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l'Homme contre lui-même (Marcel de Corte)

Publié le par Christocentrix

En 1962, parut L’Homme contre lui-même, aux Nouvelles Editions Latines. Les huit chapitres qui composent le livre examinent, les uns après les autres, les différents "aspects de la schizophrénie dont souffre l’homme contemporain". Cette schizophrénie, ou dissociation, est un refus du réel et de la nature. La liberté de l’homme moderne, nous dit De Corte, est devenue un déracinement "de l’être".

Qui n’aurait lu jamais De Corte se tromperait en s’imaginant un auteur hermétique, au langage compliqué, comme peuvent l’être les philosophes modernes. Saisir le réel en son essence et en ses principes peut se faire en un langage accessible à tous. Dans L’Homme contre lui-même, Marcel De Corte établit un diagnostic de la "schizophrénie" contemporaine, mais indique aussi "la voie de la guérison possible". Le livre est profondément "réactionnaire", reconnaît-il. La réaction, ici, n’est pas un simple retour en arrière mais une (re)connaissance des "évidences vitales" et, d’abord, d’un ordre naturel.

L’Homme contre lui-même, cette inversion suicidaire qui pousse l’être humain à s’autodétruire, c’est la culture de mort décrite par Marcel De Corte dans cet essai paru initialement en 1962.
Mais quel est donc cet étrange processus de désintégration intime devenue héritage de tout l’Occident ? Quels en sont le ressort, le remède ?
Marcel De Corte (1905-1994), un des grands philosophes thomistes du XXe siècle, établit que « le salut de notre civilisation repose sur un retour à la politique naturelle et à la religion surnaturelle ». Pour lui, la civilisation chrétienne puis son héritière la civilisation occidentale ont épuisé le capital de sainteté, de coutumes, de lois, de mœurs, amassé par le Moyen Âge. Il n’en reste rien sinon dans le livre des secrets. Mais quels secrets ? C’est le secret perdu de la loi morale naturelle, c’est aussi le secret surnaturel du catéchisme romain conservés l’un et l’autre dans l’intimité des familles, de quelques monastères, de quelques écoles.
Ce livre est celui des secrets de santé mentale à l’usage des générations partagées entre une civilisation qui meurt et celle du blé qui lève.

Ce grand livre est réédité, aujourd’hui, par les Editions de Paris, avec un lumineux avant-propos de Jean Madiran. Cette édition a été " revue et corrigée " par Jean-Claude Absil.

 

 

extrait de l'avant-propos de Jean Madiran.

 

"Marcel De Corte est l’un des quatre grands philosophes thomistes de langue française au XXème siècle. Il est le plus explicitement aristotélicien des quatre. Au Moyen Age, on disait : le Philosophe, pour désigner Aristote. Depuis le XXème siècle, pour désigner Marcel De Corte, nous disons : l’Aristotélicien. Comme les trois autres, et selon l’exemple initial de Platon lui-même dont toute la pensée, on l’oublie trop, fut tournée vers la rectification de la Politique, Marcel De Corte a voulu apporter aux misères politiques de ses contemporains les secours d’une philosophe vraie. Comme Charles De Koninck avec sa Primauté du bien commun, comme Etienne Gilson dans Pour un ordre catholique, et comme Maritain, hélas, dans Humanisme intégral, Marcel De Corte remplit la fonction d’un Alcuin auprès de Charlemagne.

[ …] nous sommes entrés dans un temps qui sera peut-être très long où l’on pourra seulement, au milieu d’un monde radicalement sans Dieu, "sauver des îlots de santé partiellement intacts". Bien avant que nous en soyons nous-mêmes tout à fait persuadés, Marcel De Corte voyait, il y a plus de quarante ans, notre civilisation occidentale complètement effondrée, ayant épuisé ce qui restait en elle de civilisation chrétienne. " Nous savons, écrivait-il, que les civilisations ne meurent que pour faire place à d’autres qui leur succèdent, et qu’un dépôt précieux …"est confié aux générations intermédiaires ". C’est aux générations intermédiaires, la sienne et les nôtres, qu’il destinait sa pensée. Il expliquait bien sûr que le "salut de la civilisation repose sur un retour à la politique naturelle et à la religion surnaturelle". Mais il pensait surtout à ce   "dépôt précieux" qui passe d’une génération à une autre, d’une civilisation à une autre. Son idée se fait jour un peu partout aujourd’hui : des îlots, des fortins, où le secret ne sera "conservé d’une manière vivante que dans des communautés restreintes".

