Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

l'algerie me fait mal

Cherchell (Iol Caesarae de Maurétanie) par Louis BERTRAND

Publié le par Christocentrix

"La première fois que je vis Cherchell, ce fut par un soir du mois de mai. J'avais quitté le chemin de fer à Marengo, pour prendre une bonne vieille diligence de l'ancien temps, qui, en trois petites heures, devait me conduire à l'antique Césarée de Maurétanie. La chaleur était déjà très forte. Malgré la ventilation de la course, un air d'une lourdeur intolérable emplissait les défilés et les ravins du Sahel. Le soleil frappait d'aplomb sur le cabriolet. La lumière brûlante filtrait entre la trame de la toile, comme par les trous d'un crible. Les reflets incandescents que renvoyaient les roches avoisinantes m'aveuglaient et m'irritaient les paupières. Une poussière blanche et corrosive soulevée par les pieds des chevaux ajoutait au malaise de l'étouffement la souffrance de mille piqûres continuelles. Une torpeur engourdissait mes membres, et cependant je ne pouvais pas m'assoupir, tellement ce supplice de la poussière et de la chaleur me surexcitait les nerfs.Il dura pendant des lieues...Soudain, une détente se produisit. Des souffles larges passaient, apportant avec eux une senteur d'algues et d'iode. Je reconnus l'odeur enivrante de la mer. Nous venions de dépasser un petit village de colons, et nous avions gagné le sommet d'une côte, d'où l'on découvre tout le versant opposé, jusqu'à la limite des rivages.La mer apparaissait de plus en plus nettement : d'abord amincie en une étroite bande d'un vert léger qui se fondait dans le gris nacré de l'espace, elle se déployait maintenant, immense et bleue, d'un bleu pour ainsi dire aérien, le bleu limpide, angélique et souriant des ciels d'aurore. C'était une chose si délicieuse à voir que j'en oubliai la longueur de la route, la poussière et le mauvais soleil de la méridienne. Cherchell était tout près ; - et j'admirai ses antiques fondateurs de lui avoir choisi un cadre à la fois si noble et si doux. Quelle différence avec les régions arides et montueuses que nous avions traversées !

Cherchell ruines aqueducLa route venait de faire un coude brusque entre les arches rompues d'un aqueduc romain. Nous avions à notre droite le dôme colossal du Chénoua, qui surplombe le promontoire de Tipasa et qui borne tout l'horizon du côté de l'est. A gauche, du côté du couchant, dans un lointain inappréciable, le cap Ténès, tout entier visible à travers les brumes, élevait très haut ses pylônes bleuâtres. Au sud, à une faible distance, ondulaient de molles collines, toutes couvertes de vignobles et de cultures ; et, devant nous, la pleine mer s'élargissait au bas des falaises.

C'est sur cette terrasse resserrée entre les collines et les rochers du rivage que Cherchell est assise et qu'elle étend, pendant plus d'une lieue, sa campagne riante.

Le soleil se couchait. Sous les teintes vermeilles de la lumière décomposée, la végétation des vignes, des cyprès et des pins en parasol qui s'étagent tout le long. des hauteurs avoisinantes, semblait les revêtir d'une paroi de métal poli, un métal où se fussent confondues toutes les patines du bronze et toutes les rutilances de l'or. Dans cette coulée de verdures aux tons opulents et chauds, les moindres feuilles se détachaient, précises et brillantes, ainsi qu'en un travail d'orfèvrerie. Mais rien n'était suave, à la crête des collines, comme les cimes rondes des pins, courbés sur l'abîme du ciel crépusculaire, grand miroir verdâtre au rayonnement mélancolique, où, parmi des rousseurs ardentes, vibrait une poussière d'atomes lumineux.

Cherchell ChenouaDe ces coteaux éclairés par les rayons du soleil oblique, comme d'un espalier d'émeraude, des reflets dorés ruisselaient jusqu'au milieu de la route, se répandaient sur les arbustes des jardins, les façades des petites villas. Les haies de rosiers sauvages qui, à perte de vue, bordent les fossés du chemin en étaient transfigurées.

Ces haies fleuries de roses offraient une autre merveille. Elles étaient tellement alourdies de corolles, de boutons en qu'on eût dit une double file de reposoirs drapés de mousselines et surchargés de bouquets. Derrière les haies, comme pour ajouter à la pompe, se dressaient les grande panaches des roseaux. Toute l'avenue avait l'air d'être ornée pour le passage d'une procession. Des pétales s'envolaient aux brises. Les touffes et les guirlandes se soulevaient et se gonflaient comme les falbalas d'une, robe de bal. Jamais nulle part, - pas même Tipasa, ni dans les roseraies fameuses de Boufarik, - je n'en avais vu une telle profusion. Il y en avait de toutes formes et de toutes nuances, - de minuscules comme des banxias, d'énormes comme des pivoines, de carminées, de rose-pâles, de blanches à peine teintées de veinules purpurines. Mais toutes avaient la finesse, la transparence de la gaze, la fragilité, le papillonnement de la neige. Ces fleurs qui semblent faites pour être gaspillées, écrasées, foulées aux pieds dans des fêtes, ou dans des orgies, il faut les voir comme ici, en buissons exubérants et monstrueux, en jonchées, en amoncellements de gerbe. On a comme une envie amoureuse de les prendre à pleine bouche, de se rouler sur elles. On comprend que la rose est, par excellence, la fleur de la volupté, l'emblème cher à Vénus. Ce mois de mai qui lui est consacré est aussi le mois des roses. Or, je me souviens que Cherchell dut être, au temps de sa gloire, très dévote à Vénus, si l'on en juge par le nombre des statues de la déesse qu'on a retrouvées dans ses ruines. La ville africaine avait voulu faire honneur à sa patronne. Elle s'était tellement parée de roses que sa ceinture en éclatait et que tout l'air en était embaumé autour d'elle.

