Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

la foi

la Foi ?...définition, signification.

Publié le par Christocentrix

"Dans la conscience de la plupart des hommes d'aujourd'hui, le mot foi possède un contenu très concret : il signifie l'acceptation sans examen de principes et d'axiomes, l'adhésion à une théorie ou à un enseignement qui reste indémontrable. Je crois à quelque chose veut pratiquement dire que je l'accepte, même si je ne la comprends pas. Je baisse la tête et je me soumets à une autorité qui n'est pas toujours religieuse, mais qui peut être aussi idéologique ou politique. Bien souvent, sous le vocable courant de la foi, se cachent tout autant le dévouement religieux, la discipline idéologique et la soumission à un parti. On tient aussi pour consacré un mot d'ordre de provenance inconnue, que beaucoup considèrent comme la quintessence de la métaphysique, alors qu'il n'est que le principe de tout totalitarisme : « Crois et ne pose pas de questions! »

 

Nous devons dire sans détour qu'une telle acception de la foi n'a nul rapport avec le sens que le mot a reçu, au moins, de la tradition judéo-chrétienne. Dans cette tradition, la foi a davantage le sens que le mot « crédit » conserve encore aujourd'hui dans les milieux commerciaux, plutôt que la notion que lui attribuent les militants idéologiques. En effet, lorsque nous parlons du crédit dont jouit un commerçant, nous entendons par là, encore aujourd'hui, la confiance que cet homme inspire à ses collègues. Tous le connaissent, connaissent le mode et le style de ses transactions, la manière conséquente dont il remplit ses obligations. Si jamais il est contraint de demander une aide financière, il trouvera immédiatement quelqu'un pour lui « faire crédit », peut-être même sans exiger aucun reçu de sa part, sa personne et sa parole étant « crédibles ».

C'est selon ce mode propre au commerce et au marché que la foi est vécue dans la tradition judéo-chrétienne. Pour celle-ci, l'objet de la foi n'est pas un corps d'idées abstraites qui tirent leur validité de quelque autorité infaillible. L'objet de la foi, ce sont des personnes concrètes en qui nous sommes appelés à avoir confiance, à travers une relation d'expérience directe.

 

Plus concrètement encore : si nous croyons en Dieu, ce n'est pas parce que des principes théoriques nous y engagent ou qu'une institution bien établie nous garantit son existence. Nous croyons en Lui parce que sa personne, l'existence personnelle de Dieu, suscite en nous la confiance. Ses oeuvres et son « action » historique, ses interventions dans l'histoire, nous font désirer avoir une relation avec Lui.

Bien sûr, la relation qui fonde la foi peut être directe, mais elle peut tout aussi bien être indirecte, de même qu'avec une personne humaine. Je crois en quelqu'un, j'ai confiance en lui : lorsque je l'ai rencontré, je le connais, je me lie avec lui. Mais je crois aussi en quelqu'un que je ne connais pas personnellement lorsque les témoignages de personnes en qui j'ai confiance garantissent sa crédibilité. De même que je crois en un artiste que je n'ai jamais vu, lorsque son oeuvre suscite en moi une confiance et une admiration à son égard.

Il y a donc des degrés dans la foi, on progresse d'une foi moindre à une foi plus grande. Et cette progression ressemble à une marche sans fin. Aussi achevée qu'elle puisse paraître, la foi peut toujours s'accroître et mûrir. Elle est une dynamique et perpétuelle « perfection jamais achevée ». Schématiquement, on pourrait dire qu'elle commence par la confiance en la renommée d'une personne. Elle progresse par la connaissance de l'oeuvre et de l'activité de cette personne. Elle devient une certitude directe lorsqu'a lieu une rencontre, une fréquentation, une relation immédiate. De simple confiance, elle se transforme en un don absolu de tout notre être, en un don de soi sans réserve, lorsque naissent entre les personnes un amour et un désir. Et dans le véritable désir amoureux, plus on aime et plus on connait l'autre, plus on croit en lui, plus on s'abandonne à cet amour. La véritable foi aimante, l'attachement, ne s'épuise jamais non plus; elle est l'étonnement ininterrompu suscité par les «découvertes» de l'autre, une approche toujours insatisfaite de l'unicité de sa personne.

