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ce pays me fait mal

Bardèche, toujours présent !

Publié le par Christocentrix

La philosophie très concrète de la « personne humaine » qui s'exprime dans le Nuremberg de Maurice Bardèche nous renvoie immédiatement au récit publié d'abord en 1957 comme « roman », Suzanne et le taudis. Dans un réédition de 1990, la mention « roman » avait disparu, avec une préface nouvelle de Maurice Bardèche avouant enfin ce qu'il avait jusqu'alors laissé deviner sans confirmer ni le démentir : que cet ouvrage était bien un livre de « souvenirs » (A la page 204 de son volume intitulé "Souvenirs" (1993),  Bardèche indique : « j'ai raconté notre séjour de plusieurs années en cette retraite pittoresque ("le taudis") dans un petit livre, "Suzanne et le taudis", que je regarde comme l'une des moins ennuyeuses de mes oeuvres.»). C'est dans cette nouvelle préface que Bardèche, du même élan, indique que Suzanne et le taudis contient une « leçon de philosophie ».

« Est-il inconvenant de leur suggérer [aux Français] que ce petit livre contient une leçon de philosophie, car il recommande le détachement des faux biens et célèbre la paix profonde de l'écrivain qui a renoncé sans peine aux honneurs et même aux plus humbles satisfactions de la vanité littéraire ».
« Est-il permis de leur affirmer que ce petit livre est aussi fort moral puisqu'il enseigne comment le sage trouve sa consolation et même son bonheur dans les biens véritables que lui propose l'ordre naturel : le travail, l'amour conjugal, les enfants.
Tout celà est bien démodé. Mais cette nourriture n'est-elle pas bonne pour un chrétien à la manière des légumes, des oeufs, des laitages ? Et même ne peut-on dire qu'elle est parfaitement chrétienne, puisqu'il est chrétien, quand on a fait son devoir, d'accepter son sort sans grognements excessifs, après avoir témoigné sans peur pour la vérité et pour l'honneur.»


Souvent "Suzanne et le taudis" a été négligé par des fidèles de Bardèche qui n'y trouvait pas une sonorité assez "fasciste". Ils ont raison de ne l'y point trouver, elle n'y est guère, mais en quel sens et jusqu'à quel point Bardèche était-il "fasciste" ?

Jean Madiran a déjà élevé un doute semblable au sujet de Brasillach, dans un livre que Bardèche n'avait en rien désappprouvé. (Brasillach, 1955, et réédité en 1985 au N.E.L). Je ne rouvre pas ce débat. Je note seulement, comme l'a fait Madiran, que la philosophie de "Suzanne et le taudis" est bien celle de "Nuremberg" comme elle restera celle de ses "Souvenirs".


Une nécrologie signée Hélène Boucher (Figaro du 31 juillet 1998) affirme : " Si, en définitive, Bardèche ne prend pas position officiellement tout au long de la période de Collaboration, l'exécution de Brasillach, le 6 février 1945, agit comme un détonateur tragique. Il entre alors (sic) en politique."

"Mais non (dira Madiran). Il entre en prison avant d'entrer en politique. Il est persécuté, il est emprisonné, il est chassé de son métier universitaire, tout cela d'emblée, parce que l'épuration révolutionnaire menée en 1944 par le pouvoir de fait gaullo-communiste s'en prenait à la famille entière de Robert Brasillach, dont on avait arrêté aussi la mère. Lui était le beau-frère. D'ordinaire les prisonniers politiques sont des imprudents qui premièrement ont exprimé des opinions contestataires, et que secondairement, pour cette raison, on met en prison. Bardèche, ce fut l'inverse, on commençà premièrement par lui faire subir une persécution politique, avec emprisonnement, et c'est "alors" qu'il en conçut puis en exprima des opinions jugées insolentes...". Bardèche dira d'ailleurs ; "j'y gagnais (à cet emprisonnement anticipé) une certaine vivacité en quelques questions d'interêt général sur lesquelles j'avais autrefois la vue un peu basse".


D'autre part l'Isabelle Boucher du Figaro voit en Bardèche un " homme aux deux visages ", vivant une " contradiction douloureuse " entre ses deux entreprises, l'une qui se serait limitée à « la défense assidue de son beau-frère » (rien de plus), l'autre s'employant à « une meilleure connaissance des grands "monstres" de la littérature ». Ces « deux visages », au demeurant fort réducteurs des deux activités évoquées, ignorent le troisième, le vrai, celui de Suzanne et le taudis, qui lève la contradiction supposée, répliquera Madiran.