Nous allions ainsi, parmi les fleurs printanières et les lueurs épanouies du couchant. La glace unie de la mer réfléchissait les couleurs du ciel avec une insolite magnificence. La mer était adorable en cette minute. C'était une étoffe de rêve, une vaste moire miraculeuse qui eût emprunté aux pierres et aux métaux les plus rares leurs scintillations et leurs transparences et qui eût pris à toutes les aubes et à tous les levers de lune l'enchantement de leurs clartés les plus irréelles. Sur le bord, elle avait le luisant et les phosphorescences de la nacre. Au large, frissonnait une nappe diffuse, d'un mauve indéfinissable, où se mêlaient le gris tendre des perles et le bleu spectral des lampes électriques au moment où elles s'allument ; et, parmi ces apparences liquides et chatoyantes, tournoyaient des volutes de soie blanche, qui s'embrasaient de lueurs orangées et qui, vers la zone enflammée de l'horizon, se perdaient dans une rougeur de brasier mourant.

Et tout cela s'apaisait au sein d'un grand lac de clarté, surpassant, par les jeux innombrables de ses colorations, les éclairages fantastiques des fontaines lumineuses. Sous le réseau des couleurs, on sentait la présence d'un élément mobile, multiforme et insaisissable. C'était l'hymen chimérique de l'eau et du feu, - on ne sait quoi d'éclatant, de délectable et de musical, où s'unissait la vivacité de la flamme avec la fraîcheur des vagues et la modulation sans fin des grèves marines.

Par-dessus les montagnes montaient des fumées violettes qui s'évanouissaient dans un ciel de pourpre et d'or, comme si, sur toutes les hautes cimes; on eût brûlé des herbes sauvages, ou allumé des bûchers d'essences résineuses : véritables encensoirs qui enveloppaient de leurs vapeurs diaphanes les glorieux sommets du paysage.

Ce paysage, je l'embrassais tout entier, depuis le cap Ténès jusqu'au promontoire du Chénoua, avec sa mer et ses coteaux, ses reposoirs fleuris de roses, ses vignes, ses cyprès et ses pins, - toute l'élégante végétation des rivages méditerranéens. Aux deux extrémités, les pylônes du cap et le dôme du promontoire arrêtaient ma vue et l'enfermaient dans un cercle de collines harmonieusement découpées. Et cette molle campagne m'apparaissait telle qu'une architecture et une plastique naturelles, aux lignes souples et robustes, aux contours très nets et cependant si doux qu'ils semblaient expirer dans la limpidité mouvante des fonds aériens et se résoudre en lumière.

Nous approchions des portes de Cherchell. Je me penchai une dernière fois, hors de la voiture, afin de m'emplir les yeux de la brillante vision, qui allait s'éteindre avec la nuit ! la mer sous ses voiles mauves, que nuançait encore un peu de rose, le ciel glauque comme l'eau d'un puits envahi par les mousses, où, dans des profondeurs toujours plus sombres, je voyais trembler les gouttelettes cristallines des premières étoiles. Et je me disais qu'à mon entrée dans Césarée de Maurétanie, je ne pouvais rêver plus triomphale escorte d'images : c'était toute l'âme païenne et toute la splendeur de l'Afrique latine qui, pour moi, flottaient dans ce beau soir.

CherchellJe suis à Cherchell, sur les murs des Thermes, parmi les mosaïques décolorées qui racontent les triomphes des anciens dieux.

Ici même, il y a dix-sept siècles, des jeunes gens élevés par les rhéteurs de Rome songeaient comme moi, les yeux tournés vers le rivage ; et leurs esprits nourris des mêmes poètes caressaient sans doute des images pareilles. Assis sur les bancs en hémicycle ou sur les cathèdres de marbre qui bordaient la terrasse, ils se récitaient des vers de Virgile, peut-être les strophes ardentes de ce Pervigidium Veneris, composé, dit-on, par un Africain, - ces Vêpres païennes, où l'accent de la volupté la plus brûlante se marie aux plus mystiques effusions :

 

Quando vir veniet meum?

Quando faciam ut chelidon? Ut tacere desinam?

Cras amet qui nunquam amavit, quique amavit cras amet!

- « Oh! quand viendra mon printemps? Quand ferai-je comme l'hirondelle? Quand cesserai-je de me taire?... Il aimera demain, celui qui n'a pas aimé, et celui qui a aimé déjà aimera demain encore !... »

 

Il y a dix-sept siècles, la mer qui berçait ce chant d'amour n'était pas plus belle, plus harmonieuse, plus pleine de Vénus que ce soir... Encore une fois, tournons les yeux vers le divin paysage ! Quelle sérénité dans l'air! Le vent du Nord s'est calmé. La Méditerranée assoupie est un grand lac de lait, où la face vermeille des dieux couronnés de roses se reflète en traînées d'ambre et de pourpre pâle. Des fumées lilas montent dans le ciel tout blanc. Une barque unique se tient immobile sur le miroir illimité des vagues ; et sa voile qui se répète, aile lumineuse, dans les profondeurs frissonnantes, semble un grand épervier d'or abattu sur les eaux, - l'Épervier sacré apporté autrefois d'Egypte par Cléopâtre Séléné, dans Césarée de Maurétanie.



Louis BERTRAND, de l'Académie française. (extrait de "Le Livre de la Méditerranée", 1911).

 

 

 

Voir les commentaires

Révision (Algérie)

Publié le par Christocentrix

Intervenant dans le numéro de juin 2005 de la revue "Ensemble"  éditée par l’Association Culturelle d’Education Populaire, Hocine Aït Ahmed, leader du Front des Forces Socialistes et dirigeant historique de l’insurrection du FLN en 1954, y tient des propos assez surprenants sur les Pieds-Noirs et leur expulsion d’Algérie en 1962. Dans ce numéro de cette revue Hocine Aït Ahmed fait part de ses observations et réflexions concernant le sort fait aux « Européens » par le FLN pendant la Guerre d’Algérie.

