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Lettre au Greco (Nikos Kazantzakis)

Publié le par Christocentrix

..."Je me suis mis à écrire. Mais tout ce que j'écrivais, poème, théâtre, roman, prenait toujours, sans que je m'en rende compte bien distinctement, une structure et un mouvement dramatiques. Tout était plein de forces qui se heurtaient de front, plein d'angoisse ; tout n'était que poursuite d'un équilibre perdu, que colère et que révolte. Tout était rempli des signes précurseurs, des étincelles de l'orage qui s'approchait. J'avais beau m'efforcer de donner à ce que j'écrivais une forme équilibrée, mes oeuvres ne tardaient pas à prendre un rythme hâtif, dramatique ; la voix paisible que je voulais faire entendre devenait, malgré moi, un cri. Voilà pourquoi quand j'avais terminé une oeuvre, je ne me sentais pas soulagé et me mettais, désespéré, à en écrire une autre. Je conservais toujours l'espoir de réconcilier les forces ténébreuses et les forces lumineuses qui se trouvaient alors en état de guerre, et de deviner l'harmonie future.  Lettre-au-Greco---souvenirs--jpg
La forme dramatique donne à la création la faculté d'exprimer, en l'incarnant dans les héros antagonistes de l'oeuvre, les forces déchaînées de notre temps et de notre âme ; j'essayais de vivre, aussi fidèlement et intensément que je le pouvais, l'époque importante où le sort m'avait fait naître.
Les Chinois ont une étrange malédiction : « Sois maudit, et puisses-tu naître dans une époque importante. » Nous sommes nés dans une époque importante, pleine de tentatives changeantes, d'aventures et de conflits. Et ces conflits n'opposent pas seulement, comme autrefois, les vertus et les vices, mais - et c'est là le plus tragique - les vertus mêmes entre elles. Les anciennes vertus reconnues recommencent à perdre leur force, ne peuvent plus répondre aux exigences religieuses, morales, spirituelles, sociales, de l'âme contemporaine. On dirait que l'âme de l'homme a grandi et ne peut plus tenir dans les anciens moules. Dans les entrailles de notre époque, dans les entrailles de tout homme adapté à notre époque, a éclaté, consciemment ou non, une guerre civile sans pitié, entre l'antique mythe, jadis tout-puissant, qui a perdu sa force mais lutte désespérément pour rythmer encore notre vie, et le nouveau mythe qui tente, en un effort encore gauche et mal coordonné, de gouverner nos âmes. C'est pourquoi tout homme vivant aujourd'hui est déchiré par le destin dramatique de notre temps.
Et plus encore que tous les autres le créateur. Il existe des lèvres et des doigts sensibles qui, quand l'orage approche, éprouvent des fourmillements, comme si des aiguilles les piquaient ; tels sont les doigts et les lèvres du créateur. Et quand il parle avec tant d'assurance de la tourmente qui fond sur nous, ce n'est pas son imagination qui parle, ce sont ses lèvres et ses doigts, qui reçoivent déjà les premières étincelles de l'orage. Il faut que nous en prenions héroïquement notre parti : la joie paisible et insouciante, ce qu'on appelle le bonheur, tout cela appartient à d'autres époques, passées ou futures, mais non pas à la nôtre. Nous sommes entrés sous la constellation de l'angoisse. Pourtant, sans m'en rendre nettement compte, je m'efforçais, en exprimant cette angoisse, de la dépasser et de trouver - ou de créer - une rédemption. Je prenais souvent, dans ce que j'écrivais, mes motifs dans les temps anciens et dans les vieilles légendes, mais la substance était actuelle, vivante, déchirée par les problèmes contemporains et les angoisses de notre temps.
Mais plus encore que les angoisses, ce qui me tourmentait à la fois et m'ensorcelait, et dont je m'efforçais de fixer le visage, c'étaient les grandes espérances, encore vagues, qui avaient changé de place - celles qui nous font rester encore debout à regarder devant nous avec confiance, au delà de la tourmente, la destinée de l'homme.
Le souci qui me bouleversait n'était pas tellement celui de l'homme actuel, qui se décompose, que celui surtout de l'homme futur, qui est en train de se composer et de naître. Et je songeais que si le créateur aujourd'hui exprime rigoureusement les pressentiments les plus profonds qu'il découvre en lui, il aidera à faire naître, un peu plus tôt, un peu plus parfaitement, l'homme futur.
Je devinais toujours plus clairement la responsabilité du créateur. La réalité, pensais-je, n'existe pas, toute prête et achevée, indépendamment de nous ; elle se crée avec la collaboration de l'homme, elle est proportionnelle à la valeur de l'homme. Si nous ouvrons, en écrivant, en agissant, un lit de rivière, la réalité peut s'y déverser ; si nous n'intervenions pas, elle ne l'emprunterait pas. Nous portons, non pas bien sûr toute la responsabilité, mais une grande responsabilité.
A d'autres époques, équilibrées, le métier d'écrivain a pu être un jeu; aujourd'hui c'est une lourde tâche et son but n'est pas de divertir l'esprit avec des contes bleus et de l'amener à oublier. C'est de proclamer la mobilisation de toutes les forces lumineuses qui survivent encore dans notre époque de transition et de pousser l'homme à dépasser, autant qu'il le peut, la bête.  
Il y a trois sortes d'écrivains :
ceux qui regardent en arrière - romantisme, évasion, esthètes;
ceux qui regardent autour d'eux - la pourriture, le monde détraqué d'aujourd'hui;
ceux qui regardent au loin, le futur, et qui luttent pour créer la matrice où se coulera la réalité à venir.
Dans les tragédies grecques antiques, les héros n'étaient que les membres épars de Dionysos qui s'affrontaient entre eux. Ils s'affrontaient parce qu'ils étaient des éléments séparés, que chacun ne représentait qu'un fragment de la divinité, qu'ils n'étaient pas un dieu entier. Le dieu entier, Dionysos, était debout, invisible, au centre de la tragédie et réglait la naissance, le développement, la purification du mythe. Pour le spectateur initié, les membres épars du dieu qui luttent entre eux se sont déjà réunis et réconciliés mystiquement en lui et ont composé le corps intact du dieu : ils sont devenus harmonie.
De même, j'ai toujours pensé qu'au milieu des membres épars des héros qui s'affrontent dans la tragédie moderne doit se dresser, intacte, au delà de la lutte et des haines, la future harmonie. C'est un exploit très difficile, peut-être impossible encore. Nous vivons dans un moment où le monde se détruit et se crée, où les tentatives individuelles les plus généreuses sont le plus souvent vouées à l'échec ; mais ces échecs sont féconds, non pas pour nous mais pour ceux qui nous suivront. Ils ouvrent la route et aident le futur à faire son chemin.
J'écrivais, ravi en extase, dans le calme de la maison paternelle, et gardais toujours présente à l'esprit cette terrible responsabilité. Oui vraiment, avant l'action, au commencement était le Verbe, le fils unique de Dieu. Le Verbe, la semence qui crée le monde visible et invisible.
Peu à peu, avec allégresse, je sombrais dans l'encre ; de grandes ombres se pressaient autour de la fosse de mon coeur et cherchaient à boire le sang chaud qui les ferait renaître à la vie. Julien l'Apostat, Nicéphore Phocas, Constantin Paléologue, Prométhée. De grandes âmes tourmentées qui ont beaucoup souffert et beaucoup aimé dans leur vie, et qui ont résisté avec insolence aux dieux et à la Destinée. Je m'efforçais de les arracher aux Enfers pour illustrer à la face des hommes vivants leur souffrance et leur lutte, la souffrance et la lutte des hommes. Je voulais prendre courage moi-même. Je sais que ce que j'écris ne sera jamais d'un art consommé, car mon intention est de m'efforcer de dépasser les limites de l'art - et qu'ainsi se déforme la substance de la beauté, l'harmonie. A mesure que j'écrivais je sentais toujours plus profondément que je ne m'efforçais pas en écrivant de créer la beauté mais la rédemption. Je n'étais pas un véritable gratte-papier, trouvant son plaisir à orner une belle phrase, à chercher une rime riche : j'étais moi aussi un homme qui souffrait, luttait et cherchait la délivrance. Je voulais me délivrer des ténèbres qui étaient en moi pour en faire de la lumière, de mes terribles ancêtres qui mugissaient pour les transformer en êtres humains. C'est pourquoi j'évoquais les grandes âmes, qui avaient triomphé des plus hautes et difficiles épreuves, pour voir que l'âme de l'homme peut venir à bout de tout, et pour prendre courage. Car je le savais, je le voyais : la même lutte éternelle qui s'était déchaînée devant mes yeux quand j'étais enfant, se déchaînait encore sans interruption en moi-même, ainsi que dans le monde, et cette lutte était le thème inépuisable de ma vie. C'est pourquoi les deux lutteurs ont toujours été les seuls protagonistes dans toute mon oeuvre ; et si j'écrivais c'était que je ne pouvais, hélas, que par les seuls écrits, les aider dans leur lutte. Sans cesse luttaient en moi la Crète et la Turquie, le Bien et le Mal, la Lumière et les Ténèbres, et mon but en écrivant était, au début inconsciemment, consciemment ensuite, d'aider autant qu'il était en moi la Crète, le Bien, la Lumière à vaincre. Mon but quand j'écris n'est pas la beauté, c'est la rédemption.
Et le sort m'a fait naître à une époque où cette lutte est si violente et la nécessité de porter secours si impérieuse que j'ai rapidement pu voir que ma lutte d'homme s'identifiait avec la grande lutte du monde d'aujourd'hui; nous luttons tous deux pareillement pour nous délivrer : moi de mes ancêtre ténébreux, lui de l'infâme ancien monde, tous les deux des ténèbres.
La deuxième guerre mondiale était déclarée, le monde était en plein délire, je voyais à l'évidence que chaque époque a son démon ; c'est lui, et non pas nous, qui gouverne, et le démon de notre époque est assoiffé de sang. C'est toujours ainsi qu'est le démon quand le monde pourrit et doit disparaître. Il semble qu'une intelligence inhumaine, surhumaine, aide l'esprit à se délivrer des hommes pourris et à s'élever ; et quand elle voit qu'un monde fait obstacle à cela, elle envoie le démon sanguinaire de la dévastation pour le détruire et ouvrir le chemin, toujours ensanglanté, qui livrera le passage à l'esprit.
Je voyais alors sans cesse autour de moi, j'entendais le monde s'effondrer. Nous le voyons tous s'effondrer, les âme les plus candides tentent de résister, mais le démon souffle et arrache leurs ailes.
Au moment de la déclaration de guerre, j'avais regagné les montagnes de Crète ; je savais que c'était là seulement que je pouvais trouver non pas le calme, ni la consolation, mais la fierté dont l'homme a besoin dans les heures difficiles pour ne pas déchoir. « Regarde, si tu le peux, la peur droit dans le yeux, la peur aura peur et s'en ira » : j'avais entendu un jour un vieux guerrier assis sur le perron de l'église un dimanche après la messe inculquer en ces termes aux jeunes gens les gestes du courage. J'avais donc pris mon bâton, un sac sur mon dos, et j'avais gagné les montagnes..."
                                                    
