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cote lumineux de la force

hommage à Jacqueline de Romilly

Publié le par Christocentrix

 

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http://www.lepoint.fr/culture/jacqueline-de-romilly-pour-l-eternite-19-12-2010-1277263_3.php

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Née à, Chartres en 1913, elle avait été élue à l’Académie française en 1988. Tout au long de sa vie, elle s’est consacrée à la civilisation et à la langue de la Grèce antique, rédigeant une dizaine d’ouvrages à succès. Normalienne, agrégée de Lettres, docteur, elle a été la première femme professeur au Collège de France, en 1973. En 1988, elle devient la seconde Immortelle, après Marguerite Yourcenar : elle est élue à l’Académie française le 24 novembre, au fauteuil d’André Roussin, le même jour que le commandant Cousteau.

En 1995, la Grèce lui octroie la nationalité grecque. Jacqueline de Romilly s’était convertie au catholicisme en 2008, à 95 ans.

     

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Duende

Publié le par Christocentrix

 ...[... "Quand on se trouve sur la peau de taureau tendue entre les rives du Jùcar, du Guadalfeo, du Sil ou du Pisuerga (je ne veux pas citer les grands fleuves auprès des flots couleur crinière de lion qu'agite le Rio de La Plata), on entend dire à fréquence régulière: "Voilà qui a beaucoup de duende." Manuel Torres, grand artiste du peuple andalou, disait à un homme qui chantait: "Toi, tu as de la voix, tu connais les styles, mais jamais tu ne connaîtras le triomphe parce que toi, tu n'as pas de duende." 

Dans toute l'Andalousie, roc de Jaén ou coquillage de Cadix, les gens parlent sans cesse du duende et le remarquent dès qu'il apparaît avec un instinct efficace.

Le merveilleux chanteur de flamenco El Lebrijano, créateur de la Debla, disait: "Moi, le jour où je chante avec duende, personne n'est plus fort que moi" ; la vieille danseuse gitane La Malena s'est écriée un jour en entendant Brailowsky jouer un morceau de Bach: "Olé! Ça, ça a du duende!" et elle s'est ennuyée avec Gluck et avec Brahms et avec Darius Milhaud; et Manuel Torres, l'homme à avoir le plus de culture dans le sang de tous ceux que j'aie connus, a dit cette phrase splendide en écoutant Falla jouer lui-même son Nocturne du Generalife: "Tout ce qui a des sonorités noires a du duende." Et il n'y a rien de plus vrai.

Ces sonorités noires sont le mystère, les racines qui s'enfoncent dans le limon que nous connaissons tous, que nous ignorons tous, mais d'où nous vient ce qui a de la substance en art. Des sonorités noires, a dit l'homme populaire d'Espagne et il a rejoint en cela Goethe, qui donne la définition du duende à propos de Paganini, en disant: "Pouvoir mystérieux que tout le monde ressent et qu'aucun philosophe n'explique."

Ainsi donc, le duende est dans ce que l'on peut et non dans ce que l'on fait, c'est une lutte et non une pensée. J'ai entendu un vieux maître guitariste dire: "Le duende n'est pas dans la gorge; le duende remonte par-dedans, depuis la plante des pieds." Ce qui veut dire que ça n'est pas une question de faculté mais de véritable style vivant; c'est-à-dire, de sang; de très vieille culture et, tout à la fois, de création en acte.

Ce "pouvoir mystérieux que tout le monde ressent et qu'aucun philosophe n'explique" est, en somme, l'esprit de la Terre, ce même duende qui consumait le coeur de Nietzsche, qui le recherchait dans ses formes extérieures sur le pont du Rialto ou dans la musique de Bizet, sans le trouver et sans savoir que le duende qu'il poursuivait était passé des mystères grecs aux danseuses de Cadix ou au cri dionysiaque de la séguedille égorgée de Silverio.

Ainsi donc, je veux que personne ne confonde le duende avec le démon théologique du doute, sur lequel Luther jeta, dans un mouvement bachique, une bouteille d'encre à Nuremberg, ni avec le diable catholique, destructeur et peu intelligent, qui se déguise en chienne pour entrer dans les couvents, ni avec le singe parlant que le Malgesi de Cervantès garde avec lui dans la Comédie de la jalousie et des forêts des Ardennes.  

Non. Le duende dont je parle, sombre et frémissant, est le descendant du très joyeux démon de Socrate, tout de marbre et de sel, qui, indigné, le griffa le jour où il prit la ciguë et de cet autre diablotin mélancolique de Descartes, petit comme une amande verte, qui, las de tant de cercles et de lignes, sortait par les canaux pour entendre chanter les grands marins brumeux.

Pour tout homme, tout artiste, qu'il s'appelle Nietzsche ou Cézanne, chaque échelle qui monte à la tour de sa perfection a pour prix la lutte qu'il entretient avec son duende, pas avec son ange, comme on a pu le dire, ni avec sa muse. Il est nécessaire de faire cette distinction, elle est fondamentale pour les racines de l'oeuvre.

L'ange guide et soigne, comme saint Raphaël, il défend et protège, comme saint Michel, il annonce et prévient comme saint Gabriel. L'ange éblouit, mais il vole au-dessus de la tête de l'homme, il est par-dessus, il déverse sa grâce, et l'homme, sans aucun effort, réalise son oeuvre, exerce sa sympathie ou exécute sa danse. L'ange du chemin de Damas et celui qui se faufile par l'étroite lucarne d'Assise ou celui qui emboîte le pas à Heinrich Suso, ordonnent et il est impossible de s'opposer à leur lumière parce qu'ils agitent leurs ailes d'acier dans l'entourage du prédestiné.

La muse dicte et, à certaines occasions, elle souffle. Elle a relativement peu de pouvoir, parce qu'elle est déjà lointaine (moi-même, je l'ai vue deux fois) et elle est tellement fatiguée qu'on a dû lui mettre un demi-cœur de marbre. Les poètes à muse entendent des voix et ils ne savent pas d'où elles viennent, mais ce sont les cris de la muse qui les encourage et quelquefois les croque tout crus, comme ce fut le cas d'Apollinaire, grand poète détruit par l'horrible muse avec laquelle l'angélique et divin Rousseau le peignit. La muse éveille l'intelligence, elle apporte des paysages à colonnes et la saveur illusoire des lauriers, or l'intelligence est bien souvent l'ennemie de la poésie, parce qu'elle limite trop, parce qu'elle élève le poète sur un trône aux arêtes aiguës et lui fait oublier que tout à coup, il peut être mangé par les fourmis, ou qu'il peut lui tomber sur la tête une grande langouste d'arsenic contre laquelle les muses qui vivent dans les monocles ou dans la rose de laque tiède du petit salon ne peuvent rien.

L'ange et la muse viennent du dehors; l'ange donne des lumières et la muse des formes. (Hésiode a beaucoup appris d'elle.) Pain d'or ou pli de tunique, le poète reçoit des normes dans son bosquet de lauriers. En revanche, le duende, il faut le réveiller dans les dernières demeures du sang. Et chasser l'ange, et renvoyer la muse d'un coup de pied, et ne plus craindre le sourire de violettes qu'exhale la poésie du XVIIIème siècle, ni le grand télescope dont les lentilles abritent le sommeil de la muse, malade de limites.

