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Articles avec #lecons et mysteres de l'histoire tag

Bainville et le Kosovo

Publié le par Christocentrix

La revanche de Kosovo par Jacques Bainville

Soulevant un instant les lourds soucis de l’heure présente, la méditation doit s’arrêter sur ces champs de bataille de l’Orient où les armes prennent leur revanche, de désastres séculaires. Honte aux esprits obtus et aux imaginations pauvres qui nient que « les vivants soient de plus en plus gouvernés par les morts » ! Honte aux intelligences mesquines pour qui est invisible la chaîne qui relie les générations d’un même peuple ! En pénétrant dans Uskub reconquise, le dernier soldat de l’armée serbe savait qu’il entrait dans la ville qui, voilà six cents ans, était la capitale de ses aïeux. En battant les Turcs au Champs-des-Merles (Kosovo, en langue slave), le plus humble des fantassins de Serbie savait qu’il prenait la revanche d’une bataille perdue par les siens cinq cent vingt-trois ans plus tôt.

C’est ainsi que l’Histoire et le passé règlent la vie du monde moderne.

Seulement, si la nation serbe s’est réveillée après des siècles d’oppression et de sommeil, si elle s’est mise tout entière au service de l’idée de revanche, si le nationalisme est devenu sa règle de vie, il ne faudrait pas se figurer tout de suite que ces choses-là se sont faites toutes seules et par création spontanée. Comme à tous les grands mouvements de même nature qu’enregistrent les annales de l’espèce humaine, il a fallu d’abord les gardiens de la flamme, et puis des excitateurs qui furent des philosophes, des savants, des intellectuels, avant que le constructeur politique, puis le soldat, apportassent les conditions du succès définitif.

Aux nations qui prennent leur revanche, il faut d’abord des esprits nobles et désintéressés, mainteneurs de la tradition, qui ne laissent pas succomber l’idée. Il faut ensuite que des poètes, des écrivains capables de susciter cette élite enthousiaste qui arrache les peuples à leur torpeur, recueillent l’idée conservée dans les sanctuaires et lui rendent la vigueur de la nouveauté et de la jeunesse. Ni l’un ni l’autre de ces deux éléments n’a fait défaut à la Serbie.

Si brave soit-elle, la race serbe eût peut-être oublié qu’elle avait un jour été libre, glorieuse et prospère, et que l’Empire de son tsar Douchan avait été comparé à l’Empire de Charlemagne. Vaincue par le Turc, elle risquait d’être à jamais absorbée par le vainqueur. Sa noblesse n’avait-elle pas donné en grand nombre le signal du ralliement et de l’apostasie en se convertissant à l’Islam pour garder ses biens ? Mais le prêtre, affranchi des intérêts matériels, veillait. Il fut, durant des siècles, le dépositaire du patriotisme et de la foi.

Comme l’a très bien dit un historien enthousiaste, M. Jaffre du Ponteray : « Au temps où les vieux rois serbes couvraient le pays de monastères, ils ne se doutaient guère qu’ils élevaient des refuges aux débris de leur nation et qu’en assurant à leur dépouille mortelle un abri contre le vandalisme des siècles, ils assuraient aussi la survivance de leur race. À côté de la lampe qui devait brûler nuit et jour au-dessus de leurs tombeaux, l’Église serbe a pieusement entretenu le foyer d’où a jailli l’étincelle patriotique : sous son toit, la vie nationale, à l’abri de la tourmente, a pu se sauvegarder proscrite, mais intacte. C’est elle qui, malgré la servitude et l’ignorance obligatoire, a préservé la patrie serbe de la mort politique et morale. »

Alimentée à cette source, la poésie populaire des gouslars empêcha que le souvenir de la patrie pérît au cœur de ce pauvre peuple de paysans et de porchers. Souvent, même, elle le poussa à la révolte contre l’oppresseur. Et voilà qu’un jour, l’idée nationale passe des monastères à l’Université, des bardes rustiques aux philologues et aux historiens. Le patriotisme serbe s’instruit, s’illumine, acquiert une puissance de propagande et de propulsion invincible en devenant principe de pensée et de vie pour les classes éclairées.

Déjà l’érudition, la philologie et l’archéologie avaient été, en Allemagne, à l’origine de la guerre d’indépendance contre Napoléon et devaient conduire un jour la monarchie prussienne à fonder, sur ses victoires, l’unité allemande. Les nationalismes slaves connurent les mêmes débuts et observèrent la même méthode. Leur réveil, selon le mot si juste de Pyphie, l’historien de la littérature slave, fut d’abord une « découverte archéologique ».

Oui, le slavisme n’était, pour commencer, que des doctrines, des livres, une idée. L’idée allemande n’était pas autre chose avec Fichte. Elle se réalisa, elle devint un fait à Waterloo d’abord, à Sadowa et à Sedan ensuite. Le sort réservé à l’idée serbe ne devait pas être différent. L’Allemand Bruckner étudiant le mouvement intellectuel d’où est sorti le nationalisme slave, écrivait avec raison, voilà déjà bien longtemps : « La science qui a servi de pont aux Russes avec les Serbes et les Slovènes, devient un moyen d’accomplir des destinées politiques et nationales. »

Ces destinées, conçues par des savants, des philosophes et des poètes, des rois les accomplissent en ce moment sous nos yeux, au son du canon et à la tête de leurs armées. N’oublions pas et sachons comprendre la leçon du Champ-des-Merles.

 

                       Jacques BAINVILLE. L’Action française du 31 octobre 1912.

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Corso/ Ricorso : Giambattista Vico (Principi di scienza nuova)

Publié le par Christocentrix

Giambattista Vico, dans ses Principi di scienza nuova (1725-1744), postule que l’Histoire (ou la temporalisation de la Providence) est cyclique, qu’elle advient sur le mode du corso et du ricorso, et qu’elle connaît dans ce déploiement trois âges, qui, à partir de la barbarie, conduisent à la civilisation, puis reconduisent à la barbarie : l’âge des dieux ; l’âge des héros ; l’âge des hommes. L’âge des hommes est bifrons : cependant qu’il fait venir le corso à son aboutissement, il amorce déjà le ricorso ; dès l’instant que les hommes ont tiré de leur soulèvement l’égalité à quoi ils prétendent, par ricorso delle cose umane la société se divise et progressivement se défait…Les nations suivent un cours qui les fait passer par les trois âges, divin, héroïque et humain. Lorsqu'une nation disparaît, par la conquête ou la décadence, les peuples de son sol la font renaître en passant de nouveau par ces trois âges.

"Quand les peuples sont devenus esclaves de leurs passions effrénées, du luxe, de la mollesse, de l’envie, de l’orgueil et du faste, quand ils sont restés longtemps livrés à l’anarchie [...], la Providence applique un remède extrême. Ces hommes se sont accoutumés à ne penser qu’à l’intérêt privé ; au milieu de la plus grande foule, ils vivent dans une profonde solitude d’âme et de volonté. Semblables aux bêtes sauvages, on peut à peine en trouver deux qui s’accordent, chacun suivant son plaisir ou son caprice. C’est pourquoi les factions les plus obstinées, les guerres civiles les plus acharnées changeront les cités en forêts et les forêts en repaires d’hommes, et les siècles couvriront de la rouille de la barbarie leur ingénieuse malice et leur subtilité perverse. En effet ils sont devenus plus féroces par la barbarie réfléchie, qu’ils ne l’avaient été par celle de la nature. La seconde montrait une férocité généreuse dont on pouvait se défendre ou par la force ou par la fuite ; l’autre barbarie est jointe à une lâche férocité, qui au milieu des caresses et des embrassements en veut aux biens et à la vie de l’ami le plus cher. Guéris par un si terrible remède, les peuples deviennent comme engourdis et stupides, ne connaissent plus les raffinements, les plaisirs ni le faste, mais seulement les choses les plus nécessaires à la vie. Le petit nombre d’hommes qui restent à la fin, se trouvant dans l’abondance des choses nécessaires, redeviennent naturellement sociables ; l’antique simplicité des premiers âges reparaissant parmi eux, ils connaissent de nouveau la religion, la véracité, la bonne foi, qui sont les bases naturelles de la justice, et qui font la beauté, la grâce éternelle de l’ordre établi par la Providence."

Giambattista Vico, La Science Nouvelle, Principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations, 1744, traduit de l'italien et présenté par Alain Pons, Paris, Fayard, 2001.

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Histoire de l'Atlantis et de l'Atlas primitif (E.F. Berlioux)

Publié le par Christocentrix

L'intégralité du chapitre 1 est achevé d'être reproduit ici :

http://christocentrix.over-blog.fr/pages/Les_populations_primitives_de_lAtlas_EF_Berlioux-8453225.html

Rappelons que ce livre date de 1883. La méthode suivie par l'auteur est le contrôle de textes anciens en les comparant à la carte du pays dont ils parlent. Après avoir soumis les textes à cette épreuve, il en reste un assez grand nombre pour tenter de reconstituer, dans son ensemble, l'histoire de l'Atlas, depuis l'arrivée des premiers hommes qui ont occupé ce pays (selon ces textes), jusqu'à l'époque où il a été envahi par les Phéniciens... Il ne s'agit donc pas de la "préhistoire" mais de la "protohistoire" jusqu'à "l'histoire antique" de l'Atlas... et qui interesse autant l'Afrique que l'Europe.

L'auteur ne bénéficiait pas de tout ce que les sciences et méthodes d'investigations modernes ont depuis amené au sujet. Cet ouvrage reste passionnant et d'une très grande érudition. Je trouve dommage que sa rareté et son prix en fasse quelque chose d'assez inaccessible, c'est pourquoi je veux le partager par ce blog. Le chapitre reproduit ici ne concerne que 20 pages du livre qui en compte 166. Avis aux amateurs qui pourront de temps en temps cliquer sur la "page" qui sera sans doute régulièrement réactualisée...

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Totalitarisme (2) : démocratie totalitaire

Publié le par Christocentrix

Jacob Talmon, en étudiant la généalogie du totalitarisme, avait déjà souligné les ressemblances entre le jacobinisme et le stalinisme. D'après lui, ce type de messianisme politique se situe dans l'héritage de la Révolution française. Il est un des premiers, avec Bertrand de Jouvenel, (1) à avoir employé les termes de "démocratie totalitaire" (2). Plus près de nous, Alexandre Zinoviev développera l'idée selon laquelle on assisterait aujourd'hui à l'émergence d'une nouvelle espèce de totalitarisme, le totalitarisme occidental : « Depuis la fin de la guerre froide, [...] on assiste à une décadence vertigineuse de la démocratie, à tous les niveaux et dans toutes les sphères de la vie publique des pays occidentaux, témoignant d'une tendance très puissante au totalitarisme généralisé. J'appelle cela le totalitarisme occidental. [...] La course du monde occidental vers le totalitarisme est occultée par le voile épais de la désinformation, de la propagande idéologique et du mensonge qui surpassent ceux de l'époque hitlérienne et stalinienne, tant par leurs moyens techniques et leur ampleur que par leur pénétration intellectuelle et leur hypocrisie. Le totalitarisme belliqueux de l'Occident s'avance sous le déguisement de l'humanisme, de la démocratie, de la lutte pour les droits de l'homme, de la justice. Mais par sa nature, ses actes et ses conséquences, ce totalitarisme est plus terrible et plus dangereux que ses précédents hitlérien et stalinien. En effet, il ne se dévoile pas, il est plus profond et ne rencontre aucune opposition sérieuse [...] (3).
                                                              
