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approches du christ

le monde d'Octave et d'Hérode

Publié le par Christocentrix

Quand Jésus apparut parmi les hommes, les criminels régnaient et étaient obéis sur la terre. Il naissait soumis à deux maîtres - l'un, plus fort et plus lointain, à Rome ; l'autre, plus infâme et plus proche, en Judée. Une canaille d'heureux aventurier avait raflé, à grand renfort de massacres, l'Empire ; une autre canaille d'heureux aventurier avait raflé, à grand renfort de massacres, le royaume de David et de Salomon. Tous deux étaient parvenus au plus haut par des voies perverses et illégitimes : à travers guerres civiles, trahisons, cruautés et massacres ; ils étaient nés pour s'entendre et étaient, de fait, amis et complices autant que le permettait le vasselage du scélérat subalterne envers le scélérat principal.

Le fils de l'usurier de Velletri, Octave, s'était montré lâche à la guerre, vindicatif dans la victoire, traître à ses amitiés, cruel dans les représailles. À un condamné qui lui demandait au moins la sépulture, il répondait : C'est l'affaire des vautours. Aux Pérugins massacrés qui demandaient grâce, il criait : Moriendum esse !  Quant au préteur Q. Gallius, sur un simple soupçon, il voulut lui arracher les yeux lui-même avant de le faire égorger. Ayant gagné l'Empire, occis et dispersé ses ennemis, obtenu toutes les magistratures et tous les pouvoirs, il s'était affublé du masque de la clémence et il ne lui était resté, des vices de sa jeunesse, que la lubricité. On racontait que dans sa jeunesse il avait vendu par deux fois sa virginité : la première fois à César, la seconde, en Espagne, à Hirtius, pour trois cent mille sesterces. À présent, il s'amusait à de multiples divorces, à de nouvelles noces avec des épouses qu'il soufflait à ses amis, à des adultères quasiment publics, et à la comédie du restaurateur des bonnes moeurs.

Cet homme malpropre et maladif était le maître de l'Occident lorsque naquit Jésus, et il ne sut jamais qu'était né celui qui devait, à la fin, ruiner ce qu'il avait fondé. Lui, il se contentait de la philosophie facile de ce petit plagiaire grassouillet d'Horace : jouissons du jour présent, du vin et de l'amour ; la mort sans espoir nous attend ; ne perdons pas un jour. C'est en vain que Virgile, le Celte, l'homme des champs, l'ami des ombrages, des boeufs paisibles, des abeilles d'or, celui qui était descendu avec Énée contempler les suppliciés de l'Averne et apaisait son inquiète mélancolie dans la musique de la parole, en vain que Virgile, l'amoureux, le religieux Virgile, avait annoncé un nouvel âge, un nouvel ordre, une nouvelle lignée, un Royaume des Cieux, plus séculier et plus pâle que celui que Jésus annoncera, mais combien plus noble que le Royaume de l'Enfer qui se préparait. En vain, parce qu'Auguste n'avait vu dans ces paroles qu'une fantaisie pastorale, et il avait peut-être cru, lui, le maître corrompu de tous les corrompus, qu'il était le sauveur annoncé, le restaurateur du règne de Saturne.

Mais le pressentiment de la naissance de Jésus, du vrai Roi qui venait supplanter les rois du mal, frappa peut-être, avant sa mort, le grand client oriental d'Auguste, son vassal de Judée, Hérode le Grand.

Hérode était un monstre : un des monstres les plus perfides qu'ait jamais vomis la fournaise des déserts d'Orient, qui pourtant en avait engendré plus d'un, et plus horribles les uns que les autres. Il n'était pas juif, il n'était pas grec, et pas romain. C'était un Iduméen, un barbare qui rampait devant Rome et singeait les Grecs pour mieux asseoir sa domination sur les Juifs. Fils d'un traître, il avait usurpé le royaume de ses maîtres, les derniers infortunés Hasmonéens. Pour légitimer sa trahison il épousa une de leurs nièces, Mariamne, que par la suite, sur d'injustes soupçons, il fit mettre à mort. Ce n'était pas son premier crime. Il avait précédemment fait noyer son beau-frère Aristobule ; il avait condamné à mort son autre beau-frère, Joseph, et Hyrcan II, dernier souverain de la dynastie vaincue. Non content d'avoir fait mourir Mariamne, il fit tuer aussi la mère de celle-ci, Alexandra, et même les fils de Baba, uniquement parce qu'ils étaient lointains parents des Hasmonéens. Entre-temps il s'amusait à faire brûler vifs Judas fils de Sariphée et Matthias fils de Margaloth en même temps que d'autres chefs des Pharisiens. Plus tard, redoutant que les fils qu'il avait eus de Mariamne ne voulussent venger leur mère, il les fit étrangler ; près de mourir il donna ordre de tuer également un troisième fils, Archelaos. Luxurieux, soupçonneux, impitoyable, avide d'or et de gloire, il ne connut jamais la paix, ni en Judée, ni dans sa maison, ni en lui-même. Pour faire oublier ses assassinats, il fit au peuple de Rome une donation de trois cents talents à dépenser en festivités ; il s'humilia devant Auguste pour que celui-ci se fit le complice, et à sa mort lui légua dix millions de drachmes et, en sus, une nef d'or, et une d'argent pour Livie.

Ce soudard mal lavé, prétendit se concilier et réconcilier les Hellènes et les Hébreux ; il réussit à acheter les descendants dégénérés de Socrate, qui à Athènes allèrent jusqu'à lui élever une statue, mais les Juifs le détestèrent jusqu'à sa mort. C'est en vain qu'il reconstruisit Samarie et restaura le Temple de Jérusalem : il était à jamais pour eux le païen et l'usurpateur.

Craintif comme les malfaiteurs vieillissants et les princes nouveaux, le moindre bruissement de feuillages, le moindre mouvement d'ombre le faisaient sursauter. Superstitieux comme tous les Orientaux, crédule devant les présages et les vaticinations, il dut croire sans peine les trois Mages qui venaient du fond de la Chaldée, guidés par une étoile vers le pays qu'il avait dérobé par fraude. Tout prétendant, même imaginaire, le faisait trembler. Et quand il apprit des Mages qu'un roi de Judée était né, son coeur de Barbare anxieux s'effraya. Ne voyant pas revenir les astrologues pour lui indiquer le lieu où était apparu le nouveau descendant de David, il ordonna que tous les enfants de Bethléem fussent tués. Flavius Josèphe passe sous silence cet ultime exploit du roi : mais celui qui avait fait occire ses propres enfants n'était-il pas capable d'immoler ceux qui n'étaient pas nés de lui ?

Personne ne sut jamais le nombre des enfants sacrifiés à la peur d'Hérode. Ce n'était pas la première fois qu'en Judée on passait au fil de l'épée jusqu'aux nourrissons à la mamelle : le peuple hébreu lui-même avait châtié, aux temps anciens, les cités ennemies en massacrant les vieillards, les épouses, les jeunes gens et les enfants, ne laissant en vie que les vierges, pour en faire des esclaves et des concubines. À présent, l'Iduméen appliquait la loi du talion au peuple qui l'avait acceptée.

Nous ne savons pas le nombre des innocents mais nous savons - si Macrobe est digne de foi - qu'il y eut parmi eux un fils en bas âge d'Hérode qui était en nourrice à Bethléem. Pour le vieux monarque uxoricide et infanticide, qui sait même si cela fut un châtiment, qui sait même s'il souffrit quand on lui apporta la nouvelle de l'erreur. Peu après, lui-même dut quitter la vie, accablé de maux répugnants. Son corps, vivant encore, pourrissait ; les vers lui rongeaient les testicules ; il avait les pieds enflammés, le souffle court, l'haleine insoutenable. Répugnant à lui-même, il tenta de se tuer à table avec un couteau, et mourut enfin, après avoir ordonné à Salomé de faire tuer de nombreux jeunes gens enfermés dans ses prisons. scene-du-massacre-des-innocents---leon-cogniet

Le Massacre des Innocents fut le dernier exploit du puant et sanglant vieillard. Cette immolation d'innocents autour du berceau d'un innocent - cet holocauste de sang pour l'enfant nouveau-né qui offrira son sang pour le pardon des coupables -, ce sacrifice humain pour celui qui à son tour sera sacrifié, a une signification prophétique. Des milliers et des milliers d'innocents devront mourir, après sa mort, pour le seul crime d'avoir cru à sa Résurrection : il naît destiné à mourir pour les autres et voici que des milliers de nouveau-nés meurent pour lui, comme en expiation de sa naissance.

Il y a un redoutable mystère dans cette offrande sanglante des purs, dans cette décimation d'êtres du même âge. Ils appartenaient à la génération de ceux qui devaient le trahir et le crucifier. Mais ceux qui furent égorgés par les soldats d'Hérode ce jour-là ne le virent pas, n'arrivèrent pas au point de voir mourir leur Seigneur. Ils le sauvèrent par leur mort - et furent sauvés à jamais. Ils étaient innocents et restèrent innocents pour l'éternité. Leurs pères et leurs frères survivants, un jour, les vengeront - mais ils seront pardonnés « parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font ».

 

Lu dans "Histoire du Christ" de Giovanni Papini". Edit. L'Age d'Homme/de Fallois, 2010. 

 

 

 

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la Révélation en Jésus de Nazareth

Publié le par Christocentrix

Jésus était un homme du peuple. Il n'a pas exercé de fonction. Il n'a pas porté un titre qui lui aurait valu des honneurs. Il ne s'est pas servi d'un pouvoir économique ou politique pour donner du poids à son message. Il était entièrement indépendant.

Sa parenté a essayé de le maintenir sous son influence. C'était alors habituel en Orient et la coutume s'y est maintenue jusqu'à aujourd'hui. Cependant même la pression très forte exercée par ses parents et les habitants de son village a été sans effet. Ainsi dans son village natal il n'a pas été reconnu comme prophète. On a cru qu'il était hors de sens et on a même voulu le tuer. Cependant Jésus ne se laissa pas détourner de son chemin. Malgré ce refus il continua sa route sans hésitation.

Le peuple juif était soumis à la loi du Sinaï. Il attribuait à celle-ci une autorité définitive venant de Dieu. Tous les domaines de la vie publique et privée étaient régis par elle. Celui qui ne voulait pas être exclu du peuple et de sa foi devait se soumettre à cette Loi. Il n'était laissé à l'individu aucune liberté. La pression collective de tout un peuple exigeait de chacun cette reconnaissance. Cependant Jésus restait libre en face de la Loi. Il ne l'a pas, il est vrai, purement et simplement rejetée. Il était si libre qu'il n'a pas eu à s'enfermer dans une attitude d'opposition. Il pouvait respecter la Loi et en même temps la dépasser de l'intérieur. Ainsi il était interdit de guérir le jour du Sabbat. Jésus disposait donc de six jours chaque semaine pour ses guérisons. Malgré cela il guérissait volontairement le jour du Sabbat. Il voulait montrer ainsi que le Sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le Sabbat (Marc 2, 27).

Dans sa prédication et ses controverses avec ses adversaires Jésus ne craignait pas de faire appel aux Ecritures saintes de son peuple. Il s'appuyait sur l'autorité divine qui leur était reconnue. Mais à des moments décisifs il pouvait tout aussi bien se situer au-dessus de cette autorité. C'est ainsi qu'il osait dire (ce qui est inimaginable pour un juif) : « Il a été dit aux anciens... Moi je vous dis... »(Mat. 5, 2148). Il était libre par rapport à cette autorité divine qu'on reconnaissait aux saintes Ecritures.

Ces juifs qui connaissaient exactement la Loi et s'efforçaient particulièrement de faire la volonté de Dieu comptaient parmi les gens pieux. Jésus était l'un d'eux et pourtant il ne faisait pas partie de leur cercle. Il fréquentait les plus stricts docteurs de la loi et en même temps il prenait ses repas avec ceux qui étaient méprisés par les gens pieux. Il montrait par sa parole et sa conduite qu'il annonçait un royaume où les pécheurs étaient aussi appelés. Il avait des relations avec des publicains et des prostituées. Il osait même proclamer que ceux-ci étaient spécialement appelés à entrer dans le royaume. Sa manière d'agir faisait éclater les rôles tout faits et connus.

Jésus n'est pas venu avec un manuel. Il n'a pas lié les hommes à une nouvelle lettre. Il n'a pas proclamé de dogmes. Il voyait plutôt le monde dans une nouvelle lumière. Tout lui était transparent et ainsi même le quotidien lui devenait parabole. De cette vision est né un nouveau langage. Il a pu parler aux hommes avec une spontanéité nouvelle. Le moineau sur le toit et le roi à son banquet, le marchand à la recherche de perles et les lis des champs, les femmes pétrissant la farine et les jeunes filles attendant leur fiancé, l'administrateur et le maître d'oeuvre annonçaient d'eux-mêmes ce que lui-même voulait dire. Il n'utilisait pas simplement des comparaisons populaires pour exprimer des pensées compliquées, mais il faisait parler la réalité elle-même de manière inattendue. Il ne s'appuyait pas sur des réflexions toutes tracées. Il ne tirait pas sa sagesse de livres ou de traditions orales. Mais pour lui les choses et les gens parlaient par leur seule existence. Il était libre de tout poids du passé et c'est pour cela qu'il était si spontanément présent aux hommes.

La liberté surprenante de Jésus agissait de la manière la plus provocante sur les gens les moins libres qu'il rencontrait, les possédés. Partout où il apparaissait, ils étaient pris d'une agitation violente. Il lui suffisait souvent de se montrer de loin pour déclencher déjà chez eux des convulsions. Il considérait aussi comme sa mission particulière de guérir ceux qui étaient possédés par une puissance étrangère et de leur faire expérimenter la souveraineté libératrice de Dieu. Il n'était pas seulement libre lui-même, il menait aussi dans les autres le combat contre la servitude.

Quoique insouciant comme personne avant lui, Jésus n'a pas été un fou innocent et inoffensif. Sans aucune autorité officielle il parlait cependant comme quelqu'un qui avait du pouvoir. Les masses du peuple le sentaient. Elles étaient fascinées par lui et le suivaient en grandes foules. Son secret résidait-il là ? Avait-il senti ce qu'il y avait au plus intime de l'âme du peuple et pouvait-il en s'appuyant sur cette masse prendre une attitude supérieure ? En aucun cas. Sans doute avait-il pitié du peuple et il comprenait ses besoins. Mais il ne s'est jamais laissé enfermer dans les attentes confuses et instinctives de la masse. Lorsqu'on a voulu le faire roi il s'est retiré. Il a blâmé les gens qui attendaient de lui seulement du pain pour le corps. Du point de vue politique il a ainsi perdu volontairement l'occasion la meilleure de s'assurer un appui considérable.

Dans la Palestine d'alors il y avait parmi les juifs trois groupes puissants : les pharisiens, les sadducéens et les zélotes. Les premiers enseignaient la loi et exerçaient leur pouvoir dans les synagogues locales. Les sadducéens avaient en main le temple, le sanctuaire national où arrivait aussi beaucoup d'argent. Ils formaient la classe supérieure dans le domaine religieux et économique. Les zélotes étaient des fanatiques. Ils trouvaient inconcevable en tant que juifs d'être soumis à une puissance étrangère, et en tant que peuple élu de vivre sous la domination des païens. Ils fomentaient pour cette raison l'insurrection violente contre les Romains. Jésus ne s'est lié à aucun de ces groupes. C'est pourquoi ceux-ci se sont alliés contre lui alors que par ailleurs ils étaient toujours en conflit entre eux. Qu'est-ce qui les a poussés à cette étrange alliance ? Comment Jésus pouvait-il représenter un danger pour eux alors qu'il n'avait lui-même l'appui d'aucun groupe important et qu'il décevait sans cesse la masse du peuple et ses attentes spontanées ?

Ce n'est pas d'eux-mêmes que les hommes tiennent leur puissance. Laissé à ses propres forces même le dictateur le plus craint n'est rien de plus qu'un petit homme du peuple. Seul celui qui peut compter sur la peur des hommes a le pouvoir de dominer. A partir d'un sentiment confusément éprouvé le plus grand nombre projette toujours ses attentes sur quelques-uns et en fait ainsi des maîtres. Pour échapper à leur propre insécurité ils s'inclinent docilement devant ceux qui leur promettent salut et appui. Ceux-ci acceptent de leur côté volontiers ou même avidement de se donner à cette tâche pour masquer ainsi leur propre faiblesse. Ils deviennent alors des maîtres et le restent aussi longtemps qu'ils peuvent compter sur la peur et le besoin instinctif de la masse.

Mais en Jésus les maîtres non affranchis, dominant des hommes craintifs, ont rencontré quelqu'un qui ne tremblait pas devant eux. Comme il ne tremblait pas ils ont commencé à trembler devant lui. Il était plus dangereux que n'importe quel potentat. Car ils auraient pu découvrir les plans et les réactions d'un tel homme et donc le combattre. Tandis que Jésus n'entrait dans aucun de leurs calculs. Il échappait toujours à leurs filets pourtant finement tissés. Il détruisait en outre le fondement de leur pouvoir car sa présence faisait disparaître la peur chez beaucoup. Il était donc conseillé pour les pharisiens, les sadducéens et les zélotes de s'unir pour un temps contre lui. Ils se comprenaient bien entre eux car c'étaient des tendances fondamentales identiques qui les faisaient agir. Ils connaissaient leurs coups réciproques et pouvaient s'engager dans un complot. Si ce Jésus insaisissable ne pouvait plus leur nuire, cela leur rendrait service à tous.