                                                   Lettre au Greco (Nikos Kazantzakis)

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le Regard Crétois

Publié le par Christocentrix

"J'ai quitté l'ombre de l'olivier et me suis remis en route d'un pas rapide ; c'est alors que j'ai vu où me conduisait mon corps : vers les antiques ancêtres, aux grands yeux en amande, aux lèvres épaisses et sensuelles, à la taille de guêpe, qui jouaient depuis des milliers d'années avec le dieu à la grande puissance, le taureau.
Je crois que l'homme ne peut éprouver de terreur sacrée plus légitime ni plus profonde que celle qu'il ressent quand il foule le sol où reposent ses ancêtres, ses racines. Vos propres pieds lancent alors des racines qui descendent dans la terre et cherchent à tâtons, pour se mêler à elles, les grandes racines immortelles des morts. Et l'odeur âcre de terre et de camomille remplit vos entrailles de libre soumission aux lois éternelles, et de tranquillité. Ou bien, si le doux fruit de la mort n'a pas encore mûri en vous, vous vous exaspérez, vous vous révoltez, vous n'acceptez pas d'être privé si tôt de la lumière, des grands tourments de la vie, et de la lutte. Vous marchez alors à grandes enjambées sur cette terre faite de la moelle et des os de vos ancêtres, en grande hâte, avant que vos pieds ne prennent racine, et vous bondissez de nouveau dehors, dans la sainte palestre, dans la lumière.
Elle était singulièrement riche, et je ne parviens pas à l'analyser, et pétrie de vie et de mort, l'émotion que j'éprouvais en me promenant sur l'antique terre de Cnossos. Ce n'étaient pas la tristesse et la mort, ni la paix. D'austères commandements montaient des lèvres dissoutes dans la terre et je sentais les morts se suspendre en longues chaînes à mes jambes, non pas pour me faire descendre dans leur ombre fraîche, mais pour se cramponner à moi, monter avec moi dans la lumière et reprendre la lutte. Et, comme une joie et une soif inextinguibles, les taureaux vivants qui mugissaient dans les prairies du monde d'en-haut, et le parfum de l'herbe et l'odeur salée de la mer, tout cela depuis des millénaires transperçait l'écorce de la terre et ne laissait pas les morts être des morts.
Je regardais les courses de taureaux peintes sur les murs, la grâce et la souplesse de la femme, la force infaillible de l'homme, et de quel oeil intrépide ils affrontaient le taureau déchaîné et jouaient avec lui. Ils ne le tuaient pas par amour comme cela se faisait dans les religions orientales, pour se mêler à lui, ni parce que la terreur s'emparait d'eux et qu'ils ne supportaient plus de le voir ; ils jouaient avec lui avec respect, avec entêtement, sans haine. Peut-être même avec reconnaissance : car cette lutte sacrée avec le taureau aiguisait les forces du Crétois, cultivait la souplesse et la grâce de son corps, la précision ardente et lucide de ses gestes, l'obéissance de sa volonté et la vaillance, si difficile à acquérir, qu'il faut pour affronter sans être envahi par l'épouvante la puissance effrayante de la bête. C'est ainsi que les Crétois ont transposé l'épouvante et en ont fait un jeu sublime, où la vertu de l'homme, au contact direct de la toute-puissance absurde, se tendait et triomphait. Elle triomphait sans anéantir le taureau parce qu'elle ne le considérait pas comme un ennemi mais comme un collaborateur ; sans lui le corps ne serait pas devenu si souple, si puissant, ni l'âme si vaillante.
Il faut sûrement, pour avoir la force de soutenir la vue de la bête et de jouer un jeu si dangereux, un grand entraînement physique et spirituel ; mais une fois que l'on a acquis cet entraînement et que l'on est entré dans le climat du jeu, chacun de vos gestes devient simple, ferme, détendu, et votre oeil contemple sans épouvante l'épouvante.
Voilà quel était, pensais-je, en regardant, peinte sur les murs, la lutte séculaire de l'homme et du Taureau - qu'aujourd'hui nous appelons Dieu - voilà quel était le regard crétois.
Et brusquement une réponse a envahi mon esprit - et non pas seulement mon esprit, mais mon coeur et mes reins. Voilà ce que je cherchais, voilà ce que je voulais : c'était ce regard crétois qu'il fallait que je mette dans les yeux de mon Ulysse. Notre époque est féroce ; le Taureau, les forces ténébreuses et souterraines ont été libérées, l'écorce de la terre se fend. Courtoisie, harmonie, équilibre, douceur de vivre, bonheur, autant de joies et de vertus dont il nous faut avoir le courage de prendre congé ; elles appartiennent à d'autres époques, passées ou futures. Chaque époque a son visage propre ; le visage de notre époque est féroce, les âmes fragiles n'osent pas le regarder en face.
Ulysse, celui qui voguait sur les vers que j'écrivais, c'est avec ce regard qu'il devait contempler l'abîme ; sans crainte et sans espoir, mais aussi sans impudence : debout au bord du gouffre.
Depuis ce jour-là, le jour du regard crétois comme je l'ai appelé, ma vie a changé ; mon âme avait compris où elle devait se placer et comment elle devait regarder. Et les problèmes atroces qui me tourmentaient s'étaient apaisés, s'étaient mis à sourire, il semblait que le printemps était venu et que, comme les épines au printemps, les problèmes féroces s'étaient couverts de fleurs. Jeunesse tardive, inattendue. J'étais donc moi aussi, comme l'antique Chinois, vieillard caduc à ma naissance, avec une barbe toute blanche, qui à mesure que passaient les années était devenue grise, puis peu à peu noire, et puis était tombée, pour laisser enfin s'étendre sur mes joues, dans ma vieillesse, un tendre duvet d'adolescent.
Ma jeunesse n'avait été qu'angoisse, cauchemars et interrogations, mon âge d'homme que réponses avortées ; je regardais les étoiles, les hommes, les idées, quel chaos ! Et quelle angoisse de chasser Dieu parmi eux, l'oiseau bleu aux serres rouges ! Je m'engageais sur un chemin, le suivais jusqu'au bout, et trouvais un abîme ; je revenais sur mes pas, épouvanté, et prenais un autre chemin, pour trouver encore au bout un abîme ; la fuite recommençait, puis la marche encore, et brusquement je voyais, béant devant moi, le même abîme. Tous les chemins de la raison menaient à l'abîme. L'épouvante et l'espérance : entre ces deux pôles avaient tournoyé dans le vide ma jeunesse et mon âge mûr. Mais là, dans ma vieillesse, je restais debout devant l'abîme, calme, sans peur ; je ne fuyais plus, ne m'avilissais plus. Ou plutôt, non pas moi-même, mais Ulysse que je façonnais. Je créais un Ulysse qui affrontait paisiblement l'abîme, et en le créant je m'efforçais de lui ressembler. Je me créais moi-même. Je confiais à cet Ulysse toutes mes passions ; il était le moule que je creusais pour que vienne s'y couler l'homme futur. Tout ce que j'avais désiré sans le réaliser, il le réaliserait ; il était le sortilège qui envoûterait et capturerait les forces lumineuses ou ténébreuses qui créeraient le futur. Il suffisait de croire en lui pour qu'il prenne vie. Il était l'Archétype. La responsabilité du créateur est grande : il ouvre un chemin qui peut tenter le futur et peser sur sa décision.
Je regardais la mer crétoise, les vagues qui se dressaient, glorieuses, scintillaient un instant dans le soleil et se précipitaient pour mourir en un clapotis sur les galets du rivage. Je sentais que mon sang suivait leur rythme, quittait mon coeur et se répandait jusqu'au bout de mes doigts et à la racine de mes cheveux, et je devenais un océan, et un voyage infini, et des aventures lointaines et une chanson fière et désespérée, qui voguait, hissant ses voiles rouges et noires, au-dessus de l'abîme. Et au sommet de la chanson un bonnet de marin et sous ce bonnet un front rude et brûlé par le soleil et deux yeux noirs et des lèvres gercées par les embruns, et plus bas deux grosses mains tannées qui tenaient la barre.
Il étouffait, nous étouffions enfin dans sa patrie devenue trop étroite, nous avions choisi les âmes les plus insoumises de l'île, emporté de nos maisons tout ce que nous pouvions, embarqué sur un navire, et nous étions partis. Vers où? Le vent soufflerait, qui nous montrerait la route. Vers le Sud ! Vers Hélène qui s'étiolait sur les rives de l'Eurotas et qui étouffait elle aussi dans la sécurité, la vertu et le bien-être. Vers la grande île royale, la Crète, qui dépérissait parce que ses seigneurs n'avaient plus de forces, et qui levait les bras, au milieu de la mer et appelait les barbares pour qu'ils lui donnent des enfants..."
                       
                   extrait de "Lettre au Greco" (Nikos Kazantzakis)

 

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Compagnon de Route

Publié le par Christocentrix

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 "... Le quatrième jour, tandis que je m'efforçais de voir jusqu'où était arrivée pour l'instant la ligne rouge qui marquait mon ascension, soudain une terreur sacrée s'est emparée de moi : ce n'était pas mon sang qui avait dessiné cette ligne rouge. Un autre, un ancêtre géant, incomparablement plus grand que moi, écumeur de mers et grimpeur de montagnes, était celui qui montait ; c'était le sang qui coulait de ses blessures qui avait tracé d'une marque rouge son chemin sur les terres et sur les mers. Je n'étais que l'ombre fidèle qui le suivait. Je ne le voyais pas ; par instants seulement j'entendais ses soupirs ou son rire tonitruant ; je me retournais et ne voyais personne, je sentais au-dessus de moi son haleine puissante. Les yeux pleins de sa présence - non pas les yeux d'argile, mais les autres - je me suis penché sur le papier. Mais la feuille vierge n'était plus, comme elle l'avait été jusque-là, un miroir qui réfléchissait mon visage : j'ai vu pour la première fois le visage du grand Compagnon de Route. Je l'ai reconnu aussitôt : coiffé d'un bonnet pointu de marin, il avait un regard d'aigle, une barbe courte et bouclée, de petits yeux agiles, envoûtants comme ceux du serpent, les sourcils légèrement froncés, comme s'il évaluait du regard un bouc qu'il avait envie de voler, ou un nuage qui venait soudain d'apparaître au-dessus de la mer, chargé de bourrasque, ou bien sa force et celle des immortels, avant de décider s'il avait intérêt à se montrer généreux ou rusé.