C'est avec le duende que l'on se bat vraiment.

On sait quels sont les chemins pour aller en quête de Dieu. Depuis la manière barbare de l'ermite jusqu'à la façon subtile du mystique. Avec une tour comme sainte Thérèse ou par trois chemins comme saint Jean de la Croix. Et même s'il nous faut clamer avec la voix d'Isaïe : "Vraiment, tu es un Dieu caché", en fin de compte, Dieu envoie à qui le recherche ses premières épines de feu.

Pour chercher le duende, il n'existe ni carte ni ascèse. On sait seulement qu'il brûle le sang: comme une pommade d'éclats de verre, qu'il épuise, qu'il rejette toute la douce géométrie apprise, qu'il brise les styles, qu'il s'appuie sur la douleur humaine qui n'a pas de consolation, qu'il entraîne Goya, maître dans l'utilisation des gris, des argents et des roses de la meilleure peinture anglaise à peindre avec ses genoux et avec ses poings dans d'horribles noirs de bitume; qu'il dénude l'abbé Cinto Verdaguer dans le froid des Pyrénées, qu'il conduit Jorge Manrique à attendre la mort dans la solitude d'Ocana, qu'il habille d'un costume vert de saltimbanque le corps délicat de Rimbaud, ou donne des yeux de poisson mort au comte de Lautréamont dans le petit matin du boulevard.

Les grands artistes du sud de l'Espagne, gitans ou joueurs de flamenco, chanteurs, danseurs ou musiciens, savent qu'aucune émotion n'est possible sans l'arrivée du duende. Ils peuvent tromper les gens et donner une impression de duende alors qu'il n'y en a pas, de même que tous les jours on est trompé par des auteurs, des peintres ou des lanceurs de modes littéraires sans duende; mais il suffit d'y regarder d'un peu plus près et ne pas se laisser aller à l'indifférence pour déjouer le piège et les faire fuir avec leur artifice grossier.

Un jour, la chanteuse andalouse Pastora Pavôn, La Niña de los Peines, sombre génie hispanique, d'une capacité de fantaisie équivalente à celles de Goya ou de Rafael el Gallo, chantait dans un petit cabaret de Cadix. Elle jouait de sa voix d'ombre, de sa voix d'étain en fusion, de sa voix couverte de mousse des bois, et elle l'emmêlait dans sa chevelure ou elle la trempait dans du vin de manzanilla, ou elle la perdait dans des labyrinthes obscurs et très lointains. Mais rien ne se passait; pas le moindre effet. Le public ne réagissait pas.

Il y avait là Ignacio Espeleta, beau comme une tortue romaine, à qui l'on a demandé une fois: "Comment se fait-il que tu ne travailles pas?" ; et lui, avec un sourire digne d'Arganthonios, avait répondu : "Comment voulez-vous que je travaille, alors que je suis de Cadix?"

Il y avait aussi Elvira la Caliente, putain aristocrate de Séville, descendante directe de Soledad Vargas, qui en 1930 n'avait pas voulu se marier avec un Rothschild parce qu'il n'était pas à la hauteur de son sang. II y avait les Florida, que les gens croient bouchers, mais qui en réalité sont des prêtres millénaires qui continuent de sacrifier des taureaux à Géryon, et dans un coin, il y avait l'imposant éleveur Don Pablo Murube, avec son air de masque crétois. Pastora Pavôn avait fini de chanter au milieu du silence. Alors un petit homme seul, et plein de sarcasme, un de ces petits bonshommes qui sortent tout à coup en dansant des bouteilles d'eau-de-vie, a dit tout bas: "Vive Paris!", comme pour dire "Nous, on n'est pas là pour du savoir-faire, de la technique, ou de l'habileté. On veut autre chose."

Alors, La Niña de los Peines s'est levée comme une folle, pliée en deux comme une pleureuse médiévale, et elle a avalé d'un trait un grand verre d'anis de Cazalla, brûlant comme le feu, et là elle s'est rassise pour chanter sans voix, sans souffle, sans nuances, la gorge en flammes, mais... avec duende. Elle avait réussi à tuer tout l'échafaudage de la chanson pour laisser place à un duende furieux et dévastateur, ami des vents chargés de sable, qui poussait les gens de l'auditoire à déchirer leurs habits, presque selon le rythme des Noirs antillais de rite lucumi, quand ils se les arrachent pelotonnés devant une statue de sainte Barbe. La Niña de los Peines a dû se déchirer la voix parce qu'elle savait que les plus fins connaisseurs l'écoutaient, qu'ils ne voulaient pas de formes mais la moelle des formes, de la musique pure qui réduit le corps à ce qu'il faut pour rester en suspens. Elle a dû appauvrir son savoir-faire et son assurance; donc, elle a dû éloigner sa muse et demeurer sans défense, pour que son duende vienne et qu'il daigne se battre à mains nues. Et il faut voir comment elle a chanté! Sa voix ne jouait plus, sa voix était un flot de sang, digne, par sa douleur et sa sincérité de s'écarter comme une main à dix doigts sur les pieds cloués mais pleins de tourmente, d'un Christ de Juan de Juni. 

L'arrivée du duende implique toujours un changement radical sur toutes les formes. Sur des terrains anciens, il donne des impressions de fraîcheur totalement inédites, et une qualité de création nouvelle, de miracle, qui parvient à produire un enthousiasme presque religieux.

Dans toute la musique arabe, danse, chanson ou élégie, l'arrivée du duende est saluée d'énergiques "Allah, Allah!", "Mon Dieu, mon Dieu!", si proches du "Olé!" des corridas que personne ne sait s'il s'agit de la même chose, et dans tous les chants du sud de l'Espagne, l'apparition du duende est suivie de cris sincères "Viva Dios!", "Dieu soit loué!", cri profond, humain, tendre cri d'une communication avec Dieu par le biais des cinq sens, grâce au duende qui agite la voix et le corps de la danseuse; évasion réelle et poétique de ce monde, aussi pure que celle qu'avait réussie l'excellent poète du XVIIème siècle, Pedro Soto de Rojas à travers sept jardins ou celle de Jean Climaque par une tremblante échelle de larmes.

Naturellement, quand cette évasion est réussie, tout le monde en ressent les effets; l'initié en voyant de quelle façon le style vient à bout d'une matière pauvre, et l'ignorant, dans le je-ne-sais-quoi d'une authentique émotion. Il y a des années, dans un concours de danse à Jerez de la Frontera, une vieille de quatre-vingts ans l'a emporté sur de belles femmes et des jeunes gens cambrés comme de l'eau, par le seul fait de lever les bras, relever la tête, et taper du pied sur la petite estrade, mais dans l'assemblée de muses et d'anges qu'il y avait là, beauté de formes et beauté de sourires, la victoire devait revenir, et elle est revenue à ce duende moribond qui laissait traîner par terre ses ailes aux couteaux rouillés.