Ainsi en est-il de la foi en Dieu. Elle peut commencer par la simple confiance dans le témoignage des hommes qui L'ont connu, qui ont vécu dans son intimité et qui sont parvenus à la vision de sa Face. Confiance dans le témoignage de l'expérience des ancêtres, des saints, des prophètes, des Apôtres. Elle peut progresser dans la découverte de l'amour que manifestent ses oeuvres, ses interventions lors de ses révélations dans l'Histoire, sa parole qui nous guide dans la vérité. Ainsi, la foi se transforme en une certitude immédiate et en un don de tout notre être à son amour lorsque nous parvenons à connaître sa Face, la beauté incréée de la lumière de sa gloire. Alors l'«éros divin» qui naît en nous est une dynamique qui transforme la foi «de gloire en gloire» (2 Co 13,18), un continuel étonnement fait de révélations abolissant le temps.

A n'importe quel degré ou stade de son développement, la foi est un événement et une expérience de relation; c'est une voie radicalement distincte de la certitude intellectuelle et de la connaissance « objective ». Si nous voulons connaître le Dieu de la tradition biblique, le Dieu de l'Église, nous devons le rechercher par la voie qui convient, la voie de la foi. Les « preuves » logiques de son existence, les arguments objectifs de l'apologétique, l'authenticité historique des sources de la tradition chrétienne peuvent être d'utiles auxiliaires pour faire naître en nous le besoin de foi. Mais ils ne nous mènent pas à la foi, à laquelle ils ne peuvent pas davantage se substituer.

 

Lorsque l'Église nous invite à recevoir sa vérité, elle ne nous propose pas des thèses théoriques qu'il nous faudrait accepter par principe. Elle nous invite à une relation personnelle, à un mode de vie qui constitue une relation avec Dieu ou qui conduit à une telle relation de manière progressive et vécue. Ce mode fait passer la vie entière, d'une survie individuelle à un événement de communion.

L'Eglise est un corps de communion, dont les membres ne vivent pas chacun pour soi mais dans une unité organique d'amour avec les membres restants et avec la tête du corps, le Christ. Croire en la vérité de l'Église signifie pour moi accepter d'être partie intégrante du « lien de l'amour » qui la constitue, m'en remettre à l'amour de Dieu et des saints qui m'accueillent à leur tour avec foi et confiance en ma personne.

Nous parvenons à Dieu à travers un mode de vie, non pas à travers un mode de pensée. Tout processus organique de croissance et de maturation est un mode de vie - par exemple celui qui crée la relation avec notre mère et notre père. Depuis l'allaitement, les caresses, la tendresse et la sollicitude jusqu'au partage et à l'acceptation conscients de leur amour, la foi en sa mère et en son père croît silencieusement et imperceptiblement dans l'âme de l'enfant. Ce lien n'a pas besoin de preuves logiques ni de garanties théoriques, sauf lorsque la relation elle-même est perturbée. C'est alors seulement que les arguments de la pensée s'efforcent de se substituer à la réalité de la vie." 

 

 

                                                 Christos Yannaras (la Foi Vivante de l'Eglise)

 

 

 

                                           

 

                                           

Voir les commentaires

le Christianisme ne fait que commencer...

Publié le par Christocentrix

"Etre chrétien, c'est donc croire qu'il y a au milieu de nous des œuvres divines et que ces œuvres divines sont ce qu'il y a de plus grand dans le monde. Être chrétien, c'est croire qu'une Thérèse de Lisieux dans son Carmel est plus importante dans la hiérarchie des valeurs que le plus grand politique ou le plus grand des savants. Parce que c'est d'un autre ordre, et qui est plus grand.

 

"Le Christ appelle les hommes à réaliser l’idéal divin. Il n’y a que des hommes bornés pour imaginer que le christianisme est achevé, qu’il s’est complètement constitué au IVe siècle, selon les uns, au XIIIe siècle ou à un autre moment, selon les autres. En réalité, le christianisme n’a fait que ses premiers pas, des pas timides dans l’histoire de l’humanité....

