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Articles avec #lecons et mysteres de l'histoire tag

un nouveau souffle (Chesterton)

Publié le par Christocentrix

 "L'importance historique de saint François tient à ce que sa vie coïncide avec cette période charnière, si je puis dire, qui marque la fin du temps de l'expiation. Les hommes de ces temps-là étaient sans doute grossiers et illettrés et fort ignorants -sauf dans l'art de faire la guerre à des païens beaucoup plus barbares qu'eux-mêmes - mais ils étaient sains. Ils étaient en somme des enfants et d'ailleurs les premiers et rudimentaires balbutiements de leurs arts ont la saine gaîté des enfants. Il nous faut voir l'Europe de ces hommes morcelée le plus souvent en petits gouvernements locaux ; gouvernements féodaux dans la mesure où ils étaient une survivance des durs combats contre les barbares ; gouvernements monastiques et teintés d'un caractère plutôt amical et paternel dans la mesure où ils gardaient un reflet de la Rome impériale dont la légende vivait encore.

L'Italie faisait exception qui avait conservé quelque chose de plus typique de l'esprit antique le plus élevé : la république. L'Italie était une mosaïque de petits états à l'idéal démocratique prononcé et peuplés souvent de vrais citoyens. Mais la paix romaine ne garantissait plus la protection des cités. En raison des guerres féodales il avait fallu fortifier chacune de ces villes dont tous les citoyens étaient soldats. La cité qui va nous retenir maintenant occupait, parmi les collines boisées de l'Ombrie, une position escarpée et impressionnante. Et son nom était Assise. Le mot d'ordre qui fut l'évangile de ce temps devait jaillir de la grande porte ouverte dans les hautes murailles : « Le temps de vos combats est achevé, vos fautes sont pardonnées. » C'était de tout cela, du rempart féodal, de la liberté et du souvenir des lois romaines que devait naître au commencement du treizième siècle, immense et presque universelle, la puissante civilisation qui marque l'apogée du Moyen-Age.

Il serait exagéré d'attribuer cette réussite à un seul homme, fut-il le plus fécond et le plus original des génies du treizième siècle. Ses principes moraux fondamentaux, fraternité et loyauté, n'avaient jamais été complètement effacés car la chrétienté n'avait jamais cessé d'être chrétienne. Les grands axiomes, en ce qui regardait la justice ou la pitié notamment, figuraient dans les rustiques annales des moines du haut Moyen-Age comme dans les recueils de maximes rigides de Byzance décadente. Et dès les onzième et douzième siècles une poussée morale plus généreuse avait vu le jour. Il n'en est pas moins rigoureusement vrai que l'austérité ancienne pesait sur les premiers essais de renouveau. C'était l'aube naissante, mais c'était l'aube indécise et grise. Deux ou trois exemples suffiront à rendre évident ce qui distingue les premières réformes de la réforme franciscaine.

Le monachisme, certes, était d'institution beaucoup plus antique puisqu'à vrai dire il est aussi vieux que le christianisme. La vie de perfection a toujours comporté les trois grands voeux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance. Le mode de vie monastique, qui n'était pas du monde, avait depuis toujours civilisé le monde. Les moines n'avaient jamais cessé d'apprendre au peuple à labourer et à semer, à lire et à écrire. Au point qu'on pourrait dire que ce que le peuple savait, il le tenait des moines. Il n'en est pas moins vrai que les moines, hommes compétents et expérimentés, étaient rigoureux - encore qu'ils aient généralement fait profiter les autres de leur compétence et de leur expérience et eux-mêmes de leur rigueur. Il est vrai aussi que le premier essor monastique avait pris forme depuis si longtemps que, sans doute, il avait eu le temps de se déformer. Cependant, au moment dont je parle, il conservait quelque chose d'inflexible. Venons-en maintenant aux exemples annoncés.

L'éclatement de l'ancien moule social sera le premier. L'esclavage tendait à disparaître : non seulement parce que l'esclave devenait serf et donc pratiquement libre quant à sa ferme et à sa famille, mais aussi parce que beaucoup de seigneurs affranchissaient en même temps serfs et esclaves. Ils le faisaient sur la demande des prêtres, mais surtout en esprit de pénitence. En un sens, il est vrai, un pays catholique ne peut qu'être imprégné de l'esprit de pénitence. Mais je parle pour l'instant de cette pénitence très austère qui expiait les excès païens. Il y avait autour de ces affranchissements quelque chose de l'atmosphère qui entoure le lit d'un mourant ; au reste beaucoup d'entre eux portaient en fait la marque du repentir in articulo mortis. Un athée honnête, avec qui je conversais naguère, affirmait que les hommes furent réduits en esclavage par la peur de l'enfer. Sur quoi je lui répliquai que sa thèse aurait eu l'avantage indiscutable d'être historiquement fondée, s'il avait affirmé que les hommes avaient été libérés de l'esclavage par la peur de l'enfer.