 

Tous les arts peuvent accueillir le duende, mais là où il trouve le plus d'espace, bien naturellement, c'est dans la musique, dans la danse, et dans la poésie déclamée, puisque ces trois arts ont besoin d'un corps vivant pour les interpréter, car ce sont des formes qui naissent et meurent de façon perpétuelle et dressent leurs contours sur un présent exact. Souvent le duende du musicien se transmet au duende de l'interprète, et d'autres fois, quand le musicien ou le poète n'en sont pas, le duende de l'interprète, et c'est là quelque chose d'intéressant, crée une nouvelle merveille qui a en apparence, seulement, la forme primitive. Citons le cas d'Eleonora Duse, fort dotée de duende, qui recherchait des oeuvres ratées pour leur donner le succès grâce à ce qu'elle inventait; ou le cas de Paganini, décrit par Goethe, qui faisait entendre des mélodies profondes en partant des plus vulgaires banalités; ou le cas d'une délicieuse jeune fille de Puerto de Santa Maria que j'ai vu chanter et danser l'horrible refrain italien "O Mari!" avec un rythme, des silences, et une intention qui faisaient de la pacotille napolitaine un dur serpent de l'or le plus fin.

La vérité c'est que ces artistes trouvaient, effectivement, quelque chose de neuf, qui n'avait rien à voir avec le modèle antérieur, ils mettaient du sang frais et de la science sur des corps vides d'expression.

Tous les arts, et tous les pays aussi, peuvent accueillir le duende..."

 

..."Par l"idée, par le son, ou des mimiques, le duende aime à être au bord du puits dans une lutte franche avec celui qui crée. L'ange et la muse s'échappent, avec un violon ou un compas, mais le duende vous blesse, et c'est dans la guérison de cette blessure qui ne se ferme jamais que se trouve ce qu'il y a d'insolite, d'inventé dans l'oeuvre d'un homme.

La vertu magique du poème consiste à être toujours chargé du duende pour baptiser d'eau sombre tous ceux qui le regardent, parce qu'avec du duende, il est plus facile d'aimer, de comprendre, et l'on est sûr d'être aimé, d'être compris, et cette lutte pour l'expression acquiert  quelquefois en poésie un caractère mortel..."...]...

 

                                                                                          Federico Garcia Lorca.

 

 

Ce texte est un extrait d'une conférence prononcée par Federico Garcia Lorca en 1933 et 1934 à Buenos Aires et à Montevideo. Il annonce "une simple leçon sur l'esprit caché de la douloureuse Espagne". Tenter de dire l'essence de son pays est une entreprise ambitieuse. Ce je-ne-sais-quoi qui fait l'Espagne - ou plutôt l'Andalousie - c'est le duende. Mais qu'est-ce que le duende? Selon les dictionnaires un esprit follet qui viendrait troubler certaines maisons (son étymologie "dueño de la casa" signifie "maître de la maison"). On le représente dans les contes populaires sous les traits d'un enfant ou d'un vieillard. On appelle aussi duende un chardon très sec et épineux d'Andalousie et enfin, le charme mystérieux et ineffable du flamenco. Dans toutes ses acceptions, le duende est insaisissable, Lorca ne le définit jamais et l'on ne peut pas le traduire. Pour le montrer, le poète échafaude une théorie générale de l'art qui distingue trois types de moteurs pour la création: l'ange, la muse et le duende, qui passe par le sang et par le corps. Lorca s'appuie sur de multiples exemples: Bach, Thérèse d'Avila, Giotto, les chanteurs et les danseurs gitans. Tous nous deviennent familiers, sans nul besoin d'érudition, par la voix du poète. Car la conférence elle-même est une démonstration de duende. Les journalistes qui témoignent de sa prestation ne s'y trompent pas, ils évoquent son accent marin, son corps de boxeur, car ils savent à leur tour ce qu'est le duende, mais ne l'expliquent pas. (L.A.)

 

Deux versions de la conférence sur le duende ont été conservées : le brouillon manuscrit de Lorca et le texte tapé par une dactylo. Le texte utilisé pour cette traduction est celui qu'a établi Christopher Maurer (Madrid, Alianza, 1984) en tenant compte des deux versions conservées et en corrigeant de nombreuses erreurs et omissions antérieures. C'est à lui que l'on doit le rétablissement du titre Jeu et théorie du duende, tel qu'il est écrit à la main en tête de la version dactylographiée et non Théorie et jeu du duende, comme il a été indiqué dès la première édition du texte en 1942. Deux traductions françaises, celle d'André Bellamich (Gallimard, 1969) et celle de Sophie et Carlos Pradal (Sables, 1990) se basent sur la première version. Celle d'Ignacio Gàrate-Martinez reprend la version corrigée (Encre marine, 2005).

Il est offert ici (pour 3 euros) une nouvelle traduction du texte amendé de la conférence et sa première édition bilingue. 

Federico Garcia Lorca, Jeu et théorie du duende, © Éditions Allia, Paris, 2008, 2010 pour la traduction française. (63 pages)

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J'ai souhaité illustrer ce texte de quelques prestations du chanteur et musicien crétois Michalis Tzouganakis, qui ne me semble pas dénué de duende.

   

 

 

 

 

 

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Baudouin IV de Jérusalem

Publié le par Christocentrix

Baudouin IV de Jérusalem (1160-1185), sixième roi du Royaume latin de Terre sainte, eut un destin hors norme. Devenu à l'âge de treize ans le souverain d'un Royaume en perdition, immédiatement propulsé dans la tourmente des combats, il était affligé du plus terrifiant des fléaux : la lèpre.

Le jeune prince exceptionnellement beau, passionné par l'étude, si prompt au maniement des armes et cavalier reconnu de ses pairs, découvre très tôt l'horreur tapie dans son corps. Il assiste dès l'adolescence à son inéluctable destruction. Il fait face, jusqu'au bout, soutenu par une foi inébranlable en Dieu.

   

Baudouinhttp://www.librairietequi.com/

Onze ans durant, Baudouin IV règne pleinement, luttant non seulement contre son mal, mais aussi contre la vilenie de ses plus proches parents, dont sa mère, assoiffée de pouvoir et de revanche.

Sans relâche, il affrontera le sultan Saladin qui s'est juré de reprendre aux chrétiens Jérusalem, « Al-Quouds la Sainte ». Jamais Saladin ne parviendra à dominer Baudouin tant que celui-ci aura un souffle de vie. À dix-sept ans, le jeune roi lépreux ne le vaincra-t-il pas à Montgisard avec seulement cinq cents chevaliers et mille piétons face aux vingt-six mille hommes du sultan?

 

René Grousset, illustre historien des croisades, ("Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem") redécouvrit la bouleversante figure du roi lépreux. Il s'étonna que Baudouin n'ait pas «encore» rejoint Saint-Louis sur les autels.

Outre ce livre de Laurence Walbrou-Mercier, édité en 2008 chez Téqui , on trouve aussi le "Baudouin IV" de Pierre Aubé (1981, réédité en format poche chez Hachette Pluriel en 1996 et chez Perrin en 1999). Il existe aussi "l'Etoile de pourpre" de Serge Dalens ( édit. Fleurus, collect. Signe de Piste) et adaptée en  BD en 1994 ( Dalens/Pierdec, éditions du Triomphe).

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Syllabus, catalogue des erreurs modernes

Publié le par Christocentrix

"l'Eglise n'a pas le droit d'employer la force; elle n'a aucun pouvoir temporel direct ou indirect." (proposition condamnée dans la Lettre apostolique Ad apostolicae, Pie IX, 22 août 1851).