...Et être chrétien, c'est croire que ces événements divins ne sont pas seulement passés, mais que nous vivons en pleine histoire sainte, que bien des paroles du Christ nous demeurent encore incompréhensibles. En effet, alors que la flèche de l’Évangile a pour cible l’éternité, nous sommes encore des néandertaliens – des primitifs – de l’esprit et de la morale. L’histoire du christianisme ne fait que commencer. Tout ce qui a été fait dans le passé, tout ce que nous appelons maintenant l’histoire du christianisme, n’est que la somme des tentatives, les unes malhabiles, d’autres manquées pour le réaliser. "

                                                         

                                           (extrait d’une conférence du père Alexandre Men )
            

 

 "Le père Alexandre Men – je le rappelle – a été un authentique témoin du Christ au sein de l’Église orthodoxe russe, émergeant, avec les difficultés que l’on sait, de la captivité babylonienne de près de trois quarts de siècle de régime communiste athée. La conférence où l’on trouve ce texte a été donnée à la Maison de la Technique de Moscou, le 8 septembre 1990. Le lendemain matin, ce prêtre, dont l’audace gênait, sera assassiné en haine de la foi. Dans ce cri " le christianisme ne fait que commencer ", il est permis de voir son testament spirituel. En 1990, il était adressé à des Russes – chrétiens ou chercheurs de Dieu – qui aspirent à récupérer un passé, une mémoire spirituelle, qu’au nom de l’avènement de l’homme nouveau socialiste, on a voulu éradiquer. Cette aspiration est légitime. Dans un passé encore proche, le père Alexandre Men a été un gardien de cette mémoire. Il le reste. Cependant, il met en garde contre la tentation de fixation sur un passé sacralisé : une tentation à laquelle cèdent souvent les orthodoxes mais aussi d’autres communautés chrétiennes. Pour l’Église, pour le christianisme ou son aspect historique, affirme le père Men, il s’agit aujourd’hui comme hier d’aller de l’avant en l’attente espérante, active et créative du Royaume de Dieu qui vient ; qui ne cesse de venir et à l’avènement duquel le Seigneur de l’histoire fait aux chrétiens l’insigne honneur de les appeler à collaborer, selon la mystérieuse synergie, voulue par lui, de sa grâce et de la liberté humaine."

 

 

 

(extrait de la conférence d’Élisabeth Behr-Sigel au Xe Congrès de la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale, Paray-le-Monial, 29 octobre-1er novembre 1999).


le texte complet de la conférence : http://www.pagesorthodoxes.net/saints/behr-sigel/behr-sigel-temoignage.htm

Voir les commentaires

Henri Massis

Publié le par Christocentrix

Le 16 avril 1970 disparaissait Henri Massis (1886-1970) écrivain et académicien français. Son nom, qui avait été mêlé, pendant plusieurs décennies, à presque toutes le joutes intellectuelles, ne disait rien à la génération de mai 68. Et ses livres ne se lisaient plus où pourtant "la volonté militante, la mise en question des idées admises et des valeurs acceptées par l'idéologie officielle et par l'opinion commune" tenaient une si grande place qu'ils auraient dû lui valoir, chez quelques uns au moins des adversaires du désordre libéral, un retour de fortune. Depuis, du temps a passé encore, et qui peut voir se réveiller de profitables curiosités.

Massis fut d'abord et surtout un écrivain d'idées - non point d'ailleurs philosophe ou érudit polisseur de concept - mais plutôt propagateur et missionnaire, soldat des idées.

 