Il revient sur la véritable « tragédie humaine » qu’a constitué le départ forcé des populations françaises d’Algérie en 1962. Il estime que c’est « plus qu’un crime, une faute commise par le Front de Libération Nationale, dont il est un des chefs fondateurs et dont il était encore membre à l’époque. Il ajoute que cette faute a pris un triple aspect « politique, économique et même culturel ». En effet, d’après lui les citoyens non-musulmans auraient dû garder toute leur place dans l’Algérie indépendante...

« Chasser les Pieds-Noirs a été plus qu'un crime..... N'oublions pas que les religions, les cultures juive et chrétienne se trouvaient en Afrique du Nord bien avant les arabo-musulmans, eux aussi colonisateurs, aujourd'hui hégémonistes. Avec les Pieds-Noirs et leur dynamisme, l'Algérie serait aujourd'hui une grande puissance africaine et méditerranéenne. Il y a eu envers les Pieds-Noirs des fautes inadmissibles, des crimes de guerre envers des civils innocents et dont l'Algérie devra répondre au même titre que la Turquie envers les Arméniens ».

(paru dans la revue « Ensemble » n°248,  juin/juillet 2005).

 

çà fait débat ici :   http://forums.france3.fr/france3/Les-Pieds-Noirs-Le-documentaire/genocide-pied-noir-sujet_138_1.htm

 

Voir les commentaires

Plus haut que l'aigle....

Publié le par Christocentrix

 

plus haut que l'aigleNée à Constantine, Noëlle Negroni-Colonna de Leca est retournée dans son pays natal en janvier 2007 à l’occasion du démantèlement du cimetière de Sidi Mérouane, où reposaient encore des Corses partis de Cargèse. L’expérience de ce retour aux sources, d’une grande intensité, a donné naissance à ce roman, plein de souvenirs, mais exempt de nostalgie. Dans la Corse des années 1870, la vie du village est rythmée par la rudesse des travaux des champs. La communauté grecque de l’endroit se voit "offrir" des concessions dans une Algérie conquise depuis peu. De nombreuses familles choisissent de tenter l’aventure coloniale. A travers le destin croisé de deux enfants, l’un parti pour un pays d’accueil plein de promesses, l’autre resté sur son île en rêvant d’un "ailleurs", s’écrit l’histoire vraie, à peine romancée, des ancêtres des Cargésiens d’aujourd’hui qui vivent comme autrefois, regroupés autour de leurs deux églises.

 

-où se procurer le livre : http://www.edilivre.com/doc/5447

 

                                                                                  ***

 

Sur une route en corniche, dans le vent froid, le col relevé, les mains dans les poches j’avance. Il me semble que je rêve, mais un petit caillou que je serre dans ma main me dit que je ne rêve pas, du moins que je ne rêve plus. Cette route en corniche, le gouffre à mes pieds, les chutes d’un fleuve tumultueux, l’horizon immense ont fait partie de mes songes depuis quarante cinq ans. J’avance mettant mes pas dans ceux de mon passé. Mon coeur se soulage d’un poids immense qui l’oppressait et si j’étais seule je crois que je crierais de joie. Je suis revenue où la vie de mes parents m’a fait naître, je suis dans la ville de mon enfance qui est si belle et qui m’a tellement manqué. Le caillou dans ma poche, il vient d’un cimetière où je pensais ne jamais revenir, ce petit bout de pierre c’est toute une partie de mon histoire, c’est l’histoire de mes ancêtres maternels qui sont venus de Corse pour fonder un village, ici, en Algérie. La route en corniche c’est celle qui de Constantine descend vers ce village. Aujourd’hui je sais enfin d’où je viens et pourquoi je suis née ailleurs que chez moi. Mais en fait, où est-ce chez moi ?...

 

-l'article entier ici : http://www.litterature.tv/Livres-Plus-haut-que-l-aigle-744.html

 

 

 

 

Voir les commentaires

Algérie byzantine

Publié le par Christocentrix

algerie-byzantine.jpgNOTRE_DAME_D-AFRIQUE_ALGER.jpg
curieuse réminiscence : la basilique Notre-Dame d'Afrique construite sous les français mais de style néo-byzantin.


L'illustration de cette période byzantine de l'Algérie et de l'Afrique du nord se trouve aussi dans les livres cités sur ce blog dans l'article "Afrique romaine", auxquels on peut ajouter :

Algerie-sintes.jpglybie grecque, romaine, byzantine

Ruines de Tebessa :

basilique-byzantine-Tebessa.jpgTebessa.jpg

Voir les commentaires

Algérie Romaine

Publié le par Christocentrix

Enfants d'Algérie voici encore des éléments de votre histoire, n'en déplaise à votre président et la maffia qui vous gouverne.

Algerie-romaine-1.jpg

Algerie-Romaine-2.jpg


Algerie-Vandale.jpg

et pour les plus grands.....

Afrique_romaine_couv.jpgAfriq Rom Albertini



voies-romaines-Afriq-Nord.jpgAlgérie et son passé

approches-maghreb-romain.jpgAlgerie-antique-Lancel.jpg

Archéo Algérie antiqueMag-Hist-Antique-algerie.jpg

nous reviendrons encore sur cette période romaine de l'Algérie et sa bibliographie....


Voir les commentaires

Montherlant et les tramousses

Publié le par Christocentrix

dédié à l'ami Ivane , qui aime les tramousses et Montherlant....

"Le lecteur ne trouvera pas ici une vue d'ensemble, un portrait de ville. On a réuni seulement quelques images d'Alger.