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Lettre de Saint Bernard de Clairvaux aux Chevaliers du Temple

Publié le par Christocentrix

Lettre de Saint Bernard de Clairvaux aux Chevaliers du Temple : Louange de leur Nouvelle Milice.
A Hugues de Payns, chevalier du Christ, et maître de la milice, Bernard simple abbé de Clairvaux.

"Un nouveau genre de milice est né, dit-on, sur la terre, dans le pays même que le Soleil levant est venu visiter du haut des cieux, en sorte que là même où il a dispersé, de son bras puissant, les princes des ténèbres, l’épée de cette brave milice en exterminera bientôt les satellites, je veux dire les enfants de l’infidélité [....] Oui, c’est une milice d’un nouveau genre, inconnue aux siècles passés, destinée à combattre sans relâche un double combat contre la chair et le sang, et contre les esprits de malice répandus dans les airs. Il n’est pas assez rare de voir des hommes combattre un ennemi corporel avec les seules forces du corps pour que je m’en étonne ; d’un autre côté, faire la guerre au vice et au démon avec les seules forces de l’âme, ce n’est pas non plus quelque chose d’aussi extraordinaire que louable, le monde est plein de moines qui livrent ces combats ; mais ce qui, pour moi, est aussi admirable qu’évidemment rare, c’est de voir les deux choses réunies, un même homme pendre avec courage sa double épée à son côté et ceindre noblement ses flancs de son double baudrier à la fois. Le soldat qui revêt en même temps son âme de la cuirasse de la foi et son corps d’une cuirasse de fer, ne peut point ne pas être intrépide et en sécurité parfaite ; car, sous sa double armure, il ne craint ni homme ni diable. Loin de redouter la mort, il la désire. Que peut-il craindre, en effet, soit qu’il vive, soit qu’il meure, puisque Jésus-Christ seul est sa vie et que, pour lui, la mort est un gain ? Sa vie, il la vit avec confiance et de bon cœur pour le Christ, mais ce qu’il préférerait, c’est d’être dégagé des liens du corps et d’être avec le Christ ; voilà ce qui lui semble meilleur. Marchez donc au combat, en pleine sécurité, et chargez les ennemis de la croix de Jésus-Christ avec courage et intrépidité, puisque vous savez bien que ni la mort, ni la vie ne pourront vous séparer de l’amour de Dieu qui est fondé sur les complaisances qu’il prend en Jésus-Christ, et rappelez-vous ces paroles de l’Apôtre, au milieu des périls : " Soit que nous vivions ou que nous mourions, nous appartenons au Seigneur " (Rm XIV, 8). Quelle gloire pour ceux qui reviennent victorieux du combat, mais quel bonheur pour ceux qui y trouvent le martyre ! Réjouissez-vous, généreux athlètes, si vous survivez à votre victoire dans le Seigneur, mais que votre joie et votre allégresse soient doubles si la mort vous unit à lui : sans doute votre vie est utile et votre victoire glorieuse ; mais c’est avec raison qu’on leur préfère une sainte mort ; car s’il est vrai que ceux qui meurent dans le Seigneur sont bienheureux, combien plus heureux encore sont ceux qui meurent pour le Seigneur ?

Il est bien certain que la mort des saints dans leur lit ou sur un champ de bataille est précieuse aux yeux de Dieu, mais je la trouve d’autant plus précieuse sur un champ de bataille qu’elle est en même temps plus glorieuse. Quelle sécurité dans la vie qu’une conscience pure ! Oui, quelle vie exempte de trouble que celle d’un homme qui attend la mort sans crainte, qui l’appelle comme un bien, et la reçoit avec piété. Combien votre milice est sainte et sûre, et combien exempte du double péril auquel sont exposés ceux qui ne combattent pas pour Jésus-Christ ! En effet, toutes les fois que vous marchez à l’ennemi, vous qui combattez dans les rangs de la milice séculière, vous avez à craindre de tuer votre âme du même coup dont vous donnez la mort à votre adversaire, ou de la recevoir de sa main, dans le corps et dans l’âme en même temps. Ce n’est point par les résultats mais par les sentiments du cœur qu’un chrétien juge du péril qu’il a couru dans une guerre ou de la victoire qu’il y a remportée, car si la cause qu’il défend est bonne, l’issue de la guerre, quelle qu’elle soit, ne saurait être mauvaise, de même que, en fin de compte, la victoire ne saurait être bonne quand la cause de la guerre ne l’est point et que l’intention de ceux qui la font n’est pas droite. Si vous avez l’intention de donner la mort, et qu’il arrive que ce soit vous qui la receviez, vous n’en êtes pas moins un homicide, même en mourant ; si, au contraire, vous échappez à la mort, après avoir tué un ennemi que vous attaquiez avec la pensée ou de le subjuguer ou de tirer quelque vengeance de lui, vous survivez sans doute, mais vous êtes un homicide : or il n’est pas bon d’être homicide, qu’on soit vainqueur ou vaincu, mort ou vif, c’est toujours une triste victoire que celle où on ne triomphe de son semblable qu’en étant vaincu par le péché, et c’est en vain qu’on se glorifie de la victoire qu’on a remportée sur un ennemi, si on en a laissé remporter une aussi sur soi à la colère ou à l’orgueil. Il y a des personnes qui ne tuent ni dans un esprit de vengeance ni pour se donner le vain orgueil de la victoire, mais uniquement pour échapper eux-mêmes à la mort : eh bien ! je ne puis dire que cette victoire soit bonne, attendu que la mort du corps est moins terrible que celle de l’âme; en effet celle-ci ne meurt point du même coup qui tue le corps, mais elle est frappée à mort dès qu’elle est coupable de péché.

Quels seront donc le fruit et l’issue, je ne dis pas de la milice, mais de la malice, séculière, si celui qui tue pèche mortellement et celui qui est tué périt éternellement ? Car, pour me servir des propres paroles de l’Apôtre : " Celui qui laboure la terre doit labourer dans l’espérance d’en tirer du fruit, et celui qui bat le grain doit espérer d’en avoir sa part " (1 Co IX, 10). Combien étrange n’est donc point votre erreur, ou plutôt quelle n’est pas votre insupportable fureur, ô soldats du siècle, de faire la guerre avec tant de peine et de frais, pour n’en être payés que par la mort ou par le péché ? Vous chargez vos chevaux de housses de soie, vous recouvrez vos cuirasses de je ne sais combien de morceaux d’étoffe qui retombent de tous côtés; vous peignez vos haches, vos boucliers et vos selles ; vous prodiguez l’or, l’argent et les pierreries sur vos mors et vos éperons, et vous volez à la mort, dans ce pompeux appareil, avec une impudente et honteuse fureur. Sont-ce là les insignes de l’état militaire ? Ne sont-ce pas plutôt des ornements qui conviennent à des femmes ? Est-ce que, par hasard, le glaive de l’ennemi respecte l’or ? Epargne-t-il les pierreries ? Ne saurait-il percer la soie ? Mais ne savons-nous pas, par une expérience de tous les jours, que le soldat qui marche au combat n’a besoin que de trois choses, d’être vif, exercé et habile à parer les coups, alerte à la poursuite et prompt à frapper ? Or on vous voit au contraire nourrir, comme des femmes, une masse de cheveux qui vous offusquent la vue, vous envelopper dans de longues chemises qui vous descendent jusqu’aux pieds et ensevelir vos mains délicates et tendres sous des manches aussi larges que tombantes. Ajoutez à tout cela quelque chose qui est bien fait pour effrayer la conscience du soldat, je veux dire, le motif léger et frivole pour lequel on a l’imprudence de s’engager dans une milice d’ailleurs si pleine de dangers ; car il est bien certain que vos différents et vos guerres ne naissent que de quelques mouvements irréfléchis de colère, d’un vain amour de la gloire, ou du désir de quelque conquête terrestre. Or on ne peut certainement pas tuer son semblable en sûreté de conscience pour de semblables raisons.