La profonde réforme de la discipline ecclésiastique entreprise par saint Grégoire VII sera le second. Ce fut réellement une réforme. Ses motifs étaient des plus nobles et il en résulta beaucoup de bien. Le pape fit la chasse à la corruption financière du clergé et à toute simonie ; il rappela le clergé séculier à une vie plus grave et plus mortifiante. Mais le fait même que le trait principal de cette réforme fut de rendre universelle l'obligation du célibat laissera à beaucoup le sentiment que sa noblesse réelle manque de feu.

Mon troisième exemple est sans doute le plus percutant. Il s'agit d'une guerre. Héroïque et même sainte aux yeux de bon nombre d'entre nous, cette guerre n'en a pas moins entraîné les impitoyables et terribles conséquences de la guerre. Ce n'est pas ici le lieu de rappeler ce que furent véritablement les Croisades. Tout le monde sait qu'aux heures les plus sombres du haut Moyen-Age, ce qu'on peut appeler une hérésie avait surgi des déserts d'Arabie. Devenue une nouvelle religion, militaire et nomade, elle invoquait Mahom. Beaucoup d'hérésies, de l'islam au monisme, partagent sa caractéristique essentielle qui est de procurer une simplification saine, selon les hérétiques, malsaine selon les catholiques, de la religion. Aux yeux de ces derniers cette sorte de simplification confine à la caricature et détruit l'ample équilibre du catholicisme. Quoiqu'il en soit, l'islam se présentait objectivement comme un danger militaire pour la chrétienté et la chrétienté, en essayant de reconquérir les Lieux Saints, le frappait au coeur. Godefroy de Bouillon et les premiers chrétiens qui attaquèrent Jérusalem furent des héros -ou il n'y en a point en ce monde. Mais ils furent les héros d'une tragédie.

J'espère avoir réussi à faire sentir à travers ces exemples ce qu'était l'esprit commun des tentatives de renouveau antérieures à saint François, et ce qu'elles avaient conservé de l'esprit de pénitence expiatrice précédent. Il y a dans ces mouvements de réforme quelque chose de froidement vivifiant, comme le vent qui s'engouffre entre les montagnes. Ce souffle austère et pur, cher aux poètes, c'est réellement l'esprit de ce temps, car c'est le souffle d'un monde enfin purifié.

Quiconque est sensible aux atmosphères sentira que celle de la société évoquée ici, encore rude et souvent brutale, est saine et limpide. Ses impuretés mêmes sont limpides, ayant perdu toute perversité. Ses cruautés mêmes sont saines, ayant perdu tout sadisme. Le blasphème ou l'insulte provoquent une réaction très simple d'horreur ou de fureur. Dans cette lumière grise qui se lève, commence à fleurir la beauté, fraîche, fragile et surprenante. L'amour qui renaît alors n'a plus rien de commun avec ce qui fut connu sous le nom d'amour platonique, mais il est toujours connu sous le nom d'amour chevaleresque. Les fleurs et les étoiles ont recouvré leur première innocence. Le feu et l'eau sont devenus dignes d'être le frère et la soeur d'un saint. L'expiation du paganisme est enfin achevée.

L'eau a été lavée et le feu purifié comme par le feu. L'eau n'est plus cette eau qui engloutissait les esclaves jetés en patures aux murènes. Le feu n'est plus ce feu qui dévorait les enfants offerts à Moloch. Les fleurs n'ont plus le parfum des guirlandes cueillies au jardin de Priape. Les étoiles ne sont plus ces astres froids, signes glacés de dieux lointains. Il n'y a plus que des créatures comme nouvellement créées et qui attendent un nom nouveau de quelqu'un qui doit venir. Ce que le monde portait de signes sinistres a disparu. La terre et l'univers tout entier attendent d'être réconciliés avec l'homme car ils sont prêts à l'être. Et l'homme, ayant arraché de son âme le dernier souvenir du culte qu'il lui rendait, peut revenir à la nature.

Sur la petite colline qui domine la cité, un homme se détache soudain, silencieux dans la clarté qui monte. C'est l'aube et la fin d'une longue nuit, austère nuit de vigile, mais qu'avaient visitée les étoiles. Il se tient debout les mains levées tel qu'il figure en maints tableaux. Autour de lui, c'est un jaillissement d'oiseaux et derrière lui, c'est le lever du jour."

                                                              

                                       extrait de Saint François d'Assise par Chesterton

 

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la chair et le sang (Chesterton)

Publié le par Christocentrix

"...Redisons-le : la fin du haut Moyen-Age fut autre chose qu'un simple réveil et bien autre chose que l'affranchissement d'un esclavage obscurantiste. Ce fut bien une fin - et une fin au sens exact du mot - mais dans un tout autre ordre d'idée. Ce fut la fin d'une pénitence, d'une expiation si l'on veut, et de ce moment, cette purgation spirituelle étant consommée, certaines maladies spirituelles furent définitivement exorcisées. Des siècles de mortification en étaient venus à bout, car seule la mortification avait ce pouvoir. Le christianisme avait été donné au monde pour le guérir ; et il l'avait guéri de la seule façon qui pouvait le guérir.