Encore datent-elles de plusieurs années, et les améliorations constantes apportées à cette capitale rendent-elles certains de nos tableaux - entre autres celui du square Bresson et celui de Bab-el-Oued - singulièrement périmés.

Sur les sept ans et six mois que j'ai passés hors de France entre 1925 et aujourd'hui, j'ai passé trois ans et dix mois à Alger. Comme je n'y étais pas forcé, il faut croire que cette ville m'agréait. Le ton de ces petites esquisses, écrites pour la plupart entre 1928 et 1931..."

..."Il y a encore des paradis. Ne rougissons pas d'eux, surtout quand c'est notre pays qui nous les donne"...   (extrait de l'avant-propos datant de 1933).



"Les Français de France qui connaissent Alger sont plutôt durs pour cette ville. Ils s'étonnent que je m'y sois fixé. Ils ne comprennent pas ma préférence. Je voudrais tenter d'en donner en bref, sans développements ni ornements, des raisons positives et précises.

Quelles sont ces raisons ?

En premier lieu, bien entendu, la chaleur;

Puis : c'est une grande ville, avec ce que cela comporte à la fois de solitude (on peut vivre très longtemps inconnu à Alger ; ce n'est pas une ville « province »), et de ressources, humaines et autres (notamment de celles qui sont nécessaires à un écrivain : par exemple, des bibliothèques publiques) ;

Un port, avec ce renouvellement continu d'êtres, et cette allure délurée de l'esprit et du caractère, qu'on ne rencontre que dans les ports ;

La présence des indigènes, et ce qu'elle apporte de facilités d'ordre pratique, de pittoresque et de vitalité. Plus vifs d'esprit et plus virils que les Tunisiens, plus proches du Français que les Marocains.... les indigènes algériens sont  les plus sympathiques, à mon goût, des Musulmans de l'Afrique du Nord. Étant aussi ceux qui ont le plus souffert de nous, ils sont les plus dignes d'intérêt ;

Une grande ville où il y a côte à côte un élément nature très virulent et les commodités d'un équipement moderne ; une grande ville construite sur une pente, c'est-à-dire où, dans vos logis comme dans vos randonnées, votre regard trouve fréquemment à s'étendre ;

Une grande ville innocente. Sensuelle certes, mais pas de stupéfiants, pas de « vices », etc. Le monde musulman, si réservé sur ce chapitre, a donné le ton aux Européens en Afrique du Nord, où la rue est décente ;

L'atmosphère de jeunesse. Si l'on songe que Marseille est la ville la plus « jeune » de France, et que Marseille cependant, quand on y débarque en venant d'Alger, vous frappe non seulement par sa vétusté comme ville, mais par l'absence de jeunesse dans sa population (ah! Marseille est déjà bien la France, quoi qu'on dise!), on percevra mieux le ton de jeunesse d'Alger. Aucune autre grande ville de l'Afrique du Nord n'est aussi jeune.

La beauté et le charme de la race, au moins dans la jeunesse." .............



Un peu plus loin Montherlant dira de la jeunesse de Bab-el-Oued :

"Tout est net, fin et frais. Si net, si fin, si frais, que l'idée ne viendrait pas d'appeler ces gens des "prolétaires". Et jeune, surtout, tout est jeune. Où sont les vieux ? On dirait qu'ils ont été dévorés par tant de jeunesse. La nuit et la clarté, violemment disjointes, font plus purs les teints mats et pâles, des femmes aux face de songe, des hommes aux traits bien dessinés.

Six visages sur dix sont ravissants. Comme c'est agréable, que la plus jolie race que je connaisse soit -tant bien que mal- française!..."



Après s'être attardé auprès des jeunes filles d'Alger, l'auteur enchaine les descriptions de quelques quartiers de la ville, le Square Bresson, Bab-el-Oued, le Jardin d'Essais... et enfin nous rapporte des scènes de rue, de bistro... utilisant le "parler" pied-noir et retient quelques anecdotes de ses propres conversations, comme par exemple :

"- C'est drôle, j'ai toujours le mal de mer quand je reviens de France, et jamais quand j'y vais.

- C'est que quand vous allez, vous avez du sang d'Algérie, qui est de la force. Tandis que, quand vous revenez, vous avez du sang de France."


Henry de Montherlant, "Il y a encore des paradis...images d'Alger 1928-1931". (1933)
Réédité par Arléa (1998). 

 

 

Voir les commentaires

le vent à Djémila (l'Algérie de Camus)

Publié le par Christocentrix

Il est des lieux où meurt l'esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même. Lorsque je suis allé à Djémila, il y avait du vent et du soleil, mais c'est une autre histoire. Ce qu'il faut dire d'abord, c'est qu'il y régnait un grand silence lourd et sans fêlure - quelque chose comme l'équilibre d'une balance. Des cris d'oiseaux, le son feutré de la flûte à trois trous, un piétinement de chèvres, des rumeurs venues du ciel, autant de bruits qui faisaient le silence et la désolation de ces lieux. De loin en loin, un claquement sec, un cri aigu, marquaient l'envol d'un oiseau tapi entre des pierres. Chaque chemin suivi, sentiers parmi les restes des maisons, grandes rues dallées sous les colonnes luisantes, forum immense entre l'arc de triomphe et le temple sur une éminence, tout conduit aux ravins qui bornent de toutes parts Djémila, jeu de cartes ouvert sur un ciel sans limites. Et l'on se trouve là, concentré, mis en face des pierres et du silence, à mesure que le jour avance et que les montagnes grandissent en devenant violettes. Mais le vent souffle sur le plateau de Djémila. Dans cette grande confusion du vent et du soleil qui mêle aux ruines la lumière, quelque chose se forge qui donne à l'homme la mesure de son identité avec la solitude et le silence de la ville morte.