Mais les soldats du Christ combattent en pleine sécurité les combats de leur Seigneur, car ils n’ont point à craindre d’offenser Dieu en tuant un ennemi et ils ne courent aucun danger, s’ils sont tués eux-mêmes, puisque c’est pour Jésus-Christ qu’ils donnent ou reçoivent le coup de la mort, et que, non seulement ils n’offensent point Dieu, mais encore, ils s’acquièrent une grande gloire : en effet, s’ils tuent, c’est pour le Seigneur, et s’ils sont tués, le Seigneur est pour eux ; mais si la mort de l’ennemi le venge et lui est agréable, il lui est bien plus agréable encore de se donner à son soldat pour le consoler. Ainsi le chevalier du Christ donne la mort en pleine sécurité et la reçoit dans une sécurité plus grande encore. Ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée ; il est le ministre de Dieu, et il l’a reçue pour exécuter ses vengeances, en punissant ceux qui font de mauvaises actions et en récompensant ceux qui en font de bonnes. Lors donc qu’il tue un malfaiteur, il n’est point homicide mais malicide, si je puis m’exprimer ainsi ; il exécute à la lettre les vengeances du Christ sur ceux qui font le mal, et s’acquiert le titre de défenseur des chrétiens. Vient-il à succomber lui-même, on ne peut dire qu’il a péri, au contraire, il s’est sauvé. La mort qu’il donne est le profit de Jésus-Christ, et celle qu’il reçoit, le sien propre. Le chrétien se fait gloire de la mort d’un païen, parce que le Christ lui-même en est glorifié, mais dans la mort d’un chrétien la libéralité du Roi du ciel se montre à découvert, puisqu’il ne tire son soldat de la mêlée que pour le récompenser. Quand le premier succombe, le juste se réjouit de voir la vengeance qui en a été tirée ; mais lorsque c’est le second qui périt " tout le monde s’écrie : Le juste sera-t-il récompensé ? Il le sera, sans doute, puisqu’il y a un Dieu qui juge les hommes sur la terre " (Ps LVII, 11). Il ne faudrait pourtant pas tuer les païens mêmes, si on pouvait les empêcher, par quelque autre moyen que la mort, d’insulter les fidèles ou de les opprimer. Mais pour le moment, il vaut mieux les mettre à mort que de les laisser vivre pour qu’ils portent les mains sur les justes, de peur que les justes, à leur tour, ne se livrent à l’iniquité.

Mais, dira-t-on, s’il est absolument défendu à un chrétien de frapper de l’épée, d’où vient que le héraut du Sauveur disait aux militaires de se contenter de leur solde, et ne leur enjoignait pas plutôt de renoncer à leur profession (Lc III, 13) ? Si au contraire cela est permis, comme ce l’est en effet, à tous ceux qui ont été établis de Dieu dans ce but, et ne sont point engagés dans un état plus parfait, à qui, je vous le demande, le sera-t-il plus qu’à ceux dont le bras et le courage nous conservent la forte cité de Sion, comme un rempart protecteur derrière lequel le peuple saint, gardien de la vérité, peut venir s’abriter en toute sécurité, depuis que les violateurs de la loi divine en sont tenus éloignés ? Repoussez donc sans crainte ces nations qui ne respirent que la guerre, taillez en pièces ceux qui jettent la terreur parmi nous, massacrez loin des murs de la cité du Seigneur, tous ces hommes qui commettent l’iniquité et qui brûlent du désir de s’emparer des inestimables trésors du peuple chrétien qui reposent dans les murs de Jérusalem, de profaner nos saints mystères et de se rendre maîtres du sanctuaire de Dieu. Que la double épée des chrétiens soit tirée sur la tête de nos ennemis, pour détruire tout ce qui s’élève contre la science de Dieu, c’est-à-dire contre la foi des chrétiens, afin que les infidèles ne puissent dire un jour : Où donc est leur Dieu ? ......[.....].....