Né à Paris le 21 mars 1886, il publie à l'âge de vingt ans son premier essai (sur Zola). Présenté à Barrès, il confiera qu'il devait à ce dernier "le meilleur de lui-même". Collaborateur de différents journaux parisiens, puis secrétaire de rédaction à "l'Opinion", il s'entraine alors à utiliser l'évènement au service de ses idées. Exercice qui le conduit en 1910, à la célébrité, avec une enquête fracassante publiée avec Alfred de Tarde dans "Paris-Journal", sous le pseudonyme d'Agathon : "la Sorbonne contre la culture classique" (éditée l'année suivante au Mercure de France sous le titre : "L'esprit de la Nouvelle Sorbonne"). Attaque violente contre le scientisme et l'utilitarisme de l'enseignement supérieur, ce pamphlet provoqua un des plus beaux chambards d'avant 1914, le débat remontant jusqu'à la Chambre des députés. En 1912, nouvelle enquête d'Agathon, publiée cette fois dans "l'Opinion" : "les jeunes gens d'aujourd'hui". Définissant "le type nouveau de la jeune élite intellectuelle", les auteurs se font les interprètes des aspirations de leur génération : réalisme politique, foi patriotique, foi catholique, héroïsme, quête du sacrifice. Génération de ceux qui avaient alors entre vingt et trente ans et qui attendaient d'une guerre avec l'Allemagne une régénération morale et spirituelle. Barrès leur avait appris à réconcilier la pensée et l'action. Par sa rigueur logique, Maurras allait exercer sur eux une attraction grandissante. Maurras fut un des premiers à féliciter Massis lors de la première enquête d'Agathon. Toutefois, il faudra plusieurs années au théoricien du nationalisme intégral pour amener celui-ci dans son orbite. En effet, mettant l'accent sur la question morale, Massis lui reproche alors le "mécanisme" de sa pensée. Ce n'est qu'au terme d'une longue correspondance que Massis se laissera convaincre. pour s'opposer toujours à ceux qui "prétendent créer un ordre moral sans fondement naturel ou, pis, contre ce fondement ". Resté en dehors du mouvement néo-royaliste, il ne lui manifesta pas moins un soutien constant, notamment au moment de sa condamnation par le Vatican en 1926. Alors qu'au même moment, Maritain, puis Bernanos, quitteront l'Action Française avec fracas bour basculer dans la démocratie chrétienne. Henri Massis termine la première Guerre mondiale comme lieutenant à Alexandrie. Beaucoup de ses amis sont morts au combat (le poète Paul Drouot, Ernest Psichari...). Comme eux, il avait espéré que la guerre engendrerait une renaissance. Sa déception fut grande.

Terrible paradoxe que celui de cette jeunesse ardente et patriote qui, dans un supême élan d'héroïsme faisant appel à toutes les vertus européennes, devait contribuer par son sacrifice à sceller le déclin du continent européen.

 

Vers 1925, Lucien Dubech, critique dramatique et journaliste sportif réputé, traçait de lui un portrait qui l'exprimait à merveille : "on est entre camarades, on cause de n'importe quoi, sujets graves ou futiles. Arrive Henri Massis, jeune, élancé, sanglé dans son uniforme de sous-lieutenant aux Chasseurs à pied la première fois que nous le vîmes. Aussitôt la conversation monte, en trois coups d'aile, Massis l'a conduit sur une cime. Comme d'autres diminuent ou salissent ce qu'ils touchent, lui l'élève sans effort, par un tour naturel, car nul n'est moins poseur que lui...il vit en haut, dans les idées....il guette au tournant les idées dangeureuses, les idées fausses, les idées mortelles..." .

"Il faut éviter de vivre par reflets" disait à Massis son camarade Maurice Dusoller. Né parmi les docteurs, l'auteur d'Evocations les mit abondamment, largement à contribution dans la formation de son esprit. Il n'hésita pas à s'enquérir de ce que renfermaient leurs besaces. Ces hommes vivants - et celà avait pour lui une importance capitale - il les interrogea avec fièvre pour apprendre auprès d'eux le mot de son destin. Néanmoins, il ne leur sacrifia rien de lui-même et, au besoin, il sut les affronter et les contredire. C'est que la gratitude qu'il vouait à ses maîtres, dont plusieurs très aimés, ne se sentait prête à aucune concession quand ce qu'il estimait être la vérité était en jeu. Séduit par le Bergsonisme, il s'en détacha, en 1913, au moment de son retour à l'Eglise, pour suivre son ami Maritain sur les chemins de la scholastique. L'un des jeunes écuyers qui, au Quartier latin, portaient les couleurs de Barrès, il osera un jour, adresser à celui-ci des remontrances "dans un débat qui interessait l'essentiel". Au-delà de ces contestations, pourtant, il garda toujours, à l'égard de ces mêmes hommes qui avaient aidé à son accomplissement intellectuel, un sentiment de reconnaissance qui circule dans toute son oeuvre comme une sève bienfaisante.