Il faut beaucoup de temps pour aller à Djémila. Ce n'est pas une ville où l'on s'arrête et que l'on dépasse. Elle ne mène nulle part et n'ouvre sur aucun pays. C'est un lieu d'où l'on revient. La ville morte est au terme d'une longue route en lacet qui semble la promettre à chacun de ses tournants et paraît d'autant plus longue. Lorsque surgit enfin sur un plateau aux couleurs éteintes, enfoncé entre de hautes montagnes, son squelette jaunâtre comme une forêt d'ossements, Djémila figure alors le symbole de cette leçon d'amour et de patience qui peut seule nous conduire au coeur battant du monde. Là, parmi quelques arbres, de l'herbe sèche, elle se défend de toutes ses montagnes et de toutes ses pierres, contre l'admiration vulgaire, le pittoresque ou les jeux de l'espoir.

Dans cette splendeur aride, nous avions erré toute la journée. Peu à peu, le vent à peine senti au début de l'après-midi, semblait grandir avec les heures et remplir tout le paysage. Il soufflait depuis une trouée entre les montagnes, loin vers l'est, accourait du fond de l'horizon et venait bondir en cascades parmi les pierres et le soleil. Sans arrêt, il sifflait avec force à travers les ruines, tournait dans un cirque de pierres et de terre, baignait les amas de blocs grêlés, entourait chaque colonne de son souffle et venait se répandre en cris incessants sur le forum qui s'ouvrait dans le ciel. Je me sentais claquer au vent comme une mâture. Creusé par le milieu, les yeux brûlés, les lèvres craquantes, ma peau se desséchait jusqu'à ne plus être mienne. Par elle, auparavant, je déchiffrais l'écriture du monde. Il y traçait les signes de sa tendresse ou de sa colère, la réchauffant de son souffle d'été ou la mordant de ses dents de givre. Mais si longuement frotté du vent, secoué depuis plus d'une heure, étourdi de résistance, je perdais conscience du dessin que traçait mon corps. Comme le galet verni par les marées, j'étais poli par le vent, usé jusqu'à l'âme. J'étais un peu de cette force selon laquelle je flottais, puis beaucoup, puis elle enfin, confondant les battements de mon sang et les grands coups sonores de ce coeur partout présent de la nature. Le vent me façonnait à l'image de l'ardente nudité qui m'entourait. Et sa fugitive étreinte me donnait, pierre parmi les pierres, la solitude d'une colonne ou d'un olivier dans le ciel d'été. Ce bain violent de soleil et de vent épuisait toutes mes forces de vie. A peine en moi ce battement d'ailes qui affleure, cette vie qui se plaint, cette faible révolte de l'esprit. Bientôt, répandu aux quatre coins du monde, oublieux, oublié de moi-même, je suis ce vent et dans le vent, ces colonnes et cet arc, ces dalles qui sentent chaud et ces montagnes pâles autour de la ville déserte. Et jamais je n'ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde.

Oui, je suis présent. Et ce qui me frappe à ce moment, c'est que je ne peux aller plus loin. Comme un homme emprisonné à perpétuité -- et tout lui est présent. Mais aussi comme un homme qui sait que demain sera semblable et tous les autres jours. Car pour un homme, prendre conscience de son présent, c'est ne plus rien attendre. S'il est des paysages qui sont des états d'âme, ce sont les plus vulgaires. Et je suivais tout le long de ce pays quelque chose qui n'était pas à moi, mais de lui, comme un goût de la mort qui nous était commun. Entre les colonnes aux ombres maintenant obliques, les inquiétudes fondaient dans l'air comme des oiseaux blessés. Et à leur place, cette lucidité aride. L'inquiétude naît du coeur des vivants. Mais le calme recouvrira ce coeur vivant : voici toute ma clairvoyance. A mesure que la journée avançait, que les bruits et les lumières étouffaient sous les cendres qui descendaient du ciel, abandonné de moi-même, je me sentais sans défense contre les forces lentes qui en moi disaient non.

Peu de gens comprennent qu'il y a un refus qui n'a rien de commun avec le renoncement. Que signifient ici les mots d'avenir, de mieux être, de situation? Que signifie le progrès du coeur: Si je refuse obstinément tous les « plus tard » du monde, c'est qu'il s'agit aussi bien de ne pas renoncer à ma richesse présente. Il ne me plaît pas de croire que la mort ouvre sur une autre vie. Elle est pour moi une porte fermée. Je ne dis pas que c'est un pas qu'il faut franchir : mais que c'est une aventure horrible et sale. Tout ce qu'on me propose s'efforce de décharger l'homme du poids de sa propre vie. Et devant le vol lourd des grands oiseaux dans le ciel de Djémila, c'est justement un certain poids de vie que je réclame et que j'obtiens. Etre entier dans cette passion passive et le reste ne m'appartient plus. J'ai trop de jeunesse en moi pour pouvoir parler de la mort. Mais il me semble que si je le devais, c'est ici que je trouverais le mot exact qui dirait, entre l'horreur et le silence, la certitude consciente d'une mort sans espoir.

