Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #abel bonnard tag

regardons un âge finir (Abel Bonnard)

Publié le par Christocentrix

regardons un âge finir (Abel Bonnard)

"...élevons-nous encore un peu, regardons un âge finir. Une laideur uniforme s'étend sur toute la terre. La fête de la vie s'éteint et ce changement s'opère avec une rapidité dont on est saisi. Il me souvient d'avoir, enfant, regardé avec consternation, à la campagne, une fille de cuisine plumer un faisan. Empoignant sans égards l'oiseau magnifique, où je voyais comme un abrégé de tout l'automne, elle arrachait à pleines mains les plumes merveilleuses, et la peau nue qui apparaissait à leur place avait quelque chose de pauvre et de presque obscène dont j'étais gêné. Ainsi s'en va, maintenant, la beauté du monde. La couleur d'une veste ou d'une ceinture, l'éclat d'un bijou, tout ce qui était pour une race, une tribu ou un homme une façon brave et naïve de s'annoncer, de parader au soleil, tout cela aura bientôt disparu. Naguère encore, dans l'Asie entière, le moindre ustensile relevait de l'art. Au Japon, en Chine, les fleurs de la pivoine, les ailes ouvertes du papillon riaient sur le bol des plus pauvres gens. La morne produc­tion des fabriques a tout supprimé. Les objets morts de l'industrie ont partout remplacé les objets vivants des arts. Partout où cette industrie s'établit, elle change les conditions de la vie; elle en a créé, au Japon, qu'on n'y avait jamais connues, et qui altèrent profondément les fortes et délicates vertus de l'âme japonaise. La fumée de l'usine aveugle de son bandeau les yeux qu'ex­tasiait la candeur de la première neige. En même temps que l'art manque à l'homme, la nature, elle aussi, recule. Les cerisiers, les pruniers, qui poussaient leurs branches fleuries jusque dans la porte ouverte des chaumières s'éloignent des faubourgs impurs. Les augustes cérémonies où se conservait pompeusement l'âme d'une race, privées de l'esprit qui les soutenait, pâlissent et meurent. On voit s'effacer, derrière les peuples, la perspective profonde et dorée de leurs légendes et de leurs croyances, qui était, pour chacun d'eux, comme sa façon particulière de rejoindre l'infini. La campagne et la maison se dépeuplent de leurs habitants divins, les uns secourables, les autres effrayants, mais ceux-là mêmes comme apprivoisés par un long compagnonnage avec leurs dévots et laissant une familiarité presque espiègle se jouer autour de leurs figures terribles. Dans un monde déshérité où il ne relève désormais que de ses besoins, l'homme n'ajoute plus de rêve à ses jours.
Cette immense décoloration annonce la fin d'une époque. Ce qui se perd, c'est tout ce que l'homme avait acquis, conquis sur soi-même, tout ce qui était hiérarchie, moeurs, discipline, et il ne reste, à la place, que la monotonie des appétits. A vrai dire, certains caractères distinctifs ne s'effacent pas, la nature les a trop profondément empreints dans les races. Ce ne sont point les différences qui disparaissent, mais la variété, c'est-à-dire l'expression pacifique, esthétique, heureuse de ces différences; elles ne résistent que dans ce qu'elles ont de rude et d'ingrat. La terre était plus spacieuse autrefois, plusieurs civilisations y tenaient à l'aise : Louis XIV, sur son trône, ne gênait pas Kang-Hi sur le sien. Les empires se comparaient, chaque orgueil avait pour limite une politesse. Des communications plus rapides ont abrégé toutes les distances, mais on n'a jamais si bien vu que certains facteurs, quel que puisse être leur pou­voir de destruction, sont incapables de rien sus­citer, dans l'ordre qui les dépasse. Ces enchevêtrements d'intérêts, dont on attendait paresseusement tant de résultats pour les moeurs, n'ont réussi qu'à faire des ennemis plus voisins. Le monde s'unifie, il ne s'unit pas. Sous une laideur également partagée, les peuples sont plus défiants et plus jaloux que jamais, mais, à présent, chacun ne défend qu'une âme sans trésors et sans parures.
Devant ces ravages, le coeur désolé se rejette vers tout ce qui va périr. On voudrait ressaisir, retenir dans ce qu'elle a encore de vivant cette vieille Asie merveilleuse, où les conquérants se faisaient dire des vers, où tous les princes aimaient les jardins, où s'élevait, comme un jet d'eau, le babil ravissant de la Perse conteuse. Le grand charme de l'Asie, c'est que nul homme n'y vit séparé. Quelque chose de la plus haute spéculation des Sages descend jusque dans l'hé­bétude du rêveur infime accroupi au bas du ciel bleu. Comme, dans une forêt, une branche plus haute semble faire un geste pour tous les arbres, de même un acte quelconque y parle soudain pour toute une race. Chez nous, au contraire, l'homme médiocre est arrogamment soi-même et n'est que cela. Qu'on le transporte là-bas, son infériorité s'y accuse encore. Montrant souvent d'autant plus de hauteur aux indigènes qu'il était plus enragé d'égalité, tant qu'il avait à craindre d'être soumis lui-même à des supérieurs, bruyant, grossier, incongru, dans un monde où tout est réserve, allusion et finesse, il n'y apparaît que comme le parvenu de la puissance. Mais on se ferait de ces grandes oppositions une idée insuffisante si on ne les envisageait que sous ces espèces. Pour bien se les représenter, il faut rendre au génie occidental toute sa stature. L'Asie est simple et rattachée jusqu'à sa base à ce qu'elle a produit de plus élevé. Aujourd'hui, l'Europe est double, c'est-à-dire que, dans ce qu'elle a d'hommes ordinaires, elle ignore ou renie ses supérieurs. Ceux-ci ne sont plus que des souverains solitaires. Pour dignement la connaître, il faut pourtant remonter jusqu'à eux. L'Asie ne séduit par sa façon de tout embrasser sans rien définir, de mêler sans cesse la pensée au rêve et de garder la sagesse, en nous laissant la méthode. Mais c'est en Occident seulement que l'homme a osé entreprendre, de ses richesses spirituelles, l'inventaire courageux qui devait le laisser plus pauvre, et comme l'ardeur d'apprendre n'est que l'expression épurée du besoin de conquérir, ainsi l'esprit critique, rigoureusement entendu, est un véritable héroïsme intellectuel, en comparaison duquel la bravoure naïve d'un guerrier fait pres­que sourire. Sans doute, il est impossible de n'avoir pas honte des ravages que fait en Asie l'esprit moyen de l'Europe, encore faut-il se souvenir que l'Europe aussi, dans le même temps, suscite, parmi ses fils, ceux qui, par leur étude ou leur amour, nous rendent sa rivale toujours plus présente : de sorte qu'au moment même où elle risque de manquer au voyageur, elle se recompose en nous, cette Asie où les capi­tales veuves ramènent sur elles un pan de désert, où ce ne sont pas seulement les fleuves, mais les sentiments de l'homme qui ont eu un cours plus vaste qu'ailleurs et plus libre, où là cruauté s'est portée à des excès inouïs, où la compassion, moins étroite que chez nous, abrite tout ce qui vit et jusqu'à l'existence condamnée des pierres, où l'art, bien plus voluptueux que le nôtre, sait aussi accompagner l'âme bien plus haut, jusqu'aux retraites du dédain, jusqu'aux sommets du renoncement. Asie, aïeule enfantine, plus crédule que nous, puisqu'elle s'enchante de contes, moins crédule aussi, puisque, perçant d'un regard les grossières illusions auxquelles nous sommes adonnés, elle nous apprend à n'être plus les dupes de rien, pas même de nous. Il n'est pas aujourd'hui d'esprit élevé qu'elle n'atteigne. Au moment même où nous attaquions sa base, elle investissait nos sommets : au mo­ment où le matérialisme moderne envahissait son domaine, elle s'emparait, en Europe, de tous ceux que ce matérialisme comblait de dégoût. Tout lui est contraire au bas de nos hiérarchies, tout lui devient ami à leur faîte. Peut-être la revanche qu'elle prend ainsi a-t-elle quelque chose de mé­lancolique et de vain. Il n'en faut pas moins tenir présents tous ces échanges, et se figurer, en les mettant chacun à son plan, ces mouvements divers et opposés, si l'on veut se faire de notre temps une idée qui ne lui soit pas inégale. En bas, pour la multitude des hommes, la poésie du monde se dissipe et s'évanouit : en haut, elle se rassemble. Les Taoïstes, autrefois, en Chine, suspendaient aux branches des arbres, quand le soir tombait, des miroirs de bronze, pour que s'y condensât l'eau toute pure, la rosée nocturne : ainsi, main­tenant, quelques âmes recueillent et sauvent le sublime épars..."

extrait de "En Chine" par Abel Bonnard (1924)

