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Abel Bonnard : Intimité et Solitude

Publié le par Christocentrix

 

"Un ami est un compagnon de noblesse : il nous aide à atteindre la plus haute expression de notre nature. Comme nous l'aidons à parvenir au même but. C'est le drame et la beauté de ces sentiments que nous ne pourrons rencontrer de véritables amis qu'à la hauteur où nous risquons de devenir seuls, et l'on ne saurait en effet donner une plus forte idée des jouissances héroïques de l'amitié qu'en disant qu'elles consistent à respirer à deux l'air sublime de la solitude."

 

"L'amitié, non seulement il ne peut rien vous arriver de plus heureux, mais il ne peut rien vous arriver de plus important. Toute amitié réelle porte ceux qui l'éprouvent au-dessus de leur propre vie, sur un plan d'où ils la dominent."

 

"Les conversations d'amis sont aussi délicieuses à cause de toutes les pensées qui s'y montrent que de tous les sentiments qui s'y cachent."

 

"Comme il suffit de quelques piliers pour porter une voute immense, c'est assez de nos amis pour soutenir notre idée de l'homme."

 

"En face des masses sombres, des armées de la médiocrité, qui n'ont que des chiffons pour drapeaux, les passionnés, les délicats, les magnanimes, ne sont guère qu'une poignée, mais ils défendent des étendarts immenses et si magnifiques que lorsqu'un d'eux tombe, il semble que la bataille s'éteint. Etre ami c'est avoir les mêmes drapeaux. "

 

"Le dernier ordre de chevalerie qui subsiste encore, c'est l'amitié."

 

"Le paradis des chrétiens est le paradis de l'amour, mais les Champs-Elysées des Anciens sont le paradis de l'amitié."

                                                            

                                                                          ***

 

" Tout le drame de la vie est dans la recherche des êtres, plus fougueuse en amour et plus attentive en amitié. Ici encore, il convient que notre expérience nous instruise sans nous accabler. Si nombreux que soient les gens médiocres, il ne faut pas qu'ils aient le pouvoir de nous faire douter de ce qui les dépasse, et, pleinement convaincus du peu que valent tant d'hommes, nous ne devons jamais oublier ce qu'un homme peut valoir. Ainsi nous ne nous détachons de la foule que pour nous offrir à l'élite ; nous ne diminuons le nombre de nos occasions d'aimer que pour en augmenter l'importance : l'expérience que nous acquérons ne nous sert qu'à concentrer notre foi. Un côté de notre âme est défense, mais l'autre est accueil. Cette attente des êtres inconnus est d'un charme immense...

Si fort que nous nous appliquions à nous ennoblir et à nous enrichir par nous-mêmes, il y a une douceur, une grâce, une modestie à ne pas refuser, à admettre, et solliciter l'aide du hasard. Cherchons à nous accomplir, sans prétendre nous achever; car nous avons bien le pouvoir de développer à nous seuls ce que nous avons de plus haut, mais non pas celui de vivifier ce que nous avons de plus profond. Il est certains printemps de nous-mêmes que nous ne pouvons connaître que par l'intervention d'un être et, autour des palais que nous avons bâtis, il est divin, alors, de voir éclater des jardins qu'il ne dépendait pas de nous de faire fleurir...d'être toujours prêts à recevoir, au bord d'une âme sans cesse agrandie, ceux qui y feront jaillir des sources que nous n'aurions pas pu éveiller.

A la volonté de nous annoblir, nous ajoutons le miracle de les aimer."

 

                                                                       ***

 

" A mesure que l'on s'éloigne de la jeunesse et pour peu qu'on n'ait pas laissé les jours passés vainement, on apprend à vivre avec soi, et même de soi : ce n'est pas du tout la même chose que d'être seul....... ainsi nous nous retirons dans le pavillon de la mélancolie sereine ou dans celui de la gaité sans cause, ou dans celui de la rêverie absolument calme et nous avons si bien aménagé, varié, cultivé, approfondi notre solitude, que nous nous aperçevons à peine que nous sommes seul. De ce qui n'était qu'un désert, nous avons fait un empire.......

 

                                                                                 ***

 

"L'amitié est la passion suprême et la dernière qu'il faille quitter."

 

            (quelques réflexions d'Abel Bonnard extraites de l'Amitié.)

 

 

-Certaines oeuvres d'Abel Bonnard sont téléchargeables sur Emule (dans recherches documents, tapez Abel Bonnard ou Académie française Abel BONNARD) 

 


tombe d'Abel Bonnard à Madrid. 

(photos prises en 2005 par l'ami Laurent Z.)

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Abel Bonnard et l'Amitié

Publié le par Christocentrix

..."Si acharnée que soit la concurrence des intérêts, il faut chercher ailleurs la vraie image de la vie, dans une lutte qui est à la fois moins cupide, puisqu’on n’y poursuit point d’avantage immédiat, et plus nécessaire, puisque personne n’y a choisi sa place et que chacun y combat pour la défense même de sa nature : c’est la bataille des caractères. Ce combat ne se décide jamais. Les armées de la médiocrité y affluent sans cesse, mais ces troupes innombrables n’entrent en ligne que sous les tristes enseignes de l’égoïsme, de l’avidité et de l’envie. En face de ces masses sombres, qui n’ont que des chiffons pour drapeaux, les passionnés, les délicats et les magnanimes ne sont guère qu’une poignée, mais ils défendent des étendards immenses et si magnifiques que, lorsqu’un d’eux tombe, il semble que la bataille s’éteint. Les indécis passent d’une armée à l’autre, les étourdis ressortent de la mêlée tout rompus de coups, sans même savoir de quel parti ils les ont reçus. Les sages se retirent, les lâches se sauvent. Etre amis, c’est avoir les mêmes drapeaux.

Maintenant nous pouvons comprendre la vraie fonction de nos amis : ils ne sont pas nos alliés dans la bataille des intérêts, mais ils le sont dans la bataille des caractères. Ils prennent la vie comme nous. De là vient que nous supportons aisément qu’ils aient d’autres idées que les nôtres. Outre que ces dissentiments intellectuels peuvent avoir une fin, notre ami se rangeant à notre opinion, ou nous à la sienne, ils ne touchent pas au fond des natures. Mais très libres de différer sur les grands sujets, nous avons absolument besoin d’être d’accord avec nos amis dans les petites choses. Car les natures se révèlent dans ces occasions imprévues, nous y pouvons tâter l’étoffe dont chaque homme est fait, et quand il s’agit de ceux que nous aimons, nous avons besoin de sentir que c’est de la soie. Qu’un de nos amis s’oppose à nous dans une question de philosophie ou d’art, cela nous procurera le plaisir de faire de belles armes ensemble. Mais qu’un homme soit dur avec un pauvre, grossier avec une femme, brutal avec un inférieur, quand même il nous aurait donné d’autre part toutes les approbations possibles, il n’est pas de notre race, nous n’avons rien de commun avec lui. Car si les amitiés se développent sur le plan de l’esprit, elles se forment ailleurs. De là vient que certains amis peuvent, sans aucun inconvénient, ne se rencontrer que pour des batailles. Le champ clos où ils s’affrontent est la partie la plus éclairée de leur amitié, mais il en reste la plus étroite. Alentour s’étendent dans l’ombre toutes les régions où ils sont d’accord. La ressemblance des instincts, la parenté des goûts ont au moins autant de part dans nos amitiés que l’harmonie des intelligences, mais nous nous en rendons moins clairement compte, parce que, dans ce commerce, tout ce qui vient de l’esprit scintille et rayonne, tandis que tout ce qui vient de là sensibilité demeure obscur. Il n’en reste pas moins certain que ces hommes qui se parlent des choses les plus abstraites, les moins colorées par le sentiment, n’éprouveraient pas tant de plaisir s’ils ne sentaient pas, au-dessous de leurs discussions, leurs affinités secrètes. Les conversations des amis sont aussi délicieuses à cause de toutes les pensées qui s’y montrent que de tous les sentiments qui s’y cachent. Il n’est rien, alors, dont il ne nous devienne agréable de leur faire part, même s’il s’agit de ce qui nous avait d’abord attristés. Il est doux de se plaindre avec eux de la laideur du siècle, dans l’instant même où leur société nous empêche de la sentir. Il est doux de faire le misanthrope avec nos amis, et de dire du mal de l’homme avec ceux-là mêmes dont l’existence suffit à nous donner tort. Quand elle arrive ainsi à sa plénitude, l’amitié est une fête des cœurs dans les palais de l’esprit. Il ne suffit pas d’observer que les amitiés véritables se forment au-dessous du commerce des intelligences ; elles ne peuvent prendre de l’importance sans se continuer au-dessus. Elles commencent dans les mêmes affinités et finissent dans les mêmes aspirations. Il n’en est point de réelles sans la sympathie de deux sensibilités; il n’en est point de complètes sans un culte commun de la grandeur....

 


... quand toutes nos facultés s’exaltent, alors, au moment même où notre effort nous dégage de la multitude, nous éprouvons le besoin de ne pas nous séparer de l’humanité ; nous voulons la ressaisir dans un homme. Un ami est un compagnon de noblesse. Il nous aide à atteindre la plus haute expression de notre nature, comme nous l’aidons à parvenir au même but. C’est le drame et la beauté de ces sentiments que nous ne pouvons rencontrer de véritables amis qu’à la hauteur où nous risquons de devenir seuls, et l’on ne saurait, en effet, donner une plus forte idée des jouissances héroïques de l’amitié qu’en disant qu’elles consistent à respirer à deux l’air sublime de la solitude."...