Les ennemis ainsi alliés ont bientôt eu aussi à leur côté la force d'occupation romaine tolérante, et ont pu faire subir à Jésus l'épreuve définitive. Ils pouvaient maintenant mobiliser contre lui le plus grand ennemi de la liberté, la peur de la mort. Face à cette menace Jésus n'est pas resté insensible. Malgré son intrépidité il n'a jamais été un surhomme. Il a connu tous les sentiments humains. Il pouvait se réjouir et exulter intérieurement. Mais il était aussi sujet à la tristesse et à la fatigue. Il a même connu la tentation. Il a éprouvé ce qu'avait de tentant l'abandon de soi-même à la masse pour se laisser porter par elle au pouvoir. En lui existaient aussi ces instincts destructeurs qui sont symbolisés dans les récits de tentation par les animaux sauvages. Il était las parfois du peuple et même de ses disciples parce qu'ils ne voulaient pas le comprendre. Mais ses nerfs ont été particulièrement sensibles à la pensée de la mort. La mort d'un ami le mettait dans une grande émotion et la perspective de sa propre mort faisait jaillir la sueur de ses pores. La mort avait une emprise tellement forte sur lui qu'il aurait préféré faire demitour sur le chemin qui y menait. Pourtant c'est justement à ce moment qu'il a révélé sa liberté particulière. Il pouvait laisser libre cours aux émotions de son corps et de son âme. Il n'avait pas à se durcir. Il ne lui était pas nécessaire de jouer à l'insensible. Il pouvait être avec son corps tremblant et dire en même temps :« Que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se réalise» (Luc 22, 42).

Lorsqu'il fut aux mains de ses adversaires, son silence domina les reproches haineux et mesquins. Cependant cette attitude ne lui était pas dictée par le mépris intérieur pour ses adversaires, comme cela arrive facilement dans de tels cas. Il ne s'endurcissait pas pour prouver aux autres qu'ils ne pouvaient pas venir à bout de lui. Il ne se précipitait pas comme les commandos suicides avec fanatisme vers la mort. Sa propre souffrance ne le rendait pas aveugle aux autres. Même dans cette situation il pouvait se mettre dans la peau de ses adversaires : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font »(Luc 23, 34).

Qu'est-ce qui donnait à Jésus la force d'agir ainsi ? L'attente d'une mort extrêmement douloureuse aura éveillé sa volonté de vivre la plus profonde et ses sentiments instinctifs les plus intimes. S'est-il alors raccroché à une idée ultime rendant possible une calme supériorité ? Ou bien est-ce une réalité fondamentalement nouvelle qui l'a porté ?

Le contenu le plus profond de l'Ancien Testament était la foi en l'alliance entre Dieu et son peuple. Les prophètes décrivaient en se servant de l'image du mariage cette relation comme une alliance d'amour. Jésus a vécu dans cette tradition. C'est en fonction de ce Dieu d'amour qu'il comprenait sa propre vie, son action et son enseignement. Il se savait même en relation très particulière avec lui. Il s'adressait à son Père de la même manière que les petits enfants juifs de l'époque qui appelaient leur père « Abba »(papa). Il pouvait exulter et louer son Père. C'est à lui qu'il attribuait tout son message. Jésus allait donc son chemin sans se laisser détourner par aucune menace car il se savait conduit par ce Père. Il le sentait si proche que sa présence lui donnait des forces comme une nourriture nourrit le corps. «Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé »(Jean 4, 34).

C'est donc le Père qui donnait à Jésus la force d'agir de cette manière supérieure. Mais qui était le Père ? Peut-être la représentation qui était au coeur de la religion de l'Ancien Testament et qui aurait trouvé en Jésus sa forme la plus affinée ? Se raccrochait-il au mythe originel de la religion juive : le Dieu de la sortie d'Egypte et le Dieu des prophètes qui voulait toujours conduire le peuple de l'esclavage à la liberté ? Le Père n'était-il qu'un « Dieu imaginé », une image traduisant l'espérance la plus intime et inébranlable du peuple de l'Ancien Testament, une expression spirituelle du désir humain primitif de liberté et d'amour?Quoique Jésus se croyait totalement conduit par son Père, l'expérience de sa présence l'a abandonné au moment le plus difficile. Sa proximité sensible et réconfortante disparut. Jésus ne pouvait plus que balbutier : « Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Mat. 27, 46).

Si le Père dont Jésus a totalement vécu avait été un « dieu imaginé », cette expérience aurait dû briser sa vie. Le «dieu imaginé » aurait dû sombrer avec la destruction de la représentation la plus sublime et la disparition de l'expérience la plus purifiée. Et pourtant cela n'a pas été le cas. Malgré l'abandon où il se trouvait, une dernière certitude continuait à vivre en Jésus. Le Père qui le conduisait en tout s'est avéré plus fort que toutes les images les plus sublimes. Il l'a même rendu capable d'un acte fondamentalement nouveau.

La mort est normalement la chose la plus terrible qui puisse arriver à un homme. Elle est le non le plus radical à tout désir de vie et d'épanouissement. Elle marque la véritable limite de l'humanité. Jésus n'a pas simplement supporté passivement ce destin inéluctable. C'est précisément à partir de ce point névralgique qu'il a donné à la vie humaine une nouvelle direction. Même le Père qui l'avait abandonné lui a encore donné la force de transformer la mort, destin à subir, en un acte de don de soi : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Luc 24, 46). Toute la vie humaine en a pris un nouveau sens.

Jésus avait compris sa vie et sa mort comme une révélation. Le Dieu qu'il désignait comme son Père n'était pas un Dieu de la race ou du clan. Le clan de Jésus et sa parenté l'avaient déclaré fou et rejeté. Le Père n'était pas non plus un Dieu de l'Etat ou du culte. Les autorités politiques et religieuses avaient condamné Jésus. Le Père n'était pas plus un Dieu de l'intériorité et des désirs de l'âme les plus raffinés. Au moment décisif Jésus a abandonné cette représentation intérieure réconfortante. Le Père n'était pas le Dieu d'une tradition religieuse. Car celle-ci a été jusqu'à condamner Jésus pour blasphème. Le Dieu de Jésus n'était pas non plus l'expression d'une vision résignée de la destinée immuable de l'homme. Le Père lui a justement donné le pouvoir de transformer à partir de la mort qui en est la racine le destin inéluctable en un don de soi. Jésus a révélé ce Dieu qui ne transfigure et n'enlève rien à la vie de sa dureté, mais qui est capable de transformer la souffrance incompréhensible et presque animale du destin en un acte d'amour.

Comme le montre la pluralité des religions et des visions du monde, non seulement le comportement extérieur des hommes, mais même leur champ de conscience intérieur et leurs tendances préconscientes sont soumis à des modèles conditionnés par la culture et la tradition. L'originalité de l'individu est la plupart du temps si faible qu'il peut à peine se soustraire à la fascination des représentations en cours dans sa société. Il y a eu, il est vrai, au cours de l'histoire et également dans celle des religions, suffisamment d'hommes qui ne se sont pas satisfaits des autorités sacrées traditionnelles, et s'y sont opposés. Mais de tels novateurs s'appuyaient toujours sur une partie de la doctrine traditionnelle. Ils la mettaient dans un éclairage nouveau, s'y identifiaient, et combattaient à partir d'elle la partie restante de la tradition sacrée. De cette manière apparaissaient de nouveaux commence ments qui ne se distinguaient jamais fondamentalement de l'ancien, et ne pouvaient donc qu'élargir un peu le cercle varié des religions.

Jésus a apporté lui aussi un nouveau commencement. Les forces de la tradition ont tenté, il est vrai, par tous les moyens de le maintenir sous leur influence. Sa parenté, le peuple, les groupes puissants et les autorités, la loi et même son propre sentiment et ses propres représentations intimes se sont conjurés contre lui. Mais par là il est justement manifeste que finalement ce ne sont pas ces forces qui le faisaient vivre et agir. L'autorité de son Père qui dirigeait sa vie avec puissance ne transfigurait pas une quelconque autorité préexistante, mais au contraire les faisait toutes éclater. Elle est apparue comme une réalité fondamentalement nouvelle et a libéré Jésus de toutes les traditions imaginables, et cela non par jeu, mais au cours d'événements conduisant à la mort. Comme le Père lui a donné le pouvoir de transformer la fatalité aveugle de la mort en don de soi, il s'est révélé comme n'étant pas une nouvelle idée sublime, mais au contraire une réalité puissante.

Ce que Jésus a révélé ne peut donc prendre sa place dans le cercle des autres religions. Il n'a pas élevé une revendication quelconque. L'événement de la révélation, au coeur duquel il s'est trouvé agissant et souffrant, était lui-même un processus de séparation radicale et à vrai dire mortelle d'avec toutes les autorités possibles.

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le Dieu-Homme (suite et fin)

Publié le par Christocentrix

Le sacrifice de Jésus réalise l'éternel dessein du Père : unir l'humanité à la divinité, vivifier, déifier les profondeurs de l'homme, de l'univers, de l'être. De sorte que nous ne soyons plus jamais seuls, plus jamais exclus ou perdus : à travers la honte ou le désespoir apparemment sans issue, le Christ nous attend dans le silence de son amour. Et il nous permet de dire : Abba, Père, un mot d'une enfantine tendresse. La « passion d'amour » du Fils est antérieure à son incarnation et la provoque. Elle est inséparable d'une mystérieuse « passion d'amour » du Père. Car le Père se donne en donnant son Fils. Et comment ne l'aurait-il pas donné à l'homme puisque l'homme, en la personne d'Abraham, s'est montré prêt à donner à Dieu son propre fils ? Cette « passion d'amour » divine, qui ne cessera qu'à l'avènement manifeste du Royaume, ne met nullement en cause la plénitude et la joie que ressentent le Père et le Fils dans la profondeur de la divinité (et cette joie même n'est pas impersonnelle, c'est l'Esprit saint). Un saint, tout en portant en lui l'immense joie de la présence divine, et justement parce qu'il porte en lui cette joie, partage sans retour la détresse des autres. Combien plus cela est-il vrai de notre Dieu et de son Christ, « visage du Père », modèle et lieu de toute sainteté.

S'il est descendu sur la terre, c'est par compassion pour le genre humain. Oui, il a souffert nos souffrances avant même d'avoir souffert la Croix, avant d'avoir pris notre chair. Car s'il n'avait souffert, il ne serait pas venu partager avec nous la vie humaine. D'abord il a souffert, puis il est descendu. Mais quelle est cette passion qu'il a ressentie pour nous? C'est la passion de l'amour. Et le Père lui-même, le Dieu de l'univers, « lent à la colère et riche en miséricorde » (Ps. 103, 8), ne souffre-t-il pas lui aussi avec nous, d'une certaine manière ? Ignorerais-tu qu'en gouvernant les choses humaines il compatit aux souffrances des hommes? En effet, « le Seigneur ton Dieu a supporté ta conduite comme un père supporte son fils »(Deut.1, 31). De même que le Fils de Dieu « a porté nos souffrances », de même Dieu supporte « notre conduite ». Le Père, lui non plus, n'est pas impassible [...], il a pitié, il connaît quelque chose de la passion d'amour, il a des miséricordes que sa souveraine majesté semblerait devoir lui interdire". ORIGÈNE, Sixième Homélie sur Ezéchiel, 6, 6 (GCS 8, 384-385).

Rien de tout cela n'aurait de sens si l'on ne comprenait, avec l'intelligence de la foi, que Jésus, parce qu'il est, sans la moindre opacité, la Personne en communion (car le sujet de son humanité est une Personne divine, donc parfaite), n'est séparé de rien, de personne, mais porte en lui la totalité de l'humanité et de l'univers. La notion de « nature humaine », chez les Pères, n'est pas philosophique mais mystique, elle désigne cette unité d'être de tous les hommes, cet Homme Unique brisé par la chute et réunifié en Christ, au sens le plus réaliste.

"Le Verbe en prenant chair s'est mêlé à l'homme et a pris en soi notre nature afin que l'humain soit déifié par ce mélange avec Dieu : la pâte de notre nature est sanctifiée tout entière par le Christ, prémices de la création". GRÉGOIRE DE NYSSE, Contre Apollinaire, 2 (PG 45, 1128).

L'humanité entière « forme pour ainsi dire un seul être vivant » : en Christ nous formons un seul corps, nous sommes tous « membres les uns des autres ». L'humanité s'étant enfermée dans la mort, il fallait que Dieu, s'incarnant, se laissât saisir par la mort pour détruire son règne et ouvrir à toute chair la voie de la résurrection. Car la chair unique de l'humanité et de la terre, « mise en contact », en Christ, « avec le feu » de la divinité, est désormais secrètement, sacramentellement, déifiée.

"Il fallait rappeler de la mort à la vie notre nature entière. Dieu s'est donc penché sur notre cadavre afin de tendre la main, pour ainsi dire, à l'être qui était là, gisant. Il s'est approché de la mort jusqu'à prendre contact avec notre dépouille et à fournir à la nature, au moyen de son propre corps, le principe de la résurrection, en ressuscitant l'homme entier par sa puissance. [...]

Dans notre corps, l'activité d'un seul des sens répand une sensation dans tout l'organisme, lié à ce membre. Il en est de même pour l'humanité tout entière, qui forme pour ainsi dire un seul être vivant : la résurrection d'un membre s'étend à l'ensemble et, de la partie, se communique au tout, en vertu de la cohésion et de l'unité de la nature humaine". GRÉGOIRE DE NYSSE, Grande Catéchèse, 32 (PG 45, 80).

"L'homme sur la terre, subjugué par la mort, comment pouvait-il revenir à la plénitude ? Il était nécessaire de rendre à la chair morte la participation à la force vivifiante de Dieu. Or la force vivifiante de Dieu c'est le Verbe, le Fils unique. C'est donc celui-ci qu'il nous envoya comme Sauveur et Libérateur [...]. Vie par nature, il prit un corps sujet à la pourriture afin de détruire en celui-ci la puissance de la mort et de le transformer dans la vie. Comme le fer, mis en contact avec le feu, prend aussitôt la couleur de celui-ci, de même la chair, après avoir reçu en elle le Verbe vivifiant, est libérée de la pourriture. Ainsi il a revêtu notre chair pour la libérer de la mort". CYRILLE D'ALEXANDRIE, Homélie sur Luc, V, 19 (PG 72, 172).

Inséparable de la descente aux enfers, de la résurrection, de l'ascension à la droite du Père, la Croix apparaît fondamentalement comme vivifiante. Ses dimensions font du Christ le véritable Homme cosmique qui transfigure l'univers : « Désormais, tout est rempli de lumière, le ciel, la terre et même l'enfer », dit la liturgie pascale au rite byzantin. Etre crucifié en Christ, c'est mourir à sa propre mort pour entrer dans le sacrifice de réintégration et comprendre, comme dit Paul, « la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur » de l'amour (Eph 3, 18-19).

«Que vous receviez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu'est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur » (Eph. 3, 18). La croix du Christ possède toutes ces dimensions ; par elle, en effet, « il s'est élevé dans les hauteurs, emmenant captive la captivité » (Ps. 68, 19), par elle « il est descendu au plus profond des enfers »; car la croix a une « hauteur » et une « profondeur ». Et elle s'étend sur toute l'immensité de l'univers, déployant ainsi sa « largeur » et sa « longueur ». Et celui qui est « crucifié avec le Christ », qui connaît la tension de cette crucifixion, c'est celui-là qui comprend « la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur ». ORIGÈNE, Fragment d'un Commentaire sur l'Épître aux Ephésiens (Gregg p. 411-412).

Ces thèmes sont repris et développés dans une très ancienne homélie pascale toute remplie de l'ardeur du combat livré par le grand athlète de la Vie, toute vibrante d'une allégresse de victoire. La croix est le véritable arbre de vie, le rétablissement de l'axe du monde par lequel la création trouve une nouvelle stabilité. L'homme est infiniment attendu, accueilli, personne n'est exclu du banquet des noces. Le fruit de l'arbre de vie est offert à tous, le Sang et l'Eau jaillis du flanc transpercé de Jésus sont les éléments d'un immense baptême, un baptême de Feu et d'Esprit. Le corps du Crucifié-Ressuscité est rempli en effet des souffles et des feux de la Pentecôte. Et la terre désormais s'identifie secrètement à ce Corps. Il n'y a plus de séparation, « la vie est répandue sur toutes choses ».

"Jésus a montré en sa personne toute la plénitude de la vie offerte sur l'arbre [la croix]. [ ...]. Cet arbre m'est une plante de salut éternel ; de lui je me nourris, par ses racines je m'enracine et par ses branches je m'étends, sa rosée fait ma joie et son souffle me fertilise. [...] Je jouis librement de ses fruits qui m'étaient destinés dès l'origine. Il est ma nourriture quand j'ai faim, ma source quand j'ai soif, mon vêtement car ses feuilles sont l'Esprit de vie [...]. Cet arbre aux dimensions célestes s'élève de la terre aux cieux, se fixant, plante éternelle, au coeur du ciel et de la terre, soutien de toutes choses, fondement de l'univers, rassemblant toute la diversité de l'humanité, cloué par les chevilles invisibles de l'Esprit, afin qu'ajusté au divin, il n'en soit plus détaché. [...].