Voir les commentaires

Abel Bonnard et le Parthenon

Publié le par Christocentrix

... "A la fin, dompté et soumis, j'ai accepté de n'y arriver que par le chemin banal. J'ai suivi les longues rampes qui passent près du théâtre et qui s'élèvent au-dessus de l'Odéon. J'ai gravi le roide escalier. Je suis arrivé aux Propylées, hautains et purs comme un rempart de la beauté. Debout sur l'azur, le marbre chantait.
Faire des pas qu'on ne sent plus. Laisser fondre en soi tout l'accidentel. Se dire que l'entrevue in­signe arrive trop tôt, qu'on n'y était pas assez pré­paré, et sentir avec bonheur que ce regret reste vain, qu'on ne peut plus se soustraire à l'attrait irrésistible. Arriver enfin et contempler à travers des larmes l'immortel sourire.
D'abord je me livre au temple, je jouis de l'immense augmentation de le voir. Sans former aucune pensée distincte, je reçois de lui la substance de mille pensées et, sans agir, la vigueur d'actes sans nombre. Cette force essentielle dont il me comble, je ne sais l'occuper qu'à faire, çà et là, quelques pas que je ne conduis plus et qui ne m'éloignent pas de lui. Je revois en esprit les rui­nes éparses autour de la Méditerranée, le mâle tem­ple de Paestum, ceux que les monts de Sicile tien­nent comme des lyres, Palmyre qui promène, au bord du désert, son immense procession de co­lonnes. Mais ici je suis au centre. Les autres édifices ont penché vers un sentiment, ils ont opté pour l'orgueil ou pour la douceur. Seul le Parthénon n'accepte pas d'être enfermé dans dans une expression particulière. Je ne pouvais essayer de le qualifier, par quelque mot que ce fût, sans qu'il me fallût aussitôt revenir de cette louange excentrique à son impartiale excellence. A peine m'étais-je dit son immortelle vigueur que je m'étonnais de voir com­ment sa grâce dévore sa force. D'abord il me sem­blait avoir formé le carré contre les siècles. Mais à peine l'avais-je vu résister, je le voyais consentir. J'admirais comment, supérieur aux choses, il leur reste aussi sensible, avec quelle condescendance il laisse mourir sur ses bords la douceur de l'heure, et une fraîcheur me descendait alors dans l'esprit, en me souvenant qu'on avait adoré ici, en même temps que la Déesse Poliade, Pandrosos, Déesse de la rosée. Il semble avoir passé en trois pas du pri­mitif à l'essentiel, et en le contemplant, j'aperce­vais encore la figure rudimentaire de la première hutte, à travers l'ordonnance de la demeure suprême. Mais, dès que je m'étais avoué sa simpli­cité, je sentais aussitôt la pointe de tous les raffinements qui gardent à son pur dessin le ren­flement secret de la chair. A peine avais-je affirmé sa nudité et son évidence, il me fallait rendre té­moignage à sa discrétion et à sa pudeur. Dire seu­lement qu'il commande, c'est le faire trop impé­rieux. Dire qu'il persuade, c'est lui prêter un effort qui est au-dessous de lui. En l'appelant seulement sublime, je le jetais trop loin et trop haut, je faisais tort à son exquise mesure. Si je ne signalais que cette modération qui le laisse au milieu de nous, je ne montrais plus la sérénité qui flotte sur ses frontons et, pour dire qu'il est l'ami des hommes, j'oubliais de dire qu'il est celui des étoiles. Comment l'exprimer? Il n'appelle aucun de ceux qui restent en bas, il admet tous ceux qui sont montés jusqu'à sa hauteur. Il n'affecte rien, il préside, il est, il n'a d'autre orgueil et d'autre dédain que celui qui tombe nécessairement de l'oeuvre par­faite.
Tandis que je le contemple, un souvenir me re­vient, celui d'un petit fait qui me paraît si à propos que je le laisse voltiger à travers mon extase abs­traite. Lorsque Athènes tout entière s'occupait à bâtir le temple, un des ouvriers les plus zélés, tomba d'un échafaudage et se fit grand mal. Les médecins ne savaient pas le guérir. Alors Athéna apparut en songe à Périclès et l'instruisit d'un remède qui rétablit cet homme en peu de jours. Que cette histoire est caractéristique! En face, dans l'Italie voisine, je connais vingt petits ta­bleaux de primitifs qui représentent un accident du même genre, la chute d'un maçon, un enfant foulé par un cheval. Aussitôt un saint se précipite du ciel et bouscule l'ordre universel pour secourir son protégé, en étonnant les voisins. La Déesse fut bien plus discrète : elle intervint sans rien trou­bler et son miracle irréprochable éclaire bien sa de­meure; c'est ici le temple des Lois.
Après je ne sais combien de temps, le chef-d'oeuvre m'a permis de détacher mes yeux de lui et d'accorder à ce qui l'entoure des regards que sa beauté enivrait encore. J'ai vu la tribune de l'Erechtéion et l'Erechtéion lui-même. Celui-ci se laisse prendre par l'adjectif. Le Parthénon est au­-dessus des dimensions, la grandeur et la petitesse gisent également à ses pieds, comme deux victimes sacrifiées. De l'Erechtéion, il est permis de dire qu'il est petit, comme l'amant le dit à sa maîtresse, pour le plaisir de mieux l'envelopper et de la choyer tout entière. Il inspire une admiration moins respectueuse et déjà chargée de tendresse. L'encadrement de la porte rappelle à l'esprit la floraison des jardins, les volutes de ses chapiteaux ioniques font penser aux spirales des coquillages. Cette descente de l'admiration s'achève au petit temple de la victoire Aptère, dont la beauté est voluptueuse.
Ainsi ramené vers les choses, j'ai fini par accepter de les voir. Cela commençait par une petite plante qui rampait sur le stylobate du Parthénon, avec une fleur où j'ai reconnu le câprier sauvage, une corolle d'un blanc teinté de mauve et qui osait être la favorite de l'instant, au pied de ces colonnes qui sont les favorites des siècles. Alentour erraient quelques visiteurs, qui me paraissaient touchants à force d'insignifiance. La ville, en bas, se répan­dait au hasard, une voile tachait la mer. C'est tout cela que les Barbares d'aujourd'hui appellent la vie, car ils réservent ce nom à ce qui est sans cesse en train de mourir, à tout ce qui n'atteint pas à la véritable existence. Mais au delà de ces vains dé­tails, le paysage redevenait d'une certitude admi­rable. Le ciel intense et pur où le soleil déclinait n'admettait pas l'erreur ni la fantaisie d'un seul nuage. La masse de l'île d'Égine surgissait dans une poudre violette. L'Hymette revêtait lentement une tunique couleur de rose. On sentait, sous le contour du Pentélique, la fermeté de son échine de marbre. Toutes les choses semblaient vouloir être dignes du temple qui les achevait. Nulle part je n'ai vu un monument aussi étroitement associé que le Parthénon au site auquel il préside. C'est la cons­cience du paysage. Il en ramasse l'harmonie éparse, pour la concentrer dans un ordre sans hasard. Les lignes des montagnes viennent abjurer dans ses frontons ce qu'elles gardaient encore d'errant et d'incertain. Ses colonnes purifient en elles la forme des corps. Que m'importaient les jeunes gens que je voyais en bas jouer et courir, les jeunes filles qui, à cette heure-là, se promenaient dans la ville? Toutes les beautés éphémères, je pouvais à la fois les oublier et les posséder en le regardant : il ré­sume tout, sans rien raconter; à la fois complet et pur, il offre à la raison le butin du monde. C'est pourquoi d'autres monuments peuvent frapper da­vantage, aucun ne satisfait comme lui. Tandis que je le contemplais encore, je voyais ma canne, que j'avais laissée sur ses degrés, et je n'avais point envie de la reprendre, comme si je n'avais pas dû repartir. Alors une petite épigramme, pareille à celles de l'Anthologie, s'est faite en moi toute seule, et je la transcris :
Le voyageur n'offre pas à la Déesse de victime, ni même de fleurs. Mais il lui consacre le bâton qu'il emportait toujours dans ses courses, car ici, pour la première lois, depuis qu'il marche à travers le monde, il s'est senti arrivé".
.......
Abel Bonnard (extrait de "Le Bouquet du Monde" édité en 1938, mais les voyages en Grèce ont été effectués entre 1923 et 1927.)

Abel Bonnard et le Parthenon

Voir les commentaires

courir le monde (Abel Bonnard)

Publié le par Christocentrix

courir le monde (Abel Bonnard)

..."Quand on commence à courir le monde, on aime d'abord les paysages les plus dis­tincts, les mieux définis, ceux qui attendent l'étranger pour lui débiter leur éloquente tirade. C'est ensuite qu'on préfère à tous ces arrangements l'espace, plus beau que les choses. Des plaines sans orgueil, des terres pauvres et silencieuses manifestent peut-­être mieux l'âme universelle que ces pay­sages enfermés dans la rigueur de leurs lignes. Une touffe d'herbes frissonne, une pâle fleur s'étonne de contempler l'infini, au loin passent des deuils de pluie, de faibles et divins sourires de lumière. L'âme ne s'en­nuie pas de ces étendues, elle a de quoi les remplir. Où ne poussent pas les plantes utiles, marchent à pas lents les désirs, les regrets, les songes"...

extrait de "Au Maroc" par Abel Bonnard (1927).

Voir les commentaires

Océan et Brésil...Abel Bonnard

Publié le par Christocentrix

 

"On ne sait pas ce qu'est l'Océan quand on l'a vu seulement d'un de ces énormes bateaux où la comédie sociale ne s'interrompt pas et du haut desquels on l'aperçoit comme une pelouse au bas d'un grand hôtel. Il faut, pour être vraiment imprégné de lui, le traverser sur un bateau tel que ce beau yacht où je domine à peine la vague et où le branle qu'elle donne au navire impose, pendant des semaines, son rythme à ma vie ; il faut ces heures de rêve et même d'ennui, ce petit nombre de compagnons amicaux, parmi cet équipage de Bretons, qui font leur besogne en silence. Alors le sentiment qu'on a de la mer se renverse. Tandis qu'elle ne parait, du pont des grands paquebots, qu'un espace oiseux qu'on veut traverser au plus vite, pour retrouver les continents où vit l'homme, elle devient, ici, à mesure qu'on se pénètre de son esprit, plus importante que la terre. La terre, sous son harnais de chemins, s'use et vieillit avec notre espèce. L'Océan seul n'a jamais d'histoire : il reste, comme au premier matin., la prairie inculte et fleurie où l'étrave ne sera jamais qu'un soc inutile et la rame une faux vaine. Il attend que notre comédie soit finie, il rattache notre monde à l'univers. Rien n'y gêne et n'y amoindrit la rencontre des forces élémentaires.

On ne peut s'imaginer la majesté inouïe que prend l'arc-en-ciel, quand, au lieu de poser sur un paysage plein de choses éphémères et de détails fortuits, sa courbe essentielle s'appuie seulement à l'éternelle simplicité des vagues. Et lorsque les étoiles montent au-dessus des flots, sans qu'aucun objet s'interpose entre elles et nous, c'est alors que l'apparition monstrueuse de tous ces sphinx frappe vraiment de vertige.