A s'en tenir aux faits vus de l'extérieur, la civilisation antique acheva sa course en acceptant une vérité nouvelle : j'entends en se convertissant au christianisme. Cette vérité était une donnée psychologique autant qu'une doctrine théologique, et l'antiquité avait réellement atteint un sommet de civilisation. Ma thèse ne sera point affaiblie - peut-être même sera-t-elle renforcée - par l'affirmation que jamais le monde n'avait été aussi civilisé. L'humanité possédait une poésie et un art plastique sans égal, des idéals politiques durables, un appareil logique et un langage clairs. Et de plus elle savait quelle était son erreur fondamentale ; erreur trop profonde pour être parfaitement définie. Appelons-la, en raccourci, culte de la nature.

En tant qu'elle est une erreur bien conforme à notre nature, on pourrait presque aussi justement l'appeler l'erreur du naturel. Les Grecs, ces grands guides et pionniers de l'antiquité païenne, prirent pour point de départ une idée prodigieusement simple et claire. Leur idée était qu'il ne peut arriver aucun mal à l'homme qui marche droit devant lui sur la grand-route de la raison et de la nature. Surtout, si cet homme est particulièrement intelligent et cultivé, ce qui était le cas des Grecs.

Révérence gardée, je dirais que cet homme n'avait qu'à marcher le nez au vent - surtout si son nez était grec ! Or l'exemple des Grecs suffit à illustrer l'étrange mais inéluctable fatalité qui accompagne cette illusion. Ils n'avaient pas plutôt entrepris d'être naturels en suivant la méthode que j'ai dite, que l'aventure la plus surprenante semble s'en être suivie, surprenante à un point tel qu'il est malaisé d'en parler. Nous noterons à ce propos que nos réalistes les plus osés ne nous font jamais bénéficier de leur réalisme. Leurs études sur des sujets scabreux ne portent jamais témoignage en faveur des vérités de la morale traditionnelle. Pourtant si nous en avions le goût, nous pourrions citer un grand nombre d'exemples illustrant des sujets de ce genre, qui tous renforcent l'autorité de la morale chrétienne. Pour ne citer qu'eux, cela est d'ailleurs facile à vérifier dans le cas des Grecs : personne n'a jamais écrit, du point de vue moral, leur histoire véritable, car personne, apparemment, n'a vu la portée ni l'étrangeté de la chose.

Voici donc les hommes les plus sages que la terre ait jamais portés. Ils décident d'être naturels et tout aussitôt se conduisent aussi peu naturellement que possible. Le résultat immédiat de leur hommage à la nature gaie, saine et ensoleillée fut un dévoiement contagieux comme la peste. Leurs plus grands philosophes et mêmes les plus purs ne réussirent pas, croit-on, à éviter cette misérable folie. Pourquoi ? Il semble que le peuple dont les poètes avaient chanté Hélène de Troie et les statuaires taillé la Vénus de Milo, aurait dû demeurer sain en la matière.

C'est qu'il est en vérité impossible à un peuple d'avoir la santé pour idole et de demeurer sain. Quand l'homme va droit son chemin, il se perd. Quand il va le nez au vent, il trouve tout de suite le moyen de se le casser - à moins qu'il n'entreprenne de se le couper pour mieux se faire la nique. En quoi il fait d'ailleurs quelque chose de beaucoup plus profondément accordé à sa nature qu'aucun adorateur de la nature ne peut même le soupçonner. A vues humaines, la découverte de cette chose très profondément enfouie fut le moteur de la conversion de l'antiquité au christianisme. L'homme tend à tomber comme la boule à rouler. Avec le christianisme, les païens découvrirent le moyen de corriger cette inclination et donc celui d'aller vraiment droit au but. Beaucoup souriront de ces paroles : il n'en est pas moins vrai que la bonne et même excellente nouvelle apportée par l'Evangile fut l'annonce qu'il y avait un péché originel.

Rome s'éleva aux dépens de ses maîtres grecs surtout parce qu'elle ne consentit que partiellement à ce que leur enseignement avait de pervers. Mais finalement elle fut victime d'une erreur analogue qui affecta sa propre tradition religieuse, demeurée pour une bonne part la tradition païenne du culte de la nature. Le paganisme même civilisé péchait en ce qu'il n'offrait à l'ensemble des hommes aucune autre nourriture spirituelle que le culte de ces forces de la nature, mystérieuses et inconnues : le sexe, la naissance, la mort.gladiateurs 2 L'Empire romain, bien avant sa fin, offre lui aussi maint exemple du dévoiement engendré par ce culte. La cruauté de Néron, par exemple,  qui fit cyniquement trôner le sadisme au grand jour, est proverbiale. Mais mon propos n'est pas d'établir un catalogue raisonné d'atrocités ; ce que je veux faire entendre est à la fois plus subtil et plus universel. Il arrivait à l'imagination humaine, prise comme un tout, qu'elle baignait dans un monde tout entier livré à des passions naturelles dangereuses qui, livrées à elles-mêmes, dégénéraient rapidement. On traitait la sexualité comme une chose toute naturelle et inoffensive et il arrivait que toute chose naturelle et inoffensive était comme imbibée et même saturée de sexualité. Ce qui touche au sexe ne peut pas se classer simplement parmi les actes ou émotions élémentaires comme boire, manger ou dormir. Dès que le sexe n'est plus serf, il est tyran. Quelle qu'en soit la raison, c'est un fait. La place qu'il tient dans la nature humaine est sous plusieurs rapports dangereuse et disproportionnée. Il faut à la sexualité une purification et une consécration particulières. Le monde moderne veut qu'il en soit du sexe comme de l'ouïe ou de l'odorat, et de la beauté du corps humain comme de celle d'un oiseau ou d'une fleur. Or, ou bien cela s'applique à une vision édenique, ou bien orgie paiennec'est un échantillon de cette exécrable psychologie dont le monde se sentit écoeuré il y a deux mille ans. 