....."La culture, par elle-même, nous donne déjà le pouvoir de nous échapper. L’homme inculte appartient tout entier au présent, il subit sans réserve et sans rémission la tyrannie de la circonstance. L’homme cultivé a toujours une partie de soi qui dépasse ce qui lui arrive. Il n’est jamais d’un seul temps ni d’un seul endroit. La liberté de son esprit lui assure une sorte d’ubiquité. Au moment même où ses soucis et ses peines allaient excéder sa patience, il n’a qu’à se rappeler le vers d’un poète ou la réflexion d’un sage qui, autrefois, connurent les mêmes ennuis, pour prendre sur les siens un calme avantage et pour sourire de ce qui a failli l’irriter. Mais la culture, qui n’est qu’une familiarité avec l’élite des morts, se complète et se corrobore par une intimité avec l’élite des vivants. Des hommes cultivés et amis, quand ils se retrouvent, sont vraiment des grands seigneurs au-dessus des choses. Rien, alors, n’égale leur intérêt pour tout ce qui est, sinon leur désintéressement pour ce qui les touche. Ils n’ont pas besoin de se parler d’eux-mêmes pour se livrer l’un à l’autre, et après s’être entretenus des questions les moins personnelles, ils se quitteront avec le sentiment de s’être tout dit. Ils se font moins des confidences de leurs histoires que des largesses de leur nature. S’ils se racontent leurs tracas, ce n’est plus pour s’en plaindre, mais pour en raisonner. Leurs longs entretiens les conduisent à une réflexion, à une citation ou à une maxime d’où ils voient toute leur expérience à leurs pieds et, de ce paisible observatoire, ils se montrent leurs ennuis, leurs chagrins, leurs défaites mêmes, comme des voyageurs réunis à un point de vue se désignent curieusement l’un à l’autre les chemins qu’ils ont suivis, les ravins qu’ils ont franchis à grand peine et le fleuve où ils ont pensé périr..."

 

 

..."Alors même qu’ils n’y songent pas, ces amis sont secrètement conjurés contre la bassesse humaine. Si sceptiques qu’ils pensent être, ils ne seraient pas ensemble s’ils ne croyaient plus à rien. Du moment qu’ils sont réunis, ils se placent, sans même y songer, sous les auspices de ce que l’humanité a produit de plus noble et il leur suffit d’une allusion et d’un mot pour se référer à ces supérieurs. Tandis qu’ils conversent le plus calmement et que, tout occupés à jouir de leur raison, ils pensent le moins à exalter leur âme, les amis ont toujours sur leur tête un monde d’étoiles qu’ils se désignent parfois en causant, et ce ciel étoilé de l’amitié, ce sont les grands hommes"...

(Quelques extraits de "l'Amitié" d'Abel Bonnard, que je ne me lasse jamais de relire, et qui m'apparaissent en écho avec certains écrits d'André Fraigneau, autre chantre de l'amitié... comme par exemple :  
« je crois fermement que si nous étions plusieurs à composer un filet noué de nos veines, si l'on pouvait créer une chaîne de fluide entre ces quelques-uns qui ont connu l'invitation à la grandeur, les choses n'auraient qu'à bien se tenir et plus d'une étoile serait prise.»)


Sur ce blog également, d'autres textes extraits de l'Amitié d'Abel Bonnard
 (classés dans la "catégorie" Abel Bonnard).




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Abel Bonnard, un chemin vers la Sagesse...

Publié le par Christocentrix

"La plupart des hommes ont eu quelques compagnons, étreint et gâché quelques femmes, après quoi ils ne doutent pas d'avoir connu l'amitié et l'amour. Cependant, où leur vie finit, c'est là que la vie commence. Il faut partir du rivage où ils se sont arrêtés, pour connaître non seulement des raffinements, mais des simplicités mêmes dont ils n'ont pas eu l'idée. Alors, peut-être, nous obtiendrons un de ces bonheurs isolés dont chacun est une exception unique ; même si nous devons errer en vain sur les flots, c'est quelque chose encore de jouir des illusions de la mer et de regarder, le soir, ces nuages qui imitent si bien les terres lointaines. Laissons donc les autres croire qu'ils vivent et pensons à vivre. Partons pour les îles."



"Si important qu'il soit, pour chacun de nous, de mener sa vie le moins follement ou le moins sottement possible, nous sommes surtout poussés, dans l'action, par nos qualités instinctives ; la sagesse succède à nos actes elle ne les a pas dirigés ; c'est un épilogue, une fête qui ne sert plus à rien. Alors, dans ces conversations des amis, il n'est aucun de leurs souvenirs qui ne tourne au profit de leur esprit. Une ancienne passion, avec ses mois de tourment, fournit une brève maxime. Le récit d'une négociation longue et difficile leur donne l'occasion de noter un trait curieux de la nature humaine. Même l'imbécile le plus vaste et le plus monstrueux qu'ils aient connu, échoué maintenant sur les plages sereines de leur mémoire, est comme une de ces baleines que les marins dépècent tranquillement, pour en tirer beaucoup d'huile. Ceux qui prennent part à de pareils entretiens y goûtent un plaisir de féerie mêlé à la volupté de l'intelligence. Chaque observation en appelle une autre, chaque remarque est corrigée ou complétée par une plus fine ; ils aperçoivent à la fois plusieurs vérités différentes; ils traversent en un clin d’œil l'espace qui les sépare ; ils abordent à leurs sommets, sans avoir eu la peine d'en gravir les pentes. On est amants dans l'ivresse de tout oublier, mais on est amis dans la joie de tout connaître."



 

"Celui qui a pratiqué les hommes peut encore être peiné de leur conduite, mais il perd le droit d'en être surpris, car, s'il a vraiment connu leur nature, leurs actes ne font qu'illustrer cette connaissance ; ou plutôt, il ne peut avoir de surprises que favorables, et il nous arrive ainsi d'éprouver un émerveillement sincère, quand des âmes dont nous savons la médiocrité, déployant, dans un moment d'émotion, de sympathie ou d'amour et, pour ainsi dire, d'infidélité à elles-mêmes, des sentiments qui n'ont pas, sans doute, beaucoup de réalité, mais dont nous admirons même l'apparence. C'est ainsi qu'après avoir visité une petite ville aux tristes recoins, le voyageur s'étonne de la voir, la nuit venue, tirer de son sein obscur un feu d'artifice, qui, tout modeste qu'il est, n'éblouit pas moins, avec ses soleils tournoyants, ses serpenteaux qui craquent en l'air, ses fusées jetées aux étoiles.
«Eh quoi, se dit-on, cette sous-préfecture!»

"Il est en nous des qualités que les gens vulgaires ne pourront jamais y connaître, parce qu'ils ne nous donneront jamais lieu de les leur montrer. On ne saurait être à soi seul, gai, poli, enjoué, galant, tendre, délicat, spirituel ; il y faut quelque encouragement et quelque réponse. Ce dont nous remercierons toujours nos amis, c'est de nous avoir donné l'occasion d'être nous-mêmes. Tandis qu'ils admirent les sentiments que nous dépensons, nous savons que nous n'aurions point trouvé en nous ces trésors, s'il ne s'était agi de les leur offrir, ou que nous en sentions l'embarras, avant de les répandre pour eux. Il y a dans toutes les affections supérieures un tel entre-croisement d'échanges et de bénéfices que ceux qui les ont formées ne peuvent jamais savoir où ils en sont. Chacun s'entête à être celui qui a plus reçu que donné. Ils n'en démordent pas, aucun ne veut céder, ils refont impatiemment leurs calculs pour prouver l'énormité de leur dette ; cette contestation merveilleuse n'aurait pas de terme, si ceux qui s'aiment ne prenaient enfin le parti de jeter et de brûler les comptes de leur reconnaissance dans le foyer de leur amour."


"A mesure qu'on s'éloigne de la jeunesse et pour peu qu'on n'ait pas laissé les jours passer vainement, on apprend à vivre avec soi, et même de soi : ce n'est pas du tout la même chose que d'être seul, ou plutôt il s'agit là d'une solitude raffinée où il ne reste rien de la rudesse et de la maussaderie qui caractérisaient la sauvagerie primitive. La plupart des gens ne sauraient rentrer en eux-mêmes avec plaisir, soit parce que leur âme est trop simple, soit parce qu'elle est trop laide ; ou bien c'est une chambre nue, ou c'est un réduit plein de rats. Le progrès véritable consiste, au contraire, à multiplier en nous les plans d'une vie que rien d'extérieur ne peut plus gâter ni atteindre. Certains états de notre nature, par nous connus et fixés, deviennent alors comme ces kiosques où des princes d'Asie allaient retrouver leur âme et qui étaient dédiés à la musique, ou à la lecture, ou à l'admiration des nuages. Ainsi nous nous retirons dans le pavillon de la mélancolie sereine, ou dans celui de la gaieté sans cause, ou dans celui de la rêverie absolument calme et nous avons enfin si bien aménagé, varié, cultivé, approfondi notre solitude, que nous nous apercevons à peine que nous sommes seuls. De ce qui n'était qu'un désert nous avons fait un empire. Nous causons avec nous-mêmes, nous nous promenons dans notre pays."

