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commentaires d'evangile

Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Ecriture...

Publié le par Christocentrix

..."l'Esprit du Seigneur est sur moi, car il m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle......

Il replia le Livre....Tous avaient les yeux fixés sur lui....

Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Ecriture". (Luc, 4, 16 et ss...)

C'est cette mission que décrivait Isaïe dans des termes que Jésus, nous l'avons vu, s'est appliqué à lui-même au tout début de sa vie publique (Is. 61,1 ss). Nous sommes mieux à même de comprendre maintenant pourquoi c'est ce texte là que Jésus voulut faire retentir pour commencer à dévoiler son identité messianique. En peu de mots, en effet, cette prophétie résume l'oeuvre du salut, tel qu'il a plu à Dieu de le faire advenir.

 Peut-être même tout est-il dit dans cette simple expression « consoler les affligés » (v. 2). A coup sûr, pour bien l'entendre, il faut la débarrasser des harmoniques d'hypocrisie, de larmoiement et de sentimentalité que nos habitudes de langage pourraient y mettre. L'homme biblique est un tempérament positif, sa vie est exposée et rude : il n'appelle pas consolation les bonnes paroles ou les caresses, mais qu'on lui fasse justice, qu'on le débarrasse de ceux qui l'oppriment, qu'on lui rende l'enfant qu'il a perdu, qu'on lui donne les moyens de vivre en homme libre et debout ! Ses afflictions, ce sont celles qui pèsent sur tous les hommes et toutes les générations d'hommes, et qui font de la Bible, en dehors même de toute question de Révélation, l'un des chants d'humanité espérante et souffrante les plus extraordinaires qui aient traversé les siècles.

Ce qu'a fait Dieu dans son peuple au long des siècles de l'Ancienne Alliance ? Rien d'autre, peut-être, que d'amener un certain nombre d'hommes à confesser ouvertement qu'ils attendaient une consolation. Non pas celle qui rend l'âme esclave et l'accule à la hideuse résignation qu'un Marx, qu'un Nietzsche ont dénoncée. Mais celle qui veut que les mots Justice et Paix, Amour et Fidélité, Bonheur enfin, deviennent vrais sur notre terre, une fois pour toutes ; et qui sait que cela n'adviendra que par un renouvellement d'alliance entre Dieu et les hommes, que par une coopération active du ciel et de la terre (cf. Ps. 85,11-13). Les hommes veulent y mettre la main, mais ils savent que si Dieu aussi ne bâtit la maison, « en vain peinent les bâtisseurs ! » (Ps. 127,1).

Il est capital de souligner qu'il s'agit de tout autre chose que de ce que nous appellerions un idéal. L'idéal n'est guère qu'une projection phantasmatique, d'aspirations dont la séduction n'est qu'au prix de l'impuissance. Notre mentalité critique lui a réglé son compte. L'idéal, en effet, ne peut tenir que par un certain oubli volontaire de la force des choses. L'attente messianique, elle, s'intensifie et se purifie par cette même force des choses, qu'elle éprouve à fond et qui l'accule à refuser tous les trompe-faim. L'attente messianique veut étreindre une réalité tangible et totale, qu'elle a appris à savoir (par un réalisme suprême), impossible à l'homme seul mais possible à ce Dieu-avec-les-hommes qui la dévoile et, par instants, la rend comme imminente et en donne des avant-goûts. Ainsi, dans l'oppression ou l'exil, les hommes de l'ancienne Alliance criaient qu'il y avait des choses inacceptables ; Job criait qu'il y avait des vies invivables, un mal injustifiable ; toute une race de psalmistes criaient que l'homme n'était pas fait pour succomber à la maladie, à la haine, à la guerre, à la mort. Même ceux que l'épreuve épargnait apprenaient à reprendre ces cris au nom des autres, au nom de tout un peuple : tel le vieillard Siméon, cette figure saisissante d'une humanité déjà blanchie par sa douloureuse expérience, mais tenant bon dans l'espérance d'une humanité nouvelle - « il attendait, nous dit saint Luc, la Consolation d'Israël » (Lc 2,25). Nous disons que ces cris et ces aveux ont été inspirés par l'Esprit de Dieu, parce qu'il devait y avoir une réponse et afin que la réponse trouve des coeurs préparés à la recevoir.

Jean-Baptiste n'a été envoyé que pour ranimer ce cri au moment où les temps allaient « s'accomplir », c'est-à-dire où la réponse allait être dévoilée. Il n'a pas eu d'autre rôle que de rallier ceux qui se reconnaissaient affligés et justiciables de la consolation, de quelque bord ou par quelque chemin qu'ils vinssent. Tout un peuple accourait : des publicains, des soldats, des pécheurs. Seuls demeuraient à distance ceux pour lesquels la richesse, le pouvoir ou l'orgueil tenaient lieu de consolation. C'est dans ce bouillon de culture de l'espérance messianique que descend Jésus. On devrait dire : qu'il s'enfonce, car cela se passe aux bords du Jourdain, non loin de Jéricho, dans un des lieux les plus bas du monde, les plus pauvres et les plus grandioses aussi. C'est là que Jean-Baptiste commence à laisser filtrer le secret dont il est dépositaire (Jn 1,29 s) et que, guidés par le geste de sa main, ceux qui allaient devenir les premiers disciples de Jésus soupçonnent la vérité. André s'en va trouver son frère Simon - le futur Pierre, chef des Apôtres - et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie ! » (Jn 1,41).

 A cette heure, la vie dite publique de Jésus est commencée. Le processus de l'accomplissement messianique est déclenché. Rien ne peut plus l'arrêter. Entre le moment où Jésus se présente devant le Baptiste et lui dit: « II nous convient d'accomplir toute justice » (Mt. 3,15), et l'instant où il murmure sur la Croix: « Tout est achevé » (Jn 19,30), il ne se sera guère écoulé plus de trente mois. Trente mois qui, pour nous chrétiens, ont transformé sinon déjà la face du monde, du moins son coeur, et le sens du destin humain. Trente mois d'action messianique dont l'actualité demeure intacte, dont l'énergie continue à nous travailler. Car après vingt siècles, la confession de foi des disciples demeure la nôtre : "Tu es le Christ" !...

Il nous reste cependant à exprimer quelle signification aussi moderne que traditionnelle elle a pour nous. J'y reviendrai...

 

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Portez mon joug (suite)

Publié le par Christocentrix

Porter sa croix

L'image du joug proposée aux disciples est extrêmement proche d'une autre image proposée elle aussi par Jésus à quiconque veut devenir son disciple: « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive » (Mt 16.24). La croix, dans le message évangélique, est aussi incontournable que le joug pour le disciple. Dans les deux cas, il s'agit pour le disciple de « porter », et c'est exactement le même verbe grec qui est utilisé : porter sa croix et porter le joug.

 Cependant, la première différence entre le joug et la croix, c'est le possessif qui les qualifie : « mon » joug et « votre » croix. La seconde différence, c'est que le joug se porte à deux, alors que la croix se porte seul ; cela fait même partie du supplice que de porter seul sa croix jusqu'au bout. Nous faut-il donc renoncer au merveilleux compagnonnage du Christ lorsqu'il est question de la croix ? Y aurait-il pour nous d'abord le joug avec lui, puis la croix tout seul ?

Il est frappant de noter que l'invitation à porter sa croix se trouve dans Matthieu (16.24), Marc (8.34) et Luc (9.23) et que ces trois mêmes Évangélistes sont d'accord pour dire que Jésus n'a pas réussi à porter lui-même sa propre croix ! Il n'y est pas arrivé ! Il a flanché en cours de route...

Comment cela Seigneur ? Me demanderais-tu de faire ce que tu n'as pas réussi à faire ? jamais, Seigneur, tu n'as exigé d'un disciple de faire plus que ce que tu as toi-même fait ! Voudrais-tu maintenant que je porte ma croix, quand tu n'as pas porté la tienne... ?

Au moment où Jésus a ployé sous la charge, l'autorité romaine a eu pitié ; elle a mobilisé un certain Simon de Cyrène pour porter la croix du Christ. Et Luc précise alors que Simon s'est placé « derrière Jésus » pour porter avec lui sa croix (23.26). Ils l'ont portée ensemble. Le Christ a bénéficié d'une grâce. Lorsqu'il a fléchi sous sa croix, il a senti que quelqu'un venait à son aide. Il a certainement perçu derrière lui le silence de sa présence, le silence de son effort. Et il a éprouvé le merveilleux soulagement d'une aide inattendue. Sans rien demander il a pourtant bénéficié d'une incroyable pitié, celle de ses impitoyables bourreaux ! Crois-tu, pourrait nous dire le Christ, que je ne sais pas ce que c'est que de ployer sous une croix, d'être écrasé, accablé, et de flancher ? Crois-tu que ma pitié est moindre que celle d'un tyran et que je ne te ferai pas grâce... ?

Faisons silence et portons notre croix ! Les fidèles disciples du Christ qui ont porté leur croix sont unanimes pour rendre le même témoignage : au moment où la charge devient trop lourde et même insupportable, au moment où l'on tombe, voilà que soudain la charge se fait plus légère, voilà qu'une présence inattendue se manifeste dans le silence de l'effort. Quelqu'un est là, derrière nous, à la place de Simon de Cyrène. Le moment venu, tu reconnaîtras bien qui est là, derrière toi, en silence, portant avec toi ta croix... Tu le reconnaîtras au bruit de son pas, pour l'avoir entendu avec toi sous le joug...

Que veut-il que nous apprenions de lui ?

Revenons à l'image du joug, au pas à pas du quotidien avec le Christ, à cette école qui nous est proposée pour devenir disciple.  Qu'allons-nous donc apprendre du Christ ? Lui-même donne la réponse : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ». Voici deux vertus du Christ : la douceur et l'humilité ; deux vertus parmi toutes celles qui sont les siennes, et qu'il veut nous enseigner pour que nous les fassions nôtres. Pourquoi donc mettre en avant ces deux-là plus particulièrement ? Tout simplement, me semble-t-il, parce que ces deux vertus sont par excellence celles qui sont les plus indispensables lorsqu'on porte un joug, afin que cet engin de travail ne devienne pas un engin de supplice. Plus une bête est douce et humble et plus son joug lui devient doux et léger, et devient aussi doux et léger sur les épaules de l'autre. La douceur et l'humilité : deux qualités essentielles pour le compagnonnage avec le Christ. Être sous le joug avec le Christ, c'est découvrir combien il est doux et humble ; c'est expérimenter cette douceur et cette humilité, l'expérimenter concrètement, en en étant le premier bénéficiaire. Plus on chemine dans la foi, au quotidien de l'existence, et plus on mesure à quel point le Seigneur est doux et humble envers nous, à quel point c'est une bénédiction d'avoir un tel maître à son côté ; et plus on s'efforce alors de devenir soi-même doux et humble, pour marcher en meilleure harmonie avec lui.Jean Cassien a noté que seuls les doux et les humbles savent vraiment aimer. Il a certainement raison. L'enseignement du joug au quotidien le confirme.

La nuque raide

Le contraire, manquer de douceur et d'humilité, c'est avoir une « nuque raide », et donc être particulièrement inapte à porter un joug. Avoir la nuque raide, est une expression fréquemment employée dans l'Ancien Testament pour décrire l'orgueilleuse insoumission d'Israël devant Dieu, son refus d'être enseigné par Dieu. Le premier emploi de cette expression est plein d'humour de la part de Dieu. Lorsqu'elle apparaît, en effet, pour la première fois, c'est dans la bouche de Dieu, au moment où celui-ci informe Moïse que le peuple s'est fabriqué un veau en or (Ex 32.9). Au dire d'Israël ce veau représente l'image de Dieu qui a fait sortir le peuple d'Égypte. Un veau, dans le métal le plus précieux : voilà de quoi faire honneur à Dieu ! Mais pour Dieu, ce veau n'est qu'une caricature, non pas de lui, mais du peuple, car en fin de compte Israël a une nuque aussi raide que celle d'un veau en or ! Un peuple indocile et orgueilleux, sur lequel aucun joug ne peut être posé : voilà bien ce que nous sommes en vérité !

La douceur

Sous un joug, la douceur est un immense bienfait pour le compagnon d'attelage, car elle évite maintes souffrances. Le moindre geste brusque, en effet, entraîne des à-coups violents qui font que le joug engendre des souffrances. Le moindre écart soudain, la moindre rebuffade fait mal à l'autre, aussi bien qu'à soi-même, d'ailleurs, car le joug blesse les deux nuques. Heureusement pour nous, le Christ est admirablement doux et nous bénéficions à tout moment de cette douceur. C'est bien sous le joug, au pas à pas du quotidien que nous découvrons et vérifions cette douceur, et non dans des livres de spiritualité ou des discours théologiques. L'apprentissage de la douceur du Christ est dans l'apprentissage de la vie à son côté. Que peut nous enseigner le Christ dans sa douceur, sinon à devenir nous-mêmes doux, à son image, à son contact ? Si par sa douceur le Christ nous évite bien des souffrances, il est bon de nous épargner aussi des souffrances, en devenant nous-mêmes doux. En effet, la moindre de nos brusqueries, de nos rebuffades, de nos réactions violentes, nous blesse et blesse le Christ par la même occasion. Ces blessures que nous nous infligeons à nous-mêmes, à cause de notre manque de douceur, ne sont pas une punition infligée par le conducteur de l'attelage, ni même par le Christ. Elles sont le fruit de notre propre attitude ; elles découlent de notre manque de douceur, de nos révoltes, de notre insoumission. Nous nous faisons mal à nous mêmes par notre insoumission, notre désobéissance à Dieu. C'est un aspect de la souffrance dont il est bon d'avoir conscience. Plutôt que d'accuser Dieu de nous punir, reconnaissons que par notre insoumission à Dieu nous nous faisons mal à nous-mêmes.

La docilité

Le mot grec traduit par « doux » (praüs) signifie aussi « apprivoisé », en parlant d'un animal, c'est-à-dire « docile ». Les deux sens du mot grec donnent en français deux mots aux sonorités proches, comme en latin : dolcis et docilis ; mais restons-en au grec et gardons ensemble les deux sens du même mot.  Sous un joug, le principal bénéficiaire de la douceur est le voisin d'attelage, alors que la docilité est avant tout orientée vers le bouvier, à savoir Dieu, en ce qui nous concerne. Autant le Christ est doux envers nous, autant il est docile envers son Père, obéissant à sa parole, entièrement soumis à ses commandements, à sa volonté. « Père, non pas ma volonté, mais que ta volonté soit faite » (Lc 22.42).

L'obéissance n'a pas toujours bonne presse, aujourd'hui, même dans l'Église, car elle connote pour nous la servilité, l'avilissement. L'obéissance que nous découvrons en Jésus envers son Père n'a rien de servile, elle est une obéissance pleine d'amour, une soumission volontaire, libre, dictée par le seul amour. C'est le contraire même de la nuque raide. Ce que le Christ attend de nous, notre docilité à la parole de son Père, à sa volonté, nous la découvrons non pas simplement dans des livres, mais dans le quotidien, quand nous nous appliquons à vivre à son côté. La docilité dont parlent les Évangiles, nous l'assimilons vraiment en essayant d'en vivre, dans le compagnonnage du Christ. C'est l'école du joug qui nous enseigne à devenir nous-mêmes obéissants à Dieu. C'est du Christ que nous apprenons vraiment l'obéissance. La docilité à Dieu est affaire d'abandon. Non pas l'abandon de ce que nous avons, mais l'abandon de ce que nous sommes. Il s'agit moins d'abandonner quelque chose que de nous abandonner nous-mêmes à Dieu, nous abandonner par amour. L'abandon au Père se vit dans l'obéissance confiante et aimante, au côté du Christ qui, dans sa docilité, vit lui-même parfaitement cet abandon. Cela aussi est l'affaire de toute une vie...

Douceur et docilité ne font qu'un ; c'est un même mot grec, et ce n'est pas pour rien ! Si tu veux tout savoir de ce qu'ont transmis les Pères, et si dans ta sagesse tu veux être doux avec tes frères, sache que c'est en étant docile à Dieu que tu deviendras véritablement doux avec les autres. Et c'est bien vrai ! Ce que les Pères disent là, ils l'ont appris du Christ dans leur compagnonnage avec lui sous le même joug.

D'où vient notre manque de docilité envers Dieu ? De notre orgueil, assurément ! De notre prétention à vouloir nous diriger nous-mêmes, à vouloir nous passer du conducteur d'attelage, à savoir mieux que lui ce qu'il nous convient de faire ! L'orgueil nous rend insoumis à Dieu et violents envers nos frères. L'orgueil est si perfide et subtil qu'il nous fait croire que nous pouvons aimer Dieu sans lui obéir. Aimer Dieu en se permettant de lui désobéir, c'est tomber dans le piège de l'illusion tendu en secret par l'orgueil.

Si l'orgueil est ainsi la source de l'indocilité, alors on comprend pourquoi Jésus, en plus de la douceur, est amené à parler de l'humilité, non pour se mettre en avant dans son humilité (ce qui serait une subtile marque d'orgueil !), mais pour nous faire comprendre tout simplement d'où vient sa douceur, quelle en est la source, pour l'éclairer, nous la faire découvrir, nous l'enseigner et nous montrer ainsi le véritable chemin de la docilité à Dieu.

L'humilité du coeur

Être humble, c'est une chose, mais être humble de coeur en est une autre, infiniment plus extraordinaire. Les Pères ont finement noté qu'il y a, en réalité, plusieurs degrés d'humilité. Selon l'analyse de Nicétas Stéthatos, par exemple (au XIIè siècle), il y a d'abord l'humilité du langage : c'est le premier degré de l'humilité, le plus facile, le plus accessible pour celui qui veut bien s'en donner la peine, avec l'aide de Dieu bien entendu, car sans Dieu tout effort d'humilité ne fait que produire l'orgueil. A force de combat spirituel, de détermination humaine et de secours divin, l'humilité de la parole est assez aisément accessible.

Le deuxième degré, moins fréquent, moins accessible, plus difficile, c'est l'humilité du comportement. On peut, en effet, être humble dans ses propos, sans être encore humble dans son attitude. On peut avoir un discours humble et un comportement orgueilleux, ce qui révèle combien l'orgueil arrive encore à se cacher derrière des paroles humbles. Parvenir à l'humilité du comportement est le fruit d'un long combat spirituel de tout instant, demandant un effort acharné sur soi-même et une totale collaboration de la grâce de Dieu.

Le troisième degré d'humilité est proprement inaccessible à l'homme et pure grâce de Dieu : c'est l'humilité du coeur. S'il y a un fossé entre l'humilité du langage et l'humilité du comportement, il y a un abîme entre l'humilité du comportement et l'humilité du coeur ! Nul parmi les humains n'a pu franchir cet abîme, sinon le Christ et ceux qu'il a rendus semblables à lui par sa grâce. L'humilité du coeur est en premier lieu l'humilité de Dieu lui-même, du Père, du Fils et de l'Esprit Saint.

Sous le joug, au pas à pas du côte à côte avec le Seigneur, l'Esprit Saint nous donne de découvrir petit à petit l'extrême humilité du Christ jusque dans la profondeur de son coeur. Et c'est merveilleux de pouvoir découvrir en même temps, petit à petit, dans les récits évangéliques combien est grande cette humilité. Merveille, car avec elle se révèle aussi, en même temps, la profonde humilité du Père et du Saint Esprit. L'humilité du coeur, c'est la profondeur du mystère de l'amour divin.

Découvrir petit à petit, sous le joug, combien le Christ est doux et humble de coeur plonge notre propre coeur dans un silence contemplatif. Découvrir l'humilité du coeur du Christ, c'est pénétrer dans le mystère du coeur du Christ, dans la profondeur inaccessible de son coeur... Cela relève du miracle, bien sûr ! Qui peut, en effet, sonder la profondeur du coeur du Christ, sinon celui qui « sonde les profondeurs de Dieu » (1 Co 2.10), à savoir le Saint Esprit ? Découvrir donc petit à petit, sous le joug, l'humilité du coeur du Christ, c'est être conduit par l'Esprit Saint, façonné lentement par lui, transfiguré petit à petit. Seul un regard transfiguré, un coeur transfiguré, peut entrer dans le mystère du coeur du Christ et le suivre sur le chemin de l'humilité.

Ce passage de l'Évangile a ceci d'unique qu'il est le seul de toute la Bible à parler du coeur de Jésus. Personne d'autre que Jésus n'a parlé du coeur de Jésus. Seul le Père le connaît et seul l'Esprit peut nous le révéler, car lui seul peut aussi venir à bout de notre orgueil, qui nous rend aveugles et sourds à ce sujet.

Cheminer sous le joug, c'est donc, en fin de compte, être habité par le Saint Esprit, à côté du Fils, sous la conduite du Père. Ce pas à pas dans le mystère trinitaire conduit dans le silence de l'émerveillement...

La synergie

« Sans moi vous ne pouvez rien faire »: cette parole du Christ rapportée par l'Évangile de Jean (15.5) rejoint parfaitement l'image du joug. L'image du joug est sans doute la meilleure manière de parler de la synergie, c'est-à-dire de la collaboration d'effort, de la mise en commun des énergies en une seule qui en est la résultante. Quand deux bêtes de somme sont sous un joug, ce qui est mesurable ce n'est pas l'énergie de l'une ou de l'autre, mais l'énergie des deux ensemble, non pas le travail effectué par l'une ou par l'autre, mais celui des deux ensemble.

En nous invitant à prendre son joug, le Christ nous invite à une vie en synergie avec lui, une vie telle qu'il ne nous est plus possible de savoir ce qui vient de lui ou de nous. Sous ce joug d'amour et d'humilité, personne ne va faire des comptes, mais chacun va humblement attribuer l'essentiel à l'autre.

Sous le joug il n'existe donc plus aucune oeuvre propre, aucune oeuvre personnelle, mais une oeuvre commune. C'est la seule école où il n'est pas possible d'apprendre l'individualisme. La seule école où la première personne du singulier cède le pas à la première du pluriel, en sorte que le disciple ne pourra plus jamais dire : « voilà ce que j'ai fait », mais seulement « voilà ce que nous avons fait, nous deux ensemble... ». Et, s'émerveillant devant ce constat, il fera humblement silence sur lui-même, sans cesser de rendre gloire au Seigneur.

A regarder de plus près encore, le travail effectué par un attelage est non pas l'oeuvre des bêtes attelées, mais l'oeuvre du bouvier qui conduit l'attelage, car sans lui plus rien n'est possible ; les bêtes, livrées à elles-mêmes, seraient incapables de mener à bien leur ouvrage. C'est lui qui réalise tout, dans sa manière de mettre au travail, de faire travailler. Quand un travail est bien fait, ce n'est pas l'attelage que l'on admire et glorifie, mais celui qui l'a conduit de sa main experte, avec tout son art

La synergie parfaite est dans l'obéissance commune au conducteur de l'attelage, dans l'harmonie, dans une sorte de complicité avec lui. Alors, la fatigue ne compte plus ; elle disparaît même, tant le joug est doux et le fardeau léger.

Encore la synergie

Non seulement nous avons découvert que le temps de formation des disciples est un temps où s'apprend la synergie avec Jésus, à côté de lui, sous le même joug ; mais nous découvrons aussi dans l'Évangile que cette même synergie demeure, alors que les disciples cessent d'être disciples à proprement parler, et deviennent apôtres, envoyés en mission.

On pourrait penser que le joug convient très bien pour décrire la période d'apprentissage, les trois années passées par les douze disciples aux côtés du Christ et que cette image ne conviendrait plus pour leur envoi en mission. En effet, on imagine bien, alors, les apôtres volant de leurs propres ailes, mettant en application, sans le Christ, tout ce qu'ils ont appris de lui. Or, il n'en est rien ! Dans les deux derniers versets de l'Évangile de Marc, il nous est dit que le Ressuscité est élevé au ciel à la droite du Père et que les apôtres partent en mission sur la terre. Or, curieusement, dans ce passage qui rend compte de la séparation et de la dispersion, il est ajouté cette précision essentielle, paradoxale, mais combien vraie pour nous, aujourd'hui encore: « Le Seigneur était en synergie avec eux » (16.20).

La synergie du joug demeure et demeurera tant que les disciples seront en mission sur la terre, alors même que le Fils est assis à la droite du Père ! Car le Christ est tout à la fois au ciel et sur la terre, près du Père et près de nous. L'image du joug demeure et dit la collaboration incessante du maître avec ses disciples : « Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde », dit le Ressuscité, au moment de rejoindre son Père (Mt 28.20).

Sur la croix, Christ seul est à l'oeuvre. De ce fait, nous ne participons en rien à l'oeuvre du salut. Cela n'est pas à remettre en cause. Mais si le Christ est seul à l'oeuvre dans notre salut, il n'y a pas de sanctification ni de mission sans notre participation. Dès lors qu'il s'agit de vivre le salut reçu du Christ, la synergie est indispensable.

Et je vous donnerai le repos

Le repos : telle est la perspective que Jésus envisage pour nous, sous forme de promesse. Dans la vie spirituelle, le repos n'a rien à voir avec l'oisiveté. Cela va de soi, mais il est bon peut-être de le préciser. L'oisiveté est la fille du relâchement et de la négligence ; elle écarte le travail, le fuit, le repousse, et fait tomber dans l'assoupissement, alors que le repos suit le travail et le couronne. Plus on a travaillé et plus on goûte le repos. Le repos révèle alors la beauté du travail effectué et donne aussi pour nous d'entrevoir déjà le bonheur du Royaume. La perspective envisagée par Jésus pour le temps d'apprentissage sous le joug, est donc bien le repos.