Le secret, mais quel secret ? C’est un secret à ciel ouvert, partout visible mais partout inaperçu, un secret simple et de bon sens, mais incompréhensible aux intelligences formatées par la domination médiatique et la pression sociale d’idéologies délirantes. C’est le secret perdu de la loi (morale) naturelle, c’est aussi le secret surnaturel du catéchisme romain, conservés l’un et l’autre dans l’intimité des familles, de quelques monastères, de quelques écoles. En somme le livre de Marcel De Corte est le livre des secrets de santé mentale, à l’usage des générations intermédiaires entre une civilisation qui achève de mourir et ce qui viendra ensuite.

La civilisation chrétienne puis son héritière infidèle la civilisation occidentale ont peu à peu épuisé le capital sur lequel elles ont vécu : le capital de sainteté, de coutumes, de lois, de mœurs, amassé par le Moye Age. Il n’en reste quasiment rien. Sauf dans le livre des secrets.

– Le secret de Marcel De Corte, c’était donc de revenir au Moyen Age ?

– Point du tout. Son secret, écoutez bien, c’est de guérir ; et guérir, a-t-il dit, n’est pas revenir à l’âge que l’on avait quand on a commencé la maladie.

 

                                                                               ***

 

VERTU DE FORCE :

"Un devoir subsiste, qui nous charge d'une responsabilité tellement écrasantenque seule la vertu de force nous permettra de le soutenir: endiguer la maladie, tendre des cordons sanitaires, préserver de l'épidémie les relations qui perdurent, sauver les îlots de santé qui n'ont pas encore été atteints par la contagion. Rien ne nous est aujourd'hui plus nécessaire que la force d âme, vertu cardinale qu'un certain pharisaïsme chrétien, spécialisé dans les effusions oratoires d'une justice et d'une charité plus parlées et plus tactiques que vécues, nous a fait méconnaître, et qui consiste essentiellement, comme le remarquait Aristote avec une acuité sans pareille, dans l'union indissoluble de la patience, de l'audace et de l'espoir: sustinere, aggredi, sperare. Parmi ces îlots partiellement intacts, dont le rôle conscient on inconscient est aujourd'hui plus capital que jadis, lorsque les rares forces vives de la civilisation antique écroulée se serraient autour du pater familias comme la cellule autour de son noyau générateur, se situe la famille où l'élan de la liberté saine et le voeu de la nature équilibrée s'entrelacent si bien l'un dans l'autre qu'ils en deviennent indiscernables. Dans l'intimité familiale, toute fausse image de l'être qui se superpose à l'être est immédiatement dénoncée, les rapports de l'homme avec lui-même, avec les siens, avec le monde, s'accomplissent avec une impulsivité presque réflexe, la liberté humaine atteint sans doute son point culminant.

Nous croyons très peu aux mesures de protection d'origine politique, aussi longtemps que la Cité sera régie par la loi du nombre, des partis et des masses. Comment la liberté pourrait-elle être assurée par sa propre corruption élevée à son plus haut exposant? Comment l'absence aussi parfaite possible (les relations réelles, qui est l'âme même - si l'on petit dire - des régimes contemporains, pourrait-elle reconstituer les relations effectives qui assureraient à la liberté son salut? Les mesures de protection politique des îlots de liberté impliquent de toute évidence un renversement total de la politique actuelle. C'est ce qu'on nomme généralement, en se voilant la face, « la réaction ». Si l'on entend par « réaction » l'acte jailli de la vertu de force qui consiste dans l'affirmation de la liberté contre toutes ses déformations pathologiques, alors il faut être résolument « réactionnaire» sans avoir peur de l'étiquette infamante. C'est probablement d'ailleurs la seule façon d'être « révolutionnaire » qui nous reste. Il est vrai que ces mots n'ont plus aucun sens aujourd'hui et qu'il vaut mieux ne pas les employer afin de se soustraire à leur résonance politique.