La force, silencieuse, immobile, prête à bondir, trônait sur son visage. C'était un athlète, un homme qui respecte la mort et lutte avec elle avec attention et habileté, sans cris, sans insultes, et qui la regarde dans les yeux. Frottés d'huile tous deux, nus, ils luttent dans la lumière, en se conformant aux règles complexes de la lutte. Le grand Compagnon de Route sait quel est son adversaire mais la panique ne l'envahit pas ; il lève les yeux et regarde le visage de la mort s'écouler et prendre d'innombrables masques - tantôt une femme sur le sable qui chante en tenant sa gorge dans ses mains, tantôt un dieu qui fait lever des tempêtes et veut l'engloutir, tantôt une fumée légère au-dessus du toit de sa maison. Et lui, se pourléchant les lèvres, jouit de tous les visages de la mort et lutte avec eux en les enlaçant insatiablement.

C'était toi, comment aurais-je pu ne pas te reconnaître aussitôt, c'était toi, Capitaine du vaisseau de la Grèce, aïeul, trisaïeul bien-aimé ! Avec ton bonnet pointu, ton esprit insatiable et roué qui forge des fables et se réjouit de son mensonge comme d'une oeuvre d'art, avide et têtu, alliant avec une habileté souveraine la prudence de l'homme au délire divin, debout sur le vaisseau de la Grèce, depuis combien de milliers d'années à présent et pour combien de milliers d'années encore, tu tiens la barre sans la lâcher !

Je te regarde de toutes parts et mon esprit a le vertige. Tantôt tu m'apparais comme un vieillard centenaire, tantôt comme un homme mûr aux cheveux bleus et bouclés, aspergés d'embruns, et tantôt comme un petit enfant qui a saisi, comme deux seins, la terre et la mer, et qui tète. Je te regarde de toutes parts et m'efforce de t'emprisonner dans le langage, pour immobiliser ton visage et pouvoir te dire : - Je te tiens, tu ne m'échapperas plus ! Mais toi tu fais éclater le mot -- comment te contiendrait-il? -- Tu glisses et t'échappes et j'entends ton rire dans l'air au-dessus de ma tête.

Quels mots ne t'ai-je pas tendus comme pièges pour te prendre ! Je t'ai appelé sacrilège, et adversaire des dieux, et destructeur de dieux et trompeur de dieux, et l'homme aux sept vies, et l'homme à l'esprit multiple, à l'esprit qui trame des complots, à l'esprit de renard, à l'esprit ambigu comme un carrefour, comme une montagne aux multiples sommets, à l'esprit qui ne va ni à droite ni à gauche, et trompeur des coeurs, et ennemi des coeurs et connaisseur des coeurs, maison fermée, et ravisseur d'âmes, et premier bouvier de l'âme et guetteur aux frontières, et coureur de monde et vendangeur de monde, et arc de l'esprit, et bâtisseur de forteresses et destructeur de forteresses, et écumeur de mers, et l'homme au coeur vaste comme la mer, et dauphin et casuiste, et l'homme à la volonté double et triple, et l'homme des sommets, et solitaire et éternel égaré et grand navigateur et trois-mâts de l'espérance !

Et au tout début, quand je ne te connaissais pas encore, j'avais placé sur ton chemin, pour t'empêcher de partir, ce que je croyais être le piège le plus habile, Ithaque. Mais tu avais éclaté de rire, respiré profondément et Ithaque avait été pulvérisée. C'est alors que j'ai compris, loué sois-tu destructeur de patries, qu'Ithaque n'existe pas : il n'y a que la mer et une barque minuscule comme le corps de l'homme, et sur elle l'Esprit pour capitaine. Debout sur ses membrures d'os, homme et femme à la fois, il sème et enfante ; il enfante les joies et les tristesses, les beautés, les vertus et les aventures, toute la fantasmagorie du monde, sanglante et bien-aimée. Il est debout, immobile, les yeux fixés sur la cataracte de la mort qui attire son navire, et lance insatiablement, comme une pieuvre, ses cinq doigts affamés sur la terre et sur la mer. - Tout ce que nous pouvons atteindre, crie-t-il, un verre d'eau fraîche, une brise légère sur notre front, la chaude haleine d'une femme, une idée, ce qui se trouve là, faites vite, les enfants, tout est bon à prendre !

Toute ma vie j'avais lutté pour tendre mon esprit jusqu'à ce qu'il grince, qu'il soit près de se rompre, pour créer une grande idée qui puisse donner un sens nouveau à la vie, un sens nouveau à la mort, et consoler les hommes.

Et voilà qu'à présent, le temps, la solitude et le citronnier en fleurs aidant, l'idée était devenue légende. C'était une grande joie, l'heure bienheureuse était arrivée, la chenille était devenue papillon..."

 

extrait de "Lettre au Greco" (Nikos Kazantzakis)

 

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Publié le par Christocentrix

archives INA

 

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Yoannis Kondylakis

Publié le par Christocentrix

Né en 1862 à Viannos, petite bourgade de Crète orientale, Ioannis Kondylakis était issu d'une famille modeste. Dans le contexte des incessantes révoltes crétoises, son enfance fut marquée par l'esprit patriotique de l'époque ; peut-être même a-t-il connu l'exil au Pirée entre 1867 et 1869, sort commun aux réfugiés de l'île, femmes et enfants, en période de troubles. Après l'école primaire, Kondylakis continue, au lycée d'Héraklion puis à Athènes, des études secondaires qu'il interrompt en 1877 pour retourner en Crète et prendre part au énième soulèvement de l'île. Les hostilités terminées, pressé probablement par le besoin, il accepte un emploi d'aide-greffier près des tribunaux de La Canée puis de Mirambello et de Limeras (1879-1881). C'est à cette époque qu'il donne ses premiers articles au journal de La Canée : «La Vérité».   De retour à Athènes en 1882, il termine ses études secondaires et s'inscrit à la Faculté des Lettres, cependant qu'il fait ses débuts littéraires en publiant ses premières nouvelles dans diverses revues. Il collabore par ailleurs au Bulletin de la Société ethnologique et historique. L'année 1884 voit la parution d'un premier recueil, Nouvelles, comprenant L'orpheline crétoise, Le jeune berger du Psiloritis et Le frère ennemi.

 

En 1885 il accepte un poste de maître d'école - maitre d'écolequi lui permet de mieux gagner sa vie -  à Modi, une petit village proche de La Canée, où il restera un an. Cette expérience lui inspirera plus tard la nouvelle "Lorsque j'étais maître d'école". Toutefois, le métier d'instituteur ne lui convient pas ; lui préférant celui de journaliste, il collabore avec divers journaux de La Canée et d'Héraklion. Mais l'enthousiasme patriotique de ses articles dérange et, une fois encore, le voilà obligé de partir pour Athènes, et pour longtemps (1889). Cette date marque le véritable début de sa carrière de journaliste et d'écrivain.

Comme journaliste, il travaille pour les journaux «Asty» et «Skrip» et surtout pour le quotidien «Embros». Très vite, il devient le spécialiste de la chronique, court article commentant au jour le jour petits faits quotidiens et grands événements nationaux ou mondiaux. De ce qui jusque-là n'était qu'une simple rubrique de presse, Kondylakis fait un véritable «genre» littéraire qu'il marque de son humour et de sa philosophie. Ces «chroniques», qu'il signe sous le pseudonyme de «Le Passant» -l'un des nombreux noms d'emprunt auxquels il eut recours durant sa carrière -, seront en 1916 réunies en un volume, sous le titre « En passant ».

D'avril à juin 1892, Kondylakis publie en feuilletons, dans le journal « Efimérida » la première version de Patoukhas dont il éditera le texte définitif en 1916. C'est également sous forme de feuilleton que sont écrits Les misérables d'Athènes, qui ne paraîtront en volume qu'en 1962. Le recueil des dix-huit nouvelles de Lorsque j'étais maître d'école sort en 1916. Enfin, en 1919, paraît la longue nouvelle Premier amour,296372_200718993331903_100001814113466_438292_1029036733_n.jpg accompagnée de trois autres, plus courtes, seules oeuvres écrites en langue populaire.

Entre-temps, et après avoir passé vingt-cinq années de sa vie dans une modeste chambre au pied du Lycabette, Kondylakis est venu s'installer définitivement à La Canée (fin 1918). Fatigué et prématurément vieilli, il caresse pourtant le projet de consacrer un roman historique aux Ptolémées ; il accomplit donc un voyage à Alexandrie afin de réunir des informations utiles, mais il ne viendra pas à bout de son entreprise : il meurt en 1920.

Malgré les louables tentatives de Dimitra et loanna Frangaki (quatre volumes édités en 1961) et des éditions Ikodomou (trois volumes assortis d'une remarquable introduction du professeur Tomadakis, 1969), il n'existait aucune édition complète de Kondylakis. En effet, outre ses articles, chroniques, nouvelles et romans, Kondylakis a également rédigé des manuels scolaires, complété L'histoire des révoltes crétoises de Zambélios et Kritovoulidis, et traduit des romans français. Un congrès réuni à La Canée en 1996 a constitué une commission chargée de rassembler et de publier son oeuvre.

Qui était Yoannis Kondylakis ? A travers les témoignages de ceux qui l'ont connu se dessine l'image d'un homme simple, modeste, unanimement respecté pour ses qualités humaines et professionnelles. Indéniablement conservateur, il ne fut pas heureux : le jeune Crétois enjoué des années 1880 devint dans sa maturité un amer et un solitaire, et l'on se demande comment un être aussi seul a pu décrypter si finement certains secrets de l'âme et du coeur, comment un sceptique aussi désabusé a pu faire preuve de tant d'humour dans ses nouvelles et romans.

