscience que l'homme prend de lui-même et de ses forces propres, le développement de la curiosité, la confiance en la raison humaine pour résoudre les problèmes du monde et de la vie, l'admiration et l'exaltation de la nature amputée de ses rapports au Verbe incarné, etc. Pour saisir l'antithèse entre le type humain médiéval et le type humain de la Renaissance, il suffit de comparer un saint Louis, un grand mystique, un grand fondateur d'ordre, un grand prédicateur des croisades, tous membres de l'élite médiévale, avec un Léon X, un Léonard de Vinci, un Rabelais, un Machiavel, un Montaigne, un François Ier, etc. Nous assistons ici à une explosion d'énergies dispersées qui essayent en vain de se coordonner, non plus au niveau le plus élevé du surnaturel, mais à la hauteur de la nature interprétée par l'intelligence humaine. L'homme d'un seul tenant a disparu. Ces deux types humains se sont heurtés et blessés à mort. Ni l'un ni l'autre n'ont survécu, comme tels. Or, le XVIIè siècle les a récupérés l'un et l'autre en effectuant leur synthèse, dans l'ordre, l'harmonie, la hiérarchie. Aux deux aspirations qui s'affrontaient, il a fait leur part, en les équilibrant en hauteur. La nature et la foi ont réalisé derechef leur accord, grâce à un instrument nouveau, déjà forgé du reste par les grandes théologies médiévales et par la philosophie grecque: la raison. Cette raison du XVIIè siècle n'a rien de rationaliste. C'est une raison pleine et ardente qui se sait reflet de la raison et qui a horreur de ses propres excès :

La parfaite raison fuit toute extrémité et veut que l'on soit sage avec sobriété. »

C'est une raison qui saisit le réel non seulement dans sa généralité, mais dans sa multiplicité variée et mouvante et qui pénètre les nuances les plus fines de la vie psychologique et morale. Ses deux directions, jumelées toujours, sont l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse.

La faiblesse du type de l'honnête homme - comme, du reste, celle du gentleman dont la conception est fondée sur l'empirisme - est incontestablement due au fait qu'il ne se rattachait que par des liens intellectuels et affectifs assez lâches à une finalité transcendante à l'homme. Ni le refus de la démesure au sens d'un empiétement sur la volonté des dieux, comme l'éprouvait « le bel et le bon », ni le culte des ancêtres et de Rome, qui était la préoccupation du citoyen romain, ni l'amour de Dieu et du prochain, qui animait le saint et le chevalier du Moyen Âge, ne surgissent sous une forme renouvelée et ressourcée dans la civilisation française du XVIIè siècle dont la religion est avant tout traditionnelle. Préoccupé de maintenir la raison dans les limites de l'équilibre raisonnable, remplissant par ailleurs toutes les possibilités de cet équilibre, craignant le retour de flamme anarchique des conflits qu'il sublimait en son sein, l'honnête homme se fixe pour ainsi dire sur le grand moyen dont il dispose: la raison, au détriment de la fin. Il s'attache à se conduire en tout selon des règles et selon des convenances, plutôt qu'à suspendre sa conduite à un Être qui le dépasse. A la fermentation de la Renaissance dont il ressent encore l'influence en lui, il oppose de solides vertus plutôt qu'une finalité supérieure. Nul plus que Pascal n'a éprouvé cette attirance du double abîme de la raison libre et des instincts naturels déchaînés, qui fut la grande tentation de l'homme avorté de la Renaissance. Nul n'a aiguisé plus savamment la vertu dominatrice de la raison, sous toutes ses formes, carrées ou subtiles, sur le bouillonnement des puissances obscures qui travaillent l'homme. « Travaillons donc à bien penser »: la prescription montre combien Pascal, si mystique fût-il, a eu l'attention attirée sur le moyen plutôt que sur la fin. Que ce type de l'honnête homme ait polarisé les élites de l'époque, toute la littérature du Grand Siècle le proclame, comme les mémoires et la correspondance qui nous sont parvenus. Un tel retentissement marque à nouveau le rapport du modèle idéal à l'élite qui l'incarne en sa vie, si bien qu'on peut poser comme loi: point d'élites sans archétypes de l'homme. Il est significatif que cette notion du modèle où l'homme s'accomplit en sa totalité soit disparue aujourd'hui. Elle ne subsiste plus que dans les livres d'histoire de la civilisation, qui nous rappellent l'existence d'une conception commune de l'homme vers laquelle s'orientaient, consciemment ou inconsciemment, les efforts des meilleurs et l'admiration approbative des autres.

On connaît les rétroactions de cet effondrement : Paul Hazard les a magistralement exposées dans son livre sur la crise de la conscience européenne. Le type de l'honnête homme disparaît dès la fin du XVIIè siècle. Aucun autre type durable ne l'a depuis lors remplacé. Il n'est pas étonnant que, faute de modèle, les élites se soient fourvoyées. Les causes de cet immense phénomène historique, dont l'ampleur dans l'espace et dans le temps est comparable aux longs siècles de stagnation qui suivirent la chute de la civilisation antique, sont également connues: l'individualisme destructeur de la conception commune de l'homme, la ruine des hiérarchies, l'affaissement de la foi chrétienne, etc. Elles se résument en une formule : crise de l'homme. Depuis plus de deux siècles, les hommes ne savent plus ce qu'ils sont. Ils n'ont plus de modèles qui leur proposent d'être des hommes complets, des hommes qui ont les pieds sur terre et qui ont la tête levée vers le ciel. Ne sachant plus ce qu'ils sont, ils ne savent plus devenir ce qu'ils sont. Ils errent alors au hasard à la recherche de leur être. Ils s'accrochent à n'importe quoi. Les uns deviennent des ventres. Les autres deviennent des cerveaux. L'une ou l'autre des multiples tendances qui se partagent l'être humain et que le modèle disparu rassemblait en sa synthèse, est érigée par eux en fin totale de la vie. Le totalitarisme, c'est préci-sément le gonflement de la partie en tout. Notre époque s'est spécialisée dans la fabrication de ces pseudo-modèles d'homme tronçonné, débité en morceaux, dont chacun se prétend l'homme intégral avec une enflure incroyable! Parmi ces types mutilés qui ont tenté de s'imposer à l'attention des hommes, il faut citer l'homo oeconomicus, commun au libéralisme économique et au marxisme, qui réduit l'être humain à sa seule qualité de producteur; l'homo civis du fascisme, qui l'enferme en sa seule qualité de citoyen; l'homo ethnicus, qui le définit seulement par la race; l'homo democraticus, qui le ramène au seul bulletin électoral ; l'homo sexualis, qui le suspend aux seuls instincts de plaisir et de mort. La caractéristique de tous ces pseudo-types est qu'ils érigent une partie de l'être humain en un tout qui absorbe toutes les autres parties.

