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certitudes

Vérité et Révélation (Nicolas Berdiaev)

Publié le par Christocentrix

Vérité et Révélation par Nicolas Berdiaev (traduit du russe par Alexandre Constantin, édité par Delachaux et Niestlé, 1954).

 

                                                    avant-propos :

 

"Cet ouvrage constitue un réexamen des problèmes fondamentaux du christianisme à la lumière de l'esprit et de la vérité. A cette tâche, j'ai consacré toute ma vie; mais, cette fois, j'entends y procéder d'une façon plus systématique et approfondie, en dressant le bilan d'un long cheminement de la pensée. Peut-on juger, selon l'esprit et la vérité, d'un christianisme fondé sur l'autorité d'une ancienne tradition sacrée ? Le faire, c'est poser le problème des rapports entre la Vérité et la Révélation, soulever celui de la possibilité d'une critique de cette dernière. Du point de vue de la terminologie habituelle, à ce moment, la philosophie élève la prétention de juger de la Révélation; elle se place désormais en quelque sorte au-dessus de la religion. Au XIXe siècle, la pensée protestante de tendance libérale jugeait de la Révélation selon le critère de la vérité scientifique. Sous cet angle, rien, semble-t-il, ne la justifie. Mais tout n'est pas aussi simple qu'il appert dans les perspectives du vocabulaire usuel. Il faut garder présentes à la mémoire les paroles des Évangiles à propos de l'approche des temps où l'homme adorera Dieu en Esprit et en Vérité. Lorsque Kant écrivait sa « Critique de la raison pure», il y jugeait de la raison par la raison, une raison consciente de ses limites. Une critique de la Révélation doit donc être critique à la lumière de la Révélation même, une critique par un esprit en communion avec cette dernière, et non fait d'une raison qui lui est étrangére. L'homme s'érige en juge; c'est là son incommensurable prétention. Prétention incommensurable était déjà son audace à lui, l'être limité, de tenter de connaître la vérité infinie. Mais il ne faut jamais oublier que l'homme a toujours été l'unique organe par lequel cette vérité se faisait entendre à lui. Moïse et les prophètes ont parlé; Jésus-Christ, le Dieu-Homme, parla; parlèrent ensuite les apôtres, les saints, les mystiques, les docteurs de l'Eglise, les théologiens et les philosophes chrétiens. Nous n'avons point entendu d'autres voix, et, lorsqu'en notre être, nous percevions celle de Dieu, c'était à travers nous-mêmes; en d'autres termes, à travers l'homme.

La Révélation, la Parole divine, a toujours passé par l'homme, et c'est pourquoi la condition humaine s'y est reflétée; elle a pris l'empreinte des limites de la conscience humaine. Certes, cette conscience est susceptible d'extension, et de gain en profondeur. En revanche, elle peut également subir un rétrécissement, et se trouver rejetée à la surface. L'homme était incapable de percevoir et d'assimiler automatiquement, en toute passivité, ce que lui disait Dieu; en cette matière, il s'est éternellement montré actif, que ce soit dans le sens positif ou négatif du terme; dans la Révélation, il a toujours introduit son propre anthropomorphisme et son sociomorphisme. Ce n'est pas de la Révélation que l'homme juge, c'est de la manière dont il perçoit et conçoit humainement cette dernière. La Révélation postule l'existence dans l'homme d'un élément divin, d'un dénominateur commun du divin et de l'humain. Elle est toujours divino-humaine. Puisque la critique de la Révélation est humaine, cela veut dire que la Révélation l'était également. Si l'on examine le problème des relations entre la Vérité et la Révélation sous un angle philosophique, cette philosophie ne saurait être que fondée intérieurement sur l'expérience religieuse, partant, spirituelle, et non une philosophie rationaliste; elle doit être une philosophie existentielle, reconnaissant la réalité première de cette expérience spirituelle.