Dans son Nuremberg, Bardèche se dit à lui-même, page 198 : « Je ne sais pas ce que l'on pensera de tout cela dans un demi-siècle».  Nous sommes justement au-delà de ce demi-siècle accompli, puisque Nuremberg est de 1948. Nous sommes au rendez-vous. Et nous savons ce que l'on y pense de « tout cela ».


Et Madiran de conclure :

"Je crois qu'il faut lire "Nuremberg" aujourd'hui. Après « un demi-siècle » justement. Un demi-siècle de « monde clos du mensonge ». Pas seulement "la Lettre à François Mauriac". L'un avec l'autre font une forte contestation du fondement historico-politique sur lequel repose tout ce que les pouvoirs établis et leur culture de mort nous présentent aujourd'hui comme indiscutable, irréfutable, moralement obligatoire. Je ne dis pas que la contestation de Bardèche soit toujours intégralement juste, je dis qu'elle me paraît toujours salubre, et qu'elle exerce l'esprit critique, fût-ce parfois à l'égard de lui-même. Et puis, si l'on a le "Nuremberg" dans une main, et dans l'autre "Suzanne et le taudis", on va de l'un à l'autre et retour, avec cet esprit de modération, d'indulgence et de sympathie qui apparaît comme l'esprit même de Bardèche si l'on sait le découvrir sous la vivacité du ton et la splendeur vigoureuse du style".

Maurice Bardèche c'est aussi une oeuvre littéraire d'un grand prix... Elle demeure même encore une référence lorsqu'il s'agit d'étudier Balzac ou Stendhal... A la fin de ses "Souvenirs" , Bardèche suppose que cette oeuvre littéraire  «
est, par définition, périssable, comme toute oeuvre de recherche ou de critique qui vieillit avec les changements de mentalité et les nouveautés de la documentation (...). Comme il s'agit toujours d'études critiques ou de portraits d'écrivains que j'ai publiés dans la dernière partie de ma vie, ceux de Flaubert, de Proust, de Céline, de Léon Bloy, je ne crois pas qu'ils soient de nature à m'assurer une longue postérité d'admirateurs. C'est par d'autres qualités qu'on découvrira peut-être en moi tardivement un écrivain pour lequel on puisse éprouver quelque sympathie. »

Eh bien Mr Bardèche, j'ai récemment constaté que dans la liste des références sur Balzac qu'on conseillait de lire à un de mes fils étudiant ( il est vrai qu'il n'est pas n'importe où...) figurait en priorité le "Balzac" de Bardèche. Quant à moi, je peux dire que si depuis la fin de mon adolescence je m'étais plutôt attaché à vos écrits non-conformistes et "insolents",  ce n'est pas un mince plaisir que de découvrir plus tardivement d'autres aspects de vos talents. Il est donc encore des lieux et des familles pour "transmettre"....des doigts sur des claviers pour parler de vous.... et si avec quelques "clics" on se procure nombre de vos écrits, il n'est point facile de les trouver tous.

Rappelons l'oeuvre littéraire de Maurice Bardèche:  son "Balzac" (biographie), "Balzac romancier" ,"Une lecture de Balzac",  "Stendhal romancier". (en plus des travaux cités plus haut sur Flaubert, Céline, Proust, Bloy).
Rappelons enfin que Maurice Bardèche fut co-auteur avec Robert Brasillach, d'une "Histoire du Cinéma" et d'une "Histoire de la Guerre d'Espagne".

Il me restait à préciser que je me suis inspiré d'un article donné par Jean Madiran (http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Madiran) le 11 septembre 1998, pour  le quotidien "Présent"  (http://www.present.fr/ )

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quelques extraits d'Henri Béraud....

Publié le par Christocentrix

"Je n'ai jamais pu me prendre au sérieux. Ni moi, ni les autres, ni la vie, ni, j'espère, la mort, quand elle viendra.

Entre tant de choses qui m'ont fait rire, ce qui m'a fait rire plus que tout, ce sont les hommes importants, du haut en bas de l'échelle, depuis les souverains jusqu'aux caporaux, depuis les financiers jusqu'aux concierges. Mais l'heure arrivait où de tels sentiments allaient à jamais passer de mode.