Nous avons éteint les feux pour aller à la voile, ce qui augmente encore notre intimité avec l'Océan. Nous ne lui faisons plus violence, nous vivons en lui, dépendant de son humeur, étreints par le calme, poussés par le courant ou par la brise. Nos conversations mêmes se simplifient, il ne s'agît plus que de savoir si les voiles portent, si le vent adonne ou refuse, mais, sur ce point, notre sensibilité s'affine et il n'est pas de changement de temps qui nous échappe. Nous cherchons l'alizé de Nord-Est, et nous sommes désappointés de ne pas le trouver mieux établi. La mer est terne, le soleil couchant sans aucun luxe, le ciel nocturne obscur et fumeux. Ce matin, cependant, on dirait que le bon vent nous a pris dans son souffle égal et vif. De petits nuages ronds comme des boules de coton restent suspendus dans un azur pâle. Des blancheurs d'écume sont partout jetées sur les vagues, comme des linges sur des buissons. La mer, autour du bateau, est toute éclaboussée de poissons volants. Comme eux seuls animent l'uniformité de cette étendue, l'esprit s'amuse à diversifier le spectacle qu'ils lui donnent. Ils s'envolent par bandes comme des compagnies de perdreaux, ils s'élèvent aux pentes des vagues comme des moineaux qui veulent surmonter la crête d'un toit. Ils criblent au loin la mer comme une salve de balles. Ils s'y piquent et s'y enfoncent comme des aiguilles dans de la soie. Mais bientôt , cette variété illusoire s'évanouit et ce que l'œil contemple avec ennui, ce ne sont plus que des poissons volants, toujours pareils, sur l'océan monotone.

Autrefois, on n'eût pas fait cette traversée sans voir des baleines. Mais l'homme en a tant détruit qu'il est devenu extrêmement rare d'en rencontrer : à peine apercevons-nous quelques souffleurs de petite taille, jetant vers le ciel leur soupir d'écume. Parfois aussi des dorades d'un éclat admirable, bleues et marron comme des poissons d'agate, frémissent et jouent à l'avant du bateau et happent les poissons volants qui retombent. Ce matin, regardant l'étendue que parcourt une faible houle, je remarque au loin d'innombrables gerbes d'écume. Ce sont des dauphins qui viennent vers nous. Trois par trois, comme dans un carrousel, ils tournent plusieurs, fois autour du bateau, puis ils s'éloignent avec une lenteur pompeuse.

Nous approchons du Pot au noir, qui est, comme on sait, la région de l'Equateur, entre les alizés du Nord-Est et ceux du Sud-Est, où règne un calme étouffant. Nous avons rallumé les feux pour la traverser, sans quoi nous y traînerions indéfiniment. Cette nuit, nous roulons dans des ténèbres moites. La mer est phosphorescente. A vrai dire, on ne la voit pas. On n'aperçoit que les écumes étalées autour du bateau, où de molles lueurs vertes palpitent et meurent. Au-dessus de moi brillent aussi des astres confus, et il n'y a, entre ces deux fièvres de la vie, que ma contemplation et mon vertige. " Comme tu vis longtemps ", me disent avec envie les pauvres étoiles du flot ; " comme tu vis peu ", me disent avec dédain les orgueilleuses étincelles du ciel, tandis que je réponds aux unes et aux autres que tout ce qui doit mourir est pareillement éphémère.

Nous sommes entrés dans le Pot au noir. Tout le ciel est morne. De gros nuages chargent l'horizon. Parfois, ils dégainent leurs éclairs et se battent l'un contre l'autre, sans que ces orages aillent jusqu'à rompre le malaise dont on est étreint. Par moments, croulent sur nous des cataractes d'eau chaude. La nuit, de mon lit où j'essaye en vain de dormir, j'entends le retentissement et le ruissellement sur le pont de la douche énorme. Le jour, on voit les gouttes d'eau rebondir sur la mer, et les hautes lames qui fuient, aperçues à travers les hachures de l'averse, ont le profil des dunes de sable dans le désert. Puis on retombe dans la chaleur fade. Comme nous approchons des parages où l'alizé doit reprendre, nous avons, de nouveau, hissé nos voiles. Nous regardons un nuage noir, fixé très haut au-dessus de nous, espérant qu'il nous annonce un grain et du vent. Mais nous nous trompons : il s'agit là d'un de ces nuages inertes d'où aucune pluie ne tombe et que le langage des marins appelle des haut-pendus. Cette image convient admirablement ici. Rien ne résume mieux la mélancolie de cet espace que l'idée qu'un des vagabonds du ciel, enfin las de sa captivité, s'est accroché au plafond de sa prison fastidieuse.

Parfois, cependant, un grain fond sur nous. Alors le noble yacht s'enlève, il fait dix noeuds, douze noeuds à l'heure et ferait davantage si le vent durait. Cette nuit, nous avons ainsi lutté de vitesse avec un paquebot qui ne nous gagnait pas. Nous devions lui offrir un beau spectacle, dressant sur le flot houleux, dans l'obscurité, notre haute façade de voiles.

Nous sortons du Pot au noir. Les étoiles ont changé. On ne voit plus la Polaire, mais, au crépuscule, nous apercevons devant nous les faibles piqûres de lumière qui composent la Croix du Sud. Au-dessus de ces clignotements, rayonnent deux astres superbes, qui sont Alpha et Bêta du Centaure. Une grosse lune émerge des flots et, jetant sur les voiles sa faible dorure, semble y répandre un peu de ce rêve dont elle inonde, à minuit, les façades mortes des palais. Ce soir, je l'ai vue soudain apparaître en face de moi, jaune, proche, énorme, et monter dans le ciel avec sa sinistre majesté de sépulcre, en laissant tomber de grosses gouttes d'or sur les vagues presque noires. Des nuages dont la couleur lugubre avait résisté aux féeries du couchant s'enfuyaient rapidement, comme emplis d'un esprit sombre et menaçant. Rien d'autre ne s'offrait à moi, mais ce que je contemplais était si farouche et si inhumain qu'il me semblait que les grandes forces du monde, ainsi surprises loin des paysages où nous les baignons dans nos rêves, s'avouaient à moi dans leur surdité monstrueuse. Sans que j'intervinsse pour forcer ma sensation, elle montait peu à peu jusqu'à l'horreur de me voir jeté dans un univers où je ne pouvais rattacher à rien le drame solitaire qui me dévore. Puis, sans que je fisse d'efforts pour la réduire, elle redescend d'elle-même jusqu'à cette mélancolie amortie qui n'était, en somme, qu'un ennui paisible. La brise paraissait fraîchir. On avait fait trente noeuds au quart. Un matelot passait devant moi... comme une ombre...."

 

                                                      extrait d' "Océan et Brésil " d'Abel Bonnard.

 

 

                                          

  

 

 

 

 

 

 

 

 

Voir les commentaires

Abel Bonnard, Dieu et la religion

Publié le par Christocentrix

 

"Religion nécessaire : d'abord l'homme ne peut monter que vers quelque chose de plus haut que soi; et ensuite l'homme appartient à une patrie mais ne peut s'y abîmer, l'homme appartient à l'humanité mais il s'en dégage. C'est le sublime du christianisme que d'accomplir la personne humaine au-dessus de toutes choses où elle s'est employée. L'homme ne peut s'accomplir qu'en Dieu.

Nous sommes les fils d'une patrie, les hommes d'un siècle, les habitants d'une planète; mais nous sommes quelque chose de supérieur à tout cela. Prompts à rendre à ces choses ce que nous leur devons, nous leur échappons sans le faire exprès par notre seule croissance. Ceci c'est la religion.

Il est impossible d'étudier si peu que ce soit l'Évangile et même la religion catholique sans être frappé de la profondeur des conceptions sur l'homme qui se trouvent dans celui-là et que celle-ci a fidèlement conservées. La récompense des ouvriers de la onzième heure, la préférence donnée aux pécheurs, l'élection libre que Dieu se réserve de faire de ses créatures, l'idée que nos fautes ne sont jamais telles non plus que nous ne puissions en revenir, qu'enfin le vrai sentiment de la valeur de ce que nous faisons nous échappe, tout cela porte la marque de l'esprit le plus aristocratique, le plus profond. On ne décourage pas, bien plus on encourage les modestes vertus et on les assure qu'elles peuvent atteindre, en avançant pas à pas, les buts les plus élevés. Mais on ne leur immole point ce qui les dépasse : on ne leur reconnaît point de droits exclusifs."

 

"Ceux qui n'ont pas voulu d'un Dieu au-dessus d'eux s'en font un autre aussi bas qu'eux-mêmes."

"On ne remplace pas Dieu par quelques majuscules."

         

             (extrait de:  Abel Bonnard,  "Ce monde et moi", Dismas, 1991) 

 

                                                                       ***

                          

                         Abel Bonnard visite Sainte-Sophie de Constantinople...

 

"Aujourd'hui j'ai vu Sainte-Sophie. A peine entré dans le monument, je n'ai plus eu à y faire un pas. Je lui appartenais tout entier. Les autres édifices, quand ils sont d'une aussi vaste étendue, demandent que le visiteur les parcoure, afin de s'emparer successivement de toutes leurs perspectives. Ici l'on est aussitôt sous la domination de l'immense coupole; elle rend tout l'édifice unanime. Quand un monument arrive à cette beauté souveraine, il n'est plus au pouvoir de personne de lui arracher son âme. On a pu faire du Parthénon une église, puis une mosquée, il n'a jamais daigné le savoir. A Sainte-Sophie, l'Islam n'est rien. Il a eu beau pendre à ses parois d'énormes inscriptions, elle témoigne à jamais pour cette somptueuse civilisation byzantine où l'art ne se sépare pas du faste; les chapiteaux sont plus brodés encore que sculptés, les tribunes se creusent comme des grottes enchantées, l'oeil cherche encore les mosaïques sous le badigeon qui les a couvertes. Sainte-Sophie reste à jamais la grande Église, celle qui mettait en présence l'Empereur et Dieu, l'Autocrator et le Pantocrator, et où la hiérarchie des fonctionnaires était si exactement continuée par celle des Dominations et des Trônes qu'on ne devait pas voir exactement où elles s'attachaient l'une à l'autre.