Nous croyons très peu à la résistance des institutions sociales elles-mêmes. Les institutions soutenaient jadis l'effort humain; c'est l'effort humain qui doit aujourd'hui soutenir leur branlante architecture. Les institutions ne nous secourront guère.

Nous ne croyons pas non plus à la civilisation dite moderne. Nous savons qu'elle s'effondre par pans et morceaux. Mais nous savons aussi que les civilisations ne meurent que pour faire place à d'autres qui leur succèdent, et qu'un dépôt précieux, inestimable, d'une valeur infinie, est confié aux générations intermédiaires; la sauvegarde de quelques lois simples, éternelles, infinité-simales, invisibles à force de transparence, où se concentrent la liberté de la nature humaine et la nature humaine de la liberté. Pour les atteindre, il n'est pas besoin de discours ou de philosophie: il suffit d'accomplir avec aisance, avec ingénuité, les gestes familiers de la vie quotidienne, il suffit de maintenir en vie, en les vivant, les relations que nous nouons avec nous-mêmes, avec autrui, avec le monde et avec Dieu.

Si étroite que soit en apparence notre sphère d'action, elle contient alors la plénitude de la liberté. Telle est notre mission. Elle exige de chacun d'entre nous des sacrifices sans doute plus grands que toute action spectaculaire. Ces gestes simples rendent la liberté sacrée. Ils l'incorporent à notre sang et à notre chair. Ils l'incarnent dans l'existence qu'elle a désertée. Ils sauvent la liberté. Ils la guérissent. Santé d'abord.

Il dépend en définitive de nous, de notre courage, de notre refus d'encenser les idoles, que la liberté soit figurée par la danse de David devant l'Arche ou par le regard de la Gorgone qui pétrifie."

 

                          

                                                                             ***

 

 

LA CRISE DES ÉLITES :