Ce n'est pas là une condamnation de la perversité antique au nom d'un sensualisme parfaitement pharisaïque. Car le problème n'est pas celui de la perversité du monde païen ; ce serait plutôt celui de sa sagesse qui lui faisait voir la perversité grandissante de son paganisme ou, mieux, qui lui faisait voir que la route suivie conduisait logiquement à la perversité. J'entends que la magie naturelle » était sans lendemain ; tenter de l'approfondir, c'était sombrer dans la magie noire. Elle était sans lendemain parce que seule l'enfance en elle était innocente ; ou, si l'on veut, elle n'était innocente que parce qu'elle n'était pas sérieuse.

Les païens étaient plus sages que leur religion. C'est pourquoi ils se firent chrétiens. Nombre d'entre eux avaient pour se soutenir les vertus morales, les vertus domestiques et l'honneur militaire ; mais en même temps, la croyance purement populaire qu'ils appelaient religion les tirait vers le bas. N'ayons pas peur de le répéter : lorsqu'il fut question de réagir au mal, le mal était partout répandu. Disons plus précisément que son pan2.jpgnom était Pan. Il fallait à ces hommes, et non point en un sens métaphorique, un ciel nouveau et une terre nouvelle ; car ils avaient vraiment souillé et leur terre et leur ciel. Comment se seraient-ils sortis d'affaire en se tournant vers un ciel dont les étoiles narraient des contes érotiques ? Comment auraient-ils appris quelque chose des oiseaux et des fleurs, eux qui les avaient enrôlés dans de scabreuses histoires d'amour ? Ce n'est pas le lieu ici de multiplier les exemples, aussi n'en citerai-je qu'un, particulièrement probant. Ce que suscite en chacun de nous le mot « jardin » est presque de l'ordre du cliché : une fontaine mélancolique, le sourire d'une jeune fille, la bonté d'un vieux curé affairé dans son potager, et non loin, par dessus la haie, le clocher du village. Mais quiconque a quelques souvenirs de poésie latine sait quelle image brutale, obscène et monstrueuse, effacera soudain le souvenir de la vasque et du verger ; et quel dieu régnait sur ces jardins.

Rien ne pouvait écarter cette obsession sauf une religion radicalement étrangère à notre monde. Il n'eut servi à rien de ramener de tels gens à la religion naturelle de l'amour des fleurs et des étoiles ; car il n'y avait plus que des étoiles souillées et des fleurs vicieuses. Il leur fallait partir au désert, où il n'y a point de fleurs, et se retirer dans une caverne, où les étoiles sont invisibles.

Ce que l'esprit humain avait de plus élevé se retira au plus profond de ce désert et de cette caverne pour plus de quatre siècles. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire car seul le surnaturel abrupt offrait une chance de salut. Si Dieu ne pouvait opérer cette guérison, les dieux certes en étaient incapables. La primitive Église appelait démons les dieux païens, en quoi elle avait tout à fait raison. Quelle qu'ait été la part de la religion naturelle dans l'éclosion des temples païens, ceux-ci étaient devenus des rendez-vous du diable.faun.jpg De Vénus il ne restait que son mal et de Pan une terreur panique.

Je ne crois pas, bien entendu, que les païens étaient tous atteints par ces tares, même aux pires moments de la décadence ; mais ils n'échappaient à la contagion qu'individuellement. Rien ne met plus en évidence ce qui distingue fondamentalement le paganisme du christianisme que cet extraordinaire éloignement entre la philosophie, affaire privée, et la religion, affaire publique. Il était en tout cas parfaitement inutile de parler de religion naturelle alors que, aux yeux de tous, la nature était devenue aussi peu naturelle que la religion. Ils savaient beaucoup mieux que nous de quel mal ils souffraient, quel malin esprit les tentait et les tourmentait, eux qui inscrivirent ces mots sur le grand livre de l'histoire : « Cette espèce ne se chasse que par la prière et par le jeûne ». "

                                        extrait de "Saint François d'Assise " par Chesterton

un site sur Chesterton : http://chesterton.over-blog.com/

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mythes païens, mystère chrétien.

Publié le par Christocentrix

..."le rite païen peut aussi être conçu sous une troisième forme, à savoir que ce rite, qui imite en effet la réalité que l'on désire voir se produire, soit l'expression de la conviction que le monde n'est pas régi par un déterminisme aveugle, mais qu'il est gouverné par un Dieu vivant. A ce niveau le rite est l'expression de la croyance à l'intervention de Dieu dans la vie du cosmos et dans la vie de l'homme, c'est-à-dire de ce qui constitue le fond des paganismes, et de ce qui en soi est parfaitement valable.