On persuade aisément l'homme qu'une partie est le tout. C'est la pente de ses passions et de ses instincts. Le propre de l'homme passionné est de ne voir en soi que sa passion, de se dissoudre en elle, de s'identifier avec elle. Pour l'ivrogne, tout son Cire, l'univers tout entier tient dans un verre d'alcool. Le morphinomane est littéralement une seringue. Le sensuel se rabougrit au point de n'être plus qu'un phallus, etc. Les propagandes politiques modernes ont admirablement compris cette fonction mutilante de la passion. Elles se ramènent toutes à un schéma unique: ameuter en l'homme l'une ou l'autre de ses passions et greffer celle-ci par la publicité sur l'instinct grégaire. L'homme-moignon se multiplie alors avec une rapidité prodigieuse. Voyez la propagande communiste. Ses tours et ses détours se ramènent à une constante tactique: réduire l'homme à ses besoins matériels, empêcher que le problème économique soit jamais résolu, faire en sorte que l'homme se sente toujours démuni, généraliser ce désir béant par la pression publicitaire. l'hymne de l'internationale l'avoue ingénument: « Nous ne sommes rien: soyons tout! » C'est le slogan de tous les totalitarismes qui ameutent les grenouilles humaines et les incitent à devenir des bœufs planétaires.

Je voudrais maintenant examiner d'un peu plus près cette situation nouvelle de l'homme contemporain.

Lorsqu'un type d'homme complet, tel que ceux que connurent des époques plus fortunées que la nôtre, est proposé aux élites et aux foules, chacun tend à l'imiter selon ses moyens et s'efforce à devenir un homme plus ou moins complet. Il en résulte une forte cohérence dans l'individu et dans la société. Ainsi en fut-il aux croisades: chacun essayait d'imiter le type du chevalier et la société était imprégnée de l'idéal chevaleresque. Sans doule la réussite n'était point parfaite. Tous les participants aux croisades ne furent pas des chevaliers. Mais du moins le type même de chevalier magnétisait en quelque sorte les conduites humaines. Il s'incarnait dans les élites et, par elles, se distribuait dans toute la société.

 

Qu'arrive-t-il lorsqu'il n'y a plus de type d'homme complet? Eh bien! la cohérence humaine et sociale est menacée de destruction! L'être humain est une substance fragile dont les extrémités biologiques et spirituelles ne se coordonnent qu'au prix de l'effort. Là où les modèles et les élites disparaissent, il faut s'attendre à la désorganisation intérieure de l'être humain. L'énergie motrice de l'exemple idéal et vécu s'évanouissant, l'immense majorité des hommes se désagrège psychiquement. Si nous convenons d'appeler esprit l'ensemble des facultés humaines supérieures qui nous élèvent au-delà de nous-mêmes, et vie l'ensemble des facultés inférieures qui les font participer au monde de la nature et les nourrissent de réalité, l'esprit et la vie se disjoignent. L'esprit se dévitalise et se cérébralise. La vie se déspiritualise et s'animalise. L'être humain s'installe dans le conflit. Sa personnalité se divise en éléments antagonistes qui s'affrontent. C'est alors la psychose, la névrose, la schizophrénie, dont les crises se multiplient d'une manière inquiétante dans le monde moderne, caractérisé par la formule de Valéry: « la multiplication des seuls ». Tous les déracinés de l'existence, privés du contact chaleureux de leurs cadres naturels de vie et des élites qui les animent, en sont la proie. l'homme isolé au sein des masses anonymes d'aujourd'hui se disloque intérieurement: son esprit séparé de la vie qui nous met en relation avec le réel, fonctionne à vide comme un moulin qui broierait mécaniquement des chimères. Le mot de Chesterton reste vrai: « le fou n est pas l'homme qui a perdu la raison. Le fou est l'homme qui a tout perdu, excepté la raison ».

Le plus souvent, l'homme moderne essaye de refaire l'unité de l'esprit et de la vie en lui, mais au plus bas niveau où les composantes de son être sont dégringolées. Un cerveau hypertrophié s'allie aux poussées ténébreuses des instincts. Un esprit calculateur et froid s'agglutine aux réflexes animaux. La politique moderne nous offre des exemples innombrables de cette confusion, dans le mélange extraordinaire d'idéologie rationnelle et de passion irrationnelle, qui lui sert pour pénétrer jusqu'au tréfonds de l'âme contemporaine et y faire mouvoir les ressorts intimes de l'action : libéralisme et instinct égoïste ; égalitarisme et envie ; socialisme et instinct grégaire; impérialisme et instinct de domination et d'agressivité; pacifisme et cette forme de l'instinct de défense qu'est la crainte; etc. Le marxisme brasse en son système tous ces instincts désorbités. Il est l'idéologie des idéologies et la combinaison de toutes les passions. Il est la politique qui s'adapte comme un gant à ce que l'homme moderne est en train de devenir, faute de modèles et d'élites. Aussi est-il un instrument critique d'une redoutable efficacité contre le monde prénommé libre, dans toute la mesure où celui-ci ne prend pas conscience de la crise des élites qui l'affecte ou n'y remédie que par des moyens artificiels de sélection.

Je disais tout à l'heure que les civilisations du passé avaient élaboré un type de l'homme complet vers lequel convergeaient les tendances des élites. Assignant ainsi aux élites l'imitation de ce type comme fin, les civilisations du passé trouvaient naturellement les moyens pour y parvenir. Pour atteindre cette fin morale, elles avaient élaboré tout un système de vertus. Appartenir à l'élite, c'était alors pratiquer les vertus de l'esprit et de la vie, qui font l'homme achevé. Le but moral qu'elles s'assignaient suscitait des moyens moraux mis en oeuvre par l'homme tout entier.

La civilisation moderne, qui ne sait plus ce qu'est l'homme, qui ne propose plus aux hommes de « bien faire l'homme », qui est amputée de toute finalité, est essentiellement une civilisation de moyens, une civilisation technique. Ce n'est plus la fin qui fait surgir les moyens. Ce sont les moyens qui sont eux-mêmes la fin poursuivie. Ne convergeant plus vers un type, les élites actuelles n'ont plus d'autres ressources que de recourir à des techniques artificielles d'élévation sociale. Mettre en oeuvre des techniques, c'est automatiquement appartenir à l'élite. Posséder les moyens, c'est posséder la fin. Ce n'est plus parce qu'on a les moyens d'y entrer. L'avoir a remplacé l'être."

 

                                                                                 Marcel de Corte (éditions de Paris, 2005)

 

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Notre regard qui manque à la Lumière (Gustave Thibon)

Publié le par Christocentrix

Prière de la démesure.

 

J'ai cédé à cette obcession : je n'ai pas sû attendre la mort- ou la sainteté- pour faire éclater mes limites. Mon bien et mon mal, ma sagesse et ma folie tiennent dans ce péché de démesure dont parlaient les Grecs, et qui attire la foudre des dieux sur la tête de son auteur. Car ce qui est châtié avant tout ici-bas, ce n'est pas la bassesse, mais l'excès, et le pécheur prudent qui sait respecter ses limites n'est jamais frappé par l'éclair qui déchire Prométhée. Je sais bien qu'il y a une façon de rétablir l'ordre dans le désordre et de retrouver la limite dans l'excès : c'est de perdre en profondeur ce qu'on acquiert en surface (ainsi font la plupart des conquérants : ils ne sont excessifs qu'en apparence et leur platitude est la rançon de leur étendue). J'ai refusé ce compromis ; j'ai voulu m'étendre dans toutes les directions - quitte à éclater. Tous les êtres que j'aime je veux les aimer comme s'ils étaient seuls dans l'univers et dans ma vie, j'ai soif de donner à chacun cette vie tout entière ; je veux, dans le même élan, courir et creuser. Mais je ne peux pas, je n'ai qu'une vie. Et tous les possibles que j'ai appelés à un commencement d'existence, tous ces germes que je ne peux ni rejeter ni épanouir se retournent contre moi et me dévorent.