.... Mais pour l’exemple, ou plutôt, à la confusion de nos soldats qui servent le diable bien plus que Dieu, disons, en quelques mots, les mœurs et la vie des chevaliers du Christ ; faisons connaître ce qu’ils sont en temps de paix et en temps de guerre, et on verra clairement quelle différence il y a entre la milice de Dieu et celle du monde. Et d’abord, parmi eux, la discipline et l’obéissance sont en honneur ; ils savent, selon les paroles de la sainte Ecriture, " que le fils indiscipliné est destiné à périr " (Si XXII, 3), et que " c’est une espèce de magie de ne vouloir pas se soumettre, et une sorte d’idolâtrie de refuser d’obéir" (1 R XV, 23). Ils vont et viennent au commandement de leur chef ; c’est de lui qu’ils reçoivent leur vêtement et, soit dans les habits, soit dans la nourriture, ils évitent toute superfluité et se bornent au strict nécessaire. Ils vivent rigoureusement en commun dans une douce mais modeste et frugale société, sans épouses et sans enfants ; bien plus, suivant les conseils de la perfection évangélique, ils habitent sous un même toit, ne possèdent rien en propre et ne sont préoccupés que de la pensée de conserver entre eux l’union et la paix. Aussi, dirait-on qu’ils ne font tous qu’un cœur et qu’une âme, tant ils s’étudient, non seulement à ne suivre en rien leur propre volonté, mais encore à se soumettre en tout à celle de leur chef. Jamais on ne les voit rester oisifs ou se répandre çà et là poussés par la curiosité ; mais quand ils ne vont point à la guerre, ce qui est rare, ne voulant point manger leur pain à ne rien faire, ils emploient leurs loisirs à réparer, raccommoder et remettre en état leurs armes et leurs vêtements, que le temps et l’usage ont endommagés et mis en pièces ou en désordre ; ils font tout ce qui leur est commandé par leur supérieur, et ce que réclame le bien de la communauté. Ils ne font, entre eux, acception de personne, et sans égard pour le rang et la noblesse, ils ne rendent honneur qu’au mérite. Pleins de déférence les uns pour les autres, on les voit porter les fardeaux les uns des autres, et accomplir ainsi la loi du Christ. On n’entend, parmi eux, ni parole arrogante, ni éclats de rire, ni le plus léger bruit, encore moins des murmures, et on n’y voit aucune action inutile ; d’ailleurs aucune de ces fautes ne demeurerait impunie. Ils ont les dés et les échecs en horreur ; ils ne se livrent ni au plaisir de la chasse ni même à celui généralement si goûté de la fauconnerie ; ils détestent et fuient les bateleurs, les magiciens et les conteurs de fables, ainsi que les chansons bouffonnes et les spectacles, qu’ils regardent comme autant de vanités et d’objets pleins d’extravagance et de tromperie. Ils se coupent ras les cheveux, car ils trouvent avec l’Apôtre que c’est une honte pour un homme de soigner sa chevelure. Négligés dans leur personne et se baignant rarement, on les voit avec une barbe inculte et hérissée et des membres couverts de poussière, noircis par le frottement de la cuirasse et brûlés par les rayons du soleil.
Mais à l’approche du combat, ils s’arment de foi au-dedans et de fer, au lieu d’or, au-dehors, afin d’inspirer à l’ennemi plus de crainte que d’avides espérances. Ce qu’ils recherchent dans leurs chevaux, c’est la force et la rapidité, non point la beauté de la robe ou la richesse des harnais, car ils ne songent qu’à vaincre, non à briller, à frapper l’ennemi de terreur, non point d’admiration. Point de turbulence, point d’entraînement inconsidéré, rien de cette ardeur qui sent la précipitation de la légèreté. Quand ils se rangent en bataille, c’est avec toute la prudence et toute la circonspection possibles qu’ils s’avancent au combat tels qu’on représente les anciens. Ce sont de vrais Israélites qui vont livrer bataille ; mais en portant la paix au fond de l’âme. A peine le signal d’en venir aux mains est-il donné qu’oubliant tout à coup leur douceur naturelle, ils semblent s’écrier avec le Psalmiste : " Seigneur, n’ai-je pas haï ceux qui te haïssaient, et n’ai-je pas séché de douleur à la vue de tes ennemis ? " (Ps CXXXVIII, 21), puis s’élancent sur leurs adversaires comme sur un troupeau de timides brebis, sans se mettre en peine, malgré leur petit nombre, ni de la cruauté, ni de la multitude infinie de leurs barbares ennemis ; car ils mettent toute leur confiance, non dans leurs propres forces, mais dans le bras du Dieu des armées à qui ils savent, comme les Maccabées, qu’il est bien facile de faire tomber une multitude de guerriers dans les mains d’une poignée d’hommes, et qu’il n’en coûte pas plus de faire échapper les siens à un grand qu’à un petit nombre d’ennemis, attendu que la victoire ne dépend pas du nombre et que la force vient d’en-haut. Ils en ont souvent fait l’expérience, et bien des fois il leur est arrivé de mettre l’ennemi en fuite presque dans la proportion d’un contre mille et de deux contre dix mille. Il est aussi singulier qu’étonnant de voir comment ils savent se montrer en même temps, plus doux que des agneaux et plus terribles que des lions, au point qu’on ne sait s’il faut les appeler des religieux ou des soldats, ou plutôt qu’on ne trouve pas d’autres noms qui leur conviennent mieux que ces deux-là, puisqu’ils savent allier ensemble la douceur des uns à la valeur des autres. Comment à la vue de ces merveilles ne point s’écrier : " Tout cela est l’œuvre de Dieu ; c’est lui qui a fait ce que nos yeux ne cessent d’admirer " ? Voilà les hommes valeureux que le Seigneur a choisis d’un bout du monde à l’autre parmi les plus braves d’Israël pour en faire ses ministres et leur confier la garde du lit du vrai Salomon, c’est-à-dire la garde du Saint-Sépulcre, comme à des sentinelles fidèles et vigilantes, armées du glaive, habiles au métier des armes et très experts à la guerre........................

extrait de "De Laude novae militiae"....


la suite du texte ......... http://jesusmarie.free.fr/bernard_templiers.html

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le regard de l'Aurige (Thierry Maulnier)

Publié le par Christocentrix

"On peut croire au premier abord que l'intensité du regard par lequel nous nous sentons traversés face à l'Aurige de Delphes n'est que l'effet de la technique alors commune qui sertissait dans le marbre ou le bronze de l'oeil des prunelles de pierre dure; procédé presque réaliste, qui s'accordait à la polychromie, et dont nous ne pouvons qu'assez rarement juger le résultat, puisque ces prunelles rapportées qui vivaient d'un éclat translucide, à l'image du véritable regard humain, ont le plus souvent disparu, et n'ont laissé que la trace du double évidement destiné à les recevoir. L'Aurige a le privilège de les avoir conservées. Mais d'autres statues, de facture moins magistrale, d'époque plus tardive, les ont gardées elles aussi, et pourtant leurs yeux ne nous pénètrent pas, nous n'y lisons que le souci naturaliste de l'auteur ou, comme dans le buste du « Philosophe » du Musée National, une théâtralité pathétique et hagarde. En revanche, dans le buste "6511" du Musée de l'Acropole, la présence de l'esprit dans le regard est suscitée par le seul jeu de la lumière sur la convexité pure inscrite entre les lignes d'ombre des paupières, lignes au tracé net, austère, où rien n'apparaît encore de la mélancolie frémissante demandée par Praxitèle, dans l'Hermès d'Olympie, au « mouillé » du dessin du bord inférieur. Et ce regard nous atteint, nous sonde, poursuit sa quête au delà de nous, tout autrement que celui de l'Aurige, mais avec le même pouvoir obsédant de faire de nous un livre ouvert. Il nous tient prisonniers, nous le quittons à grand-peine, il se pose sur notre nuque et nous suit, nous revenons à lui, nous le quittons et lui revenons encore, nous ne pouvons nous arracher à lui. Ce n'est pas un artifice technique, quel qu'il soit, qui peut créer entre l'oeuvre et nous cette communication où elle se livre moins que nous ne lui sommes livrés, c'est le langage de silence que l'artiste a écrit dans la matière. Non pas peut-être en vertu d'un dessein prémédité et précis, mais au cours d'une recherche qui ne peut avoir été radicalement différente, dans son objet le plus général, de celle qui sans que nous le sachions peut-être est aussi la nôtre, et qui ne concerne pas le réel - si l'on entend par réel le système mouvant des apparences où se confine notre vie ordinaire, - mais ce qui est au delà du réel ou que nous avons le besoin de supposer au delà de lui.

Le regard de l'Aurige est différent de celui du « 6511 ». Plus différents encore sont celui de la vierge byzantine de Torcello ou du «Titus » de Rembrandt. Mais tous, ils prennent possession de nous pour nous convaincre que le grand artiste ne prend pas dans le monde ses créatures, alors même qu'il semble le faire. Il les jette dans le monde, nées dans son propre monde et non dans celui qui l'entoure, à l'intérieur de lui-même et non hors de lui-même, et cela alors même qu'il n'est pas un artiste « religieux ». Ses figures ne sont pas faites pour nous être montrées, mais pour qu'elles nous voient et pour que nous nous sentions vus par elles. La réalité dont leur créateur les déguise pour les rendre plausibles n'est que l'habillement qu'il leur donne et le décor dont il les entoure. Leur réalité ne les vêt que de leur apparence. Elles ont le regard, venu d'ailleurs, du dormeur surpris par la lumière. Elles rejoignent en nous ce qui ne se contente pas du monde où nous les voyons, tel que nous le voyons. Elles défient la « vie » et son usure parce qu'elles sont vivantes d'une autre vie qui regarde au delà de la vie dans son tourment et son sourire, et qui vient de plus loin que la vie et qui va plus loin qu'elle. Seule, les figures dégénérées de l'académisme ou du réalisme nous invitent à les regarder comme nous regarderions des choses. Harmonieuses ou poignantes, sereines ou terribles, les combinaisons de formes que nous offre l'art dans ses inspirations souveraines ne sont pas passives mais actives, elles pénètrent de toute leur puissance dans la sensibilité connaissante de celui qui se croit spectateur alors qu'il est fasciné.