On vit avec quelques idées familières. Deux ou trois. Au hasard des mondes et des hommes rencontrés, on les polit, on les transforme. Il faut dix ans pour avoir une idée bien à soi - dont on puisse parler. Naturellement, c'est un peu décourageant. Mais l'homme y gagne une certaine familiarité avec le beau visage du monde. Jusque-là, il le voyait face à face. Il lui faut alors faire un pas de côté pour regarder son profil. Un homme jeune regarde le monde face à face. Il n'a pas eu le temps de polir l'idée de mort ou de néant dont pourtant il a mâché l'horreur. Ce doit être cela la jeunesse, ce dur tête-à-tête avec la mort, cette peur physique de l'animal qui aime le soleil. Contrairement à ce qui se dit, à cet égard du moins, la jeunesse n'a pas d'illusions. Elle n'a eu ni le temps ni la piété de s'en construire. Et je ne sais pourquoi, devant ce paysage raviné, devant ce cri de pierre lugubre et solennel, Djémila, inhumaine dans la chute du soleil, devant cette mort de l'espoir et des couleurs, j'étais sûr qu'arrivés à la fin d'une vie, les hommes dignes de ce nom doivent retrouver ce tête-à-tête, renier les quelques idées qui furent les leurs et recouvrer l'innocence et la vérité qui luit dans le regard des hommes antiques en face de leur destin. Ils regagnent leur jeunesse, mais c'est en étreignant la mort. Rien de plus méprisable à cet égard que la maladie. C'est un remède contre la mort. Elle y prépare. Elle crée un apprentissage dont le premier stade est l'attendrissement sur soi-même. Elle appuie l'homme dans son grand effort qui est de se dérober à la certitude de mourir tout entier. Mais Djémila... et je sens bien alors que le vrai, le seul progrès de la civilisation, celui auquel de temps en temps un homme s'attache, c'est de créer des morts conscientes.

Ce qui m'étonne toujours, alors que nous sommes si prompts à raffiner sur d'autres sujets, c'est la pauvreté de nos idées sur la mort. C'est bien ou c'est mal. J'en ai peur ou je l'appelle (qu'ils disent). Mais cela prouve aussi que tout ce qui est simple nous dépasse. Qu'est-ce que le bleu et que penser du bleu? C'est la même difficulté pour la mort. De la mort et des couleurs, nous ne savons pas discuter. Et pourtant, c'est bien l'important cet homme devant moi, lourd comme la terre, qui préfigure mon avenir. Mais puis-je y penser vraiment? Je me dis : je dois mourir, mais ceci ne veut rien dire, puisque je n'arrive pas à le croire et que je ne puis avoir que l'expérience de la mort des autres. J'ai vu des gens mourir. Surtout, j'ai vu des chiens mourir. C'est de les toucher qui me bouleversait. Je pense alors : fleurs, sourires, désirs de femme, et je comprends que toute mon horreur de mourir tient dans ma jalousie de vivre. Je suis jaloux de ceux qui vivront et pour qui fleurs et désirs de femme auront tout leur sens de chair et de sang. Je suis envieux, parce que j'aime trop la vie pour ne pas être égoïste. Que m'importe l'éternité. On peut être là, couché un jour, s'entendre dire : « Vous êtes fort et je vous dois d'être sincère : je peux vous dire que vous allez mourir »; être là, avec toute sa vie entre les mains, toute sa peur aux entrailles et un regard idiot. Que signifie le reste : des flots de sang viennent battre à mes tempes et il me semble que j'écraserais tout autour de moi.

Mais les hommes meurent malgré eux, malgré leurs décors. On leur dit : " Quand tu seras guéri...", et ils meurent. Je ne veux pas de cela. Car s'il y a des jours où la nature ment, il y a des jours où elle dit vrai. Djémila dit vrai ce soir, et avec quelle tristesse et insistante beauté! Pour moi, devant ce monde, je ne veux pas mentir ni qu'on me mente. Je veux porter ma lucidité jusqu'au bout et regarder ma fin avec toute la profusion de ma jalousie et de mon horreur. C'est dans la mesure où je me sépare du monde que j'ai peur de la mort, dans la mesure où je m'attache au sort des hommes qui vivent, au lieu de contempler le ciel qui dure. Créer des morts conscientes, c'est diminuer la distance qui nous sépare du monde, et entrer sans joie dans l'accomplissement, conscient des images exaltantes d'un monde à jamais perdu. Et le chant triste des collines de Djémila m'enfonce plus avant dans l'âme l'amertume de cet enseignement.



Vers le soir, nous gravissions les pentes qui mènent au village et, revenus sur nos pas, nous écoutions des explications :« Ici se trouve la ville païenne; ce quartier qui se pousse hors des terres, c'est celui des chrétiens. Plus tard... » Oui, c'est vrai. Des hommes et des sociétés se sont succédé là; des conquérants ont marqué ce pays avec leur civilisation de sous-officiers. Ils se faisaient une idée basse et ridicule de la grandeur et mesuraient celle de leur Empire à la surface qu'il couvrait. Le miracle, c'est que les ruines de leur civilisation soient la négation même de leur idéal. Car cette ville squelette, vue de si haut dans le soir finissant et dans les vols blancs des pigeons autour de l'arc de triomphe, n'inscrivait pas sur le ciel les signes de la conquête et de l'ambition. Le monde finit toujours par vaincre l'histoire. Ce grand cri de pierre que Djémila jette entre les montagnes, le ciel et le silence, j'en sais bien la poésie : lucidité, indifférence, les vrais signes du désespoir ou de la beauté. Le coeur se serre devant cette grandeur que nous quittons déjà. Djémila reste derrière nous avec l'eau triste de son ciel, un chant d'oiseau qui vient de l'autre côté du plateau, de soudains et brefs ruissellements de chèvres sur les flancs des collines et, dans le crépuscule détendu et sonore, le visage vivant d'un dieu à cornes au fronton d'un autel.


                                                                                        Albert Camus 

 

 

Voir les commentaires

Noces à Tipasa. L'Algérie de Camus...

Publié le par Christocentrix

"Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l'odeur des absinthes, la mer cuirassée d'argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L'odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s'ébranle d'un rythme sûr et pesant pour aller s'accroupir dans la mer.

Nous arrivons par le village qui s'ouvre déjà sur la baie. Nous entrons dans un monde jaune et bleu où nous accueille le soupir odorant et âcre de la terre d'été en Algérie. Partout, des bougainvillées rosat dépassent les murs des villadans les jardins, des hibiscus au rouge encore pâle, une profusion de roses thé épaisses comme de la crème et de délicates bordures de longs iris bleus. Toutes les pierres sont chaudes. A l'heure où nous descendons de l'autobus couleur de bouton d'or, les bouchers dans leurs voitures rouges font leur tournée matinale et les sonneries de leurs trompettes appellent les habitants.