L'auto-épuration de la Révélation du sociomorphisme, - j'entends par là la projection sur Dieu et sur les rapports de Dieu avec l'homme et avec l'univers de notions empruntées aux relations sociales serviles régnant entre humains, ces rapports de maître à esclave - c'est un travail spirituel auquel participent les facteurs les plus variés, la critique biblique y comprise. C'est préparer par le bas la révélation de l'Esprit en train de s'accomplir, du Saint Esprit. Mais tout ce qui procède des profondeurs est éternellement lié à ce qui vient d'en haut. La rencontre et la fusion de ces deux courants, le premier ascendant, l'autre descendant, est le fait le plus mystérieux de l'existence humaine. Et il ne peut y avoir de philosophie de l'existence humaine sans adhésion intime préalable à ce fait.

Je trouve ici à leur place ces quelques paroles de l'Hermès Trismégiste. Je les cite d'après la traduction française que j'ai sous la main : « Ne vois donc dans tout cela, mon fils, que des manifestations menteuses d'une vérité supérieure; et puisqu'il en est ainsi, j'appelle le mensonge une expression de la vérité. »

Et, quelques lignes plus loin, je lis encore :

« Je comprends, ô Toth, je comprends ce qui ne peut s'exprimer. Voilà Dieu. »

C'est derrière ce qui nous repousse et même nous indigne, que se dissimule peut-être cette vérité suprême vers laquelle nous devons nous frayer un chemin. Dieu est ce qui ne peut être exprimé. Voilà en quoi consiste la révélation de l'Esprit. Or, dans l'ineffable, ne peuvent subsister de doutes; ils relèvent du domaine exclusif de l'exprimé.

                                                                                       

                                                                                     Nicolas Berdiaev (1946-47)

 

 

Table des matières :

 

avant-propos.

CHAPITRE PREMIER. - Philosophie existentielle et expérience spirituelle. L'homme transcendantal.

CHAPITRE II. - La vérité n'est pas une réalité concrète objective. La vie originelle, antérieure à la division en sujet et en objet. Les degrés de la conscience. La conception de la vérité selon le pragmatisme, selon Marx, et selon Nietzsche. Humanité de la vérité. Indissolubilité de la connaissance et de la vie totale.

CHAPITRE III. - La Révélation. Spiritualité et universalité de la révélation. Ses degrés. Anthropomorphisme, sociomorphisme et cosmomorphisme. Humanité de la révélation. Apophatique et catophatique. Théologie et philosophie. La dogmatique et son caractère symbolique.

CHAPITRE IV. - Liberté, être et Esprit. Essence et existence. L'acte créateur.

CHAPITRE V. - L'homme et l'histoire. La liberté et la nécessité dans l'histoire. Providence, liberté et destin.

CHAPITRE VI. - Les formes nouvelles de l'athéisme. Athéisme optimiste et athéisme pessimiste, diurne et nocturne. Utililé de l'athéisme pour éliminer le sociomorphisme servile et l'idolâtrie.

CHAPITRE VII. - Rupture avec la notion juridique du christianisme et de la Rédemption. L'élément divin dans l'homme. Rédemption et acte créateur. Le salut personnel et la transfiguration de la société et du cosmos.

CHAPITRE VIII. - Le paradoxe du mal. Ethique de l'enfer et de l'anti-enfer. Réincarnation et transfiguration.

CHAPITRE IX. - La révélation de l'Esprit et de son époque. L'homme transcendant et l'homme nouveau.

 

 

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Notre regard qui manque à la Lumière (Gustave Thibon)

Publié le par Christocentrix

Prière de la démesure.