Comme Alexandre Papadiamandis ou Georges Vizyinos et d'autres représentants de la «génération de 1880», Kondylakis peint la vie populaire et les âmes simples - du moins en apparence - avec une compétence et une autorité qui se fondent sur l'expérience : il a lui-même passé son enfance, vêtu des braies crétoises, dans le Viannos de la décennie 1860-1870, et plus tard il a vécu à La Canée, Mirambello et Sitia pour les besoins de son travail. Conformément aux goûts et aux usages littéraires de son temps, il utilise dans sa prose la langue puriste, réservant aux seuls dialogues le dialecte crétois ; adepte convaincu du purisme, il s'est raillé avec un rare acharnement et presque jusqu'à la fin de sa vie des démoticistes et de leurs excès, avant d'écrire une ultime et émouvante abjuration de la katharévoussa et de composer sa dernière oeuvre, Premier amour, en langue populaire.

Patoukhas offre un témoignage précieux sur la Crète rurale, si mal connue, des années 1860-1870. L'action se situe précisément en 1862-1863-1864, quelques mois seulement avant le «Grand Soulèvement» de 1866, dont Pandélis Prévélakis nous a relaté la chronique dans Crète infortunée. L'île se trouve à un moment critique de son histoire, où, sur un fond très archaïque, s'ébauchent certaines mutations dans les façons de vivre et de penser, sous l'influence, bonne ou mauvaise, du monde extérieur, de la «civilisation», même si pour la plupart des insulaires ce monde reste en gros partagé entre la Grèce, les royaumes «francs» et la Turquie, même si leur destin semble encore soumis à Dieu sait quelles prédictions ancestrales. Kondylakis est probablement le premier à exploiter le «mythe de la Crète» qu'illustreront au XXe siècle un Kazantzaki et un Prévélakis. Mais la Crète qu'il nous peint contraste singulièrement avec l'image héroïque qu'en on donnée ces derniers. C'en est en quelque sorte le reflet complémentaire : d'un côté, la geste crétoise, avec ses héros ombrageux en proie à des conflits tragiques, de l'autre - chez notre auteur -, un petit monde de personnages plus proches de nous, plus humains à bien des égards. Ce sont aussi des chrétiens et des patriotes, mais avant tout des paysans, hommes et femmes, avec leurs intrigues mesquines et une vision étroite du monde. L'écrivain, on le sait avec certitude, s'est plus qu'inspiré de ses souvenirs d'enfance et de jeunesse : en créant ses personnages, à commencer par Patoukhas lui-même, il avait à l'esprit des figures authentiques de son Viannos natal. 319924_200717106665425_100001814113466_438290_1351064320_n.jpgIl a su les mettre en scène et leur donner une dimension nouvelle en analysant leurs conflits. Nombre d'épisodes sont de petits chefs-d'œuvre, dont l'humour procure des instants d'intense jubilation. Le romancier multiplie les situations burlesques, les gags impayables ; il utilise avec bonheur les effets de contraste, opposant le jeune sauvageon gaffeur à une petite communauté rurale pleine de préjugés, de tabous, de ridicules et de petitesses, montrant ce berger hirsute et lourdaud amouraché d'une précieuse de village, mijaurée fragile et entichée d'élégances, alliant chez son héros une cervelle d'oiseau à un corps de Titan. Ce type inoubliable trouve tout naturellement sa place dans la mythologie néo-hellénique : figure dionysiaque et panique, résolument optimiste, avatar moderne des faunes et des satyres, cousin germain d'Héraklès et de Dighénis, Manolis-Patoukhas annonce également un Alexis Zorba. Cet être profondément sain incarne la nature contre la culture, la liberté contre toutes les contraintes - celles de la famille, de l'école, de la société et du Turc -; c'est - au moins jusqu'au dernier chapitre - un contestataire incapable de compromis, ne renonçant à un excès que pour tomber dans un autre. Ce garçon fruste, descendu avec tant de réticences des croupes pelées de la Crète, nous invite à reconsidérer avec humour nos rapports avec la nature et avec la société; une sorte de leçon de philosophie à laquelle nous convie Kondylakis !

 

 

 

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Le Soleil de la Mort (Pandélis Prévélakis)

Publié le par Christocentrix

"Blessures de la lucidité" (post-face de Jacques Lacarrière, au Soleil de la Mort).

 

De tous les auteurs grecs contemporains, Pandelis Prévélakis fut sans conteste le plus crétois. C'est en Crète qu'il naquit en 1909, dans le village de Pighi, où il passa son enfance avant de continuer ses études à Athènes et, plus tard, d'y enseigner l'histoire de l'art. Et surtout, c'est la Crète qui constitua le thème essentiel de ses oeuvres, qui lui fournit ses personnages les plus hauts en couleur, ses figures les plus marquantes, ses descriptions les plus réussies. Un simple coup d'oeil sur ses titres suffit pour le constater : c'est en 1938 La Chronique d'une cité, évocation attachante, poétique de sa ville natale de Réthymno, suivie en 1945 par Crète infortunée, qui relate le soulèvement de 1866 contre l'occupant turc. Viendront ensuite les trois volumes de la trilogie Le Crétois (dont la parution s'échelonne en Grèce de 1948 à 1950), qui relate sous forme romanesque les différents combats des Crétois et la libération de l'île au début de ce siècle. Suivront enfin les trois volumes des Chemins de la création, dont le premier est Le Soleil de la mort (paru en 1959) et dont les deux autres, non traduits en français, sont La Tête de Méduse (1963) et Le Pain des anges (1966). Ainsi la Crète est-elle présente tout au long de cette oeuvre, une Crète archaïque, bien sûr et surtout héroïque, la Crète des léventès, des braves ou des pallikares, mot quasiment intraduisible résumant le courage, la générosité et le sens de l'honneur du combattant crétois.

Bien sûr, cette Crète là n'existe plus depuis longtemps. Ce continent grandiose, ces figures homériques peuplant les pages du Crétois appartiennent désormais à la légende plus encore qu'à l'histoire. En Grèce, la critique a quelquefois reproché à l'auteur cette grandiloquence des images, cette boursouflure des personnages qui donnent parfois le sentiment de lire une épopée surhumaine où tout est magnifié et mythifié. Mais c'est ainsi que Prévélakis voyait son île natale, du moins en ses combats d'antan, et il faut dire qu'il ne fut pas le seul. Son ami et maître, son confident et père spirituel, Nikos Kazantzakis, a donné une image presque identique de la Crète dans La Liberté ou la mort, Le Christ recrucifié et même dans la Lettre au Gréco.

Avec Le Soleil de la mort, nous sommes dans une autre Crète, plus tardive, plus quotidienne et plus pacifique bien que l'image et la présence de laSoleil-de-la-Mort-Prevelakis.jpg guerre (celle de 1917-1918 dans les Balkans) y soient constantes. Cette guerre, qui se déroule sur les frontières nord du pays, a mobilisé tous les jeunes, ce qui explique que le village où l'auteur a situé son roman ne soit peuplé que de femmes, d'enfants et de vieillards. Le ton, l'écriture, l'atmosphère aussi ont changé. Plus rien d'héroïque ni de mythique ici, rien de grandiloquent ni de grandiose mais la vie quotidienne d'un village qui est paradis pour les uns et enfer pour les autres (les prisonniers bulgares, notamment) et pour le personnage principal source à la fois de jouvence, par la présence de sa tante Roussaki, et de mort par la menace de la vendetta qui peut l'atteindre à tout moment. Au sujet de la vendetta, qui à cette époque décimait encore les villages crétois, l'auteur m'écrivit la lettre suivante : « Voici comment personnellement je vois ce roman et comment j'aimerais qu'on le présente en France. Je ne fus pas orphelin dès le bas âge comme Georgaki mon jeune héros et ma première éducation ne fut pas insolite comme la sienne. Ce n'est qu'une fois adulte que j'ai éprouvé la solitude et l'aliénation propres à nos contemporains, ceux du moins qui ont fait l'expérience de la désagrégation des mythes et des idées reçues. Mais seul un enfant privé de ses parents pouvait incarner ce mal du siècle et seule une paysanne intacte en sa substance comme tante Roussaki pouvait y porter remède. Roussaki incarne l'humanisme populaire méditerranéen qui résorbe dans sa sagesse et même abolit par ses pratiques millénaires l'absurdité de notre temps. C'est donc un Orphelin d'une part et une Mère de l'autre qui se confrontèrent spontanément dans mon imagination de romancier en quête du mythe qui rendrait sensible à tous l'angoisse que j'ai moi-même ressentie et le remède que j'entrevoyais. Toutes les expériences de mon enfance en Crète vinrent se cristalliser autour de cette intuition initiale.

L'événement mythique reliant cette Mère à cet Orphelin est la vendetta, menace meurtrière conçue par les hommes mais qui représente évidemment la destinée commune à tous les êtres. On sait que la conscience de cette destinée - et la révolte contre elle - est hélas l'idée fixe qui hante notre génération à la suite de l'aventure occidentale qui commence par la funeste attestation : Dieu est mort ! »

Une paysanne intacte en sa substance. On ne saurait mieux définir ce qui rend si attachant, si mémorable la figure de tante Roussaki, de cette Mère véritable, comme la nomme l'auteur, n'hésitant pas à mettre au mot une majuscule qui l'apparente à la Grande Déesse de jadis, à Déméter dont Roussaki, d'ailleurs, raconte à Georgaki la légende moderne, telle que je l'ai moi-même entendu raconter et racontée en Grèce au cours de mes voyages : « Il était une fois une vieille Athénienne du nom de Dimitra... » Dispensatrice de bienfaits, malgré son dénuement matériel, source d'amour et de confiance face à la mort qui rôde et qui, d'ailleurs, lui ravira son propre fils, Leftéris, disparu dans les combats du front, Roussaki est certainement l'une des figures les plus fortes des romans de Prévélakis. Car il s'agit bien d'un roman, et non de souvenirs d'enfance, mais d'un roman dont le décor est, lui, d'une précision et d'un réalisme absolus. Prévélakis me dit lui-même avoir pris pour modèle le village de son enfance, tel qu'il était encore et que j'ai pu le voir dans les années 60.