A l'exception de cet édifice, presque tout ce qui représentait Byzance a péri. On la retrouve encore dans une magnifique citerne, dans quelques églises que l'Islam, au lieu de les détruire, s'est contenté d'envahir, et dans les remparts. Il est une de ces églises qui est restée dans mon souvenir. C'est la Kharié-Djami. Elle dépendait d'un couvent et date du temps des Comnène, mais presque toutes les mosaïques dont elle est décorée sont moins anciennes et ne remontent qu'au XIVè siècle. On la trouve tout près des murailles, au bout d'un de ces quartiers qui traînent et se défont dans la solitude. Il était midi quand j'y arrivai. Le vieux muezzin, penché sur le balcon du minaret, distribuait d'une voix cassée son appel aux quatre horizons. Après quoi il redescendit dans la mosquée, où quelques fidèles faisaient leur prière, avec les prosternations prescrites. Cependant, les mosaïques des deux narthex me racontaient l'histoire du Christ et celle de la Vierge. Il y a dans ces scènes un effort de vie qu'on doit remarquer, mais qui ne convient pas à cet art qui est celui des immobilités somptueuses. Quand la mosaïque se rapproche du réel, elle complique les draperies pour leur donner plus de mouvement, casse les gestes pour les animer et cesse de se justifier. J'aime surtout, dans celles de la Kharié-Djami, le sourire général de leur couleur, les unes étant d'un bleu d'outremer et les autres presque roses. Ce qui me plaisait davantage encore, c'était de voir, en même temps, le vieil hodja, dans sa robe d'un vert passé, assis sur l'escalier drapé de rouge de la chaire et prêchant les dévots qui paraissaient l'écouter. Rien n'est plus doux que la rencontre et le voisinage des religions, quand elles déposent leur inimitié. Les cérémonies se reconnaissent, les rites s'enlacent l'un à l'autre. Ce qu'elles gardent encore de différent n'est bon qu'à frapper les esprits superficiels. Au contraire c'est leur parenté et leur unité qu'il faut retenir : elles témoignent que l'humanité est religieuse...."

 

(extrait de : Abel Bonnard, Constantinople, 1923, Le Bouquet du Monde.)

 

                                                                   ***

 

                                      Abel Bonnard visite Saint-Pierre de Rome....

Samedi Saint.

...."Ce matin, il fait un temps glorieux. C'est le Samedi Saint. Rien n'est beau comme la façon dont le front de Rome entre dans l'azur. Un palais prête le bas de sa façade à la vie populaire. Une marchande de fleurs y appuie son éventaire où des jonquilles et des narcisses sont, les uns après les autres, comme le jaune et le blanc de l'oeuf. J'arrive à Saint-Pierre. Dehors, sous Ie portique de l'église, est placé un bassin de cuivre rouge où se dresse un faisceau de branches séches. C'est là qu'on va rallumer le feu. Des chanoines en camail sont assis sur des bancs, tandis qu'un évêque debout, entre deux acolytes, récite des phrases latines. Soudain la flamme indomptable jaillit, elle monte avec un ronflement de colère, comme si elle voulait défendre son propre éclat contre cette immense et calme lumière qui efface tout dans sa paisible splendeur. C'est le feu antique et nouveau, sacré dans tous les cultes du monde. Tandis que la haute flamme gronde, je pense qu'alentour les jardins s'éclairent, que le désert romain est brouillé d'arbres en fleurs, et il me semble qu'elle est au centre de tout ce printemps. Enfin elle s'affaisse et, au même instant, comme dans une subite bouffée d'automne, une multitude de feuilles presque consumées, s'envolant du brasier, remplissent l'air d'un tourbillon d'or. Un prêtre a recueilli le feu et le cortège rentre dans l'église. En tête marche un diacre qui tient une longue hampe dont l'extrémité fleurie supporte trois cierges éteints. Le cortège s'arrête, une voix psalmodie : Ecce lumen Christi et, dans l'immense et froide église, un premier cierge est rallumé : deux fois la même cérémonie recommence et, quand le cortège arrive au maître-autel, il est guidé par trois tremblotements de lumière. Un officiant entonne alors l'Exultet; après quoi il allume l'énorme cierge pascal. Puis les porteurs du feu se dispersent, rapportant la flamme aux autels éteints, et c'est soudain une jolie chose que cette leste et rapide propagation de la vie à travers l'énorme édifice encore endormi. Les autels s'étoilent, les lampes de la confession se réveillent. Il n'y a presque personne et l'on voit d'autant mieux le rite inscrire son dessein dans ces espaces oisifs, sous la protection sereine des grandes voûtes. Maintenant une procession part du maître-autel pour aller bénir les fonts baptismaux. Tous les chanoines ont un petit bouquet à la main, et rien n'est charmant comme cette poussée de la nature païenne qui arrive à se loger dans la liturgie. J'entends le chant des prêtres s'éloigner ou me revenir, selon qu'il se perd dans un vaisseau ou qu'il est renvoyé par une muraille; c'est le propre d'un tel édifice que tout ce qui s'y déroule en fait valoir les proportions et après les avoir présentées aux yeux, il se sert d'une voix qui chante pour les rendre sensibles à l'oreille. Ma sensation reste aérée et pleine d'aisance et j'admire cependant que tant de grandes choses contribuent à la composer. Le printemps extérieur enveloppe la cérémonie et s'y insinue; autour d'elle d'immenses puissances d'art demeurent en réserve et comme en suspens; les rites mêmes qui la constituent portent en eux les restes des plus anciens cultes, mais cela ne fait que rendre plus profonde et plus pacifique l'émotion éprouvée par le spectateur; il perçoit l'unité de l'effort humain; il sent les religions aboutir à la religion"....

 

(extrait de : Abel Bonnard, "Le Bouquet du Monde, Rome, Semaine Sainte".)

 

 

 

 

Voir les commentaires

Abel Bonnard : de l'Alhambra à Fez

Publié le par Christocentrix

         ..."Ce matin, par un temps d'une clarté admirable, je suis monté à l'Alhambra. J'y ai vu d'abord le palais de Charles-Quint, vide et emphatique, avec des pigeons posés sur ses corniches, comme des pains que le soleil allait cuire. Puis je suis entré dans l'Alhambra. Quel changement! On trouve là, dès le premier pas, tous les raffinements qu'a ignorés l'Occident. Quand on se rappelle ici le palais que j'ai vu d'abord, il ne fait plus l'effet que d'un Hercule qui montre ses muscles : il étale son âme sur sa façade; celui-ci garde la sienne au dedans. Rien n'y est arrangé pour l'orgueil. Les colonnettes accouplées suffisent à leur tâche, sans se vanter de ce qu'elles font. On peut dire de chaque architecture qu'elle répond à l'une des attitudes de l'homme. L'architecture antique, c'est l'homme debout ; la musulmane, c'est l'homme assis; la gothique, c'est l'homme envolé. L'architecture grecque satisfait, l'architecture gothique transporte, l'architecture arabe enchante. L'une est celle de la raison, l'autre celle de la foi, l'autre celle de la volupté. Nos monuments font un geste : ils parlent, ils pérorent, on est parfois las d'entendre tous ces orateurs. Les Palais arabes passent de l'éloquence à la poésie : le support de ces féeries, le noyau de ce fruit délicieux, c'est un rêveur sur un divan, et il y a, entre la taille de l'homme ainsi accroupi et la construction qui l'entoure une disproportion harmonieuse, une sorte de dilatation, de détachement des voûtes, qui traduit admirablement la suspension du rêve au-dessus de la paresse. Peut-être même pourrait-on dire que le luxe et l'afféterie de ces voûtes à stalagtites vont jusqu'à donner une légère impression de fadeur, si l'on ne voyait, à quelques vestiges, combien les couleurs dont elles étaient peintes les réchauffaient autrefois. Du reste, ce n'est pas au moment où un art se montre à nous qu'il convient de se marchander à lui : il sera toujours temps de revenir du plaisir à la critique. Cependant la volupté qui règne ici n'est pas sans frein, sans mesure. La religion la commande encore. Rien ne ressemble moins que la décoration qui couvre ces murs à celle dont les Grecs ont fait usage, ni à la nôtre. Dans ces sculptures méplates, aucun élément ne ressort, aucun n'existe à lui seul. Ces combinaisons de lignes n'ont de centre nulle part; où que l'oeil s'y engage, il n'y trouve jamais un point d'arrêt, jamais une forme qu'il puisse saisir. Toutes ces figures s'engendrent et se défont sans interruption et leur variété monotone entraîne l'esprit dans un rêve abstrait, où il conclut qu'il n'y a pas de réalité ni de permanence. L'arabesque ne fait qu'illustrer l'enseignement religieux, mais, en même temps qu'elle répète que rien n'existe, elle démontre que rien n'est fortuit. Tous ces jeux n'admettent pas une fantaisie. Ces lignes ne s'échappent du piège qui les avait un instant retenues que pour courir à d'autres rendez-vous inévitables. Sans avoir besoin de vérifier toutes ces combinaisons, l'esprit jouit, malgré lui, de leur exactitude infaillible. Cette géométrie n'accepte que deux éléments étrangers, l'écriture et la fleur. Outre que la forme même des lettres s'accorde bien avec les dessins de l'arabesque, la présence de l'écriture y est logique et nécessaire : la phrase qui proclame qu'Allah seul est grand ne fait qu'avouer l'âme du jeu, que jeter à ces lignes l'idée qu'elles ne se fatiguent pas de mettre en oeuvre. Quant aux fleurs, c'est , entre toutes les choses créées, la seule beauté qui ne parle pas de soi. Elles ne durent pas assez pour avoir le temps de croire à leur existence. Elles louent Dieu, avec leur bouche d'un jour. Encore celles qui apparaissent sur ces murs n'ont-elles point la naïve réalité des corolles qui couvrent les faïences d'Asie Mineure, ni la grâce ravissante des fleurs qui abondent dans l'art persan. Déjà plus qu'à demi rendues au principe, elles s'évanouissent dans cette géométrie qu'elles ornent d'un dernier souvenir du monde. On peut distinguer ici deux sortes d'arabesques, l'une, riche en lignes courbes, où la fleur survit encore, l'autre, où n'éclate qu'un jeu rigoureux de lignes droites, qui semble mettre sous nos yeux la trame du monde, et qui, privant l'esprit de l'image même des corolles, le jette à l'autre extrémité de la création, pour ne plus lui présenter que d'absolus rayonnements d'étoiles.