Que dire à ce sujet ? S'agirait-il simplement du repos éternel, à la fin des temps, quand le joug de la vie sera déposé ? C'est cela, en particulier, mais pas seulement. Sans voir si loin, et sans nier non plus cette perspective dernière, il est possible, dans un premier temps, d'envisager le repos reçu du Christ comme une réalité présente, ne serait-ce que dans le fait qu'il est plus reposant de travailler à deux que seul, et encore plus reposant de travailler avec un compagnon de joug particulièrement doux. Travailler avec le Christ, doux et humble de coeur, c'est éminemment reposant. La présence du Christ à nos côtés procure du repos, alors même que le joug est encore sur nos épaules. Travailler en synergie avec le Christ a quelque chose de reposant. C'est un don du Christ, lié au simple fait de sa présence.....

                                                                 - - -

Ce texte est un large extrait d'un commentaire de Daniel Bourguet, "Devenir disciple", édité aux éditions Olivétan, 2006, collection "veillez et priez".

(Ce passage est extrait du chapitre commentant le "venez auprès de moi", il est précédé d'un autre chapitre "Venez à ma suite..." et lui succède un autre commentaire sur "Demeurez auprès de moi...". Les trois chapitres forment une unité... ils sont à découvrir... l'ensemble forme un des meilleurs commentaires que j'ai trouvé sur ces passages de l'Evangile. Ceux qui trouvent que c'est spirituellement "nourrissant" et que l'auteur (dont j'ai déjà parlé) bénéficie d'un charisme particulier peuvent facilement se le procurer pour un prix modique).

 

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Portez mon joug !.... (le joug du Christ)

Publié le par Christocentrix

Devenir disciple du Christ, cela ne se fait pas pour nous, en un instant, en quelques heures, ni même en quelques jours, non pas à cause de l'incompétence du Maître, mais à cause de l'opacité de nos esprits, de la résistance de nos coeurs, de l'incohérence de nos désirs, de la lourdeur de nos existences humaines, de notre faiblesse spirituelle... C'est un long travail d'apprentissage. Après l'appel du disciple, qu'en est-il de sa formation auprès du Maître ?

Le mot « disciple » en grec, mathétès, dérive d'un verbe manthano, qui signifie « apprendre ». Ce verbe apparaît rarement dans les Évangiles, mais on le trouve une fois dans la bouche de Jésus dans l'expression « apprenez de moi ». L'unique emploi de cette expression mérite toute notre attention. Le texte où elle se trouve situe très bien les interlocuteurs de Jésus comme des disciples ou de futurs disciples, et Jésus comme le maître qui se propose de les former.

 « Apprenez de moi ! » : ce propos de Jésus est incontournable pour comprendre comment il entend instruire ses disciples, comment nous pouvons devenir disciples.

 « Venez auprès de moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai le repos. Portez mon joug sur vous et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes, car mon joug est doux et mon fardeau léger » (Mt 11.28-30).

Le jour de leur vocation, Jésus a dit à ses disciples « venez à ma suite » ; maintenant il emploie une expression légèrement différente, « venez auprès de moi », apportant à son propos une légère modification, dans le sens d'une plus grande proximité. Celui qui était toujours en marche, sans cesse en mouvement, semble vouloir maintenant s'arrêter, s'asseoir peut-être, observer une pause, au moins le temps d'un enseignement: « venez auprès de moi ».

La pause paraît être d'autant plus indispensable que Jésus s'adresse à des personnes fatiguées, qui ont bien besoin d'un temps d'arrêt : « venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai du repos ». L'enseignement du Christ va trouver place dans un moment de répit, au milieu du tourbillon et des épreuves de la vie. Heureux disciples qui ont affaire à un maître bienveillant, attentif à leur fatigue.

 Un étonnant rabbi...

En disant « apprenez de moi », Jésus se présente comme un véritable maître, un véritable rabbin, comme on disait de son temps, mais un rabbin qui a profondément intrigué ses contemporains, car il se distinguait étonnamment des autres rabbins. En effet, de manière tout à fait singulière, Jésus est apparu comme un homme, que beaucoup ont appelé « rabbi », c'est-à-dire « mon maître », mais qui pourtant n'a pas été formé lui-même par un autre rabbin. On ne devient rabbin qu'après avoir été soi-même disciple. Or, dans le cas de Jésus, personne ne sait qui a été son rabbin. Par qui a-t-il donc été formé ?

Cette question n'a pas manqué d'être posée, et l'Évangile de Jean s'en fait l'écho, en rapportant les propos tenus dans le Temple de Jérusalem par quelques juifs qui le virent en train d'enseigner dans ce haut-lieu: « Comment connaît-il les Écritures, lui qui n'a point appris ? » Jn 7.15). On retrouve dans la bouche de ces juifs le verbe « apprendre », dont est dérivé le mot « disciple », ce qui revient à dire : « comment connaît-il les Écritures, lui qui n'a point été disciple ? »

Jésus n'élude pas la question et donne une réponse sans équivoque : « Mon enseignement n'est pas de moi, mais de celui qui m'a envoyé ». Non, Jésus n'est pas autodidacte, il a bien reçu son enseignement de quelqu'un, mais pas de n'importe qui, de « celui qui m'a envoyé », ce qui revient à dire : de Dieu lui-même ! Nouvel étonnement : aucun rabbin n'a été ainsi directement formé par Dieu ! Dieu est bien la source de tout enseignement, mais toujours à travers un intermédiaire humain. Singulier rabbin qui ne ressemble à aucun autre rabbin ! Qui donc est-il ? Un fieffé orgueilleux, un charlatan qui blasphème, ou l'envoyé de Dieu, l'envoyé du Père, comme il le prétend... ? Se mettre à son école, répondre à son appel, c'est faire un véritable acte de foi... « Venez auprès de moi ! Mettez-vous à mon école!... »

 ... et d'étonnants disciples

Pour ce qui est de l'étonnement, nous n'en sortons pas ! En effet, Jésus va encore surprendre, en interdisant à ses disciples de se faire appeler « rabbi ». Lorsqu'ils sont formés, en passe de devenir eux-mêmes rabbins, les disciples de Jésus ne doivent pas se considérer comme des maîtres. Jean Baptiste a des disciples (Jn 1.35 ; Lc 7.18 s) et il est appelé « rabbi » (Jn 3.26). Chez les pharisiens, les rabbins ont aussi des disciples (Lc 5.33), mais les disciples de Jésus ne sont pas de futurs maîtres : « Mais vous, leur dit Jésus, ne vous faites pas appeler Rabbi, car un seul est votre maître et vous êtes tous frères » (Mt 23.8).

Pourtant, après la résurrection, Jésus envoie ses disciples pour enseigner et leur prescrit alors de « faire des disciples » (Mt 28.19). De fait, il y aura des enseignants dans l'Église (Ac. 13.1 ; 1 Co. 12.28), mais les disciples formés par eux ne seront pas leurs disciples. Ni Matthieu, ni Marc, ni Luc, ni Jean, ni Paul, ni Pierre, ni Jacques, ni aucun disciple n'aura des disciples ! Nul dans l'Église n'est disciple d'un autre que de Jésus. Les disciples formés par les disciples sont toujours considérés comme des « disciples du Seigneur » (Ac. 9.1).

Telle est donc, par rapport au judaïsme, la logique dans l'Église, selon la volonté du Seigneur : un seul a la qualité de maître, le Christ. Et tout disciple est disciple du seul Christ et de personne d'autre.

Après un temps de formation auprès de Jésus, les disciples seront donc à leur tour envoyés pour enseigner, pour faire de nouveaux disciples. Ils seront alors appelés « apôtres », c'est-à-dire « envoyés ». C'est un aspect de la vie des disciples qu'il nous faut bien garder présent à l'esprit, car cela donne un sens, une perspective à leur temps de formation, mais je n'en parlerai pas ici, pour me limiter au temps d'apprentissage du disciple au côté de Jésus, en sachant qu'il y a une suite, un prolongement : l'apostolat, l'envoi en mission. « Être apôtre »...c'est un autre sujet...

Portez mon joug

Entre « venez à moi » et « apprenez de moi », Jésus prononce un autre impératif, adressé aux mêmes personnes et qu'il est bon d'examiner maintenant, car il va décrire les conditions dans lesquelles va se dérouler l'enseignement proposé : « portez mon joug ».

Nous allons de surprise en surprise : voilà une expression qui est une image, certes, mais une image particulièrement étonnante.

L'enseignement proposé par Jésus ne va pas se situer sur des bancs d'école, mais sous un joug ! Non pas au niveau théorique, mais d'emblée dans les conditions d'un travail pratique : le joug est un instrument de travail, et même d'un travail harassant, éreintant ! Curieux rabbin qui enseigne ainsi !

L'enseignement proposé par Jésus ne va pas non plus se donner dans un lieu saint : ni dans une salle annexe d'une synagogue, ni dans les parvis du Temple de Jérusalem, où il est formellement interdit de faire un travail servile. Il sera donné là où l'on porte un joug, c'est-à-dire en un lieu tout à fait profane, non pas le jour du sabbat, mais dans le quotidien de la vie, puisque les jougs sont proscrits comme est proscrit tout travail le jour du sabbat ou les jours de fêtes religieuses... Curieux rabbin, décidément !

Libres ou esclaves ?

À l'époque de Jésus, dans le contexte de la culture romaine, le joug pouvait évoquer l'image d'une soumission à un vainqueur. Après une guerre, en effet, les vaincus devaient « passer sous le joug », en s'inclinant sous un petit portique appelé « joug », en signe de soumission et d'asservissement. Mais il ne s'agit pas de cela ici. Jésus ne dit pas « passez sous mon joug », mais « portez mon joug », se situant ainsi clairement dans le registre du travail et non de la guerre.

Dans la Bible, porter un joug dénote un travail très fatiguant, le plus souvent effectué pour un étranger, dans un contexte d'esclavage. C'est ainsi qu'Israël a porté le joug de l'Égypte (Lv 26.13), de l'Assyrie (És 14.25), de Babylone Jr 28.2), et donc de tous les peuples qui se sont rendus maîtres de lui. Mais il ne s'agit pas de cela ici : Jésus ne se présente pas comme un dominateur ; il n'impose pas son joug, il le propose ! Il n'asservit pas, il invite : « Venez à moi, portez mon joug ». L'invitation est adressée à des gens libres, qui ont toute liberté de répondre, d'accepter ou de refuser.

Si l'on veut chercher un précédent dans l'Ancien Testament, il en est un qui apparaît clairement, car c'est aussi sous le mode d'une invitation que le joug est proposé, et c'est aussi pour former des disciples, et non pour enrôler de force des esclaves. Avant Jésus, c'est la Sagesse de Dieu qui lance l'invitation à qui veut bien l'entendre : « Venez à moi, gens sans instructions, installez-vous à mon école, mettez votre nuque sous le joug et que votre âme reçoive l'instruction » (Si 51.23,26). La proximité des paroles est frappante : Jésus se situe dans le contexte de la sagesse et non dans celui d'un envahisseur guerrier. Il se présente même comme la Sagesse de Dieu en personne ! Qui veut donc être sage n'a plus qu'à s'approcher de lui pour porter son joug. L'image du joug est celle d'un travail effectué dans la liberté, pour apprendre la sagesse de Dieu, et non d'un travail d'esclave au profit d'un tyran ou d'un oppresseur.

À quel type de travail nous faut-il alors penser ? À tout travail effectué au nom du Christ. Que ce travail soit de type diaconal ou bien qu'il s'agisse d'un travail intérieur, d'un travail sur soi : tout ce qui est fait sous le joug du Christ, sous son autorité, dans le quotidien de la vie, tout cela est un lieu d'apprentissage concret où se forme le disciple.

Venez à moi, vous tous fatigués et chargés !

L'image du joug pour un travail effectué dans le concret de la vie est intéressante, mais il faut bien reconnaître qu'elle apparaît tout à fait incongrue et même déplacée, voire inadmissible, quand on considère à qui s'adresse Jésus : « Vous, les fatigués et chargés ! ». Proposer un joug, et donc une charge supplémentaire, à des gens déjà chargés et fatigués, paraît une invitation choquante, inacceptable !

Que dis-tu Seigneur ? La vie est déjà bien assez pénible comme cela, le quotidien bien assez lourd à porter ! Comment peux-tu nous proposer quelque chose qui va être un poids supplémentaire ? Est-ce cela la sagesse de Dieu... ? y a-il un  malentendu ? car véritablement l'invitation de Jésus est une magnifique parole, sur le chemin de la Bonne Nouvelle du Royaume. Le joug est une grâce incomparable, dictée par un merveilleux amour. Prenons le temps d'écouter le Christ.

La grâce du joug

La particularité du joug est de n'être pas porté par un seul, mais par deux. D'autres instruments sont utilisés pour faire travailler un seul animal, mais le propre du joug est d'être posé sur deux nuques reliées entre elles, sinon ce n'est pas un joug. En proposant un joug, Jésus ne veut donc pas accabler celui qui souffre et qui n'en peut plus sous sa charge, mais au contraire répartir la charge sur deux, en adjoignant une autre personne. Proposer un joug à quelqu'un, c'est donc alléger sa charge de moitié. Ce n'est pas tout enlever, certes, mais c'est tout de même un immense soulagement, une véritable grâce.

Jésus ne se présente pas comme celui qui va supprimer toutes les difficultés de la vie, qui va faire disparaître tout ce qui peut peser. Ce serait faux de faire croire à un disciple qu'il n'aura plus rien à porter, plus de problèmes, plus de difficultés, de tentations, plus aucune charge... Jésus n'ouvre pas le chemin du rêve ou de l'illusion. Il fait face à la réalité de la vie, en proposant un allégement, un soulagement.

En plus de cela, la proposition du joug vient faire disparaître toute solitude. La difficulté de la vie, sa dureté, c'est aussi d'avoir à l'affronter seul et de porter seul son fardeau. La proposition du joug apporte un terme à la solitude. Désormais, je ne serai plus seul, mais avec un autre pour porter ce qui fait le poids de ma vie : quelle bonne nouvelle ! As-tu remarqué que la fatigue d'une tâche accomplie seul disparaît presque complètement, dès lors que cette même tâche est accomplie avec quelqu'un d'autre?  C'est un soulagement, et même parfois une joie, de partager avec un autre la fatigue d'un travail. La présence d'un autre est alors une grâce.

« Et vous trouverez le repos de votre âme » : lorsqu'on découvre ici que le repos annoncé par Jésus concerne l'âme, et donc que la fatigue de ceux que Jésus invite doit aussi être celle de l'âme, alors les propos de Jésus ouvrent de merveilleux horizons. La fatigue des épreuves, des soucis, des échecs, des péchés à porter, est d'autant plus pénible qu'elle affecte l'âme, le plus profond de l'être.

Nous voici donc placés devant de merveilleux horizons, seulement voilà : qui sera donc cet autre qui va prendre place à mon côté sous le joug proposé par Jésus ? Qui donc va pouvoir porter avec moi le fardeau de ma vie, le fardeau qui écrase mon âme ? Jésus ne le précise pas clairement, mais, à regarder de près, que veut-il dire au juste quand il dit : « portez mon joug » ?

Portez MON joug

On a souvent commenté l'image du joug, en faisant du Christ celui qui conduit l'attelage, après avoir posé son joug, comme fait un bouvier qui conduit deux bêtes de somme, mais cela sans jamais expliquer qui pouvait se trouver à notre côté pour porter avec nous le joug. L'image est alors faussée, car un joug nécessite deux personnes pour être porté. La question demeure incontournable : Qui donc est celui qui porte avec nous le joug ?

« Venez auprès de moi », commence par dire Jésus avant de parler de son joug. Venez auprès de moi, c'est-à-dire, venez à côté de moi... Je crois que tout s'éclaire : l'autre à mon côté, n'est autre que Jésus lui-même ! Son joug est bien le sien, celui qu'il pose sur mes épaules en même temps que sur les siennes, pour se joindre à moi et partager ainsi mes fatigues, mes fardeaux et mes charges, et tout ce qui accable mon âme... Merveille !

Quelle bonne nouvelle ! Mais aussi quel amour et quelle humilité de la part de Jésus, qui m'invite à m'approcher de lui pour qu'il se trouve ainsi à mon côté afin de porter avec moi le fardeau du quotidien de ma vie ! Quelle merveille que ce maître qui se met à côté de son disciple, au même niveau que lui, pour s'atteler avec lui à la tâche du quotidien ! Et quel allégement pour le disciple dans sa charge, quel soulagement ! Quel bonheur que de voir ainsi disparaître la peine de la solitude, pour un compagnonnage aussi extraordinaire, au pas à pas de l'existence ! Oui, il ne ment pas, en disant que son joug est doux et son fardeau léger !

À vrai dire, Seigneur, je ne vois pas vraiment qui, en dehors de toi, aurait été capable de porter avec moi le fardeau de mon âme ! Mais je n'aurais jamais osé te le demander ! Béni sois-tu, toi qui te proposes ainsi, dans ton extrême humilité et ton amour sans pareil !

« Venez auprès de moi, portez avec moi le joug, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai le repos » : quelle magnifique invitation ! Non seulement elle est à recevoir avec gratitude, mais elle est aussi à transmettre à tous les fatigués et les chargés de la terre : venez vous aussi auprès du Christ ! Il vous attend avec son joug et se propose de porter avec vous le poids de votre vie.

Un long apprentissage

C'est ainsi, sous le joug, que nous apprenons à devenir disciples de celui qui se place humblement à notre côté. C'est un merveilleux mais long apprentissage. Porter un joug, en effet, ça ne s'apprend pas en une matinée. Pour quiconque n'a jamais porté un joug, ce n'est pas facile de s'habituer à ce nouveau mode de vie, à cette nouvelle manière de travailler. Mais pourquoi ne pas apprendre, quand on s'aperçoit que c'est nécessaire pour bénéficier sans cesse de cette extraordinaire proximité du Christ ? On ne peut pas être plus proche que sous un joug, et cela aussi longtemps que le joug réunit, à chaque pas, et même pendant un temps d'arrêt pour reprendre son souffle, avant le pas suivant...

Apprendre à être disciple, apprendre à porter le joug, c'est apprendre à rythmer son pas sur le pas de celui d'à côté ! Et pour nous, ce n'est pas une mince affaire : apprendre à rythmer son pas sur celui du Christ ! C'est l'affaire de toute une vie...

Apprendre à porter le joug, c'est apprendre à doser son effort en rapport avec l'effort de l'autre. Vivre ainsi à côté du Christ au quotidien de l'existence, c'est encore l'affaire de toute une vie...

Apprendre à porter le joug, c'est apprendre à marcher dans le même sens, sous la conduite d'un commun bouvier. Et qui donc nous conduit ? Qui donc est celui auquel le Christ obéit déjà, sinon son Père ? Vivre ainsi avec le Christ, dans une même obéissance à Dieu, c'est encore l'affaire de toute une vie...

Quelle exigence ! Mais aussi, quelle grâce, encore une fois, car sous un joug chacun s'adapte au pas de l'autre, au rythme de l'autre, à l'effort de l'autre, ce qui veut dire aussi que le Christ, si humble et aimant pour vivre à mon côté, est d'autant plus humble et aimant qu'il s'efforce encore de s'adapter lui-même à mon propre pas, à mon propre rythme, pour ralentir s'il me sent faiblir, pallier au mieux mes défaillances... Quel merveilleux compagnon, en vérité, car c'est bien ce qu'il fait, dans sa grâce, tout en m'encourageant pour que je ne démissionne pas, que je ne renonce ni ne désespère... Une fois lié sous le même joug, Christ ne se délie pas, ne fait pas défaut ! Fidèlement, il reste jusqu'au bout, coûte que coûte.

La particularité du joug est de faire avancer ensemble deux bêtes qui ne se voient pas. Elles sont extrêmement proches, se côtoient sans cesse, se sentent, se touchent, mais ne se voient pas ! Il y a là un très bel éclairage sur la proximité de celui que nous savons extrêmement proche, alors qu'il demeure pour nous invisible...

Plus le travail est prenant et exigeant, et plus l'attelage est silencieux. Et c'est encore bien une réalité de la foi. Oui, Christ est là silencieux à mon côté, et son silence vient de ce qu'il est totalement investi et appliqué dans le travail commun... Merveilleux silence que ce silence-là, du Christ à côté de nous !

Si le disciple et le maître font un travail commun sous le même joug, cela ne veut pas dire pour autant qu'il y a entre eux une égalité parfaite. ils sont tous deux totalement impliqués dans le travail, mais il n'en reste pas moins que le maître demeure maître, enseignant au disciple à marcher sous le joug, et que le disciple demeure disciple, apprenant de son maître comment se comporter sous le joug. Lorsqu'on veut apprendre à un jeune boeuf, encore sauvage et inexpérimenté, à porter le joug, on l'attelle avec un vieux boeuf, tout à fait expérimenté et particulièrement sage et docile. C'est ainsi qu'on obtient le meilleur apprentissage ! De même pour nous!

Marcher sous un joug, c'est une merveilleuse école de confiance mutuelle, d'attention à l'autre et d'obéissance en commun au bouvier. C'est tout cela que le pas à pas avec le Christ nous enseigne, en sachant que notre confiance en Christ reçoit en écho la confiance que le Christ nous fait. Oui, le Christ aussi fait confiance à son disciple quand il marche avec lui, et cette confiance est une telle force, que la charge paraît moins lourde.

 

                                             (à suivre dans le prochain article)

 

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les Actes des Apôtres (2)

Publié le par Christocentrix

Sources des Actes des Apôtres :

Le Livre des Actes, qui nous raconte l'histoire de l'Église aux origines, est celui qui rapporte le message chrétien primitif, plus, peut-être, que tout autre livre du Nouveau Testament. Même dans les Évangiles synoptiques, le kérygme apostolique a déjà fait place à une théologie plus savante. Le Livre des Actes suppose - et se réclame - des documents qui sont certainement contemporains des faits ; mais dans sa rédaction finale, il semble avoir été écrit vers l'année quatre-vingt, à une certaine distance des événements racontés. L'écrivain met en ordre et élabore des matériaux qu'il a pu recueillir précédemment avec d'autres visées : défense ou apologie.

Ce qui surprend le plus, mais en même temps nous garantit l'honnêteté de l'écrivain, c'est avant tout le caractère archaïque de la doctrine, telle qu'elle se présente dans les discours rapportés par l'auteur. Il compose son livre vers la fin de l'ère apostolique, et cependant, il demeure fidèle à la doctrine archaïque des origines : sa théologie, son vocabulaire même, semblent fidèles au kérygme primitif, plus que les synoptiques quand ils rapportent les discours de jésus. Les Actes nous racontent la geste de Paul dans les années où le grand Apôtre élabore sa théologie et écrit ses lettres les plus importantes : aux Corinthiens, aux Romains, aux Galates ; et cependant l'auteur des Actes, même si parfois il laisse voir avec une extrême discrétion qu'il connaît cette théologie, semble pour ainsi dire l'ignorer de manière habituelle.

La composition relativement récente du Livre ne nous permet pas de découvrir une christologie déjà bien élaborée, mais plutôt une Église bien structurée où deviennent visibles, plus précisément et plus clairement que dans les autres écrits du Nouveau Testament, les fonctions propres des ministres qui dirigent la communauté, et enfin le relief unique de l'Apôtre Pierre, qui apparaît déjà comme le chef de tous les fidèles.

L'Église des Actes ressemble moins à l'Église de Corinthe qu'à l'Église des Épîtres pastorales. Toutefois, si les Épîtres pastorales ont été écrites par un disciple de Paul, qui aura forcément retravaillé, pour les conserver à I'Eglise, les lettres de l'Apôtre, ce disciple n'est pas l'auteur du Livre des Actes. L'un et l'autre, ces deux disciples de l'Apôtre Paul témoignent d'une organisation ecclésiastique plus stable et plus ferme que celle qui apparaissait dans les grandes épîtres de leur maître. La communauté des fidèles, ayant dépassé la première période de sa miraculeuse expansion, ne se referme pas sur elle-même, mais ayant pris conscience de sa propre nouveauté, elle prend aussi une conscience plus claire de sa structure. Aux charismes des premiers temps, succède maintenant une période de vie ecclésiale plus sobre et plus organisée.

Nul ne peut aujourd'hui contredire la tradition qui attribue le Livre des Actes, comme le troisième Evangile, au disciple Luc. Il n'y a pas lieu de démontrer longuement que les matériaux ayant concouru à la composition définitive du Livre soient variés : cette diversité est évidente. Que Luc ait recomposé parce qu'il devait, par ce Livre, répondre à la fin qu'il s'était proposée, c'est compréhensible et naturel. Ce qui étonne davantage, c'est le fait que l'auteur se montre particulièrement scrupuleux en citant ses sources. Certes, le Livre a son unité propre, et cependant les parties qui le composent conservent chacune leur autonomie littéraire et doctrinale. Je veux dire qu'outre la fin principale, il y a aussi des motifs particuliers dans la composition des diverses sections du livre. A la composition du Livre concourent, semble-t-il, des sources qui remontent aux premières origines de la communauté palestinienne, de langue sémitique probablement. Le récit et les discours pourraient venir de sources distinctes. On reconnaît ici et là des sources de composition plus récente et surtout d'inspiration différente.

Les sources narratives sont variées dans leur genre : les unes, les plus antiques, semblent avoir une même origine et répondre aux mêmes fins que la tradition synoptique des miracles et des actes de Jésus ; d'autres ont un caractère apologétique évident, en vue de la prédication chrétienne ; d'autres encore jouent le rôle de pièces justificatives dans une défense judiciaire.