 

J'ai cédé à cette obcession : je n'ai pas sû attendre la mort- ou la sainteté- pour faire éclater mes limites. Mon bien et mon mal, ma sagesse et ma folie tiennent dans ce péché de démesure dont parlaient les Grecs, et qui attire la foudre des dieux sur la tête de son auteur. Car ce qui est châtié avant tout ici-bas, ce n'est pas la bassesse, mais l'excès, et le pécheur prudent qui sait respecter ses limites n'est jamais frappé par l'éclair qui déchire Prométhée. Je sais bien qu'il y a une façon de rétablir l'ordre dans le désordre et de retrouver la limite dans l'excès : c'est de perdre en profondeur ce qu'on acquiert en surface (ainsi font la plupart des conquérants : ils ne sont excessifs qu'en apparence et leur platitude est la rançon de leur étendue). J'ai refusé ce compromis ; j'ai voulu m'étendre dans toutes les directions - quitte à éclater. Tous les êtres que j'aime je veux les aimer comme s'ils étaient seuls dans l'univers et dans ma vie, j'ai soif de donner à chacun cette vie tout entière ; je veux, dans le même élan, courir et creuser. Mais je ne peux pas, je n'ai qu'une vie. Et tous les possibles que j'ai appelés à un commencement d'existence, tous ces germes que je ne peux ni rejeter ni épanouir se retournent contre moi et me dévorent.

 

J'évoque ce soir ce qu'aurait pu être - ce que ne sera jamais - l'approfondissement quotidien de la tendresse auprès de ces êtres aimés dans leur source éternelle et perdus au fil des jours ; ils pèsent sur moi d'un poids étouffant, ces fantômes d'un amour qui n'aura plus jamais de corps. Je ne me résigne pas ; j'essaye de dilater encore mes limites pour accueillir ces appels tombés d'un ciel sans frontières et qui mendient un refuge dans la durée surpeuplée. Et ce péché, si c'en est un, je le serre dans mes bras, je le presse sur mon coeur comme le plus noble des devoirs ; je reste fidèle à cet impossible qui m'écartèle ; je repousse la tentation de revenir à mes limites et de m'y blottir comme une bête blessée qui retourne à sa tanière. Je ne renonce à rien de ce que j'aime : au point où j'en suis, cloué par ma chair sur des frontières que mon âme a dépassées sans les voir, le retour à l'ordre ressemblerait trop à la trahison, et je préfère sombrer en serrant contre moi tous les liens qui m'attachent à l'impossible, cette gerbe trop opulente pour mes bras, que de me sauver en triant, en jetant du lest.

 

J'ai contre moi toute l'expérience humaine et toute la sagesse des nations - tout le vieil art d'accommoder les limites et les restes, toutes les recettes éprouvées de la cuisine morale. Je sais que j'anticipe follement sur l'éternité, que le temps a relevé mon défi et sera vainqueur ; une seule espérance me reste dans la certitude de la défaite : c'est que le Dieu qui m'a créé à sa ressemblance me pardonnera peut-être de n'avoir aimé dans les créatures finies que son image infinie. Car, en vérité, je n'ai jamais aimé, je n'ai jamais cherché que toi - toi l'innocence sans bords, toi la bouche qui ne sait pas dire non. J'ai brouillé les distances et les plans ; j'ai pu me noyer dans la boue et me perdre dans les nuées, mais dans cette boue je n'ai cherché que la trace de tes pas et dans ces nuées que le sillage de tes éclairs. Si ma folie a violé les bornes de ta loi, cette folie n'était que l'impatience de mon amour. Et si j'ai méconnu les biens voilés d'ici-bas, c'est en poursuivant l'inaccessible virginité du bien nu. J'ai eu des idoles ; elles me furent douces et proches comme le sein à l'enfant, comme le soir et la couche au travailleur fatigué : tu étais en elles et derrière elles, et mon adoration les a toujours traversées pour te rejoindre. - Punis-moi si tu veux. Je n'ai pas peur de toi. Fais le désert sous mes pas et détourne toutes les sources de mes lèvres : je serai toujours lié à toi par ma soif..."

 

 

Gustave THIBON ( "prière de la démesure" extrait de "Notre regard qui manque à la Lumière", Fayard, 1970)

 

 

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