Cependant, des salles ainsi décorées, le monde sensible n'est pas tout à fait absent. Ces murs où n'est figuré rien de vivant ne font que donner plus d'importance aux fenêtres : elles remplacent les tableaux. On ne saurait dire quel prix prend le paysage qui y est enchâssé. Pour l'oeil privé de toute autre histoire, le peuplier qui apparaît là devient vraiment un personnage. L'arc surhaussé, avec ce qu'il a d'enveloppant, ajoute encore à ce sentiment. On pourrait l'appeler l'arc amoureux. Le plein-cintre embrasse indifféremment tout ce qui lui est offert; mais lui, par la façon dont il se continue le long de ce qu'il enferme, change cet embrassement banal en une étreinte plus étroite et plus attentive. La petitesse des ouvertures ajoute encore à l'effet. Ce qui s'y présente n'a plus l'air pris au hasard : ce sont des objets choisis comme les mots d'un poème. L'âme musulmane a joui du monde végétal plus qu'aucune autre. Cependant il faut tenir présent que l'esprit arabe, rompu à des comparaisons dont l'ampleur nous étonne et nous déconcerte, était bien moins asservi que le nôtre à la réalité des objets : ceux-ci n'étaient pour lui que les éléments de ses jeux et il est certain que le paysage qu'on aperçoit de ces chambres excitait, chez ceux qui les ont autrefois habitées, bien plus d'idées qu'en nous. Ce spectacle que nous nous bornons à refléter tel qu'il est constituait seulement le thème et la donnée de leur rêverie et la tête encore pleine de poèmes où sont, à chaque vers, rapprochés des objets que nous ne penserions jamais à associer, ils ne pouvaient regarder un cyprès, dont la vue reste pour nous nue et seule, sans que cet arbre leur rappelât le corps de la femme qu'ils aimaient. Cette licence, cette débauche de comparaisons compensait les restrictions que la religion imposait aux arts. Ainsi, en même temps qu'ils jouissaient de ce qu'il y a de sobre et d'innocent dans la contemplation de la nature végétale, les rêveurs de l'Islam n'en restaient point à cette contemplation pure et simple. Par un ensemble de rapports, elle suscitait en eux ce qu'il leur était défendu d'évoquer immédiatement, la beauté sans nombre des créatures. La fleur servait à leur pensée de point de départ, mais après s'être éloignés d'elle, ils y revenaient, et elle leur disait que tout ce qu'elle leur avait servi à rêver était aussi vain qu'elle-même. De là l'importance du jardin dans l'art musulman. Nos palais aussi ont des jardins, associés à eux selon des proportions définies, mais qui, cependant, leur restent ajoutés et extérieurs. Ceux des maisons musulmanes sont enveloppés dans l'édifice, et viennent y représenter la nature. Tel est ce luxe au coeur frais, qui s'oppose au nôtre. On peut dire que les palais du Nord ont pour âme la cheminée, comme ceux de l'Islam ont pour âme la fontaine, et ainsi, dans les demeures mêmes des rois, le luxe et le faste ne font que rappeler, en la glorifiant par tous les moyens des arts, la première joie que, dans chacun des deux climats, l'homme pauvre et misérable ait goûtée, au Nord, celle de n'avoir plus froid, au Sud, celle de n'avoir plus soif. Mais le luxe du Nord, à mesure qu'il se développe, enferme l'homme et l'isole. Au fond des chambres somptueuses, la flamme, en se déployant, semble étaler des tissus plus riches que tous ceux qui sont tendus sur les murs, la braise lutte d'éclat avec les joyaux, le feu provoque l'homme à outrer encore la magnificence. Parmi les choses les plus rares, la fontaine, au contraire, ramène en triomphe la simplicité. Les rois musulmans de Tolède avaient, au milieu d'un lac, un pavillon de cristal et d'or sur lequel l'eau du Tage, élevée par des machines, ruisselait dans les nuits d'été. Cela pourrait servir d'emblème aux goûts de l'âme orientale. Les Orientaux sont fous de pierreries, ils ne rêvent que rubis et perles, mais, même dans cette ivresse, ils sont toujours sur le point de préférer un jardin à un trésor. On pourrait dire que le verger d'Aladin est à la conjonction de leurs deux plus grands désirs, puisque la gemme y est un fruit, et que le fruit y est une gemme. Mais quand enfin il faut opter, et, dans cette hiérarchie des magnificences, exalter ce qui existe au monde de plus précieux, leur préférence n'hésite pas, et le diamant lui-même, malgré son orgueil et sa perpétuelle mutinerie d'étincelles, doit céder le premier rang à l'eau pure."...

 





















..." Grâce à notre guide, il nous fut permis de monter sur le toit de cette médersa, d'où le regard plonge dans la grande cour de la Karaouine. Aux deux bouts de cette cour, deux pavillons abritent les fontaines destinées aux ablutions; avec leurs colonnettes, leurs auvents, leurs arcs festonnés, ils sont plus jolis encore que ceux de l'Alhambra, ou peut-être le paraissent, parce qu'ils baignent toujours dans la vie pour laquelle ils ont été faits. Des hommes traversaient la cour, d'autres étaient étendus sur le carrelage, et tous avaient cette aisance et ce naturel, où je ne peux m'empêcher de trouver quelque chose de superbe, d'un peuple qui ne doute pas encore de ce qu'il fait, qui n'est pas atteint dans sa foi tranquille.

Il y a toujours beaucoup de jardins. Parfois, sur un des vieux ponts, je traversais l'oued Fez, qui tombe, en cascades troubles, entre deux étranges masses de cubes gris, où seul jaillit un palmier aux quartiers lointains où les jardins sont plus nombreux. Quand on entre dans l'un d'entre eux, il lâche brusquement ses oiseaux, et l'on reste avec ses fleurs et ses fontaines. Alors on subit la puissance des parfums. Dans le monde méditerranéen, rien, peut-être, ne marque mieux l'opposition des deux rives que la différence des sens que chacune enivre. Au nord, c'est le pays des images; au sud, c'est le pays des parfums. Alors même qu'elle nous comble de jouissance, l'image nous atteint dans les plus hautes parties de notre être; elle traverse rapidement la zone du plaisir, pour monter jusqu'à l'esprit. Les parfums nous ébranlent dans ces régions sourdes où les paroles ne descendent pas, où vit le désir, qui, dès qu'il s'éveille, fait vaciller les palais de conscience que nous avons bâtis au-dessus de lui. Je restais là, rempli de cette satiété subite que donnent seules les odeurs. Mes yeux n'apercevaient, au-dessus des arbres, qu'un minaret sévère et simple, debout dans le ciel bleu pâle; je le regardais de l'ombre délicieuse où j'étais plongé, et il me semblait alors que je comprenais mieux l'Islam, cette religion qui est, à la fois, plus impérieuse que la nôtre et moins exigeante, et qui commande plus, en demandant moins. Ce minaret, ces jardins me représentaient la façon dont il superpose l'indulgence et la rigueur; en haut, des règles, des pratiques, quelques obligations absolues : au-dessous, cet abandon, ce relâchement, ce naufrage dans la volupté."...

 

 

 

              Abel Bonnard, extrait de "Le Bouquet du Monde",  chapitres "Andalousie"  (1924) et "Au Maroc".

 

Voir les commentaires

Abel Bonnard : Intimité et Solitude

Publié le par Christocentrix

 

"Un ami est un compagnon de noblesse : il nous aide à atteindre la plus haute expression de notre nature. Comme nous l'aidons à parvenir au même but. C'est le drame et la beauté de ces sentiments que nous ne pourrons rencontrer de véritables amis qu'à la hauteur où nous risquons de devenir seuls, et l'on ne saurait en effet donner une plus forte idée des jouissances héroïques de l'amitié qu'en disant qu'elles consistent à respirer à deux l'air sublime de la solitude."

 

"L'amitié, non seulement il ne peut rien vous arriver de plus heureux, mais il ne peut rien vous arriver de plus important. Toute amitié réelle porte ceux qui l'éprouvent au-dessus de leur propre vie, sur un plan d'où ils la dominent."

 

"Les conversations d'amis sont aussi délicieuses à cause de toutes les pensées qui s'y montrent que de tous les sentiments qui s'y cachent."

 

"Comme il suffit de quelques piliers pour porter une voute immense, c'est assez de nos amis pour soutenir notre idée de l'homme."

 

"En face des masses sombres, des armées de la médiocrité, qui n'ont que des chiffons pour drapeaux, les passionnés, les délicats, les magnanimes, ne sont guère qu'une poignée, mais ils défendent des étendarts immenses et si magnifiques que lorsqu'un d'eux tombe, il semble que la bataille s'éteint. Etre ami c'est avoir les mêmes drapeaux. "

 

"Le dernier ordre de chevalerie qui subsiste encore, c'est l'amitié."