                                                                       *
Le déclin de la démocratie occidentale va de pair avec celui de l'Etat-nation en tant que cadre privilégié de la vie politique et économique. « Nous vivions hier à l'heure des États, des nations et des peuples. Nous sommes aujourd'hui dans l'ère des continents, des communautés et des réseaux », résume Alain de Benoist dans l'Ecume et les galets... « Le capitalisme post-moderne n'est plus ordonné à la nation ; le développement des forces productives ne contribue plus tant à la puissance des États qu'à leur propre puissance au détriment des États »(4). Car, autre caractéristique de l'ère nouvelle, la technique est devenue à elle-même sa propre fin. A vrai dire, comme l'a montré Hannah Arendt dans la Condition de l'homme moderne, (5), cette tendance ne date pas d'hier, elle est consubstantielle à la civilisation technique. Elle remonte aux origines même de la société industrielle. Mais son triomphe apparaît aujourd'hui sans partage. Le néo-totalitarisme occidental ne se développe donc pas dans un cadre national mais bien continental et même intercontinental. Il est lié à la montée en puissance d'organismes inter ou supranationaux en nombre croissant, tous étroitement imbriqués entre eux. Certains ont un fonctionnement officiel (UE, OTAN, ONU, UNESCO, OMC, etc.), d'autres plus discret voire occulte. En ce sens, comme le relève Paul Virilio, on ne devrait pas parler de totalitarisme, mais de globalitarisme, « car il s'agit effectivement d'un totalitarisme qui s'étend à la totalité de la planète. Le "globalitarisme" c'est le totalitarisme des totalitarismes. A l'inverse du nazisme ou du stalinisme, il n'est lié à aucune forme d'impérialisme, mais il fait de la terre un univers clos » (6). On peut si l'on veut, continuer à parler d'impérialisme, mais l'impérialisme se confond ici avec l'exercice même du pouvoir totalitaire, les armées en campagne fonctionnant comme simples forces de maintien de l'ordre (ou de la « paix »).
Corrélativement, on assiste à la mise en place de juridictions permanentes intégrées au système de l'ONU, première étape en direction de l'instauration d'un Nouvel ordre pénal international, appelé lui aussi à s'étendre à la totalité de la planète. Officiellement il s'agit de sanctionner les violations les plus graves du droit humanitaire, en réalité l'objectif est de déposséder les États de leur souveraineté pénale au bénéfice de la « communauté internationale », autrement dit des actuelles institutions internationales érigées en gouvernement mondial (7).  Par les transferts de souveraineté, le législateur national a vu son champ d’intervention se réduire par rapport à celui des institutions européennes, mais en outre son initiative nationale est maintenant bridée par un contrôle de constitutionnalité érigé en contrôle de conformité idéologique. Dans nos prétendues démocraties les libertés publiques vont ausssi en se réduisant. En effet, la liberté n’est pas native : elle est une création politique de la cité, car elle découle de la souveraineté. Un peuple qui perd sa souveraineté perd donc nécessairement ses libertés.
Indépendamment de toute référence à la morale naturelle et de toute transcendance comme source du bien et du vrai, les représentants de la "volonté générale" normalisent ce qui est le "bien" et le "vrai" du moment. Les citoyens doivent se soumettre à ces lois indiscutables puisque la seule morale reconnue est celle de la volonté générale. S’ils n’obéissent pas, ils ne sont pas libres, ce sont des aliénés qu’il faut enfermer, soigner, rééduquer ou tout simplement éliminer !!! (Quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps (Jean-Jacques Rousseau, Contrat social, (8)).
Dans une société traditionnelle, on n’est tenu d’obéir en conscience à l’autorité que si ses lois sont conformes à la morale naturelle. Cette morale est une référence fixe, extérieure à l’homme, elle dépend de notre nature et en définitive de la volonté de l’Auteur de notre nature. Aucune autorité humaine n’a le pouvoir de décider de ce qui est bien ou mal, il y a une transcendance qui échappe à tout vouloir humain. À l’inverse, les régimes modernes - et en particulier la démocratie (volonté générale) - parce qu’ils ne reconnaissent aucune transcendance, substituent à la morale naturelle une morale de majorité, une morale variable, une morale de circonstance qui produit des lois auxquelles il est impossible de dire "non". En effet : à quel titre pourrait-on dire "non" quand il n’existe rien d’absolu sinon ce dogme de la volonté générale ? Surtout, l’absence de transcendance consacre l’absence de limites : la volonté générale autoréférente est prête à toutes les redéfinitions du "vrai" et du "bien". Toutes les dérives sont désormais possibles, il n’y a plus d’obstacle au pire. Cette petite phrase de Rousseau ne contient-elle pas en puissance toutes les horreurs et tragédies que l’humanité vit depuis maintenant plus de deux siècles ? N’y trouve-t-on pas en germe ces régimes inédits issus de la Révolution que sont les totalitarismes ? y compris l'évolution de nos "démocraties" vers une forme de totalitarisme.
                                                                      
                                                                      *
Anna Arendt écrit dans Le Système totalitaire qu'on ne peut pas interpréter le totalitarisme comme quelque forme moderne et inédite de tyrannie, à savoir comme un régime sans lois, où le pouvoir est monopolisé par une homme. «(...) Au lieu de dire que le régime totalitaire n’a pas de précédent, nous pourrions dire aussi qu’il a fait éclater l’alternative même sur laquelle reposaient toutes les définitions de l’essence des régimes dans la philosophie politique : l’alternative entre régime sans lois et régime soumis à des lois, entre pouvoir légitime et pouvoir arbitraire (...) Avec le règne totalitaire, nous sommes en présence d’un genre de régime totalement différent. Il brave, c’est vrai, toutes les lois positives jusqu’à celles qu’il a lui-même promulguées. Mais il n’opère jamais sans avoir la loi pour guide et il n’est pas non plus arbitraire : car il prétend obéir rigoureusement et sans équivoque à ces lois de la Nature et de l’Histoire dont toutes les lois positives ont toujours été censées sortir. Telle est la prétention monstrueuse, et pourtant, apparemment sans réplique, du régime totalitaire que, loin d’être "sans lois", il remonte aux sources de l’autorité, d’où les lois positives ont reçu leur plus haute légitimité ; loin d’être arbitraire, il est plus qu’aucun autre avant lui, soumis à ces forces surhumaines ; loin d’exercer le pouvoir au profit d’un seul homme, il est tout à fait prêt à sacrifier les intérêts vitaux immédiats de quiconque à l’accomplissement de ce qu’il prétend être la loi de l’Histoire ou celle de la Nature (9).» 
                                                                 
                                                                           *
 
On dit volontiers que la démocratie occidentale serait l'antithèse du totalitarisme, mais de quoi au juste parle-t-on lorsqu'on dit qu'elle en est l'antithèse? Dans leur ouvrage également classique, Totalitarian Dictatorship and Autocracy (10), deux politologues américains, Carl Friedrich et Zbigniew Brzezinski, ont établi une liste de six critères permettant de définir le totalitarisme :
1) Une idéologie officielle à laquelle chacun est supposé adhérer (au moins passivement), idéologie fondée sur le rejet radical de la société existante et la volonté de lui en substituer une autre étendue au monde entier ;
2) un parti unique avec à sa tête un dictateur ;
3) un système de terreur soit physique, soit psychique, dirigé non seulement contre les adversaires déclarés du régime mais certaines fractions arbitrairement désignées de la population ;
4) la mainmise sur les médias ;
5) le monopole dans l'utilisation des armes à feu ;
6) une direction centralisée de l'ensemble de l'économie.   
                                                                       
                                                                      *
S'inspirant des critères déjà énoncés, Raymond Aron, dans Démocratie et Totalitarisme (11) propose une nouvelle formulation :
1. Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti le monopole de l'activité politique.
2. Le parti monopolistique est animé ou armé d'une idéologie à laquelle il confère une autorité absolue et qui, par suite, devient la vérité officielle de l'État.
3. Pour répandre cette vérité officielle, l'État se réserve à son tour un double monopole, le monopole des moyens de force et celui des moyens de persuasion. L'ensemble des moyens de communication, radio, télévision, presse, est dirigé, commandé par l'État et ceux qui le représentent.
4. La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises à l'État et deviennent, d'une certaine façon, partie de l'État lui-même. Comme l'État est inséparable de son idéologie, la plupart des activités économiques et professionnelles sont colorées par la vérité officielle.
5. Tout étant désormais activité d'État et toute activité étant soumise à l'idéologie, une faute commise dans une activité économique ou professionnelle est simultanément une faute idéologique. D'où, au point d'arrivée, une politisation, une transfiguration idéologique de toutes les fautes possibles des individus et, en conclusion, une terreur à la fois policière et idéologique. (...) Le phénomène est parfait lorsque tous ces éléments sont réunis et pleinement accomplis."
                                                                                                    