"Je me demande, a remarqué Jean Madiran, s'il existe un seul écrivain qui ait composé l'héritage de Bergson, de Claudel, de Péguy, de Maurras, de Barrès, de Chesterton ; avec la moitié au moins de Maritain ; quelque chose même de Blondel ; et d'autres encore. Comme la pensée de Massis est tout le contraire d'un éclectisme, ou d'un syncrétisme, c'est un tour de force. Pourtant l'on n'apercoit aucune acrobatie ; aucune solution de continuité. C'est le premier signe, et de poids, auquel reconnaître l'originalité, dans tous les sens du terme, de la pensée d'Henri Massis."

 

Son engagement aux côtés de l'Action Française, à partir de 1920, n'effaca pas cette originalité, cette irréductibilité. S'il intégrait à sa réflexion la physique maurassienne, il restait lui-même, avec sa pente d'esprit à lui, avec son attirance pour les problèmes moraux, pour les questions d'éthique. Encore que sa fidélité à Maurras n'ait, de son propre aveu, "jamais bronché sur l'essentiel" , qu'il se soit assigné comme "devoir" de ne pas laisser altérer sa leçon, de ne pas permettre qu'on le "défigure", il s'abstint d'épouser des querelles ou des polémiques où il n'avait pas sa place, - et que peut-être il désapprouvait.

Non qu'il fût ennemi de la polémique. Ses attaques passionnées contre la Sorbonne rationaliste, la lutte opiniâtre qu'il mena contre Emmanuel Mounier et les "gens d'Esprit", sa mémorable empoignade avec Gide surtout, révèlent assez son constant souci de ne pas brûler à vide, de participer à l'évènement, de se porter aux "avant-postes". Dans tous les élans, les appels, les vérités entrevues auxquels, au temps de son adolescence, il s'était attaché, " pour surmonter son trouble ", pour "rectifier sa voie", il avait imprimé la marque de son impatience, le sceau d'une conviction incertaine mais qui se voulait déjà enseignante : "Avant même que j'eusse un dogme à formuler, expliquera t-il, on pouvait pressentir que je m'en ferai l'apôtre." De là qu'une fois assuré de ses certitudes, il n'hésita pas à s'en servir comme autant d'armes à pourfendre l'adversaire.

Sans doute Massis put-il faire l'effet, dans son rôle de critique, moins de comprendre l'oeuvre qu'il considérait que de "prononcer des arrêts du haut d'une chaise curule ou d'un banc d'inquisition ", moins de s'appliquer à scruter un auteur qu'à le "démonétisé" ou à renverser son piédestal. Mais c'est parce que ce "juge" croyait aux niveaux, aux perspectives, aux hiérarchies qui donnent signification à l'existence. Dans un si grave domaine, l'indulgence facile de celui qui ne tient à rien, la mansuétude d'autant plus généreusement consentie que nulle authenticité ne la commande, n'étaient à ses yeux, que d'assez pauvres procédés qui avilissent la littérature.

Jacques Vier l'a fort bien vu, la principale "ligne de force" de la critique de Massis, ce fut son extrême sensibilité à l'honneur des Lettres. Qu'il y ait gagné la réputation d'un contempteur de l'art, d'un "dogmatique" , çà n'est pas très surprenant. Ce dernier qualificatif, au demeurant, est-il si désobligeant ? Alain, qui l'avait eu pour élève dans sa classe de philosophie du lycée Condorcet, fera cette confidence : "j'aime Massis parce que c'est un dogmatique. Le dogmatisme l'a sauvé de la littérature qui n'est que littérature." De la part d'un homme que tout séparait, sur le plan intellectuel, des orientations monarchistes et néo-thomistes de l'auteur de Jugements, l'éloge n'est pas mince.