Et c'est en Roussaki et grâce à Roussaki que le jeune orphelin trouvera la force de surmonter toutes les épreuves d'une enfance mutilée, que des morts successives ne cessent de hanter. Mais il est une autre source essentielle à laquelle puisera Georgaki : l'enseignement ou disons plutôt l'influence d'un riche exilé, d'un être immensément cultivé doué d'une intuition et d'une intelligence remarquables et qui trouvera dans le jeune orphelin une sorte de disciple obéissant et accompli. Loïzos révélera à Georgaki l'importance et la richesse des mots, le sens et la beauté de l'écriture, et le devoir pour lui de devenir un jour un créateur. Roussaki et Loïzos, la sagesse instinctive et la sagesse réfléchie, la beauté des choses naturelles et la beauté parallèle des réflexions et créations humaines : avec ces deux exemples, ces deux modèles, Georgaki ne pouvait que grandir entre l'émerveillement de la nature et celui du savoir, entre le scintillement des gouttes de rosée sur les feuillages de l'aube et celui des mots ciselés pour en dire la lumière. Laissons une fois encore parler l'auteur: « En écrivant ce livre, je me suis confronté à un voeu très ancien, devait-il déclarer lors d'une conférence donnée en Crète en 1982, et c'est pourquoi j'ai imaginé une Crétoise incarnant toute la culture populaire chrétienne. Tante Roussaki est une paysanne illettrée mais qui, par son innocence et son coeur chaleureux, dépasse la parole des gens instruits. Sa vie est un hymne ininterrompu au Créateur et à sa création. Grâce à cela, Roussaki défend la vie dans sa totalité, elle accepte l'homme tel qu'il est avec ses actes méritoires et ceux qui ne le sont pas, elle croit au salut par l'amour, elle croit à l'immortalité de l'âme et sent en chaque jour qui passe comme une "odeur de fête" infuse en la beauté du monde.»

Voilà la source, la saveur, la sagesse auxquelles Georgaki puisera non seulement la force de grandir et d'affronter la mort mais celle de devenir plus tard un créateur, plus précisément un poète. Quittant la Crète, aidé par Loïzos après la mort de Roussaki, qui s'est sacrifiée pour qu'il vive, il gagnera Athènes où il deviendra par la suite un écrivain connu. Mais il gardera toujours en lui, comme le plus précieux des viatiques, les mots et les musiques, les saveurs, les odeurs, toutes les heures de son enfance crétoise. Et cette sève permettra à ses mots de ne jamais se dessécher au contact des idées ou des influences que la vie urbaine lui apportera. Il faut ajouter que l'auteur n'envisagea jamais de faire avec ce livre l'apologie d'une Crète et d'une époque révolues mais très précisément l'histoire d'une destinée singulière - proche d'ailleurs de la sienne propre - affrontée chaque jour à la présence et à l'énigme de la mort. Car c'est elle, finalement, la Mort qui est, avec la Mère, le sujet essentiel de ce livre et qui occupe, page après page, tous les instants, toutes les pensées, non seulement de Georgaki mais du village entier.

Comme l'écrivait très justement en Grèce un critique de l'époque à propos de ce livre: « On peut toujours échapper à la vendetta en s'exilant mais pour le jeune Georgaki cette mort absurde et inutile représente aussi le haut lieu de toutes les fidélités dont la plus grande est celle que l'on porte à sa race, à son sang et en dernière analyse à la vie elle-même. Ainsi comprise, la Mort, loin d'être l'Ombre inéluctable, "éclaire comme un soleil". Et c'est dans sa lumière que la nature, l'amour, la sexualité, la tendresse retrouvent leur vérité dans ce livre avec les dimensions premières de l'homme ».

 

Risquerais-je un aveu? Quand j'ai traduit ce livre, au temps de ma vie en Grèce dans les années 60, j'avoue ne pas avoir été alors sensible à toutes ces résonances. J'en avais suivi l'histoire et les chemins avec ferveur mais sans saisir toujours le sens moral et le message philosophique que l'auteur, indiscutablement, voulait y mettre. En le relisant aujourd'hui, je dirai qu'il ne décrit pas seulement l'enfance et les années d'épreuves d'un futur créateur mais qu'il est aussi - et peut-être avant tout - l'apprentissage de la lucidité. Cette lucidité dont le poète René Char disait justement qu'« elle est la blessure la plus rapprochée du soleil ». C'est cette blessure qui ne cesse de saigner et de luire à chaque page de ce livre.

 

                                                                                 Jacques Lacarrière, 1997.

 

Le Soleil de la Mort (éditions Autrement, 1997)

 

 

 

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le Crétois (introduction de Jacques Lacarrière)

Publié le par Christocentrix

« Qu'est-ce que la Crète au sein de l'Empire byzantin? » se demande, au cours du livre, un des personnages du Crétois.  « Une simple branche d'un arbre éternel! Coupe-la de l'arbre-mère et elle meurt aussitôt ».

Cette phrase résume exactement tout le drame de la Crète.

Partie intégrante de la Grèce par son histoire, ses traditions et tout ce qui la rattachait à la civilisation byzantine, la Crète s'est trouvée brusquement isolée de la Mère-Patrie, au moment où celle-ci devenait une nation libre, après les victoires de la guerre d'Indépendance. A la joie de voir la Grèce libérée des Turcs, se mêlèrent, chez tous les Crétois, l'angoisse et l'amertume de se savoir désormais livrés à eux-mêmes. A cet égard, et quelque méfiance qu'on puisse avoir à juste raison pour l'arbitraire des dates, l'année 1829 (qui vit la proclamation de l'Indépendance grecque) marque un tournant important dans l'histoire de la Crète : coupée de « l'arbre-mère », l'île n'a plus désormais d'autre alternative que de se délivrer à tout prix des Turcs ou de périr. C'est à cette heure cruciale, au moment même où tout un peuple prend conscience du caractère tragique de son destin, que s'ouvre le roman de M. Pandélis Prévélakis. Il ne faut donc pas s'étonner que dans cette oeuvre - ou du moins dans sa première moitié - tout soit étroitement subordonné aux nécessités de cette lutte impérieuse dont dépend la vie même de l'île. Chez ce peuple qui, pendant des siècles, ne connut qu'esclavage et humiliation, le désir de liberté devint si intense qu'il se confondit avec le désir même de vivre. On comprend, dès les premières pages du livre, que le Crétois ne combat pas seulement pour assurer sa survie personnelle : ce qu'il engage, par ses combats, c'est la survie d'une race, d'une civilisation qui a su se maintenir vivace malgré des siècles d'oppression, d'une façon de penser, de sentir, qu'il sait à la fois menacée et irremplaçable. Aussi ce combat est-il celui de tous et non de quelques-uns. D'un bout à l'autre de l'île, hommes, femmes, enfants même, prêtres, tous engagent contre les Turcs une lutte impitoyable. « La Liberté ou la Mort! » ce cri qui retentit par toute la Grèce, au moment de la guerre d'Indépendance, se fait entendre à nouveau sur les montagnes et dans les villes de Crète. Les morts eux-mêmes, dans leur tombe, suivent la lutte et attendent, pour dormir en paix, le jour où leurs descendants leur crieront, par l'entrebâillement des sépulcres : « Morts, la Crète est libérée ». Ainsi, vivants et morts, et jusqu'aux oiseaux du ciel dont le vol, au dire des Crétois, prédisait l'issue favorable ou non de leurs combats, participent à cette lutte gigantesque. On conçoit dès lors que, par ses conditions historiques comme par la bravoure de ceux qui la menèrent, elle ait vite atteint, aux yeux du peuple, les dimensions d'une épopée. En apparence, la révolte crétoise continue et répète la révolte de la Mère-Patrie contre les Turcs, mais le cadre particulier de ses combats, ce voile de légendes et de mystère qui, de tout temps, auréola la Crète, firent qu'elle prit dans cette île une physionomie particulière. En Grèce, il y eut des luttes. En Crète, il y eut la Lutte. La Grèce engendra des combattants. La Crète engendra des héros. Cette île qui, quelque deux mille ans avant le Christ, avait déjà fourni à la Grèce ses dieux et ses mythes, lui fournit, cette fois, ses héros et une épopée. Elle devint le vaste miroir où la Grèce se retrouvait agrandie, purifiée, transfigurée. Ce qui, chez elle, n'avait été qu'une histoire devint, sur la terre héroïque de Crète, un Mythe vivant et exaltant.

On voit combien la Crète a joué, dans la genèse de la sensibilité grecque moderne, un rôle irremplaçable. Cette île mystérieuse semble littéralement sécréter le mythe et le symbole comme certains coquillages des mers du Sud sécrètent les perles, par une sorte de fonction naturelle. La littérature crétoise ne pouvait que porter les traces éminemment visibles d'un tel état de choses. le Crétois (photo)

Les deux oeuvres contemporaines les plus marquantes de cette littérature, Le Crétois, de Pandélis Prévélakis, et Le Capétan Michaelis, de Nikos Kazantzakis (l'auteur du Christ Recrucifié et d'Alexis Zorba) en fourniraient, si besoin était, une preuve indiscutable. Le héros du livre de Nikos Kazantzakis, le capétan Michaelis, malgré sa présence constante et farouche au coeur du monde, des combats et du réel, est en fait beaucoup plus qu'un soldat héroïque : il est l'archétype de l'homme révolté. Victorieux, il prend le visage de saint Georges ou de saint Dimitri; vaincu, il devient le martyr de la liberté, une sorte de Christ des combats. Dans le roman de M. Prévélakis on voit également s'opérer ce dédoublement des personnages, on assiste, là aussi, à la naissance d'un mythe. Cette liberté, dont le nom revient parfois comme une obsession dans la bouche des combattants, n'est pas seulement une réalité toute proche des hommes, que chacun peut étreindre à force de bravoure et de sacrifices, incarnée dans un sol où il peut marcher sans crainte, une église où il peut prier librement, une femme qu'il peut aimer sans honte : elle est aussi une image inaccessible et grandiose, l'objet d'une véritable quête mystique, un Graal, dont l'éphémère possession plonge le héros (comme en témoigne l'épisode du Drapeau) dans une sorte d'extase. Tout ce que ce mot de Graal a suscité, en Occident, de recherche mystique et passionnée de l'Invisible, le mot Liberté l'a suscité en Crète, au même titre. Cette sorte de Moyen Age profane que fut, pendant des siècles - et qu'est aujourd'hui encore - la civilisation crétoise, a su mettre derrière ce mot tout le contenu qu'avait mis l'Occident derrière celui, magique, de Graal. A cette différence près, capitale il est vrai, que la Liberté, même sur son plan le plus abstrait, restait une réalité plus proche des hommes et de leur vie quotidienne. Mais ce serait néanmoins une grave erreur de ne voir, chez ces combattants crétois, qu'ils s'appellent Constantin Marcantonios ou capétan Michaelis, que de simples soldats avides de gloire ou de révolte : l'un ou l'autre, de façon plus ou moins consciente, sont les nouveaux chevaliers d'une épopée encore vivante.