Les discours ne viennent pas tous non plus d'une même source : les uns sont un témoignage de la théologie chrétienne la plus archaïque, alors que d'autres, spécialement le discours de Paul à l'Aéropage, paraissent anticiper l'esprit universaliste de l'apologétique du second siècle. D'une exégèse rigidement rabbinique, on passe ainsi au large souffle de la philosophie grecque, et surtout stoïcienne.

Le Livre des Actes est le Livre de l'histoire des origines chrétiennes, moins par les événements racontés que par le témoignage qu'il nous donne du long travail, sur le plan de la doctrine et de l'organisation de la communauté, réalisé par le christianisme depuis la Résurrection du Christ jusqu'à la fin du premier siècle - ou, peut-être plus exactement, jusqu'à l'année quatre-vingt. Livre écrit dans la vieillesse de l'un des premiers disciples, récit et souvenir d'une époque héroïque dans laquelle l'auteur a vécu personnellement et dont il semble voir la fin.

Après avoir médité le Livre des Actes des Apôtres, il nous faut en tirer les conclusions et les enseignements pour la vie du chrétien, pour la vie de l'Église.


La théologie du Livre :

Au plan spirituel, ce Livre peut sembler le plus pauvre de tous les Livres du Nouveau Testament : sa valeur est plutôt historique ; secondairement seulement, elle est théologique et spirituelle. Relevons cependant quelque chose d'extrêmement simple : à savoir que dans les livres inspirés la dimension spirituelle a son fondement dans la théologie, c'est-à-dire dans la révélation des mystères divins que nous donne chaque livre inspiré. Le Livre des Actes peut et doit certainement inspirer les historiens de l'Église : c'est leur livre ; mais pour un chrétien, la valeur fondamentale de ce livre est, plus encore que l'histoire, la révélation des mystères divins. D'autre part, l'histoire même de l'Église des origines, dans le Livre des Actes, a un caractère éminemment théologique. Trois thèmes théologiques du Livre se détachent de manière évidente : Dieu, le Christ, l'Église.

De Dieu, cependant, on parle bien peu : le monothéisme des prophètes est sous-jacent, plutôt qu'enseigné directement. Certes, il y a des textes dans lesquels l'unité de Dieu est affirmée : elle ne paraît pourtant pas être le thème explicite et fondamental, la révélation propre du Livre. Il est évident que l'auteur a la même foi que les prophètes d'Israël : le Dieu dont il parle est le Dieu des prophètes ; en tout ce qui est arrivé et en tout ce qui arrive l'auteur inspiré voit la continuation du message prophétique et de l'histoire qui a commencé avec les prophètes. L'histoire de la Révélation est une histoire de rédemption divine, qui a son origine dans le Dieu unique d'Abraham, d'Isaac et de Jacob - dans le Dieu du Sinaï, dans le Dieu d'Isaïe, dans le Dieu de Jésus-Christ.

Quand l'auteur du Livre des Actes nous parle de Dieu, il le fait - à part le discours d'Étienne - dans les termes propres d'un hellénisme profondément influencé par la révélation prophétique, c'est-à-dire de cet hellénisme que l'auteur assume pour illuminer le message du monothéisme hébraïque. Si la culture grecque n'enseigne jamais clairement le Dieu unique comme un Dieu personnel qui opère dans l'histoire, l'hellénisme a offert à la révélation prophétique un certain langage philosophique qui a largement contribué à la naissance d'une théologie.

Tout cela n'est pas propre au Livre des Actes : avant lui, la rencontre de l'hellénisme et du monothéisme judaïque s'était déjà faite dans le Livre de la Sagesse. Par ce langage, la révélation du Dieu unique opérant dans l'histoire devient la révélation du Dieu Créateur, immanent à la création. La théologie de l'Église des origines, est encore celle du christianisme du 2ème siècle : les apologistes chrétiens semblent continuer le langage du discours d'Athènes. Ainsi Justin et Athénagore, mais aussi Aristide et Théophile d'Antioche. Chez tous, on retrouve cette"théologie" qui donne l'impression d'être pauvre, mais très ferme sur ses principes : Dieu est Créateur, Dieu transcende l'univers, et il est immanent à la création. Avec cela, tout est dit.

Si nous pouvions approfondir toute la signification de ces paroles, nous aurions certainement beaucoup de choses à dire. L'enseignement de Dieu se révèle très particulièrement dans le discours de Paul à Lystres, et surtout dans son discours à l'Aréopage. Certes, la théologie des Actes nous parle aussi de l'Esprit Saint et nous parle de Jésus-Christ ; mais sur ces deux sujets, elle est extrêmement archaïque : elle est peut-être la plus archaïque de tout le Nouveau Testament, car si le premier Évangile, celui de Matthieu, a été écrit en araméen avant l'an cinquante - et serait donc le premier écrit inspiré du Nouveau Testament - nous ne le possédons plus. L'Évangile de Matthieu que nous possédons en grec, a été écrit après les Évangiles de Marc et de Luc, et il en dépend partiellement. C'est pourquoi la théologie des Évangiles synoptiques est moins archaïque que celle des Actes des Apôtres.

-Les Actes affirment la présence de l'Esprit Saint dans l'Église, et aussi la présence du Christ. Mais quelle est exactement, ici, la théologie de l'Esprit Saint ?
La réflexion paulinienne sur l'Esprit Saint est beaucoup plus élaborée : chez Paul, l'Esprit Saint n'est pas seulement l'Esprit des charismes, il est vraiment l'Esprit que le Christ ressuscité donne pour le renouvellement intérieur de l'homme, afin qu'il devienne nouvelle créature, participant des biens divins. Dans le Livre des Actes, l'Esprit Saint opère surtout, pourrait-on dire, sur un plan extérieur, avec les charismes que sont la prédication, le pouvoir des miracles... La vie intérieure, en tant qu'elle est vraiment le fruit d'une action de l'Esprit dans le coeur de l'homme, est moins visible. L'Esprit Saint donne la glossolalie, le pouvoir de faire des miracles : la vision de l'auteur des Actes est plutôt extérieure. Évidemment, nous ne pouvons distinguer l'action de l'Esprit oeuvrant pour l'édification de l'Église, de l'action de l'Esprit oeuvrant pour la sanctification de l'homme. L'auteur inspiré n'approfondit pas ce que l'Esprit opère dans l'intime. Nous constatons plutôt l'oeuvre de l'Esprit dans l'intime des coeurs par la prédication apostolique, l'assurance de l'Apôtre qui annonce le message, le courage qui lui fait vaincre les difficultés et surmonter toutes les oppositions du monde ; mais aussi, nous voyons la conversion des coeurs de ceux qui écoutent, nous voyons l'union et la charité des frères dans la foi. Il reste vrai que c'est toujours sur le plan d'une manifestation publique que nous relevons dans les Actes l'action de l'Esprit.

Bien que les Actes soient "le Livre de l'Esprit Saint" ils ne semblent pas reconnaître et prêcher l'Esprit comme une Personne distincte en Dieu. L'Apocalypse elle-même ne paraîtra pas reconnaître pleinement le caractère personnel de l'Esprit. La Révélation divine demeure fidèle à son processus. Si nous voulons étudier la vie du chrétien comme "vie dans l'Esprit", il nous faut étudier les épîtres de Paul. Là, l'Esprit Saint renouvelle l'homme depuis la racine de l'être et le rend vraiment fils de Dieu.

Notons cependant que le Livre des Actes, qui est "l'Évangile de l'Esprit", nous enseigne que le passage de l'économie de l'Ancienne Alliance à l'économie de la Nouvelle, se fait moyennant l'Esprit, Don du Christ ressuscité.

Nous comprenons ainsi comment les premiers Pères de l'Église ont déjà vu dans le don de l'Esprit au jour de la Pentecôte le "parallèle" au don de la Loi sur le Sinaï. Moïse gravit le Sinaï et reçoit la Loi ; Jésus monte au ciel et donne son Esprit. Quand Jésus monte au ciel, il ne reçoit pas la Loi écrite sur des tables de pierre, mais il donne, Lui-même, l'Esprit Saint. Luc ne pouvait oublier que le don de l'Esprit annoncé par les prophètes était précisément ce don par lequel Dieu serait "connu" de tous, et la Loi serait écrite dans le coeur des hommes.

Nous pouvons donc comprendre comment, même si les Actes n'arrivent jamais à formuler une théologie de l'Esprit Saint aussi claire que celle exprimée dans le quatrième Évangile, cependant aucune théologie de l'Esprit Saint ne peut se passer des Actes. On peut même dire que, si la doctrine de l'Esprit Saint dans les Actes est seulement implicite, elle contient en puissance des possibilités de développement qui aboutiront à une théologie des dons de l'Esprit, et à une théologie de l'économie nouvelle fondée sur l'Esprit, auxquelles ne nous conduiraient peut-être pas les autres livres du Nouveau Testament, si nous n'avions pas les Actes.

En ce qui regarde la christologie, elle est un peu, ici, celle de Paul dans l'épître aux Romains, à savoir : la Résurrection d'entre les morts démontre que le Christ est Fils de Dieu. Alors il devient Celui en qui s'accomplissent les promesses, il est le Kyrios, le Seigneur. Avant sa Résurrection, il est l'Homme (Paul l'appelle ainsi dans le discours à Athènes), il est le Juste (ainsi le présente-t-il à Agrippa). Les termes de majesté pour désigner Jésus sont ceux que l'auteur des Actes reprend aux prophètes : il est le Serviteur de Yahvé, et par sa Résurrection il devient le Kyrios. Une seule fois, il est appelé le Fils de l'homme. Voici, je contemple le Fils de l'homme (Act. 7, 55) : ici, Étienne se réfère directement à Daniel : le Christ est donc Celui que le judaïsme antique a vu, comme précédant toute la création, parce que la Fin de toute la création c'est Lui, le Messie, qui héritera de toutes les nations. Les Actes n'enseignent pas explicitement que le Christ est Dieu comme le Père, est vraiment Un avec le Père. La christologie des Actes tend à cela, mais n'enseigne pas explicitement la divinité du Christ. Il faudra attendre Jean et Paul pour arriver à une révélation trinitaire. La christologie des Actes est encore primitive : le Christ est le Serviteur dans sa vie et dans sa mort, Il est le Kyrios dans la Résurrection.

C'est le Christ qui accomplit les prophéties de l'Ancien Testament, en tant qu'il rachète le monde par son obéissance au Père, sa Passion et sa mort. Il est le Kyrios car à cause de sa Passion Dieu Lui a donné un Nom qui est au-dessus de tout nom (Ph. 2, 9) : ces mots de l'épître aux Philippiens expriment moins la théologie propre de Paul que la théologie de la communauté des origines. Le Christ est Celui qui reçoit le Nom de Kyrios, c'est-à-dire la dignité de Dieu en vertu de sa Résurrection d'entre les morts. L'Évangile de Matthieu dit de manière analogue que par sa Résurrection le Christ obtient du Père tout pouvoir au ciel et sur la terre (Mt. 28, 18), comme Dieu. Dans sa Résurrection glorieuse, le Christ se manifeste comme Dieu.

Dans le quatrième Évangile, c'est jusqu'en son humanité passible que le Christ montre qu'il est Dieu : Qui me voit, voit Celui qui m'a envoyé (Jean 12, 45).

La christologie archaïque n'atteint jamais à ce point ; elle ne dit jamais que la gloire de Dieu, la "doxa" se manifeste dans le Christ passible. Il est l'Homme, le Juste, Celui qui accomplit la volonté du Père, Celui en qui s'accomplissent les prophéties. La formule christologique propre des Actes est que Jésus de Nazareth est le Christ ; son point culminant est queJésus de Nazareth est le Kyrios. De toute façon, la formule tend vers l'affirmation explicite et non équivoque de la divinité du Christ.

II y a une révélation progressive dans les Livres du Nouveau Testament, un processus de révélation que nous devons respecter. Nous ne pouvons mettre sur le même plan tous les Livres du Nouveau Testament.




-L'Église dans les Actes des Apôtres:     

L'argument fondamental de la théologie des Actes, c'est l'Église : c'est l'Église oeuvre de l'Esprit, l'Église dont le chef est le Christ, - mais l'Église dans une acception plus complexe que ne le disent communément les exégètes. Parmi les commentateurs, certains opposent l'Église judéo-chrétienne de Jérusalem à la conception de saint Paul, qui serait celle d'une Église purement charismatique ; d'autres reconnaissent dans les Actes une Église hiérarchique, mais ils divergent entre eux, précisément parce qu'ils ne voient pas ceci qui est capital, à savoir que dans les Actes il y a Pierre : en lui, dans la fonction qui est celle propre à Pierre, les diverses conceptions que l'on peut avoir de l'Église s'unifient. Il est au-dessus de toutes les dénominations variées qui font partie de l'unique communauté chrétienne. Dans les Actes, Pierre n'est pas le chef de la communauté des judéo-chrétiens, et Paul n'est pas davantage le chef d'une Église hellénistique et purement charismatique, qui s'opposerait à l'Église judéo-chrétienne ; car, de même que Jacques s'ordonne à Pierre, ainsi Paul lui-même s'ordonne à Pierre. Dès le début, Pierre est celui en qui l'Église est une. Le sacrement visible de l'unité, c'est Pierre, et son ministère est ordonné à manifester cela. Ce n'est pas Paul qui introduit les païens dans le christianisme, c'est Pierre. Le relief donné à la conversion de Corneille, racontée au chapitre 10 et répétée quelques chapitres plus loin, quand, à Jérusalem, Pierre veut justifier son oeuvre, dit bien l'importance qu'a pour les Actes la figure de Pierre.

D'autre part, le fait que les communautés chrétiennes venues du paganisme sentent la nécessité - en Paul qui les a fondées - d'être reconnues par Pierre, nous enseigne que ces communautés ne sont pas purement charismatiques, mais acquièrent leur légitimité propre à partir du moment où elles sont reconnues par Pierre. Au Concile de Jérusalem, celui qui dirige les débats et décide, c'est Pierre ; et il décide en assumant pleinement l'affirmation de Paul : Il n'y a de salut en nul autre que Lui [Jésus] ; car aucun. autre Nom sous les cieux n'a été donné aux hommes, en lequel nous puissions être sauvés (Act. 4,12).

-Alors, quelle est la conception de l'Église dans les Actes des Apôtres ?
Il y a une Église judéo-chrétienne, Iaquelle n'arrive jamais à comprendre pleinement que le christianisme implique le passage à une nouvelle économie : le christianisme judaïque continue l'économie antique. Avec le Messie, on aurait dû voir l'accomplissement de la Loi ; nous retrouvons cette conception dans le Matthieu primitif qui dit : Pas un iota ne passera de la Loi sans que tout soit accompli (Mt 5, 18). Mais comment l'accomplissement serait-il parfait, s'il ne libère pas l'homme de la Loi antique ? Jacques, chef de l'Église judéo-chrétienne de Jérusalem, s'en tient aux décisions de Pierre mais il n'est pas aussi évident que la communauté judéo-chrétienne sache toujours surmonter son antique conception du christianisme, car dès les premières décennies l'on constate que l'entente entre les deux tendances opposées de l'Église est très difficile. Ces disciples qui viennent du judaïsme, sans doute ce ne sont pas eux qui tuent Etienne ou qui emprisonnent Paul, mais il semble qu'ils ne fassent pas grand chose pour éviter qu'Etienne soit tué et Paul emprisonné. On a cette impression, et nous ne pouvons dire qu'elle repose sur des bases fragiles. Les paroles mêmes de Jacques, quand il accueille Paul à Jérusalem, sont pleines de réserve : il accepte des dons, mais il n'accueille pas chaleureusement l'Apôtre, et il veut que Paul se soumette publiquement aux rites judaïques. C'est là, peut-être, le plus grand acte de vertu qu'ait fait Paul pour l'amour de la paix ; or, ce fut à cause de cette demande de Jacques que Paul fut arrêté. L'auteur veut implicitement, sinon désapprouver le geste de Paul, du moins souligner que ce n'est pas en se soumettant aux requêtes du judaïsme que Paul échappa à la haine des juifs. S'il n'était pas allé dans le Temple, s'il ne s'était pas soumis au rite de la purification, Paul n'aurait pas été arrêté. Il a été arrêté parce qu'il est allé dans le Temple, comme Jacques l'avait voulu.

Il y a donc dans les Actes une église judéo-chrétienne, mais elle n'a pas en elle les promesses de l'avenir. Paul a raison : avec le don de l'Esprit Saint, une nouvelle économie religieuse est née, et le judaïsme est fini.

-Quelle continuité le passage au Nouveau Testament implique-t-il avec l'Ancien ?
Il semble que ce soit le point névralgique de l'ecclésiologie des Actes qui enseigne une constitution hiérarchique de l'Église. Les Douze ne sont pas des délégués de la communauté, ils ne parlent pas au nom de la communauté, ils ne naissent pas d'une communauté déjà existante. Et des Douze, le premier est Pierre.

Et puis : l'institution des diacres. Indubitablement, les Douze répètent la constitution propre de l'antique Israël : si l'Église est le nouveau peuple de Dieu, qui de nouveau est dispersé et doit marcher à travers le désert - d'après le discours d'Etienne, on peut conclure que telle est la conception de l'Église dans les Actes - et cela jusqu'à l'accomplissement ultime des desseins de Dieu, ce peuple est donc un peuple ordonné et guidé par les Douze comme par les chefs des douze tribus du nouvel Israël. Et parmi ces Douze, il y en a un qui est le premier, qui parle au nom de tous, qui décide pour tous : un qui, le premier, décide l'entrée des païens dans le Nouveau Peuple de Dieu.

Nous l'avons déjà dit : on ne peut douter que la constitution hiérarchique de l'Église existe déjà dans les Actes, non seulement en ce qui regarde l'Église de Jérusalem (qui d'ailleurs, une fois Pierre parti, ne paraît plus dirigée par l'Apôtre mais par le frère du Seigneur), mais aussi en ce qui concerne les Églises fondées par Paul. Nous voulons dire que les disdascales évangélisaient, les prophètes fondaient les Églises par "la Parole", mais une fois que ces Églises étaient fondées, un organisme juridique se constituait pour les gouverner. Dans chaque communauté, des presbytres étaient établis. Quand Paul parle à Milet, il affirme que l'Esprit-Saint a établi les presbytres et les épiscopes pour guider les Églises. L'Église est hiérarchique, là-même où fleurissent les charismes. Même si l'apostolat de Paul est surtout charismatique, les Églises fondées par lui sont régies par le ministère institué des presbytres.

Et cependant, l'Église des Actes ressemble plus à l'Église telle qu'elle apparaît dans la Didachè qu'à l'Église d'aujourd'hui. Dans les Actes, il y a bien les Douze, il y a bien les presbytres, mais les tâches sont encore mal définies d'une hiérarchie, ou mieux d'un ministère institué à qui un rite particulier confère les pouvoirs. A côté des Douze, à côté des presbytres,nous assistons dans les Actes à une extraordinaire efflorescence de charismes.

La doctrine de Paul, dans sa première épître aux Corinthiens, au chapitre 14, disant que les charismes sont pour l'édification de l'Église, nous donne la conception exacte des Actes sur la valeur des charismes : ils sont ordonnés à l'Église. Certes, il y a des presbytres : mais ces presbytres sont établis pour guider l'Église dans la mouvance de l'Esprit, moyennant les charismatiques, comme Paul, Barnabé et les autres. Il ne semble pas que personne ait imposé les mains à Paul pour qu'il devienne épiscope ou presbytre. L'imposition des mains faite à Paul avant son premier voyage missionnaire à Chypre, n'a pas été accomplie par les Apôtres mais par la communauté : elle n'a donc pas le pouvoir de conférer un ministère. Paul a été établi par Dieu ; il sent qu'il a été appelé directement par Lui. C'est en vertu de sa vocation personnelle et directe qu'il a sa mission : celle-ci doit être approuvée et reconnue par les Apôtres, mais ce n'est pas des Apôtres qu'il l'a reçue.

Dans les Actes, on trouve la conception d'une Église dans laquelle frémissaient des tensions multiples : une Église judéo-chrétienne qui ne réussit pas encore à se libérer de la tutelle de l'antique Israël - et d'autre part une Église qui, tout en reconnaissant sa dépendance par rapport aux Douze, a été, pour ainsi dire, suscitée librement par la puissance de l'Esprit-Saint. Aujourd'hui, il ne semble pas possible que surgissent des charismatiques qui, comme l'enseignait Siméon le Nouveau Théologien, puissent sans la grâce du ministère donner l'absolution et accomplir le rite eucharistique ; par contre, il est évident d'après les Actes que ceci arriva dans les premières décennies de l'Église.

Si l'Église des Douze est affirmée solennellement comme l'unique Église, la liberté de l'Esprit Saint est affirmée, elle aussi : l'Esprit choisit librement ses instruments pour que l'Église se dilate.

Cette Église est-elle le Royaume de Dieu, ou bien le Royaume est-il encore à venir ? Sur ce point, je dirai que la pensée de l'auteur des Actes n'est pas très claire. Si l'on s'en tient au premier chapitre, le Royaume de Dieu est encore à venir ; mais il est tout aussi certain que Paul, dans ses discours, quand il parle du Royaume de Dieu, y englobe l'économie présente : l'Église dans laquelle l'Esprit vit, et où le Christ ressuscité se rend présent aux hommes. Une tension demeure : le Royaume de Dieu est l'Église présente, et il est aussi l'Église de demain.

On ne peut opposer l'Église au Royaume de Dieu qui viendra, car l'Église est déjà le commencement du Royaume de Dieu qui viendra. D'autre part, il est tout aussi vrai que l'Église d'ici-bas attend la pleine manifestation du Royaume de Dieu. C'est pourquoi les Actes des Apôtres, comme l'Apocalypse, tendent vers une fin: pour l'Apocalypse comme pour les Actes, cette fin est le retour glorieux du Christ - mais ce retour suppose la mission universelle de l'Église.

Les Actes ne se terminent pas : la mission, quand elle aura atteint Rome, devra atteindre toute l'humanité.

La doctrine de vie spirituelle:

Cette théologie des Actes, que nous dit-elle par rapport à la vie spirituelle ?

-Premièrement, elle nous dit que la vie intérieure d'union à Dieu est inséparable d'une mission que le chrétien a dans le monde. Tel est peut-être ici l'enseignement capital : l'homme ne sera pas l'instrument des oeuvres de Dieu s'il ne vit pas avant tout une vie d'union avec Lui. D'autre part, Dieu se révèle à l'homme et vit en lui, précisément en tant qu'Il le rend instrument de son action dans l'Église, en tant qu'Il lui donne une mission dans le monde.

-Deuxièmement : il n'existe pas de mission qui puisse soustraire l'homme à l'Église, qui n'implique au contraire son insertion dans l'Église, sa dépendance de l'Église, l'obligation de vivre au service de l'Esprit pour l'Église entière.

-Tel est l'enseignement général des Actes ; mais nous pouvons encore relever ce que le Livre nous dit plus particulièrement. Il faut reconnaître que la vie spirituelle dans les Actes est "vie dans l'Esprit", une vie dans laquelle l'homme est possédé par l'Esprit, qui use de lui et fait de lui son instrument. L'homme ne vit plus pour lui-même, mais possédé par l'Esprit il accomplit les oeuvres de Dieu. L'homme ne vit plus sa vie propre : une fois que Paul a été appelé, l'Esprit Saint le met à part, l'arrache à son ambiance familiale, à toutes ses occupations, et le met uniquement au service de Dieu dans l'Église.

La vie spirituelle, c'est donc : être possédé par Dieu, être arraché à ses racines, pour être au service exclusif du Kyrios. Dieu nous possède, et Lui seul vit en nous. Possédés par Dieu, nous sommes mûs par l'Esprit, nous sommes en son pouvoir. Nous vivons ce qu'il veut, nous allons là où il veut. Quelle solennité dans cette parole du Seigneur à Paul : Il faut que tu me rendes témoignage à Rome aussi (Act. 23, 11). Les difficultés ne sont pas un obstacle pour l'action divine : elles peuvent surgir tout à coup, elles peuvent se multiplier, elles ne feront que rendre encore plus visible la puissance de l'Esprit qui meut l'Apôtre pour l'accomplissement des desseins divins. Nous, nous n'accomplirons jamais la volonté de Dieu -- cette prétention serait absurde. La volonté de Dieu, Dieu seuI l'accomplit ! C'est ce que nous disent les Actes : dans la mesure où l'homme est possédé par Dieu, il accomplit sa volonté. Le moment où Paul réalise exactement ce que Dieu lui avait dit, c'est quand, prisonnier, il est porté "enchaîné par l'Esprit", à Rome où Dieu l'avait appelé. La vie spirituelle est un exercice de loi , d'espérance et de charité : d'une foi qui nous arrache à nos racines pour nous faire adhérer uniquement au Christ, d'une espérance qui nous pousse irrésistiblement en avant, d'une charité qui est une passion dévorante et nous prend tout, ne nous laisse plus vivre notre vie propre.

Paul est dominé par cette puissance de l'Esprit. Il est l'homme de l'Esprit. En lui, la vie même de Dieu se manifeste, plus que la vie de l'homme. Et ce n'est pas seulement en Paul que l'on voit vivre Dieu : c'est en toute l'Église. Celle-ci avance, sans arrêt, jusqu'à ce qu'elle arrive à Rome. Quelques décennies suffisent : en ce bref laps de temps, une foi qui demandait aux hommes tout, une doctrine qui était folie pour les païens et scandale pour les juifs, conquièrent une bonne partie du monde.