Le sculpteur de l'Aurige n'était pas chrétien, et beaucoup de ceux qui viennent aujourd'hui s'arrêter devant lui ne le sont plus ou ont cessé de l'être. Mais, disait le grand Ephésien, « le Maître dont l'Oracle est à Delphes ne révèle pas, il ne dissimule pas, il signifie ». Ce que signifie le regard de l'Aurige de Delphes a échappé, pour venir jusqu'à nous sans s'arrêter à nous, à l'effritement des dogmes et à la mort des cultures. Il n'est pas inhumain, il guide ses chevaux dans le tournant de la piste avec la même attention calme et précise, que nous pouvons voir dans les yeux d'un pilote, la main sur la roue du gouvernail, à l'entrée de la passe.

Mais il est encore et d'abord, avant tout et après tout, la réponse sans question et la question sans réponse; s'il est un seuil où nous quittons le mensonge de la vie pour entrer dans la vérité, nous y accomplir ou nous y dissoudre, l'ange qui nous attend à ce seuil ne peut nous regarder venir avec un autre regard que celui-là.

Un art digne de ce nom échappe à la société qui s'y est manifestée en croyant se parler à elle-même, et se fait sans qu'elle l'ait délibérément voulu signe pour d'autres hommes par delà les frontières de l'espace et du temps. Si nous le considérons selon des perspectives plus larges que celles de l'état des techniques, des formes sociales, des tensions intérieures et extérieures, les influences, des croyances, qui lui ont fourni son moule historique, ses inspirations particulières, ses outils, tout ce qui a fait qu'il est ce qu'il est et non autre, il nous apparaît dans son intention la plus profonde comme un monde rêvé pour être plus vrai que le monde et pour se substituer à lui. Loin de nous parce qu'il contient et représente l'ensemble des rapports de l'homme à l'univers tels qu'ils furent ressentis et définis par une certaine société et une certaine culture à un moment de leur durée, ce qui fait qu'il est inimitable et à supposer qu'il puisse être égalé ne peut être reproduit, le grand style dorien à son apogée éveille en nous par sa plénitude même la conscience douloureuse d'un paradis perdu de jeunesse et de force, le souvenir d'une respiration naturelle et souveraine de l'homme dans une nature avec laquelle il se trouve accordé jusque dans le mouvement qui le détruira. L'héritage de marbre laissé sur leur terre aride par les architectes de l'absolu et par les sculpteurs qui avaient appris à fixer dans un instant de la vie sa dimension d'éternité est un peu plus séparé de nous à chaque jour qui s'écoule, non seulement parce que le temps le ronge, mais parce que nous sommes emportés par le mouvement même de l'histoire humaine vers un univers inconciliable avec celui qui nous l'a légué. Il s'éloigne de nous comme un rivage où nous n'aborderons plus, comme une planète que nous verrions insensiblement diminuer dans l'espace parce que nous l'aurions quittée pour une autre. Ce n'est pas seulement le temps où la grande création grecque fut vivante, c'est le temps où ses restes auront pu être conservés qui, au regard des centaines de milliers d'années qu'a duré et que peut durer encore l'aventure éphémère des hommes, apparaît comme un point dans la durée.
Mais peut-on considérer seulement selon la perspective de l'usure du monde ce qui est par nature même le message destiné à lui échapper? Quelque chose dans l'homme se refuse à la victoire de la mort, quelque chose veut garder cette eau fuyante au creux des mains. Toute oeuvre de l'art humain, fut-elle la plus humble et la plus maladroite, écrite, peinte, chantée, sculptée, tend à fixer ce que le vent emporte, une prière, un amour, un visage. Elle n'échappe pas à la loi de la mort mais elle retarde la condamnation. Le privilège et la raison d'être de l'oeuvre d'art ne sont pas de ne pas mourir, mais de mourir plus tard que le moment qui l'a inspirée. Ainsi affirme-t-elle sinon l'éternité à travers le temps - qu'ils le disent s'ils l'osent, ceux qui sont sûrs de l'éternité -, du moins ce besoin qui est au fond de l'homme de l'illusion de l'éternel, et témoigne-t-elle peut-être - peut-être -, pour sa réalité.

D'une longévité plus grande que les dominations, les peuples, les races, les cultures, l'oeuvre d'art échappe dans une certaine mesure et pour un certain temps à l'histoire, non seulement parce qu'elle emprunte leur solidité à des matières plus durables que la matière vivante, mais par son intention profonde qui est antihistorique et par la permanence, à travers les vagues successives de la vie, de ce besoin mystérieux qui ne se satisfait pas d'elle. Il n'y a de grand art que du fondamental, et le fondamental humain est d'en appeler du temps et de la mort à une instance inaccessible.

Un art est le langage profond d'une société, en ce qu'il ne l'exprime pas seulement telle qu'elle se veut, mais l'avoue telle qu'elle est sans le savoir. Il en fixe les valeurs, mais en dit aussi les angoisses et arrache des formes à sa nuit. Il écrit dans les mêmes figures ce qu'elle est et ce qu'elle ne peut être, son accord et son désaccord avec elle-même, sa nostalgie d'origines mythiques et son appel à on ne sait quelle délivrance, sa jeunesse et sa fatigue, jusqu'à cette destruction par laquelle tout être individuel et collectif est secrètement fasciné, il témoigne pour son désir le plus profond.

Le sculpteur égyptien se survit dans les veilleurs immobiles des nécropoles souterraines, le sculpteur bouddhique dans la méditation miséricordieuse et souriante où le néant est guérison de la douleur, la cathédrale rassemble autour d'un dieu sauveur son peuple de ressuscités, la grande peinture de la Renaissance célèbre par la beauté des corps et la bénédiction de la lumière sur les formes de la vie l'espoir dans une rédemption de la nature, l'artiste moderne cherche à faire voler en éclats dans une explosion totale les contraintes de la société et les mensonges du sensible, l'artiste grec classique comme l'artiste moderne et comme tous les autres affirme l'homme contre le monde, mais à la différence de l'artiste moderne il affirme l'homme non par un style de révolte mais par un style de victoire.

Les gradins et les fûts mutilés de Delphes accrochés à leur balcon dramatique, Olympie, sanctuaire de la jeunesse, dont les pierres disjointes jonchent la vallée heureuse comme des stèles funéraires, l'île de lumière, Délos, les temples démantelés au fronton des collines et les amphores brisées que les plongeurs retirent de la mer, alourdies d'une carapace de coquillages pétrifiés, l'irréfutable Parthénon dans son désert d'incendie, qui maintient, face à l'impossible, la certitude d'un accord de la pensée et du mystère, de la raison et du sacré, le massacre des statues fracassées où le regard pourtant regarde, où le sein continue de respirer et la bouche de parler avec ses lèvres de silence, tout un grand cimetière de pierres battues et corrodées par l'infatigable marée du néant, témoigne en même temps pour la victoire de la destruction et pour la victoire sur elle.