C'est donc en quelque sorte à la naissance d'un véritable mythe moderne que nous a permis d'assister l'histoire des cent dernières années en Crète. Il est évidemment difficile de définir par quels modes, quels styles ou quels thèmes particuliers, la littérature crétoise contemporaine a su fixer ce mythe. Cette littérature, qui doit inventer non seulement ses thèmes mais souvent la langue dans laquelle elle veut les exprimer, est encore très récente. Ses oeuvres les plus importantes ne datent, tout au plus, que d'un quart de siècle. Mais quel que soit le cadre spécifique que l'île et ses traditions aient pu fournir à cette littérature, ses accents restent essentiellement ceux de la littérature grecque. Le seul thème, ou plutôt le seul sentiment, qu'on retrouve depuis cent cinquante ans chez les poètes et les prosateurs de Grèce, celui qui donne à leur oeuvre - quels qu'en soient par ailleurs les défauts ou les limites - un caractère irremplaçable, est celui d'une sorte de désespoir. Le désespoir est une vertu grecque par excellence. Un peuple aussi sensible à la beauté du monde que le peuple grec ne pouvait pas ne pas sentir tout ce qu'il y a précisément d'éphémère, d'inquiétant, de tragique même, au-delà de cette beauté. Chercher derrière chaque visage de l'homme son autre visage, derrière toute lumière l'autre lumière est un des sacerdoces auquel se sont voués quelques-uns des plus grands poètes de la Grèce moderne, tels Séféris ou Élytis. Mais en Grèce, le désespoir, loin de paralyser le désir de vivre, l'exalte et l'intensifie. Il est si ancré dans le coeur de chacun, si naturellement installé en tout ce qui est grec, qu'il s'agisse d'un paysage ou d'une philosophie, qu'il accompagne chaque méditation ou chaque action comme un envers nécessaire et presque salutaire. Un semblable désespoir est visible d'un bout à l'autre de l'oeuvre de l'écrivain Nikos Kazantzakis. Loin de conduire les personnages au seuil du nihilisme ou du renoncement, il les pousse à vivre fiévreusement leur vie; à découvrir chaque jour la beauté du monde, à entreprendre des tâches impossibles, à défier l'absolu, à construire sur l'instable un monde d'un optimisme prodigieux. Alexis Zorba (dans le livre Alexis Zorba) ou le capétan Michaelis (dans la Liberté ou la Mort) , pour ne citer que ces deux exemples, trouvent leur plus grande joie dans le fait de vivre « quand même ». Tout ce qu'ils font - parler ou aimer, tuer des Turcs ou conquérir la Liberté - ils en connaissent les limites fatales mais ils le font « quand même ». Ce « quand même » est, à lui seul, la clé de bien des choses en Grèce. Il exprime ce besoin profond de s'engager totalement dans la vie, d'aller jusqu'au bout des sentiments et des passions, qui réside au coeur de tout Grec.

A ce besoin de vivre intensément toute chose, qui est au centre de la psychologie des héros grecs et crétois, la Crète ajoute l'apport particulièrement précieux de son passé et de ses traditions millénaires. A la dimension psychologique s'adjoint, ici, celle du temps. Le héros crétois n'est pas seul. En Crète, plus qu'ailleurs, d'antiques coutumes ont été préservées, qui ont donné de tout temps à cette île son visage de légende.

Un Crétois ne saurait se mouvoir sur le sol de Crète sans qu'à tout moment il rencontre un passé mystérieux et vivant. Les dieux et les héros sont morts en Grèce. En Crète - où ils sont nés - ils ont survécu sous d'autres noms et d'autres formes. Voilà pourquoi l'histoire d'un homme est aussi celle d'un peuple, et l'histoire d'un vivant celle de ses ancêtres. Comme pour la Chine, on pourrait dire qu'en Crète, chaque homme marche sur des millions de morts qui le suivent, le guettent et le guident. Ainsi s'explique, peut-être, que la solitude des personnages ne soit jamais absolue. Même lorsqu'il se dresse en partie contre son passé pour donner à son pays un visage nouveau, le héros du Crétois sait qu'il n'est pas seul : une foule invisible l'observe; il sait ce qu'il refuse et ce qu'il conserve. S'il déracine, ici et là telle ou telle tradition ancestrale, c'est pour l'enraciner ailleurs et pour qu'elle donne d'autres branches et d'autres fruits. Cet enracinement dans le passé fait sourdre, en Crète, dans l'âme de chaque individu comme dans celle des foules, une force inépuisable. On voit, dans ces conditions, combien le folklore constitue, pour la littérature crétoise, un thème précieux. Il faut prendre ici le mot folklore dans son sens le plus large. En bien des pages du Crétois, on le découvre comme une trame - obscure mais vivace - qui lie la Crète d'aujourd'hui aux plus anciens vestiges de celle d'autrefois. Une sorte de mémoire héréditaire s'est conservée chez ce peuple, une mémoire où les dieux, les cultes, les croyances ont conservé le même esprit sous des formes nouvelles. Il serait vain, bien sûr, de rechercher dans la Crète d'aujourd'hui, à quelques rares exceptions près, des vestiges intacts de sa civilisation d'autrefois. Beaucoup plus que celles de la civilisation minoenne, ce sont les survivances de la Grèce antique dont on retrouve, ici et là, des traces visibles dans tel rite ou telle légende. Sans qu'il soit possible ici d'examiner en détail toutes ces survivances (tâche qui serait celle d'un ethnologue), il me paraît cependant utile d'en souligner certains traits particuliers, qu'on retrouve dans les thèmes les plus importants de la littérature populaire crétoise.

Les pratiques funéraires sont, à ce titre, particulièrement dignes d'intérêt. A l'époque du Crétois (et de nos jours encore en certaines régions) on plaçait un verre d'eau dans la chambre du mort pendant quarante jours pour que l'âme s'y désaltère. Pendant ces quarante jours, l'âme du mort ne connaît pas le repos : elle erre dans les lieux où elle vécut, près du cadavre, pour rejoindre, le délai expiré, la tombe où se trouve le corps et où elle habitera désormais. Quand il s'agit d'un homme tué à la guerre ou assassiné, l'âme ne peut connaître de repos tant qu'il n'est pas vengé. Le chapitre intitulé : « La main du tué », dans le livre troisième, en donne un exemple frappant. La vengeance, ici, n'a pas pour but de satisfaire un simple ressentiment. Son explication n'est pas psychologique. Elle a pour but d'assurer le repos du mort, de rétablir cet équilibre entre le monde visible et invisible, qu'avait détruit l'acte criminel : le sang appelle le sang. Il faut que l'âme du mort s'abreuve de celui du meurtrier, faute de quoi elle tournera éternellement dans les lieux où elle vécut. Ainsi, dans l'Antiquité, les âmes dont les corps étaient restés sans sépulture tournaient-elles inlassablement sur les bords du Styx, sans pouvoir pénétrer dans le royaume des Morts. Les rites d'ensevelissement continuent, du reste, d'avoir en Crète la même importance. Le corps doit être enseveli selon les rites religieux (ils sont devenus chrétiens, mais cela ne change rien à leur signification profonde) pour que l'âme connaisse le repos éternel. L'épisode du jeune chasseur dont le corps, à la suite d'une chute mortelle, est resté accroché en haut d'un pic et dont la mère vient chaque jour éloigner les rapaces pour en ensevelir à tout prix les morceaux est lui aussi très révélateur. Il montre que, malgré des siècles de christianisme, on croit toujours en Crète que le sort de l'âme est lié à celui du corps. De même, le fait d'enterrer les higoumènes (c'est le nom qu'on donne, dans l'Église orthodoxe, aux supérieurs des monastères) assis et le visage tourné vers l'est, présuppose la croyance (inconsciente peut-être, mais la question n'est pas là) que le mort survit dans sa tombe et reste, pour l'éternité, le regard fixé vers le Golgotha. Cette croyance à la survie du mort dans sa tombe a trouvé sa plus belle expression au moment de la proclamation de l'Indépendance de la Crète, en 1898, quand les Crétois coururent vers les cimetières pour crier à leurs ancêtres :« Pères, la Crète est libérée! » Sous un contexte éminemment chrétien et moderne, des traditions dont le sens s'est aujourd'hui perdu, mais dont l'origine remonte de toute évidence à la plus haute antiquité, restaient encore vivantes en Crète il y a un demi-siècle et le sont encore dans certaines régions. D'autres rites montrent une filiation plus directe encore avec l'Antiquité. Le premier chapitre du Livre Deuxième décrit les cérémonies de la Saint-Élie. Saint Élie, patron du ciel, des nuages et des orages, possède exactement tous les attributs célestes de Zeus. Ses chapelles sont situées au sommet des montagnes et, chaque 23 août, on lui sacrifiait des taureaux. (L'aigle et le taureau étaient, dans la Crète antique, les deux animaux consacrés à Zeus et jouent toujours, dans le folklore de la Crète moderne, un rôle de premier plan.) Avec le sang des taureaux sacrifiés, on traçait des signes de croix sur le front des enfants. Le repas en commun célébré à cette occasion (repas d'où sont exclues les femmes) perpétuait, sous une forme édulcorée, les anciens repas sacrificiels des cultes de Zeus ou de Dionysos "au cours desquels les fidèles, en absorbant la chair de l'animal sacrifié, participaient à la force de la victime. Le rite d'encerclement des églises est, lui aussi, un rite d'origine magique hérité de l'Antiquité. Il consistait à entourer d'un fil le téménos - ou enceinte sacrée du temple - pour obtenir les faveurs du dieu invoqué. Il s'est transmis tel quel en Crète, à cette différence près qu'on encercle désormais les chapelles et qu'on invoque la Vierge, et non plus Artémis ou Athéna. Les modes de divination (par l'os de l'épaulée d'agneau, l'arc-en-ciel ou le vol des oiseaux) remontent, eux aussi, à une très haute Antiquité.