                                                                    *
Dans l'Après-démocratie (12), Eric Werner fait un parallèle entre deux phénomènes aux origines du totalitarisme énoncés par Hanna Arendt (13), la terreur et l'idéologie, et l'évolution des démocraties : « A première vue, on pourrait être tenté de dire que le régime occidental actuel ne répond à aucun de ces deux critères. Mais il convient d'approfondir le problème. Considérons d'abord le critère idéologique. Hannah Arendt insistait sur le fait que toute idéologie a vocation à devenir totalitaire, dès lors qu'elle se mue en système clos, coupé de l'expérience concrète et par là même aussi de la réalité. C'est le cas manifestement du nazisme et du stalinisme, deux idéologies où effectivement la réalité s'efface complètement de l'horizon pour faire place à des raisonnements automatiques en circuit fermé. Ce n'est plus ici à la réalité qu'on se réfère pour discriminer le vrai du faux, mais bien à l'idéologie elle-même (en tant que logique de l'idée). C'est cette logique même, telle qu'elle progresse sur la base d'une simple aptitude à enchaîner un certain nombre de propositions les unes aux autres, qui permet de discriminer le vrai du faux. On débouche ici dans une distinction qui joue un rôle fondamental chez Hannah Arendt, celle entre le raisonnement idéologique et la pensée. L'idéologue raisonne bien, si l'on veut, en revanche il ne pense pas, au moins si l'on entend par pensée la référence aux autres et à la réalité. Or, à y regarder de près, n'en va-t-il pas de même avec l'idéologie dominante actuelle, celle des "droits de l'homme"? Là aussi, si l'on y prête attention, on est en présence d'un système clos, où malgré de fréquentes références à la « science » (en particulier aux sciences humaines), la pensée s'est largement transformée en simple aptitude à raisonner, à enchaîner un certain nombre de propositions les unes aux autres, à partir de prémisses érigées en dogmes. « La référence aux droits de l'homme ne fait d'ailleurs même plus l'objet d'une démonstration argumentée. Elle est posée comme une évidence, à laquelle il devient impensable de ne pas adhérer, par un discours officiel qui admet de moins en moins ce que Max Weber appelait le "polythéisme des valeurs". Les droits de l'homme accèdent ainsi à un statut qui était celui du marxisme-léninisme dans le système communiste », observe Alain de Benoist (14). Or le propre de l'enchaînement idéologique est de prendre appui sur cette première évidence pour en déduire un ensemble de propositions théoriques, mais aussi de maximes d'actions, que la pensée officielle s'emploie ensuite à soustraire à toute discussion possible (car, là encore, la réalité doit être mise hors-jeu). Un bon exemple en est l'interprétation que les idéologues des droits de l'homme donnent du principe d'égalité, principe jouant le rôle de prémisse dans un raisonnement où l'on commence par dire que tous les hommes étant nés libres et égaux en droit, il serait contraire à l'axiome égalitaire d'opérer entre eux la moindre discrimination. C'est le corollaire même de l'axiome égalitaire. Or, du principe de non-discrimination découlent toute une série de conséquences, entre autres et par exemple l'impossibilité logique qu'il y aurait à n'autoriser que certaines personnes à franchir une frontière et non tout le monde. Car les gens doivent être tous traités de la même manière. Il existe donc un droit subjectif à l'immigration, droit qu'on ne saurait contester sans s'exposer à l'accusation rédhibitoire de discrimination. Les gens doivent être libres d'aller et venir comme bon leur semble sur la planète. Or ce droit lui-même ne serait qu'une abstraction s'il n'était complété par un certain nombre d'autres droits, économiques ceux-là, droit aux soins médicaux gratuits, par exemple, ou encore à l'assistance publique, au revenu minimum, à un logement, etc. Pas de raison en effet pour en exclure les immigrés, ce sont des hommes comme les autres. Les immigrés pourront également en appeler aux tribunaux contre toute discrimination en matière d'emploi, d'allocations, d'éducation, d'accès aux médias, etc. Et finalement ils obtiendront le droit de vote (car le leur refuser serait discriminatoire). Pour lutter contre d'éventuelles discriminations, les dirigeants vont même aujourd'hui jusqu'à considérer que ce n'est pas à l'accusation d'apporter la preuve qu'il y a discrimination, mais bien à l'accusé lui-même, par renversement de la charge de la preuve. Une directive européenne invita ainsi les Etats à inscrire dans leur législation le principe selon lequel c'est à l'employeur qu'il appartiendrait désormais de démontrer qu'il n'a pas agi de façon « discriminatoire » en embauchant un autochtone plutôt qu'un étranger ou un immigré. Et tant pis pour lui s'il n'y parvient pas... La non-discrimination débouche ainsi dans la mise en oeuvre de mesures de discrimination positive (affirmative action), mesures trouvant leur illustration dans la tendance à la fixation de quotas au bénéfice de certaines minorités, à l'exemple de ce qui se pratique depuis plusieurs décennies aux Etats-Unis. La non-discrimination se retourne ici en son contraire même. On pourrait citer d'autres exemples encore, empruntés à d'autres domaines (enseignement, politique sociale, droit du travail, droit du mariage et de la famille, etc.), mais le mécanisme de base reste toujours le même. La caractéristique propre de l'idéologie, celle des droits de l'homme comme de n'importe quelle autre, réside dans son fonctionnement en tant que logique de l'idée. A ce titre, l'idéologie n'est pas une forme fermée mais ouverte, elle ne cesse de se projeter au-delà d'elle-même pour conquérir de nouveaux territoires et élargir ainsi son empire. Les conséquences s'enchaînent donc entre elles, sans qu'on puisse jamais dire que le processus serait arrivé à son terme, car on peut toujours aller plus loin encore dans l'enchaînement idéologique. Il y a toujours de nouvelles conséquences à tirer de conséquences préalablement déjà tirées : « Le penser idéologique ordonne les faits en une procédure absolument logique qui part d'une prémisse tenue pour axiome et en déduit tout le reste ; autrement dit, elle procède avec une cohérence qui n'existe nulle part dans le domaine de la réalité », résume ainsi Hannah Arendt (15). A un moment donné, il est vrai, la réalité se rebiffe : drogue, insécurité, violences scolaires, effondrement de l'enseignement, déficits publics, etc. Les sociologues font des enquêtes, se réunissent en colloques, etc. Mais les vraies causes de tels phénomènes restent toujours bien évidemment dans l'ombre, elles ne sont jamais explicitées. Et si d'aventure elles le sont, on crie aussitôt au scandale.
On en vient ainsi tout naturellement au deuxième critère du totalitarisme, à savoir la terreur. Le régime occidental ignore, certes, la terreur en son acception nazie ou stalinienne, mais il en existe un équivalent fonctionnel, l'insécurité précisément. Dans les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt dit de la terreur qu'elle est « la réalisation de la loi du mouvement » (16). Par loi du mouvement il faut naturellement entendre ici l'idéologie elle-même (en tant que logique de l'idée), l'idéologie nazie par exemple, ou encore marxiste-léniniste. La terreur apparaît donc comme la forme sous laquelle l'idéologie « se réalise », plus exactement encore se substitue à la réalité pour devenir elle-même la réalité. Car si l'idéologie, en tant que logique de l'idée, ignore la réalité, tout naturellement également elle tend à se substituer à la réalité. C'est là même sa vocation propre : « Son objet est l'histoire, à quoi l'idée est appliquée ». La terreur joue donc le rôle d'instance médiatrice, elle est ce qui médie l'idéologie pour lui permettre de s'inscrire en tant qu'idéologie dans la réalité. Encore une fois, il s'agit là de la terreur nazie et stalinienne. C'est sur elle que se focalise Hannah Arendt dans son ouvrage. Mais n'est-on pas fondé à mettre en parallèle le rôle de l'insécurité dans le fonctionnement actuel du régime occidental avec celui de la terreur dans le fonctionnement du nazisme et du stalinisme?  Le sentiment d'insécurité implique en son concept même que la menace à laquelle il se rapporte est diffuse, qu'on ne sait au juste de quel point de l'horizon elle pourrait survenir. On sait, certes, qu'elle existe, qu'elle peut à tout instant se concrétiser, mais on ignore où, quand et comment elle se concrétisera. Il peut aussi se faire d'ailleurs qu'elle ne se concrétise pas! Une telle menace existe, c'est une certitude, mais la forme particulière qu'elle revêt reste imprévisible, on ne saurait donc en parler qu'en termes abstraits et généraux. Lorsqu'une agression survient (à l'école, dans la rue, le train, etc.), elle survient toujours par surprise, sans qu'on s'y attende. Dans une certaine mesure, certes, on pourrait dire qu'en certains quartiers on est plus en sécurité qu'en d'autres, mais l'insécurité a atteint aujourd'hui de tels niveaux, elle s'est à ce point amplifiée et généralisée, que même dans les quartiers relativement préservés on ne saurait véritablement parler de sécurité (sauf, précisément, en termes relatifs). En ce sens, la distinction conventionnelle entre zones dites de " non droit " et zones de droit est trompeuse. On peut tout aussi bien aujourd'hui se faire agresser en plein Saint-Germain-des-Prés que dans certaines cités dites " à risques " du Val d'Oise ou de la Seine-Saint-Denis. C'est le hasard qui décide, ou alors un " mauvais regard ".
De même, à l'époque stalinienne, personne ne pouvait se dire à l'abri d'une dénonciation et donc d'une arrestation-surprise au petit matin. On entend souvent dire que l'insécurité résulterait de la destruction du tissu social jointe à la disparition des repères traditionnels (qu'il faudrait s'employer dès lors à reconstituer, thèse chère à Jean-Pierre Chevènement), en réalité c'est l'inverse exactement qui est vrai : c'est l'insécurité même qui détruit les repères traditionnels, et par là même conduit à l'atomisation et à la pulvérisation des populations. En cela même elle rejoint la terreur, qui avait les mêmes effets. Certains diront que dans ce dernier cas, la destruction du tissu social a été délibérément voulue et préméditée, alors que dans le premier cas elle s'opère en quelque sorte d'elle-même, au travers d'un mécanisme que tout le monde subit sans qu'il ait réellement été voulu par personne. Mais cette thèse, elle aussi, est inadéquate. Il n'est tout simplement pas vrai que l'insécurité ne soit aujourd'hui que subie. Pour une part aussi elle est voulue. En témoignent certaines consignes de non-intervention données à la police (afin, explique-t-on, d'éviter des affrontements), ainsi que l'attitude d'un grand nombre de juges consistant à « relâcher immédiatement ceux que la police s'est échinée à arrêter ». Le risque d'aller en prison est aujourd'hui sensiblement plus élevé pour l'auteur d'un ouvrage factuel s'employant, statistiques à l'appui, à dessiner les limites du discours officiel en matière d'immigration que pour un trafiquant de drogue narguant la police aux abords même des bâtiments officiels. Les dirigeants s'emploient également à décourager toute forme quelle qu'elle soit de légitime défense. C'est le seul domaine, avec celui de la criminalité idéologique, où la justice se montre aujourd'hui réellement et authentiquement répressive. Les personnes ayant la mauvaise idée de tirer sur leurs agresseurs, même sans les blesser ou les tuer, sont systématiquement mises en examen et en règle générale très lourdement condamnées.
Bref, tout comme la terreur, l'insécurité fonctionne comme instance médiatrice. C'est un moyen terme, un point de passage. La définition que donne Hannah Arendt de la terreur comme réalisation de la loi du mouvement lui est donc pleinement applicable. L'insécurité contribue à faire place nette, à libérer le terrain. On pourrait aussi dire que l'insécurité contribue à l'élimination des obstacles s'opposant à cette réalisation. Grâce à elle, les pesanteurs sociales s'effacent, ou alors pèsent d'un poids moins lourd qu'auparavant. Elles s'effritent, se fragilisent. L'insécurité n'est donc pas assimilable à une simple retombée du droits-del'hommisme, c'est le droits-de-l'hommisme lui-même, en tant qu'il se réalise (tout comme la terreur, c'est le marxisme-léninisme lui-même, en tant qu'il se réalise). Avec l'accroissement des chiffres liés à la criminalité, le droits-de-l'hommisme cesse d'être complètement extérieur à l'histoire, progressivement aussi il lui devient homogène. Le rationnel se rapproche du réel, le réel du rationnel. Une même dynamique les entraîne, celle de l'insécurité précisément, dynamique les amenant à se fondre l'un dans l'autre (le mythe de la société multiculturelle prenant ici le relais de la société sans classes, devenu obsolète).  Au demeurant, par insécurité, il ne faut pas entendre seulement l'insécurité dans la rue ou le métro. L'insécurité inclut également en son concept l'insécurité économique, celle liée au chantage permanent au licenciement et à la précarisation, tel qu'il se pratique aujourd'hui sous différentes formes dans l'économie privée, mais de plus en plus également dans le secteur public (les universités par exemple), au nom d'exigences liées au rendement et à la concurrence. Grâce au "management de la menace", relève Christophe Dejours, les dirigeants d'entreprises sont aujourd'hui parvenus à obtenir une intensification du travail des employés allant "bien au-delà de ce que l'on pensait possible, par comparaison avec la tradition des vingt-cinq années précédentes"..." Les travailleurs soumis à cette forme nouvelle de domination par le maniement managérial de la menace à la précarisation vivent constamment dans la peur " (17). En ce sens la peur est le ressort fondamental du fonctionnement du système dans son ensemble. C'est sur elle que tout repose. Le maniement managérial de la menace à la précarisation joue donc, au plan économique, le même rôle que l'instrumentalisation de l'insécurité au plan politique. »
                                                                                                      