"Il est impossible de comprendre la civilisation grecque sans connaître le kalos kagathos, « le bel et le bon » qui en est la fleur, la civilisation romaine sans le vir bonus dicendi peritus ou sans le civis romanus, la civilisation médiévale sans le saint, le chevalier, l'hidalgo, la civilisation française du XVIIè siècle sans l'honnête homme, la civilisation anglo-saxonne sans le gentleman. Une civilisation n'est pas seulement un trésor d'oeuvres littéraires, artistiques, scientifiques et religieuses, c'est un certain mode de vie, des attitudes et des habitudes qui distinguent l'homme de l'animal et qui sont portées à leur point de perfection et de maturité chez les meilleurs, dans les élites. C'est pourquoi toutes les grandes civilisations ont mis en lumière un certain type d'homme, un modèle humain qui n'existe petit-être pas toujours mais dont l'attraction commande les efforts de tous ceux qui bénéficient de son rayonnement. Le propre des élites est de tendre vers ce type qui leur est proposé, par un témoignage qui l'affirme, par un travail personnel qui se l'incorpore en profondeur, par des oeuvres qui le concrétisent et surtout par la pratique de vertus humaines qui sont autant d'approches vers lui. A la haute fin qui leur est offerte, les élites répondent par une action vertueuse qui l'incarne. Il ne s'agit donc plus ici de vertus spécialisées et orientées dans un sens très déterminé, comme dans les sociétés restreintes, il ne s'agit plus de capacités qui peuvent très bien et très souvent s'accompagner de carences. On peut appartenir par exemple à l'élite de l'armée, avoir à son actif plusieurs actions d'éclat, déployer un grand courage dans le danger, et manquer des autres vertus qui font l'homme accompli. Il s'agit ici de modèles qui ne peuvent être réalisés que par la pratique de vertus qui font l'homme en son entier. Les types d'homme que présentent les civilisations aux élites qui aspirent à les imiter tentent de saisir l'homme dans sa totalité. Ils font appel à ces vertus cardinales dont toutes les autres dépendent et que j'évoquais tout à l'heure: la prudence, la justice, la force, la tempérance. Sans doute, ces modèles humains ne seront-ils pas identiques de civilisation en civilisation. Le chevalier du Moyen Âge ne recouvre pas adéquatement le citoyen romain, et celui-ci semble très distinct de l'honnête homme. Il n'empêche qu'ils s'efforcent tous vers un même but ou dans la même direction, par des voies analogues. On peut rêver sans invraisemblance d'une conversation aux Champs-Élysées entre les honnêtes gens du temps passé. Parce que tous tendirent à « bien faire l'homme », ils se comprennent. Si l'on envisage la suite des civilisations en Europe depuis les origines, on s'aperçoit que chacune a pu engendrer un type d'homme inspirateur de ses élites, lorsque le modèle antérieur disparut avec la civilisation à laquelle il était lié. Par une sorte de ressourcement, la civilisation nouvelle a puisé dans les mêmes profondeurs humaines que la civilisation qu'elle remplaçait, si bien qu'une continuité se manifeste d'un bout à l'autre de leur histoire et qu'en dépit des différences une certaine identité ou, plus exactement, une certaine convergence s'observe d'un type à l'autre. C'est ce qui explique l'absence de cassure abrupte entre ces modèles: chacun hérite quelque chose de celui qui le précédait parce que tous participent à un substrat commun. Les types d'homme ont ainsi formé la chaîne invisible qui a uni entre elles les diverses civilisations qui se sont succédé en Occident. L'exemple de l'honnête homme en témoigne dans son rapport avec le type antérieur. Le type de l'homme médiéval, dont saint Louis est l'incarnation, a des caractères bien nets: il est soumis à la révélation surnaturelle, il se défie de ses instincts exubérants, il pratique l'ascétisme, il protège les faibles, il est brave moralement et physiquement, il oriente son esprit vers Dieu, il se soucie du salut de son âme. Ces éléments de son être forment une gerbe bien liée. L'homme médiéval recherche son équilibre au point le plus haut. S'il émonde les surgeons qui surabondent de ses puissantes racines vitales, il n'y a pas en lui de traces de dualisme, d'opposition entre les parties de son être, de conflit entre l'esprit et la vie. S'il y a eu un type d'homme « tout d'une pièce », c'est bien celui du Moyen Âge. Ce modèle des élites fut refoulé lors de la grande crise engendrée aux XVè et XVIè siècles par les grandes inventions, les grandes découvertes, la naissance de la science, la conscience que l'homme prend de lui-même et de ses forces propres, le développement de la curiosité, la confiance en la raison humaine pour résoudre les problèmes du monde et de la vie, l'admiration et l'exaltation de la nature amputée de ses rapports au Verbe incarné, etc. Pour saisir l'antithèse entre le type humain médiéval et le type humain de la Renaissance, il suffit de comparer un saint Louis, un grand mystique, un grand fondateur d'ordre, un grand prédicateur des croisades, tous membres de l'élite médiévale, avec un Léon X, un Léonard de Vinci, un Rabelais, un Machiavel, un Montaigne, un François Ier, etc. Nous assistons ici à une explosion d'énergies dispersées qui essayent en vain de se coordonner, non plus au niveau le plus élevé du surnaturel, mais à la hauteur de la nature interprétée par l'intelligence humaine. L'homme d'un seul tenant a disparu. Ces deux types humains se sont heurtés et blessés à mort. Ni l'un ni l'autre n'ont survécu, comme tels. Or, le XVIIè siècle les a récupérés l'un et l'autre en effectuant leur synthèse, dans l'ordre, l'harmonie, la hiérarchie. Aux deux aspirations qui s'affrontaient, il a fait leur part, en les équilibrant en hauteur. La nature et la foi ont réalisé derechef leur accord, grâce à un instrument nouveau, déjà forgé du reste par les grandes théologies médiévales et par la philosophie grecque: la raison. Cette raison du XVIIè siècle n'a rien de rationaliste. C'est une raison pleine et ardente qui se sait reflet de la raison et qui a horreur de ses propres excès :

La parfaite raison fuit toute extrémité et veut que l'on soit sage avec sobriété. »

C'est une raison qui saisit le réel non seulement dans sa généralité, mais dans sa multiplicité variée et mouvante et qui pénètre les nuances les plus fines de la vie psychologique et morale. Ses deux directions, jumelées toujours, sont l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse.