Le thème fondamental de la vie spirituelle, c'est la conversion : Pierre l'exige dans son discours de la Pentecôte, Paul l'enseigne dans son discours d'Athènes et dans son discours de Milet. Ils ne demandent rien d'autre, aussi bien Pierre que Paul. Ce dernier dit que le contenu de sa prédication est cela seulement : la conversion et la foi dans le Christ.

Cette "conversion" dont nous parlent les Actes, c'est la "metanoia" dont parlait déjà notre Seigneur au début de son Évangile. L'homme doit être solidaire de tous, un avec tous, mais il doit rompre sa solidarité avec soi-même. Le chrétien ne vit pas pour soi, il ne vit que la mort de soi-même pour être'habité' par Dieu. La conversion, c'est proprement s'arracher de ses propres racines pour être possédé par le Kyrios. Celui qui veut vivre sa vie propre n'est pas encore chrétien, il est même en opposition radicale avec le christianisme. Le chrétien est celui qui s'est donné au Christ et ne vit plus ni de soi ni pour soi.

C'est cela qu'opère l'Esprit-Saint, suivant la prière eucharistique: "Afin que nous ne vivions plus pour nous-mêmes, mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour nous, [le Christ] a envoyé, ô Père, l'Esprit-Saint". La conversion est oeuvre de l'Esprit-Saint. C'est pourquoi Pierre demande la conversion de ceux qui l'écoutent le jour de la Pentecôte : elle est le premier fruit de l'Esprit. C'est dans cette conversion de l'homme à Dieu, pour que Dieu le possède entièrement, que se manifeste le plus l'action de l'Esprit.

Car nul ne pourrait s'arracher de ses propres racines si Dieu ne le saisissait pour le faire sien. En nous faisant siens, l'Esprit prolonge en quelque manière l'Incarnation même du Verbe : c'est ainsi que l'Église est le prolongement de l'Incarnation divine, le prolongement et la dilatation du mystère de l'Incarnation du Fils de Dieu par l'oeuvre de l'Esprit-Saint. Le même Luc, qui a vu dans l'Incarnation du Verbe l'oeuvre de l'Esprit-Saint (chapitre 2 de l'Évangile), voit, au chapitre 2 des Actes, que la naissance de l'Église est également l'oeuvre de l'Esprit. Dans l'Église, il y a la présence même du Christ ressuscité. L'Église est le Christ qui continue et se diffuse.

L'action de l'Esprit est ordonnée à la glorification du Kyrios. Cette action, qui se développe dans la richesse extraordinaire des charismes, a une double fin : la sainteté personnelle du disciple et l'efficacité de son témoignage dans le monde. En ce qui regarde la sainteté du disciple, il faut noter son rapport vivant et personnel avec le Christ : le Christ apparaît à Etienne mourant, à Paul sur le chemin de Damas, et il continue à intervenir constamment dans sa vie. Il le réconforte, lui donne de l'assurance, le dirige par la parole et par des visions. D'après les Actes, c'est habituellement que le Christ apparaît à Paul et lui parle en songe. Cette expression doit-elle être prise dans le sens le plus obvie et immédiat, ou bien veut-elle signifier un état particulier d'abstraction et d'extase ? Le Livre connaît l'extase de Pierre, qui vers l'heure de midi voit s'ouvrir le ciel et descendre une nappe avec des animaux purs et des animaux impurs. Les songes de Paul, au moins en partie, sont assimilables à l'extase de Pierre. Nous ne pouvons en dire beaucoup plus, mais ceci est déjà suffisant pour nous faire comprendre que les charismes dont nous parlent les Actes sont analogues à l'expérience mystique de tant de chrétiens dans les siècles qui suivront. Et ces récits nous enseignent encore que l'expérience mystique n'est nullement étrangère à la vie chrétienne.

En ce qui regarde les charismes ordonnés à l'efficacité du témoignage, la première remarque à faire est que cette efficacité est double : efficacité sur les corps par le miracle -- les miracles sont nombreux, et nous ne pouvons les exclure : résurrection de morts, guérisons instantanées, innocuité du venin... -- efficacité sur l'âme par les conversions qu'opère la parole du kérygme, mais surtout par la force et l'assurance que les charismes donnent au ministre pour affronter tous les pouvoirs et tous les périls sans que rien puisse jamais avoir raison de lui.

La vie de chacun, comme la vie de la communauté, est constamment dirigée, soutenue et alimentée par l'action de l'Esprit : l'Esprit-Saint est vraiment le principe de cette vie spirituelle - soit personnelle, soit collective - dont les actes nous racontent les épisodes. II y a donc dans ces récits une certaine épiphanie de l'Esprit : l'homme se manifeste comme homme de Dieu, et la communauté se révèle à nous comme la présence anticipée du Royaume de Dieu sur la terre.

L'histoire dans les Actes des Apôtres :

Nous pouvons maintenant demander au Livre des Actes -- dernier livre historique de la Sainte Écriture -- quel est le contenu de l'histoire. Y-a-t'il vraiment un chemin des hommes, une avancée continuelle dans le temps, qui justifie le concept d'"histoire" ? L'aventure humaine a-t-elle vraiment un sens et une fin ?
La réponse du Livre est ambiguë : d'une part - et c'est même le message propre du Livre - il est évident que l'on doit donner à notre question une réponse affirmative ; d'autre part, l'enseignement du Livre ne fait pas apparaître que le temps humain comporte en soi un processus continu. La Révélation connaît seulement une histoire sacrée qui est le cheminement de l'homme répondant à l'appel divin. C'est la vocation divine qui donne un sens au chemin, et fixe une fin.

La parole apostolique dans le Nouveau Testament n'est pas comme la parole prophétique de l'Ancien. Avant le Christ, Dieu, comme un levain dans la pâte, entrait dans le coeur de l'homme, s'insérait dans le coeur de la nation, la stimulait, et même poussait, de l'intérieur, l'homme et la nation à une marche sans repos vers l'accomplissement de la promesse, qui serait l'ère messianique. La parole apostolique de Pierre, de Paul, a encore une dimension prophétique, mais plutôt que de pousser l'homme et l'humanité vers un futur, elle provoque "la fin" dans la présence du Kyrios qui juge et sauve. C'est pourquoi, dans la première épître de saint Jean et dans son Evangile, la vie éternelle est déjà la présence du Christ dans le coeur de l'homme. Et dans la vie éternelle, qui est le Christ, le futur est déjà consommé.

-Dans le Nouveau Testament, y a-t-il un autre contenu du temps que la mission de l'Église ?
Elle-même n'est rien d'autre que cette proclamation : le Ressuscité est le Seigneur. L'annonce enlève au temps tout ce qu'il pourrait contenir d'autre, car en fait le monde est, à présent, en attente du jugement, et avec le jugement, en attente de la Fin. La proclamation provoque et réalise seulement une conversion qui arrache l'homme à la génération perverse d'un monde plongé dans le péché. La conversion s'identifie à l'acte de foi par lequel les hommes adhèrent au Christ et le reconnaissent "Seigneur".

Certainement, le Livre des Actes ne nie pas le cheminement d'une sanctification personnelle après la conversion, mais ce cheminement est moins important que l'acte même de la conversion par lequel l'homme, dans son adhésion au Christ, reçoit son Esprit. D'autre part, on peut se demander si la sanctification est autre chose que la conversion elle-même, qui semble avoir besoin du temps pour réaliser l'adhésion de tout l'homme au message. Même la conversion de Paul, ne fait pas aussitôt de lui l'Apôtre des Gentils.

C'est dans l'acte de sa conversion que l'homme, entrant dans le Royaume et faisant partie du Royaume, est déjà sauvé et vit le passage de la mort à la vie. C'est pourquoi le Livre des Actes, dans la proclamation que le Christ est "Seigneur", est le Livre des temps ultimes.

Le Livre ne nous fait pas savoir si l'histoire des hommes est vraiment une marche, mais il affirme qu'à tous les hommes doit être porté le Verbum salutis (Act. 13, 26), et que la fin reste en suspens jusqu'au jour où toute l'humanité aura reçu l'annonce. La tâche de l'évangélisation chrétienne demeure l'annonce que le Christ est ressuscité ; et la Résurrection du Christ n'est pas un nouveau commencement de l'histoire, elle est plutôt la proclamation de la "fin", parce qu'elle est l'accomplissement des desseins de Dieu.

 

  (extrait de la conclusion de Divo Barsotti dans "les Actes des Apôtres", Téqui, 1976)

                                                                                                                                                                 

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les Actes des Apôtres (1)

Publié le par Christocentrix

 

Époque de la composition du livre :

Saint Luc écrivit les Actes de Apôtres en Achaïe, dans les dernières années de sa vie. La théologie du livre suppose les dernières décennies du Ier siècle, au moment où la constitution de l'Église apparaît déjà clairement. On a même l'impression que la constitution de l'Église, telle qu'on la voit réalisée à l'époque des épîtres pastorales, n'a pas peu influé sur la présentation de la communauté chrétienne des origines. Par exemple, le rôle des anciens à qui est confiée la communauté est clairement et volontairement mis en valeur par l'auteur des Actes ; de même la primauté de Pierre, chef de toute la communauté chrétienne -, aussi bien des disciples venus du judaïsme que des païens convertis. Il est évident qu'avec les années, cette primauté s'est de plus en plus affirmée dans la conscience chrétienne. La réalité de la primauté de Pierre est absolument nette et définitive dans l'Évangile de Jean, à la fin du Ier siècle, et un peu auparavant dans l'Évangile grec de Matthieu ; mais déjà on peut observer qu'elle est plus clairement attestée dans le Livre des Actes que dans les lettres de Paul.
Ajoutons que les Actes font une place généreuse à la culture grecque, en y voyant une préparation à l'Évangile ; or cette interprétation de la culture profane suppose une longue maturation de la pensée théologique chez l'auteur inspiré, après la mort de saint Paul. Dans les lettres que l'on s'accorde à reconnaître comme authentiques, Paul ne fait preuve, semble-t-il, ni d'une vraie connaissance de cette culture, ni d'une semblable générosité. Le Livre des Actes est donc le fruit plus tardif de la méditation et du ministère du disciple de Paul. Tel que l'Église nous le transmet, il peut avoir été composé vers l'an 80 après Jésus-Christ.

Cela ne veut pas dire que Luc l'ait écrit à cette date ; il s'est servi d'écrits et de traditions orales concernant les premières années de l'Église, mais plus encore de notes de voyage et de documents qui devaient faire partie d'un "dossier", à présenter pour la défense de Paul aux magistrats romains qui auraient à le juger. En tout cas, il faut surtout souligner ceci : l'auteur inspiré ne nous a raconté ni l'issue du procès de Paul à Rome, ni ses voyages missionnaires en Espagne et en Asie, ni son martyre. Pas davantage celui de saint Pierre.

L'histoire des origines de l'Église est ici conçue comme un voyage qui a pour terme Rome. Une fois ce but atteint, le temps héroïque de l'Église est terminé. En rompant avec le judaïsme, l'Église se détachait de Jérusalem et transportait son centre à Rome, afin que son détachement effectif de toute race et de toute nation révélât son universalité. La fin du livre, loin de laisser la narration en suspens, se conclut sur la vision théologique du mystère de Rome.

C'est là que le voyage missionnaire des Apôtres a pris fin, là que Pierre et Paul sont morts, là que se termine en quelque manière l'histoire sacrée du monde. Maintenant, il ne reste plus que l'attente de Celui qui doit revenir pour instaurer le royaume de Dieu.

Structure et unité du livre :

Ce livre est assez complet. Il présente dans sa première partie les Actes de l'Apôtre Pierre (chap. 1-5), et dans sa dernière partie ceux de l'Apôtre Paul (chap.13-28), avec un intermède (chap. 6-12) où domine la figure du diacre Étienne, mais où Pierre est présent, lui aussi, et dans son acte le plus décisif pour la vie de l'Église - à savoir le baptême qu'il confère au premier païen. Pierre apparaît encore dans l'épisode de sa délivrance miraculeuse, quand il était prisonnier d'Hérode, et Paul dans le récit de sa conversion, puis dans l'épisode où il est choisi avec Barnabé pour la communauté d'Antioche. C'est précisément cet intermède, chapitre 6 à 12, qui crée l'unité du livre. En fait, les Actes de l'Apôtre Pierre et les Actes de l'Apôtre Paul constituent ensemble l'histoire de l'Eglise des origines. Ils racontent le cheminement de l'Eglise, sa croissance depuis Jérusalem jusqu'à Antioche et Rome, l'accomplissement des paroles de Jésus citées au début du livre : Vous aurez la force de l'Esprit-Saint qui descendra sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre (Act. 1, 8).

La première partie est extrêmement importante. Elle se termine au chapitre 5, quand le discours de Gamaliel semble indiquer que le judaïsme serait prêt à reconnaître l'origine divine du christianisme.

Le récit s'ouvre sur l'Ascension du Christ. Mais la mission de l'Église commence réellement le jour de la Pentecôte, comme Jésus l'avait promis, avec l'effusion de l'Esprit-Saint sur les Apôtres réunis au Cénacle. Incontestablement, l'évènement a pour l'auteur inspiré une importance incomparable : c'est alors que naît l'Église ; et c'est à partir de ce moment que la mission apostolique révèle son universalité.

La Pentecôte est comparable à la première création, où l'Esprit-Saint suscite les choses du néant et leur donne la vie ; elle est comparable à la théophanie du Mont Sinaï, où Dieu conclut son Alliance avec le peuple d'Israël en lui donnant la Loi.

Remplis du Saint-Esprit, les Douze reçoivent le don de la parole et le pouvoir d'accomplir des miracles. Pierre fait son premier discours au peuple en proclamant que dans la Résurrection du Christ les promesses de Dieu sont accomplies et les "derniers temps" sont inaugurés - le temps du salut. Le premier et le second discours de Pierre sont d'une importance exceptionnelle pour connaître la première théologie chrétienne ; et également important le tableau que l'auteur inspiré nous donne plusieurs fois de la vie de la première communauté chrétienne. Cette première partie n'est pas seulement une description : elle veut tracer une esquisse générale et un peu idéale de l'Église, de son organisation, de sa vie, de sa doctrine, et de son rapport avec le monde dans lequel elle naît.

Ensuite vient une partie centrale, dans laquelle l'Église se donne une constitution plus adaptée aux besoins d'une multitude de croyants qui viennent à elle de plus en plus, et n'ont pas la formation homogène de la première communauté. On élit et on consacre les premiers diacres : ils sont pris parmi les Juifs hellénisants ; mais l'ouverture dans cette direction provoque une tension au sein de l'Église, et surtout des réactions féroces en dehors de l'Église. Le diacre le plus en vue, Etienne, est lapidé, après avoir prononcé un discours où il annonçait déjà que l'Église remplacerait la Synagogue et le Temple. La persécution éclate, et devient l'occasion pour les diacres d'évangéliser la Samarie. Le ministre de la reine Candace d'Éthiopie se convertit alors. Là-dessus, l'auteur nous raconte la conversion qui est sans doute la plus importante de toutes, celle de Saul appelé plus tard Paul, l'un des plus enragés persécuteurs de la communauté chrétienne. Précisément parmi les ennemis les plus acharnés du nom chrétien, le Seigneur choisit celui qui sera le plus merveilleux instrument de la puissance de l'Esprit dans la conversion des païens. Cependant c'est Pierre qui, avant Paul et par révélation divine, reçoit dans la communauté, par le baptême, le centurion Corneille : le premier qui passe directement du paganisme à la foi chrétienne. La chose est si marquante et inouïe pour la communauté qui tout entière vient du judaïsme - palestinien ou hellénistique - que Pierre doit justifier son acte. La persécution continue, et ne vise plus les seuls hellénisants : l'un des Douze, Jacques frère de Jean, meurt par le glaive, et Pierre est jeté en prison. Le danger est extrême ; mais Dieu, miraculeusement, délivre l'Apôtre.

Dans cette seconde partie, la communauté s'étend au-delà de Jérusalem : elle s'ouvre d'abord au judaïsme hellénistique, puis au paganisme lui-même. Avec saint Étienne, elle déclare que Dieu a répudié l'ancien judaïsme et que la communauté chrétienne prend sa place. La persécution qui éclate sauvagement donne à l'Eglise la liberté d'ouvrir toutes grandes les portes aux Gentils.

La dernière partie, la plus longue, et historiquement la plus détaillée, raconte, avec la prédication de Paul et son voyage à Rome, comment l'Église chrétienne commence à réaliser sa mission universelle. Les discours de Paul fondent la théologie chrétienne, non seulement sur l'harmonie des deux Testaments, mais aussi sur les rapports qui existent entre la révélation cosmique et la révélation chrétienne, et même entre la littérature classique et la prédication chrétienne. Par l'Apôtre Paul, l'Église entre en relations toujours plus étroites et fécondes avec les procurateurs romains, avec les rois, avec les hommes les plus représentatifs de l'Empire romain. L'Église venue de la gentilité ne rompt pas avec l'Église de Jérusalem, au contraire : une assistance très concrète, onéreuse pour l'Église venue du paganisme, cimente l'union et l'entretient. Cependant il est clair que l'Église venue du paganisme a bien ses caractères propres, et commence à élaborer sa théologie.

A la tête de l'Église de Jérusalem, nous apercevons Jacques. Quand Pierre, après sa sortie miraculeuse de prison, quitte Jérusalem, et que le gouvernement de la communauté de la Cité sainte passe aux mains de Jacques frère du Seigneur, on a l'impression que cette passation de pouvoirs provoque un raidissement dans la position des judaïsants. L'Église judéo-chrétienne forme certes une seule Église avec celle qui est venu du paganisme, mais elle prend ses distances : elle reconnaît pour son chef Jacques, tandis que Paul est de plus en plus l'Apôtre et le Docteur des Gentils. Pierre n'est le chef ni de l'une ni de l'autre, comme certain passage de l'Épître aux Galates pourrait le faire croire : il est le chef de l'Église dans son unité. C'est pourquoi Pierre disparaît, quand l'Église de Jérusalem se ferme de plus en plus et écarte les Gentils, tandis que l'Église des Gentils se différencie graduellement du groupe judéo-chrétien. Il ne réapparaîtra que quand l'Église judéo-chrétienne et l'Église des Gentils seront présentes l'une et l'autre au Concile de Jérusalem, en la personne de leurs chefs : Jacques et Paul.

En fait, la dernière partie des Actes est moins l'histoire de l'Église dans son unité que l'histoire des Actes de Paul. On comprend que l'intérêt de l'auteur inspiré se concentre sur la grande figure qui a oeuvré plus que personne pour la conversion des païens, et a donné un visage à la théologie catholique ; mais en tant qu'histoire de l'Église, cette dernière partie, qui a les qualités d'un récit analytique et bien composé, reste fragmentaire et incomplète en comparaison de la première, si riche en sa densité symbolique.

L'unité des trois parties - inégales quant à leur contenu - ne tient donc pas à une vision panoramique de la vie de l'Église, mais au dessein de l'auteur sacré, qui met en relief volontairement la réalisation des paroles du Christ citées au début du livre. Celles-ci s'accomplissent dans la progression du témoignage que l'Église porte, d'abord en son lieu d'origine, Jérusalem, puis à travers la Samarie et l'Asie Mineure, jusqu'à Rome, centre du monde : d'abord au Sanhédrin et aux chefs de la nation juive, puis au procurateur romain, à Festus, à Felix, au roi Agrippa, à Gallion frère de Sénèque, enfin à la propre maison de César. Ainsi s'accentue de plus en plus, non seulement l'universalité de l'Église, mais encore le caractère public du témoignage chrétien qui parvient à se faire entendre de l'empereur en personne, le maître du monde alors connu.

Une dernière remarque : les Apôtres continuent la mission du Christ en revivant son mystère. La fécondité du ministère apostolique semble exiger, non seulement le don de la parole et le pouvoir des miracles, mais, comme pour Jésus, la passion. La première partie des Actes se termine (chap. 5) sur l'emprisonnement des Apôtres et leur délivrance miraculeuse. Celle-ci est suivie d'une période de relative tranquillité, qui ouvre la mission de Samarie et permet à l'Église de se donner une structure plus efficace par la création des diacres. La seconde partie s'achève sur l'emprisonnement de Pierre et sa délivrance miraculeuse (chap. 12) ; après quoi le Siège de l'Église se transporte à Antioche, et Paul est envoyé en mission auprès des païens. La troisième partie se conclut sur l'emprisonnement de Paul, qui offre à l'Apôtre la possibilité de porter témoignage devant les rois et d'en appeler à César, pour transmettre à Rome le message du Salut (chap. 19-28).

La prédication apostolique est nécessaire, le pouvoir des miracles est important pour la confirmer ; mais la mission des Apôtres, comme celle du Christ, a dans la passion son efficacité la plus grande.


Le message du Livre :

Méditer sur les Actes des Apôtres, c'est aussi méditer sur la mission de Rome, sur le mystère de Rome. Le rôle de la ville de Rome ne petit être éliminé de l'Église, pas plus que l'humanité de Jésus ne peut être éliminée du christianisme. C'est le mystère de l'Incarnation qui continue et qui se rend présent dans ces choix de la volonté divine : choix d'une nature humaine, d'un lieu pour naître, d'un lieu pour mourir, d'un temps pour l'accomplissement de ses desseins. Pour toute la durée qui va de l'Ascension jusqu'au second retour du Christ, le Seigneur choisit la ville de Rome comme centre de son Église. Pourquoi la choisit-il, et comment celà s'est-il fait ? Nous verrons tout cela en méditant les Actes. Faute de reconnaître l'élection de Rome, l'unité du livre nous échapperait, ainsi que son enseignement fondamental.

Le message du livre est, avant tout, la dimension historique et publique du christianisme. La portée du fait de l'Église vient de là. Le christianisme a, certes, une dimension intérieure et contemplative ; et il faut dire que cet aspect est non seulement essentiel mais primordial ; et cependant, cette dimension n'épuise pas le christianisme. L'Église est, en outre, historique et publique ; et les Actes des Apôtres insistent sur ce fait plus que n'importe quel livre du Nouveau Testament. Jésus est vraiment un homme concret, un homme qui a vécu notre vie humaine ; mais peut-on dire que sa vie ait eu une dimension historique, dans l'ordre de l'histoire publique ?

L'histoire pourrait l'ignorer. Il semble que Jésus refuse cette dimension. Mais si notre remarque est juste en ce qui regarde Jésus de Nazareth jusqu'à son Ascension glorieuse, elle cesse d'être vraie après la Résurrection et l'Ascension. Car Jésus obtient par sa Résurrection tout pouvoir au ciel et sur la terre ; et il donne aux Apôtres une mission qui est, de soi, publique et universelle. Lui-même laisse aux Douze cette consigne avant de monter au ciel : Vous serez mes témoins... jusqu'aux extrémités de la terre (Act. 1, 8). Paul recevra, lors de sa conversion, la même consigne : Va, car je t'enverrai au loin, parmi les païens (Act. 22, 21).

Tel est le message fondamental des Actes.La prédication apostolique a un caractère public. Et cette dimension est celle qui distingue les Actes de tout autre écrit du Nouveau Testament.

Soulignons-en l'importance. La vie contemplative elle-même, dans le christianisme, n'est pas évasion du monde, n'est pas évasion du temps, mais doit comporter, et comporte en fait - les Actes des Apôtres nous l'enseignent - une dimension historique qui appartient de droit au christianisme.

La visée fondamentale de Luc est de présenter le christianisme comme la nouvelle de ce Salut que les prophètes avaient promis : salut universel, mais porté à toute l'humanité à travers ceux qui précisément gouvernent les nations. Dans les Actes des Apôtres, la confrontation n'est pas entre Dieu et l'âme, mais entre Dieu et les rois de la terre, entre Dieu et ceux qui commandent.

Pierre, Étienne, Jacques, sont en rapport avec Hérode, Agrippa et le Sanhédrin ; puis Pierre et Paul affrontent les proconsuls - Sergius Paulus, Gallion, Festus - le roi Agrippa et enfin César. Et comme le message chrétien confronte les Douze avec ceux qui gouvernent les nations, les Actes des Apôtres manifestent non seulement le caractère public du christianisme mais son caractère universel, cependant qu'avec les voyages de Paul l'Église s'étend de plus en plus. Le centre est d'abord Jérusalem, puis Antioche, enfin Rome, terme ultime. Toute la Sainte Écriture est un continuel voyage : de l'Égypte à la terre de Canaan, l'Exode ; de la Galilée à Jérusalern, la vie de Jésus ; de Jérusalem à Rome, par l'Asie et la Grèce, la dernière étape de la marche de Dieu sur la terre. De Rome, il parlera à toutes les nations. Là, l'humanité doit rencontrer Dieu ; là sont convoqués tous les peuples de la terre.

Il semble que tel soit le contenu fondamental du livre. Aurait-il donc un enseignement moins spirituel que les autres livres de l'Écriture ? Non ! la spiritualité chrétienne a son fondement dans le Verbe incarné ; et toute spiritualité qui tendrait à se dégager d'un rapport avec l'humanité concrète du Christ tomberait dans le vide. Notre union à Dieu ne peut se réaliser ici-bas que dans l'union profonde, vive, consciente, avec le sacrement qui rend Dieu présent à toute l'humanité. Et ce sacrement est l'Église visible, qui a son centre à Rome.