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Dans le même essai, Eric Werner (18) reprend un à un les six critères en question. «Et d'abord l'idéologie. Le régime occidental repose théoriquement sur la séparation du pouvoir et de l'opinion, il ignore donc l'imposition d'une idéologie officielle. Mais chacun sait bien que ce n'est vrai qu'en théorie. En réalité, même s'il s'en défend et prétend le contraire, le régime occidental fonctionne lui aussi sur la base d'une idéologie officielle. On fait bien sûr ici référence à l'idéologie des droits de l'homme, idéologie officiellement enseignée dans les écoles et dont se réclament aujourd'hui les dirigeants pour asseoir leur légitimité. Le catéchisme des droits de l'homme diffère, certes, quant à son contenu du catéchisme nazi ou marxiste-léniniste, mais ce n'est pas en vain qu'Hannah Arendt attire notre attention sur le fait qu'une idéologie n'est pas d'abord dangereuse par son contenu, mais par sa forme, autrement dit comme logique de l'idée. L'idéologue s'enferme dans cette logique érigée en système, en sorte que très vite il en vient à ne plus voir le monde qu'au travers de ce système. Sa pensée tourne à vide, il se coupe des autres et de la réalité. En même temps, il se met à rabâcher, à parler pour ne rien dire (langue de bois). Ces phénomènes ont été étudiés de près par les spécialistes de l'ancienne Union soviétique, mais il est symptomatique de les voir aujourd'hui réapparaître en Occident.
Non moins significatives sont les bornes que les dirigeants occidentaux imposent aujourd'hui au débat politique, pour empêcher, selon leur expression, qu'il ne "dérape", autrement dit n'entraîne les sociétaires à croire que toutes les opinions se valent et qu'on peut dire n'importe quoi. Car, effectivement, on ne peut pas dire n'importe quoi, il y a des limites à ce qu'on a le droit de dire (et même ne pas dire). La critique reste possible, mais pour autant seulement qu'elle s'exprime en termes généraux, ou encore que les choses qu'elle remet en cause ne soient pas désignées trop explicitement. Certaines d'entre elles, au demeurant, ne peuvent pas être remises en cause, même implicitement. Le législateur lui-même y veille. On assiste ainsi au retour en force de la justice politique, avec à la clé une multiplication des procès intentés à des citoyens exprimant des opinions dissidentes ou simplement non-conformistes. Or les dirigeants ont souvent la main lourde dans ce domaine. Les dirigeants se réclament donc des droits de l'homme, mais feignent en même temps d'oublier que la liberté d'expression et de recherche fait elle aussi partie des droits de l'homme. Ils sont ainsi pris dans une contradiction rédhibitoire, contradiction à laquelle ils tentent d'échapper en reprenant mécaniquement à leur compte la formule de Saint-Just, pas de liberté pour les ennemis de la liberté. Mais cette formule n'a jamais passé pour particulièrement tolérante et libérale.
Si l'on passe maintenant au second critère, celui du parti unique, on retiendra cette observation d'Alexandre Zinoviev selon laquelle nous vivons aujourd'hui "dans un monde dominé par une force unique, par une idéologie unique, par un parti unique mondialiste" (19). En d'autres termes, s'il existe bien plusieurs partis dans nos pays, comme ces partis défendent tous les mêmes idées (les idées mondialistes), force est d'en conclure qu'un tel pluralisme n'est qu'apparent, la réalité étant plutôt celle du parti unique (sans dictateur, il est vrai). Le parti unique mondialiste se subdivise en plusieurs factions rivalisant entre elles pour le pouvoir, mais ces luttes n'ont précisément d'autre enjeu que le pouvoir (et les prébendes liées au pouvoir). Les programmes eux-mêmes sont interchangeables. Au moins, dira-t-on, le régime occidental ignore-t-il la terreur physique ou psychique (troisième critère). Il n'y a pas par exemple, en Occident, de camps de concentration. Mais les gouvernants totalitaires n'ont plus réellement besoin aujourd'hui de recourir à de tels moyens pour asseoir et consolider leur pouvoir. Il leur suffit d'appliquer certaines techniques manipulatoires, les mêmes que celles auxquelles ont aujourd'hui recours les psychopédagogues dans les écoles pour influer sur les attitudes et les comportements. « Le véritable contrôle s'exerce alors au niveau international, par la définition des valeurs, des attitudes et des comportements, par la manipulation des monnaies et des règles du commerce international, le contrôle des médias, de l'éducation, de l'idéologie, etc. », observe Pascal Bernardin (20). Bref, on est passé d'une forme de totalitarisme à l'autre. Les techniques totalitaires ont changé, d'une certaine manière aussi elles se sont perfectionnées.
Reste les trois derniers critères, sur lesquels on peut glisser assez vite. Le quatrième se rapporte au contrôle des médias, mais un tel contrôle prend surtout aujourd'hui, comme on sait, la forme de l'autocontrôle. Les journalistes et responsables de presse savent qu'au moindre écart de leur part ils risquent l'avertissement ou même le licenciement, en sorte que, tout naturellement, sans même le plus souvent s'en rendre compte, ils sont conduits à s'autocensurer. C'est devenu chez eux un simple réflexe. L'autocontrôle individuel se double en outre d'un autocontrôle collectif, chacun veillant à se démarquer le moins possible de ce que dit l'autre. La règle est ainsi celle de l'alignement réciproque, à quelques variantes près c'est toujours la même ritournelle (agrémentée des mêmes clichés).
Avec le cinquième critère (monopole dans l'utilisation des armes à feu), on est en pleine actualité, puisque les législations nationales relatives au droit de porter des armes tendent aujourd'hui à devenir de plus en plus restrictives, officiellement dans un souci de lutte contre le développement de la criminalité de masse, en réalité pour décourager toute velléité, jugée subversive, de recours à l'autodéfense. En d'autres termes, l'objectif n'est pas de lutter contre la criminalité, mais à l'inverse de priver les victimes potentielles de la criminalité des moyens leur permettant, le cas échéant, de résister aux criminels (chose hautement condamnable). Les dirigeants entendent vraisemblablement aussi prévenir certaines révoltes anti-pouvoir.
Quant à l'économie (sixième critère), rappelons que les prélèvements obligatoires atteignent aujourd'hui près de 50% du PNB dans l'ensemble des pays de la zone ouest-européenne, ce qui permet déjà de se faire une idée du poids actuel de l'État dans le fonctionnement général de l'économie. En pratique, cela signifie que chaque salarié-contribuable travaille un jour sur deux pour l'État (six mois sur douze, vingt ans sur quarante) (21). Par ailleurs, comme le relève Pascal Bernardin, l'ultra-libéralisme sur la base duquel s'est effectuée la convergence entre capitalisme et communisme à la fin des années 80 s'allie aujourd'hui sans difficulté à l'instauration progressive d'un communisme planétaire, au travers même des lois régissant l'ouverture des frontières et la libéralisation du commerce. Car celle-ci « transforme un système libéral en système communiste mondial. [...] La "crise" actuelle sert essentiellement le FMI, qui voit ses pouvoirs considérablement étendus. L'ouverture des frontières a donc conduit, comme prévu, à des transferts massifs de capitaux et de richesses des pays développés vers les autres et à un accroissement du contrôle de l'économie mondiale» (22).
                                                                                            
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Emilio Gentile, dans Les religions de la politique (23) développe l'aspect "religieux" et "cultuel" du totalitarisme : « Par le terme "totalitarisme" , nous entendons définir : une expérience de domination politique menée par un mouvement révolutionnaire organisé en un parti militairement discipliné, répondant à une conception intégriste de la politique qui aspire au monopole du pouvoir et qui, après l'avoir conquis, par des méthodes légales ou illégales, détruit ou transforme le régime préexistant et établit un nouvel Etat. Fondé sur le régime à parti unique, ce nouvel Etat a pour principal objectif de réaliser la conquête de la société, c'est-à-dire la subordination, l'intégration ou l'homogénéisation des gouvernés, sur la base du principe de la politique intégrale de l'existence, tant individuelle que collective, interprétée selon les catégories, les mythes et les valeurs d'une idéologie institutionnalisée sous la forme d'une religion politique. Son but est de modeler l'individu et les masses par une révolution anthropologique destinée à régénérer l'être humain et de créer un homme nouveau, dédié corps et âme à la réalisation des projets révolutionnaires et impérialistes du parti totalitaire pour créer une nouvelle civilisation à caractère supranational.
A la source de l'expérience totalitaire dont il est le principal artisan et exécutant, le parti révolutionnaire n'admet pas la coexistence avec d'autres partis ou idéologies et conçoit l'Etat comme un moyen de réaliser ses projets de domination. Il possède depuis ses origines un ensemble plus ou moins élaboré de croyances, dogmes, mythes, rites et symboles qui interprètent le sens et la finalité de l'existence collective et définissent le bien et le mal exclusivement selon les principes, les valeurs et les objectifs du parti, et en fonction de leur réalisation.
Le régime totalitaire se présente comme un système politique fondé sur la symbiose entre l'Etat et le parti, ainsi que sur un ensemble de potentats gouvernés par les principaux représentants de l'élite dirigeante, choisis par le chef du parti qui domine de son autorité charismatique l'entière structure du régime. C'est un laboratoire d'expérimentation de la révolution anthropologique qui vise à la création d'un nouveau type d'être humain. En voici les principaux moyens :

a) la coercition, imposée par la violence, la répression, la terreur, considérées comme des instruments légitimes pour affirmer, défendre et diffuser l'idéologie et le système politique ;
b) la démagogie, à travers la propagande envahissante, la mobilisation des foules, la célébration liturgique du culte du parti et du chef ;
c) la pédagogie totalitaire, dictée par le pouvoir, fondée sur le modèle d'hommes et de femmes correspondant aux principes et aux valeurs de l'idéologie palingénésique ;
d) la discrimination de l'étranger par des mesures coercitives, lesquelles peuvent aller de la mise au ban de la vie publique à l'anéantissement physique de tous les êtres humains qui, en raison de leurs idées, de leur condition sociale ou de leur appartenance ethnique, sont considérés comme des ennemis inéluctables, car étrangers à la communauté des élus, et comme des obstacles à la réalisation de l'expérience totalitaire.

Les aspects fondamentaux de l'expérience totalitaire sont :

a) la militarisation du parti, régi par une organisation strictement hiérarchique qui présente un style et une mentalité conformes à l'éthique de dévouement et de discipline absolue ;
b) la concentration moniste du pouvoir en un parti unique et la personne du chef charismatique ;
c) l'organisation structurée des masses, qui engage hommes et femmes de chaque génération, afin de permettre la conquête de la société, l'endoctrinement collectif et la révolution anthropologique ;
d) la sacralisation de la politique, grâce à l'institution d'un système de croyances, de mythes, de dogmes et de lois qui touchent l'existence individuelle et collective à travers des rites et des fêtes visant à transformer définitivement la collectivité en une masse de fidèles du culte politique. »
                                                                                                   
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On peut aussi examiner les rapports entre le néo-totalitarisme occidental et la religion. On pourra se rapporter pour introduire le sujet à ce que dit Eric Werner dans deux chapitres de l'Après-démocratie, sur la "notion de religion séculière" et "à propos de la déchristianisation", ainsi qu'à la notion "d'îdolatrie" développée par Raymond Aron dans L'Opium des intellectuels. De son côté, Alain Besançon développe une analyse moins politique ou géopolitique que métaphysique et théologique. Les écrits de cet auteur ont été déjà largement présentés sur ce blog aussi je me contenterais d'y renvoyer (24). Quant à Eric Werner, il nous rappelle que « l'attitude des dirigeants droits-de-l'hommiens en matière religieuse n'a rien d'univoque, elle est au contraire très différenciée. Pour des raisons faciles à comprendre, les dirigeants néo-totalitaires se montrent particulièrement hostiles à l'égard du christianisme, ne serait-ce que dans la mesure où le christianisme est la religion traditionnelle des peuples européens et qu'à ce titre il constitue un obstacle au processus en cours de déracinement/ massification conditionnant l'avènement du « globalitarisme ». En outre, le christianisme, contrairement à la plupart des autres religions historiques, valorise la liberté humaine, autrement dit encourage l'homme à dire "Je", à s'affranchir des liens l'empêchant d'accéder à la parole et à la vie personnelles, liens psychiques mais aussi institutionnels. Les dirigeants néo-totalitaires sont naturellement hostiles à ces choses. Enfin, comme l'a bien montré René Girard, "les idéologies modernes sont construites sur la même trame que le religieux archaïque : les boucs émissaires sont clairement identifiés et la violence acquiert un caractère salvateur pour rendre la paix à la Cité". Or "la Bible et les Évangiles démystifient le religieux archaïque en montrant l'innocence de la victime et la culpabilité de l'agresseur" (25). Pour toutes ces raisons, les idéologues néo-totalitaires ne peuvent qu'adopter une attitude de méfiance à l'endroit de la tradition judéo-chrétienne et des institutions ou symboles qui la représentent. S'il fallait repérer une continuité entre le paléo-totalitarisme stalinien ou nazi et le néo-totalitarisme occidental, sans doute est-ce de ce côté-là, avant tout, qu'il faudrait la chercher » (26).
D'un autre côté, le néo-totalitarisme occidental n'hésite pas à apporter son soutien actif à l'islam politico-religieux, forme de pensée qu'on ne saurait certes soupçonner de favoriser l'épanouissement du sujet parlant en première personne. Ne voit-on pas les dirigeants occidentaux favoriser la création d'entités islamiques homogènes dans les Balkans (Bosnie, Kosovo...) alors même qu'ils encouragent l'installation de millions d'immigrés musulmans dans les grandes agglomérations européennes, prélude à une possible et même probable islamisation du continent. Mathieu Baumier, dans sa Démocratie totalitaire (27) nous met en garde contre la montée totalitaire de l’islamisme radical. Il utilise pour désigner ce mouvement par les mots fascisme vert, précisant que les termes sont largement utilisés dans le monde arabe lui-même.