 

Ce qu'il faut souligner, en tout cas, c'est que cette réputation d'un Massis éternellement tendu dans son intransigeance, d'un Massis s'étant en quelque sorte composé un personnage conforme à son emploi, et tel que l'a décrit Robert Poulet, "le col raide, la manchette intraitable, le buste en butoir de locomotive", manque d'exactitude. Brasillach, dans une belle page de "Notre Avant-Guerre" louera son "extraordinaire gentillesse d'acceuil ", son "goût de la jeunesse". Rédacteur en chef de la Revue Universelle, ne l'avait-il pas spontanément ouverte au normalien inconnu qui, au début de 1930, lui adressait un texte sur Virgile ? Et ensuite à tous ses compagnons ?

 

"A quarante-cinq ans, a dit Thierry Maulnier, comme il nous parut jeune ! Plus jeune sans doute que tels d'entre nous, par la sveltesse nerveuse, l'étincelle dans l'oeil, la promptitude de la réplique et de la pensée, plus debout qu'assis, plus marchant qu'immobile, le corps, les mains, la pensée en perpétuel éveil." Et le coeur aussi ! car pour ne pas s'exhiber, pour ne pas se répandre à tout venant, ce coeur, qui avait " tellement l'air sacrifié à l'intelligence, aux certitudes doctrinales ", ce coeur connaissait la joie et la douleur, la tristesse et l'enthousiame. Il lui déplaisait, toutefois, d'usurper un rôle qui ne lui convenait pas."Les principes d'Occident sont inscrits à la racine de notre être, ils en sont la substance et nous ne saurions les renier sans commettre un véritable suicide moral et spirituel ". La vie, l'oeuvre et l'action d'Henri massis se déduisent de cet axiome qu'il n'eut de cesse de démontrer jusqu'à sa mort.

Le titre de son ouvrage le plus célèbre, publié en 1927, traduit ce qui fut sa préoccupation constante : "Défense de l'Occident " . Par "Occident", il entendait un certain nombre d' "idées mères", personnalité, unité, stabilité, autorité, continuité, reconnaissance d'une vérité pérenne, sublimées par le Catholicisme, et opposées à l'Orient "du panthéisme, du devenir et de l'immanence ". Par "défense", il entendait exhorter ses contemporains à résister aux "ferments de dissolution" qui préparent le triomphe de l'Orient : subjectivisme, psychologisme, individualisme, nihilisme.

Journaliste, critique, polémiste, Henri Massis fut le type même de l'écrivain engagé, mettant toujours ses actes en accord avec ses écrits. Ami de Maritain et de Psichari, il devait à la faveur de la Première Guerre mondiale, se rapprocher de Maurras. Cofondateur en 1920, avec Jacques Bainville, de la "Revue Universelle des faits et des idées", il se trouva mêlé à toutes les controverses de son temps. D'ancien disciple, il passa maître, entre les deux guerres, de toute une jeunesse maurrassienne et néo-thomiste. Figure de proue, entre les deux guerres, de la philosophie néo-thomiste, Henri Massis exerce un magistère prestigieux auprès de toute une nouvelle génération nationaliste. Les deux principales cibles de Massis : les "introspections épuisantes" d'André Gide ; le germanisme, allié naturel, selon lui, de l'Orient contre l'héritage latin. Contre la "menace allemande", il plaidera inlassablement la cause d'une union latine qui rassemblerait la France, l'Italie, l'Espagne et le Portugal. Multipliant les voyages dans ces trois derniers pays, il s'y entretiendra souvent avec ses dirigeants.

Reçu en juillet 1938 par Franco au grand quartier général de Burgos, il avait, deux ans auparavant, célébré avec Robert Brasillach le sacrifice des "Cadets de l'Alcazar" de Tolède. Mais c'est avec Salazar qu'il se sent le plus d'affinités, reconnaissant en lui "un art du raisonnement formé par les grandes disciplines de la scholastique médiévale". Le revoyant après la Seconde Guerre mondiale, il réunira les entretiens qu'il eut avec lui dans un volume intitulé : "Salazar face à face".

 

Mobilisé en 1939, appelé à l'état-major de la Deuxième armée, cité à l'ordre du jour en juin 1940, Henri Massis devient, après l'armistice, un conseiller discret du Maréchal Pétain. Membre, à partir de février 1941, du Conseil national du Gouvernement, il participe à l'élaboration des grands thèmes de la "Révolution nationale". C'est lui qui rédige, en août 1944, le dernier message aux français du Maréchal. Arrêté à Vichy, transféré à fresnes, libéré quelques mois plus tard, il fera l'objet d'un non-lieu en octobre 1946. Mais il ne devait jamais se remettre tout à fait de cette période. Il fustigera souvent "l'état d'esprit et l'ignorance d'une génération pour qui la france et l'histoire commencent en 1945".