Veut-on dire par là que le rite ait nécessairement une efficacité ? Certainement pas. D'ailleurs, l'expérience montre parfaitement qu'il n'en est pas ainsi. Mais ceci signifie - et c'est essentiel -- qu'il y a une relation à Dieu, non seulement sur le plan subjectif, mais aussi sur le plan objectif, que le cosmos dépend de Dieu et donc qu'il est légitime de demander à Dieu de se manifester, de manifester sa providence à travers le cosmos. Nous le savons, cette prière qui consiste à demander à Dieu son intervention dans l'ordre de la nature est rarement exaucée. Cependant, elle reste valable. Je veux dire que la prière du paysan pour la pluie et pour le beau temps et la liturgie de l'Église, qui dans les périodes de grande sécheresse a une oraison particulière, montrent que l'Église refuse une conception dans laquelle l'univers serait considéré sans relation avec Dieu, mais qu'elle considère qu'à travers l'ordre de l'univers Dieu intervient et se manifeste. Le fait de vouloir dissocier totalement le cosmos de sa dépendance par rapport à Dieu va contre ce qui constitue la racine même de la foi religieuse, à savoir que, tout étant créature, tout dépend radicalement de Dieu. A côté de cela, Dieu est très économe en miracles. Et donc ce que nous disons ne signifie pas qu'on croit précisément que Dieu multiplie les miracles. Mais ceci signifie quelque chose qui est très profond pour l'âme religieuse, c'est-à-dire de savoir qu'on est entre les mains de Dieu en toute chose, et qu'il faut savoir confier à Dieu toute chose, y compris son bonheur dans l'ordre naturel. Il serait absurde qu'un enfant ne prie pas pour demander à Dieu la santé de ses parents. Ce serait absolument inhumain. Et quand l'enfant fait cela, il a absolument raison. Ceci ne signifie pas du tout que Dieu fera un miracle, mais ceci signifie que cette idée que nous sommes en toutes choses entre les mains de Dieu est l'expression même de l'attitude religieuse fondamentale. Le fait de vouloir dissocier les deux plans c'est-à-dire de vouloir totalement séculariser et laïciser toute la partie naturelle de notre existence et mettre en quelque sorte notre rapport avec Dieu en marge de notre vie réelle est précisément la négation même de ce qui constitue le fond de la religion, à savoir que c'est à travers tout nous-même que nous venons de Dieu et que nous allons à Dieu, c'est-à-dire que la relation à Dieu recouvre et embrasse absolument tout dans l'existence. Et en ce sens rien n'est plus grave qu'un certain dualisme, qu'une certaine coupure entre le domaine de la foi et le domaine de l'existence temporelle. Il n'y a rien de plus grave dans le monde contemporain que le fait qu'il y ait cette espèce de dissociation entre le domaine de la foi qui regarderait l'ensemble des pratiques religieuses, et toute une vie qui se situerait sur un plan qui n'est même pas païen, puisque dans mon vocabulaire, précisément, être païen, c'est retrouver Dieu partout, mais qui se situerait sur un plan d'un laïcisme, d'un sécularisme qui désacralise absolument toute chose et qui sépare Dieu de notre existence quotidienne. C'est en ce sens que le rite, dans la mesure où il est l'expression simplement de la relation entre Dieu et la vie quotidienne, est dans le paganisme quelque chose de tout à fait valable.


Qu'en est-il alors maintenant de la question de la relation des rites païens et des sacrements chrétiens?

On ne peut qu'être frappé au premier abord de la ressemblance extraordinaire des rites dans toutes les religions. En réalité, les expressions extérieures de la religion sont les mêmes partout. Les rites sont les mêmes, c'est-à-dire que le fait de signifier la communion avec Dieu par un repas, le fait de signifier la purification des péchés par une immersion dans l'eau, le fait de signifier la communication d'une force mystérieuse par une onction d'huile sont des choses qui sont communes à toutes les religions, parce qu'en réalité, ces rites sont l'expression d'un symbolisme naturel et qu'il est normal qu'on parte de ce symbolisme naturel pour fonder un symbolisme religieux.
De même dans toutes les religions les temps sacrés, les lieux sacrés sont partout les mêmes. Les fêtes ont toujours lieu au même moment, qui sont précisément les moments saisonniers. Dans toutes les religions, il y a des fêtes au début du printemps, à ce que nous appelons Pâques, il y a des fêtes au temps de la moisson, à ce que nous appelons la Pentecôte, il y a des fêtes au temps des vendanges,....
.... Il y a la fête du solstice d'hiver qui est Noël et qui est la plus païenne de toutes les fêtes chrétiennes. Cette fête est apparue au IVème siècle pour remplacer la fête païenne qui marquait le moment où la nuit cesse de croître et où le jour commence à croître. C'était donc une bonne raison de situer à ce moment la fête de la naissance de Jésus en tant que Soleil Levant de la nouvelle création. De même, on a montré que la fête de la purification avec le rite des cierges était une vieille fête païenne en rapport avec les Saturnales.....