 

"Le paradis des chrétiens est le paradis de l'amour, mais les Champs-Elysées des Anciens sont le paradis de l'amitié."

                                                            

                                                                          ***

 

" Tout le drame de la vie est dans la recherche des êtres, plus fougueuse en amour et plus attentive en amitié. Ici encore, il convient que notre expérience nous instruise sans nous accabler. Si nombreux que soient les gens médiocres, il ne faut pas qu'ils aient le pouvoir de nous faire douter de ce qui les dépasse, et, pleinement convaincus du peu que valent tant d'hommes, nous ne devons jamais oublier ce qu'un homme peut valoir. Ainsi nous ne nous détachons de la foule que pour nous offrir à l'élite ; nous ne diminuons le nombre de nos occasions d'aimer que pour en augmenter l'importance : l'expérience que nous acquérons ne nous sert qu'à concentrer notre foi. Un côté de notre âme est défense, mais l'autre est accueil. Cette attente des êtres inconnus est d'un charme immense...

Si fort que nous nous appliquions à nous ennoblir et à nous enrichir par nous-mêmes, il y a une douceur, une grâce, une modestie à ne pas refuser, à admettre, et solliciter l'aide du hasard. Cherchons à nous accomplir, sans prétendre nous achever; car nous avons bien le pouvoir de développer à nous seuls ce que nous avons de plus haut, mais non pas celui de vivifier ce que nous avons de plus profond. Il est certains printemps de nous-mêmes que nous ne pouvons connaître que par l'intervention d'un être et, autour des palais que nous avons bâtis, il est divin, alors, de voir éclater des jardins qu'il ne dépendait pas de nous de faire fleurir...d'être toujours prêts à recevoir, au bord d'une âme sans cesse agrandie, ceux qui y feront jaillir des sources que nous n'aurions pas pu éveiller.

A la volonté de nous annoblir, nous ajoutons le miracle de les aimer."

 

                                                                       ***

 

" A mesure que l'on s'éloigne de la jeunesse et pour peu qu'on n'ait pas laissé les jours passés vainement, on apprend à vivre avec soi, et même de soi : ce n'est pas du tout la même chose que d'être seul....... ainsi nous nous retirons dans le pavillon de la mélancolie sereine ou dans celui de la gaité sans cause, ou dans celui de la rêverie absolument calme et nous avons si bien aménagé, varié, cultivé, approfondi notre solitude, que nous nous aperçevons à peine que nous sommes seul. De ce qui n'était qu'un désert, nous avons fait un empire.......

 

                                                                                 ***

 

"L'amitié est la passion suprême et la dernière qu'il faille quitter."

 

            (quelques réflexions d'Abel Bonnard extraites de l'Amitié.)

 

 

-Certaines oeuvres d'Abel Bonnard sont téléchargeables sur Emule (dans recherches documents, tapez Abel Bonnard ou Académie française Abel BONNARD) 

 


tombe d'Abel Bonnard à Madrid. 

(photos prises en 2005 par l'ami Laurent Z.)

Voir les commentaires

Abel Bonnard et l'Amitié

Publié le par Christocentrix

..."Si acharnée que soit la concurrence des intérêts, il faut chercher ailleurs la vraie image de la vie, dans une lutte qui est à la fois moins cupide, puisqu’on n’y poursuit point d’avantage immédiat, et plus nécessaire, puisque personne n’y a choisi sa place et que chacun y combat pour la défense même de sa nature : c’est la bataille des caractères. Ce combat ne se décide jamais. Les armées de la médiocrité y affluent sans cesse, mais ces troupes innombrables n’entrent en ligne que sous les tristes enseignes de l’égoïsme, de l’avidité et de l’envie. En face de ces masses sombres, qui n’ont que des chiffons pour drapeaux, les passionnés, les délicats et les magnanimes ne sont guère qu’une poignée, mais ils défendent des étendards immenses et si magnifiques que, lorsqu’un d’eux tombe, il semble que la bataille s’éteint. Les indécis passent d’une armée à l’autre, les étourdis ressortent de la mêlée tout rompus de coups, sans même savoir de quel parti ils les ont reçus. Les sages se retirent, les lâches se sauvent. Etre amis, c’est avoir les mêmes drapeaux.

Maintenant nous pouvons comprendre la vraie fonction de nos amis : ils ne sont pas nos alliés dans la bataille des intérêts, mais ils le sont dans la bataille des caractères. Ils prennent la vie comme nous. De là vient que nous supportons aisément qu’ils aient d’autres idées que les nôtres. Outre que ces dissentiments intellectuels peuvent avoir une fin, notre ami se rangeant à notre opinion, ou nous à la sienne, ils ne touchent pas au fond des natures. Mais très libres de différer sur les grands sujets, nous avons absolument besoin d’être d’accord avec nos amis dans les petites choses. Car les natures se révèlent dans ces occasions imprévues, nous y pouvons tâter l’étoffe dont chaque homme est fait, et quand il s’agit de ceux que nous aimons, nous avons besoin de sentir que c’est de la soie. Qu’un de nos amis s’oppose à nous dans une question de philosophie ou d’art, cela nous procurera le plaisir de faire de belles armes ensemble. Mais qu’un homme soit dur avec un pauvre, grossier avec une femme, brutal avec un inférieur, quand même il nous aurait donné d’autre part toutes les approbations possibles, il n’est pas de notre race, nous n’avons rien de commun avec lui. Car si les amitiés se développent sur le plan de l’esprit, elles se forment ailleurs. De là vient que certains amis peuvent, sans aucun inconvénient, ne se rencontrer que pour des batailles. Le champ clos où ils s’affrontent est la partie la plus éclairée de leur amitié, mais il en reste la plus étroite. Alentour s’étendent dans l’ombre toutes les régions où ils sont d’accord. La ressemblance des instincts, la parenté des goûts ont au moins autant de part dans nos amitiés que l’harmonie des intelligences, mais nous nous en rendons moins clairement compte, parce que, dans ce commerce, tout ce qui vient de l’esprit scintille et rayonne, tandis que tout ce qui vient de là sensibilité demeure obscur. Il n’en reste pas moins certain que ces hommes qui se parlent des choses les plus abstraites, les moins colorées par le sentiment, n’éprouveraient pas tant de plaisir s’ils ne sentaient pas, au-dessous de leurs discussions, leurs affinités secrètes. Les conversations des amis sont aussi délicieuses à cause de toutes les pensées qui s’y montrent que de tous les sentiments qui s’y cachent. Il n’est rien, alors, dont il ne nous devienne agréable de leur faire part, même s’il s’agit de ce qui nous avait d’abord attristés. Il est doux de se plaindre avec eux de la laideur du siècle, dans l’instant même où leur société nous empêche de la sentir. Il est doux de faire le misanthrope avec nos amis, et de dire du mal de l’homme avec ceux-là mêmes dont l’existence suffit à nous donner tort. Quand elle arrive ainsi à sa plénitude, l’amitié est une fête des cœurs dans les palais de l’esprit. Il ne suffit pas d’observer que les amitiés véritables se forment au-dessous du commerce des intelligences ; elles ne peuvent prendre de l’importance sans se continuer au-dessus. Elles commencent dans les mêmes affinités et finissent dans les mêmes aspirations. Il n’en est point de réelles sans la sympathie de deux sensibilités; il n’en est point de complètes sans un culte commun de la grandeur....

 


... quand toutes nos facultés s’exaltent, alors, au moment même où notre effort nous dégage de la multitude, nous éprouvons le besoin de ne pas nous séparer de l’humanité ; nous voulons la ressaisir dans un homme. Un ami est un compagnon de noblesse. Il nous aide à atteindre la plus haute expression de notre nature, comme nous l’aidons à parvenir au même but. C’est le drame et la beauté de ces sentiments que nous ne pouvons rencontrer de véritables amis qu’à la hauteur où nous risquons de devenir seuls, et l’on ne saurait, en effet, donner une plus forte idée des jouissances héroïques de l’amitié qu’en disant qu’elles consistent à respirer à deux l’air sublime de la solitude."...




....."La culture, par elle-même, nous donne déjà le pouvoir de nous échapper. L’homme inculte appartient tout entier au présent, il subit sans réserve et sans rémission la tyrannie de la circonstance. L’homme cultivé a toujours une partie de soi qui dépasse ce qui lui arrive. Il n’est jamais d’un seul temps ni d’un seul endroit. La liberté de son esprit lui assure une sorte d’ubiquité. Au moment même où ses soucis et ses peines allaient excéder sa patience, il n’a qu’à se rappeler le vers d’un poète ou la réflexion d’un sage qui, autrefois, connurent les mêmes ennuis, pour prendre sur les siens un calme avantage et pour sourire de ce qui a failli l’irriter. Mais la culture, qui n’est qu’une familiarité avec l’élite des morts, se complète et se corrobore par une intimité avec l’élite des vivants. Des hommes cultivés et amis, quand ils se retrouvent, sont vraiment des grands seigneurs au-dessus des choses. Rien, alors, n’égale leur intérêt pour tout ce qui est, sinon leur désintéressement pour ce qui les touche. Ils n’ont pas besoin de se parler d’eux-mêmes pour se livrer l’un à l’autre, et après s’être entretenus des questions les moins personnelles, ils se quitteront avec le sentiment de s’être tout dit. Ils se font moins des confidences de leurs histoires que des largesses de leur nature. S’ils se racontent leurs tracas, ce n’est plus pour s’en plaindre, mais pour en raisonner. Leurs longs entretiens les conduisent à une réflexion, à une citation ou à une maxime d’où ils voient toute leur expérience à leurs pieds et, de ce paisible observatoire, ils se montrent leurs ennuis, leurs chagrins, leurs défaites mêmes, comme des voyageurs réunis à un point de vue se désignent curieusement l’un à l’autre les chemins qu’ils ont suivis, les ravins qu’ils ont franchis à grand peine et le fleuve où ils ont pensé périr..."