La faiblesse du type de l'honnête homme - comme, du reste, celle du gentleman dont la conception est fondée sur l'empirisme - est incontestablement due au fait qu'il ne se rattachait que par des liens intellectuels et affectifs assez lâches à une finalité transcendante à l'homme. Ni le refus de la démesure au sens d'un empiétement sur la volonté des dieux, comme l'éprouvait « le bel et le bon », ni le culte des ancêtres et de Rome, qui était la préoccupation du citoyen romain, ni l'amour de Dieu et du prochain, qui animait le saint et le chevalier du Moyen Âge, ne surgissent sous une forme renouvelée et ressourcée dans la civilisation française du XVIIè siècle dont la religion est avant tout traditionnelle. Préoccupé de maintenir la raison dans les limites de l'équilibre raisonnable, remplissant par ailleurs toutes les possibilités de cet équilibre, craignant le retour de flamme anarchique des conflits qu'il sublimait en son sein, l'honnête homme se fixe pour ainsi dire sur le grand moyen dont il dispose: la raison, au détriment de la fin. Il s'attache à se conduire en tout selon des règles et selon des convenances, plutôt qu'à suspendre sa conduite à un Être qui le dépasse. A la fermentation de la Renaissance dont il ressent encore l'influence en lui, il oppose de solides vertus plutôt qu'une finalité supérieure. Nul plus que Pascal n'a éprouvé cette attirance du double abîme de la raison libre et des instincts naturels déchaînés, qui fut la grande tentation de l'homme avorté de la Renaissance. Nul n'a aiguisé plus savamment la vertu dominatrice de la raison, sous toutes ses formes, carrées ou subtiles, sur le bouillonnement des puissances obscures qui travaillent l'homme. « Travaillons donc à bien penser »: la prescription montre combien Pascal, si mystique fût-il, a eu l'attention attirée sur le moyen plutôt que sur la fin. Que ce type de l'honnête homme ait polarisé les élites de l'époque, toute la littérature du Grand Siècle le proclame, comme les mémoires et la correspondance qui nous sont parvenus. Un tel retentissement marque à nouveau le rapport du modèle idéal à l'élite qui l'incarne en sa vie, si bien qu'on peut poser comme loi: point d'élites sans archétypes de l'homme. Il est significatif que cette notion du modèle où l'homme s'accomplit en sa totalité soit disparue aujourd'hui. Elle ne subsiste plus que dans les livres d'histoire de la civilisation, qui nous rappellent l'existence d'une conception commune de l'homme vers laquelle s'orientaient, consciemment ou inconsciemment, les efforts des meilleurs et l'admiration approbative des autres.

On connaît les rétroactions de cet effondrement : Paul Hazard les a magistralement exposées dans son livre sur la crise de la conscience européenne. Le type de l'honnête homme disparaît dès la fin du XVIIè siècle. Aucun autre type durable ne l'a depuis lors remplacé. Il n'est pas étonnant que, faute de modèle, les élites se soient fourvoyées. Les causes de cet immense phénomène historique, dont l'ampleur dans l'espace et dans le temps est comparable aux longs siècles de stagnation qui suivirent la chute de la civilisation antique, sont également connues: l'individualisme destructeur de la conception commune de l'homme, la ruine des hiérarchies, l'affaissement de la foi chrétienne, etc. Elles se résument en une formule : crise de l'homme. Depuis plus de deux siècles, les hommes ne savent plus ce qu'ils sont. Ils n'ont plus de modèles qui leur proposent d'être des hommes complets, des hommes qui ont les pieds sur terre et qui ont la tête levée vers le ciel. Ne sachant plus ce qu'ils sont, ils ne savent plus devenir ce qu'ils sont. Ils errent alors au hasard à la recherche de leur être. Ils s'accrochent à n'importe quoi. Les uns deviennent des ventres. Les autres deviennent des cerveaux. L'une ou l'autre des multiples tendances qui se partagent l'être humain et que le modèle disparu rassemblait en sa synthèse, est érigée par eux en fin totale de la vie. Le totalitarisme, c'est préci-sément le gonflement de la partie en tout. Notre époque s'est spécialisée dans la fabrication de ces pseudo-modèles d'homme tronçonné, débité en morceaux, dont chacun se prétend l'homme intégral avec une enflure incroyable! Parmi ces types mutilés qui ont tenté de s'imposer à l'attention des hommes, il faut citer l'homo oeconomicus, commun au libéralisme économique et au marxisme, qui réduit l'être humain à sa seule qualité de producteur; l'homo civis du fascisme, qui l'enferme en sa seule qualité de citoyen; l'homo ethnicus, qui le définit seulement par la race; l'homo democraticus, qui le ramène au seul bulletin électoral ; l'homo sexualis, qui le suspend aux seuls instincts de plaisir et de mort. La caractéristique de tous ces pseudo-types est qu'ils érigent une partie de l'être humain en un tout qui absorbe toutes les autres parties.