 

J'évoque ce soir ce qu'aurait pu être - ce que ne sera jamais - l'approfondissement quotidien de la tendresse auprès de ces êtres aimés dans leur source éternelle et perdus au fil des jours ; ils pèsent sur moi d'un poids étouffant, ces fantômes d'un amour qui n'aura plus jamais de corps. Je ne me résigne pas ; j'essaye de dilater encore mes limites pour accueillir ces appels tombés d'un ciel sans frontières et qui mendient un refuge dans la durée surpeuplée. Et ce péché, si c'en est un, je le serre dans mes bras, je le presse sur mon coeur comme le plus noble des devoirs ; je reste fidèle à cet impossible qui m'écartèle ; je repousse la tentation de revenir à mes limites et de m'y blottir comme une bête blessée qui retourne à sa tanière. Je ne renonce à rien de ce que j'aime : au point où j'en suis, cloué par ma chair sur des frontières que mon âme a dépassées sans les voir, le retour à l'ordre ressemblerait trop à la trahison, et je préfère sombrer en serrant contre moi tous les liens qui m'attachent à l'impossible, cette gerbe trop opulente pour mes bras, que de me sauver en triant, en jetant du lest.

 

J'ai contre moi toute l'expérience humaine et toute la sagesse des nations - tout le vieil art d'accommoder les limites et les restes, toutes les recettes éprouvées de la cuisine morale. Je sais que j'anticipe follement sur l'éternité, que le temps a relevé mon défi et sera vainqueur ; une seule espérance me reste dans la certitude de la défaite : c'est que le Dieu qui m'a créé à sa ressemblance me pardonnera peut-être de n'avoir aimé dans les créatures finies que son image infinie. Car, en vérité, je n'ai jamais aimé, je n'ai jamais cherché que toi - toi l'innocence sans bords, toi la bouche qui ne sait pas dire non. J'ai brouillé les distances et les plans ; j'ai pu me noyer dans la boue et me perdre dans les nuées, mais dans cette boue je n'ai cherché que la trace de tes pas et dans ces nuées que le sillage de tes éclairs. Si ma folie a violé les bornes de ta loi, cette folie n'était que l'impatience de mon amour. Et si j'ai méconnu les biens voilés d'ici-bas, c'est en poursuivant l'inaccessible virginité du bien nu. J'ai eu des idoles ; elles me furent douces et proches comme le sein à l'enfant, comme le soir et la couche au travailleur fatigué : tu étais en elles et derrière elles, et mon adoration les a toujours traversées pour te rejoindre. - Punis-moi si tu veux. Je n'ai pas peur de toi. Fais le désert sous mes pas et détourne toutes les sources de mes lèvres : je serai toujours lié à toi par ma soif..."

 

 

Gustave THIBON ( "prière de la démesure" extrait de "Notre regard qui manque à la Lumière", Fayard, 1970)

 

 

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Giovanni Gentile et la pédagogie

Publié le par Christocentrix

LES CONCEPTIONS ÉDUCATIVES DE GIOVANNI GENTILE. Entre élitisme et fascisme. (éditions l'Harmattan)

 

Cet ouvrage est une présentation des conceptions pédagogiques du philosophe italien idéaliste Giovanni Gentile (1875-1944), ami et collaborateur le plus proche de Benedetto Croce, avant d'en devenir le principal adversaire.

 

Le livre comprend trois parties. La première retrace la vie de cet intellectuel de tout premier plan très peu connu en France. La deuxième analyse ses théories éducatives, désignées sous le nom d'actualisme pédagogique. Le troisième et dernier chapitre étudie la réforme fondamentale du système éducatif italien conduite en 1923 par Gentile, devenu ministre de l'Instruction publique dans le premier gouvernement Mussolini.

Au-delà de l'aspect informatif sur des sujets peu familiers au public français, il s'agit de déterminer quels sont les desseins de l'actualisme pédagogique et, en particulier, de s'interroger pour savoir si la réforme de 1923, fruit direct de la doctrine actualiste, est bien « la plus fasciste des réformes », comme le proclamait haut et fort Mussolini.

En ce début de XXIè siècle qui connaît, comme on le répète à l'envi, une crise » de l'école, les enjeux soulevés par les thèses gentiliennes sont d'une brûlante actualité.  N'est-il pas stimulant de connaître les arguments d'un des plus brillants partisans et théoriciens de l'élitisme.

                                                                                             

 

 

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Révolution Conservatrice à la française (Nicolas Kessler)

Publié le par Christocentrix

Une révolution conservatrice à la française tel est le sous-titre de l'Histoire politique de la Jeune Droite (1929-1942) de Nicolas Kessler. (Edit. L'Harmattan, 2001). Préface de J.L Loubet del Bayle.

 

 

"Les non-conformistes des années 30" appartiennent aujourd'hui à l'historiographie politique et intellectuelle de la France du XXème siècle. Cette nébuleuse de jeune intellectuels "personnalistes ", qui, dans les années 1930-1934, eurent l'ambition de renouveler la façon de poser les problèmes politiques et sociaux du XXème siècle, s'organisa autour de trois courants Esprit, l'Ordre nouveau et ce que Mounier qualifiait de Jeune Droite, en désignant par là un ensemble de jeunes revues apparues aux marges de l'Action française. Si l'histoire de l'émergence de ces groupes dans les années 1930-1934 est relativement connue, il n'en est pas toujours de même pour leur histoire, ayant et, surtout, après ce tournant des années 30, particulièrement entre 1935 et 1940 et dans les années 40. Pour Esprit, on dispose, avec l'ouvrage que lui a consacré Michel Winock, d'une synthèse assez complète, retraçant son histoire, de sa fondation en 1932 à la disparition d'Emmanuel Mounier en 1950. En revanche, si les recherches de Christian Roy apportent des informations précieuses sur la genèse de l'Ordre nouveau, l'histoire d'ensemble de ce mouvement reste encore à écrire. La situation était un peu analogue pour la Jeune Droite, malgré un certain nombre de travaux ponctuels, comme ceux de Véronique Chavagnac sur Jean de Fabrègues ou le lire d'Étienne de Montety sur Thierry Maulnier. C'est cette lacune que vient de combler avec talent l'ouvrage de Nicolas Kessler. »

                                                                                        

                                                                                         Jean-Louis Loubet del Bayle

 

 

Né en 1969, Nicolas Kessler est agrégé et docteur en histoire. Spécialiste de l'histoire des idées politiques, il a notamment publié un essai sur le conservatisme américain (PUF, 1998). Quant à J.L Loubet del Bayle, il est l'auteur de : "les non-conformistes des années 30" édité dans la collection "points Histoire" en 2001 (1ère édit ; Seuil,1969).

On lira aussi avec interêt, sur cette période, "de la beauté comme violence, l'esthétique du fascisme français, 1919-1939 " par Michel Lacroix, édité par les Presses de l'Université de Montréal en 2004.