 

 

..."Alors même qu’ils n’y songent pas, ces amis sont secrètement conjurés contre la bassesse humaine. Si sceptiques qu’ils pensent être, ils ne seraient pas ensemble s’ils ne croyaient plus à rien. Du moment qu’ils sont réunis, ils se placent, sans même y songer, sous les auspices de ce que l’humanité a produit de plus noble et il leur suffit d’une allusion et d’un mot pour se référer à ces supérieurs. Tandis qu’ils conversent le plus calmement et que, tout occupés à jouir de leur raison, ils pensent le moins à exalter leur âme, les amis ont toujours sur leur tête un monde d’étoiles qu’ils se désignent parfois en causant, et ce ciel étoilé de l’amitié, ce sont les grands hommes"...

(Quelques extraits de "l'Amitié" d'Abel Bonnard, que je ne me lasse jamais de relire, et qui m'apparaissent en écho avec certains écrits d'André Fraigneau, autre chantre de l'amitié... comme par exemple :  
« je crois fermement que si nous étions plusieurs à composer un filet noué de nos veines, si l'on pouvait créer une chaîne de fluide entre ces quelques-uns qui ont connu l'invitation à la grandeur, les choses n'auraient qu'à bien se tenir et plus d'une étoile serait prise.»)


Sur ce blog également, d'autres textes extraits de l'Amitié d'Abel Bonnard
 (classés dans la "catégorie" Abel Bonnard).




Voir les commentaires

Abel Bonnard, un chemin vers la Sagesse...

Publié le par Christocentrix

"La plupart des hommes ont eu quelques compagnons, étreint et gâché quelques femmes, après quoi ils ne doutent pas d'avoir connu l'amitié et l'amour. Cependant, où leur vie finit, c'est là que la vie commence. Il faut partir du rivage où ils se sont arrêtés, pour connaître non seulement des raffinements, mais des simplicités mêmes dont ils n'ont pas eu l'idée. Alors, peut-être, nous obtiendrons un de ces bonheurs isolés dont chacun est une exception unique ; même si nous devons errer en vain sur les flots, c'est quelque chose encore de jouir des illusions de la mer et de regarder, le soir, ces nuages qui imitent si bien les terres lointaines. Laissons donc les autres croire qu'ils vivent et pensons à vivre. Partons pour les îles."



"Si important qu'il soit, pour chacun de nous, de mener sa vie le moins follement ou le moins sottement possible, nous sommes surtout poussés, dans l'action, par nos qualités instinctives ; la sagesse succède à nos actes elle ne les a pas dirigés ; c'est un épilogue, une fête qui ne sert plus à rien. Alors, dans ces conversations des amis, il n'est aucun de leurs souvenirs qui ne tourne au profit de leur esprit. Une ancienne passion, avec ses mois de tourment, fournit une brève maxime. Le récit d'une négociation longue et difficile leur donne l'occasion de noter un trait curieux de la nature humaine. Même l'imbécile le plus vaste et le plus monstrueux qu'ils aient connu, échoué maintenant sur les plages sereines de leur mémoire, est comme une de ces baleines que les marins dépècent tranquillement, pour en tirer beaucoup d'huile. Ceux qui prennent part à de pareils entretiens y goûtent un plaisir de féerie mêlé à la volupté de l'intelligence. Chaque observation en appelle une autre, chaque remarque est corrigée ou complétée par une plus fine ; ils aperçoivent à la fois plusieurs vérités différentes; ils traversent en un clin d’œil l'espace qui les sépare ; ils abordent à leurs sommets, sans avoir eu la peine d'en gravir les pentes. On est amants dans l'ivresse de tout oublier, mais on est amis dans la joie de tout connaître."



 

"Celui qui a pratiqué les hommes peut encore être peiné de leur conduite, mais il perd le droit d'en être surpris, car, s'il a vraiment connu leur nature, leurs actes ne font qu'illustrer cette connaissance ; ou plutôt, il ne peut avoir de surprises que favorables, et il nous arrive ainsi d'éprouver un émerveillement sincère, quand des âmes dont nous savons la médiocrité, déployant, dans un moment d'émotion, de sympathie ou d'amour et, pour ainsi dire, d'infidélité à elles-mêmes, des sentiments qui n'ont pas, sans doute, beaucoup de réalité, mais dont nous admirons même l'apparence. C'est ainsi qu'après avoir visité une petite ville aux tristes recoins, le voyageur s'étonne de la voir, la nuit venue, tirer de son sein obscur un feu d'artifice, qui, tout modeste qu'il est, n'éblouit pas moins, avec ses soleils tournoyants, ses serpenteaux qui craquent en l'air, ses fusées jetées aux étoiles.
«Eh quoi, se dit-on, cette sous-préfecture!»

"Il est en nous des qualités que les gens vulgaires ne pourront jamais y connaître, parce qu'ils ne nous donneront jamais lieu de les leur montrer. On ne saurait être à soi seul, gai, poli, enjoué, galant, tendre, délicat, spirituel ; il y faut quelque encouragement et quelque réponse. Ce dont nous remercierons toujours nos amis, c'est de nous avoir donné l'occasion d'être nous-mêmes. Tandis qu'ils admirent les sentiments que nous dépensons, nous savons que nous n'aurions point trouvé en nous ces trésors, s'il ne s'était agi de les leur offrir, ou que nous en sentions l'embarras, avant de les répandre pour eux. Il y a dans toutes les affections supérieures un tel entre-croisement d'échanges et de bénéfices que ceux qui les ont formées ne peuvent jamais savoir où ils en sont. Chacun s'entête à être celui qui a plus reçu que donné. Ils n'en démordent pas, aucun ne veut céder, ils refont impatiemment leurs calculs pour prouver l'énormité de leur dette ; cette contestation merveilleuse n'aurait pas de terme, si ceux qui s'aiment ne prenaient enfin le parti de jeter et de brûler les comptes de leur reconnaissance dans le foyer de leur amour."


"A mesure qu'on s'éloigne de la jeunesse et pour peu qu'on n'ait pas laissé les jours passer vainement, on apprend à vivre avec soi, et même de soi : ce n'est pas du tout la même chose que d'être seul, ou plutôt il s'agit là d'une solitude raffinée où il ne reste rien de la rudesse et de la maussaderie qui caractérisaient la sauvagerie primitive. La plupart des gens ne sauraient rentrer en eux-mêmes avec plaisir, soit parce que leur âme est trop simple, soit parce qu'elle est trop laide ; ou bien c'est une chambre nue, ou c'est un réduit plein de rats. Le progrès véritable consiste, au contraire, à multiplier en nous les plans d'une vie que rien d'extérieur ne peut plus gâter ni atteindre. Certains états de notre nature, par nous connus et fixés, deviennent alors comme ces kiosques où des princes d'Asie allaient retrouver leur âme et qui étaient dédiés à la musique, ou à la lecture, ou à l'admiration des nuages. Ainsi nous nous retirons dans le pavillon de la mélancolie sereine, ou dans celui de la gaieté sans cause, ou dans celui de la rêverie absolument calme et nous avons enfin si bien aménagé, varié, cultivé, approfondi notre solitude, que nous nous apercevons à peine que nous sommes seuls. De ce qui n'était qu'un désert nous avons fait un empire. Nous causons avec nous-mêmes, nous nous promenons dans notre pays."

"L'avantage d'avoir commencé par de grands désirs, c'est qu'on garde au moins de grands rêves. D'ordinaire, ils planent sur notre vie sans y exercer d'influence, mais pour peu qu'elle leur oppose une surface moins agitée ou moins insensible, ils laissent tomber un reflet de leurs nuances dans ce qui n'aurait été, sans eux, qu'une minute incolore. Nos amis sont là, ils se taisent et le silence, qui efface la présence des indifférents, enrichit à ce point la leur que nous pouvons croire à l'amitié. La jeune femme que notre cœur s'obstine à choisir laisse fondre, soudain, un caractère auquel nous nous sommes heurtés tant de fois, pour n'être plus qu'un adorable fantôme qui penche vers nous toute la douceur de l'amour, et un sourire plus beau que ceux qui montent de son cœur vient se poser sur ses lèvres. Ces moments où la réalité s'interrompt nous étonnent par une perfection qui ne leur ôte pas leur inanité, sans que nous discernions toujours que ce sont des présents que nous nous faisons à nous-mêmes. Il a suffi que notre vie s'adoucît un peu et qu'elle se vidât de ce qu'elle contient, pour que notre âme prît cette occasion de la remplir, un instant, de tout ce qu'elle ne contient pas. Le loisir n'est beau que lorsqu'il devient le miroir d'un rêve. C'est ainsi que les lacs semés dans les paysages, comme des espaces d'oisiveté, peuvent devenir des jardins d'extase, et, quand le rameur flottant sur leurs eaux s'étonne de leur splendeur pâle et vaine, il lève la tète, et il voit les nuages."



"Il est un art de vivre et on peut l'apprendre. Mais s'il consistait vraiment à se préserver des déceptions et des peines en se rendant insensible, on aurait horreur de le savoir. En vérité, il ne s'agit pas d'endurcir notre cœur, mais seulement de le protéger. C'est la généreuse étourderie de la jeunesse de se livrer sans réserve et aveuglément à toutes les occasions qui lui sont offertes. Il serait aussi fâcheux de n'avoir pas commencé par là qu'il deviendrait ridicule de continuer de la sorte. Il ne convient pas de laisser aux sots et aux méchants le pouvoir de nous atteindre aisément ; une secrète magie nous permet de les éloigner, et celui même qui se croit aux prises avec nous ne se doute pas qu'il passe à peine à notre horizon, où nous le lorgnons avec une curiosité flegmatique. Qu'un homme qui a appris la vie ait un air de calme et de froideur, qu'il recoure tour à tour, pour écarter le vulgaire, à la politesse ou à l'ironie, il ne fait qu'user de ses droits. Mais prendre pour sa nature ce qui n'en est que les défenses, ce serait la même erreur que de ne pas distinguer une ville de ses remparts. La question n'est pas, pour nous, de ne plus jamais être fous, mais de réserver notre folie pour les occasions qui en sont dignes. Qu'un être paraisse qui, par quelques signes, nous donne à croire qu'il est de la race supérieure, nous déploierons, pour l'accueillir, un enthousiasme qui dépassera infiniment celui de nos premiers temps, car comment comparer la fougue instinctive d'un jeune homme avec la hautaine imprudence d'un homme qui n'ignore rien des dangers auxquels sa folie l'expose et qui trouve sa volupté à les affronter en les connaissant?