Comme le Christ est UN SEUL, et qu'il est le Fils de Marie, ainsi il y a sur la terre UN SEUL LIEU qui manifeste l'unité de l'Église, et d'où la parole s'élève pour rejoindre les extrémités du monde.

Les Actes, document public:

Beaucoup d'exégètes, depuis l'Antiquité, ont pensé que le troisième évangile et les Actes des Apôtres sont la documentation réunie par saint Luc, quand Paul était emprisonné, et réunie spécialement pour le second personnage de l'Empire, le plus important après César. "Théophile" est un pseudonyme, et non pas un nom authentique. Il signifie en grec "aimant-Dieu" ; or les "aimant-Dieu", les "craignant-Dieu", sont les prosélytes. Théophile est donc mis pour "prosélyte". Suivant certains exégètes, ce Théophile serait Burrus, le préteur de Rome. Néron, dans ses premières années de règne, gouverne l'Empire par les mains de Sénèque et de Burrus : c'est pour ce dernier qu'aurait été réunie la documentation qui donne naissance au Livre des Actes. Et quelques-uns soutiennent aujourd'hui qu'on ne peut exclure une rencontre entre Sénèque et Paul - qu'elle est même probable.

Le Livre des Actes veut peut-être nous suggérer ce rapprochement quand il met en relief la rencontre de Gallion et de Paul à Thessalonique. Gallion est frère de Sénèque, le grand philosophe de l'Empire. Pendant les années où se déroule l'apostolat de Paul, la Grèce elle-même n'a pas de philosophe plus grand que Sénèque. Par l'intermédiaire de Gallion, Paul est-il entré en rapport avec Sénèque ? le caractère public du christianisme en serait encore plus souligné.

Remarquons que l'Évangile de Luc et le Livre des Actes sont favorables aux Romains. Il n'y a pas un mot de mésestime à leur égard, moins encore d'hostilité. D'ailleurs, il n'y en a pas non plus contre les Gentils en général. Là où Notre Seigneur parlait des Gentils en un sens défavorable, Luc modifie les termes et parle des "pécheurs". Est-ce une

captatio benevolentiae ?

Par sa première destination aussi, le Livre des Actes est un document public, s'il faisait partie des pièces fournies au tribunal romain pour le jugement de Paul. Paul fut acquitté et partit pour l'Espagne, parce qu'en 60 Néron écoutait encore Sénèque et Burrus.

Plus tard, quand Paul reviendra d'Espagne, il sera emprisonné et mis à mort ; mais la persécution contre les chrétiens se déchaîne dans la même période que la persécution de Néron contre les Stoïciens : Sénèque, Burrus... ils sont tous tués.

Qu'est-il advenu ? Pourquoi réunir les chrétiens et les philosophes païens dans la persécution et dans la mort ? C'est un des problèmes de l'histoire, étudions-le attentivement. On a l'impression que l'Église a été sur le point, non de convertir l'Empire, mais de se présenter à l'Empire comme une force qui pouvait le renouveler. Néron, jaloux de son propre pouvoir, refusa l'offre de Dieu et persécuta le christianisme, qui n'était pas uniquement composé de pauvres gens : dans l'Épître aux Philippiens, Paul fait allusion à ceux de la maison de César (Ph. 4, 22). L'un des trois plus grands fonctionnaires de l'Empire - après Sénèque et Burrus - est Trasea qui, suivant les "Annales" de Tacite, fut condamné par Néron comme "ennemi du genre humain", qualificatif attribué alors aux chrétiens. Donc Trasea, grand personnage de l'Empire, s'il n'était effectivement chrétien, passait du moins pour adepte de la doctrine chrétienne.

L'importance du Livre des Actes vient de l'audience qu'avait déjà le christianisme à cette époque.

Valeur spirituelle du Livre:

Un commentaire spirituel du Livre des Actes semble quelque chose de paradoxal, car en fait le Livre des Actes est moins spirituel et mystique que social et historique ; il semble même se trouver dans une certaine opposition aux courants apocalyptiques et eschatologiques du tout premier christianisme primitif. Pourtant, la dimension spirituelle et mystique du christianisme n'est pas anti-sociale ni anti-historique : au contraire, elle s'exprime naturellement en une dimension historique et morale. L'eschatologie chrétienne n'exclut pas l'histoire, et la mystique chrétienne ne se renferme pas dans un intimisme spirituel anti-social, mais crée la communauté des fidèles. La vie spirituelle s'incarne en des personnages historiques qui oeuvrent dans le temps et dans le monde, et dirigent la communauté : ce sont Pierre, Étienne, Paul. La valeur du livre dans le domaine de la spiritualité semble précisément consister en ce que la spiritualité du christianisme n'y est pas enseignée à travers une doctrine, mais se révèle dans la réalité de la vie de quelques personnages qui vivent dans l'histoire. Les Actes nous donnent concrètement le type du saint chrétien.

La sainteté personnelle non seulement ne tranche pas sur la vie de la communauté, mais n'est même pas en marge de celle-ci : au contraire, l'un des enseignements du Livre des Actes - l'un des moins explicites, mais non l'un des moindres - est précisément de suggérer que dans la vie des saints se résume en quelque manière la vie de toute l'Église. Pierre dans les cinq premiers chapitres du livre, Paul dans les seize derniers, sont comme l'hypostase de la communauté : par leur bouche, l'Église parle, accomplit la mission qui est la sienne, et se manifeste aux hommes. De fait, la communauté se serre autour d'eux. Le Livre des Actes met en relief la prière de tous les disciples pour Pierre emprisonné, comme aussi la prière et l'affection des anciens d'Éphèse pour Paul, qui part se faire enchaîner à Jérusalem.

Du reste, la méthode des Actes est celle même dont l'Esprit-Saint avait usé pour nous raconter l'histoire de l'Ancien Testament : c'est toujours dans la personne d'un seul que le peuple de Dieu se reconnaît ; c'est dans la vie d'un seul que se recueille et s'exprime l'histoire de la nation. La communauté et la personne ne s'opposent pas, loin de là : de même que la personne s'affirme d'autant plus, à mesure qu'elle vit une mission plus vaste, ainsi la communauté ne devient vraiment une qu'en se personnifiant. Ce sont Pierre, Étienne et Paul qui caractérisent et distinguent les diverses parties du Livre. Dans la section médiane des Actes, la haute figure d'Étienne se détache sur toutes les autres, du fait de son martyre, mais Pierre continue d'être présent, et déjà Paul apparaît, dans l'épisode de sa conversion, pour remplir ensuite à lui seul la dernière partie du Livre.

Ce qui manifeste la vitalité prodigieuse du christianisme naissant, c'est la grandeur absolue de ces hommes qui, immédiatement après la Résurrection du Christ, inaugurent en son nom l'histoire nouvelle de l'humanité rachetée. L'un des trois avait été choisi par le Christ et avait vécu près de lui, mais Étienne et Paul ne l'ont même pas connu quand il vivait avec les hommes. Étienne le voit, dans l'acte du suprême témoignage ; et Paul sur la route de Damas, alors qu'il se prépare à détruire la communauté de ceux qui croient en Lui. Que l'annonce de la mort et de la Résurrection du Christ soit l'annonce du salut, la vie de ces hommes le certifie, et la puissance de leur amour que ne pourra désormais arrêter aucun obstacle, pas même la mort.

Problèmes historiques que le Livre soulève:

Nous pouvons saisir les critères de la composition des Actes ; mais cela ne suffit pas à satisfaire notre recherche et notre désir de savoir. Sur les Douze, les Actes ne parlent pratiquement que de Pierre. Et les autres ? Qu'ont-ils fait ? Où sont-ils allés ? Comment sont-ils morts ? Les Actes résument la vie de l'Église antique dans la geste de Pierre, puis - après le martyre d'Etienne - dans la geste de Paul. En quelques mots, l'auteur parle des Onze et de l'élection de Matthias, puis il les abandonne ; il nomme Marie, Mère de jésus, puis ne la mentionne plus. Pourtant, la prééminence de Marie dans la prière du Cénacle semblerait en soi exiger qu'on parle encore d'elle dans la suite du récit ; et l'élection de Matthias démontre l'importance décisive des Douze dans la constitution de la communauté primitive. Quel rôle ont-ils joué, en fait ? Comment et sous quel prétexte élimine-t-on sans préavis Jacques, frère du Seigneur, comme l'un des plus représentatifs ? Le Livre des Actes, loin de résoudre les problèmes de l'histoire, les suscite.
 

(extrait de l'introduction de Divo Barsotti dans "les Actes des Apôtres", Téqui, 1976) 

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Béatitudes et Royaume de Dieu.

Publié le par Christocentrix

"Le royaume de Dieu c'est le monde renversé", dira le rabbi Josia ben Levi, un scribe juif, un de ceux peut-être qui, selon la parole du Seigneur, « ne sont pas loin du royaume de Dieu» (Mc., 12, 34), et plus près de lui, en tout cas, que nos prétendus chrétiens. Le royaume de Dieu, c'est le monde renversé, retourné. C'est assez dire que le royaume de Dieu est à l'opposé du royaume des hommes : tout y est à rebours.

Les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers (Mt., 20, 16).

Ce qui est élevé aux yeux des hommes est une abomination devant Dieu (Lc., 16, 15).

Celui qui aura conservé son âme la perdra, et celui qui l'aura perdu son âme... la retrouvera (Mt., 10, 39).

Le langage même de Jésus, tissé de telles antithèses, - de contradictions apparentes, d'oppositions réelles, -nous révèle une habitude prise avant les temps, dans l'éternité, une harmonie et une structure d'âme surhumaines, une musique venant de l'autre monde, où tout est inversement identique à celui-ci, où tout est à rebours.

Malheureux les riches - heureux les pauvres; malheureux les rassasiés - heureux ceux qui ont faim; malheureux ceux qui rient -heureux ceux qui pleurent; malheureux ceux qu'on aime - heureux ceux qui sont haïs : autant de Béatitudes - autant de renversements, de vols la tête en bas, dans une joyeuse épouvante. Renversée, retournée dans le ciel, comme un objet reflété dans le miroir des eaux, chaque pesanteur terrestre devient légèreté, chaque douleur - béatitude; et inversement : la légèreté d'ici-bas devient là-haut pesanteur, la béatitude terrestre - tristesse céleste.

Même ici-bas, le juste triomphera et le méchant sera chatié. Le royaume de Dieu, c'est le monde éclairci, élevé, purifié par Dieu, mais qui est resté tel qu'il fut toujours, un monde à l'endroit ; les Psaumes le croient encore, mais déjà Job n'y croit plus :

Il (Dieu) se rit des épreuves de l'innocent. La terre est livrée au pouvoir des méchants. Il voile la vue de ceux qui y rendent la justice. Si ce n'est pas lui, qui serait-ce donc ? (Job. 9, 23-24).

Oedipe, l'aveugle clairvoyant, sait, voit, lui aussi, que « pour l'homme le mieux est de ne point naître et s'il est né, de mourir au plus tôt ».

Jésus est un Job-Œdipe inverse : il souffre plus qu'eux,  et mieux qu'eux Il connaît la « puissance des ténèbres » qui règne sur le monde, mais Il sait aussi ce qu'ils ignorent : pour eux le mal n'a pas de fin, tandis qu'Il voit que la Fin « est proche, qu'elle est à la porte» (Mc, 13, 19) ; pour eux le monde dans le mal est à l'endroit, et pour lui il est à l'envers; ils ignorent le royaume de Dieu, lui le connaît comme jamais personne ne l'a connu, parce qu'il est lui-même Roi. Voilà pourquoi ceux-là sont malheureux et lui bienheureux.

Le Fils transforme la loi du Père en liberté...."Vous avez entendu ce qui a été dit aux anciens.., mais moi je vous dis... (Mt., 5, 21-22), voilà le levier avec lequel Jésus renverse le monde.

Ce qui fut dit aux anciens dans la loi, Lui le dit dans la liberté. Dans la loi, Dieu récompense les bons et châtie les méchants; mais dans la liberté, "Il fait lever son soleil sur les bons et les méchants et sur les bons et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes (Mt., 5, 45).

La loi sépare les bons des méchants, la liberté les réunit. La loi ne sauve que les bons seuls; la liberté sauve les bons et les méchants. Les serviteurs du roi, envoyés pour appeler ceux qui avaient été invités aux noces... étant allés par les chemins, rassemblèrent tous ceux qu'ils trouvèrent, tant mauvais que bons, en sorte que la salle des noces fut remplie de convives. Le roi, entrant pour voir ceux qui étaient à table, aperçut un homme qui n'était pas vêtu d'un habit de noce...Alors le roi dit aux serviteurs: Liez-lui les pieds et les mains, et jetez-le dans les ténèbres du dehors ; c'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents. Car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus (Mt., 22, 3; 10-14).
Qui est cet homme qui n'est pas vêtu d'un habit de noce? Un méchant? Non, ici les méchants et les bons sont indistinctement mêlés. Il semble plutôt que celui qui « n'est pas vêtu d'un habit de noce» soit celui qui ne s'est pas «converti », qui ne s'est pas « retourné », qui n'a point passé de ce monde-ci dans l'autre, qui n'est pas un heureux, un élu.

« Il choisit pour ses apôtres des hommes injustes au-delà de toute mesure », dira l'Épître de Barnabé, qui date de l'ère apostolique. Et si l'on considère que Jésus lui-même traite Judas de « démon »(Jn., 6, 70) et Pierre de « satan » Mc. ,8, 23), il en est bien ainsi.

Lorsque Celse qui n'a évidemment rien compris, dit que « Jésus s'entoura de dix ou onze scélérats, les plus perdus de tous les hommes », il exagère perfidement, mais sa perplexité semble sincère lorsqu'il se demande :« Pourquoi une telle préférence pour les pécheurs? » Tous les professeurs de « morale», de Kant à Socrate, pourraient se poser avec autant de perplexité la même question.

Les péagers et les femmes de mauvaise vie vous (les justes) devancent dans le royaume de Dieu (Mt., 15, 28), dira le Seigneur. Or, les péagers, telonai, sont d'après le Talmud, «de véritables brigands».

ll a été mis au rang des malfaiteurs (Mc., 15, 28), dira-t-on de Jésus lui-même. Au milieu des femmes de mauvaise vie et des péagers, il est le «malfaiteur des malfaiteurs», le «réprouvé des réprouvés », le «maudit des maudits ».

Cette populace qui ne connaît point la loi est exécrable(Jn., 7, 49) diront les hommes de loi de tous les « ignorants de la loi » qui suivent Jésus.

Maudits sont les « hommes obscurs », les am-ha-orez; et c'est cette malédiction qui deviendra Bénédiction, Béatitude, selon la loi du « monde renversé »- du royaume de Dieu.

L'égalité dans la loi, c'est l'impersonnalité; la personnalité dans la liberté, c'est l'inégalité : ce levier-là aussi renversera le monde. On donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance; mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il a (Mt, 13, 12).

Selon l'humaine mesure, c'est là une injustice, une inégalité insupportable, révoltante, qui bouleverse l'âme - une sorte de défi jeté à la face de toute la justice humaine.
En ce sens, non seulement tout le Sermon sur la montagne, tout l'enseignement de Jésus, mais encore toute sa vie, n'est autre chose que la loi renversée. Le monde sera sauvé par le plus grand de tous les crimes - par le déicide du Golgotha : la croix c'est le couronnement de toutes les lois renversées, de toutes les justices retournées.
 

Kant aura beau s'efforcer de démontrer que le christianisme est avant tout une « doctrine morale », d'autres avec autant de raison, sinon plus, pourraient prouver que le christianisme est « immoral ». L'essentiel de toute morale comme de l'éthique de Kant, c'est « l'impératif catégorique» du devoir; or, dans le Sermon sur la montagne cet impératif est renversé. Non, s'il faut parler de morale, toutes les religions, de la Loi de Moïse à l'Islam, toutes les philosophies, de Socrate à Kant, la fondent sur une base plus large et plus ferme, parce que plus accessible, plus réalisable dans la mesure des forces humaines, que le christianisme, avec son immensité inhumaine, avec son mystérieux « renversement », sa fuite des trois dimensions vers la quatrième, où « tout est à rebours ». Un cône posé sur une pointe dans le plus instable des équilibres, voilà ce qu'est le christianisme. Il a coûté cher aux hommes, trop cher peut-être? Mais avant d'en décider il faudrait se demander si l'on pouvait sauver le monde en péril à un moindre prix. Aucune loi, aucun impératif, aucune morale n'est capable de relever dans l'homme l'Adam déchu. Pour y parvenir, il faut déplacer dans l'homme le centre de gravité. C'est là ce que fera le Sermon sur la montagne.

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le premier jour du Seigneur (2ème partie)

Publié le par Christocentrix

Et aussitôt, le jour du sabbat, Jésus étant entré dans la Synagogue se mit à y  enseigner. (Mc., I, 21)

Cet « aussitôt » tant aimé de Marc nous a conservé le fil blanc de la couture qui unit deux jours : le jour de travail, le vendredi d'avant le coucher du soleil, et le jour de fête, le samedi, en un seul - le premier jour du Seigneur.

Ce qu'était l'enseignement de Jésus, nous le saurons peut-être par le témoignage de Luc sur sa prédication à Nazareth.

Il se leva (monta sur l'arona) pour lire. On lui présenta le livre (le rouleau) du prophète Isaïe; et ayant ouvert le livre (déroulé le rouleau), il trouva l'endroit où il était écrit : l'Esprit du Seigneur est sur moi; c'est pourquoi il m'a oint pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le coeur brisé, pour publier la liberté aux captifs et le recouvrement de la vue aux aveugles, pour renvoyer libres ceux qui sont dans l'oppression et pour proclamer l'année de grâce du Seigneur. Puis il ferma le livre (roula le rouleau), le rendit au serviteur, et il s'assit; et les yeux de tous dans la synagogue étaient fixés sur lui (Lc., I, 16-20).

Il se contenta de répéter la prophétie d'Isaïe et se tut; mais, sans doute, la répéta-t-il de telle manière que tous comprirent qu'elle s'était réellement accomplie en lui; ils comprirent aussi ou crurent seulement comprendre ces paroles, les premières que le Seigneur ait prononcées sur la terre : Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche; repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle (Mc., 1, 15). Ou, comme il le dira plus tard, aux derniers jours de son ministère : Tout est prêt : venez aux noces (Mt., 22, 4).

Ce qu'a dit encore Jésus en ce premier jour, Marc-Pierre l'a oublié étrangement ou n'a pas cru nécessaire de s'en souvenir, peut-être parce que pour lui l'essentiel ce n'est pas les paroles de Jésus, mais Jésus lui-même. On a l'impression que les souvenirs de Pierre sont ceux d'un homme de la foule, qu'il ne se rappelle que ce qu'il a ressenti avec elle.

On était frappé de son enseignement, car il enseignait comme ayant autorité et non pas comme les scribes (Mc., I, 22).

Il est douteux que quelqu'un dans la communauté des premiers chrétiens ait eu l'idée de comparer le Seigneur avec les scribes, mais il est au contraire fort probable que les impressions de ses auditeurs de Capharnaüm étaient telles qu'ils pouvaient faire cette comparaison ; car c'est le même sentiment que vingt siècles après nous éprouverions ou pourrions éprouver si pour la première fois de notre vie nous entendions ces paroles, les plus vivantes, les moins livresques et par cela les plus magistrales de toutes les paroles humaines; nous ne sommes tous que des «scribes», des « savants », lui seul est le Maître.

Or, il y avait, à ce moment même dans la synagogue un homme possédé d'un esprit impur. Il s'écria : Qu'y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth... Je sais qui tu es : le Saint de Dieu! Les esprits qui sont des êtres appartenant comme lui à l'au-delà savent avant et mieux que les hommes qui il est. Mais entendant confesser pour la première fois sur la terre le Fils de Dieu par la bouche des démons, qu'a dû ressentir le Fils de l'homme? Mais Jésus le reprit sévèrement et lui dit : Tais-toi et sors de cet homme! Alors l'esprit impur, le secouant avec violence et poussant un grand cri, sortit de lui. Ils furent tous dans la stupeur (Mc., I, 23-27). Sans doute restèrent-ils figés d'effroi et il se fit un silence tel qu'on eût pu, semble-t-il, entendre contre le mur blanc où se jouaient les reflets de l'eau miroitant au soleil, le tintement des ailes cristallines d'une libellule entrée par la porte ouverte. Qu'est-ce que ceci? C'est un enseignement tout nouveau. Celui-là commande avec autorité même aux esprits impurs; et ils lui obéissent (Mc., 27), murmura soudain la foule. Qu'est-ce, qui est-ce - ils ne le savent pas encore, mais déjà ils sentent que cela ne s'est jamais vu sur terre et ils s'étonnent - s'effrayent, comme vingt siècles après, nous pourrions nous sentir effrayés, étonnés, non point par le miracle extérieur, mais par la force intérieure qui engendre des miracles - par cet enseignement tout nouveau.

Ensuite, dans chaque mot de Marc, la voix vivante de Pierre le témoin est si distincte, que, sans presque changer un seul mot à l'original évangélique, on pourrait continuer à la première personne : Dès que nous fûmes sortis de la synagogue, nous vînmes, avec André, Jacques et Jean dans ma maison. Or, ma belle-mère était au lit, malade de la fièvre; et aussitôt nous lui parlâmes d'elle. Alors il s'approcha d'elle et la prenant pur la main avec force, il la fit lever; la fièvre la quitta aussitôt et elle se mit à nous servir à souper. Ce qu'est cette fièvre, nous ne le savons pas très bien. Peut-être était-ce la malaria, fréquente dans la plaine basse de Gennizar, et tout particulièrement près des lagunes de Capharnaüm; ou encore une fièvre intermittente dont les accès passent d'eux-mêmes. Il est très probable aussi que la « force» (la prenant par la main avec force) guérissante qui émane de Jésus avait secouru la malade. Mais pour beaucoup de rabbi-guérisseurs guérir un accès de fièvre était alors chose facile. Il semble bien que la belle-mère de Simon n'est restée immortelle dans l'Évangile, comme un moucheron se conserve intact dans l'ambre, que parce que Pierre tenait à perpétuer le premier jour du Seigneur, jusqu'en son dernier trait. Ce sont précisément ces petits détails, auxquels personne n'attache d'importance et dont personne ne se souvient, excepté le témoin oculaire, qui nous inspirent la foi la plus grande dans l'authenticité intérieure, en dépit de toutes les stylisations extérieures, du témoignage de Marc. Quand le soir fut venu, après le coucher du soleil, on lui amena tous les malades et les démoniaques. On n'attendait que le coucher du soleil, la fin du sabbat, pour commencer le «travail»-- le transport des malades. Toute la ville était rassemblée devant la porte. Il guérit plusieurs malades atteints de divers maux et il chassa plusieurs démons, ne permettant pas aux démons de dire qu'ils le connaissaient (Mc., 32-34).

Il en fut ainsi au premier jour du Seigneur, il en sera de même jusqu'au dernier : si nombreux soient les malades qu'il guérit, il en vient toujours de nouveaux.

... La foule s'y rassembla encore, de sorte qu'ils ne pouvaient pas même prendre leur repas (Mc., I, 30, 20). Le peuple s'était rassemblé par milliers au point que les gens s'écrasaient les uns les autres (Lc, 12, I)....Tous ceux qui avaient quelque mal se jetaient sur lui pour le toucher. Et quand les esprits impurs le voyaient, ils tombaient à ses pieds et s'écriaient : tu es le Fils de Dieu ! Mais il leur défendait sévèrement de le faire connaître (Mc., 3, I0-I2).

C'est ainsi que s'acheva le sabbat de Capharnaüm, le premier jour du Seigneur, et la nuit vint.

Le lendemain matin, comme il faisait encore fort obscur, s'étant levé, il sortit de la maison de Simon et s'en alla dans un lieu écarté; et il y priait. Simon et ceux qui étaient avec lui se mirent à sa recherche. L'ayant trouvé, ils lui dirent : Tous te cherchent. Il leur répondit : Allons ailleurs, dans les bourgs des environs, afin que j'y prêche aussi; car, c'est pour cela que je suis venu (Mc., I, 35-38).

Tout cela paraît simple. Mais si nous regardions de plus près cette simplicité, pareille à la surface lisse de l'eau, nous la verrions peut-être parcourue d'un frissonnement à peine perceptible à l'oeil, venant de quelque chose d'énorme qui se meut sous l'eau. Dès les premiers mots, où l'heure est indiquée avec tant de précision « le matin, comme il faisait encore fort obscur », on sent l'étonnement qu'éprouvent à leur réveil tous les gens de la maison en s'apercevant que le rabbi Jeschua n'est pas là. Sans rien dire à personne, en cachette, il s'en est allé, s'est enfui : où et pourquoi, personne ne le sait. Mais il y a plus que de l'étonnement -- il y a de l'anxiété dans le mot grec, «coururent à sa recherche». Quant aux trois mots de Simon: « tous te cherchent », on y sent trop clairement cette question anxieuse : « pourquoi t'es-tu sauvé? » pour que Jésus ait pu ne pas l'entendre. Il l'entend, mais ne répond pas, car « allons ailleurs, dans les bourgs des environs, » n'est pas une réponse, mais une dérobade montrant qu'il ne veut pas ou ne peut pas répondre. Et il est probable qu'à ce moment Simon n'y a rien compris; il ne le comprendra pas davantage lorsque plus tard il s'en souviendra : il nous transmet le mystère de la fuite du Seigneur, tel qu'il l'a reçu -- impénétrable.