Nous sommes en 1911. Il y a dans l'air cette langueur heureuse des époques où rien ne se passe. On se laisse vivre. Un jour, et le lendemain réfléchit la veille, ainsi qu'un miroir. Le baromètre de l'existence est au beau fixe. Il n'est sujet que de concorde et de fraternité. Dans toutes les villes de France, il y a un Café de la Paix. Au moment de payer l'absinthe, on tire de sa poche une pièce à l'effigie de la Semeuse. Pauvre Semeuse ! Elle semait à contrevent. Car déjà le vent soufflait de l'est et portait un oiseau noir.

Quelques années plus tôt, l'empereur d'Allemagne avait fait un voyage au Maroc. Un grand branle-bas de casernes avait suivi cette nouvelle : " Tout le monde en bas, tenue de guerre ! » Mais l'alerte avait fini par des refrains de caf'-conc'. Or, un matin de l'été 1911, de gros nuages remplirent encore le ciel bleu. Les capitaines d'habillement eurent de nouveau bien du mal. Cette fois encore les choses s'arrangèrent et les collections n° 1 s'en revinrent dormir leur sommeil embaumé de naphtaline.

A tout ce cliquetis, les amis de la paix avaient trouvé une réponse. Ils se promenaient en chantant l'Internationale avec une églantine à la boutonnière. Ainsi faisaient-ils savoir à qui de droit que la guerre ne leur plaisait pas du tout. Néanmoins, ils marchaient au pas, en bons réservistes, et il n'eût pas fait bon leur crier au passage qu'en cas de malheur ils feraient demi-tour.

Pour la plupart des Français, ces bruits de bottes et ces objurgations aux damnés de la terre n'avaient pas le moindre sens. Ils croyaient à la paix, bonnement, parce que, l'ayant trouvée en venant au monde, ils l'avaient toujours connue. Ils se faisaient très bien à l'idée que les choses de leur âge dureraient aussi longtemps qu'eux.".....



..."Mais personne ne voulait rien voir, personne ne sentait rien. La vie était trop belle. Nous le savions. Et nous épuisions avec insouciance une coupe que le vin des jours heureux ne remplirait jamais plus."...



..."Il y a dans la jeunesse un instinct plus fort que la douleur. Un coeur jeune souffre plus durement que les coeurs usés. Il repousse l'idée même de la résignation. Ce qui le frappe est moins l'irrévocable qu'un étonnement mêlé de révolte. Un être jeune croit que tout ce qui l'entoure durera autant que lui, c'est-à-dire toujours. N'est-ce pas là ce qui donne à la jeunesse sa force et ses raisons de lutter ? Aux vieux le souci de leur mémoire et l'amertume de leurs testaments. Un garçon au coeur noble ne tient
pas à sa vie. Il voudrait prolonger celle de son père. Un souffle passe, qui le fait orphelin. Il saigne, il s'abat, il se redresse, il montre le poing au ciel. Va-t-il vivre encore ? Oui. La vie revient qui l'entraîne vers son destin. L'avenir est en lui comme une soif, comme le besoin de respirer. Il croit encore, il espère malgré lui. Il oublie déjà l'avertissement terrible, et il repart sur la route en lacets, sans y chercher des yeux le tournant ou plus tard il s'arrêtera pour mesurer le chemin parcouru."...

 

 

"Je parlais de ces niaiseries avec ce qui reste de ceux qui en furent témoins. Nous étions là deux ou trois, point trop flambards ni trop déjetés, en somme dans l'état qui convient à faire un retour au passé. Nous pensions aux disparus, aux oubliés. Nous nous disions que ce ne sont pas les meilleurs ni les mieux doués qui furent les plus heureux. Puis, secouant ces pensées, nous en vînmes aux anecdotes.