Tout le drame de la vie est dans la recherche des êtres, plus fougueuse en amour et plus attentive en amitié. Ici encore, il convient que notre expérience nous instruise sans nous accabler. Si nombreux que soient les gens médiocres, il ne faut pas qu'ils aient le pouvoir de nous faire douter de ce qui les dépasse, et, pleinement convaincus du peu que valent tant d'hommes, nous ne devons jamais oublier ce qu'un homme peut valoir. Ainsi nous ne nous détachons de la foule que pour nous offrir à l'élite ; nous ne diminuons le nombre de nos occasions d'aimer que pour en augmenter l'importance : l'expérience que nous acquérons ne nous sert qu'à concentrer notre foi. Un côté de notre âme est défense, mais l'autre est accueil. Cette attente des êtres inconnus est d'un charme immense. Au-dessous de l'agrément des relations faciles, au-dessous du léger libertinage qui porte un homme vers toutes les grâces des femmes, c'est cette recherche sourde, sérieuse, et toujours naïve qui justifie le commerce que nous entretenons avec les autres.

Si fort que nous nous appliquions à nous ennoblir et à nous enrichir par nous-mêmes, il y a une douceur, une grâce, une modestie à ne pas refuser, à admettre, à solliciter l'aide du hasard. Cherchons à nous accomplir, sans prétendre nous achever; car nous avons bien le pouvoir de développer à nous seuls ce que nous avons de plus haut, mais non pas celui de vivifier ce que nous avons de plus profond. Il est certains printemps de nous-mêmes que nous ne pouvons connaître que par l'intervention d'un autre être et, autour des palais que nous avons bâtis, il est divin, alors, de voir éclater des jardins qu'il ne dépendait pas de nous de faire fleurir. Qu'un philosophe stoïcien se vante de se suffire : il ne s'aperçoit pas qu'il s'est desséché. La vraie poésie, au contraire, c'est de toujours nous accroître, sans nous suffire jamais, c'est de nous enfoncer en nous sans nous exclure de l'Univers, c'est d'être toujours prêts à recevoir, au bord d'une âme sans cesse agrandie, ceux qui y feront jaillir des sources que nous n'aurions pas pu éveiller. A la volonté de nous ennoblir, nous ajoutons le miracle de les aimer. Après nous être augmentés par notre effort, il est doux de nous enrichir par leur magie. Après nous être retirés aux circonstances, il est doux de rester encore, pour les rencontres que nous espérons, les sujets de la fortune, comme le joueur qui risque tout sur un coup de dés, comme le marin qui a besoin d'un bon vent. Après avoir étendu notre âme jusqu'à en faire un vaste royaume, il est doux de la laisser attendre le lever d'un être, comme les grands pays noyés d'ombre, le soir, attendent la lune.

Il est bien vrai qu'un homme ne prouve sa force que par la façon libre, sereine, élégante dont il supporte la solitude. Mais cette solitude n'aurait pas son prix, si l'on y arrivait trop facilement. Il faut avoir commencé par avoir eu tous les besoins. Alors même qu'un homme se trouve porté par le progrès de sa nature à un point où il n'a plus de vraie société qu'avec soi, il faut, une fois encore, distinguer absolument cet état d'avec la misanthropie. Le misanthrope s'aigrit et se rabougrit ; le solitaire se déploie et se purifie. Le misanthrope se barricade contre les hommes, tout en restant parmi eux. Le solitaire s'élève et ne s'enferme pas. Son âme n'est pas une maison gardée par les ronces : c'est un palais sur la hauteur, mais toujours ouvert, et qui, si personne ne s'y présente, n'en reste pas moins hospitalier. Qu'un festin soit servi, chaque soir, pour ces magnifiques seigneurs qui doivent venir se réjouir avec nous. Que tout soit prêt, jusqu'au luxe intime de sa chambre, pour cette dame qui s'est mise en chemin et qui tarde un peu, parce qu'elle vient de très loin. Même si cette fête ne devait être peuplée que de celui qui la donne, elle n'en aurait pas moins été offerte à l'Amitié et à l'Amour. L'art de vivre est d'apprendre à se passer de tout, en restant capable de tout accueillir."
                                                                          
                                                                   Abel Bonnard (extraits de "l'Amitié")


Voir les commentaires

Abel Bonnard : éléments bio-bibliographiques

Publié le par Christocentrix

Eléments biographiques :

 

Abel Bonnard né en 1883 à Poitiers, mort en 1968 à Madrid, en exil, était un écrivain et académicien français, ministre de l'Etat français.

Académicien français en 1933, élu au "Conseil National" en 1941, nommé ministre de l'Education nationale en avril 1942, il s'exile en Espagne en 1945, au moment de la "chasse aux sorcières".(condamné en 1945 pour "collaboration").

Académicien de choc pour Céline ("Un des plus beaux esprits français..."), compagnon de route pour Drieu...il nous est présenté dans une biographie par Olivier Mathieu - Abel Bonnard, "une aventure inachevée" (édit. Avalon, 1988), avec une postface de Léon Degrelle. Dans cette biographie, Bonnard nous est présenté sous toutes ses facettes : poète et homme politique, grand voyageur, tribun, écrivain, auteur de théatre...responsable de 1942 à 1944 de l'Alma Mater, théoricien intransigeant soucieux d'associer le social et le national au sein de l'Europe nouvelle, c'était un homme dur et bon. Bonnard fut l'un des premiers grands écrivains de la conscience européenne.

Cet ouvrage d'Olivier Mathieu, parrainé par Léon Degrelle, acteur et témoin d'une époque, nous retrempe dans l'atmosphère de tout un siècle de littérature et d'histoire. Il est question aussi de son Journal intime, des dossiers secrets du Gouvernement de Vichy; on y trouve aussi un grand nombre de lettres de Céline, Maurras, et autres...

 

L'ouvrage présente une bibliographie d'une ampleur jamais publiée sur et autour d'Abel Bonnard.

 

 En d'autres temps, un écrivain de la classe d'Abel Bonnard eût tout naturellement exercé une sorte de magistrature tacite sur les lettres et sur ses contemporains. " Mais notre époque, dont tout le mouvement est de s'avilir, et où nous n'avons pas choisi de vivre, n'a pas d'organe pour entendre une voix qui ne parvient plus à toucher désormais que quelques survivants épars d'un monde perdu. Le couperet de sa pensée, d'une justesse prodigieuse, n'aura épargné aucun des aspects de notre effroyable décadence. Ce contempteur du présent écrit , de surcroît, une langue accomplie, toute classique, et, disait André Thérive, "d'une qualité qui passe l'éloge". "Il a des traits qui portent leur propre immortalité, des formules qui sont la perfection même "(éditeurs Dismas, "Ce monde et moi",1991).


Bibliographie d'Abel Bonnard :

-Les Familiers  (poèmes) (1906), - Les Histoires (poèmes (1908), - Les Royautés (poèmes) (1908), - La Vie et l’Amour (roman) (1913), - Le Palais Palmacamini (roman) (1914), -La France et ses morts (poème) (1918), - Notes de voyage : En Chine -1920-1921-, Océan et Brésil, Andalousie (1924), - Éloge de l’ignorance (1926), - La vie amoureuse d’Henri Beyle (Stendhal) (1926), - Au Maroc (1927), - L’Enfance (1927), - L’Amitié (1928), - L’Argent (1928), - Le Solitaire du Toit (recueil de chroniques) (1928), - Supplément à De l'Amour de Stendhal (1928), - Saint François d’Assise (1929), - Rome (1931), - le Coeur sentimental dans l'ouvrage collectif Affaires de coeur (1934), - Le drame du présent : les Modérés (1936), - Savoir aimer (1937), - Navarre et Vieille-Castille (1937), - Le Bouquet du Monde (1938), - l’Amour et l’Amitié (1939), - Pensées dans l’action (1941), - Des jeunes gens ou une jeunesse (1941), - Discours aux chefs Miliciens (1943), - Le Prince de Ligne (1965), - édition définitive de Les Modérés, le drame du présent établie et préfacée par Olivier Mathieu, avec des annexes inédites, éditions du Labyrinthe, 1986), - Berlin, Hitler et moi - inédits politiques - réunis et préfacés par Olivier Mathieu (Paris, Avalon, 1987), - Ce monde et moi (recueil posthume d’aphorismes réunis par Luc Gendrillon, éditions Dismas 1991).

-Les éditions du Trident ont réédité en 1991 l'admirable essai de Bonnard sur l'Amitié, oeuvre d'un poète et d'un esthète. Les autres oeuvres d'Abel Bonnard ne se trouvent plus que sur le marché du livre ancien.

-Abel Bonnard est aussi l'auteur de quelques articles et d'un bon nombre de préfaces.

Bibliographie à propos d'Abel Bonnard :

-Abel Bonnard, une aventure inachevée (Olivier Mathieu) éditions Avalon, 1988.

-A noter qu'il existe un mémoire de D.E.A : "Abel Bonnard et le culte de la Beauté " par Georges Fabre (Université de Montpellier, nov.1988).


-certaines oeuvres d'Abel Bonnard sont téléchargeables par Emule :  recherches avec mots-clés : Abel Bonnard ou Académie française Abel BONNARD 

 

-lien pour un site interessant : http://abelbonnard.free.fr/

Voir les commentaires

1 2 > >>