Puisque le combat sans merci que (Jésus) menait était le combat de la victoire, il fut d'abord couronné d'épines pour effacer toute malédiction de la terre en extirpant par sa tête divine les épines nées du péché. Puis, après avoir épuisé le fiel amer du Dragon, il nous ouvrit tout entières en échange les sources de douceur qui jaillirent de lui [...]. Il a ouvert son propre flanc, d'où ont coulé le Sang et l'Eau sacrés, signes des noces spirituelles, de l'adoption et de la nouvelle naissance mystique. Il est dit en effet : « Lui vous baptisera dans l'Esprit saint et dans le feu » (Mat 3, 11) : l'eau comme « dans l'Esprit », le sang comme « dans le feu ». [...]

Quand prit fin le combat cosmique [...], il resta fixé sur les confins de l'univers, montrant triomphalement en sa personne un trophée de victoire. Alors, devant sa longue endurance, l'univers fut bouleversé [...]. Peu s'en fallut que le monde entier ne fût anéanti [...] si le grand Jésus n'avait exhalé le divin Esprit en disant :« Père, je remets mon Esprit entre tes mains » (Luc 23, 46). Et quand monta l'Esprit divin, l'univers vivifié et affermi trouva une nouvelle stabilité.

Oh, divine extension en tout et partout, oh, crucifixion qui s'étend à travers toutes choses ! O unique des uniques devenu vraiment tout en tout, que les cieux aient ton esprit, le paradis ton âme, - car il dit : « Aujourd'hui je serai avec toi dans le paradis » (Luc 23, 43) -, mais que ton corps soit à la terre. L'indivisible s'est divisé pour que tout soit sauvé, afin que même les lieux inférieurs connaissent l'avènement divin. [,..] C'est pourquoi il s'est donné complètement à la mort, afin que la bête vorace soit secrètement détruite. Dans son corps sans péché, elle cherchait partout sa nourriture [...]. Mais lorsqu'elle n'eut rien trouvé en lui qu'elle puisse manger, emprisonnée en elle-même, affamée, elle fut à elle-même sa propre mort [...].

O Pâque divine, [...] par toi la mort ténébreuse a été détruite et la vie répandue sur toutes choses, les portes des cieux ont été ouvertes, Dieu s'est montré homme, et l'homme est monté devenant Dieu, grâce à toi les portes de l'enfer ont été brisées [...]. Grâce à toi, la salle immense des noces a été remplie, tous portent la robe nuptiale et personne ne sera jeté dehors parce qu'il n'a pas la robe des noces. [...] Grâce à toi, le feu de l'amour brûle en tous, dans l'esprit et dans le corps, nourri par l'huile même du Christ".

Homélie pascale anonyme inspirée du Traité sur la Pâque d'Hippolyte. 49, 50, 51, 53, 55, 56, 57, 61, 62 (SC n° 27, p. 175-191).

Dans le Crucifié, le pardon est offert, la vie donnée. Pour l'homme, il ne s'agit plus de craindre le jugement et de mériter le salut, mais d'accueillir l'amour dans la confiance et l'humilité. Car Dieu s'est laissé assassiner pour offrir sa vie même aux assassins.

La mort du Christ sur la croix est un jugement du jugement". MAXIME LE CONFESSEUR, Questions à Thalassius, 43 (PG 90, 408).

"Celui qui suspendit la terre est suspendu, Celui qui attacha les cieux est attaché.

Celui qui fixa l'univers est fixé sur le bois. Dieu est assassiné [...].

Dieu a revêtu l'homme, il a souffert pour un souffrant,

il a été jugé pour un condamné, il a été enseveli pour un enseveli.

Mais il est ressuscité des morts et il clame :

Qui plaidera contre moi? J'ai délivré le condamné,

j'ai rendu la vie à celui qui était mort, je relève l'enseveli.

Qui me contestera? J'ai aboli la mort, j'ai écrasé l'enfer,

j'ai enlevé l'humanité aux plus hauts des cieux,

oui, moi, le Christ.

[...]

Je suis votre pardon, je suis la Pâque du salut,

je suis votre lumière. Je suis votre résurrection".

MÉLITON DE SARDES, Homélie pascale (SC n° 123, p. 116, 120, 122).

"Qui peut comprendre l'amour sinon celui qui aime? Je m'unis à l'aimé, mon âme l'aime. Dans sa paix c'est là que je suis.

Je ne suis plus un étranger car il n'y a pas de haine près du Seigneur.

Parce que j'aime le Fils je deviendrai Fils.

Adhérer à celui qui ne meurt plus, c'est devenir immortel.

Celui qui se complaît dans la Vie sera vivant.

ODES de SALOMON, 3 (éd. Harris-Mingana, II, p. 215-216).

 

"Hier, j'étais crucifié avec le Christ, aujourd'hui je suis glorifié avec lui ; hier j'étais mort avec lui, aujourd'hui je suis associé à sa résurrection ; hier, j'étais enseveli avec lui, aujourd'hui je m'éveille avec lui du sommeil de la mort. GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Discours 1, Pour la Pâque, 4 (PG 35, 397).

La victoire sur la mort est victoire sur la mort biologique, désormais transformée en « passage » dans un grand dynamisme de résurrection qui doit aboutir à la manifestation du Royaume, à la transfiguration non plus secrète et sacramentelle mais évidente et glorieuse du cosmos. Dans cet univers métamorphosé, les personnes, les « âmes », puiseront une corporéité lumineuse, analogue à celle du Christ lors de sa transfiguration sur la montagne, ou après sa résurrection.

La victoire sur la mort est donc aussi et surtout victoire sur la mort spirituelle dont nous faisons quotidiennement l'expérience et dans laquelle, abandonnés à nous-mêmes, nous risquerions de nous enfermer pour toujours. C'est la victoire sur l'enfer, c'est la certitude désormais que personne ne sera séparé de Dieu, mais que tous seront - sont déjà mystérieusement - plongés dans son amour. Et c'est ce message prodigieux - la victoire sur l'enfer - que l'Église ancienne n'a cessé de proclamer.

"J'ai ouvert les portes cadenassées, j'ai brisé les verrous de fer, et le fer est devenu rouge et s'est liquéfié devant moi ; et plus rien n'a été fermé parce que je suis la porte pour tous les êtres. Je suis allé délivrer les prisonniers, ils sont à moi et je n'abandonne personne... [...] J'ai semé mes fruits dans les coeurs et je les ai changés en moi. [...] Ils sont mes membres et je suis leur tête. Gloire à toi, ô notre tête, Seigneur Christ, Alléluia !  Odes de Salomon, 17 (Ed. Harris-Mingana, p. 289-290).

"J'ai étendu les mains et me suis offert au Seigneur, l'extension des mains en est le signe, extension du bois où a été pendu, sur la route, le Juste. [... ]

Je suis ressuscité, je suis avec eux, je parle par leur bouche, [... ] j'ai jeté sur eux le joug de mon amour. [... ]

L'enfer m'a vu, et il a été vaincu, la mort m'a laissé partir et beaucoup avec moi.

J'ai été pour elle fiel et vinaigre. Je suis descendu avec elle en enfer, autant qu'il a de profondeur.

La mort [...] n'a pu supporter mon visage. J'ai fait des morts une assemblée de vivants,

je leur ai parlé avec des lèvres vivantes, pour que ma parole ne soit pas vaine.

Ils ont couru vers moi, les morts. Ils ont crié : Aie pitié de nous, Fils de Dieu, [...]

fais-nous sortir des ténèbres qui nous enchaînent ouvre-nous la porte, que nous sortions avec toi.

Nous voyons que la mort n'a pas prise sur toi. Délivre-nous, nous aussi, car tu es notre Sauveur.

Et moi j'entendis leurs voix et je traçai mon nom sur leur tête.

Aussi ils sont libres et m'appartiennent. Alléluia !

ODES de SALOMON, 42 (p. 403-405).

 

Lorsqu'il apparaîtra, tu te diras : « Mon bien-aimé répond ; il dit : Lève-toi, viens, ma toute-proche » (Cant. 2, 10). Je t'ai frayé la voie, j'ai rompu tes liens, viens donc à moi ma toute proche. « Lève-toi, viens, ma toute proche, ma toute belle, ma colombe. » Pourquoi dit-il : « Lève-toi », pourquoi « Hâte-toi » ? J'ai enduré pour toi les rages des tempêtes, j'ai supporté les flots qui devaient t'assaillir; mon âme est devenue triste jusqu'à la mort à cause de toi. Je suis ressuscité des morts après avoir brisé l'aiguillon de la mort et dénoué les liens de l'enfer. C'est pourquoi je te dis : « Lève-toi et viens, ma toute belle, ma colombe, parce que voici que l'hiver est passé, la pluie s'en est allée, et les fleurs ont apparu sur la terre. » Ressuscité d'entre les morts j'ai réprimé la tempête, offert la paix. Et parce que, dans l'ordre de la chair, je suis né d'une vierge et de la volonté de mon Père, et parce que j'ai progressé en sagesse et en âge, « les fleurs ont apparu sur la terre... ». ORIGÈNE, Deuxième Homélie sur le Cantique des Cantiques, 12 (SC n° 37, p. 101).

 

"Aujourd'hui c'est le salut pour le monde... Le Christ est ressuscité des morts : dressez-vous avec lui. Le Christ fait retour à lui-même : revenez vous aussi. Le Christ est sorti du tombeau : soyez délivrés des chaînes du mal. Les portes de l'enfer sont ouvertes et l'emprise de la mort est détruite. Le vieil Adam est dépassé, le nouveau accompli. Une nouvelle création naît dans le Christ : renouvelez-vous." GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Discours 45, Pour la Pâque, 1, 1 (PG 36, 624).

 

Tout se résume dans l'homélie de saint Jean Chrysostome, lue encore aujourd'hui au coeur même de la nuit de Pâques dans les églises orthodoxes.

"Que tout homme aimant Dieu jouisse de cette lumineuse fête.

Que le serviteur fidèle entre joyeux dans la joie de son maître.

Que celui qui a porté le poids du jeûne vienne toucher maintenant son denier

Celui qui a travaillé dès la première heure, qu'il reçoive à présent son juste salaire.

Celui qui est venu après la troisième heure, qu'il célèbre cette fête dans la gratitude.

Celui qui est arrivé seulement après la sixième heure, qu'il s'approche sans crainte : il ne sera pas lésé.

Si quelqu'un a tardé jusqu'à la neuvième heure, qu'il vienne sans hésitation.

Et l'ouvrier de la onzième heure, qu'il n'ait pas honte : le Seigneur est généreux.

Il reçoit le dernier aussi bien que le premier.

Il accueille dans sa paix l'ouvrier de la onzième heure aussi bien que celui qui, dès l'aube, a pris le travail.

Du dernier il a compassion, il comble le premier. A celui-ci il donne ; à l'autre il fait grâce.

Il ne regarde pas seulement l'oeuvre, il pénètre l'intention du coeur.

Tous entrez donc dans la joie de votre Maître. Premiers et derniers, recevez la récompense. [...)

Abstinents et paresseux, fêtez ce jour. Vous qui avez jeûné, réjouissez-vous aujourd'hui.

La table est garnie, venez tous sans arrière-pensée. Le veau gras est servi, que tous se rassasient.

Participez au banquet de la foi, puisez tous aux richesses de la miséricorde.

[...] Que nul ne déplore ses péchés: le pardon s'est levé du tombeau.

Que personne ne craigne la mort: celle du Sauveur nous a libérés.

Il l'a terrassée, quand elle le tenait enchaîné.

Il a dépouillé l'enfer, celui qui est descendu aux enfers.

Il l'a détruit, pour avoir goûté à sa chair.

Isaïe l'avait prédit : l'enfer fut consterné quand il l'a rencontré.

Il fut consterné, parce qu'il fut écrasé. Il fut dans l'amertume, parce qu'il fut joué.

Il avait pris un corps, il s'est trouvé devant Dieu.

Il avait pris le visible, et l'invisible l'a renversé.

Mort, où est ton aiguillon? Où est ta victoire, enfer?

Le Christ est ressuscité et tu as été écrasé.

Le Christ est ressuscité et les démons sont tombés.

Le Christ est ressuscité et les anges sont dans la joie.

Le Christ est ressuscité et la vie règne.

Le Christ est ressuscité et les morts sont arrachés aux tombeaux.

Car le Christ ressuscité des morts est devenu prémices de ceux qui dorment.

A lui gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen.

JEAN CHRYSOSTOME, Homélie pascale (Office des matines pascales du rite byzantin).

 

"Par l'Ascension, le Corps du Christ, tissé de notre chair et de toute la chair de la terre est entré dans les espaces trinitaires. Désormais la création est en Dieu, elle est le véritable « buisson ardent », dit Maxime le Confesseur. En même temps elle reste ensevelie dans la mort, la séparation et l'opacité, par la haine, la cruauté, l'inconscience des hommes. Devenir saint, c'est écarter cette lourde cendre, et faire monter à la surface l'incandescence secrète, permettre, en Christ, à la vie d'absorber la mort. C'est anticiper la venue manifeste du Royaume en révélant sa présence secrète. Anticiper, donc préparer et hâter.  Le Christ, ayant achevé pour nous son action salvatrice, et monté au ciel avec le corps qu'il avait adopté, réalise en lui l'union du ciel et de la terre, des êtres sensibles et des êtres spirituels et démontre ainsi l'unité de la création dans la polarité de ses parties". MAXIME LE CONFESSEUR, Commentaire de l'oraison dominicale (PG 90, 877).

 

"Le Christ unit dans l'amour la réalité créée à la réalité incréée - ô merveille de l'amitié et de la tendresse divine pour nous! - et montre que, par la grâce, les deux ne sont plus qu'une seule chose. Le monde tout entier entre totalement dans le Dieu total et, devenant tout ce qu'est Dieu, excepté l'identité de nature, il reçoit à la place de soi le Dieu total". MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1308-1309).

 

Désormais un espace de non-mort troue le monde, l'homme peut dès maintenant entrer dans la résurrection, y inscrire ses oeuvres, il peut aller par l'humanité du Christ à sa divinité. Car nous avons tout dans le Christ, il est « le Chemin, la Vérité et la Vie ».

« Le Verbe s'est fait chair et a demeuré parmi nous » (Jean 1, 14). Par le Christ-homme tu vas vers le Christ-Dieu. Dieu est bien au-delà. Mais il s'est fait homme. Ce qui était loin s'est, par la médiation d'un homme, rendu tout proche. Il est le Dieu, où tu demeureras. Il est l'homme, par où tu dois venir. Le Christ est à la fois la voie que tu dois suivre et le but que tu dois atteindre. C'est lui « le Verbe qui s'est fait chair et qui a demeuré parmi nous ». Il a revêtu ce qu'il n'était pas, sans perdre ce qu'il était. En lui l'homme apparaissait et Dieu se cachait. L'homme fut assassiné et Dieu méprisé. Mais Dieu se manifesta et l'homme ressuscita. [...] Le Christ est lui-même homme et Dieu. [...] Toute la loi dépend de ces commandements :« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ton intelligence. » Et :« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Sur ces deux commandements reposent toute la loi et les prophètes » (Mat 22, 37-39). Mais, dans le Christ, tu as tout : veux-tu aimer ton Dieu? Tu l'as dans le Christ. [...] Veux-tu aimer ton prochain? Tu l'as dans le Christ. AUGUSTIN D'HIPPONE, Sermon 261, 6 (PL 38, 1206).

Nous avons tout dans le Christ.[...]

Si tu veux guérir ta blessure, il est médecin.

Si tu brûles de fièvre, il est fontaine.

Si tu as besoin de secours, il est force.

Si tu redoutes la mort, il est vie.

Si tu fuis les ténèbres, il est lumière.

Si tu as faim, il est nourriture : « Goûtez et voyez combien le Seigneur est bon. Heureux l'homme qui espère en Lui » (Ps 34, 9). AMBROISE DE MILAN, De la virginité 16, 99 (PL 16, 305).

Ce chemin, l'homme est appelé à le parcourir dans l'Esprit-Saint car l'humanité du Christ est le lieu d'une Pentecôte perpétuée. En Christ, les hommes peuvent recevoir pleinement l'Esprit, boire l'« eau vive », l'« eau vivante pour l'éternité ».

Le Verbe s'est fait « porteur de la chair » pour que les hommes puissent devenir « porteurs de l'Esprit ». ATHANASE D'ALEXANDRIE, De l'incarnation et contre les ariens, 8 (PG 26, 996).

Un ruisseau a jailli. Il est devenu un torrent, [...]

il a inondé l'univers, il l'a emporté vers le Temple.

Obstacles et digues n'ont pu l'arrêter. [...]

il est venu sur toute la surface de la terre et l'a remplie entièrement.

Ils ont bu, tous les assoiffés, et leur soif a été étanchée car le Très-Haut a donné le breuvage. [...]

Ils vivent par l'eau vivante pour l'éternité. Alléluia !

Odes de Salomon, 6 (éd. Harris-Mingana, p. 232-233).

 

L'Esprit saint est inséparable de notre liberté. Dieu reste dans l'histoire le mendiant d'amour qui attend à la porte de chacun avec une patience infinie. Son silence, que nous lui reprochons parfois, exprime seulement son respect. La croix et la résurrection coexistent. « Le Christ sera en agonie jusqu'à la fin du monde », il souffrira, dit Origéne, jusqu'à ce que tous les hommes soient entrés dans le Royaume.