A gauche du port, un escalier de pierres sèches mène aux ruines, parmi les lentisques et les genêts. Le chemin passe devant un petit phare pour plonger ensuite en pleine campagne. Déjà, au pied de ce phare, de grosses plantes grasses aux fleurs violettes, jaunes et ronges, descendent vers les premiers rochers que la mer suce avec un bruit de baisers. Debout dans le vent léger, sous le soleil qui nous chauffe un seul côté du visage, nous regardons la lumière, descendre du ciel, la mer sans une ride, et le sourire de ses dents éclatantes. Avant d'entrer dans le royaume des ruines, pour la dernière fois nous sommes spectateurs.

Au bout de quelques pas, les absinthes nous prennent à la gorge. Leur laine grise couvre les ruines à perte de vue. Leur essence fermente sous la chaleur, et de la terre au soleil monte sur toute l'étendue du monde un alcool généreux qui fait vaciller le ciel. Nous marchons à la rencontre de l'amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l'amère philosophie qu'on demande à la grandeur. Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile. Pour moi, je ne cherche pas à y être seul. J'y suis souvent allé avec ceux que j'aimais et je lisais sur leurs traits le clair sourire qu'y prenait le visage de l'amour. Ici, je laisse à d'autres l'ordre et la mesure. C'est le grand libertinage de la nature et de la mer qui m'accapare tout entier. Dans ce mariage des ruines et du printemps, les ruines sont redevenues pierres, et perdant le poli imposé par l'homme, sont rentrées dans la nature. Pour le retour de ces filles prodigues, la nature a prodigé les fleurs. Entre les dalles du forum, l'héliotrope pousse sa tête ronde et blanche, et les géraniums rouges versent leur sang sur ce qui fut maisons, temples et places publiques. Comme ces hommes que beaucoup de science ramène à Dieu, beaucoup d'années ont ramené les ruines à la maison de leur mère. Aujourd'hui enfin leur passé les quitte, et rien ne les distrait de cette force profonde qui les ramène au centre des choses qui tombent.

Que d'heures passées à écraser les absinthes, à caresser les ruines, à tenter d'accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde! Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d'insectes somnolents, j'ouvre les yeux et mon coeur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n'est pas si facile de devenir ce qu'on est, de retrouver sa mesure profonde. Mais à regarder l'échine solide du Chenoua, mon coeur se calmait d'une étrange certitude. J'apprenais à respirer, je m'intégrais et je m'accomplissais. Je gravissais l'un après l'autre des coteaux dont chacun me réservait une récompense, comme ce temple dont les colonnes mesurent la course du soleil et d'où l'on voit le village entier, ses murs blancs et roses et ses vérandas vertes. Comme aussi cette basilique sur la colline Est : elle a gardé ses murs et dans un grand rayon autour d'elle s'alignent des sarcophages exhumés, pour la plupart à peine issus de la terre dont ils participent encore. Ils ont contenu des morts; pour le moment il y pousse des sauges et des ravenelles. La basilique Sainte-Salsa est chrétienne, mais chaque fois qu'on regarde par une ouverture, c'est la mélodie du monde qui parvient jusqu'à nous : coteaux plantés de pins et de cyprès, ou bien la mer qui roule ses chiens blancs à une vingtaine de mètres. La colline qui supporte Sainte-Salsa est plate à son sommet et le vent souffle plus largement à travers les portiques. Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l'espace.

Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes. Ici les dieux servent de lits ou de repères dans la course des journées. Je décris et je dis : " Voici qui est rouge, qui est bleu, qui est vert. Ceci est la mer, la montagne, les fleurs." Et qu'ai-je besoin de parler de Dionysos pour dire que j'aime écraser les boules de lentisques sous mon nez? Est-il même à Déméter ce vieil hymne à quoi plus tard je songerai sans contrainte : "Heureux celui des vivants sur la terre qui a vu ces choses." Voir, et voir sur cette terre, comment oublier la leçon? Aux mystères d'Eleusis, il suffisait de contempler. Ici même, je sais que jamais je ne m'approcherai assez du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l'étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. Entré dans l'eau, c'est le saisissement, la montée d'une glu froide et opaque, puis le plongeon dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la bouche amère. -la nage, les bras vernis d'eau sortis de la mer pour se dorer dans le soleil et rabattus dans une torsion de tous les muscles; la course de l'eau sur mon corps, cette possession tumultueuse de l'onde par mes jambes --- et l'absence d'horizon. Sur le rivage, c'est la chute dans le sable, abandonné au monde, rentré dans ma pesanteur de chair et d'os, abruti de soleil, avec, de loin en loin, un regard pour mes bras où les flaques de peau sèche découvrent, avec le glissement de l'eau, le duvet blond et la poussière de sel.

Je comprends ici ce qu'on appelle gloire : le droit d'aimer sans mesure. Il n'y a qu'un seul amour dans ce monde. Etreindre un corps de femme, c'est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. Toutà l'heure, quand je me jetterai dans les absinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j'aurai conscience, contre tous les préjugés, d'accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort. Dans un sens, c'est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierre chaude, pleine de soupirs de la mer et des cigales qui commencent à chanter maintenant. La brise est fraîche et le ciel bleu. J'aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté : elle me donne l'orgueil de ma condition d'homme. Pourtant, on me l'a souvent dit : il n'y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon coeur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l'immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. C'est à conquérir cela qu'il me faut appliquer ma force et mes ressources. Tout ici me laisse intact, je n'abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun masque : il me suffit d'apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tout leur savoir-vivre.