En avril 44, il avait publié "Découverte de la Russie". Analyse de la nature du bolchévisme - présenté comme l'expression la plus achevée du panslavisme-, ce livre est aussi une méditation sur la nouvelle confrontation qui ne manquera pas de naître entre Russes et Américains. Quel que soit le vainqueur, se demandait Massis, "ce que nous appellons la civilisation ne risque-t-elle pas de disparaître ou d'être profondemment atteinte dans ses éléments essentiels ? ".

Il s'engagea avec ardeur contre l'abandon de l'Indochine et de l'Algérie, contre le régime gaulliste, et contre l'autodestruction de l'Eglise.

 

A la fin de sa vie, qui avait vu ses espérances saccagées et les causes qu'il soutenait moquées ou vilipendées, Massis ne songeait plus à être " bref et dur ". Mais la bienveillance, la charité qui émanaient de lui ne l'empêchaient pas, " vieillard pauvre, modeste, affable, accablé de misères physiques et de chagrins domestiques " de rester obstinément fidèle à ses idées. " Aussi longtemps qu'aura duré la lutte...(témoignera F. Mauriac, en 1957, dans ses Mémoires intérieurs)... je me serai tenu dans le camp opposé à celui de Massis, Dieu le sait ! Mais enfin, après toutes ces sombres années, le combat s'est déplacé, et Massis, je le vois immobile à la même place du champ de bataille maintenant presque désert, dans les ténèbres commençantes, debout près de la tombe de son maître vaincu".

 

Face aux "doctrines de dissolution et de mort", aux "idéologies désastreuses", dont il constatait la progression "dans le désarroi des esprits et des coeurs" et qui laissaient "le monde se décomposer sous prétexte qu'il y a des malheurs irreparables, des chutes définitives", Henri Massis ne renonçait pas à lutter pour "l'idéal classique et chrétien" qui était le sien. "Il s'agit, répétait-il, d'aller à contre-courant puisqu'aussi bien c'est au gouffre que mène le courant". Et d'ajouter : "tout est toujours à refaire, tout est à toujours recommencer : c'est le lot de la condition humaine, de toutes les naissances, de toutes les renaissances aussi". 

Ces paroles, adressées " à ceux qui viennent " sont parmi les dernières qui soient sorties de sa plume.

 

En humaniste, c'est l'avenir de l'homme qui l'inquiétait en dernier ressort lorsqu'il écrivait en forme de testament : "la frontière de la sauvagerie et de la civilisation n'est pas inscrite seulement sur le sol. Elle partage le coeur de chaque civilisé. Freud n'a eu qu'à les appeler par leur nom pour que jaillissent des abimes les monstres et les chimères, qu'en des temps plus sages, confesseurs et pédagogues refoulaient au-delà des barrières qui protégaient les mortels de leur démon nocturne. Chaque âme a besoin d'être, comme la Cité, couronnée de remparts ".

 

                                                                                                  ***

 

-Pour cette présentation, je me suis inspiré de deux articles : un article signé Christian Brosio dans "Valeurs Actuelles" (du 30 mars 1987) et un autre signé par Michel Toda dans "le Choc du Mois" (n°31, juillet 1990)

 

-Michel Toda est d'autre part l'auteur d'un livre intitulé "Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle" paru en 1987, aux éditions de la Table Ronde. Autour de la vie et de l'oeuvre d'Henri Massis, Michel Toda, journaliste et historien, a évoqué dans ces pages une époque fiévreuse et passionnée. Tout un pan de l'histoire intellectuelle, politique et littéraire de la France. On y voit défiler presque toutes les grandes figures : Péguy et Barrès, Bergson et Maurras, Claudel et Bernanos...retracer des débats et des controverses qui constituèrent la vie culturelle française et européenne pendant plus de cinquante ans.

Voir les commentaires

<< < 1 2 3