 Dieu s'est fait mendiant à cause de sa sollicitude envers nous, [...] souffrant mystiquement par sa tendresse jusqu'à la fin des temps, à la mesure de la souffrance de chacun. MAXIME LE CONFESSEUR, Mystagogie, 24 (PG 91, 713).

« Pour moi, je suis un mendiant et un pauvre » (Ps 70, 6). C'est le Christ qui dit ces paroles, lui qui, librement, s'est fait mendiant pour l'amour de l'homme, pour faire l'homme riche. ORIGÈNE, Commentaire des Psaumes, fragment 69, 5-6 (Pitra, Analecta sacra 3, 88).

Par là même, le Christ fonde notre liberté. Il a refusé au désert les tentations de la richesse, de la magie et de la puissance qui auraient attiré à lui les hommes comme des animaux subjugués. Il n'est pas descendu de sa croix. Il a ressuscité dans le secret, reconnu seulement par ceux qui l'aiment. Dans l'Esprit saint, il chemine à côté de chaque homme, mais attend sa foi aimante, ce oui analogue à celui de Marie et par lequel se libère notre liberté.

"Les apôtres donnaient un Testament nouveau de liberté à ceux qui avaient reçu par l'Esprit saint une foi nouvelle en Dieu". IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, III, 12, 14 (SC n° 211, p. 244).

"Dans son grand amour, Dieu n'a pas voulu contraindre notre liberté, bien qu'il eût le pouvoir de le faire, mais il nous a laissés venir à lui par le seul amour de notre coeur". ISAAC LE SYRIEN, Traités ascétiques, 81ème traité (éd. Spanos, Athènes, 1895, p. 307).

 

 

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Le Dieu-Homme (1ère partie)

Publié le par Christocentrix

Une des plus belles liturgies de l'Eglise ancienne, due, pour une grande part, à saint Basile de Césarée, évoque ainsi l'histoire du salut : "Tu as visité (l'humanité) de bien des manières, dans la tendresse de ton coeur : tu as envoyé les prophètes, tu as réalisé de puissantes merveilles par les saints qui, de génération en génération, te furent proches... Tu nous a donné le secours de la Loi. Tu as commis des anges à notre garde. Et quand vint la plénitude des temps, tu nous as parlé par ton propre Fils..."

Ainsi il n'est pas de culture, de religion, qui n'ait reçu et n'exprime une « visite du Verbe ». Maxime le Confesseur distingue trois degrés dans l' « incorporation » de celui-ci : en premier lieu, l'existence même du cosmos compris comme une théophanie, et l'on sait que les religions archaïques se fondent sur ce symbolisme accueilli comme le médiateur de la plus profonde intériorité ; en second lieu, la révélation du Dieu personnel, qui suscite l'histoire, et l'incorporation du Verbe dans la Loi, dans une Ecriture sacrée. Enfin, l'incarnation personnelle du Verbe qui achève de donner sens à ses incorporations cosmique et scripturaire, délivrant la première de la tentation d'absorber le « Soi » dans un divin impersonnel, la seconde de la tentation de séparer sans communion possible Dieu et l'homme. Car Dieu et l'homme en Christ, pour citer le IVème concile oecuménique, se sont unis « sans confusion ni changement », mais aussi « sans division ni séparation ». Et les énergies divines que réverbèrent les êtres et les choses ne mènent pas à un divin anonyme, mais au visage du Christ transfiguré...

"Le Verbe se concentre et prend corps".

Cela peut s'entendre d'abord en ce sens [...] qu'il a daigné, par sa venue dans la chair, se concentrer pour prendre un corps et nous enseigner en notre langue humaine et par des paraboles, la connaissance, qui dépasse tout langage, des choses saintes et cachées... Cela peut s'entendre aussi du fait que, pour l'amour de nous, il se cache mystérieusement dans les essences spirituelles des êtres créés comme en autant de lettres, présent en chacune totalement et avec toute sa plénitude [...] En tout le divers est caché celui qui est un et éternellement identique, dans les choses composées celui qui est simple et sans parties, en celles qui ont dû un jour commencer celui qui n'a pas de commencement, dans le visible celui qui est invisible, dans le tangible, celui qui est intangible.[...] Cela peut s'entendre enfin du fait que par amour pour nous qui sommes lents à comprendre, il a daigné s'exprimer dans les lettres, les syllabes et les sons de l'Écriture, pour nous entraîner à sa suite et nous unir en esprit. MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1285-1288).

Jésus révèle en plénitude le mystère du Dieu vivant. "Il n'y a qu'un seul Dieu, manifesté par Jésus-Christ son Fils qui est son Verbe sorti du Silence...IGNACE D'ANTIOCHE, Lettre aux Magnésiens, 8, 2 (SC n° 10, p. 102).

Dieu, en Christ, vient chercher l'humanité, la « brebis perdue » de la parabole évangélique, jusque dans les « profondeurs de la terre », expression d'une finitude devenue opaque et révoltée, ensevelie dans le néant. « Le Seigneur nous a donné un signe dans les profondeurs et dans les hauteurs » (Is 7, 14 et 11), sans que l'homme osât l'espérer. Comment aurait-il pu s'attendre à voir une vierge enfanter un fils, à voir dans ce Fils un « Dieu avec nous » qui descendrait dans les profondeurs de la terre pour chercher la brebis perdue, c'est-à-dire la créature qu'il avait modelée, et remonterait ensuite pour présenter à son Père cet « homme » (-humanité) ainsi retrouvé. IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, III, 19, 3 (SC n° 211, p. 380).

Un texte judéo-chrétien du IIème siècle, attribué à Salomon selon une pratique alors banale dans le monde juif, exprime admirablement la « kénose » du Dieu incarné et crucifié. Le mot kénose vient du verbe ékénôsen, employé par Paul dans sa lettre aux Philippiens : « Le Christ Jésus ékénôsen - s'est dépouillé, humilié, évidé - en prenant la condition de l'esclave, en devenant semblable aux hommes » (Phil. 2, 7). Jésus nous révèle le visage humain de Dieu, un Dieu qui « s'évide » par folie d'amour pour que je l'accepte en toute liberté et que je trouve en lui l'espace de ma liberté.

"Son amour pour moi a humilié sa grandeur.

Il s'est fait semblable à moi pour que je le reçoive,

il s'est fait semblable à moi pour que je le revête.

Je n'ai pas eu peur en le voyant

car il est pour moi miséricorde.

Il a pris ma nature pour que je le comprenne,

mon visage pour que je ne me détourne pas de lui.

Odes de Salomon, 7 (The Odes and Psalms of Salomon. Ed. R. Harris and A. Mingana. H, p. 240-241).

Le but de l'Incarnation, c'est d'établir une pleine communion entre Dieu et l'homme, pour que l'homme trouve en Christ l'adoption et i immortalité, ce que les Pères nomment souvent la « déification »: non pas évacuation de l'humain mais sa plénitude dans la Vie divine, car l'homme n'est vraiment homme qu'en Dieu.

"Comment l'homme irait-il à Dieu, si Dieu n'était venu à l'homme ? Comment l'homme se libérerait-il de sa naissance de mort s'il n'était régénéré selon la foi par une naissance nouvelle donnée généreusement par Dieu, grâce celle qui se fit du sein de la Vierge? IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, IV, 33, 4 (SC n° 100 bis, p. 810-812).

"C'est là la raison pour laquelle le Verbe de Dieu s'est fait chair, et le Fils de Dieu fils de l'homme : pour que l'homme entre en communion avec le Verbe de Dieu, et que, recevant l'adoption, il devienne Fils de Dieu. Nous ne pouvions en effet participer à l'immortalité sans une union étroite avec l'Immortel. Comment aurions-nous pu nous unir à l'immortalité si elle ne s'était pas fait ce que nous sommes, afin que l'être mortel soit absorbé par elle, et qu'ainsi nous soyons adoptés et devenions fils de Dieu? IRENEE DE LYON, Contre les hérésies, III, 19, 1 (SC n° 211, p. 374).

En Jésus, cependant, le mystère est à la fois dévoilé et voilé. Le Dieu inaccessible, parce qu'il se révèle dans le Crucifié, est par là même un Dieu caché, incompréhensible, qui déconcerte nos définitions et nos attentes. La véritable approche « apophatique » ( l'apophase désigne la « montée » vers le mystère) ne réside pas seulement, comme on l'imagine souvent, dans la seule théologie négative : celle-ci n'a d'autre but que de nous ouvrir à une rencontre, à une révélation, et c'est cette révélation même, où la gloire est inséparable de la kénose, qui est proprement impensable. L'apophase tient donc dans l'antinomie, dans l'identité écartelée de l'Abîme et de la Croix, du Dieu inaccessible et de l'Homme de douleurs, manifestation presque « folle » de l'amour de Dieu pour l'homme, sollicitation humble et discète de notre propre amour...

"Il n'a pas été envoyé seulement pour être reconnu, mais aussi pour demeurer caché." ORIGÈNE, Contre Celse, 2, 67 (PG 11, 901).

"Par l'amour du Christ pour les hommes [...], le Suressentiel a renoncé à son mystère, il s'est manifesté à nous en assumant l'humanité. Cependant, malgré cette manifestation - ou plutôt, pour parler un langage plus divin - au coeur même de cette manifestation - il n'en garde pas moins tout son mystère. Car le mystère de Jésus est resté caché. Tel qu'il est en lui-même, aucune raison ni aucune intelligence n'en sont venues à bout. De quelque façon qu'on le comprenne, il demeure inconnaissable". DENYS L'ARÉOPAGITE, Lettre 3, A Gaios (PG 3, 1069).

L'Incarnation est « un mystère plus inconcevable encore que tout autre. En s'incarnant Dieu ne se fait comprendre qu'en apparaissant encore plus incompréhensible. Il reste caché [...] dans cette manifestation même. Même exprimé, c'est toujours l'inconnu ». MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1048-1049).

Il faut replacer l'Incarnation dans le dynamisme global de la création. La déviance de l'homme l'a certes transformée en « rédemption » tragique, mais l'Incarnation reste avant tout l'accomplissement du dessein originel de Dieu, la grande synthèse, en Christ, du divin, de l'humain et du cosmique. « En lui tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les choses visibles et les invisibles... Tout a été créé par lui et pour lui. Il est antérieur à tout et tout subsiste en lui... » (Col. 1, 16-17).

"Le Christ : C'est le grand mystère caché, la fin bienheureuse, le but pour lequel tout fut créé... C'est le regard fixé sur ce but que Dieu a appelé les choses à l'existence. C'est la limite à laquelle tendent la Providence et les choses qui sont sous sa garde, et où les créatures accomplissent leur retour en Dieu. C'est le mystère qui circonscrit tous les âges. [...] Car c'est pour le Christ, pour son mystère, que tous les âges existent et tout ce qu'ils contiennent. Dans le Christ ils ont reçu leur principe et leur fin. Cette synthèse était prédéterminée à l'origine : synthèse de la limite et de l'illimité, de la mesure avec le sans mesure, du borné avec le sans borne, du Créateur avec la créature, du repos avec le mouvement. Quand vint la plénitude des temps, cette synthèse fut visible dans le Christ, apportant l'accomplissement des desseins de Dieu". MAXIME LE CONFESSEUR, Questions à Thalassius, 60 (PG 90, 612).

Tout existe en effet dans un immense mouvement d'incarnation qui tend au Christ et s'accomplit en lui.

"Que Dieu ait revêtu notre nature, c'est un fait qui ne présente rien l'étrange ni d'insensé pour les esprits qui ne se font pas de la réalité une idée trop mesquine. Qui serait assez faible d'esprit pour ne pas croire, en considérant l'univers, que Dieu est tout : qu'il se revêt de l'univers et, en même temps, le contient et y réside? Ce qui existe dépend de Celui qui existe et rien ne peut exister qui ne possède l'existence dans le sein de Celui qui est.

Si donc tout est en lui, et s'il est dans tout, pourquoi rougir de la foi qui nous enseigne que Dieu a pris un jour naissance dans la condition humaine, lui qui, même aujourd'hui, existe en l'homme?

En effet, si la présence de Dieu en nous ne prend pas ici la même forme que là, on s'accorde cependant à reconnaître que maintenant comme alors, il est également en nous. Aujourd'hui, il est mêlé à nous en tant qu'il maintient la création dans l'existence. Alors, il s'est mélangé à notre être pour le déifier à son contact, après l'avoir arraché à la mort. [...] Car sa résurrection devient pour la race mortelle le principe du retour à la vie immortelle". GRÉGOIRE DE NYSSE, Grande Catéchèse, 25 (PG 45, 65-68).

Et c'est pourquoi : "le mystère de l'Incarnation du Verbe contient en soi tout le sens des énigmes et des symboles de l'Écriture, toute la signification des créatures visibles et invisibles. Celui qui connaît le mystère de la croix et du tombeau connaît le sens des choses. Celui qui est initié à la signification cachée de la résurrection connaît le but pour lequel Dieu dès le commencement créa le tout". MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1360).

L'Incarnation est donc aussi le fruit d'une longue histoire, d'une longue maturation charnelle, terrienne. Dans cette perspective, un Irénée de Lyon, au IIème siècle, a élaboré une véritable théologie de l'histoire, immense rythme d'alliances successives (avec Adam, Noé, Abraham, Moïse...) à travers lesquelles l'homme fait l'épreuve de sa liberté, à travers lesquelles un « reste » de plus en plus restreint intériorise et universalise son attente, jusqu'à ce que le oui indispensable d'une femme, Marie, permette enfin l'union plénière du divin et de l'humain. Aujourd'hui aussi l'histoire continue, la Vie est offerte, non imposée. Aujourd'hui aussi, l'homme, dans les titanismes de la modernité, a voulu « voir disparaître, avant même d'être adulte », toute différence entre Dieu et lui. C'est seulement par la patience des saints, par leur communion lentement tissée, que se fait maintenant le passage du Dieu-homme au Dieu-humanité.

"Ils sont donc tout à fait déraisonnables, ceux qui n'attendent pas le temps de la croissance. [...] Dans leur ignorance de Dieu et d'eux-mêmes, ces insatiables et ces ingrats [...], avant même d'être adultes, voudraient [...] voir disparaître toute différence entre le Dieu incréé et l'homme à peine créé [...].Il fallait que d'abord la création apparût, et que plus tard seulement ce qui est mortel fût vaincu et englouti par l'immortalité et que l'homme devînt pleinement à l'image et à la ressemblance de Dieu, après avoir librement découvert le bien et le mal. IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, IV, 38, 4 (SC n° 1006's, p. 956-958)

La Nativité apparaît ainsi comme une re-création secrète. L'origine assumée, restaurée, tout désormais tend vers l'ultime, déjà présent au coeur de l'histoire, comme un germe de feu. Le Christ révèle pleinement à l'homme, l'homme trouve pleinement en Christ, cette « image de Dieu » qui le fonde, l'aimante, et qu'il lui appartient maintenant de transformer en « ressemblance ». Le texte que voici, de Grégoire de Nysse, s'achève sur l'évocation de la crèche où reposent, de part et d'autre du Logos incarné, les animaux alogoï, c'est-à-dire qui n'ont pas l'usage de la parole, l'intelligence du sens. C'est l'univers entier, disait Origène, qui est un logos alogos, un sens non dit, par là enfermé dans l'absurde. L'incarnation du Logos, du Sens, révèle pleinement celui-ci.

"Moi aussi je proclamerai la grandeur de cette journée : l'immatériel s'incarne, le Verbe se fait chair, l'invisible se fait voir, l'impalpable peut être touché, l'intemporel commence, le Fils de Dieu devient le Fils de l'homme : c'est Jésus-Christ, toujours le même, hier, aujourd'hui et dans les siècles. [...] Voilà la solennité que nous célébrons aujourd'hui : l'arrivée de Dieu chez les hommes, pour que nous allions à Dieu ou plutôt - ce qui est plus exact - pour que nous revenions à lui ; afin que, dépouillant le vieil homme, nous revêtions le nouveau et que, de même que nous sommes morts en Adam, ainsi nous vivions dans le Christ, nous naissions avec lui, nous ressuscitions avec lui. [...] Miracle non de la création mais bien de la re-création. [...] Car cette fête est mon achèvement, mon retour à l'état premier, à l'Adam originel. [...] Révère la Nativité qui te délivre des liens du mal. Honore cette petite Bethléem qui te rend le paradis. Vénère cette crèche : grâce à elle, toi privé de sens (de logos), tu es nourri par le Sens divin, le Logos divin lui-même. GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Discours 38, Pour la Noël (PG 36, 664-665).

Célébrer la naissance du Verbe dans la chair, c'est glorifier inséparablement Marie, la « Mère de Dieu ». L'hymne syriaque qu'on va lire accumule les paradoxes, selon l' « antinomie apophatique » que nous décelions tout à l'heure : ici celle du Dieu créateur et d'un tout petit enfant...