Un peu avant midi, nous revenions par les ruines vers un petit café au bord du port. La tête retentissante des cymbales du soleil et des couleurs, quelle fraîche bienvenue que celle de la salle pleine d'ombre, du grand verre de menthe verte et glacée! Au-dehors, c'est la mer et la route ardente de poussière. Assis devant la table, je tente de saisir entre mes cils battants l'éblouissement multicolore du ciel blanc de chaleur. Le visage mouillé de sueur, mais le corps frais dans la légère toile qui nous habille, nous étalons tous l'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde.

On mange mal dans ce café, mais il y a beaucoup de fruits - surtout des pêches qu'on mange en y mordant, de sorte que le jus en coule sur le menton. Les dents refermées sur la pêche, j'écoute les grands coups de mon sang monter jusqu'aux oreilles, je regarde de tous mes yeux. Sur la mer, c'est le silence énorme de midi. Tout être beau a l'orgueil naturel de sa beauté et le monde aujourd'hui laisse son orgueil suinter de toutes parts. Devant lui, pourquoi nierais-je la joie de vivre, si je sais ne pas tout renfermer dans la joie de vivre? Il n'y a pas de honte à être heureux. Mais aujourd'hui l'imbécile est roi, et j'appelle imbécile celui qui a peur de jouir. On nous a tellement parlé de l'orgueil : vous savez, c'est le péché de Satan. Méfiance, criait-on, vous vous perdrez, et vos forces vives. Depuis, j'ai appris en effet qu'un certain orgueil... Mais à d'autres moments, je ne peux m'empêcher de revendiquer l'orgueil de vivre que le monde tout entier conspire à me donner. A Tipasa, je vois équivaut à je crois, et je ne m'obstine pas à nier ce que ma main peut toucher et mes lèvres caresser. Je n'éprouve pas le besoin d'en faire une oeuvre d'art, mais de raconter ce qui est différent. Tipasa m'apparaît comme ces personnages qu'on décrit pour signifier indirectement un point de vue sur le monde. Comme eux, elle témoigne, et virilement. Elle est aujourd'hui mon personnage et il me semble qu'à le caresser et le décrire, mon ivresse n'aura plus de fin. Il y a un temps pour vivre et un temps pour témoigner de vivre. Il y a aussi un temps pour créer, ce qui est moins naturel. Il me suffit de vivre de tout mon corps et de témoigner de tout mon coeur. Vivre Tipasa, témoigner et l'oeuvre d'art viendra ensuite. Il y a là une liberté.

Jamais je ne restais plus d'une journée à Tipasa. Il vient toujours un moment où l'on a trop vu un paysage, de même qu'il faut longtemps avant qu'on l'ait assez vu. Les montagnes, le ciel, la mer sont comme des visages dont on découvre l'aridité ou la splendeur, à force de regarder au lieu de voir. Mais tout visage, pour être éloquent, doit subir un certain renouvellement. Et l'on se plaint d'être trop rapidement lassé quand il faudrait admirer que le monde nous paraisse nouveau pour avoir été seulement oublié.

Vers le soir, je regagnais une partie du parc plus ordonnée, arrangée en jardin, au bord de la route nationale. Au sortir du tumulte des parfums et du soleil, dans l'air maintenant rafraîchi par le soir, l'esprit s'y calmait, le corps détendu goûtait le silence intérieur qui naît de l'amour satisfait. Je m'étais assis sur un banc. Je regardais la campagne s'arrondir avec le jour. J'étais repu. Au-dessus de moi, un grenadier laissait pendre les boutons de ses fleurs, clos et côtelés comme de petits poings fermés qui contiendraient tout l'espoir du printemps. Il y avait du romarin derrière moi et j'en percevais seulement le parfum d'alcool. Des collines s'encadraient entre les arbres et plus loin encore, un liséré de mer au-dessus duquel le ciel, comme une voile en panne, reposait de toute sa tendresse. J'avais au coeur une joie étrange, celle-là même qui naît d'une conscience tranquille. Il y a un sentiment que connaisse les acteurs lorsqu'ils ont conscience d'avoir bien rempli leur rôle, c'est-à-dire, au sens le plus précis, d'avoir fait coïncider leurs gestes et ceux du personnage idéal qu'ils incarnent, d'être entrés en quelque sorte dans un dessin fait à l'avance et qu'ils ont d'un coup fait vivre et battre avec leur propre coeur. C'était précisément cela que je ressentais : j'avais bien joué mon rôle. J'avais fait mon métier d'homme et d'avoir connu la joie tout un long jour ne me semblait pas une réussite exceptionnelle, mais l'accomplissement ému d'une condition qui, en certaines circonstances, nous fait un devoir d'être heureux. Nous retrouvons alors une solitude, mais cette fois dans la satisfaction.


Maintenant, les arbres s'étaient peuplés d'oiseaux. La terre soupirait lentement avant d'entrer dans l'ombre. Tout à l'heure, avec la première étoile, la nuit tombera sur la scène du monde. Les dieux éclatants du jour retourneront à leur mort quotidienne. Mais d'autres dieux viendront. Et pour être plus sombres, leurs faces ravagées seront nées cependant dans le coeur de la terre.

A présent du moins, l'incessante éclosion des vagues sur le sable me parvenait à travers tout un espace où dansait un pollen doré. Mer, campagne, silence, parfums de cette terre, je m'emplissais d'une vie odorante et je mordais dans le fruit déjà doré du monde, bouleversé de sentir son jus sucré et fort couler le long de mes lèvres. Non, ce n'était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l'accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l'amour. Amour que je n'avais pas la faiblesse de revendiquer pour moi seul, conscient et orgueilleux de le partager avec toute une race, née du soleil et de la mer, vivante et savoureuse, qui puise sa grandeur dans sa simplicité et debout sur les plages, adresse son sourire complice au sourire éclatant de ses ciels."

                                                             Albert Camus. Noces à Tipasa.

Voir les commentaires

<< < 1 2