 Si toutes ces traditions ont pu se conserver intactes - en dépit des profonds et continuels bouleversements subis par l'île pendant des siècles - la raison en est sans doute qu'en Crète plus qu'ailleurs les habitants des campagnes sont restés en étroite et instinctive communication avec le monde et ses forces naturelles. Le paganisme, qui fut toujours, sinon un effort, du moins une voie pour intégrer l'homme dans l'univers qui l'entourait et pour mettre, en quelque sorte, les dieux à sa portée, s'est perpétué en Crète à travers les formes nouvelles introduites par le christianisme. Dans cette île qui était comme un monde clos, un univers en miniature, le Crétois vivait au milieu des arbres, des bêtes, des montagnes, de la mer et du ciel, dans une sorte de fraternité instinctive. Aucune frontière, aucun abîme ne séparaient ces différents mondes. Une solidarité absolue liait à un même destin les hommes, les animaux, les végétaux. Le spectacle des forêts d'oliviers brûlés ou détruits par les Turcs devient, dès lors, aussi poignant que celui des hommes fauchés par la mort. L'image du chêne foudroyé jeté à terre, et comparé à un géant trop orgueilleux (dans l'un des chapitres du livre deuxième) n'est évidemment qu'une image littéraire; mais, au-delà de cette image, on devine comme une sorte de vague et terrible certitude (celle même que durent avoir les premiers habitants de la terre), à savoir qu'un destin identique lie parfois l'homme à certains objets matériels du monde qui l'entoure, qu'un redoutable parallélisme s'exerce entre les destins de l'homme et les cycles de la nature. Nous disions plus haut, à propos des croyances funéraires, que l'homme en Crète n'est jamais seul puisque des milliers de morts l'entourent, l'observent et le guident; on pourrait ajouter : non seulement des milliers de morts mais des milliers d'arbres, de montagnes et d'oiseaux. Ainsi s'explique, par exemple, l'importance que la nature et les saisons prennent dans ce livre : non comme un phénomène extérieur à l'homme, qu'il regarde ou décrit en spectateur, mais comme une réalité vivante, un Etre dont les cycles et les rythmes ne sont, en somme, que l'image infinie et durable des cycles éphémères de l'homme.

Tel est le cadre dans lequel vécut, grandit et combattit le héros crétois, sur une terre à laquelle il se sentait lié au même titre qu'un arbre ou qu'une montagne. On comprend que le seul fait de voir cette île occupée et razziée par les Turcs fut pour lui plus qu'un affront ou une insulte : ce fut une véritable blessure, faite à sa propre chair. A ce titre, l'invasion et l'occupation de la Crète par les Turcs (qui débuta par la prise de La Canée en 1645) jouèrent un rôle très important, car elles contribuèrent à maintenir - et même à renforcer - les traditions crétoises. Devant cet ennemi qui cherchait à l'atteindre non seulement dans ses coutumes mais dans ses croyances et sa religion (en voulant lui imposer l'islamisme), le Crétois réagit en se cramponnant, en s'enracinant dans ses propres traditions religieuses. Le maintien farouche de ses croyances ne fit, par voie de conséquence, que renforcer à son tour l'immense cortège de rites, de superstitions, de magies et de légendes archaïques dont le christianisme était à la fois le transmetteur et le dépositaire. La preuve en est qu'avant l'invasion turque, au moment où la Crète était occupée par les Croisés, puis par les Vénitiens (du XIIIe au XVIIe siècle), la vie littéraire et culturelle de l'île était fort différente. Une Renaissance littéraire importante vit le jour, vers le début du XVlle siècle, dans la ville de Candie où affluaient les humanistes et les artistes d'Occident. C'est de cette époque que date la grande épopée crétoise, en onze mille vers, d'Érotokritos {Le Tourmenté d'Amour), sorte d'Astrée crétoise, influencée par les traditions galantes et précieuses en vogue, à l'époque, dans les cours italiennes et francaises. Le théâtre - avec Le Sacrifice d'Abraham, la tragédie d'Erophile et la tragédie de L'Empereur Zénon (ces trois pièces datant du milieu du XVIIe) - connut une grandeur et un rayonnement exceptionnels. Mais la prise de La Canée par les Turcs, suivie du déferlement des Infidèles sur la terre de Crète, devait interrompre net cet élan créateur. Des tâches autrement difficiles attendaient désormais la littérature crétoise : devant les massacres, le sang répandu, les Chrétiens torturés et persécutés, les familles entières déportées en Anatolie, il y avait autre chose à faire qu'à chanter les amours malheureuses d'un jouvenceau ou les déboires politiques de princes qui s'ennuyaient dans leurs palais. Pendant quelques siècles, l'île retourne à son silence tandis qu'obscurément, patiemment, au cours des veillées, des réunions clandestines et de la vie ardente d'un peuple rejeté vers ses montagnes pour échapper aux Turcs, s'élabore l'homme nouveau, le combattant héroïque qui, demain, libérera la Crète.

S'il faut attendre le début de notre siècle pour voir naître les premières oeuvres proprement littéraires de cette tradition nouvelle, on assiste, par contre, pendant cette période de silence et de nuit où l'esclavage paraît ne devoir jamais finir, à la naissance d'une littérature populaire, le plus souvent orale, sous forme de chants, de légendes, d'épopées que racontent les anciens des villages ou que chantent les joueurs de lyre. Ces chants ne sont pas tous nés spontanément de l'imagination du peuple crétois. Comme c'est presque toujours le cas, ils furent plus ou moins repris à des cycles antérieurs et adaptés aux circonstances particulières de la lutte contre les Turcs. Mais le choix même de leurs thèmes suffit à lui seul à symboliser l'âme crétoise. Parmi ces chants, les plus connus et les plus importants sont les Chants de Digénis, héros populaire grec. Leur origine remonte, en Grèce, au Xe siècle, mais il en exista, dès le XIIIe, et jusqu'à nos jours, de nombreuses versions crétoises. Digénis, en effet, est l'image même, mythique, transfigurée mais juste et vivante, du combattant crétois. C'est un géant de vingt mètres de haut, qui massacre les Turcs par centaines et promène d'un bout à l'autre de la Crète (où l'on montre toujours aux visiteurs - sous le nom d'Empreintes de Digénis, de Selle de Digénis, de Massues de Digénis les vestiges de son passage) sa silhouette immense, vêtue d'une peau de lion et armée d'une massue. (Massue et peau de lion étaient, notons-le, les deux attributs d'Hercule, cet autre géant célèbre). A travers ces chants, on voit déjà se manifester, sous une forme souvent maladroite mais déjà très précise, la tendance à magnifier la Force, à donner à chaque événement ou épisode de la vie courante la grandeur et la signification d'une épopée, tendance qu'on retrouve dans les oeuvres de la littérature crétoise contemporaine.

Ainsi, qu'il s'agisse d'un roman littéraire original, comme Le Crétois, ou de chants populaires transmis de siècle en siècle, une même image de l'homme se dégage de ces œuvres : celle d'un être toujours en lutte contre le Destin, ce Destin terrible (qu'il s'appelle le Turc, l'Oubli ou la Mort) qui n'a jamais cessé de s'acharner sur la Crète depuis les temps lointains où se sont effondrés les derniers palais de Cnossos.

 

JACQUES LACARRIÈRE.

(Octobre 1957, introduction de "Le Crétois" de Pandélis Prévélakis")

 



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Le Crétois (préface de Jacques de Lacretelle)

Publié le par Christocentrix

"Une mer mauvaise, couleur d'encre, que la houle remue sous un ciel d'orage; des masses montagneuses, noires aussi, qui ressemblent à des fortifications démantelées mais restées infranchissables; voilà comment l'approche de la Crète se présente le plus souvent au visiteur qui l'aborde en bateau. Je doute que ce voyageur, s'il a pris l'avion, fréquemment utilisé aujourd'hui, reçoive une impression très différente. La carrure du mont Ida doit lui paraître aussi farouche. Et si l'avion, décrivant un circuit au-dessus de l'île, lui permet de mieux distinguer ici et là, au centre des terres, une plaine cultivée ou une vallée ombreuse, il doit aussitôt après survoler des cols pierreux et stériles qui font penser à l'Afrique. Il n'y a pas de paliers dans les formes de ce sol. Rien n'est arrondi, rien n'est tracé mollement. On dirait que tout a surgi des entrailles de la terre par ruptures et par éclats.

Ah! que j'aime ces paysages qui font corps avec leur légende et semblent modelés par leurs dieux et leurs héros ! Ils expliquent l'Histoire, ils identifient l'homme. La nature, avec ses saisons contrastées, murmure là, à notre oreille, une grande chanson de geste qui remonte au fond des âges et qui  est tantôt complainte et tantôt cri de guerre. On voudrait mieux l'entendre. On interroge du regard l'habitant. Depuis combien de siècles a-t-il pris racine? Quels mythes survivent en lui? Quelles histoires l'ont bercé? Pourquoi serons-nous toujours pour lui l'étranger ?

 Tous ceux qui ont parcouru la Crète se sont posé ces questions. Les autres îles grecques ont un charme immédiatement sensible. Ce sont des escales jadis illustres, aujourd'hui vouées au calme et qui font les yeux doux quand on y débarque. « Les Cyclades, a dit Gobineau, sont un des endroits du monde où l'épithète de séduisant s'applique avec le plus de vérité ». Il les compare à de grandes dames qui ont eu des revers de fortune et les acceptent en souriant. Et les sujets qu'il en rapporte -Le Mouchoir rouge, Akrivie Phrangopoulo- se marient très bien à sa manière sceptique et nonchalante de conter.

 Impossible d'appliquer la même mesure à la Crète. Impossible de ne pas voir là une race à part, dure, aguerrie, indomptable, qu'il faut décrire à l'eau-forte. C'est ce que M. Pandélis Prévélakis a démontré irrésistiblement dans son ouvrage Le Crétois.  le-Cretois--photo-.jpg

Ayant eu besoin d'écrire un roman sur sa terre natale, il a compris que ce roman, il ne pourrait le faire vrai qu'en plongeant dans le passé et en rattachant ses personnages à l'épopée nationale. En Crète, la destinée humaine - naissance, amour et mort - est trop bien prise dans les mailles de l'Histoire pour que les sentiments individuels ne portent pas la marque de la violence et du sacrifice collectif. Le désir est une insurrection du coeur; la jalousie, une embuscade; le mariage, une sombre prise de voile; la mort, une résurrection dans la gloire.