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On raisonne volontiers sur le totalitarisme comme si le risque auquel il s'identifie avait disparu comme par enchantement avec l'effacement des deux formes sous lesquelles il s'est concrétisé au XXème siècle (nazisme et communisme). Or, aucune société à notre époque ne saurait se prétendre complètement immunisée contre un tel risque. Des germes de totalitarisme existent dans toutes les sociétés modernes, et cela dans la mesure même où elles sont modernes, autrement dit s'inscrivent en rupture par rapport aux sociétés traditionnelles. Comme il faut bien provisoirement conclure, je choisirais de reprendre une phrase du très perspicace Eric Werner et qui laisse ouverte une direction de recherche : « les idéologues néo-totalitaires ne peuvent qu'adopter une attitude de méfiance à l'endroit de la tradition judéo-chrétienne et des institutions ou symboles qui la représentent. S'il fallait repérer une continuité entre le paléo-totalitarisme stalinien ou nazi et le néo-totalitarisme occidental, sans doute est-ce de ce côté-là, avant tout, qu'il faudrait la chercher ».
                                                                     
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Notes et sources :
(1) Bertrand de Jouvenel, Du Pouvoir, 1945, réédit; Pluriel, 1998.
(2) Jacob Talmon, Les origines de la démocratie totalitaire, Calmann-Lévy, 1966.
(3) Alexandre Zinoniev, "Une guerre contre l'Europe" , le Monde, 25/5/99.
(4) Alain de Benoist, l'Ecûme et les galets, édit. le Labyrinthe, 2000.
(5) Hanna Arendt, la Condition de l'Homme moderne,
(6) Paul Virilio, l'avènement du globaritarisme, Catholica n° 66, hiver 1999/2000.
(7) Alexandre Zinoviev, l'Occidentisme, Plon, 1996.
(8) Jean-Jacques Rousseau, Contrat social, livre 1er, chap.VII).
(9) Hannah Arendt, Le Système totalitaire, édit. du Seuil, collect. "Points-Essais", volume 3, 2006.
(10) Friedrich/Brzezinski, Totalitarian Dictatorship and Autocracy, Harvard University Press, 1954.
(11) Raymond Aron, Démocratie et Totalitarisme, Folio Essais, Gallimard, 1965.
(12) Eric Werner, l'Après-démocratie, édit. Age d'Homme, 2001.
(13) Hanna Arendt, Le Système totalitaire, Points/ Seuil, 1995.
(14) Alain de Benoist, introduction l'Ecûme et les galets...
(15) Hanna Arendt, le Système totalitaire...
(16) Hanna Arendt, le Système totalitaire....
(17) Christophe Dejours, Souffrances en France, la banalisation de l'injustice sociale, Seuil, 1998.
(18) Eric Werner, article "à propos du régime occidental" dans " La Nation", 10 septembre 1999 repris dans l'Après-démocratie....
(19) Alexandre Zinoviev, Le Figaro Magazine, 24/7/99.
(20) Pascal Bernardin, L'Empire écologique, Édit. Notre-Dame des Grâces, 1998, p. 540.
(21) Yves Cannac, Le juste pouvoir, Jean-Claude Lattès, 1983, p. 109.
(22) Pascal Bernardin, L'Empire écologique...
(23) Emilio Gentile, Les Religions du politique, Le Seuil, 2005,
(24) Alain Besançon, Les Origines intellectuelles du léninisme, 1977. La Confusion des langues, 1978. La falsification du Bien, Julliard, 1985. Le malheur du siècle, Fayard, 1998.
(25) René Girard (Entretien avec), Catholica, n°67, printemps 2000.
(26) Eric Werner, dans l'avant-propos de L'Après-démocratie....p.28/29.
(27) Mathieu Baumier, Démocratie Totalitaire, Presses de la Renaissance, 2007
                                                                
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Autres sources :
-Bernard Wicht, l'OTAN attaque, Genève, Georg, 1999.
-Commandant Pierre-Henri Bunel, crimes de guerre à l'OTAN, édit. n°1, 2000.
-Pascal Bernardin, Machiavel pédagogue...édit. N.D. des Grâces, 1995.
-Liliane Lurçat, Vers une école totalitaire, édit. Françoix-Xavier de Guibert, 1998.
-Thierry Wolton, L'Histoire interdite, J.C Lattès, 1998.
-Raymond Aron, L'Opium des intellectuels, Calmann-Lévy, 1961. Machiavel et les tyrannies modernes, de Fallois, 1993 ou Le livre de poche, 1995.
-James Bacque, Morts pour raisons diverses, Sand, 1990.
-Eric Werner, sur la notion de religion séculière, dans l'Après-démocratie, l'Age d'Homme, 2001, pp.60-67. 

  Werner

 

 

 

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Totalitarisme (1) : communisme et nazisme

Publié le par Christocentrix

La comparaison nazisme-communisme a servi de fondement à l'étude du totalitarisme, concept théorisé notamment par Hannah Arendt (1). Une biographie parallèle de Hitler et Staline a ensuite été rédigée en 1991 par Allan Bullock (2). François Furet écrit dans un essai paru en 1995 : « Le bolchevisme stalinisé et le national-socialisme constituent les deux exemples des régimes totalitaires du XXème siècle. Non seulement ils sont comparables, mais ils forment en quelque sorte à eux seuls une catégorie politique » (3). Le même auteur s'était longuement interrogé sur les motifs profonds du refus de comparer les deux systèmes. « Cette interdiction, intériorisée par les inconsolables comme une vérité quasi religieuse, écrivait-il, ne permet pas de penser le communisme dans sa réalité la plus profonde - qui est totalitaire » (4). Nazisme et communisme ont encore été décrits par Pierre Chaunu comme des « jumeaux hétérozygotes » (5). Alain Besançon, dans une communication présentée lors de la séance publique annuelle de rentrée (1997) de l'Institut de France, les a présentés comme des systèmes « également criminels » (6). Dans son ouvrage, La guerre civile européenne, l'historien allemand Ernst Nolte propose une variante originale de la théorie totalitaire.(7).
La comparaison entre le communisme et le nazisme est en fait, non seulement légitime, mais indispensable, car sans elle les deux phénomènes deviennent inintelligibles. La seule manière de les comprendre - et de comprendre l'histoire de la première partie de ce siècle - est de les « prendre ensemble » (Furet), de les étudier « dans leur époque » (Nolte), c'est-à-dire dans le moment historique qui leur est commun.
Ernst Nolte se limite pas, comme le faisait par exemple Hannah Arendt dans les années 50, à mettre en lumière les traits communs au nazisme et au bolchevisme, sa démarche est plus ambitieuse. Elle consiste à suivre le développement « historico-génétique » de ces deux régimes afin de dégager les interactions et les influences réciproques. Nolte va même jusqu'à parler de « noeud causal ». Le nazisme, observe ainsi Nolte, s'est toujours pensé lui-même comme une réponse ou une réaction au communisme et à la menace qu'il faisait peser sur la civilisation occidentale. Le communisme s'identifiait pour les nazis à une image d'épouvante (Schreckbild, image inséparable des crimes commis par les bolcheviks après leur accession au pouvoir en 1917. Or, d'après Nolte, c'est cette peur même qui explique la genèse du nazisme. Mais par ailleurs le communisme a aussi été pour les nazis un modèle (Vorbild), modèle dont ils se sont inspirés dans leurs propres pratiques répressives et criminelles. Ils ont donc été à la fois les ennemis du communisme et ses imitateurs. Ils lui ont emprunté ses propres méthodes à lui pour les retourner contre lui.
Le nazisme apparaît en effet à bien des égards comme une réaction symétrique au communisme, comme « un anti-marxisme, écrit Nolte, qui cherche à détruire l'ennemi en élaborant une idéologie radicalement opposée, bien qu'apparentée, et en employant des méthodes quasiment identiques, quoique typiquement modifiées ». En 1923, au moment de la marche de la Feldherrnhalle, le nazisme naissant fait fond sur le souvenir de la Commune bavaroise et des insurrections spartakistes. Face à des régimes parlementaires perçus comme faibles et inadaptés, le coup d'État révolutionnaire « national » apparaît comme une riposte logique au coup d'État bolchevik, en même temps qu'il introduit dans la vie civile des méthodes d'action tirées de l'expérience des tranchées. Le nazisme peut alors se définir comme un anti-communisme qui a emprunté à l'adversaire ses formes et ses méthodes, à commencer par ses moyens de terreur. Cette thèse, soutenue dès 1942 par Sigmund Neumann (8), a été systématisée par Nolte dans son interprétation « historico-génétique » du phénomène totalitaire (9). Elle oblige à s'interroger sur les rapports d'engendrement mutuel et de réciprocité ou d'interdépendance entre les deux systèmes. Poussée trop à l'extrême, elle peut aussi conduire à négliger leurs racines idéologiques, qui sont antérieures à la Grande Guerre, mais il ne fait pas de doute qu'elle contient au moins une part de vérité.

 