De même pour les lieux sacrés. C'est toujours dans les mêmes lieux qu'on a adoré Dieu. Le Mont-Saint-Michel, bien avant de devenir un lieu de culte pagano-chrétien, était un vieux lieu saint des religions celtiques. Le Mont Carmel était originellement le centre d'un culte rendu à Astarté, qui était la déesse phénicienne de la végétation. Le prophète Elie en a chassé les prêtresses d'Astarté, et y a installé un lieu de culte juif. Et finalement de pieuses moniales s'appellent aujourd'hui carmélites, sans se douter qu'elles sont les héritières des prêtresses d'Astarté et que cette dénomination de leur ordre contemplatif signifie d'une manière merveilleuse que le christianisme transcende les religions païennes mais en les assumant.


Certains voudraient aujourd'hui purifier le christianisme de ces survivances païennes et jeter au feu l'arbre de Noël, les rameaux, les oeufs de Pâques... Je veux dire qu'à ce moment là les enfants seront désespérés. Or, comme l'a dit Bernanos, ce sont les enfants qui ont raison, contre les hommes, parce que ceci correspond à la nature. Un enfant n'a pas d'abord faim de christianisme, mais il a faim de paganisme. C'est-à-dire qu'un enfant a faim d'un monde dans lequel il n'y a pas que les choses positives, mais la profondeur du mystère. Or l'enfant a raison de croire que le monde est merveilleux, c'est-à-dire qu'il est rempli de présences mystérieuses. C'est en quoi les enfants sont naturellement de petits païens. C'est en quoi je dis que même quand un père de famille est athée, ce serait un crime pour lui d'élever ses enfants sans religion, car il en ferait un enfant moins heureux. L'éducation consistera à faire passer l'enfant de ce monde païen au monde chrétien, c'est-à-dire de lui faire comprendre progressivement que dans le Christ se manifeste de Dieu quelque chose qui dépasse ce qu'était cette appréhension première, mais qui ne la détruit pas. Et c'est pourquoi, il serait dommage, comme le font certains puritains d'aujourd'hui, de vouloir éliminer de l'existence chrétienne tous ces éléments païens christianisés.


Ce qui est important est que les signes restant les mêmes se chargent d'une signification nouvelle. A l'intérieur d'Israël les rites exprimaient la manifestation de Yaweh, non plus comme Maître de la nature, mais comme Seigneur de l'histoire. La Pâque à ce moment-là ne rappelait plus le renouveau saisonnier, mais la sortie d'Égypte, la libération du Peuple de Dieu et en même temps opérait à nouveau pour le peuple cette libération. C'est-à-dire qu'à ce moment le rite rend contemporain d'un événement historique dans l'efficacité de cet événement. C'est ainsi que nous verrons que dans le christianisme, la messe actualise le sacrifice de la croix. Déjà la Pâque juive actualisait dans son efficacité la sortie d'Égypte. Cette idée d'un événement sauveur, car là nous sommes dans l'histoire, mais d'un événement sauveur dont l'efficacité persiste à travers son imitation rituelle différencie radicalement le rite chrétien ou juif du rite païen en le mettant en rapport, non pas avec la régularité des cycles de la vie naturelle, mais avec les interventions de Dieu dans l'histoire. On trouve d'excellentes pages là-dessus dans le livre de Robert Aron, « Les années obscures de Jésus ».

Ceci à nouveau et à un troisième plan se retrouve au niveau du christianisme. Ce qui est signifié alors, c'est l'action salvatrice du Christ. C'est-à-dire qu'à ce moment le même rite de traversée de l'eau qui au niveau des religions païennes signifiait simplement le renouvellement de la vie naturelle, qui au niveau juif signifiait la participation à l'action historique de la Pâque et l'intégration au peuple d'Israël, désigne ici l'imitation de la mort et de la résurrection de Jésus, qui opère en nous l'effet de la mort et de la résurrection de Jésus. Le baptisé descendait dans l'eau jusqu'aux épaules. Le prêtre lui demandait : Crois-tu en Dieu le Père? Le baptisé répondait oui, et le célébrant l'immergeait complètement. Et ceci trois fois, au nom des trois personnes de la Trinité. A ce niveau le baptême est l'expression d'une mise à mort et d'une sortie de la mort. La mise à mort du vieil homme et la création de l'homme nouveau. C'est une configuration à la mort et à la résurrection du Christ, qui opère l'effet de la mort et de la résurrection du Christ. C'est cela un sacrement. La causalité sacramentelle est celle de Dieu qui opère à travers ce rite.

A travers le sacrement, l'homme ancien, le vieil homme est réellement détruit. Ce qui est immergé, ce qui est mis à mort, c'est l'homme ancien, et ce qui émerge, c'est l'homme nouveau ressuscité qu'on revêt de la robe blanche, cette robe blanche étant l'expression de la gloire du baptisé. Saint Ambroise dans ses Catéchèses nous dit que cette gloire est telle que les anges même ne peuvent la supporter. Le vêtement blanc symbolise l'irradiation lumineuse de la gloire de l'Esprit qui habite cet homme. Et ensuite, l'onction d'huile sur le front, onction royale, signifie et opère le don de l'esprit communiquant les charismes de la royauté, du sacerdoce et de la prophétie.