"L'avantage d'avoir commencé par de grands désirs, c'est qu'on garde au moins de grands rêves. D'ordinaire, ils planent sur notre vie sans y exercer d'influence, mais pour peu qu'elle leur oppose une surface moins agitée ou moins insensible, ils laissent tomber un reflet de leurs nuances dans ce qui n'aurait été, sans eux, qu'une minute incolore. Nos amis sont là, ils se taisent et le silence, qui efface la présence des indifférents, enrichit à ce point la leur que nous pouvons croire à l'amitié. La jeune femme que notre cœur s'obstine à choisir laisse fondre, soudain, un caractère auquel nous nous sommes heurtés tant de fois, pour n'être plus qu'un adorable fantôme qui penche vers nous toute la douceur de l'amour, et un sourire plus beau que ceux qui montent de son cœur vient se poser sur ses lèvres. Ces moments où la réalité s'interrompt nous étonnent par une perfection qui ne leur ôte pas leur inanité, sans que nous discernions toujours que ce sont des présents que nous nous faisons à nous-mêmes. Il a suffi que notre vie s'adoucît un peu et qu'elle se vidât de ce qu'elle contient, pour que notre âme prît cette occasion de la remplir, un instant, de tout ce qu'elle ne contient pas. Le loisir n'est beau que lorsqu'il devient le miroir d'un rêve. C'est ainsi que les lacs semés dans les paysages, comme des espaces d'oisiveté, peuvent devenir des jardins d'extase, et, quand le rameur flottant sur leurs eaux s'étonne de leur splendeur pâle et vaine, il lève la tète, et il voit les nuages."



"Il est un art de vivre et on peut l'apprendre. Mais s'il consistait vraiment à se préserver des déceptions et des peines en se rendant insensible, on aurait horreur de le savoir. En vérité, il ne s'agit pas d'endurcir notre cœur, mais seulement de le protéger. C'est la généreuse étourderie de la jeunesse de se livrer sans réserve et aveuglément à toutes les occasions qui lui sont offertes. Il serait aussi fâcheux de n'avoir pas commencé par là qu'il deviendrait ridicule de continuer de la sorte. Il ne convient pas de laisser aux sots et aux méchants le pouvoir de nous atteindre aisément ; une secrète magie nous permet de les éloigner, et celui même qui se croit aux prises avec nous ne se doute pas qu'il passe à peine à notre horizon, où nous le lorgnons avec une curiosité flegmatique. Qu'un homme qui a appris la vie ait un air de calme et de froideur, qu'il recoure tour à tour, pour écarter le vulgaire, à la politesse ou à l'ironie, il ne fait qu'user de ses droits. Mais prendre pour sa nature ce qui n'en est que les défenses, ce serait la même erreur que de ne pas distinguer une ville de ses remparts. La question n'est pas, pour nous, de ne plus jamais être fous, mais de réserver notre folie pour les occasions qui en sont dignes. Qu'un être paraisse qui, par quelques signes, nous donne à croire qu'il est de la race supérieure, nous déploierons, pour l'accueillir, un enthousiasme qui dépassera infiniment celui de nos premiers temps, car comment comparer la fougue instinctive d'un jeune homme avec la hautaine imprudence d'un homme qui n'ignore rien des dangers auxquels sa folie l'expose et qui trouve sa volupté à les affronter en les connaissant?

Tout le drame de la vie est dans la recherche des êtres, plus fougueuse en amour et plus attentive en amitié. Ici encore, il convient que notre expérience nous instruise sans nous accabler. Si nombreux que soient les gens médiocres, il ne faut pas qu'ils aient le pouvoir de nous faire douter de ce qui les dépasse, et, pleinement convaincus du peu que valent tant d'hommes, nous ne devons jamais oublier ce qu'un homme peut valoir. Ainsi nous ne nous détachons de la foule que pour nous offrir à l'élite ; nous ne diminuons le nombre de nos occasions d'aimer que pour en augmenter l'importance : l'expérience que nous acquérons ne nous sert qu'à concentrer notre foi. Un côté de notre âme est défense, mais l'autre est accueil. Cette attente des êtres inconnus est d'un charme immense. Au-dessous de l'agrément des relations faciles, au-dessous du léger libertinage qui porte un homme vers toutes les grâces des femmes, c'est cette recherche sourde, sérieuse, et toujours naïve qui justifie le commerce que nous entretenons avec les autres.

Si fort que nous nous appliquions à nous ennoblir et à nous enrichir par nous-mêmes, il y a une douceur, une grâce, une modestie à ne pas refuser, à admettre, à solliciter l'aide du hasard. Cherchons à nous accomplir, sans prétendre nous achever; car nous avons bien le pouvoir de développer à nous seuls ce que nous avons de plus haut, mais non pas celui de vivifier ce que nous avons de plus profond. Il est certains printemps de nous-mêmes que nous ne pouvons connaître que par l'intervention d'un autre être et, autour des palais que nous avons bâtis, il est divin, alors, de voir éclater des jardins qu'il ne dépendait pas de nous de faire fleurir. Qu'un philosophe stoïcien se vante de se suffire : il ne s'aperçoit pas qu'il s'est desséché. La vraie poésie, au contraire, c'est de toujours nous accroître, sans nous suffire jamais, c'est de nous enfoncer en nous sans nous exclure de l'Univers, c'est d'être toujours prêts à recevoir, au bord d'une âme sans cesse agrandie, ceux qui y feront jaillir des sources que nous n'aurions pas pu éveiller. A la volonté de nous ennoblir, nous ajoutons le miracle de les aimer. Après nous être augmentés par notre effort, il est doux de nous enrichir par leur magie. Après nous être retirés aux circonstances, il est doux de rester encore, pour les rencontres que nous espérons, les sujets de la fortune, comme le joueur qui risque tout sur un coup de dés, comme le marin qui a besoin d'un bon vent. Après avoir étendu notre âme jusqu'à en faire un vaste royaume, il est doux de la laisser attendre le lever d'un être, comme les grands pays noyés d'ombre, le soir, attendent la lune.

Il est bien vrai qu'un homme ne prouve sa force que par la façon libre, sereine, élégante dont il supporte la solitude. Mais cette solitude n'aurait pas son prix, si l'on y arrivait trop facilement. Il faut avoir commencé par avoir eu tous les besoins. Alors même qu'un homme se trouve porté par le progrès de sa nature à un point où il n'a plus de vraie société qu'avec soi, il faut, une fois encore, distinguer absolument cet état d'avec la misanthropie. Le misanthrope s'aigrit et se rabougrit ; le solitaire se déploie et se purifie. Le misanthrope se barricade contre les hommes, tout en restant parmi eux. Le solitaire s'élève et ne s'enferme pas. Son âme n'est pas une maison gardée par les ronces : c'est un palais sur la hauteur, mais toujours ouvert, et qui, si personne ne s'y présente, n'en reste pas moins hospitalier. Qu'un festin soit servi, chaque soir, pour ces magnifiques seigneurs qui doivent venir se réjouir avec nous. Que tout soit prêt, jusqu'au luxe intime de sa chambre, pour cette dame qui s'est mise en chemin et qui tarde un peu, parce qu'elle vient de très loin. Même si cette fête ne devait être peuplée que de celui qui la donne, elle n'en aurait pas moins été offerte à l'Amitié et à l'Amour. L'art de vivre est d'apprendre à se passer de tout, en restant capable de tout accueillir."
                                                                          
                                                                   Abel Bonnard (extraits de "l'Amitié")


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Abel Bonnard : éléments bio-bibliographiques

Publié le par Christocentrix

Eléments biographiques :

 

Abel Bonnard né en 1883 à Poitiers, mort en 1968 à Madrid, en exil, était un écrivain et académicien français, ministre de l'Etat français.

Académicien français en 1933, élu au "Conseil National" en 1941, nommé ministre de l'Education nationale en avril 1942, il s'exile en Espagne en 1945, au moment de la "chasse aux sorcières".(condamné en 1945 pour "collaboration").

Académicien de choc pour Céline ("Un des plus beaux esprits français..."), compagnon de route pour Drieu...il nous est présenté dans une biographie par Olivier Mathieu - Abel Bonnard, "une aventure inachevée" (édit. Avalon, 1988), avec une postface de Léon Degrelle. Dans cette biographie, Bonnard nous est présenté sous toutes ses facettes : poète et homme politique, grand voyageur, tribun, écrivain, auteur de théatre...responsable de 1942 à 1944 de l'Alma Mater, théoricien intransigeant soucieux d'associer le social et le national au sein de l'Europe nouvelle, c'était un homme dur et bon. Bonnard fut l'un des premiers grands écrivains de la conscience européenne.

Cet ouvrage d'Olivier Mathieu, parrainé par Léon Degrelle, acteur et témoin d'une époque, nous retrempe dans l'atmosphère de tout un siècle de littérature et d'histoire. Il est question aussi de son Journal intime, des dossiers secrets du Gouvernement de Vichy; on y trouve aussi un grand nombre de lettres de Céline, Maurras, et autres...

 

L'ouvrage présente une bibliographie d'une ampleur jamais publiée sur et autour d'Abel Bonnard.

 

 En d'autres temps, un écrivain de la classe d'Abel Bonnard eût tout naturellement exercé une sorte de magistrature tacite sur les lettres et sur ses contemporains. " Mais notre époque, dont tout le mouvement est de s'avilir, et où nous n'avons pas choisi de vivre, n'a pas d'organe pour entendre une voix qui ne parvient plus à toucher désormais que quelques survivants épars d'un monde perdu. Le couperet de sa pensée, d'une justesse prodigieuse, n'aura épargné aucun des aspects de notre effroyable décadence. Ce contempteur du présent écrit , de surcroît, une langue accomplie, toute classique, et, disait André Thérive, "d'une qualité qui passe l'éloge". "Il a des traits qui portent leur propre immortalité, des formules qui sont la perfection même "(éditeurs Dismas, "Ce monde et moi",1991).