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avant-guerre civile et après-démocratie (Eric Werner)

Publié le par Christocentrix

L'avant-guerre civile, Eric Werner, L'Age d'Homme, coll. "Mobiles géopolitiques", Lausanne, 117 p., 1999.

 

 "L'ordre par le désordre", tel serait, selon la thèse lumineuse d'Eric Werner, le moyen choisi par le pouvoir pour n'apparaître aux yeux des populations déstabilisées, anesthésiées, que comme le seul repère immuable. Cet essai, l'auteur a dû le porter en lui longtemps avant de se décider à l'écrire, tant on perçoit à la lecture la profondeur de l'analyse philosophique qui se dégage de l'observation minutieuse des faits et idéologies du siècle ; la démonstration se double d'ailleurs de développements d'une grande érudition sur des questions politique et stratégique. Sur un sujet aussi sensible, l'auteur n'a voulu laisser échapper aucun aspect de la grande crise et, pêle-mêle, les phénomènes démographiques, d'insécurité, de désinformation, d'inversion des valeurs, d'invasion de populations musulmanes extra-européennes, d'"humanisation" de la guerre, etc., sont abordés pour nourrir la réflexion du lecteur et indiquer qu'ils confirment l'analyse de l'ouvrage. Comme l'écrit Eric Werner, "le pouvoir encourage le désordre, le subventionne même, mais ne le subventionne pas pour lui-même, [mais] pour l'ordre dont il est le fondement, au maintien duquel il concourt. Désordre politique mais aussi moral, social, culturel [...]. Autant que possible, le pouvoir s'emploie à brouiller les cartes, à priver les individus de leurs repères coutumiers. L'objectif est de les rendre étrangers à leur propre environnement [...]. Un même mouvement entraîne ainsi toute chose, seul le pouvoir échappe à l'universelle dissolution. L'individu se raccroche donc à lui comme à une bouée miraculeuse. C'est son seul recours, l'unique point fixe émergeant encore dans la tourmente" ; ou encore : "l'ordre se défait, tout est d'ailleurs mis en place pour qu'il se défasse, mais le désarroi même qui en résulte débouche paradoxalement dans une re-légitimation du pouvoir". A noter la très intéressante annexe "guerres clausewitziennes et non-clausewitziennes". Un livre d'autant plus passionnant qu'il ouvre à chaque question soulevée et étudiée, la perspective de développements ultérieurs aussi stimulants pour l'intellect .

 

 

L'Après-démocratie , Eric Werner, éditions l'Age d'Homme,  coll. "mobiles politiques", 2001.

Dans l'Avant-guerre civile, paru en 1998, Eric Werner décrivait les relations ambiguës qui se sont progressivement instituées, ces dernières décennies, entre le pouvoir et le désordre. Il reprend ici ce même thème en l'enrichissant de considérations nouvelles. Le présent ouvrage rassemble un certain nombre d'études, certaines inédites, les autres ayant déjà fait l'objet d'une première publication, mais reprises et retravaillées, toutes centrées sur la question de l'évolution actuelle du régime occidental et de sa nature profonde.

S'appuyant sur les principaux éléments de la théorie totalitaire, telle qu'elle a été formulée il y a une cinquantaine d'années par Hannah Arendt et d'autres, Eric Werner observe que nombre de ces éléments sont aujourd'hui directement applicables au régime occidental. Il souligne par ailleurs la corrélation entre le déclin actuel de la démocratie et celui de l'État-nation. La démocratie moderne est apparue en Europe à l'époque même où les États-nations commençaient à prendre forme, rien d'étonnant dès lors à ce que la fin de l'État-nation coïncide avec celle de la démocratie. Un autre type de régime s'est aujourd'hui substitué à la démocratie, peut-être mieux adapté aux exigences d'une société qu'on pourrait qualifier d'éclatée. La transition s'est d'ailleurs faite en douceur, sans heurts excessifs, grâce à l'inlassable travail d' « explication », tendant à l'anesthésie collective, des dirigeants et de leurs « communicateurs ». Résultat de cette pédagogie : aujourd'hui, au-delà des problèmes de confort et de survie au jour le jour, personne ne s'inquiète plus de rien. La réflexion de l'auteur se prolonge en fin de volume par trois études respectivement consacrées à Proust et Ernst Jünger, au travers desquelles il essaye de dessiner quelques voies de résistance pratiques.

 

 

l'auteur :

Eric Werner est diplômé de l'Institut d'Études politiques de Paris et docteur ès Lettres. Il a déjà publié, à L'Age d'Homme, Mystique et politique (1978), De la Misère intellectuelle et morale en Suisse romande (1981, avec Jan Marejko), Le système de trahison (1986), Montaigne stratège (1996) et L'Avant-guerre civile (1998).

Il a récemment publié la Maison de Servitude (2006), et tout dernièrement Ne vous approchez-pas des fenêtres (2008).

 

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la maison de servitude (Slobodan Despot)

Publié le par Christocentrix

Eric Werner : La Maison de servitude. Réplique au Grand Inquisiteur. (essai). (éditions Xénia, 2006, Suisse)

 

La Maison de servitude désigne l'Égypte pharaonique de l'Ancien Testament. Les hommes ont pour vocation de sortir de la Maison de servitude pour accéder à l'existence libre et responsable. Mais la libération est rude, angoissante. Beaucoup n'aiment pas la liberté, nourrissant même à son endroit une véritable haine. Ils en ont peur, elle est à leurs yeux un fardeau trop lourd à porter. Ils n'ont donc qu'une idée en tête : regagner la Maison de servitude.

C'est ici qu'intervient le Grand Inquisiteur. Aux déçus de l'émancipation, il fait miroiter tous les avantages de l'esclavage, en particulier la certitude d'être pris en charge pour tout et de n'avoir plus à décider de rien. Du pain et des jeux également. Bref, il leur propose de les reconduire à la Maison de servitude. Cet accompagnement rejoint ce qu'on appelle le totalitarisme. C'est une tentation permanente à notre époque, on le voit aujourd'hui par exemple avec l'islam.

La modernité, selon Eric Werner, consiste en une lutte à mort entre la liberté chrétienne, d'une part, et l'autorité rassurante du Grand Inquisiteur de l'autre. Cet essai surprenant prend le contre-pied d'une idée aujourd'hui très répandue, selon laquelle la modernité serait la mort du christianisme. Et si ce n'était pas le contraire, justement ? Si l'effondrement du cadre de vie traditionnel, loin de devoir s'interpréter comme « sortie du christianisme », n'en marquait pas, à l'inverse, l'accomplissement même ? Si les germes jetés en terre à l'époque des Évangiles n'avaient réellement commencé à porter leurs fruits qu'avec l'avènement, à notre époque, du sujet personnel et de son accession à la parole ?

Après ses essais de philosophie politique, Eric Werner livre ici un ouvrage inclassable, vertigineux, qui sonde les racines historiques de la liberté. Entre littérature et psychologie, s'appuyant tour à tour sur Tocqueville, Nietzsche, Dostoïevski, Spengler, Erich Auerbach, d'autres encore, il propose au lecteur moderne un cheminement déroutant, mais exaltant et honnête, vers l'unique promesse du christianisme, celle du salut personnel lié à la présence en nous de la parole vivante.