Mais ce qui est remarquable dans la ligne précisément de ce qu'ici nous tenons à mettre en relief, c'est que ce soient ces mêmes gestes et ces mêmes temps et ces mêmes lieux qui ont d'abord été l'expression de la religion cosmique, qui sont ensuite l'expression de la religion juive, et qui deviennent l'expression de la religion chrétienne. Pâques récapitule toute l'histoire religieuse de l'humanité et marque que le christianisme en ce sens est l'achèvement de toute l'histoire antérieure et non pas une religion à côté d'autres religions. Je dis une récapitulation, si nous réalisons que Pâques est d'abord dans la religion cosmique l'anniversaire de la création du monde qui a été créé au printemps et par conséquent renouvelle le monde d'abord aux sources de sa création; que Pâques est ensuite le mémorial de la délivrance d'Israël et par conséquent récapitule toute l'histoire du peuple ancien; et que Pâques est souverainement le mémorial efficace de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ, en quoi l'histoire religieuse de l'humanité s'achève et culmine, et opère réellement en nous cette mort et cette résurrection. On voit alors là à quel point le christianisme ne s'oppose pas à l'histoire religieuse antérieure, mais au contraire l'assume toute entière et la fait aboutir et déboucher en lui.

Et tout ceci nous ramène toujours aux mêmes thèmes fondamentaux sur lesquels je reviens inlassablement, parce que c'est ce qui nous permet d'avoir des critères pour penser la relation des religions. C'est là une des choses qui manquent le plus aujourd'hui, où nous sommes continuellement dans la confusion quand il s'agit de définir la relation du christianisme au judaïsme ou aux religions païennes. Donc le fait d'avoir des critères fondamentaux et d'être capables d'articuler ces critères, en sorte que ceux-ci deviennent pour nous des principes de jugement et par conséquent puissent nous aider dans la discussion avec d'autres, est indispensable."...

                                  Cardinal Jean Daniélou, "mythes païens, mystère chrétien", 1966.

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Histoire de France : Charles Martel et la bataille de Poitiers

Publié le par Christocentrix

 

 charles Martel

(références du manuel : Histoire de France et d'Algérie, A.Bonnefin et M.Marchand, Hachette 1950, Cours élémentaire et moyen Ière année).

 

Continuons de voir ce qu'en disaisent jadis nos manuels scolaires de l'école communale et républicaine...car dans les manuels d'aujourd'hui il y a comme des "oublis"....Veillons donc à transmettre à nos enfants nos bons vieux manuels ; ils n'étaient pas parfaits et quelques fois un peu mythiques ou simplistes, mais ceux d'aujourd'hui sont nuls. Et puis j'ai pû voir que nos enfants et petits enfants sont très attirés par ces vieux manuels illustrés sur la saga nationale.


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Références du manuel : Notre France, son histoire, par E. AUDRIN et M. et L. DECHAPPE, Cours élémentaire des Ecoles Primaires, classes de 9ème et 10ème des Lycées et Collèges. Editions Lavauzelle, 1951.

 

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bibliographie :

 

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Romanité et Révolution de la Croix

Publié le par Christocentrix

..."A s'en tenir aux faits vus de l'extérieur, la civilisation antique acheva sa course en acceptant une vérité nouvelle : j'entends en se convertissant au christianisme. Cette vérité était une donnée psychologique autant qu'une doctrine théologique, et l'antiquité avait réellement atteint un sommet de civilisation. Ma thèse ne sera point affaiblie - peut-être même sera-t-elle renforcée - par l'affirmation que jamais le monde n'avait été aussi civilisé. L'humanité possédait une poésie et un art plastique sans égal, des idéals politiques durables, un appareil logique et un langage clairs. Et de plus elle savait quelle était son erreur fondamentale ; erreur trop profonde pour être parfaitement définie. Appelons-la, en raccourci, culte de la nature.

En tant qu'elle est une erreur bien conforme à notre nature, on pourrait presque aussi justement l'appeler l'erreur du naturel. Les Grecs, ces grands guides et pionniers de l'antiquité païenne, prirent pour point de départ une idée prodigieusement simple et claire. Leur idée était qu'il ne peut arriver aucun mal à l'homme qui marche droit devant lui sur la grand-route de la raison et de la nature. Surtout, si cet homme est particulièrement intelligent et cultivé, ce qui était le cas des Grecs.

Révérence gardée, je dirais que cet homme n'avait qu'à marcher le nez au vent - surtout si son nez était grec ! Or l'exemple des Grecs suffit à illustrer l'étrange mais inéluctable fatalité qui accompagne cette illusion. Ils n'avaient pas plutôt entrepris d'être naturels en suivant la méthode que j'ai dite, que l'aventure la plus surprenante semble s'en être suivie, surprenante à un point tel qu'il est malaisé d'en parler. Nous noterons à ce propos que nos réalistes les plus osés ne nous font jamais bénéficier de leur réalisme. Leurs études sur des sujets scabreux ne portent jamais témoignage en faveur des vérités de la morale traditionnelle. Pourtant si nous en avions le goût, nous pourrions citer un grand nombre d'exemples illustrant des sujets de ce genre, qui tous renforcent l'autorité de la morale chrétienne. Pour ne citer qu'eux, cela est d'ailleurs facile à vérifier dans le cas des Grecs : personne n'a jamais écrit, du point de vue moral, leur histoire véritable, car personne, apparemment, n'a vu la portée ni l'étrangeté de la chose.