Bibliographie d'Abel Bonnard :

-Les Familiers  (poèmes) (1906), - Les Histoires (poèmes (1908), - Les Royautés (poèmes) (1908), - La Vie et l’Amour (roman) (1913), - Le Palais Palmacamini (roman) (1914), -La France et ses morts (poème) (1918), - Notes de voyage : En Chine -1920-1921-, Océan et Brésil, Andalousie (1924), - Éloge de l’ignorance (1926), - La vie amoureuse d’Henri Beyle (Stendhal) (1926), - Au Maroc (1927), - L’Enfance (1927), - L’Amitié (1928), - L’Argent (1928), - Le Solitaire du Toit (recueil de chroniques) (1928), - Supplément à De l'Amour de Stendhal (1928), - Saint François d’Assise (1929), - Rome (1931), - le Coeur sentimental dans l'ouvrage collectif Affaires de coeur (1934), - Le drame du présent : les Modérés (1936), - Savoir aimer (1937), - Navarre et Vieille-Castille (1937), - Le Bouquet du Monde (1938), - l’Amour et l’Amitié (1939), - Pensées dans l’action (1941), - Des jeunes gens ou une jeunesse (1941), - Discours aux chefs Miliciens (1943), - Le Prince de Ligne (1965), - édition définitive de Les Modérés, le drame du présent établie et préfacée par Olivier Mathieu, avec des annexes inédites, éditions du Labyrinthe, 1986), - Berlin, Hitler et moi - inédits politiques - réunis et préfacés par Olivier Mathieu (Paris, Avalon, 1987), - Ce monde et moi (recueil posthume d’aphorismes réunis par Luc Gendrillon, éditions Dismas 1991).

-Les éditions du Trident ont réédité en 1991 l'admirable essai de Bonnard sur l'Amitié, oeuvre d'un poète et d'un esthète. Les autres oeuvres d'Abel Bonnard ne se trouvent plus que sur le marché du livre ancien.

-Abel Bonnard est aussi l'auteur de quelques articles et d'un bon nombre de préfaces.

Bibliographie à propos d'Abel Bonnard :

-Abel Bonnard, une aventure inachevée (Olivier Mathieu) éditions Avalon, 1988.

-A noter qu'il existe un mémoire de D.E.A : "Abel Bonnard et le culte de la Beauté " par Georges Fabre (Université de Montpellier, nov.1988).


-certaines oeuvres d'Abel Bonnard sont téléchargeables par Emule :  recherches avec mots-clés : Abel Bonnard ou Académie française Abel BONNARD 

 

-lien pour un site interessant : http://abelbonnard.free.fr/

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Abel Bonnard et Saint François d'Assise

Publié le par Christocentrix

"...Les hommes politiques qui sont aujourd'hui aux premières places ne sont en réalité que les gagnants d'une partie où il s'agit de se nantir du mieux qu'on peut ; ce sont des hommes qui ont réussi. Le pire mal n'est pas qu'ils passent leurs temps dans des intrigues qui n'ont rien de beau, c'est que, vivant de la sorte, ils n'en restent pas moins chargés de dire au peuple tous les grands mots qui glorifient un idéal. Mais parlant ainsi sans autorité, ils dégoûtent les gens de ce que ces mots représentent. Alors, au contraire, ceux des hommes qui étaient élévés au-dessus de tous les autres sentaient qu'ils n'étaient grands que par les choses qui vivaient en eux. Chargés de tous les insignes du pouvoir matériel, ils croyaient cependant à des supériorités plus pures qui dépassaient la leur et, parfois, ils les exaltaient eux-mêmes. Deux ans à peine après la mort de François (d'Assise), Grégoire IX le canonisa..."

 

...Il est bien vrai qu'en tout temps l'homme apporte à la vie les mêmes instincts. La seule affaire est de savoir ce que les hommes de chaque époque ont ajouté à ce fonds commun, et s'ils ont contenu et discipliné ces instincts, ou s'ils se sont bornés à les laisser libres.....Il existe en effet, des rapports secrets entre toutes les puissantes façons d'exister. Elles s'appellent, se provoquent, se sollicitent. Alors même qu'elles semblent s'opposer, elles se répondent.....Ce n'est pas dans les époques de mollesse que se manifestent les plus purs types de douceur. Le monde moderne se croit violent, mais il se vante, il n'est que grossier. Si la violence s'y produisait hardiment, peut-être verrait-on paraître des caractères opposés, pour lui donner la réplique.....L'homme moderne a pris toutes ses précautions contre le sublime. Il en était autrement au moyen âge ; les hommes y attendaient perpétuellement quelqu'un qui les dépassât. Celà les exposait à bien des erreurs et bien des risques, mais il y avait des portes ouvertes là où, maintenant, il y a des portes fermées".


extrait de "Saint François d'Assise" par Abel Bonnard, de l'Académie française.(Flammarion, 1929)

 

 

 

 

 

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Saint François d'Assise (Abel Bonnard)

Publié le par Christocentrix

"François est maintenant en face des hommes, ayant derrière lui, non seulement ses quelques disciples, mais, l'armée étincelante de ses propres forces. C'est ici qu'il faut marquer nettement les phases de sa vie, d'autant plus que les observations qu'on peut faire à son sujet ont une valeur générale. Si libre, en effet, que soit le développement d'un être supérieur, il n'est pas fortuit ni arbitraire ; il a ses périodes et ses temps réglés, qu'on retrouve plus ou moins distinctement dans la destinée de tous les grands hommes ; la seule différence entre eux et François c'est qu'ils ont conscience de ce qui leur arrive, au lieu que lui-même ne s'en doute pas. Le dessin de leur vie est tout chargé d'orgueil, d'effort, d'ambition, de colère ; Chez François les choses sont réduites à l'essentiel, il n'y a rien ajouté, mais la ligne nue qu'il trace ainsi devant nous ne chante que plus purement le drame fatal de l'homme et des hommes.
D'abord brille la période d'allégresse où le grand homme envahit les hommes. Il semble que l'humanité n'ait pas été sur ses gardes, qu'elle se soit laissé surprendre. Elle ne résiste pas au génie qui fond sur elle. On dirait que l'ancien monde de l'égoïsme et de la laideur va s'évanouir, qu'un autre va s'établir facilement à sa place. On pense à ces jours de mars, où le vieux paysage morose de l'hiver, investi, bousculé, occupé par l'armée éblouissante des arbres en fleurs, capitule et se rend à une puissance nouvelle. Mais on admire encore cette période qu'une autre a déjà commencé. La première se marquait par l'invasion du grand homme ; la seconde se marque par le retour des hommes sur lui. C'est alors qu'il doit apprendre quelles différences le séparent de la multitude qu'il avait cru d'abord conquérir. Ce ne sont pas seulement ceux qui lui résistent qui lui font sentir les limites de son pouvoir. Ceux mêmes qu'il pensait avoir acquis, il doit s'apercevoir qu'il ne les a pas changés. Dans ce combat d'un seul avec tous les autres, il semble parfois que ceux-ci recouvrent leur adversaire ; on ne le voit plus. Il y a des grands hommes qui ne sont point sortis de cette seconde phase, soit qu'ils aient dépendu de la médiocrité humaine par l'amertume qu'elle leur a inspirée, soit que, par une disgrâce plus spécieuse, mais non moins certaine, ils soient restés pris et empêtrés dans l'épaisseur de leur gloire. Seuls quelques-uns arrivent à la troisième phase et François fut de ceux-là. Dans cet automne serein, le grand homme s'achève et s'aperçoit qu'il peut se suffire. Alors même qu'il garde à ceux qu'il a connus autant d'affection ou d'amour, il ne se méprend plus sur la qualité des rapports qui peuvent les unir à lui, et il se reconnaît le droit de se développer au-dessus d'eux. Il peut bien avoir autant de foi, il n'a plus du tout de crédulité. Même si des foules se pendent à lui, l'éclat de son triomphe ne l'abuse pas sur la modestie de sa victoire. Ainsi l'on peut dire que, si aucun accident n'entrave ou n'interrompt son développement régulier, le grand homme commence par une solitude où il se prépare, pour finir par une solitude où il s'accomplit, ses rapports avec les hommes remplissant la vallée entre ces deux cimes. Il se trouve, il se donne et il se retrouve. Tel est le cas de saint François. Il commence et il finit par être avec Dieu, pour n'être avec les hommes que dans l'entre-deux. Il commence et il finit par de la joie, mais quelle différence entre celle qui précède l'expérience et celle qui la suit, entre l'allégresse ingénue des premiers temps, quand il croyait que tout dût lui céder, et cet état suprême où la mélancolie qui aurait pu lui venir de l'homme était dévorée par la joie qui venait de Dieu.