nazisme-communisme.jpgDans Nazisme et Communisme, Alain de Benoist note : «Un autre motif qui justifie la comparaison des deux systèmes est l'étroite imbrication dialectique de leur histoire. Tout comme le système soviétique a puissamment mobilisé au nom de l'« anti-fascisme », le système nazi n'a cessé de mobiliser au nom de l'anti-communisme. Le second voyait dans les démocraties libérales des régimes faibles, qui risquaient de déboucher sur le communisme, tandis que le premier, au même moment, les dénonçait comme susceptibles de frayer la voie au "fascisme". Le communisme, étant anti-nazi, tentait de montrer que tout anti-nazisme conséquent menait au communisme. Le nazisme, étant anti-communiste, tentait d'instrumentaliser l'anti-communisme d'une façon similaire, c'est-à-dire en se légitimant par référence à un ennemi présumé commun. Cette façon pour le nazisme de chercher à capitaliser sur l'anti-communisme, et pour le communisme de chercher à capitaliser sur l'anti-nazisme, n'a pas été sans porter ses fruits. Dans les années trente, comme l'a remarqué George Orwell, beaucoup sont devenus nazis par une horreur motivée du communisme, tandis que beaucoup devenaient communistes par une horreur motivée du nazisme. La peur justifiée du communisme poussait à soutenir Hitler dans sa "croisade contre le bolchevisme", la peur justifiée du nazisme à voir dans l'Union soviétique le dernier espoir de l'humanité. Comparer ne veut évidemment pas dire assimiler : des régimes comparables ne sont pas nécessairement identiques, même si certains auteurs ont pu l'affirmer dans le cas du communisme et du nazisme (10). Comparer signifie poser ensemble, pour les penser ensemble sous un certain nombre de rapports, deux espèces distinctes d'un même genre, deux phénomènes singuliers à l'intérieur d'une même catégorie ».(11)
Dès sa parution en Allemagne en 1989, l'ouvrage de Ernest Nolte (Cf. note 7) a fait l'objet d'attaques diverses de la part des historiens officiels, qui supportaient mal d'entendre dire que le nazisme n'était que le double en miroir du bolchevisme. Au-delà de ce débat d'autres questions se posentguerre-civile-europeenne.jpg en relation avec l'ouvrage de Nolte, questions qui n'ont été qu'à peine effleurées au cours de ces polémiques. On se limitera ici à quelques remarques. Ernst Nolte explique dans son ouvrage que la période allant de 1917 à 1945 a été toute entière dominée par une guerre civile européenne entre le national-socialisme et le bolchevisme, guerre qui a culminé dans la confrontation militaire de 1941-45. Or, comme l'a relevé l'historien Dominique Venner lors d'une rencontre avec Ernst Nolte organisée par la revue Eléments, (12), si l'on parle de guerre civile européenne, force est d'admettre que cette guerre civile n'a pas été seulement une guerre entre deux mais bien trois adversaires. En effet, outre le nazisme et le bolchevisme, un troisième acteur a également participé à cette guerre civile : le monde anglo-saxon, avec sa propre vision du monde à lui, très différente de celles développées respectivement par les nazis et les bolcheviks.
Autre point sur lequel Dominique Venner attire notre attention : si les crimes du communisme ont indiscutablement joué un rôle important dans la genèse du nazisme, une autre expérience a également joué un rôle dans ce domaine, celle de la Première guerre mondiale, qui « a introduit une nouvelle barbarie dans la conduite des opérations militaires ». Pour Dominique Venner cette deuxième expérience est d'une certaine manière même plus importante encore que la première, car elle fournit un point de départ commun au nazisme et au communisme : « Je pense, pour ma part, que dans leur extrémisme, le bolchevisme et le nazisme sont les produits de la Première guerre mondiale et de son déchaînement illimité de violence ». Dominique Venner mentionne en particulier la stratégie anglo-saxonne du blocus destiné à affamer le peuple allemand, stratégie marquant l'effacement de la distinction traditionnelle entre militaires et civils : « Jusqu'alors la guerre ne concernait peu ou prou que les soldats : désormais la population civile devenait une cible légitime ». C'est la définition même de la guerre totale, guerre s'inscrivant en rupture par rapport au droit européen de la guerre, tel qu'il s'était progressivement imposé dans les relations internationales depuis le 17ème siècle. On peut aussi mentionner sur ce point les travaux de George L. Mosse qui introduit le concept de "brutalisation" des sociétés européennes. Processus de banalisation de la violence initié par la Grande Guerre. Ce concept appliqué aux sociétés sortant de la Première guerre mondiale constitue pour Mosse "une matrice des totalitarismes"(13).
Eric Werner dans un commentaire (14) du livre de Nolte, se demande « si le même schéma d'interprétation que celui utilisé par Nolte pour comprendre les relations entre le nazisme et le bolchevisme ne serait pas également applicable aux relations entre le nazisme et le monde anglo-saxon, au sens où le monde anglo-saxon aurait lui aussi fonctionné à la fois comme image d'épouvante (Schreckbild) et comme modèle (Vorbild). En d'autres termes encore, le nazisme aurait-il vu le jour sans la décision anglo-saxonne de mener une guerre totale contre l'Allemagne entre 1914 et 1918 ? Il pourrait être utile, dans ce contexte, de relire les Considérations d'un apolitique de Thomas Mann. Rédigées entre 1914 et 1918, elles reflètent la surprise indignée d'un grand bourgeois cultivé, nourri des valeurs de l'Europe traditionnelle, devant les débordements liés à l'instrumentalisation des idéaux progressistes (démocratie, droits de l'homme, etc.) par les adversaires des Empires centraux. Car, à cette époque là déjà, la propagande occidentale ne faisait pas dans la dentelle. La réaction à ces débordements n'est pas survenue sur le moment même, mais quelques années après la guerre (avec l'apparition d'un fanatisme de sens contraire, le nazisme, fanatisme que Thomas Mann combattra lui aussi) ».
Mais il convient d'approfondir encore le problème. Nolte dit que le point de départ de la guerre civile européenne a été le fait que pour les nazis le communisme était à la fois Schreckbild et Vorbild. Mais cette relation n'est naturellement pas à sens unique, elle joue dans les deux sens. Eric Werner remarque que : « à aucun moment Nolte ne se réfère à Clausewitz dans La guerre civile européenne, mais son analyse n'en offre pas moins une analogie saisissante avec la théorie clausewitzienne de la guerre, théorie au centre de laquelle se trouve, comme on sait, l'affirmation suivante : "Chaque adversaire fait la loi de l'autre, d'où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes".(15). N'est-ce pas, en effet, très exactement ce qui s'est passé entre 1917 et 1945 avec la guerre civile européenne? "Chaque adversaire fait la loi de l'autre", dit Clausewitz. On pourrait aussi dire (c'est le sens même de la phrase) : chaque adversaire prend modèle sur l'autre, le copie, en sorte que les deux adversaires en viennent de plus en plus à se ressembler (au point même, à la limite, de passer l'un dans l'autre, de devenir interchangeables). Nolte relève que c'est précisément ce qui est arrivé au cours de la Deuxième guerre mondiale (notamment dans sa phase ultime), les deux régimes nazi et bolchevik ayant échangé certaines de leurs caractéristiques respectives ».
Revenons-en maintenant aux trois protagonistes de la guerre civile européenne. Il y avait trois protagonistes, donc également trois duels distincts rappelle Eric Werner (même si ces trois duels n'ont cessé d'interférer entre eux tout au long de cette période) : « De ces trois duels, le duel nazisme-communisme est incontestablement celui où le degré d'adéquation au schéma clausewitzien est le plus fort. Puis viendrait le conflit entre le nazisme et le monde anglo-saxon. Comment expliquer Dresde, par exemple, ou encore le comportement des Alliés occidentaux à l'égard de la population civile et des prisonniers de guerre allemands dans les mois et les années consécutifs à la capitulation de 1945 (thème de récents travaux historiques), sans faire intervenir la dialectique clausewitzienne de l'imitation réciproque? 
Reste le troisième duel, celui entre le communisme et le monde anglo-saxon, qui débouchera ultérieurement dans la guerre froide. Sans doute est-ce là que le degré d'adéquation au schéma clausewitzien serait le plus faible. Chaque adversaire fait la loi de l'autre, dit Clausewitz. Encore faut-il que les adversaires soient vraiment adversaires, autrement dit se fassent réellement la guerre. Or, en l'occurrence, est-ce le cas? [...] Le communisme, malgré les crimes de masse de l'ère soviétique, n'a jamais été l'objet en Occident de campagnes de dénonciation comparables même de loin à celles dont a été l'objet le nazisme. Le nazisme a été et reste aujourd'hui encore en Occident un objet d'épouvante (Schreckbild), ce n'est en aucune manière le cas du communisme. Au contraire même : pensons aux innombrables connivences dont le communisme a bénéficié en Occident durant l'Entre-deux guerres pour commencer, tout au long de la guerre froide ensuite, en particulier dans les milieux intellectuels. Faut-il y voir, comme l'écrit Alain de Benoist, l'indice d'une "parenté inavouée, découlant de la généalogie de la modernité" ? (16). Qu'importe ici l'explication, le fait est qu'il est difficile ici de parler de lutte à mort (au sens où l'a été le duel nazisme-bolchevisme ou même nazisme-monde anglo-saxon). Il en résulte que l'effet d'imitation est resté globalement limité »(17).
Enfin, Eric Werner fait remarquer que « les différences, à vrai dire, s'équilibrent aux ressemblances. On touche ici à un point délicat. Selon l'historien Karl Hildebrand, l'ordre international mis en place mis en place en 1919 à Versailles fut ébranlé par trois puissances révolutionnaires : l'Allemagne nazie, la Russie stalinienne et l'Amérique rooseveltienne. Toutes avaient en commun d'être animées d'ambitions non seulement régionales mais planétaires, de ne pas se limiter à vouloir les réaliser graduellement, mais d'un seul coup, enfin de n'être disposées à aucun compromis (« Krieg im Frieden und Frieden im Krieg. Über das Problem der Legitimität in der Geschichte der Staatengesellschaft 1931-1941 », Historische Zeitschrift 244, 1987, p.7-8). A cela on pourrait ajouter que ces trois puissances avaient en commun une même hostilité à l'égard de la société européenne traditionnelle. Roosevelt détestait les conservateurs anglais d'ancien style (Chamberlain), alors que Hitler n'avait que mépris pour l'ancienne classe dirigeante allemande. Ce n'est pas en vain par ailleurs que Roosevelt et Churchill ont toujours refusé d'entretenir le moindre contact avec l'opposition allemande à Hitler (composée, pour l'essentiel, de conservateurs traditionalistes). D'une manière générale, la Deuxième guerre mondiale n'a pas été seulement un affrontement entre deux des trois puissances révolutionnaires susmentionnées et la troisième, mais entre chacune de ces trois puissances révolutionnaires prises isolément et l'ensemble des forces qui ne voulaient du triomphe ni du nazisme, ni du communisme, ni de l'internationalisme libéral à l'américaine. Le premier affrontement opposait des révolutionnaires entre eux, le second (d'une portée presque plus décisive encore) ces mêmes révolutionnaires à ce qui subsistait encore à l'époque de la société européenne prérévolutionnaire. Ces deux conflits se sont souvent chevauchés l'un l'autre, comme en témoignent, en France, les luttes et règlements de compte entre agents communistes et résistants nationalistes au sein de la Résistance entre 1941 et 1945, mais aussi plus tard l'épuration, avec l'amalgame, originellement imposé par les communistes, entre droite traditionaliste et collaboration. La lutte contre les vestiges de l'ordre traditionnel s'est poursuivie depuis lors sans discontinuer, en particulier, dans le domaine idéologique, avec le développement conjoint de l'historiographie rééducative et de la propagande télévisuelle. Le coup de force anglo-américain contre la place financière suisse dans les années 90 pourrait également s'analyser sous cet angle ».
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NOTES et SOURCES.
1. Hannah Arendt, (The Origins of Totalitarianism, 1951), différentes éditions et traductions révisées. Edition en 3 volumes par édit. du Seuil, collect. "Points-Essais" . Le volume 3 porte le titre Le système totalitaire. (2006).
2. Allan Bullock, Hitler and Stalin. (Parallel Lives, London 1991).Traduc. fr. : Hitler et Staline. Vies parallèles, 2 vol., Albin Michel-Robert Laffont, 1994.
3. François Furet, Le passé d'une illusion. Essai sur l'idée communiste au XXème siècle, Robert Laffont-Calmann-Lévy,1995 p. 216.
4. François Furet, lettre du 23 mai 1993 à Jean Daniel, publiée in Commentaire, printemps 1998, p. 246. Cf. aussi François Furet, « Nazisme et communisme : la comparaison interdite », l'Histoire, mars 1995, pp.18-20.
5. Pierre Chaunu, "les jumeaux malins du deuxième millénaire", in Commentaires, avril 1998, p.219.
6. Alain Besançon, texte paru dans Commentaire, hiver 1997-98, p. 790. Des extraits ont également été publiés dans Le Monde, 22 octobre 1997, p. 17.
7. Ernest Nolte, La Guerre civile européenne (1919-1945), (édit.originale allemande, 1989), trad. fr. éd. des Syrtes, 2000. Réédition sous le titre National-Socialisme et Bolchevisme. La Guerre civile européenne 1919-1945. Tempus, 2011
8. Sigmund Neumann, Permanent Revolution. Totalitarianism in the Age of International Civil War, Harper, New-York, 1942.
9. Cf. notamment Ernst Nolte, Der europüische Bürgerkrieg 1917-1945. Nationalsozialismus und Bolschewismus, Ullstein, Berlin 1989.
10. Cf. Renzo De Felice : « La vérité est qu'il s'agit de phénomènes identiques. Le totalitarisme caractérise et définit le nazisme comme le communisme, sans aucune différence réelle » (Actes du colloque « Le stalinisme dans la gauche italienne », mars 1988).
11. Alain de Benoist, Nazisme et Communisme, édit. du Labyrinthe, 1998.
12. Débat Dominique Venner et Ernst Nolte, Éléments, n° 98, mai 2000, p. 22-24.
13. George L. Mosse, la brutalisation des sociétés européennes, de la Grande Guerre au totalitarisme. Hachette, 2000.
14. Eric Werner, "la guerre civile européenne selon Ernst Nolte", La Nation, 30 juin 2000.
15. Clausewitz, De la Guerre, 1, 1, § 1.
16. Alain de Benoist, Communisme et nazisme, 25 réflexions sur le totalitarisme au XXe siècle (1917-1989), Le Labyrinthe, 1998, p. 127.
17. Eric Werner, l'Après-démocratie, édit. l'Age d'Homme, 2001. p.70-72).
 
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autres sources :
Emilio Gentile, les religions de la politique. Entre démocraties et totalitarismes, édit. du Seuil, 2005. 
Eric Werner, l'Avant-Guerre civile, édit. l'Age d'Homme, 1998.
Alain Besançon, Les origines intellectuelles du Léninisme, Calmann-Lévy, 1977. - La Confusion des Langues, Calmann-Lévy, 1978. - La falsification du Bien, Julliard, 1985. - Le malheur du siècle, Fayard, 1998.
Thierry Wolton, Rouge Brun, édit. J.C. Lattès, 1999.
Henry Rousso (collectif sous la dir. de), Stalinisme et Nazisme, histoire et mémoire comparées, édit. Complexe, 1999.
Enzo Traverso (collectif sous la dir. de), Le totalitarisme, le XXème s. en débat, édit. du Seuil, collect. Points/Essais, 2001. - La Guerre civile européenne, 1914/1945, Hachette Pluriel, 2009.
Marc Ferro, (collectif sous la dir. de), Nazisme et Communisme, deux régimes dans un siècle, Hachette, 2005, puis Pluriel.
Eryck de Rubercy, (collectif sous la dir. de), La Revue des deux mondes : les totalitarismes, Communisme et Nazisme dans les années trente, Ch. Bourgois Editeur, 2010.
Stéphane Courtois (collectif sous la dir. de) : Quand tombe la nuit. Origines et émergence des régimes totalitaires en Europe (1900-1934), édit. l'Age d'Homme, 2001. Une si longue nuit. L'apogée des régimes totalitaires en Europe (1935-1953), édit. du Rocher, 2003. Le jour se lève : l'héritage du totalitarisme en Europe, 1953-2005, édit. du Rocher, 2006. Les logiques totalitaires en Europe, édit. du Rocher, 2006.
Stéphane Courtois, Communisme et totalitarisme, Tempus, 2009.
Bernard Bruneteau, l'Age totalitaire, idées reçus sur le totalitarisme, édit. Cavalier Bleu, 2011.
 