Pour voir plus clairement encore qu'il y a là un mystère, il suffit de comparer deux versets de Marc, le 38ème : « allons ailleurs, dans les bourgs des environs », et le 45ème :  Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville; mais il se tenait dehors dans des lieux écartés.

Ce qui s'est passé à Capharnaüm, se passera aussi dans toutes les autres villes : dès qu'il entre dans une ville, il sent qu'il ne peut y rester, qu'il doit s'en aller, fuir. Il en fut ainsi au premier jour de son ministère, il en sera de même à tous les autres, jusqu'au dernier : il va vers les hommes et il s'éloigne d'eux, les fuit. On dirait que deux forces égales luttent en lui - l'attraction vers les hommes et la répulsion.

Seuls la vie de Jésus, tout l'Évangile, si nous les comprenions comme il faut, pourraient nous apprendre ce que cela signifie.

Le Fils de Dieu appelle ses « frères » les fils des hommes (Jn., 20, 17), il aime les hommes comme jamais personne ne les a aimés, et il sait, comme jamais personne ne l'a su, qu'il y a parmi les hommes des non-hommes, parmi les êtres, des non-êtres, de l'ivraie dans le froment, des « fils du diable», des « anthropoïdes », des araignées qui, mêlées aux hommes, vont et viennent parmi eux et enveloppent tout de leur toile gluante. Il sait, comme personne ne le sut jamais, les reconnaître, surtout dans les foules humaines.

Alors Jésus, étant sorti de la barque, vit une grande multitude, et il eut pitié d'eux, parce qu'ils étaient comme des brebis qui n'ont point de berger (Mc., 6, 34).

Il en eut également pitié ce soir à Capharnaüm, où devant la maison de Simon une telle foule s'était rassemblée que « les gens s'écrasaient les uns les autres », comme des brebis accourant vers leur Pasteur. Alors pour la première fois il se mêla à ce troupeau d'hommes et d'araignées confondus, il y entra et lui, l'Intrépide, trembla et s'enfuit. Les hommes l'avaient chassé de Nazareth; à Capharnaüm, c'est de lui-même qu'il se sauve loin des hommes : cette fuite-ci est plus effrayante que l'autre. Race incrédule et perverse, jusqu'à quand serai-je avec vous? Jusqu'à quand vous supporterai-je? (Mt., 17, 17) dira-t-il encore, lui, le Patient entre les patients.

O gens sans intelligence et d'un coeur lent à croire! (Lc., 24, 25). Cela, il l'avait peut-être pressenti dès son passage à Capharnaüm. En voyant ils ne voient pas et en entendant ils n'entendent... car le coeur de ces gens s'est appesanti (Mt., 13, 13-15).

C'est peut-être dès ce jour-là que le coeur du Seigneur fut blessé par l'endurcissement des hommes. Plus tard il acceptera toutes les blessures, mais celle-ci, la première, le fit fuir.

Peut-être entendit-il dès alors, à travers les cris des démons : « Tu es le Fils de Dieu », le « Tu es possédé d'un démon » (Jn., 8, 52).

L'oeil humain est un miroir concavo-convexe, déformé par le diable : le Fils de l'homme y regarda, s'y vit et s'enfuit.

Les hommes donnent des nausées au Fils de Dieu :« Je te vomirai de ma bouche », aurait-il pu dire à l'humanité tout entière (Ap., 3, 16).

Lazare, notre ami, s'est endormi; mais je vais le réveiller (Jn., 11, 11), cela aussi il aurait pu le dire à l'humanité; mais avant de le réveiller, il entendra ces mots : Seigneur, il sent déjà (Jn., 11, 39).

« Son nom est le « Lépreux » , nomen ejus Leprosus »; et son autre nom est le «Nuageux» dira plus tard le Talmud, en parlant du Messie, peut-être sous l'influence du Christianisme.

Il semble bien que ces deux noms nous révèlent inconsciemment la contradiction la plus mystérieuse du coeur du Seigneur : le combat des deux forces - de l'attraction vers les hommes et de la répulsion.

« Nuageux », Blanc, Pur, Solaire, Étincelant de blancheur comme un nuage dans l'azur du ciel, il descendra du ciel sur la terre vers Job le lépreux - vers toute l'humanité; il se couchera à côté de lui sur son fumier, l'étreindra, se serrera contre lui corps à corps, bouche à bouche.

Ce sont nos maladies qu'il portait; c'est de nos douleurs qu'il s'est chargé (Js., 53, 4), de notre lèpre. Mais auparavant, il se verra en nous. Le Pur se verra impur, le Nuageux se verra lépreux et pris d'effroi il s'enfuira loin de nous - loin de soi.

Père, délivre-moi de cette heure, c'est avec ce cri qu'il s'enfuit. Mais c'est pour cela même que je suis venu jusqu'à cette heure, c'est en disant cela qu'il revient (Jn.,12, 27).

Oh, si nous connaissions mieux l'Inconnu, si nous aimions mieux l'Inaimé, nous comprendrions peut-être pourquoi il vient toujours vers nous et pourquoi toujours il s'en éloigne, s'enfuit!

Il n'y a que deux journées du Seigneur qui nous soient entièrement connues: la première, celle de Capharnaüm, la dernière, celle de Jérusalem; toutes les autres ne nous sont connues que partiellement, en quelques points particuliers. Toute la vie publique de Jésus tient entre ces deux journées et en les comprenant nous comprendrons toute sa vie.

Vingt-quatre versets du témoignage de Marc-Pierre sur le sabbat de Capharnaüm correspondent au vingt-quatre heures de la journée du Seigneur. Rappelons-nous l'ordre des heures : en marchant le long de la mer de Galilée, il voit les pêcheurs, les appelle; il entre à Capharnaüm et enseigne dans la Synagogue; il guérit le possédé; il se rend dans la maison de Simon, y guérit la belle-mère de celui-ci, prend part au repas; après que le soleil s'est couché, il vient à la porte de la maison, où toute la ville s'est rassemblée; il guérit les malades; à la nuit, il rentre dans la maison; de bon matin il s'en va, s'enfuit.

Telle est, pas à pas, heure à heure, la journée du rabbi Jeschua; tout se déroule sous la plus éclatante lumière historique, dans les souvenirs personnels de Pierre-le-témoin; nous entendons avec ses oreilles, nous voyons avec ses yeux, et nous pouvons être tranquilles : celui-ci ne trompera pas, n'oubliera rien; il se souviendra comme jamais personne ne s'est souvenu; il dira la vérité comme jamais personne ne l'a dite, parce qu'il aime comme jamais personne n'a aimé. Et les deux mille ans sont comme s'ils n'avaient point été : tout est tel qu'hier - tel qu'aujourd'hui.

Trouvera-t-on rien de comparable dans l'histoire? Et n'est-il pas miraculeux que cette première journée du Seigneur, nous nous la rappellions, la voyions, ou pourrions la voir, nous la rappeler, avec plus de netteté que toute autre grande journée de l'humanité - et peut-être même que la journée que nous avons vécue hier.


                                                                                            Dimitri Merejkovsky
 

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le premier jour du Seigneur (1ère partie)

Publié le par Christocentrix

Au début du printemps, sans doute aux premiers jours de mars, en la 16ème année du règne de César Tibère, la 28ème ou la 29ème année de notre ère, l'ancien maître constructeur, le futur rabbi Jeschua, descendit du bourg de Nazareth pour se rendre au village des pêcheurs, le « village de Naum », Kafar-Naum, sur le lac de Génézareth. L'authenticité de cet événement de la vie de l'homme Jésus n'est pas moins historique que le fait de sa naissance à Bethléem et de sa mort à Jérusalem.

Or, Jésus ayant appris que Jean (le baptiste) avait été mis en prison se retira dans la Galilée. Il quitta Nazareth et vint demeurer à Capharnaüm, ville proche de la mer (du lac), rapporte Mathieu (4, 12-13); Luc en parle un peu autrement, plaçant la première journée du Seigneur non pas à Capharnaüm, mais à Nazareth. Il vint à Nazara (Nazareth), où il avait été élevé. Selon sa coutume, il entra le jour du Sabbat dans la Synagogue et il se leva pour lire (l'Ecriture).

Suit le récit dont voici le sens général:  Jésus avait gardé le silence pendant trente ans, se cachant des Nazaréens si bien que nul d'entre eux n'avait pressenti à qui ils avaient affaire; lorsqu'enfin il parla, ils en furent d'abord surpris : N'est-ce pas le fils de Joseph? et même ravis, moins sans doute par le sens du discours, trop obscur pour eux, que par la manière dont Jésus parlait; mais ensuite, la seule pensée que le Messie avait pu être envoyé non seulement au peuple de Dieu, Israël, mais aussi aux païens, aux «chiens», les rendit si furieux qu'ils le menèrent jusqu'au sommet de la montagne sur lequel leur ville était bâtie, pour le jeter en bas (Lc., 4, 16-29), le tuer. Jésus ne fut sauvé que par miracle sans doute se trouva-t-il dans la foule des gens raisonnables qui le défendirent et lui permirent de fuir. Dans ce témoignage, ou, n'ayons pas peur des mots, dans cet « apocryphe » de Luc, les inexactitudes historiques sont flagrantes : la ville de Nazareth n'est pas bâtie sur le sommet, mais sur le versant de la montagne, et il n'existe à proximité de la ville aucune hauteur d'où l'on puisse tuer un homme en le précipitant; quant à emmener Jésus au loin, la foule furieuse n'en avait nul besoin : elle pouvait selon l'usage juif le lapider sur place. Au surplus Marc (6, 1- 6) et Matthieu (13, 54-58) placent la prédication de Jésus à Nazareth non pas aux premiers jours du ministère du Seigneur, mais beaucoup plus tard. Pourtant si, en dépit de toutes ces inexactitudes extérieures, le témoignage de Luc recèle une vérité intérieure sur la rupture définitive, passée ou future, entre Jésus et sa terre natale. En vérité, je vous le dis, aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie (Lc., 4, 24), le IIIe Évangile éclaire alors d'une lumière nouvelle le témoignage du Ier Évangile.

«Il quitta Nazareth», signifie: « il s'enfuit », et il « vint demeurer à Capharnaüm »: signifie « il s'y établit », ce qui est confirmé du reste par le IVe Évangile : Il descendit à Capharnaüm, avec sa mère, ses frères et ses disciples (Jn., 2, 12).

C'est donc qu'en fuyant Nazareth, Jésus avait probablement compris que son berceau pouvait facilement devenir son tombeau, et que son premier pas vers les hommes pouvait être le dernier. Dès son premier jour, il sut que ses jours étaient comptés.

 Jésus vint dans sa ville (Capharnaüm) dira Matthieu, parlant d'un des nombreux voyages du Seigneur (9,10). Non, ce n'est pas non plus sa ville, mais une ville étrangère; sa seconde patrie ne vaut pas mieux que la première. Le Fils de l'homme sera un éternel exilé, un vagabond de grands chemins qui « n'a pas un lieu pour reposer sa tête», et n'a pas plus de demeure sur la terre que les chacals des steppes et les oiseaux du ciel.

Il « descendit », et non il vint de Nazareth à Capharnaüm, disent Jean et Luc (2, 12; 4, 31), dessinant exactement d'un seul trait, comme cela arrive souvent aux Évangélistes, tout un événement de la vie extérieure et intérieure de l'homme Jésus.

« Jésus descendit directement du ciel à Capharnaüm », dira le docète Marcion : du ciel du silence, du mystère, des trente années de calme nazaréen. Cette descente historique du Fils de l'homme à Capharnaüm correspond à la descente éternelle du Fils de Dieu sur la terre.

Le lac de Génézareth se trouve à une dizaine d'heures de marche au nord-est de Nazareth. Le voyageur qui, comme le faisait probablement Jésus, suivait le plateau de Turan, au-dessus de la gorge d'Arbeel, découvrait soudain, tout au fond, parmi de sombres rochers de basalte, un lac long et étroit, d'un bleu aérien au printemps entre ses rives verdoyantes, d'un vert aérien en automne entre ses rives jaunissantes : on aurait dit le ciel descendu sur la terre.

Peut-être Jésus y était-il déjà venu, lorsqu'il allait avec son père, le charpentier Joseph, chercher du travail, mais il est probable qu'il contemplait maintenant ce lac comme s'il le voyait pour la première fois : il comprenait que c'était ici qu'il allait accomplir la volonté de son Père, annoncer le royaume de Dieu.

 « La région de Génézareth est d'une beauté indescriptible rapporte Josèphe. Les terres y sont si fertiles et l'air y est si doux que les plantes les plus diverses, depuis le noisetier du nord jusqu'aux palmiers du midi, y croissent ensemble : toutes les saisons semblent rivaliser. Les figuiers et les vignes, à côté d'autres fruits, y restent mûrs pendant dix mois.» Il semble que là mieux qu'en tout autre lieu de la terre les hommes pouvaient entendre la Bonne Nouvelle : Tout est prêt, venez aux noces (Mt., 22, 4).

 Le lieu saint entre tous où le royaume de Dieu descendit du ciel sur la terre est, tel le visage de l'homme Jésus, simple, très simple, ordinaire, comme tous les lieux de la terre, et en même temps extraordinaire, unique, sans pareil. C'est la même sérénité, la même paix, le même calme qu'à Nazareth; mais on dirait que là la terre s'élève vers le ciel, et qu'ici le ciel descend sur la terre. Deux berceaux : l'un, celui du Roi, l'autre, celui du Royaume. Deux frontispices à l'Évangile, miraculeusement conservés jusqu'à nos jours, non point tracés sur le parchemin par la main d'un scribe, mais sur la terre par Dieu, l'un pour l'enfance du Seigneur - Nazareth; l'autre pour le royaume de Dieu - Génézareth.

Aujourd'hui encore, comme au premier jour du Seigneur, une brume dorée enveloppe le lac, pareille à la « Gloire de Dieu », au nimbe d'or des vieilles icones; pointues comme des ailes d'hirondelle, les voiles blanches des barques de pêcheurs se détachent sur le lac bleu, et les troupes serrées de pélicans blancs et roses voguent sur l'eau en îlots flottants, tandis que, debout sur les pierres du rivage, les cormorans noirs guettent dans l'eau transparente les poissons, prompts à fondre sur eux; comme jadis, assis dans les barques près de la rive, les pêcheurs réparent leurs filets, ainsi que le faisaient les fils de Zébédée, lorsque le Seigneur les appela, ou les lavent, comme Pierre, et les étendent ensuite sur des perches pour les sécher; comme jadis, les eaux chaudes et salutaires des sept Fontaines (l'Heptopygon) se déversant dans la lagune près de Capharnaüm et attirant par leur saveur et leur tiédeur tant de poissons qu'on peut les prendre à la main, évoquent la pêche miraculeuse où Pierre prit une telle quantité de poissons que ses filets se rompaient et que les deux barques étaient pleines à enfoncer (Lc., 5, 6-7). L'odeur d'eau tiède et de poisson se mêle toujours par les midis d'été aux parfums des fleurs de citronniers et d'orangers qui s'exhalent des jardins riverains de Bethsaïda où les lauriers-roses trempent leurs fleurs dans l'eau bleue. Le voyageur qui marche au bord du lac sent craquer sous ses pieds comme sous les pas du Seigneur, une multitude de petits coquillages de calcaire blanc mêlés au sable noir. Et l'on croirait qu'au bord des anses la foule vient de s'assembler en demi-cercle pour écouter la voix distincte du rabbi Jeschua enseignant du haut d'une barque. Et par les nuits de tempête, sur le lac, les crêtes écumeuses des vagues, éclairées par la lune à travers les nuages, évoquent encore le vêtement blanc du Seigneur marchant sur les eaux.

Cette terre, Kinnezar-Kinneret, était consacrée depuis une immémoriale antiquité au dieu Cinyre-Adonis, qui meurt dans la terre et ressuscite dans le grain de blé. Le souvenir du dieu s'était éteint chez les hommes, mais de même que sur les collines de Nazareth rougeoyaient aux pieds de Jésus les fleurs de l'anémone, du « sang d'Adonis », de même pleurait ici, lugubre comme le bruit du vent nocturne dans les roseaux du lac, le cinnor, la flûte pastorale du dieu Cinyre mourant :

lls regarderont vers celui qu'ils ont transpercé...Et ils sangloteront sur lui comme sur un fils unique...Et ils s'affligeront comme on s'afflige du premier-né... (Zach., 12, 10)

 On dirait que la terre d'ici savait par Qui elle serait foulée. Si toute beauté terrestre voile une tristesse non terrestre, cela est vrai ici plus que partout ailleurs, tout y exhale un doux appel, une plainte qui déchire le coeur : Le festin de noce est prêt, mais personne n'est venu.

A partir des gorges d'Arbeel le chemin que suivait Jésus traversait la plaine de Ginnesar pour se diriger ensuite vers le village riverain de Magdala, et de là vers Capharnaüm, longeant le bord du lac où les montagnes toutes proches, tombant parfois presque à pic, ne laissent qu'un étroit passage pour la route : celle-ci doit être aujourd'hui ce qu'elle était au temps du Seigneur et les hommes pourraient y baiser encore la trace ineffaçable de ses pas.

C'était la veille du Sabbat, au moment où d'après la loi de Moïse commence le repos sabbatique, aussitôt après le coucher du soleil; il faisait encore jour puisque sur le lac les pêcheurs jetaient leurs filets. La rive occidentale que suivait Jésus était déjà dans l'ombre, mais la rive opposée avec l'escarpement de Gadara rougeoyant comme le fer surchauffé, restait toute ensoleillée. Vers le sud, au delà de Magdala, jaillissant tout droit de l'eau bleue, telles des fleurs aquatiques, rosissaient les tours blanches de Tibériade, la capitale d'Hérode Antipas nouvellement bâtie, et le toit d'or de son palais flamboyait comme de la braise. Plus loin encore vers le sud, les eaux du Jourdain, sortant du lac par la gorge de Tarikea, étaient illuminées par le soleil couchant comme par la gloire du Seigneur.

Comme il marchait le long de la mer de Galilée il vit Simon et André, son frère, qui jetaient le filet dans la mer, car ils étaient pêcheurs (Mc., I, 16).

Tel est le premier instant du premier jour du Seigneur. Ici commence pour nous le témoignage oculaire de Pierre : nous verrons de ses yeux, nous entendrons de ses oreilles Jésus depuis cet instant jusqu'à celui où il s'élèvera du mont des Oliviers.

Jésus aperçut la barque de Simon avant d'arriver à Capharnaüm, peut-être près des Sept Sources, abondantes en poisson : là, non loin du rivage sans doute, Simon et son frère André, comme le font encore de nos jours les pêcheurs du lac de Génézareth, jetaient les filets debout dans la barque, ou dans l'eau jusqu'à la ceinture, à un endroit peu profond.

Dès le premier mot :« comme il passait devant », dit non pas du point de vue de Jésus lui-même, mais de celui des pêcheurs qui, dans la barque ou debout dans l'eau, le voyaient marchant sur la rive, on entend, à travers la voix de Marc, la voix de Pierre, de même qu'on l'entend dans ce terme de pêcheur : « jeter en cercle des deux côtés »: on n'ajoute pas ce qui est jeté, parce que tout pêcheur sait qu'il s'agit des filets. Le filet circulaire des pêcheur actuels de Génézareth, chabakah, le même sans doute qu'aux jours de Pierre, est enroulé autour du bras gauche; saisissant de la main droite le bout du filet qui pend, alourdi par des plombs, le pêcheur le déploie rapidement et l'étale sur l'eau. Les deux frères travaillent, Simon d'un côté, André de l'autre. Tout est tracé avec la merveilleuse exactitude d'un film. Pour décrire ainsi la scène il faut l'avoir vue.

Jésus leur dit : suivez-moi et je  vous ferai pêcheurs d'hommes. Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent ( Mc., 1, 17-18).

Rappelons-nous les témoignages évangéliques - celui du IVe Évangile, rapportant que Simon et André, anciens disciples du Baptiste, le quittèrent pour suivre Jésus (I, 40, 42); celui du IIe Évangile, affirmant que la renommée du nouveau prophète de Nazareth s'était déjà répandue dans toute la Galilée (4, 14), --et nous comprendrons que tout ne s'est peut-être pas passé aussi subitement que Marc, selon sa coutume, le représente; il condense toute une série d'expériences intérieures successives, concentre en un point l'effet soudain de ce dynamisme de Jésus que Simon, comme tous ceux qui en éprouvent l'action, trouve miraculeux et qui, comme toute expérience religieuse première, « contact avec d'autres mondes », est, en effet, merveilleux. «Désormais tu seras pécheur d'hommes» (Lc., 5, 10) - cette parole illumine comme un éclair toute la destinée future du Prince des Apôtres et projette sa lumière sur cet instant à jamais mémorable pour lui, où debout dans l'eau, à demi-nu, le filet enroulé autour du bras, considérant attentivement le visage du rabbi Jeschua qui se tenait sur la rive, il entendit l'appel mystérieux. Cet instant deviendra éternité non seulement pour lui, mais pour toute l'humanité chrétienne : Pierre fut, est et sera jusqu'à la fin des temps pêcheur d'âmes humaines.

 

Étant allé un peu plus loin, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, qui étaient assis dans une barque, raccommodant leurs filets. Il les appela aussitôt; et, laissant Zébédée leur père, dans la barque avec les ouvriers, ils le suivirent (Mc, I, 19-20 ). Ils réparent en vue de leur prochaine pêche les grands filets, mebatten, destinés aux grands fonds : voilà de nouveau tout un tableau, dans un seul trait instantané. Frappés comme par la foudre par l'appel du Passant inconnu, les deux fils quittent leur vieux père, sans même lui dire adieu. De nouveau tout cela est si raccourci, si précipité, si conforme à l' « aussitôt », de Marc-Pierre, si «miraculeux», si étonnant, que là aussi on ne peut pas ne pas voir une « stylisation » , préconçue ou involontaire, simplifiant la réalité historique, de même que dans le parallélisme trop évident de deux vocations presque identiques : la barque, les filets, les deux frères pêcheurs, l'appel du Seigneur, la soudaineté de la décision - tout se répète comme le refrain dans la chanson et l'accord dans la musique.
 

Ensuite, ils se rendirent à Capharnaüm (Mc., I, 21).

A en juger par les pierres trouvées dans les fondations en ruine du mur d'enceinte qui forment un quadrilatère long de mille pas et large de cinq cents, la ville était une petite bourgade, un jouet. C'était seulement à cause de sa situation aux confins des provinces de deux tétrarques, les frères Hérode, Antipas et Philippe, près de la grande route militaire et commerciale qui allait de Jérusalem à Damas, le long de la rive septentrionale du lac, qu'il y avait dans la ville une douane, telonium, où l'on percevait les impôts de ceux qui passaient la frontière ou venaient de la Decapole en traversant le lac; il y avait également un poste romain, commandé par un centurion.
Dans les ruelles étroites et ombreuses, tout imprégnées d'une odeur de poisson salé, où le passant avance prudemment, de peur de se prendre le pied dans les filets étendus par terre ou de glisser sur des écailles de poissons, les maisonnettes de pêcheurs sont faites du même basalte noir que toutes les collines et montagnes environnantes. Seule la synagogue, érigée par le centurion romain (« il aime notre nation, et c'est lui qui nous a fait construire notre synagogue », diront à Jésus les anciens des juifs de Capharnaüm. (Lc., 7, 5), est toute bâtie en calcaire blanc, semblable à du marbre : dominant l'amas des maisonnettes sombres, elle étincelle de blancheur et se voit de loin. Les délicats chapiteaux des colonnes et les architraves d'ordre ionique, ainsi que des figures de centaures, de lions, d'aigles et de dieux-enfants couronnés de fleurs, peut-être même des pampres de Bacchus, tout rappelait un temple hellène et semblait annoncer cette langue grecque commune, koïné, dans laquelle sera écrit l'Évangile.

 

L'intérieur de la synagogue de Capharnaüm était le même que celui de Nazareth, mais tout y était plus riche et plus grand : une rangée de colonnes à chaque étage, celles du rez-de-chaussée d'ordre corinthien, celle du premier étage d'ordre dorique; des murs blancs et nus; des bancs de bois pour les fidèles; une estrade de pierre, arona, avec une petite armoire à deux portes, « l'arche de Noé » où l'on enfermait les rouleaux de la Loi. Les portes de l'entrée principale étaient orientées, comme toujours, vers Jérusalem; ici, elles donnaient directement sur le lac d'un bleu aérien comme le ciel qui étincelait au soleil et dont le reflet se mouvait sur les murs blancs en vagues ondoyantes.
On a trouvé dans les ruines de Tell-Khoum des pierres, provenant peut-être du perron de l'entrée principale de la Synagogue; là encore, comme sur la route longeant le lac, les hommes pourraient baiser les traces des pas de Jésus.


Et aussitôt, le jour du sabbat, Jésus étant entré dans la Synagogue se mit à y enseigner (Mc., I, 21).

                                                                                                         

                                                       (à suivre....dans la deuxième partie)

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Cana en Galilée

Publié le par Christocentrix

«Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous- convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle» (Mc., I, 15).

C'est par ces mots que Jésus, comme il se rendait en Galilée venant du désert montagneux de Judée où le démon l'avait tenté, commençait sa prédication; trois jours avant sa mort, à Jérusalem il l'achevait ainsi : «Le royaume de Dieu est semblable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs pour appeler ceux qui avaient été invités aux noces, mais ils ne voulurent pas venir» (Mt., 22, 2-3). Jésus se souvint-il en ces derniers jours de ce premier jour où il vint apporter aux hommes la Bonne Nouvelle du royaume de Dieu. Si l'essentiel, dans toute oeuvre, est le commencement et la fin, à en juger par un tel com-mencement et une telle fin, l'essentiel dans l'oeuvre du Seigneur, c'est le royaume de Dieu, le festin nuptial où la Terre-Mère est l'épouse et le Fils de l'Homme est l'époux. Si chez les synoptiques, le festin nuptial s'exprime par la parole, dans le IVè Evangile il s'exprime par l'action, le «miracle-signe».