                                                                 

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[...]...dans sa période de crédulité, François a certainement espéré que sa parole changerait le monde. Cependant rien ne reste plus loin de lui que la conception d'un moine prêcheur, abreuvant de sa faconde intarissable un peuple dévôt. François n'a pas coulé comme une fontaine, il a débordé comme une source. La prédication n'était pour lui qu'une façon de répandre parmi les hommes ce qu'il avait amassé dans la retraite...[...]...Nul ne résistait à cette parole. A Cannara, quand il eut fini, le peuple entier voulait le suivre. A Ascoli, trente hommes, clercs et laïques, reçurent l'habit de ses mains. Lorsqu'il approchait d'une ville, les cloches sonnaient, les maisons lui envoyaient leurs enfants comme une volée de moineaux, les gens quittaient leur besogne pour accourir à sa rencontre, et comme les ouvriers avaient abandonné leurs outils, les femmes leur quenouille, il semblait, aussi bien, que l'avare eût laissé là sa cupidité, le brutal sa violence, le lascif sa luxure, et que ce qui venait vers François, ce fut un peuple innocent et régénéré. Le saint était trop pur pour rester, si peu que ce fût, sensible à la vaine gloire, mais quelles espérances ne dut-il pas concevoir, devant de pareils transports! On sent l'ivresse de la confiance dans la façon dont il distribue le monde à ses disciples, comme un conquérant à ses lieutenants. Il les envoie en Allemagne, en Espagne, au Maroc. Lui-même se réservait la France, comme le pays pour lequel il avait toujours eu le plus de prédilection. Mais elle ne pouvait l'attirer que par l'espérance du plaisir qu'il y aurait trouvé. L'Islam le tentait davantage encore, par la promesse d'un grand péril. En face de cet amas d'âmes infidèles, François devait se sentir comme une petite flamme devant un énorme monceau de bois sec. Peut-être se flattait-il de l'espoir qu'il lui serait plus facile de jeter ces mécréants d'un extrême à l'autre, que de porter à une foi fervente les croyants tièdes dont il était entouré. Enfin, ce qui l'attirait, c'était la soif du martyre. II était tout simple que François désirât le martyre, comme le plus grand gage d'amour qu'il pût donner à Dieu et la façon la plus directe de s'unir à lui. Mais, à mesure qu'il avançait dans la vie, il est à croire que ce désir sera devenu plus profond et moins ingénu. Une âme supérieure, alors surtout que c'est par sa sensibilité qu'elle se distingue, et quand elle n'est plus retenue par de grossiers intérêts, a toujours une pente secrète vers la mort. Vivant dans un monde qui n'est pas le sien et où tout l'offense, elle est plus prête qu'on ne croit d'accepter une occasion d'en sortir, surtout lorsqu'il est non seulement licite, mais louable de s'échapper par l'issue offerte. En voyant comment François, malgré les obstacles, revient toujours à son idée d'aller en Orient, on peut se demander s'il n'était pas poussé, autant que par l'espoir d'évangéliser les Infidèles, par le désir de sortir d'un monde où les choses étaient de moins en moins à son gré.
                                                                   
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Nous entrons dans la seconde phase, non plus lyrique mais dramatique, dans cette période d'expérience où l'homme exceptionnel apprend à connaître les hommes ordinaires, et à se connaître par eux. Cette épreuve ne manque dans aucune des grandes vies, mais parfois nous avons peine à l'y retrouver, parce qu'elle disparaît dans le mensonge doré de la gloire. Quand nous nous figurons, après coup, l'existence d'un homme supérieur, nous sommes enclins à lui prêter un avantage évident sur tous ses contemporains. Le plus souvent, cependant, il n'en fut pas ainsi : ou bien sa supériorité ne fut pas sentie, ou cette différence ne servit qu'à le laisser seul contre tous. Ce qui explique notre erreur, c'est qu'au moment où nous regardons le spectacle de sa destinée, la plupart de ses adversaires en ont disparu : ils sont tombés dans le néant qui les réclamait. Mais, quand il a vécu, eux aussi avaient l'air de vivre : ils ont parlé, agi, opiné, éphémères délégués de l'infériorité éternelle. Il est vrai qu'avec François nous sommes sur un plan plus haut, où il n'est plus question d'orgueil ou de gloire. Mais loin d'en être supprimé, le drame de sa rencontre avec les hommes est seulement réduit à l'essentiel. L'expérience qu'il en a acquise a dû commencer dans ses rapports avec les Frères. Il eut plus d'une occasion de s'apercevoir qu'il ne les avait pas tellement transformés qu'ils n'eussent apporté dans leur nouvelle vie des instincts ou des défauts qu'ils auraient dû laisser dans l'ancienne. Quelque soin que prît François de redoubler d'humilité à mesure qu'on l'honorait davantage, il ne pouvait empêcher que les triomphes qu'il remportait n'inspirassent des réflexions assez aigres à plus d'un de ses compagnons. Les hommes admettent, à la rigueur, qu'on glorifie quelqu'un qu'ils n'ont point connu, car il ne s'agit là que d'un fantôme, qui ne donne pas d'ombrage à leur vanité. Mais qu'on leur fasse un supérieur d'un compagnon, c'est ce qu'ils ont peine à souffrir. Ils ont toujours la prétention de valoir à peu près quelqu'un avec qui ils vivent familièrement...
 
...Il fit d'autres expériences, parmi lesquelles il faut compter son voyage en Orient. La légende s'est emparée de ce voyage, de sorte que nous n'en savons plus grand'chose. On nous raconte que François a confondu les docteurs de l'Islam et qu'il les a fait reculer en leur proposant d'affronter avec eux l'épreuve du feu... Quelles qu'aient été les discussions que François a soutenues en Syrie ou en Égypte, il était trop ignorant pour briller dans la dialectique, mais les princes musulmans étaient préparés à respecter la sainteté, même chez un chrétien, et François, par son imprudence un peu folle, ne répondait pas mal à l'idée qu'ils s'en faisaient. Il se peut donc très bien que le sultan ne l'ait pas traité durement, mais cela ne sera pas allé plus loin que de le renvoyer avec indulgence, ce qui nous paraît beaucoup, mais ce qui aura semblé bien peu à François. Il sera donc revenu avec le sentiment d'avoir échoué. Cependant, l'Occident lui réservait une amertume plus secrète, c'était celle de réussir. Dans le drame du grand homme avec les hommes, et alors même que ceux-ci se livrent de bonne foi à celui qui doit les changer, on ne sait jamais qui l'emporte en vérité, et si c'est lui qui les soulève ou si ce sont eux qui le retiennent. On ne sait jamais si, en professant une foi nouvelle, ils obéissent au désir explicite d'échapper à leur ancienne médiocrité ou au désir sournois de l'établir à l'intérieur des principes qui la menacent. Les grandes doctrines attirent les hommes par leur noblesse, mais elles la perdent pour les garder. Dans l'alternative offerte à une âme sublime, la victoire comporte peut-être une mélancolie plus subtile et plus intestine que la défaite, car le mauvais succès a du moins cet avantage que celui qui l'a subi reste entier et peut garder l'espérance d'une revanche, au lieu que le bon succès ne laisse aucun espoir, du moment qu'on s'est aperçu que, sous des apparences de victoire, il cache à peine un compromis et que ce compromis est tout ce qu'il est possible d'obtenir. François avait appelé les hommes, et la chose tragique, c'est qu'ils ont répondu à son appel...
 
...Maintenant le drame peut être compris. François montra d'autant plus d'énergie qu'en défendant son œuvre et son idéal, il ne défendait en somme que sa façon d'exister. L'action qu'il exerçait n'était que le rayonnement de sa nature. Mais il était impossible qu'il ne se heurtât pas à la résistance qu'il a rencontrée. Ce n'était pas celle de l'Église, c'était celle de l'humanité. Il n'y a pas de doute que son protecteur Hugolin qui, devenu Pape, devait le canoniser, ne l'ait admiré profondément. Mais il était chargé de pourvoir à l'organisation de l'ordre et l'ordre ne pouvait pas prendre corps sans manquer en quelque chose à l'esprit de son fondateur. Parmi des difficultés si embarrassantes, François n'avait pas à compter sur les premiers frères. Ceux-ci, âmes ingénues, pouvaient bien le suivre et lui obéir en toute chose, ils ne pouvaient pas l'aider. François ne pouvait être aidé dans le gouvernement des moines que par des hommes qui ne lui ressemblaient point, doués des aptitudes sociales et temporelles dont il était privé, et après avoir commencé par se réjouir de leurs qualités, il était fatal qu'il finît par souffrir de leur nature. C'est ainsi que l'activité du frère Elie lui fut d'abord d'un grand secours. Elie était un ancien maître d'école et l'on sait combien, d'habitude, les gens de ce métier sont avides de domination. Elie se plut donc beaucoup à administrer et à régenter l'ordre ; mais en même temps il le retirait à son fondateur. Pour bien se représenter l'isolement de François, il faut se rendre compte que si les hommes ordinaires sont parfois attirés vers un homme exceptionnel par un sentiment confus de la différence qu'il y a entre eux et lui, l'attrait qu'ils éprouvent se change en éloignement, dès que cette différence, au lieu de demeurer vague, éclate sur des points précis. Alors ils n'ont pas besoin de s'entendre pour être d'accord contre lui. Derrière l'opposition d'Élie et d'Hugolin, François devait sentir résister la masse des frères. L'humanité est dans son rôle, en imposant sa pesanteur à ceux qui veulent la manier trop légèrement et peut-être est-il bon qu'elle ne suive pas le génie dans ses écarts sublimes. La plupart des frères, du reste, n'auraient pas été plus près du saint, si, sous prétexte de lui ressembler, ils s'étaient jetés dans des excès qui n'auraient rien eu de commun avec les transports de leur maître. Mais on imagine aisément ce que François put souffrir. Que de fois, dans ces chapitres qui réunissaient autour de la Portioncule des milliers de frères, il dut regarder avec mélancolie ces envahisseurs de son rêve, ces moines qui étaient moins ses disciples que ses vainqueurs. Les noces du grand homme et de l'humanité sont toujours illusoires.