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liens :
                                                          
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l'Apocalypse de la Modernité (Emilio Gentile)

Publié le par Christocentrix

Emilio Gentile, L'Apocalypse de la modernité - La Grande Guerre et l'homme nouveau. Aubier, l'homme nouveau. Aubier, 2011, 415 p.

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(Emilio Gentile, né en 1946, est professeur d'histoire contemporaine à l'université de Rome "La Sapienza". Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur le fascisme, le totalitarisme et l'histoire des idées : Quand tombe la nuit. Origines et émergence des régimes totalitaires en Europe (1900-1934). (L'Âge d'homme, 2001), La Religion fasciste. (Perrin, 2002), Qu'est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation. (Gallimard, 2004), Les Religions de la politique. Entre démocraties et totalitarismes (Éditions du Seuil, 2005).
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Présentation de l'éditeur : 
Le 11 novembre 1918, lorsque prennent fin les quatre années de combats, de sacrifices et de massacres qui ont bouleversé l'Europe, les hommes, hébétés, contemplent les ruines. Ces ruines, ce sont celles d'une époque: celle de la modernité triomphante. où les maîtres mots étaient progrès, science, culture, et où l'on avait foi en l'avenir de l'humanité. Beaucoup, alors, diagnostiquent le déclin de la civilisation européenne, et s'interrogent avec angoisse sur la destinée de l'homme moderne. Ces réflexions, révèle Emilio Gentile, étaient cependant loin d'être nouvelles: elles étaient en germe déjà, dans les années précédant la Grande Guerre. L'Europe de la " Belle Epoque", que l'on se représente resplendissante, sûre d'elle, conquérante, était minée par des courants sombres: isolées d'abord, puis de plus en plus nombreuses, des voix s'étaient fait entendre, qui prophétisaient la fin de la civilisation et appelaient à la régénération de l'homme par la guerre. En nous invitant à les écouter, l'historien italien dévoile pour la première fois une Belle Epoque traversée de cauchemars, rongée par l'angoisse, et entraînée malgré elle dans la spirale apocalyptique de l'autodestruction.
 
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- Autres présentations :
"La critique de la modernité née de la Révolution française et des Lumières, n'a pas attendu la fin du XIXème siècle pour se développer. Antoine Compagnon et ses "antimodernes", de même que Zeev Sternhell avec ses "anti-Lumières", ont montré que modernité et réaction cheminent ensemble. Ce qui est nouveau avec les critiques de la modernité fin de siècle, c'est l'introduction du thème de l'apocalypse. Le monde moderne, l'homme et ses droits, la démocratie seraient des injures faites à Dieu et à la nature humaine qui, de plus, conduiraient l'humanité à sa perte. C'est l'heure de gloire des thèmes de la dégénérescence et du déclin. Même si l'ouvrage qui condense ces idées, Le déclin de l'Occident d'Oswald Spengler, est postérieur à la Première Guerre mondiale, c'est avant le cataclysme qu'elles ont été professées. Emilio Gentile montre à partir d'exemples tirés des mondes des idées, de la science ou des arts, combien cette perception d'une modernité qui conduit au désastre est une idée dominante de la "Belle Epoque"... C'est l'écrivain hongrois Max Nordau qui rencontre un succès retentissant avec son livre sur la décadence occidentale. En France, c'est Gustave Le Bon qui annonce, pour le pire, l'ère des masses et la corruption de la civilisation...La guerre sera rédemptrice et d'elle naîtra l'homme nouveau...Le mythe d'un homme régénéré dans les tranchées, sous les Orages d'acier d'un Ernst Jünger, prospérera". 
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- L'exposition Universelle de Paris dressa le bilan extraordinaire d'un siècle de progrès. Durant le XIXème siècle, en quelques générations, les Européens étaient parvenus à dompter les forces de la nature. Qui aurait pû prévoir au siècle précédent "qu'en l'espace de cent ans, autant de choses auraient été accomplies, que la face de la terre aurait été transformée de façon aussi prodigieuse", écrivait alors le sociologue Gugliano Ferrero. "Sans précédent" fut l'expression la plus utilisée... "Nombreux étaient ceux qui partageaient la prévision optimiste d'un âge d'or imminent pour le nouveau siècle"... Mais ce concert était troublé par quelques esprits moins allègres. Dès la "Belle Epoque" l'inquiétude apocalyptique de la destruction de la modernité s'exprime, même si personne ne prévoit la réalité de ce qui survint entre 1914 et 1945. 
Dans sa présentation de l'ouvrage, Dominique Venner  dans la Nouvelle Revue d'Histoire n° 53, de mars 2011) pose la question suivante : "Devant le tableau saisissant dressé par Gentile, une question se faufile dans la pensée du lecteur. Le triomphe des machines, du commerce et de la technique est-il constitutif de la civilisation européenne? Bien entendu ce triomphe est issu de l'esprit européen, de sa part "prométhéenne" ou "faustienne" comme disait Spengler. Cette part devenue obsédante ne contient pourtant pas la totalité de l'esprit européen. L'autre part, une part essentielle, que l'on peut appeler "appolinienne", s'est trouvée masquée par les prodiges de la modernité. Dès lors que ces prodiges tournent au cauchemar, ne serait-il pas imaginable que les Européens soient tentés de retrouver la part appolinienne de leur civilisation afin d'équilibrer la démesure prométhéenne ? La question est pour l'heure sans réponse." http://www.lanrh.fr/NR_1./ANCIENS_NUMEROS.html 
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La question est peut-être pour l'heure sans réponse mais il ne manque pas d'auteurs ayant pensé et écrit sur la question. Depuis les germes étudiés par Emilio Gentile dans cette époque d'avant la Première Guerre mondiale, plusieurs moissons ont passé; celles d'après la "Première" et d'avant la "Seconde". Puis celles d'après la "Seconde"... pour en arriver à la situation actuelle. Outre Spengler cité plus haut, ce blog a plusieurs fois présenté des auteurs aussi divers que Paul Valery, (la Crise de l'Esprit), Daniel-Rops (Chant pour les abîmes), Marcel de Corte (La fin d'une civilisation), Bertrand de Jouvenel, Nicolas Berdiaev,  ou que René Guénon (La Crise du Monde moderne), Julius Evola (Révolte contre le Monde moderne).... Plus près de nous, je pense encore aux essais d'un Alain Besançon (La falsification du Bien) ou d'un Eric Werner (la Maison de Servitude), d'un Dominique Venner, (le Choc de l'Histoire), et même à un Jean Raspail, etc....  Ils sont nombreux ceux qui nous ont fait ressentir le vertige de l'abîme et par un réflexe heureux nous porte aujourd'hui à entendre mieux cette voix au milieu de l'âme qui retentit non pour notre consolation mais pour nous mettre en garde contre de faux espoirs et nous encourager à ne pas baisser les bras. Mais, ce faisant, ne comptons jamais absolument sur nos propres forces. Agissons comme si tout dépendait de nous en sachant que Dieu secondera nos pauvres efforts. Cette espérance s'alimente à la voix intérieure qui nous dicte les renoncements et les initiatives; accrochés à la Source de Vie nous pouvons croire en l'Histoire.
A l'écoute de Clio, dans "Chant pour les abîmes", Daniel-Rops s'interroge : "serait-il vrai que chaque forme de civilisation eût, biologiquement, son temps mesuré ? (Un millénaire en gros, répond Spengler...)...Une telle vue laisse à rêver. Ainsi donc, serait-ce par le jeu de forces intérieures que les sociétés iraient à la mort ? la loi biologique, plus forte que les volontés humaines, les condamneraient-elles à disparaître, leur temps accompli ? Et les évènements extérieurs qui dans l'Histoire, semblent déterminants, seraient-ils, en définitive, aussi épisodiques et déterminés que le sont, pour chacun de nous, les causes hasardeuses qui nous mènent tous à notre inéluctable fin ? Si l'on songe à ce que représente vraiment le drame de notre monde, à cette immense somme de trahisons dont l'homme moderne s'est, envers lui-même rendu coupable, une telle hypothèse ne paraît pas du tout inacceptable et la loi de biologie historique rejoint, au fond de notre conscience, un sentiment de désespoir et de dégoût de vivre que nous connaissons bien."
Paul Valéry, dans son livre "Regards sur le monde actuel" nous livre son "ultima verba" : 
ARRÊTE! ARRÊTE-TOI! VAINQUEUR, SUR CE MOMENT SI HAUT DE LA VICTOIRE. PRENDS UN TEMPS DE SILENCE ET TE DEMANDE CE QU'IL TE FAUT PENSER SUR CE SOMMET, CE QU'IL TE FAUT PENSER QUI NE SOIT PAS SANS CONSÉQUENCE. C'EST UN VŒU, UN SERMENT, UN ACTE SANS RETOUR, UN MONUMENT DE L'AME ET COMME UNE PRIÈRE SOLENNELLE, QUE TU DOIS, SUR LES MORTS ET SUR LES VIVANTS PRONONCER ET INSTITUER, AFIN QUE CE MOMENT SILENCIEUX SI BEAU NE PÉRISSE PAS COMME UN AUTRE. DÉCLARE EN TOI ET GRAVE DANS TON COEUR :
QUE LE JOUR NE LUISE JAMAIS OU LE SOUVENIR DE CE JOUR DE VICTOIRE PUISSE APPORTER UNE AMERTUME ET UN RETOUR FUNESTE VERS LA PRÉSENTE JOIE; QUE JAMAIS REVIVANT CE QUI EST AUJOURD'HUI NE TE VIENNE A L'ESPRIT CETTE LOURDE PAROLE : A QUOI BON?

 

 

 

 

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les Peuples de la Mer

Publié le par Christocentrix

 

peuples de la mer (Sandars)Boucs émissaires pour l'effondrement d'une civilisation ancienne? Catalyseurs dans la naissance d'une nouvelle civilisation ? Qu'ont été ces mystérieux - Peuples de la Mer - dont la Bible, les chroniques, les monuments anciens nous relatent les forfaits, sans bien nous dire qui ils étaient, ni d'où ils venaient ? Hésiode n'a pas résolu le problème. Non plus que les thuriféraires de Ramsès III, dont les victoires ne furent peut-être qu'arrêts temporaires d'avant-garde dans une ruée dévastatrice.
N.K. Sandars a interrogé les ruines, des stèles triomphales aux vaisselles cassées. Méthodes d'efficacité reconnue, mais qu'il a fallu ici pousser très loin. Elève du professeur Gordon Childe à l'Institut d'Archéologie de l'Université de Londres, diplômée de l'institut d'Archéologie Préhistorique d'Oxford, Mme Sandars applique aux vestiges de la Grèce et du Moyen-Orient cette même analyse pénétrante qui lui a permis, en d'autres ouvrages, de révéler à la France et à la Grande-Bretagne leur commune préhistoire celtique.
Et les siècles obscurs de Méditerranée s'éclairent. Cnossos, Enkomi, Hattusas, Ougarit, Mycènes, Pylos, Tyrinthe retrouvent leur place dans l'Histoire, préparant et expliquant l'essor de Jérusalem, Athènes et Rome. Les civilisations ne sont plus mortes. Effacées par l'une des plus totales subversions qu'ait connues le monde, les Cités-Etats émergent des ténèbres, revendiquent notre respect, pour ce qu'à travers l'Egypte et la Grèce, elles nous ont laissé.
Mais l'exploration à laquelle est convié le lecteur conserve ses incertitudes, ses zones d'ombre, n'éteint pas les curiosités. La déchéance des peuples abandonnés aux délices de la consommation y tient autant de place que les fureurs des contestataires. C'est plus souvent sur un désordre que débouche cette analyse d'une extrême rigueur. Tout simplement parce que le désordre fut et que l'auteur n'aime pas substituer à la vérité ces canevas où les faits s'ordonnent trop aisément en fonction des thèses. "L'Histoire, écrit-elle, ne retrouve ordre et économie qu'au niveau de la philosophie et non du fait brutal. C'est pourquoi elle ne devrait jamais être livrée aux philosophes ou aux sociologues". On sera pourtant tenté, à la lecture de cet ouvrage, d'ajouter que la philosophie et la sociologie pourraient tirer du "fait brutal" ce que, bien évidemment, elles ne peuvent pas lui apporter : la bonne foi et la sérénité.