On persuade aisément l'homme qu'une partie est le tout. C'est la pente de ses passions et de ses instincts. Le propre de l'homme passionné est de ne voir en soi que sa passion, de se dissoudre en elle, de s'identifier avec elle. Pour l'ivrogne, tout son Cire, l'univers tout entier tient dans un verre d'alcool. Le morphinomane est littéralement une seringue. Le sensuel se rabougrit au point de n'être plus qu'un phallus, etc. Les propagandes politiques modernes ont admirablement compris cette fonction mutilante de la passion. Elles se ramènent toutes à un schéma unique: ameuter en l'homme l'une ou l'autre de ses passions et greffer celle-ci par la publicité sur l'instinct grégaire. L'homme-moignon se multiplie alors avec une rapidité prodigieuse. Voyez la propagande communiste. Ses tours et ses détours se ramènent à une constante tactique: réduire l'homme à ses besoins matériels, empêcher que le problème économique soit jamais résolu, faire en sorte que l'homme se sente toujours démuni, généraliser ce désir béant par la pression publicitaire. l'hymne de l'internationale l'avoue ingénument: « Nous ne sommes rien: soyons tout! » C'est le slogan de tous les totalitarismes qui ameutent les grenouilles humaines et les incitent à devenir des bœufs planétaires.

Je voudrais maintenant examiner d'un peu plus près cette situation nouvelle de l'homme contemporain.

Lorsqu'un type d'homme complet, tel que ceux que connurent des époques plus fortunées que la nôtre, est proposé aux élites et aux foules, chacun tend à l'imiter selon ses moyens et s'efforce à devenir un homme plus ou moins complet. Il en résulte une forte cohérence dans l'individu et dans la société. Ainsi en fut-il aux croisades: chacun essayait d'imiter le type du chevalier et la société était imprégnée de l'idéal chevaleresque. Sans doule la réussite n'était point parfaite. Tous les participants aux croisades ne furent pas des chevaliers. Mais du moins le type même de chevalier magnétisait en quelque sorte les conduites humaines. Il s'incarnait dans les élites et, par elles, se distribuait dans toute la société.

 

Qu'arrive-t-il lorsqu'il n'y a plus de type d'homme complet? Eh bien! la cohérence humaine et sociale est menacée de destruction! L'être humain est une substance fragile dont les extrémités biologiques et spirituelles ne se coordonnent qu'au prix de l'effort. Là où les modèles et les élites disparaissent, il faut s'attendre à la désorganisation intérieure de l'être humain. L'énergie motrice de l'exemple idéal et vécu s'évanouissant, l'immense majorité des hommes se désagrège psychiquement. Si nous convenons d'appeler esprit l'ensemble des facultés humaines supérieures qui nous élèvent au-delà de nous-mêmes, et vie l'ensemble des facultés inférieures qui les font participer au monde de la nature et les nourrissent de réalité, l'esprit et la vie se disjoignent. L'esprit se dévitalise et se cérébralise. La vie se déspiritualise et s'animalise. L'être humain s'installe dans le conflit. Sa personnalité se divise en éléments antagonistes qui s'affrontent. C'est alors la psychose, la névrose, la schizophrénie, dont les crises se multiplient d'une manière inquiétante dans le monde moderne, caractérisé par la formule de Valéry: « la multiplication des seuls ». Tous les déracinés de l'existence, privés du contact chaleureux de leurs cadres naturels de vie et des élites qui les animent, en sont la proie. l'homme isolé au sein des masses anonymes d'aujourd'hui se disloque intérieurement: son esprit séparé de la vie qui nous met en relation avec le réel, fonctionne à vide comme un moulin qui broierait mécaniquement des chimères. Le mot de Chesterton reste vrai: « le fou n est pas l'homme qui a perdu la raison. Le fou est l'homme qui a tout perdu, excepté la raison ».