"Bienheureuse est-elle : elle a reçu l'Esprit qui la rendit immaculée. Elle est devenue le temple où habite le Fils des célestes hauteurs [...].Bienheureuse est-elle : par elle fut restaurée la race d'Adam, furent ramenés ceux qui avaient quitté la maison du Père.[... ] Bienheureuse est-elle : les limites de son corps ont contenu l'Illimité qui remplit les cieux sans qu'ils puissent le circonscrire. Bienheureuse est-elle : en donnant notre vie à l'Ancêtre commun qui engendra Adam, elle renouvela les créatures abîmées. Bienheureuse est-elle : elle donna le sein à celui qui déchaîne les flots de la mer. Bienheureuse est-elle : elle a porté le géant puissant qui porte le monde, elle l'a embrassé et couvert de caresses. Bienheureuse est-elle : elle a suscité aux prisonniers un libérateur qui maîtrisa leur geôlier. Bienheureuse est-elle : ses lèvres ont touché celui dont le brasier fait reculer les anges de feu. Bienheureuse est-elle : elle a nourri de son lait celui qui donne vie à tous les mondes. Bienheureuse est-elle : car tous les saints doivent à son Fils leur bonheur. Béni est le Saint de Dieu qui a germé de toi". JACQUES DE SAROUG, Hymne à la Mère de Dieu (Bickell I, p. 246).

La virginité de la Mère de Dieu ne disqualifie pas l'éros, elle le délivre. Les hommes ont toujours su - les mythes les plus anciens l'attestent - que l'amour est inséparable de la mort. Eros et thanatos. La maternité vierge, la virginité féconde de Marie signifient l'intervention libératrice de la transcendance pour arracher l'amour à la mort, combler ainsi, germinativement, l'attente de l'humanité et du cosmos, amorcer la transfiguration universelle. Nous naissons pour mourir. Jésus naît pour vivre d'une vie sans ombre ni limite et communiquer cette vie. S'il souffre et meurt, c'est volontairement, pour faire de la mort et de toutes les formes de mort un passage vers la vie. Grégoire de Nazianze nous montre le Dieu fait homme assumant concrètement toutes nos situations de finitude close - la tentation, la faim, la soif, la fatigue, l'imploration, les larmes, le deuil, l'esclavage qui transforme l'homme en objet, la croix, le tombeau, l'enfer : non par quelque masochisme doloriste (rien n'est plus étranger à la sensibilité des Pères), mais, chaque fois, pour redresser et guérir notre nature, pour libérer le désir bloqué par la multiplicité des besoins, pour vaincre la séparation et la mort et transformer par la croix la déchirure de l'être créé en source d'eau vive.

"Il s'est incarné, et l'homme est devenu Dieu, puisqu'il est uni à Dieu et ne fait qu'un avec lui. Car la plus grande plénitude l'a emporté, afin que je devienne Dieu autant qu'il est devenu homme. [...] Ici-bas il est sans père, mais là-haut il est sans mère : ces deux choses relèvent de la divinité [...]. Il fut enveloppé de langes, mais en se levant du tombeau il se débarrassa du linceul [...]. Il n'avait « ni forme ni beauté »[...] mais sur la montagne il resplendit, il devient plus éblouissant que le soleil - initiation à sa gloire future.

Comme homme, il a été baptisé, mais comme Dieu il a effacé nos péchés ; il n'avait pas besoin d'être purifié mais il voulait sanctifier les eaux. Comme homme, il a été tenté, mais comme Dieu il a triomphé et nous exhorte à la confiance car « il a vaincu le monde » (Jean 16, 33). Il a eu faim ; mais il a nourri des milliers de personnes, mais il est « le pain vivant, le pain céleste » (Jean 6, 41). Il a eu soif ; mais il s'est écrié : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive » et il a promis que les croyants deviendraient des sources d'eau vive (Jean 7, 37 s.). Il a connu la fatigue; mais il est le repos de « ceux qui sont las et trop chargés » (Mat 11, 28). [...] Il prie ; mais il exauce les prières. Il pleure ; mais il fait cesser les pleurs. Il demande où l'on a mis Lazare, car il est homme ; mais il le ressuscite, car il est Dieu. Il est vendu, et à vil prix : trente pièces d'argent ; mais il rachète le monde, et à grand prix : par son propre sang. [...] Il a été languissant et blessé ; mais il guérit toute maladie et toute langueur. Il a été élevé sur le bois, et cloué sur lui ; mais il nous rétablit grâce à l'arbre de vie [...]. Il meurt ; mais il fait vivre et détruit la mort par sa propre mort. Il est enseveli ; mais il ressuscite. Il descend aux enfers ; mais il en ramène les âmes...GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Troisième Discours théologique, 19-20 (PG 36, 537-538).

S'il en est ainsi, c'est parce que Jésus, tout en partageant avec tous les hommes, une solidarité non seulement morale mais ontologique (il est « consubstantiel » à nous, un seul être avec nous « selon son humanité », a dit le IVe concile oecuménique), reste constamment ouvert à l'Origine, à la Source de la divinité, le Père, qui ne cesse de faire reposer en lui, agir en lui le Souffle vivifiant (car, a dit le même concile, le Christ est « consubstantiel au Père et à l'Esprit selon sa divinité »).

"Le Père tout entier était dans le Fils lorsqu'il réalisa par son Incarnation le mystère de notre salut. Certes le Père ne s'est pas incarné lui-même, mais il a adhéré à l'Incarnation du Fils. Et l'Esprit était tout entier dans le Fils, certes sans être incarné avec lui, mais opérant en union totale avec lui la mystérieuse Incarnation". MAXIME LE CONFESSEUR, Questions à Thalassius, 60 (PG 90, 624).

Le sacrifice du Christ n'est donc nullement un sacrifice exigé par le Père et qui seul pourrait satisfaire la justice divine, apaiser le courroux de Dieu et rendre celui-ci propice à l'humanité. Ce serait là régression à une conception non biblique du sacrifice. Dans le texte qu'on va lire, Grégoire de Nazianze, pour rejeter cette conception, évoque avec profondeur le non-sacrifice d'Abraham.  "Le sacrifice de Jésus est un sacrifice de louange, de sanctification, de réintégration, par lequel il offre au Père toute la création pour que le Père la vivifie dans l'Esprit saint. C'est proprement une pâque, la Pâque, le « passage » de la création dans le Royaume de la Vie. Que ce sacrifice ait été sanglant, crucifiant, vient de cette solidarité ontologique du Christ avec tous les hommes que nous venons de mentionner. Le Christ, en vertu de cette solidarité d'être et d'amour, a pris en lui toute la haine, la révolte, la dérision, le désespoir - « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? »-, tous les meurtres, tous les suicides, toutes les tortures, toutes les agonies de tous les hommes dans toute la durée du temps, dans toute l'étendue de l'espace. De tout cela il a saigné, agonisé, crié d'angoisse et de solitude. Mais comme il a souffert humainement, il s'est remis humainement : « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » Alors la vie absorbe la mort, l'abîme de la haine se consume dans l'abîme illimité de l'amour. « Quelques gouttes de sang », tombant dans le graal immense de la terre, « ont rénové l'univers entier ».

"Le sang répandu pour nous, sang très précieux et glorieux de Dieu, ce sang du Sacrificateur et du Sacrifice, pourquoi fut-il versé et à qui fut-il offert? [...] Si ce prix est offert au Père, on se demande pour quelle raison. Ce n'est pas le Père qui nous a tenus captifs. Ensuite, pourquoi le sang du Fils unique serait-il agréable au Père qui n'a pas voulu accepter Isaac offert en holocauste par Abraham, mais remplaça ce sacrifice humain par celui d'un bélier? N'est-il pas évident que le Père accepte le sacrifice non parce qu'il l'exige ou en éprouve quelque besoin, mais pour réaliser son dessein : il fallait que l'homme soit vivifié par l'humanité de Dieu, [...] il fallait qu'il nous rappelle vers lui par son Fils. [...] Que le reste soit vénéré par le silence. [...] Il nous a fallu que Dieu s'incarne et meure pour que nous puissions revivre. [...] Rien ne peut égaler le miracle de mon salut : quelques gouttes de sang rénovent l'univers entier". GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Discours 45, Pour la Pâque, 22, 28, 29 (PG 36, 653, 661, 664).

 

                                                      (suite dans le prochain article...)                

 

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Le Christ s'est arrêté en Corse

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révision : la crèche

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Jésus est né dans une étable.

Une étable, une vraie étable, n'est pas le portique léger et avenant que les peintres chrétiens ont édifié au Fils de David, comme s'ils avaient eu honte que leur Dieu ait reposé dans la misère et la saleté. Et ce n'est pas non plus la crèche de plâtre que la fantaisie bonbonnière des marchands de statuettes a imaginée aux temps modernes : la crèche proprette et gentillette, aux couleurs gracieuses, avec sa mangeoire nette et bien peignée, son baudet extatique et son boeuf plein de componction, et ses anges sur le toit avec leur banderole flottante, et ses pantins de rois en manteau et de bergers en capuchon, agenouillés des deux côtés du hangar. Cela, ce peut être le rêve des novices, le luxe des curés, le jouet des enfants, mais ce n'est pas vraiment l'étable où est né Jésus.

Une étable, une étable réelle, est la maison des bêtes, la prison des bêtes qui travaillent pour l'homme. La vieille, la pauvre étable des vieux pays, des pays pauvres, du pays de Jésus, n'est pas la loggia à pilastres et chapiteaux, ni l'écurie scientifique des riches d'aujourd'hui, ni le cottage élégant des veilles de Noël. L'étable, ce ne sont que quatre murs grossiers, un pavement sale, un toit de poutres et de tuiles. La vraie étable est obscure, sale, puante : rien n'y est propre que la mangeoire, où le maître apprête le foin et le grain.

Les prairies printanières, fraîches dans les matins sereins, ondoyantes au vent, ensoleillées, humides, parfumées, ont été fauchées ; le fer a coupé les herbes vertes, les feuilles hautes et fines ; tranchées du même coup les belles fleurs épanouies, blanches, rouges, jaunes, bleues. Tout s'est flétri, a séché, a pris la couleur pâle et uniforme du foin. Et les boeufs ont traîné au couvert les dépouilles de mai et de juin. Et maintenant ces herbes et ces fleurs, ces herbes sèches, ces fleurs toujours parfumées, sont là dans la mangeoire pour la faim des esclaves de l'homme. Les bêtes les happent placidement de leurs grandes lèvres noires, et plus tard le pré fleuri revoit la lumière, sur la litière transformée en humide engrais.

Telle est la vraie étable où Jésus fut mis au monde. Le lieu le plus souillé fut le premier séjour du seul être pur né d'une femme. Le Fils de l'Homme, qui devait être dévoré par les bêtes nommées hommes, eut pour premier berceau la mangeoire où les bêtes broient les fleurs miraculeuses du printemps.

Ce n'est pas par hasard que Jésus naquit dans une étable. Le monde n'est-il pas une immense étable où les hommes se gavent et défèquent ? Les choses les plus belles, les plus pures, les plus divines, ne les changent-ils pas, par une infernale alchimie, en excréments ? Puis ils se couchent sur leurs monceaux d'ordures et appellent cela « jouir de la vie ».

Sur terre, précaire porcherie où tous les fards et les parfums ne masquent pas le fumier, est apparu une nuit Jésus, mis au monde par une Vierge sans tache, de rien d'autre armé que d'innocence.

Nativité 6

 

Les premiers adorateurs du Christ furent des bêtes et non des hommes.

Entre les hommes il recherchait les simples, entre les simples les enfants - plus simples que les enfants, plus doux, ce furent les animaux domestiques qui l'accueillirent. Encore qu'ils fussent humbles, esclaves d'êtres plus faibles et plus féroces qu'eux, l'âne et le boeuf avaient vu les multitudes s'agenouiller devant eux. Le peuple de Jésus, le peuple saint que Dieu avait libéré de la servitude d'Égypte, le peuple que le Pasteur avait laissé seul dans le désert pour monter s'entretenir avec l'Éternel, avait contraint Aaron à lui fabriquer un veau d'or pour l'adorer. L'âne était consacré, en Grèce, à Arès, à Dionysos, à Apollon Hyperboréen. L'ânesse de Balaam avait, en parlant, sauvé le prophète ; Ochus, roi de Perse, plaça un âne dans le temple de Ptah et le fit adorer. Peu d'années avant la naissance du Christ, son futur maître, Octave, descendant vers sa flotte à la veille de la bataille d'Actium, rencontra un ânier avec son baudet. La bête s'appelait Nikon, le Victorieux, et après la bataille l'empereur fit dresser un âne de bronze dans le temple qui commémorait la victoire.

Rois et peuples s'étaient jusqu'alors prosternés devant le boeuf et l'âne. Mais c'étaient les rois de la terre, les peuples qui s'en tiennent à la matière. Mais Jésus ne naissait pas pour régner sur la terre ni pour aimer la matière. Avec lui finira l'adoration de la bête, la faiblesse d'Aaron, la superstition d'Auguste. Les bêtes brutes de Jérusalem le tueront, mais en attendant, celles de Bethléem le réchauffent de leur haleine. Lorsque Jésus arrivera, pour la dernière Pâque, à la cité de la mort, ce sera monté sur un âne. Mais, prophète plus grand que Balaam, il est venu sauver tous les hommes et non les seuls Hébreux, et il ne rebroussera pas chemin, quand bien même tous les mulets de Jérusalem viendraient braire contre lui.

 

Après les bêtes, ceux qui gardent les bêtes. Même si l'ange n'avait pas annoncé la grande naissance, ils seraient accourus à l'étable pour voir le fils de l'étrangère. Les bergers vivent presque toujours dans la solitude et l'éloignement. Ils ne savent rien du monde lointain et des fêtes de la terre. Le moindre petit événement qui se produit dans leur voisinage les émeut. Ils veillaient sur leurs troupeaux dans la longue nuit du solstice quand ils furent ébranlés par la lumière et les paroles de l'ange. Et à peine eurent-ils distingué, dans la pénombre de l'étable, une femme jeune et belle, qui contemplait son fils en silence, et eurent-ils vu l'enfant dont les yeux venaient de s'ouvrir, ces chairs roses et délicates, cette bouche qui n'avait pas encore mangé, leur coeur s'attendrit. Une naissance, la naissance d'un homme, une âme depuis peu incarnée qui vient souffrir avec les autres âmes, est toujours un miracle si douloureux qu'il remplit de pitié jusqu'aux simples qui ne le comprennent pas. Et ce nouveau-né n'était pas, pour les hommes avertis, un inconnu, un enfant comme tous les autres, mais celui que depuis mille ans leur peuple affligé attendait.

Les bergers offraient le peu qu'ils avaient, le peu qui néanmoins est tant s'il est donné avec amour ; ils apportèrent les blanches offrandes de la bergerie : adoration-1.jpgle lait, le fromage, la laine, l'agneau. Les pasteurs de l'ancien temps étaient pauvres et ne méprisaient pas les pauvres, ils avaient la simplicité des enfants et prenaient plaisir à contempler les enfants. Ils étaient nés d'un peuple engendré par le Pasteur d'Ur, sauvé par le Pasteur de Madian. Ses premiers rois avaient été des pasteurs : Saül et David - pasteurs de troupeaux avant d'être pasteurs de tribus. Mais les pasteurs de Bethléem n'en tiraient nul orgueil. Un pauvre était né parmi eux et ils le regardaient avec amour et lui offraient avec amour leurs pauvres richesses. Ils savaient que cet enfant, né de pauvres dans la pauvreté, né simple dans la simplicité, né de gens du peuple au sein du peuple, deviendrait le rédempteur des humbles - de ces hommes « de bonne volonté » sur lesquels l'ange avait invoqué la paix. 

Même le roi inconnu, le vagabond Odysseus, ne fut accueilli par personne avec autant de joie que par le pasteur Eumée dans sa porcherie. Mais Ulysse venait vers Ithaque pour exercer sa vengeance, il revenait dans sa maison pour massacrer ses ennemis. Jésus naissait au contraire pour condamner la vengeance, pour prescrire de pardonner aux ennemis. Et l'amour des pasteurs de Bethléem a fait oublier l'hospitalière piété du porcher d'Ithaque.

 

Quelques jours plus tard, trois Mages arrivaient de Chaldée et s'agenouillaient devant Jésus. Ils venaient peut-être d'Ecbatane, peut-être des rives de la mer Caspienne. À dos de chameau, avec leurs sacs gonflés pendus aux selles, ils avaient passé à gué le Tigre et l'Euphrate, traversé le grand désert des Nomades, longé la mer Morte. Une étoile nouvelle - semblable à la comète qui apparaît de temps à autre dans le ciel pour annoncer la naissance d'un prophète ou à la mort d'un César - les avait guidés jusqu'en Judée. Ils étaient venus adorer un roi, et trouvèrent un nourrisson pauvrement langé, caché dans une étable. nativite-2.jpg

Presque mille ans avant eux, une reine d'Orient était venue en pèlerinage en Judée, et avait apporté elle aussi ses présents : or, aromates et pierres précieuses. Mais elle avait trouvé un grand roi sur son trône, le plus grand roi qui eût jamais régné à Jérusalem, et elle avait appris de lui ce que personne jusque-là n'avait su lui enseigner.

Les Mages en revanche, qui se croyaient plus savants que les rois, avaient trouvé un enfant de quelques jours, un enfant qui ne savait encore ni questionner ni répondre, un enfant qui dédaignerait, une fois grand, les trésors de la matière et les sciences de la matière.