Béthabara-Béthanie, première manifestation de sa gloire et aussitôt après, la seconde - Cana en Galilée; après le baptême d'eau, le changement de l'eau en vin. Ceci est lié à cela non seulement extérieurement, par le temps, mais encore intérieurement, par le sens; ceci s'oppose à cela : le jeûne au festin, la douleur à la joie, l'eau au vin, la loi à la liberté. Jésus lui-même s'oppose à Jean-Baptiste : « Les lois et les prophètes ont duré jusqu'à Jean; depuis lors le royaume de Dieu est annoncé (Lc., 16, 16).
A qui donc comparerai-je cette génération? Elle ressemble à des enfants assis dans les places publiques qui crient à leurs compagnons et qui disent : Nous vous avons joué de la flûte, et vous n'avez pas dansé; nous vous avons chanté des complaintes et vous ne vous êtes pas lamentés. En effet, jean est venu ne mangeant ni ne buvant et l'on dit : il a un démon. Le Fils de l'Homme est venu mangeant et buvant et l'on dit : Voilà un glouton et un ivrogne.»(Mt., II, 16-19).

Il ne faut pas adoucir la grossièreté blasphématoire des deux derniers mots. Certes, le Seigneur sait ce qu'il fait lorsqu'il les évoque, avec sans doute quel sourire triste et indulgent pour la bêtise humaine! « Il eût mieux valu que ce miracle d'ivrogne n'ait jamais figuré dans l'Évangile », se disent, en pensant à Cana, les gens que l'on appelle moraux, sobres, «secs» de vin, mais non de ce sang qu'hier ils versèrent à la guerre comme de l'eau, et qu'ils verseront encore demain. Parmi ceux qui aujourd'hui se disent chrétiens beaucoup, s'ils étaient plus sincères avec eux-mêmes et s'ils lisaient l'Évangile avec des yeux moins aveuglés par l'habitude, penseraient de même. Et il faut bien l'avouer : le récit de ce « miracle d'ivrogne » semble fait exprès pour que les gens «sobres» pensent ainsi.

Dans la salle du festin il y a des vases destinés «aux purifications des juifs », au lavage des mains et des pieds avant le repas. Six énormes récipients de pierre, contenant chacun trois mesures (Jn., 2, 6). La mesure de liquide, metret, chez les Grecs, bath, chez les juifs, est d'environ 40 litres : chaque vase contenant deux ou trois mesures, soit 80 à 120 litres, les six vases contiennent 500 à 700 litres. Les serviteurs les remplissent d'eau « jusqu'au bord » (Jn., 2, 7) : le narrateur rappelle ce détail, heureux sans doute de renforcer l'impression de plénitude et de générosité du don.
Les festins de noce duraient, selon l'usage juif de l'époque, au moins trois et parfois jusqu'à huit jours. A en juger d'après l'énorme quantité d'eau contenue dans les six vases et suffisante pour les ablutions d'une multitude d'hôtes, la maison était grande et riche; la provision de vin devait être également abondante. Elle fut pourtant épuisée entièrement et si brusquement qu'il n'y eut pas de vin pour les nouveaux hôtes venus avec Jésus (et il était probablement impossible d'en acheter dans un petit bourg, presque un village). C'est donc qu'on avait beaucoup bu pendant les jours précédents.

Tout homme donne d'abord le bon (fort) vin, et ensuite le moins bon (le moins fort), après qu'on a bu abondamment. Toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant (Jn., 2, 10), dit en plaisantant, avec cette gaieté excessive qui sent l'ivresse, l'architriklin, le chef des serviteurs (ils sont si nombreux qu'il faut un chef : encore un signe de richesse). Par conséquent, le jour où Jésus vient aux noces, les hôtes ont déjà beaucoup bu; et voici six nouveaux vases, six tonneaux pleins jusqu'au bord, pour que le festin ne s'arrête pas. Ce « miracle d'ivrogne », ne sera jamais compris par les hommes «sobres», mais peut-être le sera-t-il par des saints enivrés du vin du Seigneur, tels que saint François d'Assise ou Séraphin de Sarov.
Dieu donne l'Esprit sans mesure (Jn.3,-34). C'est de sa plénitude que nous avons tous reçu grâce sur grâce (Jn., I, 16), joie sur joie, générosité sur générosité, ou, comme auraient dit ceux qui s'enivrèrent aux noces de Cana, « mesure sur mesure ». Oui, il faut s'être enivré soi-même pour comprendre ce miracle d'ivrogne.

Souvenons-nous des prosélytes hellènes qui vinrent voir Jésus six jours avant le Golgotha et entendirent de sa bouche ces paroles sur le mystère le plus sacré des Mystères d'Eleusis : "Si le grain de froment ne meurt après être tombé dans la terre, il demeure seul; Mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits" (Jn., 12, 24).

Souvenons-nous que la langue populaire grecque « commune, Koiné», dans laquelle est écrit l'Évangile, est aussi la langue des mystères qui « unissent le genre humain » selon le mot de Prétextat , la langue de deux unificateurs, du dieu Dionysos et d'Alexandre le Grand; souvenons-nous que Paul, l'apôtre des gentils, et après lui, toute l'Église jusqu'à nos jours se sert pour désigner les choses les plus sacrées du même mot que l'on employait dans le sanctuaire d'Éleusis : mysteria. Souvenons-nous de tout cela, et nous comprendrons peut-être pourquoi dans le plus « commun » koiné, et le plus universel des quatre Évangiles, les noces de Cana, première cène du Seigneur, avec le changement de l'eau en vin, de même que la dernière avec l'Eucharistie, le changement du vin en sang, sont les deux « miracles-signes » les plus universels, dans lesquels Jésus, unissant le genre humain, réellement « manifesta sa gloire ».

Confondre le Christ avec Dionysos, c'est blasphémer grossièrement et faire preuve d'une lourde ignorance. Mais si, selon le mot profond de saint Augustin, «la chose même qu'on appelle maintenant religion chrétienne n'a jamais cessé d'exister depuis l'origine du genre humain jusqu'à ce que le Christ lui-même soit venu en la chair», c'est peut-être dans les mystères de Dionysos que l'humanité préchrétienne atteignit le point culminant et le plus proche du Christ. En ce sens, tout le paganisme est une éternelle Cana en Galilée, un festin lugubrement gai; les convives ont beau boire, ils ne parviennent pas à s'énivrer, soit que le vin manque, soit qu'il se change en eau. « Ils n'ont pas de vin » (Jn., 2, 3), dit au Seigneur la Terre-Mère miséricordieuse, de même que le dira la Vierge Marie, la mère de Jésus. Ils n'ont pas de vin et ils n'en auront pas, tant que le Seigneur ne sera pas venu.
Bien des siècles avant Cana en Galilée les hommes ont déjà soif du vrai miracle qui change l'eau en vin, et les faux miracles ne les désaltèrent plus. Dans le choeur des Bacchantes d'Euripide Bacchus crie « Evohe! » et la terre fait couler dans les sources du vin au lieu d'eau. (Une ménade frappe le rocher de son thyrse, l'eau en jaillit; une autre jette sa férule contre terre, le vin en ruisselle). Mais Euripide croit-il lui-même à ce miracle de Bacchus, comme Pline le Naturaliste croyait au prodige de l'île Andros où l'eau de la source qui coulait dans le temple de Dionysos se changeait en vin, aux nones de janvier, c'est-à-dire, selon le calendrier chrétien, le jour même où l'église primitive évoquait, en même temps que l'Épiphanie, le miracle de Cana en Galilée ?

A sa première cène publique, à Cana en Galilée, le Seigneur change l'eau en vin, et à sa dernière cène, secrète, il changera le vin en sang.
"Je suis le vrai cep et mon Père est le vigneron. je vous ai dit ces choses afin que...votre joie soit parfaite " (Jn., 15, I, II).
Quelle est cette joie et pourquoi les deux portes de l'Evangile, à l'entrée et à la sortie, sont-elles tapissées d'une même vigne, aux grappes également rougissantes -- jamais cela ne sera compris par ceux qui sont humainement sobres, par ceux qui ignorent quelque chose d'essentiel sur eux, sur le monde et sur Dieu : seuls le comprendront ceux qui sont divinement enivrés, parce qu'ils savent, ou sauront un jour, que la faible et grossière ivresse par le vin terrestre qui n'étanche pas la soif, n'est que l'image, le signe d'une autre ivresse par un autre vin qui, lui, étanche toute soif.
"Je suis le cep, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, porte beaucoup de fruits; car, hors de moi, vous ne pouvez rien faire " (Jn., 15, 5).
Ils savent, ou sauront un jour, que l'homme doit « sortir de lui-même » pour entrer en Dieu; qu'il doit « perdre », « faire périr » son âme pour la « trouver », la « sauver ». C'est en ce point suprême que l'ombre touche au corps, Dionysos au Christ. Il est sorti de lui-même, (Mc., 3, 21), diront de Jésus, du seul qui soit divinement ivre, les gens sobres, usant du même mot que pour les initiés des mystères de Dionysos.
Elles étaient saisies de crainte et hors d'elles-mêmes (Mc.,16, 8), dira Marc-Pierre en parlant des femmes «qui s'étaient rendues de grand matin, comme le soleil venait de se lever » au tombeau du Seigneur ressuscité (Mc., 16, 2). Sans cette « exaltation », cette « sortie de soi », cette extase, elles n'auraient pas su, n'auraient pas vu que le Christ était ressuscité.

« Baise la terre et aime insatiablement...recherche cette extase et cette exaltation...et n'en rougis pas; chéris la, car c'est un grand don de Dieu...» dit le starets Zosime à Aliocha Karamazov, et dans sa vision merveilleuse auprès du cercueil du vieillard, Aliocha se rappelera ces paroles : « Cana en Galilée...Le premier, le gentil miracle ! C'est la joie humaine et non la douleur que le Christ a visitée. En accomplisssant son premier miracle, c'est la joie humaine qu'il a aidée...»
 

« Cela fut-il ou non? »
Poser cette question à Aliocha et, après l'avoir entendu répondre : « oui, cela fut. Quelqu'un a visité mon âme », décider néanmoins: « c'était une hallucination», quel laquais  Smerdiakov il faut être pour agir ainsi, si savant, si érudit soit-on, et armé de la « Critique de la Raison pure » ! Mais ne faut-il pas être un laquais cent fois pire pour demander à l'Évangéliste Jean : « cela fut-il ou non? ». « Tout ce qui est écrit là est un mensonge», une « pure invention » - celui qui en décida ainsi et en reste là, celui-là connaît très mal l'histoire, et ignore tout de l'âme humaine. Comment ces critiques ne comprennent-ils pas que pour « inventer » une telle chose il faudrait être non pas l'évangéliste Jean -- peu importe qu'il s'agisse du « disciple que Jésus aimait » ou du Presbytre Jean- mais un mélange de sceptique raffiné du IIème siècle et de cynique grossier du XXème, c'est-à-dire une chimère entre toutes fabuleuse?
Non, les noces de Cana, ne sont pas une « invention ». Quelque chose s'y est passé réellement qui a donné naissance au récit évangélique. Mais quoi précisément? Il va de soi que nous ne le saurons jamais avec exactitude. Ce qui rend surtout difficiles les recherches, c'est le trait commun à tous les témoignages historiques du IVème Évangile. Maître à jamais inégalé de ce que les peintres appellent le « clair obscur», chiaroscuro, Jean mêle la lumière la plus éclatante à l'ombre la plus profonde en des chatoiements si insaisissables à l'oeil que plus nous les regardons moins nous savons si ce que nous voyons est réel ou fantastique.

 

Marie-Madeleine se rendit au tombeau de grand matin comme il faisait encore obscur (Jn., 20, 1). Dans tout le IVème Evangile nous retrouvons cette obscurité du grand matin. Il y a quelque chose de semblable dans la peinture de Vinci. Peut-être dans la vivante Mona Lisa n'aurions-nous pas reconnu celle du portrait, ce qui pourtant ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas eu de vivante; de même de ce que nous ne reconnaissons pas l'historique Cana en Galilée dans celle de l'Évangile, il ne s'ensuit nullement qu'elle n'ait pas existé.
Jean confond, ou unit à dessein, deux ordres : l'Histoire et le Mystère, de sorte que tout son témoignage est une demi-histoire, un demi-mystère; il confond, ou unit à dessein, la réalité avec le songe prophétique, avec ce qu'il appelle le « signe », et que nous appelons le «symbole», « la similitude », de sorte que chez lui tout est demi-réalité, demi-songe. Il ne faut pas l'oublier pour pouvoir comprendre ce qui s'est passé à Cana en Galilée.

C'est à des traits introuvables, inimaginables pour nous, tels que ceux-ci : « Ils n'ont plus de vin » dit la Mère, et le Fils répond : «Femme qu'y a t-il entre toi et moi.» (Jn., 2, 34) qu'on saisit le mieux la solidité historique du corps caché dans le témoignage de Jean. On aura beau vouloir en adoucir la rudesse tranchante, on n'y arrivera pas. Il faut accepter cette parole telle qu'elle est : écouter cette « fausse note », pareille au bruit crissant du fer sur du verre, non pas avec une oreille qu'a rendue sourde l'habitude bimillénaire, mais comme si nous l'entendions pour la première et non la millième fois; il faut nous sentir « saisis jusqu'au bout de stupeur et d'effroi » : alors comprendrons nous peut-être que pour atteindre à une harmonie supérieure, la musique divine, l'Evangile, a comme notre musique humaine besoin de dissonances.
Venant d'entendre à Béthanie la voix de sa Mère Céleste, de l'Esprit : «Tu es mon Fils bien-aimé, je t'ai engendré aujourd'hui» , Jésus n'aurait pas pu dire à sa mère terrestre : «Mère», pas plus qu'il n'aurait pu appeler : « Père » son père terrestre; il ne pouvait nommer ainsi que sa Mère Céleste et son Père Céleste.
Et c'est pour cela aussi que dans la parole d'amour la plus tendre qui ait jamais été dite sur terre, lorsque, pendu sur la croix, le Fils montrera des yeux à sa mère son disciple préféré, son frère d'élection - il ne l'appellera pas « mère ». Femme! Voilà ton fils (Jn., 19, 26).
Aurait-il pu l'appeler ainsi s'il ne savait pas que le secret le plus sacré de son coeur - l'amour dans lequel il les unissait toutes les deux, la terrestre et la Céleste, lui avait été révélé à elle aussi?
Voilà dans quelle profondeur du coeur du Seigneur nous plongeons notre regard à travers le « clair-obscur » de Jean comme à travers la limpidité sombre des eaux nous le plongeons dans leur profondeur insondable; voilà pour quelle harmonie divine il faut cette dissonance humaine.

"Jean buvait en secret au sein du Seigneur."  (Ex illo pectore in secreto bibebat) dira saint Augustin. Seul « celui qui était couché sur son coeur » pouvait y boire comme les abeilles boivent le miel des fleurs. « Femme », au lieu de « mère », c'est dans le langage humain de l'absinthe amère, et dans le langage des anges le miel le plus doux du coeur du Seigneur.
De bon matin, alors qu'il fait encore sombre, et que le sommeil est particulièrement fort et doux, la mère réveille son Fils endormi, parce qu'elle sait que son heure est venue, que le Soleil du royaume de Dieu se lève, que le festin de noces est prêt, mais le dormeur ne veut pas s'éveiller, la supplie de ne pas l'éveiller : « Femme! qu'y a-t-il entre toi et moi? » Pourtant lorsqu'il dit « Mon heure n'est pas encore venue », il sait qu'elle est déjà venue.
« Père! délivre-moi de cette heure » (Jn., 12, 27), dira-t-il aussi parlant à son Père Céleste, à la veille du dernier jour, comme il parle à cette veille du premier jour, à sa mère terrestre.
S'il parle de son heure à sa mère terrestre, c'est sans doute que celle-ci aussi sait ce qu'est cette heure pour lui. On s'en aperçoit rien qu'à entendre Marie ordonner aux serviteurs: «Faites tout ce qu'il vous dira» (Jn., 2, 5).
La mère sait-elle que non seulement l'eau se changera en vin, mais encore le vin en sang? Et si elle le sait, est-ce pour cela qu'elle réveille le dormeur, qu'elle le presse, comme si elle le poussait à cela de ses propres mains?
On croit voir ces deux visages rapprochés si semblables l'un à l'autre, celui du Fils et celui de la Mère; on croit entendre leur colloque mystérieux, presque muet, rien qu'en regards rapidement échangés. Et de nouveau, c'est le clair-obscur des profondeurs insondables, la discordance terrestre de l'accord céleste, la dissonance humaine de l'harmonie divine; l'absinthe humaine - le miel angélique.
Si nous connaissions mieux l'Inconnu, si nous aimions mieux l'Inaimé, peut-être comprendrions-nous qu'il importe peu que celui que nous appelons l'évangéliste Jean ait été ou non à Cana en Galilée; il a tout vu comme de ses yeux, tout entendu comme de ses oreilles; il était couché sur le coeur du Seigneur et «buvait en secret à son sein».

Le premier canevas historique du témoignage de Jean sur les noces de Cana est probablement un naïf récit populaire, ou, n'ayons pas peur des mots, une « légende » de ces prosélytes hellènes, fort nombreux dans la Galilée « païenne », qui avaient été initiés aux mystères dionysiaques. Ils se rappelaient encore le miracle, auquel ils avaient cessé de croire, et qui n'étanchait plus leur soif, du changement de l'eau en vin, en sang de cep (Dionysos est le Cep), et ils venaient de s'adresser à Jésus. Il est très probable que dans cette légende aussi nous pourrions saisir le corps solide de l'Histoire.

Cana en Galilée - on l'appelait ainsi pour la distinguer des localités du même nom, situées en dehors de la Galilée, et cette précision géographique est un indice de plus qu'il ne s'agit pas là d'une «pure invention», - Cana en Galilée, probablement le village actuel de Kephar Kenna, à cinq kilomètres au nord-est de Nazareth sur le chemin de Capharnaüm, voilà le lieu de l'action, et cela se passe le premier jour du ministère du Seigneur ou à la veille de ce jour. Il n'y a aucune raison pour douter de l'exactitude historique de ces deux témoignages. Allant de Nazareth à Capharnaüm, Jésus pouvait réellement passer par Cana et être invité aux noces avec sa mère et les disciples qui avaient quitté Jean-Baptiste pour le suivre. Ceci est confirmé par un autre témoignage du IVème Évangile: Après cela, il descendit à Capharnaüm avec sa mère et ses disciples (Jn., 2, 12).

Mais ce qu'il y a de plus précieux pour nous dans le noyau vraisemblablement authentique du récit, ce n'est pas son côté extérieur, mais son côté intérieur. C'est la joie terrestre, simple, accessible aux simples gens, aussi physiquement enivrante que le vin de leurs vignes, du premier jour du Seigneur. Ce sont «les doux hommes de la terre», les Amaharéens, les purs de coeur, les pauvres d'esprit qui les premiers ont vu quelque chose dans le visage de rabbi Jeschoua, ont compris en lui quelque chose, sinon par l'intelligence, tout au moins par le coeur, qui les fait se réjouir si fort qu'ils « sortent d'eux-mêmes», et qui leur fait comprendre - voir le miracle de l'Extase qui change l'eau en vin.

Pour eux c'est un miracle, mais pour nous?
Les dix versets évangéliques sur Cana en Galilée sont autant d'énigmes, de « clairs-obscurs». Jean connaît trop bien les Synoptiques (aucun critique n'en doute) pour avoir oublié la Tentation. « Changer la pierre en pain », et « changer l'eau en vin », ce sont là miracles identiques; si le Seigneur a repoussé le premier comme une tentation du diable, pouvait-il accepter l'autre comme la volonté de son Père?
Pour échapper à cette contradiction il faudrait supposer que les deux miracles se déroulent dans deux ordres différents : celui des pierres-pains dans l'Histoire, celui de l'eau-vin dans le Mystère. Pour l'Évangéliste lui-même Cana n'est pas un miracle, theras, mais un «signe», sêméïon, et il en est de même d'ailleurs pour tous les « miracles » du Seigneur. C'est là peut-être que se trouve la clé de tout.
Entre le «miracle» proprement dit, et le « miracle-signe », il y a une différence essentielle. Le premier ne s'accomplit qu'en dehors de l'homme, le second, en dehors et en dedans. Le miracle est la violation des lois de la nature; le signe peut ne pas l'être. Tout phénomène qui laisse transparaître ce qui est derrière lui devient un « miracle-signe ».
Le point que l'expérience intérieure affine et rend translucide dans l'épaisseur de l'expérience extérieure est comme une fente que le prisonnier a creusée dans la muraille; un signe-appel adressé de l'autre monde, un éclair jaillissant dans la nuit, voilà ce qu'est un « miracle-signe ». Tout phénomène naturel qui tombe sous la lumière de cet éclair peut devenir un tel « miracle ».
Expliquer le miracle par le rationalismus vulgaris, c'est réjouir les vieux démons stupides, chagriner les sages enfants, les anges. Un miracle, c'est comme un coeur vivant : l'expliquer, c'est le mettre à nu, le tuer.
Il est facile de conjecturer « qu'ils n'ont plus de vin » veut dire : « Le vin va manquer ». Il n'est pas encore complètement épuisé, il en reste peut-être un peu dans quelques-unes des six énormes jarres ou dans d'autres vases. On peut aussi facilement conjecturer que « remplissez les vases d'eau » peut vouloir dire : « Ajoutez de l'eau », et que les invités qui n'étaient pas seulement ivres de vin ont bu ce vin mouillé comme s'il était pur. Mais toutes ces suppositions du rationalisme vulgaire passent à côté du «miracle-signe» évangélique.

Est-ce dans des vases morts que l'eau se change en vin, ou dans des coeurs vivants? Seuls peuvent le demander des êtres aussi malheureux, aussi sobres que nous, et non pas ceux qu'enivra le vin du Seigneur.
«Le même qui a changé l'eau en vin dans les vases de Cana en Galilée le change dans les vignes; mais nous ne nous étonnons pas de ce miracle, parce que nous y sommes habitués », enseigne saint Augustin, donnant du miracle une explication qui ne vient certes plus du simple rationalisme.
Le coeur du monde, le coeur du Seigneur, change partout et toujours l'eau en vin et le vin en sang. La force qui change la mort en vie et dont nous appelons «Évolution » le faible reflet, voilà le mystère éternel du Fils dans le Père, du Logos dans le Cosmos. C'est ce mystère qui fut révélé aux hommes à Cana en Galilée, au premier jour du Seigneur et qui leur sera peut-être révélé à nouveau le dernier jour : Je vous le déclare : désormais je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu'à ce que le royaume de Dieu soit venu (Lc.,22, 18).

Les hommes se grisent même de petites joies, comment pouvaient-ils ne pas être enivrés par la joie la plus grande qui ait jamais été sur terre - par la Bonne Nouvelle annonçant l'avènement du royaume de Dieu? Si secs, si sobres que nous soyons, si le Seigneur en personne prenait place à notre Cène, peut-être notre eau se changerait-elle aussi en vin et ne songerions-nous plus à demander si ce miracle-signe s'est accompli dans des vases morts ou dans des coeurs vivants.

Quelques-uns d'entre nous se rappellent encore avec quel effroi joyeux ils sentaient dans leur enfance, en s'approchant de la coupe du Saint-Sacrement, que ce pain était réellement son corps, ce vin réellement son sang. Celui qui, enfant, a éprouvé cela l'éprouvera encore à l'heure de sa mort; alors il entendra peut-être au-dessus de lui la douce voix : -- Vois-tu notre Soleil?... Il se réjouit avec nous, il change l'eau en vin, pour ne pas interrompre la joie des invités et cela pour les siècles des siècles.
Il l'entendra, s'éveillera du sommeil de mort et il verra à Cana en Galilée le premier jour du Seigneur.

                                                                                       
                                                                                 Dimitri Merejkovsky 

       

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Dom A. Guillerand : élévations sur le prologue de Jean - Au seuil de l'abîme de Dieu.

Publié le par Christocentrix

Au commencement était le Verbe (Jean, 1, 1).

Voilà le premier trait de la divine physionomie que l'évangéliste a contemplée et qu'il veut nous peindre pour que nous puissions la contempler nous aussi ... et l'aimer comme il l'a aimée : elle est éternelle.

Jésus, Verbe incarné, Verbe éternel avant de s'incarner, déborde notre temps; il le précède; il précède toutes les choses que notre temps mesure; il est avant elles, il est plus grand qu'elles. Quand elles ont commencé, « Il était ».

Quand ont-elles commencé? Qui le dira jamais? Les savants cherchent à le savoir; ils multiplient les études, les recherches ... Peut-être il y a des milliers et des milliers de siècles? Peu importe! Si nombreux qu'ils soient, ces siècles, d'un coup d'aile l'évangéliste se reporte - et nous reporte avec lui - par delà, au tout premier, au début de tout, à la première lueur de la première aurore, au premier mouvement des mondes, et nous dit : « Celui dont j'ai à vous parler était là! »

« Il était », il ne commençait pas. Notre temps ne le mesure pas; sa durée n'est pas notre durée; son mouvement n'est pas notre mouvement.