 

                                                                           *

 peuples de la mer (faucounau)                                                                                                                                                             Se définissant comme un linguiste kretschmérien, Jean Faucounau entraîne le lecteur à la découverte des mystérieux « Peuples de la Mer », dans un vaste voyage archéologique allant de l'Anatolie à la Sicile, et de la Grèce à la Sardaigne, en passant par Chypre et par l'Egypte. Il montre la grande diversité de ces peuples, ainsi que ce qui les unit, émettant chemin faisant une nouvelle théorie sur la catastrophe naturelle qui, selon lui, mit fin à l'Age du Bronze vers 1200 avant notre ère. S'appuyant sur les données les plus récentes, l'auteur développe diverses vues nouvelles, fondées parfois sur ses propres travaux, ouvrant ainsi la voie à de nouveaux axes de recherche en linguistique, archéo-géologie et archéologie méditerranéenne... Polytechnicien et linguiste, Jean Faucounau a eu l'occasion de participer dans sa jeunesse à des missions de prospection géologique pour le compte d'une Société minière. Il est notamment l'auteur de l'ouvrage « Les Proto-Ioniens : histoire d'un peuple oublié », publié dans la même collection.

 

 

peuples-de-la-mer.jpg

 

carte 1

 

carte peuples de la mer 

cartes extraites du livre de Jean Deruelle, "de la préhistoire à l'Atlantide des mégalithes", (éditions France-Empire, 1990) dont un chapitre est consacré aux "Peuples de la Mer".  Idem dans son ouvrage réactualisé en 1999 sous le titre "Atlantide des mégalithes".

 

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                                         guerrier des Peuples de la Mer
 

 

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origines des Berbères (suite)

Publié le par Christocentrix

simplement pour indiquer un échantillon de la bibliographie (en français) sur le sujet.....

 

les-Altlantes.jpg

livre ancien (1883) - A première vue on supposerait une "énième" hypothèse sur l'Atlantide mais il s'agit bien de l'Atlantis (autrement dit l'Atlas géographique) et de l'histoire ancienne de cette région méditerranéenne nord-africaine (et autour). Il s'agit aussi d'histoire des peuples qui ont vécu sur cette terre dans (ou depuis) des temps très anciens. Peuples désignés ici sous un autre nom (Héviles, Gétules, Libyens) que celui de "Berbères" que l'on utilise plus facilement aujourd'hui, ou de "Numides" de nos manuels scolaires. 

 (voir la "page" spéciale créée pour la reproduction de longs passages de ce livre).

                                                                          *

 

Premiers-Berberes.jpg

                                                                       présentation de l'éditeur

premiers berberes texte

                                    (paru en France en 2000 et en Algérie en 2001)

                                                                                                           

                                                                                   *

 

Berberes-Camps.jpgGabriel Camps est professeur de l'Université de Provence, spécialiste de la préhistoire et de l'histoire de l'Afrique du Nord. Il a conduit plusieurs missions scientifiques au Sahara et dirigé de nombreuses fouilles en Afrique du Nord. Il dirige l'Encyclopédie Berbère de l'UNESCO. Il est auteur de plusieurs ouvrages sur les Berbères et sur le Sahara.

- Aux origines de la Berbérie, monuments et rites funéraires protohistoriques (1961).

- Civilisations préhistoriques de l'Afrique du Nord et du sahara (1974).

- Berbères, aux marges de l'Histoire (1980).

- Les Berbères, Mémoire et Identité (1987).

- Les Berbères - des rives de la Méditerrannée aux marges méridionales du sahara (1996) - (ouvrage ci-contre édité en 2000 par Edisud-France).

-lien :   http://www.mondeberbere.com/histoire/camps/origines.htm#linguistique

 

 

-rappelons aussi le "que sais-je"  n° 718.  (P.U.F)... dans ses deux versions, ancienne (G.H. Bousquet) puis réactualisée (J. Servier)

Berberes-2-Servier.jpg

Berberes-Bousquet.jpg 

 

 

 

liens interessants :

http://mythologie-berbere.blogspot.fr/2012/11/les-berberes-oublie-de-lhistoire.html    et autres pages.

http://www.bladi.net/forum/28506-fabuleuse-histoire-berberes-iles/

 

 

 

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Histoire des Berbères

Publié le par Christocentrix

Les Berbères ou Imazighen (Amazigh au singulier) constituent le fond ancien de la population de l’Afrique du Nord. Aujourd’hui, les dirigeants arabo-islamiques nord africains doivent faire face au réveil berbère...

Ce livre de Bernard Lugan n’a pas d’équivalent. Son approche est ethno-historique et couvre une période de 10 000 ans. Il est illustré par de nombreuses cartes en couleur et par des photographies.

 

hist-Berberes.jpg

 

Table des matières

 

Première partie : La Berbérie jusqu’à la conquête arabe

Chapitre I : Une très longue histoire

A) L’état des connaissances
B) L’Égypte, une création berbère ?

Chapitre II : Les Berbères durant l’Antiquité classique
A) Les Peuples et les Etats
B) Les Berbères furent-ils romanisés ?

Chapitre III : Les Berbères, les Vandales et les Byzantins
A) L’intrusion vandale
B) L’échec de Byzance

Deuxième partie : Les Berbères se convertissent à l’islam mais ils résistent à l’arabisation (VIe-Xve siècle)

Chapitre I : Les Berbères face à la conquête et à l’islamisation
A) Les résistances à la conquête
B) La révolte berbère du VIII° siècle

Chapitre II : Le monde berbère du IXe au XIIe siècle
A) La Berbérie au IXe siècle
B) Le Maghreb berbéro-musulman du Xe au XIIe siècle

Chapitre III : Les grandes mutations du monde berbère (XIIe-XVe siècle)
A) Les Berbères almohades et l’arabisation du Maghreb (XIIe-XIIIe)
B) La question arabe
C) Le tournant des XIIIe-XVe siècles

Troisième partie : Des Berbères dominés à la renaissance de la Tamazgha

Chapitre I : Les Berbères perdent la maîtrise de leur destin (XVIe-XIXe siècle)
A) Le Maroc entre Arabes et Berbères
B) Les Berbères et les Ottomans (XVIe-XIXe siècle)

Chapitre II : Les Berbères et la colonisation
A) Algérie : de la marginalisation à la prise de conscience
B) Maroc : les Berbères victimes du Protectorat ?

Chapitre III : La renaissance berbère aujourd’hui
A) Maroc : de la stigmatisation à la cohésion nationale
B) Algérie : entre berbérisme et jacobinisme arabo-musulman
C) Les autres composantes de la Tamazgha

 

- Bibliographie - Index des noms de personnes - Index des tribus et des peuples

 

 

Ce livre édité par l'Afrique Réelle n'est pas disponible dans les librairies ou sur les sites de commandes en ligne. Seule l'Afrique Réelle le distribue.

ici : http://bernardlugan.blogspot.fr/2012/04/nouveau-livre-de-bernard-lugan-histoire.html

 

 

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russo-corses

Publié le par Christocentrix

un fait peu connu, oublié...cette histoire de russes blancs réfugiés en Corse et qui ont fait souche...

extrait de l'article developpé par :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Accueil_principal

"Les travailleurs russes ont été soigneusement dispersés dans l’île. En janvier 1922, des réfugiés sont officiellement signalés dans 80 communes corses. Le saupoudrage est étonnant : à l’exception d’Ajaccio, qui abrite dans la première moitié des années 20 une communauté d’une centaine de Russes, on observe ailleurs que de faibles concentrations de réfugiés ; tout au plus relève-t-on entre 15 et 20 individus à Bastia en 1924, et 12 à Volpajola la même année. Partout ailleurs, il n'y a jamais plus de dix réfugiés par commune à partir de 1923. Dans beaucoup de villages, « U Russio », comme on l’appelle le plus couramment, est le seul étranger. On signale par exemple un individu isolé au début de 1923 à Zicavo, Grosseto-Prugna, Albitreccia, Guagno, Cargèse, Appietto, Évisa, Letia, Urbalacone, Ciamannacce, Cozzano, Vero, Ucciani, Ota, Cuttoli, San-Nicolao, Penta-di-Casinca, L'Île-Rousse, Corte et Giuncheto.

Au cours des années 20 et 30, les Russes forment la deuxième communauté étrangère de la Corse, derrière les Italiens, et très loin devant toutes les autres. Leur intégration à la nation française s’est faite au cours des années 20 et 30 par la naturalisation. La nationalité française a été accordée de façon très échelonnée. Ainsi, Anatole Popoff devient français dès 1927, Serge Amolsky en novembre 1930, alors que Nicolas Ivassenko doit attendre pour cela le 26 mai 1936. En 1939, le processus de naturalisation est terminé, puisqu’on ne trouve alors en Corse plus que 3 réfugiés russes, lesquels n’ont vraisemblablement pas souhaité devenir français.

À partir de la naturalisation, les réfugiés se dissolvent dans la population de l’île, et la Corse révèle ici sa formidable capacité d’assimilation. Dès la première génération, les Russes ont été non seulement intégrés, mais assimilés par l’île.

D’aucuns affirment que, quelques années après leur arrivée, les réfugiés parlaient beaucoup mieux le corse que le français. Voici comment la fille d’Anatole Popoff décrit son père : Il parlait le corse, avait des amis bergers, aimait le fromage de chèvre et les figues [...]. L’Ukraine était sa terre natale, la France sa deuxième patrie, mais la Corse il l’aimait par dessus tout : il y avait trouvé la paix et le bonheur.

Chose beaucoup plus stupéfiante, en l’espace de quelques années, la religion orthodoxe semble avoir totalement disparu de l’île. Tous les Corses d’origine russe semblent être de confession catholique. Cette spécificité corse peut s’expliquer ainsi : au lendemain de la Grande Guerre, la jeune gent masculine insulaire avait été en grande partie décimée, et les veuves et les filles à marier ne manquaient pas dans ces années-là.

Dans de nombreux cas, les employés russes ont épousé la fille du fermier chez qui ils travaillaient : c’est le cas de Serge Arnolsky à Appietto, ou de Nicolas Ivassenko à Ocana ; au pire, la jeune épousée vient du village voisin, comme pour Anatole Popoff de L’Île-Rousse qui se marie à Monticello. Il était tout simplement inimaginable que leur mariage ne soit catholique : il ne pouvait pas y avoir d’épousailles sans conversion. Les fiancés russes devaient donc se convertir à la confession catholique, sinon le curé refusait de célébrer la cérémonie.

Les Russes ont eu toutes leurs racines coupées, et ont perdu totalement leur identité slave pour finir par devenir de vrais Corses. « Leurs enfants et petits-enfants ont gardé leurs patronymes russes, mais sont corses jusqu’au bout des ongles. Tous parlent le corse, plusieurs sont même des nationalistes convaincus ».

 

l'article entier sur Wikipedia : 

  http://fr.wikipedia.org/wiki/Exode_des_Russes_blancs_en_Corse

voir aussi ce lien :  http://www.aaomir.net/spip.php?article210

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