Apollon, Athéna sont morts. Mais vide d'Apollon ou d'Athéna, la statue d'Apollon ou d'Athéna ne cesse pas d'être divine. Quelque chose en elle a résisté à l'usure de la durée, à la ruine de la société humaine et à la dissolution des rapports de l'âme à l'univers dont elle avait tenu sa forme, une parole muette à jamais, qui ne fut pas dite dans notre langage, qui ne nous était pas destinée, et que pourtant nous pouvons entendre : ce qui survit dans l'homme à la mort de ses dieux."


                              Thierry MAULNIER (extrait de "La Grèce où nous sommes nés", 1964)


 

 

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le fou du Roi (St François d'Assise)

Publié le par Christocentrix

 

"...Tous les biens semblent meilleurs quand ils prennent figure de dons. De ce point de vue la mystique offre un moyen très sûr et très sain d'atteindre le monde extérieur. A la condition de ne pas oublier que, en raison de sa dépendance de la réalité divine, ce monde tout entier occupe la seconde place. Que la vie sociale y paraisse à la fois bien assise et bien équilibrée, ou si l'on veut à la fois efficace et détendue, que l'essentiel y soit assuré et qu'en ce sens elle se suffise à elle-même, n'empêchera pas un mystique de savoir que l'existence même de ce monde tient à un fil ni de penser que tout cela n'est pas très sérieux. Que les autorités et les puissances, même traditionnelles, même naturelles et même nécessaires désignent à chaque homme sa place et la lui assurent, n'empêchera pas le mystique de savoir que ces grands et ces puissants sont en réalité suspendus par les pieds. Il regardera toujours les hiérarchies humaines avec un doux sourire. A ce point de vue, il est vrai que la vision directe de la réalité divine trouble des règles solennelles somme toute assez raisonnables....
 

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 ....On ne peut traiter de ces matières si difficiles que par touches rapides et sommaires. Pour donner brièvement une idée de l'un des aspects de l'illumination accordée à François, je dirai qu'elle fut comme la découverte d'une dette. On peut trouver surprenant qu'un homme semble se réjouir de découvrir qu'il est endetté. D'ailleurs sa joie se trouve généralement tempérée sans délai, les usages commerciaux ne lui permettant pas d'en faire profiter ses créanciers ! A plus forte raison lorsqu'il est clair que la dette est infinie et ne peut donc être acquittée. Mais il suffit de recourir à l'image d'un amour humain véritablement grand pour que la difficulté s'évanouisse d'un coup : là le créancier éternel partage vraiment la joie du débiteur éternel, car ils sont l'un et l'autre à la fois débiteur et créancier. Autrement dit l'amour parfait transforme dette et dépendance en plaisir. Le laxisme et la luxure se sont emparés du mot amour qui n'est que trop galvaudé dans des travaux de vulgarisation.... Mais il est certain qu'il est ici à sa place et qu'il est véritablement une clef.

Il est la clef de toutes les difficultés qui, dans la spiritualité, inquiètent l'esprit moderne. Par dessus tout il est la clef de l'esprit de pénitence. Noble et saint paradoxe ! L'homme qui sait qu'il ne peut pas s'acquitter de sa dette ne cesse de s'y employer. Il n'arrête pas de rendre ce qu'il ne peut pas rendre et qu'il n'est pas supposé rendre. Il jette tout ce qu'il peut dans l'abîme sans fond d'une action de grâces sans fin.

Vous êtes trop moderne pour comprendre pareille façon de voir? Non, mais trop médiocre. Et nous sommes tous trop médiocres pour la mettre en pratique. Nous manquons trop de générosité pour faire des ascètes - et, pourrait-on dire, par trop de génie. Il faut apprendre à voir la grandeur de l'abandon entre les mains d'un autre, ce dont pour la plupart nous n'avons qu'une faible idée par nos premières amours, échos du paradis perdu. Mais, que nous la voyons ou non, la vérité est là. Elle repose dans cette énigme : il n'y a au monde qu'une bonne chose. Et cette bonne chose est une mauvaise créance.

Si jamais ce sens très rare et très élevé de l'amour, sens vrai dont les troubadours se nourrirent, vient à disparaître et qu'il est compté au rang des vieilles lunes, alors le monde moderne cessera de comprendre ce qu'est l'amour comme il a cessé de comprendre ce qu'est le sacrifice. Des barbares ont détruit la guerre chevaleresque, d'autres peuvent détruire l'amour chevaleresque. Si cela arrive nous verrons refleurir le même genre de questions absurdes et de sarcasmes stupides.

Quel monstre d'égoïsme exigeait impitoyablement tribut sous forme de fleurs, demandera l'un. Quel avaricieux personnage réclamait de l'or ciselé en forme d'anneau, ricanera l'autre. Exactement comme aujourd'hui on blasphème ce Dieu assez cruel pour exiger des hommes l'esprit de sacrifice et réclamer l'oubli de soi. Alors les hommes ne sauront plus ce qu'aimer veut dire. Ils ne comprendront pas que les exploits étaient accomplis et les dons offerts parce qu'ils n'étaient pas demandés. Et il n'y aura plus d'amants.

Les petites choses, dit-on, aident à voir les grandes. J'espère qu'il en sera ainsi, car il est certain que si l'on s'obstine dans l'aigreur moderne vis-à-vis de « l'austère et sombre pénitence », il est inutile de chercher à comprendre la spiritualité franciscaine. Saint François, certes, fut un ascète et austère ; mais point sombre. Tout est là. Désarçonné, glorieusement humilié par la vision de son absolue dépendance de l'amour divin, il se livra au jeûne et à l'abstinence aussi furieusement qu'il s'était fait guerrier. Il avait fait faire volte-face à sa monture mais sans marquer d'arrêt et il continuait à charger, plein de fougue. Il ne s'agissait pas de retrancher pour retrancher, ni de se mettre à l'école du stoïcisme et pas davantage de se maîtriser dans le seul dessein de se tenir en main. Il s'agissait de tout mettre en oeuvre comme pour servir une passion. Et cela avait bien l'air d'être un plaisir.

François dévorait les jeûnes comme d'autres la nourriture. Il courait après la pauvreté comme d'autres se sont rués vers l'or. Cet acharnement passionné, cet appétit formidable, c'était son défi au monde moderne assoiffé de plaisirs. Mais ce n'est pas tout. Ce fait, historiquement incontestable, se doublait d'un autre, également assuré. Cette conduite héroïque - ou anormale - du moment où il sortit dans la forêt gelée vêtu de son seul cilice, jusqu'au moment où il fut à sa demande couché sur le sol nu pour y mourir, il est certain qu'elle fut la sienne parce qu'il voulait prouver qu'il n'avait et n'était rien. Et quasiment la même profonde certitude nous faire dire que les étoiles qui étincelaient au-dessus de ce corps décharné, raidi sur le sol dur, virent, pour une fois dans leur révolution autour de ce globe souffrant, un homme heureux...."

 

                         extrait de "Saint François d'Assise" par G.K. Chesterton (édit. D.D.M, 1979)

 

              

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