Je suis dans un monde tout nouveau, où rien ne commence, ni ne continue, ni ne finit. Réalité étrange dont je ne puis même pas avoir une idée précise! Autour de moi, en moi, tout est régi par la durée successive parce que tout se succède, tout est présent, passé ou avenir; tout se meut le long de cette ligne ou de ce que je me représente comme une ligne; tout est compris dans un avant et un après qui le limitent.

Le Verbe est en dehors; il ne se meut pas; il demeure: « Il était. » Pour lui, ni passé ni avenir; il est tout entier au présent, mais à un présent qui n'est pas le nôtre, si ténu et insaisissable. De là cet imparfait: « Il était. » Il ne désigne pas une imperfection en lui, mais en moi, dans ma pensée impuissante, dans mes mots trop courts. Il est plus grand que je ne puis dire ou concevoir ... Je me lasse vainement à poursuivre une telle grandeur; je ne puis que croire, abîmer mon esprit devant elle ... écouter, dans cet abîme et ce silence, la Parole qui ne commence pas et par laquelle tout a commencé, entrer avec elle dans l'immensité où elle retentit, qui est sa demeure, où elle veut que je demeure avec elle et que je dise ce qu'elle dit!

Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu (Jean, 1, 1).

Celui que Jean a connu et aimé, par lequel il a été connu et aimé, avec lequel il a eu pendant trois années des rapports intimes, dont le continuel souvenir et l'incessante contemplation sont toute sa vie depuis qu'il est remonté au ciel, Celui qui précède toutes choses et qui «était» quand elles ont commencé d'être, c'est le Verbe: « Au commencement était le Verbe.» Le Verbe! C'est-à-dire la parole de «Celui qui est», la parole de l'Etre infini. Car l'Etre parle; il s'exprime; il se dit éternellement à lui-même ce qu'il est; il produit une image qui reproduit ses traits et les lui montre. L'Etre est esprit; il l'est nécessairement; il l'est autant qu'il est; il est l'Esprit infini comme il est l'Etre infini.«L'Etre qui est» est infiniment déterminé; c'est le sens du mot "parfait". Il est parfait parce qu'il est complètement fait. Il est tout ce qu'il peut être, il a tout ce qu'il peut avoir. Il n'y a donc pas de matière en lui; il est immatériel, il est esprit, pur esprit. Or un esprit possède une propriété caractéristique : il réfléchit; c'est un miroir. Il reproduit l'image de ce qui est en face de lui. S'il se regarde lui-même, il reproduit ses propres traits. C'est ce que nous appelons sa pensée ou son verbe.

Le Verbe, c'est la parole de l'Esprit, la parole sans mots, la parole intérieure et ailée. Les mots sont une traduction extérieure et sensible pour les esprits qui sont plongés dans la matière. « L'Etre qui est », le pur esprit, n'emploie pas de mots. Sa parole est toute spirituelle, comme lui; elle est son image parfaite qui le reproduit tel qu'il est, qui l'exprime tout entier et l'égale. Voilà ce qui était au commencement : l'Esprit infini qui se parlait, et se disait éternellement ce qu'il est, qui se voyait en lui-même, dans sa Pensée, son Verbe, qui reproduisait ce Verbe pour se voir en lui, qui était tout et qui se voyait tout dans ce Verbe.

Un esprit est une demeure; plus il est esprit, plus il a un dedans et plus il y demeure. L'Esprit pur, l'Esprit infini procède de lui-même et s'y achève. Eternellement il produit en lui une image de lui-même qui est son Verbe. Eternellernent il la pose en face de lui, il la voit, il la regarde, il l'engendre; éternellement l'image demeure là et reproduit Celui qui la produit. Eternellement le Verbe se tient dans cette demeure, dans ce foyer, dans ce sein paternel, recevant le souffle spirituel qui l'engendre, et, animé de ce souffle, rentrant et restant dans l'immensité infinie qui est son principe.

Il y a donc là, dans cette demeure (apud Deum) qui est du Père (in sinu Patris) un mouvement mutuel qui égale l'Etre communiqué, qui est cet Etre même et cette demeure, qui comme d'un principe, qui se reproduit infiniment une image parfaite, infinie, égale au principe, et qui, communiqué à l'image, reçu par elle, lui fait accomplir le don de soi qui est l'acte infini du principe. Le principe la voit en lui-même, il se contemple en elle, il se connaît par elle; il voit qu'il lui donne tout ce qu'il est, que se donner c'est son être; il le voit parce qu'il voit son image se donner; il voit le mouvement qu'elle accomplit et qui est son mouvement; il jouit de se donner et du don d'elle-même qu'elle lui fait; il jouit de cet amour, il jouit d'être cet amour et de le répandre en lui; il jouit de communiquer cette jouissance et de la jouissance de celui auquel il la communique. L'image se tient toute tournée vers le Père, toute en face de lui, pour accueillir cet amour, ce souffle qui devient son être, son amour, sa vie et sa joie, et pour les reproduire, afin que le Père les retrouve en elle, en soit heureux et glorifié. Elle reçoit le mouvement qui procède du Père, qui la fait Fils, et qui procède d'elle pour faire en elle et par elle ce qu'il fait dans le Père.

Une immense circulation d'amour anime donc cette demeure, est cette demeure et, dans cette demeure qui est l'Etre même, se communique à trois termes, les unit de l'unité la plus complète, l'unité de l'Etre, et les distingue en même temps de toute la grandeur de cet Etre qui s'oppose. Ces trois termes sont trois Personnes; ce sont des esprits; elles sont uniquement spirituelles; leurs actes sont des actes uniquement spirituels; elles connaissent et elles aiment; elles ne font que cela: se connaître et s'aimer. La connaissance et l'amour, c'est le mouvement même de leur être, et ce mouvement est infini comme leur être, il est leur être, il est leur être même, mais leur être qui se meut pour se donner. Or se donner, c'est leur être : elles ne sont l'une et l'autre qu'amour et don de soi. Elles se donnent infiniment l'une à l'autre cet être qui n'est que mouvement et amour. Eternellement elles se le communiquent; éternellement, dans le sein du Père, il va du Père au Fils et du Fils au Père; éternellement l'Esprit procède du Père par le Fils et les unit de ce don de soi qui est leur don de soi mutuel. Eternellement ils contemplent ce don de soi, et ils jouissent de se donner, d'être l'un dans l'autre, l'un par l'autre, l'un pour l'autre. Nulle mesure, nulle restriction dans ce don de soi qui est l'Etre même et qui se donne comme il est; nulle étroitesse, nul égoïsme, nulle limite. C'est l'Océan infini qui se répand en lui-même, grâce à sa spiritualité infinie, en se reflétant dans une image qui le reproduit tout entier et qui se répand elle-même dans le même lit sans rivage.

Notre esprit à nous reste ébloui devant cette réalité; l'idée qu'il s'en fait, les comparaisons qu'il peut tenter restent à une distance proprement infinie. Je songe à une famille: un père, une mère, un enfant, dont les âmes d'une délicatesse parfaite, affinées, dégagées, spiritualisées, vivent dans la plus complète intimité qui se puisse concevoir, les pensées de l'un sont les pensées des deux autres, leurs vouloirs, leurs sentiments, leurs impressions se communiquent sans cesse, s'accordent, s'unifient en tout; tout ce qui constitue leur vie d'âme est commun; les mots, les gestes, l'expression de physionomie, les mouvements se sont peu à peu identifiés, les corps eux-mêmes - au moins dans tout ce qui peut devenir reflet du dedans - participent à cette unité spirituelle. Tout enfermés dans ce cercle et dans cette intimité, isolés de tout et de tous par leur amour qui les unit, ils goûtent, si rien du dehors ne les atteint et si leur sensibilité échappe aux heurts fatals de la vie, une paix et une joie profondes, ils en son baignés et emplis; leur amour est comme une demeure; ils y vivent, ils s'y déploient comme dans les murs d'une maison; il les inonde et les enveloppe; c'est un mouvement d'âme qui va sans cesse de l'un à l'autre, dans lequel chacun s'écoule, s'exprime, se communique et reçoit tout ce qu'il donne. je pourrais prolonger longtemps la comparaison. Hélas! la comparaison d'une part est irréelle; elle fait abstraction du corps, des sensibilités, de tout ce qui diversifie et sépare fatalement les âmes les plus unies. D'autre part elle n'est qu'une comparaison; elle part du fini pour donner l'idée de l'infini; l'idée qu'elle me donne me laisse à une distance infinie de l'infini. L'infini est par delà, dans cette lumière que l'Ecriture nomme si justement « inaccessible », la lumière où nous n'avons pas accès. Le « chez Dieu » où le Père profère éternellement sa Parole en lui communiquant son Esprit d'amour qui est tout son être et tout son acte, où le Fils lui répond éternellement par la même communication du même acte et du même soulfle, et se donne comme il se donne, où ce don mutuel, égal, infini, immuable, les plonge et les retient dans l'unité de ce même Etre et de cet unique Amour; c'est là un sanctuaire réservé où tout effort pour entrer est vain, que seul peut nous ouvrir Celui qui est venu nous en révéler la merveille toute simple, mais sans nom.

Et le Verbe était Dieu (Jean, 1, 1).

C'est la conclusion de ce qui précède. En Dieu, il n'y a que Dieu. Dieu est à lui-même sa demeure. L'image, le Fils, la pensée qu'il produit en lui, c'est lui-même. Il ne peut produire que lui-même. Seule une image infinie peut représenter l'infini. Seul un Fils parfait peut procéder d'un Père qui est toute perfection. L'Etre parfait accomplit un acte parfait, et le terme de son acte, le fruit de sa génération est parfait comme lui.

Mais ce fruit se distingue de Celui qui engendre. Le Fils n'est pas le Père. Il peut avoir le même être, il peut accomplir le même acte, il peut occuper le même lieu, il peut posséder la même perfection, il peut lui être égal en tout, il peut ne faire qu'un avec lui, mais il n'est pas lui; il est nécessairement distinct de lui. Distinct ne veut pas dire différent. Plus un être est, plus il se distingue de tout autre. Un homme distingué est un homme qui ne se confond avec aucun autre; il possède la même humanité, mais il a sa manière à lui de la posséder. Le Père et le Fils possèdent la même divinité, le même être infini, mais ils ne le possèdent pas de la même façon. L'un le donne sans le recevoir; l'autre le reçoit et le donne. Le Père engendre, le Fils est engendré. Voici ce qui les distingue. Et voilà ce qui les unit. Ils sont unis dans cet être qu'ils se donnent mutuellement : c'est l'Etre infini ... et il ne peut y avoir qu'un infini. Ils sont unis dans cette unité infinie. « Le Verbe était Dieu », parce que le Père est Dieu et comme le Père est Dieu. « Et Deus erat Verbum. »

Il était donc au commencement tourné vers Dieu (Jean, 1, 2).

Jean se répète; il reprend sa formule; il éprouve le besoin de rester un instant sur ces hauteurs, en face de cette réalité qui pour lui est tout. Car il vit ce qu'il écrit; son Evangile, c'est sa vie. C'est son âme qu'il exprime; il contemple Celui qu'il aime, en même temps qu'il en parle; il le regarde longuement dans la demeure où il l'a introduit; il sait que ce regard prolongé qui procède de l'amour engendre la lumière et rentre dans l'amour où il s'achève. De là le mouvement si spécial de sa pensée : elle avance lentement; parfois elle s'arrête; elle semble même reculer de temps en temps, et comme revenir en arrière pour mieux prendre possession de son objet et en jouir. Mouvement circulaire qui part d'un centre comme d'un foyer, qui s'y déploie et y reste; mouvement de vie qui ne s'écarte pas de son principe, mais s'y unit et le développe de son propre développement et de cette union à lui. Nos esprits rectilignes en sont tout d'abord déconcertés. Nous croyons qu'avancer c'est aller d'un point à un autre ... et cela est vrai quand le point initial est néant ou indigence. Quand c'est l'Etre même, le développement ne peut se faire qu'en lui, dans la communication de plus en plus accueillie de son être. Voilà pourquoi Jean reprend sa pensée, et la répète, et nous redit sans se lasser, sans crainte de nous lasser, pour nous entraîner après lui et à la suite du Verbe lui-même - sur la route d'amour:« Il était là dès le commencement chez Dieu. » Il était l'hôte de Dieu, il était là dans la demeure qui est Dieu même; et il était cette demeure, comme il était Dieu ... Car il était l'lmage parfaite qui reproduisait parfaitement la perfection infinie. Il était ce qu'elle est; il faisait ce qu'elle fait; il l'exprirnait; il était sa Parole, son Verbe. Cependant, il ne se confondait pas avec elle; il s'en distinguait autant qu'il était, il s'en distinguait par tout son être. C'est cet être qui s'opposait, c'est-à-dire qui se posait en face de lui même, et qui se répandait de l'un à l'autre, les tenait en face l'un de l'autre. En lui, ils étaient unis et ne faisaient qu'un. Par lui, ils étaient districts et opposés; par lui, ils se regardaient et se donnaient mutuellement. Regard éternel, union éternelle, unité parfaite et infinie, et néanmoins (ou mieux à cause de cela) distinction éternelle et parfaite, opposition éternelle et parfaite, position éternellement opposée, face à face, pour se regarder, se donner, s'unir. Je me répète moi aussi ... et je ne crains pas de le faire. Avec Dieu il faut le faire. Dieu ne dit qu'une chose; il ne fait qu'une chose; il se répète sans fin. Quand un mot dit tout, on ne peut que le répéter. Quand on se donne tout dans un acte, on ne peut que refaire cet acte.

Tout a été fait par lui (Jean, 1, 3).

Jean nous a dit la grandeur du Verbe dans le sein de l'Etre infini qui l'engendre ... et ce qu'il y fait. Il est égal à lui, infini comme lui; il est son Image parfaite; il le reproduit comme un miroir sans bornes et d'une transparence absolue ... mais un miroir vivant, un miroir qui est l'Etre et la Vie même. Le Père se reflète en lui et s'y contemple; il voit ce qu'il est; il voit ce qu'il fait; il voit qu'il est la Lumière qui aime et se donne, et il se connaît dans cette lumière et cet amour.

Le disciple aimé va nous dire maintenant ce que le Verbe fait hors de ce sein, de cette Lumière et de cet Amour. « Hors de l'Etre? » Mes mots de plus en plus sont insuffisants, jusqu'à n'avoir plus de sens. Qu'y a-t-il et que peut-il y avoir hors de l'Etre? Il n'y a et il ne peut y avoir que le néant. C'est là que le Verbe exercera son activité, reproduira son acte éternel et unique, exprimera l'Etre qui est : cette expression extérieure, c'est la création. La création est le prolongement hors de Dieu du mystère de sa vie; il y répète ce qu'il dit en lui; il y profère le même Verbe, dans le mouvement du même amour.

Et c'est pourquoi le monde est grand! Chaque découverte que nous faisons --elles sont innombrables-- recule presque à l'infini ce que nous croyions être ses bornes, révèle des immensités, des variétés, et en même temps une unité, des rapports intimes qui passent de beaucoup l'imagination.

Tout celà, ce qu'on sait et ce qu'on ignore, ce qui est, ce qui a été et ce qui sera, même si Ie monde avait commencé il y a des milliers de milliers de millénaires, et s' il devait durer plus encore . . . tout cela est ou sera I'oeuvre du Verbe, procède de lui, trouve en lui seul sa source, son être, sa réalité idéale, le modèle selon lequeI il est ou sera fait, sa raison d'être et son explication.

En lui était la Vie, et la Vie était la lumière des hommes (Jean, 1, 4).

Jean avance dans sa description; ses phrases brèves ont une plénitude à laquelle je n'ose même pas songer ... tant elles me dépassent.

Celle que je viens d'écrire enferme un triple mystère, le mystère de la vie en sa source divine, le mystère de cette vie répandue hors de sa source, et le mystère de lumière qui procède de cette vie. Je passerai mon éternité à contempler ces mystères sans les pénétrer pleinement. Que puis-je espérer des quelques heures d'ici-bas consacrées à les méditer?

Le mystère de la vie divine, c'est ce que l'évangéliste a décrit en commençant: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était chez Dieu. » La vie est un mouvement, c'est le mouvement qui part des profondeurs de l'être, qui s'y développe et s'y achève sans en sortir. Plus il est intérieur plus il est « vie ». Le vivant par excellence c'est l'Etre même, « l'Etre qui est », dans lequel tout est, auquel il ne manque rien. Il n'a pas à sortir de lui-même pour s'entretenir ou se développer. Il a tout, il est tout ... et tout est en lui; il y demeure.

Dans cette demeure cependant il se meut. C'est ce mouvement que Jean a décrit au premier verset de son Evangile : « Au commencement était le Verbe, il était tourné vers Dieu et il était Dieu. » Le Verbe est le terme de ce mouvement et il le reproduit.

 La vie est un don supérieur de l'Esprit, distinct et nouveau. Ce qui la caractérise, c'est l'intériorité. Ce don se fait tout entier au-dedans de l'être vivant. Nous n'en percevons pas le mystère. Nous ne voyons que ce qui précède et suit. Nous voyons la graine jeter dans le sol ses racines et dans l'air sa tige, puis ses branches. Ce ne sont là que les mouvements extérieurs du vivant. Le mouvement propre de la vie est beaucoup plus profond, mais insaisissable. C'est une communication de forme.

Ce n'est que la première image de la vie. Elle est dans le Verbe: « En lui était la Vie. » Mais elle y est sous une forme beaucoup plus haute et parfaite.

Dans le Verbe, nulle recherche au dehors d'éléments étrangers pour se constituer. La vie en lui n'a pas à se faire, elle est faite. Elle ne devient pas, elle est. Le Verbe est la Vie même. En lui tout est mouvement plein, tout est forme; tout est acte, tout est esprit. Eternellement il est, il agit, il se donne.

Et cette vie était la lumière des hommes (Jean, 1, 4).

Vie et lumière en saint Jean sont toujours unies. Evidemment, ce sont des vues profondes avec lesquelles il faut se familiariser; il faut regarder longuement, souvent, avec toute son âme, ces réalités qui, pour le disciple aimé, étaient devenues l'unique spectacle intérieur et l'unique pensée.

La vie est le mouvement de la lumière; la lumière est la manifestation de la vie. La vie se montre en se mouvant; c'est son mouvement qui la fait voir. Vivre c'est se mouvoir; en se mouvant on se montre. Lumière et vie sont donc intime-ment liées, et en définitive ne font qu'un. Ce sont les divers aspects de l'Etre.

L'Etre est unique, mais dans cet Etre unique des termes distincts peuvent exister, s'opposer, se donner, avoir des relations mutuelles qui sont leur vie. Ils peuvent se mouvoir l'un vers l'autre pour se connaître et s'aimer. Nous pouvons, nous devons comprendre cela. Le mystère n'est pas dans ces rapports, que nous trouvons en nous; il est dans le caractère personnel de ces termes. L'esprit créé qui se connaît et s'aime reste un seul esprit et une seule personne. Pourquoi en Dieu trois Personnes?

Je ne sais, je n'ai pas de termes de comparaison. Je suis dans un autre monde dont je ne puis ni juger ni parler. Mon impuissance à le faire n'exclut pas sa réalité. Je dois dire:

« Je ne comprends pas. » Je ne puis pas dire: « Cela n'est pas. » Et si une clarté supérieure m'arrive des hauteurs, bien loin de la repousser je dois l'accueillir avec une reconnaissance sans bornes, et dire: « je ne comprends pas, mais je crois. » Je ne comprends pas, parce que comprendre c'est voir dans ma propre lumière, et que le fait la dépasse. Mais je crois, parce que croire c'est voir dans une lumière supérieure qui éclaire ces régions plus hautes.

« La Vie est dans le Verbe, et c'est cette vie même qui éclaire les hommes. »

Le Verbe se meut et en se mouvant montre cette vie - la vraie vie, la seule vraie vie - qui est en lui. Le mouvement de vie -- et la lumière qui le montre -- part du Père, du principe qui parle le Verbe et qui l'engendre en parlant. Ce mouvement de vie c'est le don de lui-même qu'il fait au Verbe. Eternellement il l'aime, il se donne à lui, il lui montre tout ce qu'il est; et ce mouvement est la Vie, la vie en sa source pleine, et qui dans cette source se répand, va du Père au Fils, engendre le Fils en se répandant du Père en lui.

Ce mouvement du Père communique la vie, mais ne la montre pas. C'est le mouvement du Fils qui montre le mouvement du Père. Le Père voit ce qu'il est, ce qu'il fait, dans l'Image parfaite à laquelle il se communique tout entier. Cette image est ce qu'il est, elle fait ce qu'il fait. Il l'engendre en se contemplant dans le miroir infini de son être infiniment pur pour se voir en elle. Il voit qu'il est l'Etre infini parce qu'elle est l'Etre infini; il voit qu'il est l'Amour et le don de soi, parce que l'Image aime et se donne.

Ils ne font qu'un, et cette unité fait que connaître l'un c'est connaître l'autre. Mais ils sont distincts; ils sont deux termes du même Etre et qui font le même mouvement dans le même Etre. L'un et l'autre se regardent, s'aiment, se donnent, se connaissent l'un dans l'autre, l'un par l'autre ... et cet amour, ce regard, ce don mutuel, c'est leur vie, et cette vie unique est la lumière qui les fait voir. Voir la Vie c'est donc voir le Verbe qui la montre en reproduisant le mouvement du Père, en se donnant au Père comme le Père se donne à lui. Et c'est ce que Jésus ne cessera de répéter pendant sa vie publique, et ce que ne cesse de rappeler saint Jean dans toute son oeuvre.

Et la Lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas reçue (Jean, 1, 5).

Pour pénétrer tout ce Prologue - comme aussi bien tout ce quatrième Evangile - il faudrait être entré dans l'âme de saint Jean, il faudrait s'être laissé transporter par lui dans ces profondeurs de la vie divine où on sent si nettement qu'il avait, lui, sa demeure et sa vie.

Pour lui Dieu est Lumière. La vie de Dieu, c'est la manifestation de cette lumière. Elle est faite éternellement par le Père au Verbe; et c'est ce qu'il vient de nous dire: « Au commencement était le Verbe; il avait sa résidence en Dieu, il était Dieu; il était la Vie; toute vie, tout être, tout mouvement d'être est en lui, et il était aussi la lumière des hommes. »

Voilà le monde divin; voilà, en quelques mots, le tableau de ce monde: un principe qui est océan, source. Là, tout être, toute vie. De là, toute manifestation d'être et de vie, donc toute lumière.

Hors de là, les ténèbres. Les ténèbres ne sont pas; les ténèbres, c'est l'absence de lumière. Mais la Lumière peut se donner aux ténèbres. Elle peut se répandre hors d'elle-même. Cette expansion extérieure n'est pas une nécessité pour elle. Rien ne lui est nécessaire qu'elle-même; elle est tout, elle trouve tout en elle-même. Pourtant, elle aime se répandre, car elle n'est rien autre que l'Etre qui est. Or, l'Etre se donne autant qu'il est. L'Etre essentiel est le don de soi essentiel. La Lumière ne veut et ne peut qu'éclairer. Dans la mesure où elle le fait, les ténèbres reculent.

La lumière dont parle ici saint Jean est la divine Lumière dont il a été le disciple et l'ami, qu'il a contemplée, aimée, accueillie dans sa manifestation terrestre. Les ténèbres ce sont les âmes fermées à ce divin rayon. Nous sommes là sur le terrain spirituel et surnaturel. Tout le quatrième Evangile nous y tient sans cesse: « Je suis la lumière du monde, dit le Maitre aimé du disciple aimant ... Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres » (Jn 8, 12). La lumière qui l'éclaire, c'est la Lumière qui est Vie, c'est la Lumière qui rayonne pour se donner, qui se donne pour qu'on la voie, et qui vivifie en se montrant.

Mais tous ne le voient pas. Il y a des demeures qui se ferment. Celles qui l'accueillent deviennent lumineuses; la Lumière s'enfante en elles; elle y reproduit son éclat et sa chaleur qui sont ses traits; elles deviennent « fille de lumière ». Les autres restent dans la nuit: ce sont les « filles des ténèbres ». Les premières s'ouvrent à la Vie, les secondes à la mort. Les unes et les autres se donnent et vivent de ce don. Mais les premières se donnent à la vraie vie et vivent vraiment, et les secondes se donnent à des ombres et n'ont que l'ombre de la Vie.

Les longs siècles qui ont précédé la venue de Jésus sont en ce court verset. Pour saint Jean, une seule chose compte, et il a raison : l'attitude que l'on prend à l'égard de la Lumière. On l'accepte ou on la refuse; si on l'accepte on la voit, on voit qu'elle se donne, on se donne comme elle se donne, et c'est la vie. Si on la refuse on reste dans les ténèbres, on ne voit que ce qui n'est pas: on s'unit à ce qui n'est pas ... et c'est la mort.

La littérature chrétienne, tous les Pères de l'Église, les théologiens, les auteurs spirituels, ne peuvent que redire cela, sans jamais atteindre à la profondeur des mots si brefs du disciple au regard d'amour.

 

Extrait de "Au seuil de l'abîme de Dieu : élévations sur l'Evangile de Jean" . Dom Augustin Guillerand. Chartreux. (Ecrits Spirituels, éditions Bénédictines de Priscilla, Rome, 1966-1967) . (P.S :  depuis la mise en ligne de cet article, ce livre a été réédité aux éditions "Parole et Silence", en 2009) .

 

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