 

 

Préface de l'éditeur :

 

Alors qu'il avait ancré sa vie personnelle et professionnelle en Suisse romande, c'est en France qu'Eric Werner, au cours de la dernière décennie, a vu son œuvre reconnue. Non certes dans la grande presse ni dans la rumeur publique, mais dans des revues, et des cercles de lecteurs, dont la soif de comprendre n'était pas trop grevée par les restrictions mentales ou idéologiques.

Un public qu'on croirait restreint, et pourtant... Les fervents d'Eric Werner se rencontrent plus souvent que la statistique des ventes ne le laisserait espérer. Ses livres circulent de main en main, au travers ou non de l'internet, ses articles sont photocopiés et commentés. Son style retenu et ultra-concis ne décourage pas: au contraire, on lui sait gré de dissiper les vapeurs de la rhétorique ambiante - celle du pouvoir comme celles des frondes à effets de manches - pour éclairer les phénomènes d'une lumière blanche qui nous dit: voici les choses telles qu'elles sont. A vous de voir, maintenant, ce que vous allez en faire...

Dans L'Avant-guerre civile et sa suite (ou son miroir), L'Après-démocratie, Eric Werner a su trouver le ton et l'angle de vue par lesquels l'écrivain s'élève au-dessus de la mêlée des intérêts et des croyances, tout en demeurant lisible dans son style et familier dans ses préoccupations. Écrivain, dis-je, car l'effort d'objectivité hérité de sa formation universitaire se trouve tempéré, chez lui, par les apports spécifiques du lecteur et du citoyen Eric Werner.

Du lecteur, le recours croissant à des références littéraires. Nietzsche, Proust, Dostoïevski, René Girard, Auerbach sont appelés, chez lui, à éclairer des domaines relevant de la philosophie politique ou de la philosophie de l'histoire. A rebours des marxistes, qui expliquaient la littérature par la société, Eric Werner lit la société au travers de la littérature. Car la grande littérature, à ses yeux, est le point d'achèvement de l'art et de la connaissance de notre civilisation. La pensée scientifique, ainsi que Russell l'a montré, charrie une marge d'aberration imputable aux partis pris personnels du savant. Or la présence de cette aberration est en soi moins grave que le fait qu'elle est opiniâtrement niée, tant par orgueil que par principe: l'admission de l'impondérable humain dans une pensée visant un idéal de mécanicité absolue flanquerait évidemment tout le système par terre ! Si bien que les théories sur la nature et sur l'homme s'enchaînent avec une morgue imperturbable, chaque nouvelle arrivée ridiculisant les autres avant d'être à son tour reléguée par la suivante...

Or la littérature comme voie de connaissance intègre "l'impondérable humain", elle en fait même l'instrument de sa vision. En décrivant les caractéristiques de l'aberration, elle nous offre le moyen, en quelque sorte, d'y apporter les correctifs nécessaires. Reposant sur le particulier, le mystère, elle ne tend jamais à échafauder des théories. Elle laisse au lecteur le souci de tirer des conclusions et des généralisations. Elle le laisse libre d'entendre ou non, voire d'ajuster à son oreille, le message issu de l'immense labeur de l'écrivain.

Cette référence à la littérature témoigne non seulement d'une méthode, mais encore d'une éthique de la liberté. C'est ici qu'intervient le citoyen Eric Werner. Issu d'une culture protestante axée sur la responsabilité individuelle, cet élève de Raymond Aron est demeuré un libéral intransigeant, mais non naïf. Un ordre social ne mérite son respect que s'il forme des personnalités autonomes, dotées de libertés de pensée et d'initiative et des moyens de les exercer. Réaliste avant tout - au sens de l'ancrage dans le réel -, il a nuancé, ou plutôt étendu, son anticommunisme des années 70-80 à toutes les manifestations concrètes de totalitarisme dans le monde moderne ou postmoderne, quelle qu'en soit l'étiquette politique. D'où un rapprochement en apparence paradoxal, face à l'emprise du capitalisme mondialisé, avec les positions des alter- et même antimondialistes de « gauche ». D'où son désintérêt pour les positions conservatrices, attachées à un stade précis de l'évolution du monde, mais incapables d'en voir la dialectique d'ensemble. A l'heure où toutes les formes traditionnelles s'effondrent, que vaut-il mieux ? Maintenir coûte que coûte des rites et des croyances que nous respectons davantage, désormais, par sentiment du devoir que par inclination organique, et auxquelles nos enfants sont indifférents, ou tenter de se composer, sur l'esprit de nos traditions, un viatique personnel pour affronter les deux yeux ouverts le chaos qui vient ? La réponse n'est-elle pas dans ce mot lapidaire de saint Paul: «Tout ce qui n'est pas le produit d'une conviction est péché» (Rom. 14, 23) ?

 

Les préoccupations d'Eric Werner étaient avant tout civiques : comment vivre libre dans un monde de plus en plus calibré et surveillé, comment interpréter l'action à première vue erratique des pouvoirs en place, que reste-t-il du contrat social à l'ère des entités politiques comptant des centaines de millions d'individus et régies par les lois inhumaines de l'économie ? " L'ordre se défait donc, mais par là même aussi se fait, se fait dans la mesure même où il s'effiloche, se lézarde, part en poussière " écrivait-il en 1998 dans L'Avant-guerre civile. Cette remarque contient la thèse fondamentale de ses essais. Werner s'est attaché à mettre en lumière une collusion profonde entre le pouvoir moderne et les forces du chaos. Il nous peint des élites à la légitimité démocratique vacillante contractant une alliance de revers avec les ennemis de toute civilisation afin de gouverner par la peur et l'insécurité des populations harassées qui les entretiennent à contrecœur et n'espèrent plus rien d'elles - sinon, naïvement, un renforcement des mesures de police! Illustration la plus éclatante de cette stratégie, le lien de mieux en mieux documenté entre les centres de pouvoir occidentaux et le « terrorisme international » qu'ils fabriquent à volonté tout en prétendant le combattre. Un jeu d'ombres dont le seul résultat tangible est la réduction accélérée des droits individuels et des libertés des citoyens.

 

La Maison de servitude donne une suite inattendue, mais cohérente, à la réflexion sociologique d'Eric Werner. Il nous avait montré jusqu'ici le Grand Inquisiteur dans ses oeuvres, sous tous les accoutrements qu'il lui a plu adopter. Dans ce nouvel ouvrage, il organise la réplique. Et quelle réplique ! Qui commence par admettre que le pouvoir du Grand Inquisiteur est, justement, sans réplique venant d'ici-bas ! Il est démesuré et il ne fera que s'étendre avec l'emprise croissante de la technique et les régressions civilisationnelles qui l'accompagnent. C'est préoccupant, mais ce n'est pas nouveau. Donner du pain et des jeux à une masse infantilisée est une recette vieille comme les empires. Sauf qu'elle est contraire à l'esprit de la démocratie, elle-même un fruit direct de la vision du monde chrétienne. Il y a longtemps qu'Eric Werner s'interroge sur la distance - aujourd'hui béante - entre la démocratie en idée et la réalité du fonctionnement des institutions dites démocratiques. Ces institutions, selon lui, ne sont plus que des ombres de l'idéal dont elles se réclament et qu'elles servaient. Elles n'ont plus d'autre visée que de se perpétuer elles-mêmes, elles, leurs prébendes et leurs apanages, et non de servir la communauté.