                                                                    

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Voici la dernière phase. En quittant les autres, non seulement François exerçait le droit inaliénable que garde tout individu supérieur, de revenir Francois-d-Assise.jpgaux sources de sa propre vie, mais il ne cessait pas d'exister à leur avantage : il leur apparaissait d'autant mieux qu'il s'écartait d'eux. N'ayant pu exercer l'autorité d'un chef, il reprenait la majesté d'un exemple. Ainsi par la façon dont il termine sa vie, en se dégageant de ce qui l'a déçu et meurtri, pour se rapporter à ce qui ne saurait le meurtrir ni le décevoir, François trace ingénument la ligne suprême par où s'achèvent les plus belles existences. En vérité, il ne le sait pas : le mouvement de son âme est simple comme un chant de flûte, mais sous ce chant seul et pur, c'est à nous à entendre l'accompagnement abondant et sourd qui lui donne tout son sens. Il faut que l'homme supérieur ait été aux prises avec les hommes, mais autant il est indispensable qu'il ait subi cette épreuve, autant il est nécessaire qu'il en sorte enfin. Il n'est pas de grande âme qui n'ait connu l'amertume, mais il n'est pas d'âme vraiment grande qui y soit restée. Toute haute vie commence et finit avec ses Dieux. Quand, pour désigner cette démarche suprême d'une âme ramenée à l'essentiel, on dit que celui qui agit ainsi revient à soi, il faut que cette expression soit bien comprise ; elle doit être, avant tout, purifiée du moindre soupçon d'égoïsme. Pour tout homme de génie, revenir à soi, cela veut dire retrouver des mondes où il s'oublie. Mais nous savons que, pour François, ces grandes choses prennent un sens à la fois plus plein et plus naïf. Pour lui, revenir à soi, cela veut dire retrouver Dieu. Au delà, au-dessus des peines qui l'avaient blessé, tel fut le bonheur où il s'abîma. Durant sa période d'épreuves, il s'était imposé le devoir de prêcher, quoiqu'il dût préférer de beaucoup la prière à la prédication, dont il a dit, avec sa poésie singulière, qu'elle couvre de poussière les pieds de l'esprit. A la fin, il se reconnut le droit de se livrer tout entier à la contemplation et à l'extase. Il s'enfonce ainsi dans une zone où il nous échappe et où tout ce qu'il a éprouvé ne se révèle à nous que par les stigmates."

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Abel Bonnard, extrait de Saint François d'Assise, 1929.

 

 

 

 

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Approches et études sur Ernst Jünger

Publié le par Christocentrix

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"On aura tout entendu : un pot-pourri - vraiment pourri - de toutes les accusations à la mode : Ernst Jünger le nazi, l'antisémite, et même, même ! le collaborateur. On doute si les mots ont encore un sens. En tout cas les nazis auraient aimé ce grief de collaboration, eux qui trouvaient Jünger un peu trop "français" à leur goût...
"Voilà plus de quarante ans qu'on m'abreuve de toutes les inventions de la haine" écrivait Victor Hugo en 1871. "Je bois avec calme ces cigües et ces vinaigres". Jünger en aura été abreuvé deux fois plus longtemps. Le parti pris d'incompréhension, la mauvaise fois calomniatrice, l'ignorance arrogante, se sont fabriqué avec lui et une fois pour toutes un épouvantail sur mesure, lequel n'a qu'un seul inconvénient : celui de n'avoir à peu près aucun rapport avec le véritable Jünger, qu'on ne daignera pas connaître. Une radio nationale, en guise de nécrologie, l'a présenté comme un auteur de soixante dix romans, dont "Orages d'acier". Faut-il rappeler que Jûnger n'a écrit que cinq ou six "romans" au sens usuel et que "Orages d'acier", son premier livre écrit en 1920, est son journal de combattant des tranchées ? Du moins, sans le vouloir, l'annonce était assez drôle ; on aura lu et entendu beaucoup pire, des deux côtés du Rhin, dans la bêtise et la bassesse.

On lui aura tout reproché, successivement et contradictoirement : d'avoir aimé la guerre - la première - et de l'avoir écrit- à vingt ans; d'avoir écrit "la Paix" , en pleine guerre -seconde- à quarante ans passés ; d'avoir été nationaliste en 1920 puis d'avoir écrit quarante ans après "l'Etat universel" ; "nihiliste" avant guerre pour les uns, "spiritualiste" après selon d'autres, sans compter les plus récentes accusations d'apologie des drogues. Il ne manquait à Jünger que d'être assis au même banc que Socrate, en tant que corrupteur de la jeunesse.

Philippe Barthelet,  Ernst Jünger, dossier H, Age d'Homme, 2000.

 

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un lien : http://www.tvnc.tv/Ernst-J%C3%BCnger-une-vision-du-monde-soldatesque-et-hermetique_v114.html 

 

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Le Voyage en Grèce de Jean Prévost

Publié le par Christocentrix

 
                                        LA SAGESSE REMPLACE LA CITÉ


L'essor de la pensée grecque, ce premier grand élan de la raison, répondait à des désirs, à des regrets qui ne venaient pas de la raison.
Les prêtres étaient déchus, le sens du sacré s'effaçait, la vie religieuse se fanait dans les cités maritimes ou les colonies déracinées de la mer Egée ou de la Grande Grèce.
Alors Pythagore unit les respects mystiques à l'aube de la science, pour créer une religion sans tombeaux où les règles de la pureté sont choisies par l'esprit.
Platon, descendant des rois, touché par l'ironie et le martyre du plébéien Socrate, devine que l'aristo­cratie ne peut plus être qu'intérieure. Alors il pense par hiérarchies, des appétits aux passions et à la rai­son ; il fait monter les vertus du courage à la tempé­rance, puis à la sagesse, et enfin à la justice, il pose les quatre degrés de la connaissance, qui mènent, comme les degrés d'un temple, au secret des initiés. Il crée ainsi les séries (seul outil de l'esprit qui serve encore à penser le monde) d'après une Sparte de rêve et une hiérarchie sociale qui s'en vont.
La sagesse remplace la cité : tel est le vrai sens de l'impiété des philosophes.
Quand Alexandre a tué l'indépendance grecque, les philosophes n'écrivent plus de Politique ou de Lois ; ils font de leur doctrine une pure cité intérieure.
Epicure renonce aux fiertés civiques et passe de l'agora dans le jardinet de l'amitié. Les Stoïques trou­vent dans leur coeur le dernier bastion de la liberté, le tribunal suprême, la guerre noble et ses victoires, la gloire secrète. Le même mouvement, quand mourait la République romaine, pousse vers l'Académie un Cicéron qui veut croire encore à la Cité, vers Épicure un Lucrèce, vers le Stoïcisme ce qui reste d'hommes fiers, de Caton à Sénèque. Quand, après la liberté, dut mourir aussi la belle ordonnance de la Cité, Saint Augustin se réfugie dans la Cité de Dieu.
Le visiteur des Cités grecques va de l'Agora au stade, au théâtre, à l'Acropole, et trouve dans cet ensemble comme une statue spacieuse de son âme. C'est que l'âme est modelée sur le souvenir de la Cité.

                                                 
                                                              *


A Delphes, on avait exhumé tant de pierres du Trésor des Athéniens qu'il semblait reconstruit de lui-même. Après un siècle de caresses les savants l'avaient fait avouer : cette minuscule chapelle n'avait pas obéi au fil à plomb. Ses lignes s'affinaient de la base au sommet. Chaque pierre semblait se souvenir de sa place et se remarier à ses voisines ; chaque ab­sente était tracée d'avance par les parois qui l'entou­raient. Un bloc d'angle disparu peina Replat, l'ar­chitecte et les archéologues. Il avait dû être l'unique erreur.
L'oeuvre restaurée, on vit que nos plus habiles orfè­vres auraient à peine suffi pour tailler des pierres de remplacement dignes des anciennes. On a retrouvé le vrai bloc - invention à lui seul - qui avait sou­tenu son angle, solide et pur. On s'était trompé en le remplaçant : les mains savantes et pieuses avaient faussé les lignes, troublé ce repos des yeux - et l'on avait critiqué les Athéniens... Dédions cette chapelle à notre humilité.


                                                              *


                                                     Parthénon


C'est donc toi. Je te connaissais, pourtant tu m'étonnes, comme le visage d'une amie préférée.
Tu semblais fragile, du bas de la côte, quand je montais ; maintenant je touche les blessures de tes blocs, je te sens solide et pas du tout immortel. Je t'aime mieux.
Quand je te regarde de trop près, j'ai un peu mal. Je compte les tambours refaits des colonnes, je fais la moue au linteau neuf, aux chapiteaux blancs. J'aime mieux la blessure des bombes - ou ce mouvement des colonnes, dont chaque tambour s'écarte d'un mil­limètre de plus que celui qui le porte - trace de l'explosion des poudres. - Je ne souffre pas des frises disparues.
Le soleil brûle, mais le vent vient de la mer, et l'ombre des colonnes est fraîche. Je m'assieds à l'ombre, ici ou là. Chaque regard négligent donne un plaisir ; j'oublie tout avec force, la mémoire est muette. Je croyais rester dix minutes. Mais non : deux heures. Mon épaule s'ajuste dans la cannelure d'une colonne. J'y vois de moins en moins ; mes yeux s'émoussent ; l'ombre de la colonne fait le chaud et le froid sur ma dalle, et tremblote. Peu importe si c'est tout. La première fois, on n'a pas non plus grand'chose des femmes. Mais la nonchalance est bonne. Je reviendrai.