Il y a mieux. Comme dans toutes les terres isolées et difficiles à soumettre totalement, le christianisme s'est implanté là en épousant certains rites antérieurs. Le même phénomène pourrait être observé dans d'autres îles, où la religion nouvelle n'a fait que recouvrir les superstitions et le fétichisme.

Le Crétois, habitant d'un univers à part, et portant à son sol un sentiment farouche de reconnaissance, a continué de vivre, après l'enseignement du Christ, dans une sorte de communauté pastorale avec les arbres et les bêtes, les montagnes et la mer. Il a poursuivi le dialogue. La mythologie s'est reformée en lui. On en trouvera la preuve dans la savante introduction de M. Jacques Lacarrière. Mais ce n'est pas l'âme tutoyante de François d'Assise. C'est une solidarité terrible qui n'admet pas l'offense.

C'est pourquoi, par exemple, le spectacle des forêts d'oliviers brûlés ou détruits par les Turcs devient un crime qui appelle la vengeance. Il y a communion entre la sève et le sang.De là aussi, à travers tout ce roman, une qualité singulière qui lui confère grandeur et beauté : la nature et le retour des saisons accompagnent en sourdine tous les actes de l'homme. Entre les cérémonies cosmiques qui nous entourent et ces événements que nous nommons naissance, baptême, enterrement, il y a une analogie à peine voilée. Les cérémonies s'enchaînent. Ainsi que le dit son traducteur, M. Prévélakis, tout au long de son roman, a dessiné « un Être dont les cycles et les rythmes ne sont, en somme, que l'image infinie et durable des cycles éphémères de l'homme ». Et le lecteur suit le récit, pénètre au coeur des personnages sous le regard de cet Être.

Mais qu'on ne s'y trompe pas; il ne s'agit pas d'un grossier panthéisme. Il y a, dans cette race qui nous est dépeinte, une flamme spirituelle qui la sauve d'un matérialisme inculte : l'idée de liberté. Cette aspiration se confond avec la foi. Toutes deux entremêlent leurs voeux et leurs prières, unissent leurs sacrifices. On ne sait laquelle va le plus haut ou enflamme davantage les coeurs.

Étonnante histoire et que l'Occident ne connaît pas assez, cette libération de la Grèce par sa religion. La guerre contre l'oppresseur est partie des couvents. Il faut avoir escaladé les Météores, en Thessalie, pour comprendre que chaque cellule fut, en son temps, une poudrière, et chaque veilleuse sous l'icône une lueur prête à guider la révolte.

Si la lutte pour l'indépendance de la Grèce continentale nous est néanmoins familière en

raison de la part que l'Europe y a prise, et aussi grâce aux images de nos poètes, les vicissitudes de la Crète moderne sont ignorées de la plupart des lecteurs français. Là encore, je les renvoie à l'introduction qui suit. Ils verront quelle déception profonde a été pour les Crétois ce Congrès de Londres qui, en 1829, libérait leur patrie sans rien changer à leur sort.

Durant plus d'un demi-siècle, le feu a couvé sur ce territoire, et M. Prévélakis n'a eu sans doute qu'à transcrire ses archives de famille pour retracer cette période tragique. En effet, de 1833 à 1896, six soulèvements éclatèrent.

Vais-je l'avouer à l'auteur, je n'ai pas été conquis seulement, en lisant son roman, par la puissance de ses dons littéraires, mais il a réveillé en moi le souvenir de ma « première guerre », celle dont on entend parler derrière les portes et que l'on fait en piquant des drapeaux sur l'atlas. En 1896, un enfant de diplomate qui habitait l'Orient ressentait très vivement l'horreur des massacres qui réprimaient l'insurrection crétoise. Ainsi ce n'était pas une vieille chanson! Un peuple pouvait encore mourir parce qu'il voulait être libre!

En Égypte, où j'étais alors, ces massacres bouleversaient la colonie grecque. Elle accusait les grandes Puissances de ne rien faire de peur que l'une d'elles n'en fît trop à son avantage. Ce qui était vrai, car l'entente fut longue à s'établir et pleine de méfiance. Cette guerre de Crète m'apprit ainsi l'hypocrisie de certains gouvernements et la dangereuse subtilité de leur diplomatie. Dans d'autres clans, en effet, on ne se gênait pas pour dire brutalement : « Maudits Crétois, qui viennent déranger nos calculs! L'Homme malade est condamné. Il n'y a qu'à patienter ». Comme j'écris ceci en 1957 et qu'un raisonnement identique vient de triompher en Méditerranée orientale, on m'accordera que mes premières réflexions sur les affaires de Crète ont été un bon apprentissage pour l'avenir!

L'auteur du Crétois - on le verra aux dernières pages de son livre - n'a pas voulu masquer les défauts de ses compatriotes. Défauts inhérents à leur vie difficile ou dus à ce bouillonnement de passions trop longtemps comprimées. Fiers de ce qu'ils sont, envoûtés par leur île, l'intransigeance est leur marque et il s'en faut de peu qu'au premier désaccord ils ne considèrent Athènes comme une rivale. De plus leur passé de rebelles les rend indociles ou irrespectueux. Ce n'est certainement pas en Crète que la monarchie compte ses plus nombreux partisans. On l'a bien vu lorsque, en 1935, Venizelos, protestant contre un nouveau gouvernement, fut accueilli en triomphateur dans son île et faillit proclamer la république.

C'est merveille que M. Prévélakis ait pu, dans Le Crétois, nous montrer ainsi tous les aspects d'un peuple : sentiments issus du terroir; héritage mystique, âme nationale, figure politique, relief dramatique, rien n'y manque. Il a même éclairé pour moi certaines survivances que l'Occident ne soupçonne pas chez le Grec actuel : la nostalgie presque religieuse de la puissance byzantine.

Quant à Jacques Lacarrière, (son traducteur), il a navigué dans cette belle prose comme Ulysse, évitant à la fois les récifs d'une traduction trop littérale et les dangereuses sirènes de l'adaptation.

 

Jacques de Lacretelle, de l'Académie française, 1957.

(préface de "le Crétois", de Pandélis Prévélakis, traduit en français par Jacques Lacarrière)

 

 

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Nikos Kazantzakis (Yorgos Panayotakis)

Publié le par Christocentrix

L'itinéraire spirituel de Kazantzakis constitue, parmi les multiples apports de l'Hellénisme, une somme inépuisable dont chacune des composantes ouvre une infinité de perspectives.

Une physionomie spirituelle de l'envergure de Kazantzakis échappe aux «communes mesures». Sa richesse, encore véritablement inexplorée, en gisements de toute sorte ne permet guère au chercheur d'appréhender toute la profondeur et toute la complexité de l'oeuvre édifiée.

Ainsi, bien que toute nouvelle approche, toute nouvelle investigation crétoise contribuent sans conteste à éclairer le cheminement spirituel de Kazantzakis, elles laissent nécessairement subsister des zones d'ombre et ne défrichent qu'une infime partie du «champ» tout entier. N.Kazantzakis

Toute tentative d'appréciation critique d'une telle oeuvre spirituelle, d'inspiration véritablement divine, est vouée à l'échec et n'effleure qu'à peine un ensemble immense et, dirais-je, illimité. 

Au-delà de tout ce qui s'est écrit, s'écrit et certainement s'écrira, l'oeuvre de Kazantzakis saura toujours nourrir toutes les quêtes et tous les parcours spirituels.

L'auteur de ce livre, Yorgos Panayotakis, a entrepris à son tour d'aborder le discours kazantzakien. Admirateur du grand Crétois et fasciné par la richesse de son apport, il s'est lancé inlassablement dans la recherche. Et ses efforts ont été justifiés, conformément à la fameuse promesse «qui cherche trouvera». En effet, il parvient à présenter l'oeuvre de Kazantzakis de manière constructive, tout en recourant aux découvertes des chercheurs qui se sont succédé au fil du temps.

Sa contribution est donc extrêmement louable et cet ouvrage constitue un guide indispensable pour tous ceux qui désirent revivre encore une fois les valeurs intemporelles de Kazantzakis grâce à une somme organisée, richement documentée, écrite dans une langue fluide et un style limpide.  

                                                                                                                             Isabelle Maratou-Argyraki.

(Responsable du Département des Lettres néohelléniques à l'Institut Belge de Linguistique de l'Université de Mons-Hainaut).

 

Références : Nikos Kazantzakis; l'homme et l'oeuvre, Yorgos Panayotakis, (trad. fr. : M. Kamari. Edit. Creta 2002, (309 pages, nombreuses photos) (ISBN 960 87416 1 0). 

 

où se procurer ce livre ? ici : http://www.cretashop.eu/en/nikos-kazantzakis.html  (spécifier "en français" ). On peut aussi assez  facilement le trouver dans les librairies de La Canée par exemple.

 

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Entretiens Kazantzaki-Sipriot

Publié le par Christocentrix

..."La vision du monde n'est pas pour moi d'ordre esthétique.La lutte entre le Bien et le Mal qui se poursuit avec acharnement dans le coeur humain m'empêche de voir le monde d'une oeil serein. Dès mon enfance m'était apparu le spectacle implacable de cette lutte. Lorsque j'étais enfant, les Turcs occupaient encore ma patrie, la Crête. Pendant quatre siècles ce ne fut que luttes entre chrétiens et Turcs. Les deux grands principes du Bien et du Mal se dressaient devant mes yeux d'enfant, non pas comme des idées abstraites, mais en chair et en os, en chrétiens et en Turcs! Ce fut le semence d'où est sortie toute mon oeuvre : la lutte entre le Bien et le Mal. Avec les conséquences d'une lutte sans merci. La cruauté, la douleur, l'espoir, le désespoir, et enfin la victoire, criblée de blessures, éclaboussée de sang. Voilà pourquoi le but suprême que je poursuis dans mon oeuvre n'est pas la Beauté. Mon but est de prendre part à cette lutte et d'aider le Temps à triompher. Et la première forme que je donne à ce Bien, c'est forcément la forme de la liberté.".... (Nikos Kazantzaki)
                                  (extrait de "Entretiens Kazantzaki-Sipriot", édit. du Rocher, 1990)

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