Il en va de même de toutes les institutions que nous laisse la civilisation chrétienne, elle-même produit d'un mariage plutôt contradictoire entre une parole de libération individuelle et les exigences, toutes terrestres, de sa conservation et de sa propagation. Depuis les premiers siècles du christianisme, la parole a dû composer avec le pouvoir. Aujourd'hui que le pouvoir, conformément à la prémonition terrible de Dostoïevski, est devenu sa propre fin, retournant les articles de la foi contre ceux-là mêmes qui y croient encore, la Parole aussi recouvre son autonomie. Il n'y a rien à sauver, nous dit Eric Werner, l'alliance est rompue: chacun repart donc de son côté. Nous voici revenus, nu-pieds, sur les chemins de Galilée, en route vers l'inconnu !

Voici donc un livre qui marquera les esprits. Un livre libéré, entier, qu'il faudra prendre ou laisser. S'adressant à tous les « esprits de bonne volonté » qui s'accordent à admettre, par-delà leurs différences de confession (ou de non-confession), que « l'homme ne vit pas de pain seulement ».

 

Osera-t-on le suivre ? Osera-t-on s'affranchir d'un héritage millénaire, qui fut pour des générations une armure en même temps qu'un fardeau ? Cet essai subversif, d'au-delà de la morale commune et très irrespectueux à l'endroit de la métaphysique, constitue un grand exercice de sincérité et de lucidité pour un esprit s'avouant lui-même formé au scepticisme moderne. Quel que soit l'accueil qu'on lui fera, je crois profondément qu'il changera quelque chose dans la vie de tous ceux qui le liront.

                                                                               

                                                                                                         Slobodan Despot (Avril 2006)

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ne vous approchez pas des fenêtres (Eric Werner)

Publié le par Christocentrix

Ne vous approchez pas des fenêtres, indiscrétions sur la véritable nature du régime par Eric Werner (édit. Xénia, 2008, 137 pages, 14 €)

 

Eric Werner a enseigné la philosophie politique à l'université de Genève. Il est l'auteur d'essais marquants sur les voies et les paradoxes du pouvoir dans la société moderne: L'avant-guerre civile et L'après-démocratie. Après de telles considérations à quoi faut-il désormais s'attendre? Au repli total sur la sphère privée dès lors que vous ne pouvez pas vous exprimer en dehors du politiquement correct. En clair précise l'auteur c'est la dictature. Suivant les pas de Zinoviev, Eric Werner met en place au travers de scénettes dialoguées, les conditions réelles du « parler vrai » en régime de liberté surveillée. Un genre différent des précédents essais qui contribue à les éclairer d'une lumière crue ainsi que la réalité du régime dans lequel l'Europe occidentale est plongée. Ce faisant ces « indiscrétions sur la véritable nature du régime » nous révèlent un peuple de dissidents sous pseudonymes. Ces dissidents sont loin d'être des marginaux, mais ils s'entendent pour se comprendre en privé. Qui sont-ils sous les appellations l'Avocate, le Philosophe, le Colonel et d'autres, repliés dans la sphère privée cette action relève de l'autodéfense et la comparaison avec le défunt empire soviétique sur la fin n'est pas infondée. Ils sont plutôt chrétiens mais ne dédaignent pas la rationalité des lumières contre l'irrationnel de ceux qui s'en réclament, au pouvoir aujourd'hui. Une série de commentaires acides sur l'actualité d'un totalitarisme soft composée à partir de commentaires de l'auteur sur son blog, à lire sans modération.

                                                                                                                                                                          (source : OP, Monde & Vie, n°794 du 26 avril 2008)

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Henri Massis

Publié le par Christocentrix

Le 16 avril 1970 disparaissait Henri Massis (1886-1970) écrivain et académicien français. Son nom, qui avait été mêlé, pendant plusieurs décennies, à presque toutes le joutes intellectuelles, ne disait rien à la génération de mai 68. Et ses livres ne se lisaient plus où pourtant "la volonté militante, la mise en question des idées admises et des valeurs acceptées par l'idéologie officielle et par l'opinion commune" tenaient une si grande place qu'ils auraient dû lui valoir, chez quelques uns au moins des adversaires du désordre libéral, un retour de fortune. Depuis, du temps a passé encore, et qui peut voir se réveiller de profitables curiosités.

Massis fut d'abord et surtout un écrivain d'idées - non point d'ailleurs philosophe ou érudit polisseur de concept - mais plutôt propagateur et missionnaire, soldat des idées.

 

Né à Paris le 21 mars 1886, il publie à l'âge de vingt ans son premier essai (sur Zola). Présenté à Barrès, il confiera qu'il devait à ce dernier "le meilleur de lui-même". Collaborateur de différents journaux parisiens, puis secrétaire de rédaction à "l'Opinion", il s'entraine alors à utiliser l'évènement au service de ses idées. Exercice qui le conduit en 1910, à la célébrité, avec une enquête fracassante publiée avec Alfred de Tarde dans "Paris-Journal", sous le pseudonyme d'Agathon : "la Sorbonne contre la culture classique" (éditée l'année suivante au Mercure de France sous le titre : "L'esprit de la Nouvelle Sorbonne"). Attaque violente contre le scientisme et l'utilitarisme de l'enseignement supérieur, ce pamphlet provoqua un des plus beaux chambards d'avant 1914, le débat remontant jusqu'à la Chambre des députés. En 1912, nouvelle enquête d'Agathon, publiée cette fois dans "l'Opinion" : "les jeunes gens d'aujourd'hui". Définissant "le type nouveau de la jeune élite intellectuelle", les auteurs se font les interprètes des aspirations de leur génération : réalisme politique, foi patriotique, foi catholique, héroïsme, quête du sacrifice. Génération de ceux qui avaient alors entre vingt et trente ans et qui attendaient d'une guerre avec l'Allemagne une régénération morale et spirituelle. Barrès leur avait appris à réconcilier la pensée et l'action. Par sa rigueur logique, Maurras allait exercer sur eux une attraction grandissante. Maurras fut un des premiers à féliciter Massis lors de la première enquête d'Agathon. Toutefois, il faudra plusieurs années au théoricien du nationalisme intégral pour amener celui-ci dans son orbite. En effet, mettant l'accent sur la question morale, Massis lui reproche alors le "mécanisme" de sa pensée. Ce n'est qu'au terme d'une longue correspondance que Massis se laissera convaincre. pour s'opposer toujours à ceux qui "prétendent créer un ordre moral sans fondement naturel ou, pis, contre ce fondement ". Resté en dehors du mouvement néo-royaliste, il ne lui manifesta pas moins un soutien constant, notamment au moment de sa condamnation par le Vatican en 1926. Alors qu'au même moment, Maritain, puis Bernanos, quitteront l'Action Française avec fracas bour basculer dans la démocratie chrétienne. Henri Massis termine la première Guerre mondiale comme lieutenant à Alexandrie. Beaucoup de ses amis sont morts au combat (le poète Paul Drouot, Ernest Psichari...). Comme eux, il avait espéré que la guerre engendrerait une renaissance. Sa déception fut grande.