                                                                           
                                                            *


L'espace entre les colonnes des Propylées, les co­lonnes d'angle du Parthénon, plus rapprochées - toutes les colonnes infidèles à la verticale. Ils ont connu une harmonie qui dépassait la symétrie. Nous voyons dans 1a régularité, une perfection abstraite et rien au de-là. Ils ont vu l'harmonie concrète, ils ont été plus loin que nous : nous sentons encore cette harmonie, mais nous n'en concevons plus que grossièrement les raisons et les moyens.
Peut-être la mythologie qu'ils laissaient dans les chiffres, les degrés de divinité qu'ils accordaient aux figures géométriques simples les ont-ils aidés à rendre leurs plans et leurs structures plus humains et plus délicats...


                                                                *


Je prends le frais sur les degrés du temple, je me sers cordialement de l'ombre, de la fraîcheur du marbre, du courant d'air que suscite, au pied des monuments, la chaleur du jour. Sous ma main, un quadrillage dont je compte les cases : Tour, cheval, fou, Roi, Reine, fou, cheval et Tour... Sans doute quelque officier turc, gardien de la poudrière, tenait ici son jeu d'échecs, sous les colonnes, devant la mer. S'il a senti cela, c'était un raffiné, il valait mieux que les touristes.


                                                                 *


Bien sûr, ces statues archaïques du Musée de l'Acro­pole me séduisent. Leur personnalité, leur sourire aigu, et sous leur geste étroit la sûreté de leur allure, me rappellent bien plus les jolies filles des rues d'Athènes que les oeuvres de la Grande Époque.
Mais je reviens aux débris de la grande époque. Ils sont plus virils que cette indiscrétion sur l'âme que les statues archaïques nous tiennent à lèvres closes.
La fuite d'impressions, de rêveries et de souvenirs que nous nommons la pensée intérieure, et que nous sommes tout proches d'adorer, les Grecs le dédai­gnaient, le surmontaient par la gymnastique, la mu­sique, la parole travaillée, ou par le loisir absent. De même ce que nous appelons personnalité, et que nous adorons, leur a paru une chose à dépasser. Comment le dépasser ? Nous n'avons, pour répondre à cette question, qu'une seule réponse, et muette, qui est leur sculpture.


                                                                 *


Ils méprisaient les plaisirs de l'amour, ceux de la table, le confort leur semblait grotesque, et pour les plus avides l'argent n'était qu'un outil. Nous tenons pour noble de mépriser l'opinion des autres hommes. Leur grand but, leur ambition d'hommes nus et sans besoins, était de forcer l'estime de leurs égaux, de communiquer avec les autres hommes par le plus haut. De là cette force et cette vie, à leurs yeux, de la perfection impersonnelle.
A la veille de la guerre entre Athènes et les Doriens, le Parthénon est d'ordre dorique, les choeurs des Tra­giques sont doriens, c'est une mode de préférer la musique dorienne.
Athènes est la tête et l'organisation d'une civilisation d'échanges. Mais sa religion regrette les symboles ruraux et adopte les mystères agraires d'Eleusis, qu'A­thènes a vaincue. Les Tragiques, Aristophane, Platon, font que ce peuple marin et marchand se rattache à sa tradition rustique. Il ne voulait pas se confondre avec des Ioniens d'Asie, ni avec ses propres métèques.


                                                                 *


Trois époques de la religion à la fois - Dieux chtoniens assimilés ou vaincus - serpent sacré, ou le serpent à trois têtes humaines. Là-dessus, triom­phant le polythéisme des Grands Dieux, qui est sur­tout un culte de l'État. Mais ceux même qui cons­truisaient là étaient, dans leurs études sur la matière et les nombres, d'une troisième religion déjà. (Impiété de Phidias, Périclès disciple d'Anaxagore). Temples immobiles devant moi, vestiges d'une reli­gion mobile et d'un dépassement continuel.


                                                                 *


Plus rien, des décorations, des peintures, ni des dorures. L'Acropole dépouillée me suffit, et elle nous enseigne le dépouillement de l'esprit. Mais ses auteurs n'avaient même pas conçu ce dépouillement qui nous sert de modèle.

                                                                      
                                                                 *


Temple d'Erechtée, synthèse habile ou spontanée ? Par-dessous, une tombe ancienne ; on ne sait plus qui c'est, et ce sera Acrops. Un vieux culte des ca­vernes, de la terre et du souterrain, autour d'Erechtée ; mélange - à cause de la source salée, à cause de luttes politiques ? entre Erechtée et Poséidon ; leur culte se fond, le dieu hellène prend pour serviteur le Dieu local : inégaux, ils logent ensemble.
Un olivier, une statue d'Athènes en bois d'olivier : autre temple ? Les deux temples se sont-ils adossés, dans l'édifice primitif, avant de s'accoter délibérément dans un ensemble unique ? Olivier et source salée,  transmis en cultes de la mer et de l'Intelligence. A demi cachés dans les bases, Acrops et les filles de Pandore enracinent les deux grands cultes dans la tradition nationale. Zeus, le dieu panhellène, a son autel aussi, du côté qui regarde Athènes. Et comme les grands cultes changent aussi, que les grands cor­tèges publics ont succédé aux offrandes des chefs de famille, le portique des Korai se tourne vers le trajet des Panathénées et la Nouvelle Acropole.
Puis une Église, puis un harem. Les Turcs avaient un goût sacrilège, mais sûr. Avec notre culte du passé et nos restaurations des vieilles pierres, ils nous regar­deraient peut-être comme des Eunuques, qui ne peu­vent y ajouter que des regrets.


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                                                          Eleusis.


Beau vallon de Daphné. Puis, la plaine basse après le col, et l'étroite digue entre la mer sans profondeur et le lac marin. Enfin, la colline : des usines qui fument la bornent, sans trop l'attaquer.
Eleusis montre une première carapace de portes, de murs et de colonnes - les Propylées d'Antonius le Pieux, dont l'énorme torse armé se dresse dans les ruines, témoin et symbole de la lourde piété impériale, puis une fine copie des Propylées d'Athènes - l'hom­mage de la Rome cultivée et du Pulcher ami de Cicé­ron. Puis les lieux dont on n'a point parlé. Une grotte maigre, sans mystère personnel, le plus modeste des puits pour signifier, dit-on, l'Hadès. Tant mieux : ce n'est pas la terreur physique qu'on enseignait ici.
Voie détournée : allez lentement vers les Dieux. Soyez initiés sans hâte.
Agrandissements des Pisistratides et d'Athènes triomphante. Eleusis avait été vaincue par Athènes. Plus tard, quand Rome a vaincu la Grèce, à son tour elle a agrandi et embelli les mystères. Prestige de la religion des vaincus.
Les vaincus, mieux doués pour être mystérieux. La grand'salle, sorte de théâtre taillé dans le roc où l'on montrait les mystères.
Drame ? Défilé symbolique ? Quel rôle y jouaient les torches qui en sont les symboles extérieurs ?
Il faudrait croire, en tout cas, que c'était plus vu et plus senti que raconté. Quelques formules nettes avaient trouvé un indiscret, un spectacle muet, une émotion.
Mais le fond n'était pas obscur. C'était une révéla­tion d'unité. Le plus grand désir de l'esprit humain est qu'on lui affirme l'unité. Unité entre plusieurs aspects différents et plusieurs noms des Dieux (Koré-­Proserpine, union de deux contraires) nécessaire pour clarifier et ennoblir le polythéisme. Unité et commu­nion universelle que le blé signifie toujours le blé se fait de la terre et l'homme se fait de pain, et l'on sacrifie le blé dans la semence et sous la meule. Le sacrifice est nécessaire à l'unité. La maturation obscure pour le blé comme pour l'esprit de l'initié.
Les bas-reliefs d'Eleusis - celui qui reste, mutilé et celui qu'on a transporté à Athènes, l'Athéna pen­sive devant Triptolème (qui unit la religion d'Athènes à celles d'Eleusis) oeuvres grecques les plus proches de nous (oeuvres d'un sentiment plus intérieur ? pre­mière impression inexacte, plutôt oeuvres dont le sens, dont le drame est dans l'avenir).


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Le Léonidas du Musée d'Athènes, un avec son armure, tournant le torse - et sa volonté tordrait son armure. Dur et brûlant comme un aérolithe - aucune pensée, aucun sentiment : plus rien que des actions promptes jetées en avant.
L'aspect moderne de toutes ces Hygies. C'est un des noms d'Athéna - il faut qu'elle soit intelligente ; ce n'est pas tout. Ils ne pouvaient déjà plus penser à la santé sans notre prévoyance inquiète et notre égoïsme pensif.


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Athéna pensive, devant le petit Triptolème (qui donnera aux hommes la communion du pain). C'est leur Vierge à l'enfant. L'enfant est debout, la Vierge est armée.


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Délos : c'est le port franc des Romains qui se montre d'abord : grand port, agoras multiples, gens d'Italie et d'Asie, temples d'Isis et de Sérapis aux pentes du Cynthe.
Les maigres lionnes ont l'air oubliées, dans leur avenue qui ne mène à rien. Les fragments du colosse ne nous disent rien. Les exèdres bien conservées et toutes les maisons parlent de confort.
C'est trop vrai : la Grèce a été vraiment hellénique pendant un peu plus de quatre siècles - du huitième au quatrième - puis hellénistique et romaine deux fois plus longtemps. Imitatrice, institutrice, elle a vécu sur son passé deux fois plus que sur son présent.
Les plus anciennes de ces maisons, pleines de goût, ont un charme fermé, égoïste et composite. Cette civilisation de vie publique venait de découvrir la vie privée, subissait un peu d'asiatisme en essayant de rester d'un bon style. A l'imitation des temples des Dieux et des palais des satrapes, on soignait sa maison exiguë. Le commerçant se croyait au-dessus de son commerce : boutiques en contre-bas.
Ces maisons nous disent : peu d'eau. Tous les toits tournés vers l'intérieur, la gouttière passe dans une colonne de la cour, et l'eau de la cour descend aussi dans la citerne centrale. Trente centimètres d'eau au mètre carré, si l'on compte les pertes et les évapora­tions. Il fallait donc, en comptant les tubs dans les grandes cuvettes (l'eau en allait aux arbres du jardin) de trente à quarante mètres carrés par personne, trois cents ou quatre cents par maison : c'est leur surface.