Ce qu'on peut se rappeler de pauvres choses est à peine croyable ! Il faut pour s'en rendre compte une tablée de vieux amis. C'est dans ces occasions qu'on évalue bien la force des premiers souvenirs. Certes, les nôtres avaient subi la double épreuve du temps et de la dispersion. Mais après quarante ans bon poids n'étions-nous pas les mêmes hommes, qui sous leurs cheveux blancs s'amusent des mêmes choses et des mêmes gens qu'au début de leur vie ? Grâce au ciel, nous savions rire encore des fantoches dorés et des crétins nantis. Et si nul d'entre nous n'a fait fortune, du moins notre vieille troupe ne compte-t-elle pas un snob, pas un cuistre, pas un politicien.
Nos actes nous suivent, a-t-on dit. Ne serait-il pas aussi vrai de dire qu'ils nous précèdent ? Un souvenir nous demeurait commun : celui d'une amère et précoce expérience. Aucun de ces hommes, que l'on dit arrivés, ne pouvait oublier le départ de la course. Après quarante ans, mille aventures, les guerres, nos deuils, nos luttes, nos vanités, nos brouilles, nos déceptions - et, pour finir, le trou creusé d'avance que déjà l'on aperçoit - après tout cela, repassant ensemble sur nos pas depuis longtemps effacés, nous retrouvions intactes les contraintes, les humiliations, les révoltes, et nous entendions les cris même de notre adolescence..."

                          Extraits de "Qu'as-tu fait de ta jeunesse" de Henri Béraud, 1941.

 

 

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Mon pays me fait mal (Robert Brasillach)

Publié le par Christocentrix

Mon pays m'a fait mal par ses routes trop pleines,

Par ses enfants jetés sous les aigles de sang,

Par ses soldats tirant dans les déroutes vaines,

Et par le ciel de juin sous le soleil brûlant.


Mon pays m'a fait mal sous les sombres années,

Par les serments jurés que l'on ne tenait pas,

Par son harassement et par sa destinée,

Et par les lourds fardeaux qui pesaient sur ses pas.

 

Mon pays m'a fait mal par tous ses doubles jeux,

Par l'océan ouvert aux noirs vaisseaux chargés,

Par ses marins tombés pour apaiser les dieux,

Par ses liens tranchés d'un ciseau trop léger.


Mon pays m'a fait mal par tous ses exilés,

Par ses cachots trop pleins, par ses enfants perdus,

Ses prisonniers parqués entre les barbelés,

Et tous ceux qui sont loin et qu'on ne connaît plus.


Mon pays m'a fait mal par ses villes en flammes,

Mal sous ses ennemis et mal sous ses alliés,

Mon pays m'a fait mal dans son corps et son âme,

Sous les carcans de fer dont il était lié.


Mon pays m'a fait mal par toute sa jeunesse

Sous des draps étrangers jetée aux quatre vents,

Perdant son jeune sang pour tenir les promesses

Dont ceux qui les faisaient restaient insouciants,


Mon pays m'a fait mal par ses fosses creusées

Par ses fusils levés à l'épaule des frères,

Et par ceux qui comptaient dans leurs mains méprisées

Le prix des reniements au plus juste salaire.


Mon pays m'a fait mal par ses fables d'esclave,

Par ses bourreaux d'hier et par ceux d'aujourd'hui,

Mon pays m'a fait mal par le sang qui le lave,

Mon pays me fait mal. Quand sera-t-il guéri?


18 novembre 1944.


                                         Robert Brasillach, Poèmes de Fresnes, 1944. 

 

Brasillach-2.jpg 

 

 

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qu'as-tu fait de ta jeunesse ? (Henri Béraud)

Publié le par Christocentrix

"L'envie d'écrire ce livre me vînt à Rome le 21 septembre 1935, jour de mes cinquante ans. C'était un beau jour d'automne. Le vent romain, lent et léger, semait sa poussière sur les ruines et la lenteur des siècles semblait s'évaporer dans le charme des jours.

De retour à l'hôtel, je trouvai ma chambre remplie de fleurs. Horace et Adry de Carbuccia ont sans doute oublié ces gerbes de glaïeuls effeuillés par le vent d'Ostie. Ont-ils oublié notre dîner à la villa Borghese, Rome inondée d'or pâle, et le même or coulant avec le frascati dans nos verres ? Pour moi, je n'ai rien oublié. Ce beau soir, ce vin, ces bouquets demeurent présents à celui qui resté seul et penché à sa fenêtre croyait entendre dans le bruit des fontaines la voix de sa jeunesse l'appeler par son nom.
Ainsi fut commencé cet ouvrage. J'écrivis toute la nuit. A l'aube, un chapitre était achevé. Mais le lendemain je dus rentrer à Paris, où des tâches plus rudes m'appelaient. Il s'agissait d'écrire d'une autre encre. On était à la veille des calamités. Ceux qui nous y conduisaient, il fallait les dénoncer. Le devoir était de combattre. Nous avons combattu. Faut-il rappeler ces luttes si proches, tant de vains avertissements, tant d'appels inutiles, tant de cris désespérés ? Disons simplement qu'un citoyen mêlé à de telles vicissitudes eût bien vite oublié ses rêveries d'un soir.