Le plus souvent, l'homme moderne essaye de refaire l'unité de l'esprit et de la vie en lui, mais au plus bas niveau où les composantes de son être sont dégringolées. Un cerveau hypertrophié s'allie aux poussées ténébreuses des instincts. Un esprit calculateur et froid s'agglutine aux réflexes animaux. La politique moderne nous offre des exemples innombrables de cette confusion, dans le mélange extraordinaire d'idéologie rationnelle et de passion irrationnelle, qui lui sert pour pénétrer jusqu'au tréfonds de l'âme contemporaine et y faire mouvoir les ressorts intimes de l'action : libéralisme et instinct égoïste ; égalitarisme et envie ; socialisme et instinct grégaire; impérialisme et instinct de domination et d'agressivité; pacifisme et cette forme de l'instinct de défense qu'est la crainte; etc. Le marxisme brasse en son système tous ces instincts désorbités. Il est l'idéologie des idéologies et la combinaison de toutes les passions. Il est la politique qui s'adapte comme un gant à ce que l'homme moderne est en train de devenir, faute de modèles et d'élites. Aussi est-il un instrument critique d'une redoutable efficacité contre le monde prénommé libre, dans toute la mesure où celui-ci ne prend pas conscience de la crise des élites qui l'affecte ou n'y remédie que par des moyens artificiels de sélection.

Je disais tout à l'heure que les civilisations du passé avaient élaboré un type de l'homme complet vers lequel convergeaient les tendances des élites. Assignant ainsi aux élites l'imitation de ce type comme fin, les civilisations du passé trouvaient naturellement les moyens pour y parvenir. Pour atteindre cette fin morale, elles avaient élaboré tout un système de vertus. Appartenir à l'élite, c'était alors pratiquer les vertus de l'esprit et de la vie, qui font l'homme achevé. Le but moral qu'elles s'assignaient suscitait des moyens moraux mis en oeuvre par l'homme tout entier.

La civilisation moderne, qui ne sait plus ce qu'est l'homme, qui ne propose plus aux hommes de « bien faire l'homme », qui est amputée de toute finalité, est essentiellement une civilisation de moyens, une civilisation technique. Ce n'est plus la fin qui fait surgir les moyens. Ce sont les moyens qui sont eux-mêmes la fin poursuivie. Ne convergeant plus vers un type, les élites actuelles n'ont plus d'autres ressources que de recourir à des techniques artificielles d'élévation sociale. Mettre en oeuvre des techniques, c'est automatiquement appartenir à l'élite. Posséder les moyens, c'est posséder la fin. Ce n'est plus parce qu'on a les moyens d'y entrer. L'avoir a remplacé l'être."

 

                                                                                 Marcel de Corte (éditions de Paris, 2005)

 

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Giovanni Gentile et la pédagogie

Publié le par Christocentrix

LES CONCEPTIONS ÉDUCATIVES DE GIOVANNI GENTILE. Entre élitisme et fascisme. (éditions l'Harmattan)

 

Cet ouvrage est une présentation des conceptions pédagogiques du philosophe italien idéaliste Giovanni Gentile (1875-1944), ami et collaborateur le plus proche de Benedetto Croce, avant d'en devenir le principal adversaire.

 

Le livre comprend trois parties. La première retrace la vie de cet intellectuel de tout premier plan très peu connu en France. La deuxième analyse ses théories éducatives, désignées sous le nom d'actualisme pédagogique. Le troisième et dernier chapitre étudie la réforme fondamentale du système éducatif italien conduite en 1923 par Gentile, devenu ministre de l'Instruction publique dans le premier gouvernement Mussolini.

Au-delà de l'aspect informatif sur des sujets peu familiers au public français, il s'agit de déterminer quels sont les desseins de l'actualisme pédagogique et, en particulier, de s'interroger pour savoir si la réforme de 1923, fruit direct de la doctrine actualiste, est bien « la plus fasciste des réformes », comme le proclamait haut et fort Mussolini.

En ce début de XXIè siècle qui connaît, comme on le répète à l'envi, une crise » de l'école, les enjeux soulevés par les thèses gentiliennes sont d'une brûlante actualité.  N'est-il pas stimulant de connaître les arguments d'un des plus brillants partisans et théoriciens de l'élitisme.

                                                                                             

 

 

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