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Les mosaïques de Délos. Profitent-elles de toute la peinture grecque disparue, ou dérivent-elles surtout de l'art asiatique ?
Profondément différentes des vases peints, même des vases de la même époque. Que les couleurs soient plus fraîches sur les mosaïques, cela ne tient peut-être pas seulement à la technique : les Grecs n'ont eu que fort peu le sens des couleurs (et d'après les alliances du mot, je crois qu'ils n'aimaient pas le vert). Mais les formes aussi diffèrent : d'après les bas-reliefs, les ornements de sculpture et les vases, ils n'aimaient que les courbes fermées. Les mosaïques ont de belles courbes errantes et ouvertes. L'Égypte, Babylone et la Perse, fondues par l'Asie Mineure, ont dû marquer là plus qu'Apelle et Polygnote.
Cet art mêlé vaut mieux que l'art hellénistique plus pur. On peut s'intéresser à une décadence, lorsqu'elle a porté du neuf.


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Délos a eu plusieurs milliers d'habitants. Il y a un siècle, elle était déserte (elle l'est toujours, sauf ceux qui vivent des fouilles), Rhênée déserte, Mykonos, qui avait trouvé au XVIIIème siècle plusieurs milliers d'habi­tants, était restée longtemps déserte.
On voit bien comment guerre, épidémie, piraterie, peuvent vider une île. La piraterie est la raison pour laquelle une population trop réduite doit quitter une île. Seules la forêt et la steppe (causses, cavernes) ou la montagne complexe (forestière d'ailleurs) peuvent garder de petits groupes humains.
Mais ces causes de destruction sont momentanées. Il est plus curieux de voir ce qui rend un repeuple­ment difficile.
I) Absence d'eaux salubres. Très forte raison, fon­taines marécageuses, puits bouchés, citernes comblées, moustiques et fièvre - ou soif. Il est long et presque héroïque de recréer l'eau (Cf. dans les mythologies, les fontaines créées par les héros ou les Dieux).
2) Du vent, peu de terre : l'homme est nécessaire à l'arbre autant que l'arbre à l'homme. Murs de pierre sèche nécessaires aux figuiers et cultures. Cette petite ville repliée et tassée comme un intestin, refuge contre l'hiver venteux et sans chauffage.   
3) Une tradition de mer, sur les bonnes pêches,    les heures de vent et de courant, les bonnes rades, et, le plus vite possible, un fanal.   
4) Enfin, hors des époques d'échanges actifs, de quoi faire un équilibre économique. Pâtres (viande, vêtements, laitages). Pêcheurs (poisson, transport). Paysans (pain, vin, fruits). Artisans (meunerie, boulangerie, bois et cons­truction, métal).
Un meunier, un cordonnier, un forgeron, un menui­sier, un potier, un tanneur, un tuilier (car chacun fait sa brique crue) un puisatier etc... travaillent cha­cun pour mille personnes au moins mais leur absence est cruelle.
Un pays ne peut être Robinson à moins de mille habitants.
Mykonos est à la juste mesure d'un patriotisme qui sait ce qu'il fait. (Cas de Combanès.) Ici le conserva­tisme est directement utile : préserver les moeurs, c'est sauver le rite et garder les estivants. Elle a tou­jours suscité ce genre de patriotisme. L'héroïne natio­nale, Mando Mavrogénious. Mykonos, à la fois rus­tique et maritime, lutte pour l'indépendance. Lâcheté de la riche Syra.
   
 
Jean Prévost (chapitre "Voyage en Grèce" extrait de "Les Caractères" (Albin Michel, 1948)


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Jean Prévost sur "Chant funèbre pour les morts de Verdun" de Montherlant

Publié le par Christocentrix

"Voici un livre admirable, d'une simplicité de dessin, d'une puissance dans les sentiments élevés, que nous ne trouvons pas souvent dans les livres d'aujourd'hui. Ce pèlerinage à Douaumont, ce retour de l'esprit au milieu des morts de la guerre, sujet qui pourrait nous replacer au milieu des polémiques les plus ardentes, ne nous élève pas seulement bien au-dessus des querelles des partis, mais nous amène au point où la discussion des idées aime à céder à une unité supérieure de sentiment. Peut-être n'ai-je pas une opinion commune avec Montherlant : je ne m'en trouve que plus à mon aise pour l'admirer du fond du coeur. Ce n'est point que des problèmes s'y trouvent résolus ; bien au contraire : alors que la plupart des hommes les ont résolus sans réflexion, par préjugé ou logique, c'est un indéniable signe de grandeur que d'en retrouver les réalités sans doute insurmontables, et d'y essayer une pensée nécessairement hésitante ou incomplète. L'homme qui nous parle de cet ossuaire, a retrouvé là la condition de la véritable pensée, qui est celle aussi du sacrifice et de l'héroïsme du chef : l'oubli de soi-même et une attention tournée seulement vers tous. Les beaux passages de ce livre sont d'une éloquence nue et serrée, dont l'auteur même du Voyage du Centurion eût été incapable, digne d'être née au milieu de ces cadavres fraternels ; quelquefois des mots imprévus, où l'homme qui s'oublie se révèle tout entier, nous touchent droit : « La mort, pour soi, ce n'est rien, on s'arrangera toujours, mais c'est la mort des autres qui ne cesse de nous travailler. » Ce mot éclaire assez l'homme et le livre, et je n'en parlerai pas plus.
 
Il reste à souhaiter seulement que cette méditation soit continuée : nous n'avons pas tant d'hommes, aujourd'hui, pour nous parler de ces hauteurs. J'ose souhaiter qu'il aille un jour un peu plus loin, de l'autre côté du front, sur les cadavres eux aussi serrés et innombrables qui n'ont point d'ossuaire ni de veilleur : il montre assez de générosité pour leur parler dignement, et je suis persuadé qu'ils ne lui diront point de choses négligeables.
 
Peut-être les vertus qu'on découvre à la guerre pousseront à la haïr mieux encore, au souvenir de ces deux élans de vertu, employés à s'annuler l'un par l'autre. Quant à l'esprit et au destin des enfants d'aujourd'hui, dont il s'inquiète, j'oserai lui dire : le courage n'a point manqué là d'où vous êtes revenu ; et la guerre a montré que l'on pouvait compter sur les hommes : peut-être ne faut-il point stimuler cette vertu. Dites à vos camarades, mon frère aîné, que même dans cette estime réciproque que vous vous donnez avec tant de raison, il y a, quand elle devient exclusive, quand elle forme une confrérie du courage éprouvé, comme un soupçon du courage d'autrui, qui aiguillonne les plus jeunes, qui peut les pousser jusqu'à cette folie de vouloir s'éprouver eux aussi, et rendre inutile le sacrifice des survivants et des morts.
 
Et les jeunes ont besoin de savoir aussi qu'à la prochaine guerre ils ne seront même plus tués : car ce mot dans leurs esprits garde quelque chose encore de la coupure fraîche et de l'indulgence du fer, mais être cuit vivant dans le Taureau d'airain paraîtra chose futile et charmante auprès de la suppression perfectionnée. Et surtout le courage y sera inutile et invisible : exterminés comme de la vermine, quelle différence entre les affolés et les résignés? Il faut chercher ailleurs l'emploi de leur vertu.
 
Je m'excuse d'indiquer aussi longuement quelques-uns des prolongements qu'ont pu avoir en moi ces pensées, et surtout qu'ils soient plus discutables que le livre : la noblesse et l'honneur du Chant funèbre, c'est justement qu'il conquiert la confiance en même temps que l'admiration et l'amitié."

                              

                              Jean Prévost (extrait de Dix-huitième année, 1929)

 

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la crainte d'une France des profondeurs

Publié le par Christocentrix

Ce que les jacobins paraissent appréhender, c'est qu'il ne subsiste, au-dessous des partis, et malgré tout ce qu'ils ont pu faire pour la détruire, une France des profondeurs, une France des siècles, qui les fera tomber si elle remue. De là la nécessité de tenir garnison dans le pays ; les jacobins le continrent et le dominèrent par vingt mille sociétés populaires ; de même les radicaux implantent partout des hommes à eux. Tandis que les modérés, lors des élections, ne peuvent rien attendre que d'un pays laissé à soi-même, et portant pour un instant dans la politique une âme qui lui est restée étrangère, les radicaux, au contraire, ont besoin d'un pays artificiellement agité, mis dans un état violent où un petit nombre d'affidés entraîne ou contraint tout le reste. Dès qu'il s'agit pour eux de défendre leur suprématie, ils reproduisent en petit la Révolution. Aussitôt que la IIIème République se croit menacée, elle organise des journées, comme la première : on fait paraître le Peuple, mais ce peuple-là n'est que la marionnette du parti. Si les Français s'insurgent d'eux-mêmes, s'ils se révoltent sans qu'on le leur ait commandé, s'ils marquent le moindre mouvement de mécontentement sincère, ils ne sont plus que des factieux et des scélérats : on mitraille le peuple, quand ce n'est pas celui qu'on a fabriqué.

                                   

                                    Abel Bonnard, Les Modérés, Grasset, 1936



 

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