Cinq ans ont passé. Un autre septembre est venu. Seul, dans sa masure au bord de l'Océan, un vieil homme tisonne son feu. Que ferait-il, si dans ces ténèbres il ne cherchait à retenir quelques lueurs du passé ? A cette heure ou tout sombre, n'est-ce pas ce qu'un écrivain solitaire et désoeuvré peut faire de mieux ? Nous, qui vécûmes les beaux jours, nous, trop frivoles témoins d'un temps qui fut peut-être celui du bonheur finissant, aurions-nous le devoir de nous taire ? En aurions-nous même le droit ?

Ceux dont les jours s'achèvent, les plus de cinquante ans, auront vraiment connu deux âges de l'humanité. Depuis un demi-siècle, ils subissent l'insomnie du monde. Mais le film de leur vie, déroulé à rebours, les ramènerait au ralenti dans un très vieux pays, qui fut celui de leurs pères. Un pays où tout allait encore au train de jadis, où chacun vivait selon sa loi, sans souci d'imiter le voisin. Où donc est-il, ce pays ? Où sont tous les pays ? Bientôt sur la terre tout va se ressembler.

Ainsi rêvé-je ce soir, devant les bûches de mon feu, tandis que la mer semble crier vers le ciel et qu'un grand vent courbe les arbres comme des hommes.

Ce récit, où je vais raconter la jeunesse d'un homme, se place entre La Gerbe d'Or, publiée voici douze ans, et Les Derniers beaux jours, long ouvrage auquel je travaille et qui terminera ce portrait d'une génération entre 1885 et 1940.

Fallait-il écrire ces choses en ce moment ? Eût-il fallu les écrire demain ? Laissant courir ma plume, je me demande si ce livre paraîtra jamais. Est-il sage, est-il bon de chercher dans hier un peu d'espoir pour demain ? Beaucoup, parmi ceux de mon temps n'osent pas le croire. Ce n'est pas pour eux que j'écris.

Vais-je prétendre, après tant d'autres, que je m'adresse à nos fils ? Qu'aurais-je à leur dire ? Rien. Ceux de mon âge n'ont rien à dire à la jeunesse, et la jeunesse n'a rien à leur dire. On ne peut qu'échanger des conseils contre des confidences. Indigne, horrible marché, tout à l'avantage des vieux qui, recevant l'or de la vie, ne rendent que les devises crasseuses et démonétisées de leur expérience. Les dieux me préservent de finir ainsi. Ma vie, heureusement, ne me permet pas de me citer en exemple, et mon ignorance aurait plutôt besoin de leçons. Tout ce que je puis, c'est imiter nos anciens qui, chauffant leurs vieilles jambes sur le seuil de leur chaumière, essayaient de se survivre en disant à voix cassée ce qu'ils croyaient avoir vécu.

Comment userions-nous les jours de notre déclin, sinon en offrant à ceux qui viendront le simple récit de ce que nous vécûmes, une image fanée de ce qu'a détruit la folie du monde, un pâle film animant sur l'écran les dernières lueurs d'une époque oubliée?

Ceux-là ne se tromperont point qui trouveront dans ces pages l'écho d'un chant de regret. Un chant mêlé de rires et de larmes. Ainsi va la vie. Ainsi parlent aux hommes les vrais livres, pétris de faiblesse humaine et d'espoirs perdus.

J'écris pour ceux qui ne verront pas ce que j'ai vu. Si plus tard quelque adolescent au coeur simple ouvre mon livre, il saura que je l'ai fait pour lui. C'est à lui que je penserai durant ces nuits où je vais chercher à tâtons mes fantômes. Et quand à mon tour je ne serai qu'une ombre au pays des ombres, il me connaîtra bien mieux que mes compagnons de route, bien mieux que ces vivants aux trois quarts ensevelis qui sont mes contemporains."

                Henri Béraud, préface à son livre "Qu'as-tu fait de ta jeunesse? " (1941)


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