Les Mages n'étaient pas rois, mais ils étaient, en Médie et en Perse, les maîtres des rois. Les rois commandaient les peuples, mais les Mages guidaient les rois. Sacrificateurs, oniromanciens, prophètes et ministres, eux seuls pouvaient communiquer avec Ahura Mazda, le Dieu Bon ; eux seuls connaissaient l'avenir et le destin. Ils tuaient de leurs propres mains les animaux nuisibles, les oiseaux néfastes. Ils purifiaient les âmes et les champs : nul sacrifice n'agréait au Dieu, qui ne fût offert de leurs mains, nul roi ne serait parti en guerre sans les avoir consultés. Ils possédaient les secrets de la terre, et ceux du ciel ; ils en imposaient à leur peuple au nom de la science et de la religion. Au milieu de gens qui vivaient pour la matière, ils représentaient la part de l'esprit.

Il était donc juste qu'ils vinssent se prosterner devant Jésus. Après les bêtes, qui sont la nature, après les pasteurs qui sont le peuple, cette troisième puissance - le savoir - s'agenouille devant la mangeoire de Bethléem. La vieille caste sacerdotale d'Orient fait acte de soumission au nouveau Seigneur qui enverra ses hérauts vers l'Occident : les savants s'agenouillent devant celui qui soumettra la science des mots et des chiffres à la sapience nouvelle de l'amour.

Les Mages à Bethléem signifient les vieilles théologies qui reconnaissent la révélation définitive, la science qui s'humilie devant l'innocence, la richesse qui se prosterne aux pieds de la pauvreté. Ils offrent à Jésus cet or que Jésus foulera aux pieds : ils ne l'offrent pas parce que Marie, qui est pauvre, pourrait en avoir besoin pour le voyage, mais pour obéir, avant le temps, au conseil de l'Évangile : vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres. Ils n'offrent pas l'encens pour vaincre la puanteur de l'étable, mais parce que leurs liturgies sont sur le point de s'achever et qu'ils n'auront plus besoin de fumées et de parfums pour leurs autels. Ils offrent la myrrhe qui sert à embaumer les morts parce qu'ils savent que cet enfant mourra jeune et que sa mère, qui à présent sourit, aura besoin d'aromates pour embaumer son cadavre.

Agenouillés, dans leurs somptueux manteaux de rois et de prêtres, sur la paille de la litière, eux, les puissants, les doctes, les devins, s'offrent eux-mêmes aussi, comme un gage de l'obéissance du monde.

Jésus a désormais obtenu toutes les investitures auxquelles il avait droit. À peine les Mages repartis, commencent les persécutions de ceux qui le haïront jusqu'à la mort.

 

 

 

 

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les tentations du Christ

Publié le par Christocentrix

Les Tentations du Christ

Deux textes d'une très grande valeur littéraire et d'une haute portée religieuse sont proposés ici à la réflexion. « La Légende du Grand Inquisiteur » de F. Dostoïevski et "La Dernière Tentation du Christ" de N. Kazantzakis - deux écrivains issus de l'orthodoxie. Cette confrontation lance un débat serré entre le Russe à qui l'humanisme pervers du Grand Inquisiteur permet de mettre en lumière la divinité du Christ, et le Grec qui s'emploie au contraire à décrire tout ce qu'il y a de douloureusement humain dans le personnage de Jésus.

Le contraste qui se dégage de cette lecture conjointe destentations-du-Christ.jpg tentations selon Dostoïevski et Kazantzakis rend manifeste une tendance religieuse typique de la modernité. Là où le Russe affirme la divinité du Christ en signifiant tout ce qui le sépare du « Prince de ce Monde » dont le Grand Inquisiteur se fait l'interprète et l'instrument, le Grec souligne au contraire, avec une violence souvent déroutante, tout ce qui dans les tentations de Jésus le définit comme fils de l'Homme. Comme un homme travaillé par des désirs troubles ou mordants, et effrayé par une condition, malgré tout divine, qui l'écrase. On peut parler de Jésus comme d'un « héros tragique », marqué par de nombreux thèmes issus des affinités nietzschéennes du romancier grec.

« La Légende du Grand Inquisiteur » est amplement située dans le contexte des Frères Karamazov d'où le texte est extrait, ce qui permet à l'auteur de discuter de la question de la relation de Dostoïevski au catholicisme, comme il tente de répondre à la question du caractère blasphématoire ou non du roman de Kazantzakis.

 

Les tentations du Christ, Philibert Secretan, Cerf, 1995.

Philibert Secretan, né en 1926 à Genève, professeur de philosophie à l'Université de Fribourg (Suisse), est spécialiste de la philosophie chrétienne contemporaine. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages - dont Méditations kantiennes (L'Âge d'homme) et L'Analogie (PUF) - et le traducteur de nombreux livres, dont les oeuvres d'Édith Stein aux Éditions du Cerf. 

 

 

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le Message et l'Instruction...le Héraut et le Maître

Publié le par Christocentrix

L'Evangile nous donne de distinguer deux aspects essentiels de l'action initiale de Jésus suivant lesquelles Il a choisi, au premier moment, de s'assurer une présence efficace au milieu de son peuple.

Durant ces premiers mois, Jésus diffuse promptement, à travers tout le pays galiléen, un message concis, mais chargé de sens et de portée. C'est une parole de choc. De ce bref message, l'événement évangélique lui-même devait finalement tirer son nom (Mc, 1, 1, 14-15).

Dans la pensée de Jésus, il semble qu'il se soit agi alors avant tout, pour lui, de pratiquer seul une première brèche au centre le plus vif de la conscience de son peuple. C'est à la faveur de cette brèche, par ébranlements successifs, que devait s'introduire ensuite, peu à peu, la plénitude d'une nouvelle et décisive espérance. Noter à ce propos, et pour cette période, les allusions à un « enseignement » habituel dans les synagogues, à l'occasion des assemblées sabbatiques : « Il parcourait toute la Galilée, enseignant (didaskôn) dans leurs synagogues, annonçant (kèrussôn) la bonne nouvelle du royaume... » (Mt., 4,23 ; Mc, 1,39 ; Lc, 4,15). Chemin faisant, Jésus profitait de ces assemblées, semble-t-il, pour déclarer sa « mission », dans le style de ce que Luc nous raconte à propos de l'incident de Nazareth. Le narrateur a dû juger que la circonstance se prêtait bien à faire voir le genre d' « enseignement » pratiqué par Jésus au temps où il était principalement occupé à répandre la « bonne nouvelle » de l'avènement du règne de Dieu à travers la Galilée (Lc, 4,14-15). Après avoir lu Is., 61,1-2, - « L'Esprit du Seigneur est sur moi..., il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres..., proclamer une année de grâce du Seigneur », - Jésus replie le livre, le remet au serviteur, s'assied, et déclare en substance : « Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Écriture » (Lc, 4,16-21). Il ne faut pas, comme on le fait d'habitude, confondre ce premier « enseignement » synagogal avec celui que Jésus transmettra plus tard à ses disciples en qualité de maître. Pour le moment, il est encore avant tout le héraut qui se présente à son peuple de la part de Dieu, dans le style des prophètes anciens, et qui déclare l'essentiel de sa « mission » en même temps qu'il commence à l'accomplir.

A un certain moment, que nous pouvons situer avec vraisemblance au terme d'une longue course à travers la Galilée, Jésus prit donc l'importante décision de s'adjoindre des « disciples » (Mc, 1, 16-20 ). A la qualité de « prophète » qui lui était déjà reconnue, se trouvait ainsi ajoutée celle de « maître » (didaskalos; Lc, épistatès, six fois). Or, de la part de Jésus, devenir « maître », cela signifiait, en premier lieu, donner une forme nouvelle à sa parole. Mais cela signifiait aussi, dès le principe, accepter une modification proportionnelle dans le rythme et le style de l'action, sans parler de bien d'autres conséquences qui touchaient au style de vie lui-même.

Maître, héraut : ces deux titres se rapportaient, en effet, à des modèles d'action fort différents l'un de l'autre, si différents qu'on ne pouvait guère songer à les fondre ensemble et à les utiliser en même temps. Les récits de Matthieu, de Marc et de Luc ne suggèrent, d'ailleurs, nulle part une fusion de cette sorte. Ce qu'ils supposent partout, au contraire, c'est une alternance. Après une première percée, qui est celle du « message » initial, Jésus s'arrête, s'entoure de « disciples », adopte le comportement social et les usages littéraires du « maître » et, ainsi, s'adonne à ce qu'on appelait alors l' « instruction ».

 Qu'est-ce à dire ? Dans le milieu palestinien de l'époque, donner une « instruction » à des « disciples », de la part d'un « maître » comme Jésus, ce n'est en aucune façon débiter un « discours », à jet continu, comme pouvaient le faire alors les conférenciers et les orateurs du monde gréco-romain. C'est une erreur totale, de notre part, d'imaginer, par exemple, que les paraboles de Jésus, si caractéristiques de son « instruction », ont été simplement « prononcées », à la manière d'un discours, et que les disciples n'ont eu rien de mieux à faire ensuite que de reconstituer après coup les précieux récits à l'aide des lambeaux de souvenirs qu'un débit courant aurait pu accrocher dans leur mémoire.

 En fait, l'instruction suppose d'abord que le maître en a soigneusement, et par avance, arrêté le sujet, le développement et même souvent la formulation précise par devers lui. Lorsque le moment vient de la transmettre, l'instruction possède donc déjà, en règle générale, une forme définie. Le maître s'assied et s'entoure de ses disciples. Normalement, ceux-ci ne sont d'ailleurs pas très nombreux. De sa nature, l'instruction n'est pas destinée à la grande foule. Assurément, la « foule » peut être là, comme nos récits se plaisent souvent à le souligner, en partie sans doute pour marquer la faveur dont le maître jouit auprès d'elle. Mais, même en présence de la « foule », - dont il ne faut d'ailleurs pas exagérer l'importance numérique : il y a « foule » dans de simples maisons (Mc, 3, 32), - il n'est pas moins clair, dans l'ensemble, que c'est l'attention de ses disciples les plus proches, dans le double sens de l'expression, que le maître recherche en premier lieu. A proprement parler, c'est donc à eux qu'il transmet son « instruction ».

Le maître le fait en répétant ses formules, jusqu'à ce qu'elles se soient logées dans l'esprit des disciples. Lorsque cette première mémorisation est acquise, suit, s'il y a lieu, une période d'explication, par interrogations et réponses (ainsi Mc, 4, 13-20 et par.). Le maître s'assure ainsi que son instruction a été, non seulement retenue, mais comprise. Bref, l'instruction est un véritable « enseignement (didaskein), dans le goût de l'époque et du milieu, et, s'il a été convenablement reçu, cet enseignement conduit à une certaine « intelligence » et à un certain « savoir » (eidénai, ginôskein).

Par tous les traits de sa physionomie, l'instruction pratiquée par Jésus se distingue donc nettement d'un type de discours qui n'aurait visé en premier lieu que la persuasion. En conséquence, pour comprendre que les paraboles, ou les petites instructions rassemblées dans le Sermon sur la montagne, nous soient parvenues dans l'état que nous leur connaissons, il n'est aucunement nécessaire de supposer que les premiers auditeurs de Jésus aient été gratifiés d'une mémoire miraculeuse, ni non plus que la tradition évangélique ait exécuté après coup des prodiges de reconstitution du passé. Il suffit que Jésus ait été un « maître » admirablement doué dans son genre : ce qu'il fut ; et il suffit que ses auditeurs les plus fidèles aient été, en réalité, des « disciples »: ce qu'ils furent également.

Mais quelle différence, alors, quand on compare l'instruction et le message ! Celui-ci touchait des auditeurs de rencontre ; celle-là s'adresse avant tout à des disciples qui suivent le maître partout où il va. Le message prévoyait, de la part de Jésus, des déplacements constants et rapides. L'instruction, au contraire, sans le fixer sur place comme un maître d'école, l'oblige cependant à ralentir, dans une mesure importante, le rythme de son action.

Devenu « maître », et reconnu comme tel, Jésus demeure donc relativement mobile. Pour être son « disciple », il faut être prêt à le « suivre », au sens premier et propre de ce terme. Mais il y a loin de cette mobilité relative à l'itinérance accélérée du « prophète », héraut de la « bonne nouvelle ». En fait, il semble bien, d'ailleurs, qu'après une période d'instruction plus intensive, durant laquelle il prit un soin spécial de ses disciples, et notamment des Douze, Jésus ne laissa pas de revenir, en diverses circonstances, à son activité essentielle des débuts de l'événement évangélique. Selon toutes apparences, ainsi fit-il, en particulier, durant la première « mission » des disciples eux-mêmes (Mt., 11, 1 ; comp. Lc, 8, 1).

Les différences, toutefois, ne doivent pas être exagérées. Car l'instruction, subordonnée au message, lui était en même temps coordonnée, comme on le voit, spécialement, dans les paraboles du royaume. La brèche que le message avait pratiquée d'un coup dans l'espérance du peuple de Galilée, l'instruction devait en quelque sorte l'élargir, lentement, patiemment, pour livrer passage, à la fin, à la plénitude de la « bonne nouvelle ». Bien qu'aucun texte ne nous permette d'en juger sur pièces, telle fut, semble t-il, l'intention de Jésus lorsqu'à la fin de sa première course galiléenne, il s'entoura de « disciples » et donna à sa parole la forme de l' « instruction ». La pensée du « maître » est ici inscrite dans les faits, et leur indication nous suffit.

Introduit à la manière du héraut dans la conscience d'auditeurs de rencontre, le « message » (kèrugma) avait ses limites, que Jésus moins que personne ne pouvait se dissimuler. Dans l'ordre de l'action, le « message » appelait un complément, et, dès lors, ce complément devait être d'un autre style. Ce fut cette « instruction » (didakhè) que les disciples reçurent directement du Maître et c'est aussi ce rapport de Maître à disciple, qui se renouvelle sans cesse pour tous les disciples de tous les temps, qui fera la matière des prochains messages.

 

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une approche de Jésus par Marcel Légaut (suite et fin)

Publié le par Christocentrix

La foi des apôtres est plus importante pour le chrétien que leurs croyances.

Sans doute la foi en Jésus des apôtres ne peut pas être séparée de leurs croyances. Cependant, par son adhésion obscure une et absolue, leur foi est plus totale et plus pure que leurs croyances, même si, de leur temps, ils ne concevaient pas et auraient absolument refusé que la première put exister en dehors de l'adhésion sans réserve aux secondes. Aussi l'accès à la foi des apôtres, dans l'authenticité et l'intégrité de son élan secret est-il le chemin plus sûr que tout autre, plus exigeant aussi de toutes manières, pour découvrir Jésus sans réduire sa réalité mystérieuse en quoi que ce soit par quelques idées préconçues. Cette foi des apôtres est le fanal qui guide de loin le disciple vers son maître à travers l'écoulement des siècles et l'évolution des civilisations. Loin de le dispenser d'aller de l'avant avec tout ce qu'il est et sous sa responsabilité comme le font les croyances issues des premiers temps chrétiens, la foi des premiers disciples l'y invite au contraire; c'est d'ailleurs seulement à cette condition qu'il peut continuer à en recevoir la lumière.

Quand les enseignements apostoliques dépassent un strict compte rendu des faits et ne se bornent pas à commenter ou à soutenir chaleureusement la doctrine, par tout ce qui les élève, même à l'insu de leurs auteurs, au niveau du témoignage, ils ont une valeur incomparable pour l'homme à la recherche de qui est Jésus. Tels détails accessoires de l'Evangile dont l'exégète et l'historien n'ont que faire, aussi bien que tels passages, qui leur posent des questions de forme et même de fond, peuvent devenir très suggestifs pour celui qui cherche à joindre les apôtres dans l'intime de façon à découvrir grâce à eux, à travers eux et au-delà d'eux, qui était Jésus.

Mais l'homme ne saura remarquer ces traits infimes, portant la marque même de ceux qui les ont rapportés dans leurs écrits, ni leur donner valeur significative, que grâce aux approfondissements de la connaissance de soi et de la condition humaine. Il ne lui suffira pas d'être un lecteur attentif et méticuleux. Il ne pénétrera en profondeur le climat spirituel des disciples qui leur a permis de conserver vivants en eux ces moments d'un passé déjà lointain, de les rassembler et de les publier, que s'il connaît l'activité du souvenir qui porte sur les temps cardinaux de l'existence, que s'il a l'expérience de la persistance et de l'efficacité de ce ressouvenir. Il lui faudra avoir correspondu de longue date à la sollicitation de ses virtualités spirituelles, les avoir vu prendre corps et s'organiser pour être capable d'entrer dans le vif et la totalité de l'événement qui changea si profondément des hommes par ailleurs ordinaires, durement moulés par leur milieu, nullement préparés à une telle métamorphose; changement si profond qu'ils dominent leur époque et que certains paraissent des génies de tous les temps.

(note :  L'activité du souvenir est d'un autre ordre que l'automatisme de la mémoire. Quand elle porte sur les relations capitales que l'homme a vécues dans l'amour, la paternité et sur toute rencontre profonde avec autrui, quand elle s'attache sur les événements cardinaux de son histoire, ses choix et ses décisions, elle lui fait découvrir une unité fondamentale sous-jacente à la multiplicité des éléments très divers qui constituent sa vie. Elle lui donne conscience d'une consistance et d'une durée qui se font jour sous tout ce qui, en lui, a été contingent et est emporté par le temps. Cette compréhension en profondeur est appelée dans ce livre l'existence de l'homme. Elle s'oppose à une connaissance obtenue du dehors par quiconque lorsque celui-ci possède sur cet homme des données objectives. L'existence de l'homme ne peut être atteinte que par cet homme, grâce à son effort d'intériorisation et à l'activité du souvenir.