Terrible paradoxe que celui de cette jeunesse ardente et patriote qui, dans un supême élan d'héroïsme faisant appel à toutes les vertus européennes, devait contribuer par son sacrifice à sceller le déclin du continent européen.

 

Vers 1925, Lucien Dubech, critique dramatique et journaliste sportif réputé, traçait de lui un portrait qui l'exprimait à merveille : "on est entre camarades, on cause de n'importe quoi, sujets graves ou futiles. Arrive Henri Massis, jeune, élancé, sanglé dans son uniforme de sous-lieutenant aux Chasseurs à pied la première fois que nous le vîmes. Aussitôt la conversation monte, en trois coups d'aile, Massis l'a conduit sur une cime. Comme d'autres diminuent ou salissent ce qu'ils touchent, lui l'élève sans effort, par un tour naturel, car nul n'est moins poseur que lui...il vit en haut, dans les idées....il guette au tournant les idées dangeureuses, les idées fausses, les idées mortelles..." .

"Il faut éviter de vivre par reflets" disait à Massis son camarade Maurice Dusoller. Né parmi les docteurs, l'auteur d'Evocations les mit abondamment, largement à contribution dans la formation de son esprit. Il n'hésita pas à s'enquérir de ce que renfermaient leurs besaces. Ces hommes vivants - et celà avait pour lui une importance capitale - il les interrogea avec fièvre pour apprendre auprès d'eux le mot de son destin. Néanmoins, il ne leur sacrifia rien de lui-même et, au besoin, il sut les affronter et les contredire. C'est que la gratitude qu'il vouait à ses maîtres, dont plusieurs très aimés, ne se sentait prête à aucune concession quand ce qu'il estimait être la vérité était en jeu. Séduit par le Bergsonisme, il s'en détacha, en 1913, au moment de son retour à l'Eglise, pour suivre son ami Maritain sur les chemins de la scholastique. L'un des jeunes écuyers qui, au Quartier latin, portaient les couleurs de Barrès, il osera un jour, adresser à celui-ci des remontrances "dans un débat qui interessait l'essentiel". Au-delà de ces contestations, pourtant, il garda toujours, à l'égard de ces mêmes hommes qui avaient aidé à son accomplissement intellectuel, un sentiment de reconnaissance qui circule dans toute son oeuvre comme une sève bienfaisante.

"Je me demande, a remarqué Jean Madiran, s'il existe un seul écrivain qui ait composé l'héritage de Bergson, de Claudel, de Péguy, de Maurras, de Barrès, de Chesterton ; avec la moitié au moins de Maritain ; quelque chose même de Blondel ; et d'autres encore. Comme la pensée de Massis est tout le contraire d'un éclectisme, ou d'un syncrétisme, c'est un tour de force. Pourtant l'on n'apercoit aucune acrobatie ; aucune solution de continuité. C'est le premier signe, et de poids, auquel reconnaître l'originalité, dans tous les sens du terme, de la pensée d'Henri Massis."

 

Son engagement aux côtés de l'Action Française, à partir de 1920, n'effaca pas cette originalité, cette irréductibilité. S'il intégrait à sa réflexion la physique maurassienne, il restait lui-même, avec sa pente d'esprit à lui, avec son attirance pour les problèmes moraux, pour les questions d'éthique. Encore que sa fidélité à Maurras n'ait, de son propre aveu, "jamais bronché sur l'essentiel" , qu'il se soit assigné comme "devoir" de ne pas laisser altérer sa leçon, de ne pas permettre qu'on le "défigure", il s'abstint d'épouser des querelles ou des polémiques où il n'avait pas sa place, - et que peut-être il désapprouvait.

Non qu'il fût ennemi de la polémique. Ses attaques passionnées contre la Sorbonne rationaliste, la lutte opiniâtre qu'il mena contre Emmanuel Mounier et les "gens d'Esprit", sa mémorable empoignade avec Gide surtout, révèlent assez son constant souci de ne pas brûler à vide, de participer à l'évènement, de se porter aux "avant-postes". Dans tous les élans, les appels, les vérités entrevues auxquels, au temps de son adolescence, il s'était attaché, " pour surmonter son trouble ", pour "rectifier sa voie", il avait imprimé la marque de son impatience, le sceau d'une conviction incertaine mais qui se voulait déjà enseignante : "Avant même que j'eusse un dogme à formuler, expliquera t-il, on pouvait pressentir que je m'en ferai l'apôtre." De là qu'une fois assuré de ses certitudes, il n'hésita pas à s'en servir comme autant d'armes à pourfendre l'adversaire.

Sans doute Massis put-il faire l'effet, dans son rôle de critique, moins de comprendre l'oeuvre qu'il considérait que de "prononcer des arrêts du haut d'une chaise curule ou d'un banc d'inquisition ", moins de s'appliquer à scruter un auteur qu'à le "démonétisé" ou à renverser son piédestal. Mais c'est parce que ce "juge" croyait aux niveaux, aux perspectives, aux hiérarchies qui donnent signification à l'existence. Dans un si grave domaine, l'indulgence facile de celui qui ne tient à rien, la mansuétude d'autant plus généreusement consentie que nulle authenticité ne la commande, n'étaient à ses yeux, que d'assez pauvres procédés qui avilissent la littérature.

Jacques Vier l'a fort bien vu, la principale "ligne de force" de la critique de Massis, ce fut son extrême sensibilité à l'honneur des Lettres. Qu'il y ait gagné la réputation d'un contempteur de l'art, d'un "dogmatique" , çà n'est pas très surprenant. Ce dernier qualificatif, au demeurant, est-il si désobligeant ? Alain, qui l'avait eu pour élève dans sa classe de philosophie du lycée Condorcet, fera cette confidence : "j'aime Massis parce que c'est un dogmatique. Le dogmatisme l'a sauvé de la littérature qui n'est que littérature." De la part d'un homme que tout séparait, sur le plan intellectuel, des orientations monarchistes et néo-thomistes de l'auteur de Jugements, l'éloge n'est pas mince.

 

Ce qu'il faut souligner, en tout cas, c'est que cette réputation d'un Massis éternellement tendu dans son intransigeance, d'un Massis s'étant en quelque sorte composé un personnage conforme à son emploi, et tel que l'a décrit Robert Poulet, "le col raide, la manchette intraitable, le buste en butoir de locomotive", manque d'exactitude. Brasillach, dans une belle page de "Notre Avant-Guerre" louera son "extraordinaire gentillesse d'acceuil ", son "goût de la jeunesse". Rédacteur en chef de la Revue Universelle, ne l'avait-il pas spontanément ouverte au normalien inconnu qui, au début de 1930, lui adressait un texte sur Virgile ? Et ensuite à tous ses compagnons ?

 

"A quarante-cinq ans, a dit Thierry Maulnier, comme il nous parut jeune ! Plus jeune sans doute que tels d'entre nous, par la sveltesse nerveuse, l'étincelle dans l'oeil, la promptitude de la réplique et de la pensée, plus debout qu'assis, plus marchant qu'immobile, le corps, les mains, la pensée en perpétuel éveil." Et le coeur aussi ! car pour ne pas s'exhiber, pour ne pas se répandre à tout venant, ce coeur, qui avait " tellement l'air sacrifié à l'intelligence, aux certitudes doctrinales ", ce coeur connaissait la joie et la douleur, la tristesse et l'enthousiame. Il lui déplaisait, toutefois, d'usurper un rôle qui ne lui convenait pas."Les principes d'Occident sont inscrits à la racine de notre être, ils en sont la substance et nous ne saurions les renier sans commettre un véritable suicide moral et spirituel ". La vie, l'oeuvre et l'action d'Henri massis se déduisent de cet axiome qu'il n'eut de cesse de démontrer jusqu'à sa mort.

Le titre de son ouvrage le plus célèbre, publié en 1927, traduit ce qui fut sa préoccupation constante : "Défense de l'Occident " . Par "Occident", il entendait un certain nombre d' "idées mères", personnalité, unité, stabilité, autorité, continuité, reconnaissance d'une vérité pérenne, sublimées par le Catholicisme, et opposées à l'Orient "du panthéisme, du devenir et de l'immanence ". Par "défense", il entendait exhorter ses contemporains à résister aux "ferments de dissolution" qui préparent le triomphe de l'Orient : subjectivisme, psychologisme, individualisme, nihilisme.

Journaliste, critique, polémiste, Henri Massis fut le type même de l'écrivain engagé, mettant toujours ses actes en accord avec ses écrits. Ami de Maritain et de Psichari, il devait à la faveur de la Première Guerre mondiale, se rapprocher de Maurras. Cofondateur en 1920, avec Jacques Bainville, de la "Revue Universelle des faits et des idées", il se trouva mêlé à toutes les controverses de son temps. D'ancien disciple, il passa maître, entre les deux guerres, de toute une jeunesse maurrassienne et néo-thomiste. Figure de proue, entre les deux guerres, de la philosophie néo-thomiste, Henri Massis exerce un magistère prestigieux auprès de toute une nouvelle génération nationaliste. Les deux principales cibles de Massis : les "introspections épuisantes" d'André Gide ; le germanisme, allié naturel, selon lui, de l'Orient contre l'héritage latin. Contre la "menace allemande", il plaidera inlassablement la cause d'une union latine qui rassemblerait la France, l'Italie, l'Espagne et le Portugal. Multipliant les voyages dans ces trois derniers pays, il s'y entretiendra souvent avec ses dirigeants.

Reçu en juillet 1938 par Franco au grand quartier général de Burgos, il avait, deux ans auparavant, célébré avec Robert Brasillach le sacrifice des "Cadets de l'Alcazar" de Tolède. Mais c'est avec Salazar qu'il se sent le plus d'affinités, reconnaissant en lui "un art du raisonnement formé par les grandes disciplines de la scholastique médiévale". Le revoyant après la Seconde Guerre mondiale, il réunira les entretiens qu'il eut avec lui dans un volume intitulé : "Salazar face à face".

 

Mobilisé en 1939, appelé à l'état-major de la Deuxième armée, cité à l'ordre du jour en juin 1940, Henri Massis devient, après l'armistice, un conseiller discret du Maréchal Pétain. Membre, à partir de février 1941, du Conseil national du Gouvernement, il participe à l'élaboration des grands thèmes de la "Révolution nationale". C'est lui qui rédige, en août 1944, le dernier message aux français du Maréchal. Arrêté à Vichy, transféré à fresnes, libéré quelques mois plus tard, il fera l'objet d'un non-lieu en octobre 1946. Mais il ne devait jamais se remettre tout à fait de cette période. Il fustigera souvent "l'état d'esprit et l'ignorance d'une génération pour qui la france et l'histoire commencent en 1945".

En avril 44, il avait publié "Découverte de la Russie". Analyse de la nature du bolchévisme - présenté comme l'expression la plus achevée du panslavisme-, ce livre est aussi une méditation sur la nouvelle confrontation qui ne manquera pas de naître entre Russes et Américains. Quel que soit le vainqueur, se demandait Massis, "ce que nous appellons la civilisation ne risque-t-elle pas de disparaître ou d'être profondemment atteinte dans ses éléments essentiels ? ".

Il s'engagea avec ardeur contre l'abandon de l'Indochine et de l'Algérie, contre le régime gaulliste, et contre l'autodestruction de l'Eglise.

 

A la fin de sa vie, qui avait vu ses espérances saccagées et les causes qu'il soutenait moquées ou vilipendées, Massis ne songeait plus à être " bref et dur ". Mais la bienveillance, la charité qui émanaient de lui ne l'empêchaient pas, " vieillard pauvre, modeste, affable, accablé de misères physiques et de chagrins domestiques " de rester obstinément fidèle à ses idées. " Aussi longtemps qu'aura duré la lutte...(témoignera F. Mauriac, en 1957, dans ses Mémoires intérieurs)... je me serai tenu dans le camp opposé à celui de Massis, Dieu le sait ! Mais enfin, après toutes ces sombres années, le combat s'est déplacé, et Massis, je le vois immobile à la même place du champ de bataille maintenant presque désert, dans les ténèbres commençantes, debout près de la tombe de son maître vaincu".

 

Face aux "doctrines de dissolution et de mort", aux "idéologies désastreuses", dont il constatait la progression "dans le désarroi des esprits et des coeurs" et qui laissaient "le monde se décomposer sous prétexte qu'il y a des malheurs irreparables, des chutes définitives", Henri Massis ne renonçait pas à lutter pour "l'idéal classique et chrétien" qui était le sien. "Il s'agit, répétait-il, d'aller à contre-courant puisqu'aussi bien c'est au gouffre que mène le courant". Et d'ajouter : "tout est toujours à refaire, tout est à toujours recommencer : c'est le lot de la condition humaine, de toutes les naissances, de toutes les renaissances aussi". 

Ces paroles, adressées " à ceux qui viennent " sont parmi les dernières qui soient sorties de sa plume.

 

En humaniste, c'est l'avenir de l'homme qui l'inquiétait en dernier ressort lorsqu'il écrivait en forme de testament : "la frontière de la sauvagerie et de la civilisation n'est pas inscrite seulement sur le sol. Elle partage le coeur de chaque civilisé. Freud n'a eu qu'à les appeler par leur nom pour que jaillissent des abimes les monstres et les chimères, qu'en des temps plus sages, confesseurs et pédagogues refoulaient au-delà des barrières qui protégaient les mortels de leur démon nocturne. Chaque âme a besoin d'être, comme la Cité, couronnée de remparts ".

 

                                                                                                  ***

 

-Pour cette présentation, je me suis inspiré de deux articles : un article signé Christian Brosio dans "Valeurs Actuelles" (du 30 mars 1987) et un autre signé par Michel Toda dans "le Choc du Mois" (n°31, juillet 1990)

 

-Michel Toda est d'autre part l'auteur d'un livre intitulé "Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle" paru en 1987, aux éditions de la Table Ronde. Autour de la vie et de l'oeuvre d'Henri Massis, Michel Toda, journaliste et historien, a évoqué dans ces pages une époque fiévreuse et passionnée. Tout un pan de l'histoire intellectuelle, politique et littéraire de la France. On y voit défiler presque toutes les grandes figures : Péguy et Barrès, Bergson et Maurras, Claudel et Bernanos...retracer des débats et des controverses qui constituèrent la vie culturelle française et européenne pendant plus de cinquante ans.

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