Le spectateur regarde de loin, il conserve ses distances, il ne prend pas part de façon personnelle, active ou passive, à ce qu'il voit. Au contraire, le témoin ne reste pas l'étranger qui passe. Il n'est pas sans efficacité, car souvent par sa présence il agit de façon silencieuse et invisible sur ce qu'il voit. Toujours, il en est profondément atteint. Il est capable d'en porter témoignage. Le spectateur ne peut apporter qu'un compte rendu de ce qu'il a vu. Il n'en est pas changé.)

Quand un homme à participé à la naissance d'une communauté spirituelle, il est particulièrement apte à entrevoir ce que les apôtres ont vécu près de Jésus:

Quand l'homme a été non pas le spectateur mais le témoin, et par suite l'artisan, d'un renouveau spirituel collectif, ne fût-ce que de quelques-uns - renouveau chrétien ou non - il connaît le climat dense, approfondissant et proprement créateur du groupe fraternel, origine de ce mouvement naissant. Mieux que tout autre, il sait percevoir dans les Écritures un écho singulier de cet autre commencement qui au départ était semblable, toutes proportions gardées, à celui qu'il a connu, quoique ce commencement fût secrètement l'amorce de si grandes transformations qu'on ne peut savoir encore où elles conduiront les hommes. Il est spécialement préparé à concevoir mais aussi à comprendre par le dedans ce que les disciples vécurent près de Jésus et ainsi à s'approcher de lui à son tour. Cette voie reste cachée aux savants comme à tous ceux qui n'ont pas vécu avec assez de puissance leur humanité.

C'est pourquoi l'histoire du christianisme dans ses moments capitaux est celle des continuels recommencements qui permettent la découverte de Jésus et qui la demandent, héritant du passé parce qu'ils ne sont pas indignes des origines. Quand ces recommencements font défaut, entravés ou déviés par des réalisations qui ont déjà la stabilité de l'établissement, la connaissance de Jésus se fige et s'exprime dans une doctrine abstraite et impersonnelle. Jésus ne donne plus qu'autorité et valeur à une institution, à un cadre de vie devenus l'essentiel. Il n'est plus celui qui appelle et libère.

La compréhension profonde de l'épopée des apôtres est la voie pour entrer dans l'intime de la vie de Jésus.

La foi et l'amour des premiers disciples sont en droit, pour le chrétien, plus que toute considération, la source de sa foi en Jésus et de son amour pour lui. C'est au chrétien de s'efforcer de comprendre par l'intérieur leur singulière évolution spirituelle tant du vivant de Jésus qu'après sa mort; de prendre conscience de ce qui s'est passé en eux leur vie durant et jusqu'à la fin. Comment ont-ils porté ce qu'ils ont vécu près de lui? Comment ont-ils répondu à ce qu'ils avaient reçu de lui quand ils se retrouvèrent ensemble, seuls, abandonnés à leurs propres moyens? Quelles questions se sont-ils posées tout le long de leur vie? De quels doutes et de quelles hésitations ont-ils été harcelés? Quels retours en arrière et quelles angoisses ont-ils connus devant un avenir sans proportion avec les horizons de leur jeunesse et de leur milieu d'origine? Quelle ferveur les animait, quelle joie les possédait, même dans la fatigue de leurs combats et dans leurs défaites? Les Écritures, si avares de témoignages directs sur la vie intérieure des apôtres le suggèrent, mais seulement à ceux qui ont eu à connaître et qui ont déjà un peu parcouru un itinéraire spirituel semblable.

En faisant de cette recherche l'âme de sa vie et, dans la mesure du possible, une préoccupation quotidienne, le chrétien continue de recevoir lumière et force de ces hommes. Il entre ainsi, par ce qu'il a en lui de plus spirituel, dans l'essentiel de leur foi et de leur amour, sans se laisser cependant asservir à tout le contingent qu'ils ont assumé, auquel ils ont donné intellectuellement valeur absolue et dont ils se sont prévalus à ce titre.

Les chrétiens des origines, ainsi que tant d'autres à leur suite, qui, à travers les siècles, les ont relayés avec une diversité infinie de modes de vie spirituelle, mêlés inextricablement de pratiques et de considérations liées aux temps, de ce fait rapidement périmées, sont les précurseurs qui conduisent à Jésus ses futurs disciples. Par leur présence secrète ils accompagnent, de près ou de loin, le croyant qui est de leur famille spirituelle et qui a su les reconnaître dans l'essentiel de ce qu'ils ont vécu. Ils le font entrer, autant que cela se peut, dans leur communion avec Jésus. Mais c'est à Jésus de grandir dans le coeur de ce croyant et à ces précurseurs de diminuer. Ainsi seulement ils tiendront leur place exacte auprès de ce nouveau disciple sans le charger indûment de ce qui n'est en eux que la marque d'une époque, d'un lieu et d'un tempérament.

En tout temps cette croissance de Jésus s'opère chez ceux qui le cherchent sans se borner à souscrire aveuglément par vertu, quand ce n'est pas simplement par indifférence, à ce qui est affirmé de lui avec autorité et à ce que la science dit. Véritable gestation elle se poursuit dans des conditions ambiguës et mêlées dues, non seulement au caractère complexe des Écritures, non seulement à ce que les générations en ont ultérieurement tiré, y ont ajouté et en ont retranché, mais aussi à ce que ces êtres en recherche sont en eux-mêmes. A force de pureté et de lucidité, d'intelligence spirituelle et d'esprit critique, en suivant les cadences et la dialectique de la vie, ils doivent s'efforcer d'entrer dans la compréhension intérieure de qui est Jésus, et d'entendre son message tel qu'il se perpétue et se développe à travers les siècles. Puissent-ils veiller à ne pas l'altérer plus que cela n'est inévitable, par des besoins et des aspirations spontanés, particuliers à leur âge ou à leur génération, que leur approfondissement humain n'a pas suffisamment critiqués et authentifiés! Les résultats de cette gestation en chacun le jugent car ils relèvent de son être, comme ils ont jugé ceux qui ont vu Jésus de leurs propres yeux et l'ont entendu de leurs propres oreilles.

Cette recherche de Jésus à travers ses disciples de tous les temps progresse avec celle que le croyant mène pour se trouver.

Cette démarche est la seule qui engage le tout de l'homme et qui soit ainsi digne de lui et à sa mesure. Elle ne se borne pas à rester à la surface du réel où l'histoire et l'exégèse règnent en maîtresse. Elle n'est pas celle des savants. Elle n'est pas non plus possible aux enfants parce qu'elle demande une conscience de soi qu'on ne peut pas avoir quand on n'a pas encore assez fortement vécu. Mais la pureté de l'enfance et la rigoureuse honnêteté du savant sont nécessaires à celui qui s'engage dans ce sentier toujours plus infrayé à mesure qu'il avance, s'il veut éviter le risque de s'égarer rapidement. Sans ces qualités, dans cette démarche solitaire par nature, de plus en plus privé de guide autorisé, il peut errer de la manière la plus folle. Seules sa droiture et sa vigueur intellectuelles, la profondeur et la rectitude du sens intérieur qui inspire sa recherche, pourront, par corrections successives et avec les délais nécessaires, redresser ses faux pas et le maintenir de façon convenable dans la voie. Toute intervention insuffisamment discrète ne peut que l'empêcher d'être proprement lui-même et le paralyse. Parfois même, trop autoritaire, et par manque de communion véritable, elle va jusqu'à empoisonner spirituellement.

Présence à Jésus, présence à quelques-uns de ses disciples, présence à soi-même vont ainsi de pair. Chacune prépare les autres et s'en trouve aidée. La foi en Jésus, dans sa pure originalité, est au bout de ce chemin, et non au commencement où elle ne peut être encore qu'implicite dans l'adhésion à une croyance qui reste fatalement abstraite, même si elle se nourrit de quelque transfert affectif; croyance utile mais insuffisante, facilitée par la crédulité et à l'occasion par le conformisme social; croyance dont les termes tout mystérieux qu'ils sont, satisfont le croyant sans pour autant l'éclairer vraiment. Par ses précisions, par ses images fallacieuses, par les fausses évidences qu'elle développe en lui, elle fait obstacle à la recherche de Jésus.
En suivant cette voie à longueur d'années, en même temps qu'il entre plus profondément dans l'intelligence de son Maître, le disciple reçoit la révélation de ce qu'il est en devenir. Pour correspondre à cette découverte, pour assumer dans la plénitude son existence et pour accomplir sa mission dans l'oeuvre créatrice, il est acculé peu à peu de façon vitale, et non seulement par conviction doctrinale, à voir en Jésus son unique recours.

Cette recherche conduit à l'adoration.

La foi en Jésus prolonge et soutient la foi en soi. Le disciple adhère à Jésus du mouvement même qui le fait adhérer à lui-même. Cette adhérence est proprement adoration par sa totalité toute enveloppée de nuit, par sa disponibilité sans borne et son immobile activité.

Le cheminement intérieur qui conduit à la foi en Jésus, doit s'inspirer de celui des premiers disciples.

Quoique l'homme moderne vive dans des conditions très différentes de celles des premiers disciples, il lui est nécessaire de comprendre par l'intime leur itinéraire spirituel pour trouver à son tour le chemin qu'il doit suivre afin de découvrir de façon personnelle qui est Jésus. En effet, l'essentiel de ce que ceux-ci ont vécu auprès de lui demeure encore l'essentiel pour atteindre Jésus en lui-même et le suivre. Aussi, le cheminement intérieur de ces hommes qui ont pris la dure et grave décision de rompre avec leur peuple, est-il plus important à connaître que les raisons qui ont converti au christianisme, d'une façon ordinairement plus collective et plus idéologique, les juifs et les païens des générations suivantes.

Ce cheminement spirituel, unique en son genre, présentait des obstacles considérables qui n'ont été surmontés que par un très petit nombre des contemporains de Jésus. Cette difficulté extrême donne à leur conversion une valeur exceptionnelle. Elle en garantit le sérieux et l'authenticité. Elle donne une portée universelle aux motifs profonds qui les ont poussés à suivre Jésus malgré tout. Même si l'on tient compte des facilités particulières à l'époque et au lieu, ces conversions posent une question qui paraîtra d'autant plus capitale qu'on se voue plus totalement à la recherche de sa condition d'homme.

Le Nouveau Testament ne fait connaître qu'indirectement le cheminement des apôtres.

Le Nouveau Testament rend compte surtout de la prédication apostolique. Les quelques témoignages proprement dits qu'il contient sont rapportés principalement pour convaincre et pour instruire de la doctrine, non pour décrire l'évolution spirituelle qui a conduit les premiers disciples à la foi en Jésus. Sans doute les enseignements proposés partent-ils de paroles de Jésus qui les avaient spécialement frappés, de sorte qu'elles restaient gravées dans leur mémoire. Sans doute en est-il de même des comportements de Jésus consignés dans l'Évangile. Mais ces paroles et ces faits sont rapportés pour un enseignement, non pour une confession. Peut-être même ont-ils été quelque peu modifiés dans cette intention, et la manière dont on les a présentés a-t-elle été influencée par les commentaires dont on les accompagnait. Peut-être furent-ils choisis et même sont-ils revenus à la mémoire des disciples précisément pour cette dernière raison. On ne saurait guère en douter quand on constate la liberté avec laquelle les hommes de ce temps interprétaient les écrits les plus vénérés. Aussi ces paroles et ces faits, tels qu'ils sont exposés, éclairent plus directement sur la réflexion et les élaborations intellectuelles des disciples après leur conversion, qu'ils n'aident à connaître le chemin parcouru par eux pour croire en Jésus. C'est pourquoi les Écritures ne se prêtent qu'indirectement, et d'assez loin, à cette dernière enquête.

Pour découvrir ce cheminement, l'expérience et l'intelligence spirituelles sont nécessaires.

Pour aboutir vraiment, cette recherche exige, outre la connaissance des Écritures, une intelligence spirituelle suffisamment développée pour aller au-delà de ce que ces textes disent explicitement. Sinon le Nouveau Testament risque de n'apprendre au lecteur le plus consciencieux que les conditions extérieures qui ont présidé à la naissance de la foi chez les générations postérieures de croyants. Ces connaissances exigent moins de maturité et d'engagement personnel que la compréhension profonde des transformations intimes d'un être. Elles restent un savoir comme les autres. Elles ne comportent pas non plus des conséquences aussi pressantes pour celui qui les acquiert. Les éléments contingents d'une époque toute différente de la sienne y ont une trop large part. Ils engloutissent l'essentiel dans l'occasionnel et l'accessoire. Ils le dissimulent et prennent sa place. Ils n'ébranlent pas l'homme dans ses profondeurs. Ils ne le poussent pas au cheminement intérieur qui le conduirait à une véritable conversion.

Cette recherche exige l'autonomie intellectuelle et un sens critique éduqué.

Dans cette recherche, qui le concerne obligatoirement dans sa totalité - sinon elle resterait vaine - l'homme doit éviter toute compromission avec ce qui se dit communément et comme par routine, sans être vécu habituellement de façon réelle. Il importe qu'il se dégage autant que possible des manières de penser et de sentir de son milieu familial ou social, et cela n'est pas aisé car elles lui sont quasi innées. En général, ces traditions, explicites ou non, imposent une lecture des Écritures qui donne à la lettre la valeur absolue d'un texte divin, ou au contraire conduisent à une étude des origines du christianisme à laquelle on se défend par instinct, par système même, de prêter un autre intérêt que celui de l'historien. Nul ne saurait mettre en oeuvre cette liberté de jugement s'il n'a pas atteint le niveau humain qui lui permette, grâce à un sens critique exercé, une suffisante autonomie intellectuelle et affective.

Dans cette recherche on doit aussi se défier, en bonne méthode, de toute conformité due à l'obéissance à quelque autorité sacralisée; obéissance vertueuse et pour cette raison d'autant plus aveugle. Utile au départ quand on n'est pas encore assez formé spirituellement, cette façon de faire doit être dépassée en temps voulu, sinon à la longue elle fourvoie inévitablement les êtres vigoureux et généreux qui, à force de piétiner dans une impasse, se mutilent intérieurement ou se révoltent. Elle pousse les autres à se laisser aller à une manière d'être et de dire, à se contrefaire, ce qui est spirituellement toujours néfaste et souvent mortel en ce domaine où l'authenticité est de rigueur.

Cette recherche sera ainsi essentiellement personnelle. Ses résultats ne seront pas tout à fait justifiables ni communicables car ils dépendent trop de l'être de celui qui la poursuit. En effet, il lui faudra trouver jusqu'à un certain point par lui seul et pour lui seul, en liaison avec les Écritures comprises cette fois en profondeur à la lumière de sa propre expérience, comment les apôtres ont été conduits à leur prédication; dans quelle mesure celle-ci vient de convictions authentiquement vécues et n'est pas inspirée aussi par les intérêts de tous ordres de leurs auditeurs, ou influencés par les courants idéologiques de l'époque. L'idéal, inaccessible sans nul doute, serait de savoir comment dans leur solitude de base, les apôtres vivaient de façon originale leur foi naissante en Jésus, avant, sinon d'en prendre conscience, du moins de pouvoir exposer leur foi d'une façon adéquate; mieux encore, avant d'être en mesure de se la dire intimement sans avoir l'impression de la diminuer ou de l'adultérer. Les conditions dans lesquelles chacun s'éveillera à cette recherche et l'entreprendra le jugeront....
 

(ce texte est extrait d'un chapitre de "Introduction à l'intelligence du passé et de l'avenir du Christianisme" de Marcel Légaut, édit. Aubier, 1970).

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Une approche de Jésus par Marcel Légaut (début)

Publié le par Christocentrix

Extrait de  "Introduction à l'intelligence du passé et de l'avenir du christianisme, Marcel Légaut (1970).

...La voie qui mène à Jésus passe par ceux qui l'ont connu et reconnu. Elle débute par ce qu'ils ont su et voulu dire de lui. Cependant la connaissance de leurs écrits n'est qu'un point de départ. Si la technique la plus poussée est nécessaire pour les étudier, leur déchiffrement linguistique et les conclusions qu'on peut en tirer par déduction ne permettent d'entrevoir qu'intellectuellement et de façon extérieure qui a été Jésus. Bien plus, l'abondance de la documentation que ce travail suppose, le déploiement de l'érudition qui l'accompagne volontiers et presque avec ostentation, tendent à faire croire que les résultats ainsi obtenus sont suffisants par eux-mêmes, qu'il n'est pas nécessaire d'aller au-delà
et même qu'une telle démarche ne convient pas puisqu'elle ne relève plus de la science. Or si l'on en reste à ce savoir, il n'est pas de plus subtil et par là même de plus redoutable obstacle à la vraie intelligence d'un homme dont la prestigieuse personnalité, comme pour bien d'autres de taille moindre, dépasse la vie et a fortiori transcende ce que l'histoire peut en dire objectivement. Les Écritures, sans nul doute, sont à l'origine du chemin qui conduit à Jésus, mais à la condition qu'on s'efforce d'atteindre leur message véritable en allant, de façon convenable, au-delà de leur sens littéral.

La découverte de l'autre exige la même activité spirituelle que la découverte de soi.

L'homme n'exerce pas seulement son activité spirituelle pour se souvenir de ce qu'il a été, pour être ainsi présent à lui-même et entrer dans son existence. Son intelligence se porte aussi sur la vie et les oeuvres de ceux dont il veut s'approcher pour comprendre en profondeur qui ils sont et se les rendre présents. Quand il n'a pas connu personnellement quelqu'un, sa mémoire ne lui sert de rien mais d'autres éléments peuvent jouer le rôle des matériaux que, dans ces conditions, elle ne saurait procurer : ainsi des lettres, des écrits de cet auteur, des témoignages à son sujet. L'activité que l'homme déploie sur cet ensemble de données pour entrer dans le mystère de l'autre ressemble en tout point à celle que, pour se souvenir, il exerce sur les matériaux fournis par la mémoire. A son initiative et sous sa responsabilité, à la lumière de son expérience personnelle et de son sens de l'humain, il fait le départ dans ce dossier entre ce qui est important et-ce qui ne l'est pas. Il distingue les éléments qu'il juge contingents, même si l'insistance des documents leur donne du poids, de ceux qui lui paraissent manifester ouvertement ou lui font entrevoir en filigrane, les orientations principales de l'autre. Il entrevoit ainsi progressivement la signification fondamentale de cette existence. Il dégage aussi peu à peu l'influence et le rôle que cet être aura dans l'avenir même si jadis celui-ci ne les a pas explicitement exprimés; bien plus, même s'il ne les a pas consciemment voulus. Peut-être encore cet être les avait-il conçus autrement, limité qu'il était nécessairement par ses origines et par les horizons bornés de son milieu social.

La découverte de l'autre est à la mesure de la maturité de celui qui s'y emploie.

La maturité de l'homme donne leur mesure à la justesse et à la profondeur de sa vision de l'autre, à l'exactitude des jugements qu'il porte sur lui, à la plénitude de la synthèse, d'ailleurs sans cesse à reprendre, qu'il fait à son sujet. Cette intelligence active varie avec son état spirituel, grandit quand il s'approfondit lui-même, et aussi se défait avec lui. Nul n'est plus capable de découvrir l'esprit fondamental d'un autre que celui qui a déjà quelque sens du sien propre. Inversement, rien n'unifie plus un homme que la compréhension intime de l'unité de l'existence de tel autre et de sa qualité d'être à travers la diversité des phases successives de son histoire. La prise de conscience de soi et la découverte de l'autre vont ainsi de pair. Elles s'épaulent mutuellement.

Plus l'autre est grand, plus la découverte qu'on fait de lui est ferment.

Plus cet autre est un grand vivant, d'une humanité plénière et universelle, ouverte sur l'absolu par sa foi en Dieu et l'exercice de sa mission, plus la communion avec lui au niveau où il vit, nourrit. Singulier ferment que cette présence qui s'approche et se dévoile peu à peu; elle fait lever l'humain des épaisseurs de l'homme et lui révèle sa profondeur. A mesure que l'homme découvre cette présence et qu'il y adhère, il accède à lui-même. Il accède aussi à Dieu tout autrement qu'avant, lorsque, sans cette présence, il était encore davantage étranger à son être propre.

Plus l'autre est grand, plus sa découverte est lente et se fait de façon mêlée et complexe.

Cependant plus cet autre dépasse par sa stature humaine ceux qui le rencontrent réellement (car il ne suffit pas seulement de le croiser), moins ils peuvent l'entrevoir et le recevoir d'emblée, dans sa pureté et sa puissance originales. Pour être approché et entrevu en lui-même, il exige en effet d'eux une activité spirituelle d'autant plus vigoureuse qu'il est plus grand. Aucune préparation sociologique ni même d'origine personnelle n'est suffisante pour protéger de l'erreur dans l'intelligence du message qu'il apporte, et dont la substance est inséparable de ce qu'il est. Lui seul peut amener progressivement ses disciples à le comprendre, par sa parole et ses œuvres sans doute, mais aussi et surtout par sa présence. Laissés à eux-mêmes, par leurs propres moyens, ils n'arrivent pas à franchir la distance qui sépare ce qu'il est de ce qu'ils sont. Sans le savoir, spontanément ils ajoutent ou retranchent à ce qu'il leur dit; ils forgent un compromis entre ce qu'il leur propose et ce qu'ils savent déjà.

Plus cet homme manifeste aux yeux d'un grand nombre maîtrise et autorité, plus les circonstances qui accompagnent son action ont une dimension sociale importante, plus il correspond apparemment à ce que ses auditeurs attendent collectivement avec une ferveur instinctive, plus alors il provoque chez eux une puissante fermentation. Il réveille tout ce qu'il y a en eux de désirs et d'espoirs individuels et collectifs conscients ou non, à quoi ils sont d'autant plus attachés et même liés qu'ils s'ignorent, ne sont pas capables de les critiquer, moins encore de les maîtriser, et qu'ils se sentent perdus s'ils s'en voient frustrés. Cet homme déclenche la violence de ces désirs et de ces espoirs, d'autant plus que son message est capital et pénètre loin; que sous son rayonnement ce qu'il dit et fait, ce qu'il vit, peut être compris à plusieurs niveaux et permet ainsi une adhésion plus globale mais aussi plus ambiguë.

L'intérêt des auditeurs pour ce qu'ils ont et veulent conserver; le désir de ce qu'ils n'ont pas et à quoi ils aspirent avec force; la logique des idéologies de leur temps auxquelles ils adhèrent d'autant plus qu'elles donnent valeur et sens à leur vie; leurs imaginations fabulatrices qui s'emploient surtout à satisfaire leur goût puéril du merveilleux; leur soif quasi structurale de sécurité, démarquent le message de l'autre en l'utilisant à leur fin.

A force de tirer ce message dans leur sens, d'ailleurs à leur insu en toute bonne foi, ils lui trouvent une signification qui cache son esprit fondamental mais qui les conduit, sinon à le comprendre, du moins à se l'expliquer et à l'incorporer dans l'univers de leurs besoins et de leurs espoirs. Ils revêtent spontanément son auteur d'un personnage de légende, ce qui est en réalité l'abaisser alors qu'ils croient ainsi l'exalter, car ils lui prêtent seulement la grandeur dont ils rêvent, étant ce qu'ils sont. Et même, ils peuvent en venir jusqu'à le trahir sans le savoir là où il est le plus grand, mais aussi le plus différent.

C'est au milieu de ce foisonnement vital et désordonné d'aspirations et d'affirmations, de refus et de négations, que s'efforce de se faire jour dans le silence et la discrétion, dans le recueillement, l'activité spirituelle de celui qui cherche à comprendre cet autre et non à l'annexer et à l'utiliser; à communier avec lui autant que possible hors du temps et de tous les éléments contingents; à le recevoir tel qu'il est dans son originalité propre, comme de son côté lui-même cherche à se recevoir dans sa durée et sa consistance.

Les disciples de Jésus ont particulièrement vécu dans sa complexité et son ambiguïté la recherche qu'ils ont faite de leur Maître.

Les disciples ont vécu de cette façon complexe à l'extrême leur rencontre avec Jésus. Ils l'ont fait, chacun avec la singularité et la totalité de son être, dans l'ambiguïté de leurs réactions conscientes et inconscientes, d'autant plus puissantes que Jésus les dominait de toute sa stature et mettait en question tout ce qu'ils étaient. Leur activité spirituelle, par une rumination sous-jacente et continuelle, s'est déployée sur ce qu'il avait été pour eux pendant qu'il était parmi eux, sur ce qui leur était arrivé depuis qu'il les avait quittés. Elle s'est trouvée intimement mêlée à l'ardeur de leurs croyances, de leurs espoirs, de leurs craintes collectives ou individuelles, d'autant plus que Jésus, au début de sa prédication surtout, s'en était abondamment servi afin de se faire entendre et de les atteindre. Peut-être aussi s'y ajoutaient des ambitions cachées ou avouées qu'avait éveillées dans ces hommes simples cette rencontre extraordinaire.

Les disciples revenaient sans cesse aux souvenirs qu'ils avaient conservés du passage de Jésus parmi eux. Ils les revivaient à travers leur présent, tellement ces quelques mois les avaient changés et avaient été pour eux l'occasion d'un nouveau départ dans la vie.

Sans cesse, ils transposaient ces souvenirs encore palpitants en espoirs et en projets qui leur permettaient de dominer le regret d'un temps désormais révolu et de vaincre la tentation de regarder vainement en arrière. Ces souvenirs, portant indélébile la marque de chacun, retrouvés, fondus entre eux, refondus à l'intention de ceux à qui ils les communiquaient, transmis encore par ceux qui les avaient entendus, ont été conservés en assez grand nombre, dans des écrits et une tradition orale dont les siècles suivants, avec toute leur bonne volonté mais aussi avec toutes leurs déficiences, ont vécu comme ils ont pu.

Les écrits, la tradition issue de cette recherche comportent la même ambiguïté, la même complexité.

Ces écrits et cette tradition sont les fruits d'une immense gestation où sont associés et confrontés l'être de Jésus avec ce qu'étaient, dans leur complexité, ses disciples, les milieux dans lesquels ils vivaient et ceux qu'ils évangélisaient. Dans cet héritage laissé par la première génération chrétienne se trouvent mélangés de façon inextricable ce que Jésus a explicitement apporté à ses disciples, ce qu'il leur a seulement suggéré et ce qui de soi-même s'est développé en eux à leur insu, ce qu'ils y ont pû y ajouter sans le savoir par ce qu'ils étaient. Il faut encore y joindre et comme en creux, sinon des refus explicités au moins les contre-sens et les oublis , qu'ils y ont opposés inconsciemment. Le tout est lié et, mieux encore, intimement fondu dans le creuset d'une foi et d'un amour dont seule la métamorphose qu'ils ont connue près de lui et par lui peut donner la dimension.

La portée des paroles de Jésus et les faits le concernant, que les traditions orales et écrites rapportent, ont en gros une base historique certaine; mais le choix qu'on en a fait, la manière de les présenter, la succession qui les ordonne, l'importance que leur attribuent le texte et le contexte, le commentaire explicite ou seulement impliqué par les détails du récit qui les accompagne, les doctrines qui les couronnent ou qui s'y amorcent, sont invinciblement marqués par la mentalité des temps et des lieux où les disciples ont vécu, comme aussi par leurs tempéraments individuels, leurs luttes intimes ou celles qu'ils ont dû mener au dehors.

Les efforts personnels de ces hommes pour souder leur foi, toute tournée vers Jésus, avec leurs anciennes croyances qu'ils n'avaient en rien reniées, ont pesé sur leurs pensées et sur leurs comportements d'un poids d'autant plus lourd qu'ils n'en étaient pas entièrement conscients et que, soit par scrupule, soit par peur de l'inconnu où les entraînerait une rupture trop radicale avec le passé, ils ne voulaient pas reconnaître de façon trop ouverte le secret antagonisme qu'il leur fallait surmonter. Ces efforts ont profondément marqué leurs écrits, qu'il s'agisse de textes doctrinaux, moraux ou liturgiques.

Peut-être même ces hommes ont-ils été ainsi conduits dans la relation des faits dont ils avaient été les témoins, à quelques additions ou omissions sous l'emprise de leurs traditions et de leurs évidences, se confiant plus à leur logique qu'à leur mémoire. Peut-être pour la même raison ont-ils accepté par pente spontanée et sans examen suffisant quelques récits populaires nés de la même façon.

Ces écrits et cette tradition portent aussi la marque des préoccupations auxquelles devait répondre la prédication apostolique.

Les apôtres étaient portés dans le même sens par leurs soucis apologétiques. Ils s'efforçaient de relier, avec le maximum de continuité et le minimum de déchets, les croyances qu'ils voulaient faire partager à celles des hommes qu'ils cherchaient à atteindre. Ils étaient conduits ainsi à utiliser tout ce qui dans ces milieux semblait préparer ou seulement favoriser l'adhésion à ce qu'ils affirmaient.

(La distinction entre foi en Jésus et croyances en Jésus est capitale pour bien comprendre les développements de ce livre. La foi des disciples en leur Maître a pour origine le rayonnement spirituel que Jésus a eu sur eux et qui les a fait croire en lui avant même qu'ils puissent s'en donner raison. Cette foi est principalement et initialement la conséquence non prévue, non voulue, singulière, de la rencontre en profondeur de chacun de ces hommes avec Jésus. Les croyances messianiques ont aidé cette foi à naître, mais seulement de façon indirecte. Elles ne l'ont pas fondée, mais seulement confortée et confirmée; d'ailleurs nombre de juifs en ces temps partageaient ces croyances et ne sont pas arrivés à la foi en Jésus. De même, les croyances que les disciples ont élaborées ultérieurement sur Jésus, à partir de leur foi, n'épuisent pas la foi qu'ils ont eue en lui. Elles la soutiennent. Elles reçoivent beaucoup de cette foi qui les sous-tend. Elles dépendent aussi beaucoup des traditions, des doctrines, des manières de penser, de sentir, de raisonner et de dire de l'époque. D'ailleurs, elles n'ont pas suffi auprès de nombre de chrétiens à leur faire atteindre la foi telle que les apôtres la vivaient après en avoir été transformés.)

La prédication de Jésus était plus une base de départ qui appelait un développement qu'un enseignement se suffisant à lui-même

Jésus, se rappelaient-ils, leur avait parlé en parabole du vin nouveau dans l'outre vieille et de la pièce neuve cousue sur un vieux vêtement. Mais ne leur avait-il pas affirmé aussi que pas un iota de la loi ne serait abrogé? Ne leur avait-il pas laissé dire qu'il était le messie annoncé par les prophètes et attendu par Israël? Son message était d'une ambiguïté voulue pour ne pas heurter les susceptibilités ou les préjugés de l'auditoire et pour se faire supporter, un temps au moins, par les autorités politico-religieuses du pays. Il était aux prises avec les aspirations, mêlées et d'inégale valeur, montées des profondeurs de ceux qui l'écoutaient. Il devait tenir compte des préoccupations bientôt inquiètes puis rapidement alarmées de ceux qui l'observaient.

Jésus laissait, semble-t-il, à ses auditeurs les plus éveillés une large latitude d'interprétation. On peut même dire que, par tout ce qui était sous-entendu et amorcé dans ce qu'il disait, il les poussait à prolonger son enseignement, à en tirer les conséquences qu'en public il ne pouvait que suggérer. Sans doute était-ce là un des buts suprêmes de sa mission; être le semeur, non le moissonneur; appeler ses disciples en les formant du dedans, en les invitant à grandir, avec tout ce que cela impliquait de leur part de tâtonnements et d'erreurs; les préparer à être eux aussi les semeurs de futures moissons suivies, à leur tour, de nouvelles semailles... Ce dessin ultime, Jésus ne l'a jamais explicité mais il est secrètement présent dans l'ensemble de son enseignement qui en reçoit son efficacité toujours nouvelle à travers les siècles et sa signification plénière.

Dans leur univers réduit presque à la taille d'un petit pays, dans leur conception courte et fixiste d'un monde conçu à leur dimension, dont ils connaissaient la création comme un événement relativement peu éloigné d'où leur race prenait origine, les disciples pouvaient-ils seulement imaginer la fermentation future de ce vin nouveau? L'outre dans laquelle ils l'ont versé ressemblait à l'ancienne, quoi qu'ils aient pu en penser. Elles ne pouvait être que trop petite, encore que pour leur époque ils l'eussent conçue très grande. Comment auraient-ils su quelle qualité le vêtement neuf devait avoir pour ne pas se déchirer dans son déploiement à travers le temps, l'espace et les distances humaines? Et même après vingt siècles les chrétiens le pressentent-ils vraiment quand ils se bornent à regarder l'avenir à travers leur passé et qu'ils se font illusion sur la valeur de leur présent?

Les écrits et la tradition apostolique ne doivent pas être séparés de la vie spirituelle des premiers disciples.

Ainsi, les textes où les disciples ont parlé de Jésus ne doivent-ils pas être séparés de leurs activités apostoliques ni de leur humanité, afin que ces écrits conduisent à lui, et ne soient pas le chemin où l'on s'embourbe dans un temps et dans un lieu, et qui finalement se révèle être une impasse. Leur sens obvie ne doit pas être considéré comme un absolu, ainsi qu'on y est porté quand on dit sans discernement que les Écritures sont la parole de Dieu, oubliant qu'elles sont aussi paroles d'hommes d'une tradition et d'une civilisation particulière. Il est une manière de lire les Écritures, avec une soumission superstitieuse à leur lettre, et même à la mentalité de leurs auteurs, qui fait écran à ce que précisément elles peuvent aider à découvrir.

Si l'on connaissait vraiment ce que Jésus fut pour ses apôtres, dans l'intime, avant même qu'ils en aient pris clairement conscience, avant qu'ils se soient efforcés de se le dire tant bien que mal et de le communiquer, on saurait, mieux que par la lettre des Écritures et même mieux que par ce qu'elles peuvent suggérer grâce à une expérience humaine toujours limitée, qui était Jésus.
 

A suivre.... (Dans une suite nous verrons pourquoi les écrits et la tradition apostolique ne doivent pas être séparés de la vie spirituelle des premiers disciples et pourquoi la foi des Apôtres est plus importante pour le chrétien que leurs croyances. Nous verrons comment la compréhension profonde de l'épopée des Apôtres est la voie pour entrer dans l'intime de la vie de Jésus et comment cette recherche de Jésus à travers ses disciples de tous les temps progresse avec celle que le croyant mène pour se trouver. Cette recherche conduit à l'adoration....)

 

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