Voici donc les hommes les plus sages que la terre ait jamais portés. Ils décident d'être naturels et tout aussitôt se conduisent aussi peu naturellement que possible. Le résultat immédiat de leur hommage à la nature gaie, saine et ensoleillée fut un dévoiement contagieux comme la peste. Leurs plus grands philosophes et mêmes les plus purs ne réussirent pas, croit-on, à éviter cette misérable folie. Pourquoi ? Il semble que le peuple dont les poètes avaient chanté Hélène de Troie et les statuaires taillé la Vénus de Milo, aurait dû demeurer sain en la matière.

C'est qu'il est en vérité impossible à un peuple d'avoir la santé pour idole et de demeurer sain. Quand l'homme va droit son chemin, il se perd. Quand il va le nez au vent, il trouve tout de suite le moyen de se le casser - à moins qu'il n'entreprenne de se le couper pour mieux se faire la nique. En quoi il fait d'ailleurs quelque chose de beaucoup plus profondément accordé à sa nature qu'aucun adorateur de la nature ne peut même le soupçonner. A vues humaines, la découverte de cette chose très profondément enfouie fut le moteur de la conversion de l'antiquité au christianisme. L'homme tend à tomber comme la boule à rouler. Avec le christianisme, les païens découvrirent le moyen de corriger cette inclination et donc celui d'aller vraiment droit au but. Beaucoup souriront de ces paroles : il n'en est pas moins vrai que la bonne et même excellente nouvelle apportée par l'Evangile fut l'annonce qu'il y avait un péché originel.

Rome s'éleva aux dépens de ses maîtres grecs surtout parce qu'elle ne consentit que partiellement à ce que leur enseignement avait de pervers. Mais finalement elle fut victime d'une erreur analogue qui affecta sa propre tradition religieuse, demeurée pour une bonne part la tradition païenne du culte de la nature. Le paganisme même civilisé péchait en ce qu'il n'offrait à l'ensemble des hommes aucune autre nourriture spirituelle que le culte de ces forces de la nature, mystérieuses et inconnues : le sexe, la naissance, la mort. L'Empire romain, bien avant sa fin, offre lui aussi maint exemple du dévoiement engendré par ce culte. La cruauté de Néron, par exemple, qui fit cyniquement trôner le sadisme au grand jour, est proverbiale. Mais mon propos n'est pas d'établir un catalogue raisonné d'atrocités ; ce que je veux faire entendre est à la fois plus subtil et plus universel. Il arrivait à l'imagination humaine, prise comme un tout, qu'elle baignait dans un monde tout entier livré à des passions naturelles dangereuses qui, livrées à elles-mêmes, dégénéraient rapidement. On traitait la sexualité comme une chose toute naturelle et inoffensive et il arrivait que toute chose naturelle et inoffensive était comme imbibée et même saturée de sexualité. Ce qui touche au sexe ne peut pas se classer simplement parmi les actes ou émotions élémentaires comme boire, manger ou dormir.

Dès que le sexe n'est plus serf, il est tyran. Quelle qu'en soit la raison, c'est un fait. La place qu'il tient dans la nature humaine est sous plusieurs rapports dangereuse et disproportionnée. Il faut à la sexualité une purification et une consécration particulières. Le monde moderne veut qu'il en soit du sexe comme de l'ouïe ou de l'odorat, et de la beauté du corps humain comme de celle d'un oiseau ou d'une fleur. Or, ou bien cela s'applique à une vision édenique, ou bien c'est un échantillon de cette exécrable psychologie dont le monde se sentit écoeuré il y a deux mille ans. 

Ce n'est pas là une condamnation de la perversité antique au nom d'un sensualisme parfaitement pharisaïque. Car le problème n'est pas celui de la perversité du monde païen ; ce serait plutôt celui de sa sagesse qui lui faisait voir la perversité grandissante de son paganisme ou, mieux, qui lui faisait voir que la route suivie conduisait logiquement à la perversité. J'entends que la magie naturelle » était sans lendemain ; tenter de l'approfondir, c'était sombrer dans la magie noire. Elle était sans lendemain parce que seule l'enfance en elle était innocente ; ou, si l'on veut, elle n'était innocente que parce qu'elle n'était pas sérieuse.

Les païens étaient plus sages que leur religion. C'est pourquoi ils se firent chrétiens. Nombre d'entre eux avaient pour se soutenir les vertus morales, les vertus domestiques et l'honneur militaire ; mais en même temps, la croyance purement populaire qu'ils appelaient religion les tirait vers le bas. N'ayons pas peur de le répéter : lorsqu'il fut question de réagir au mal, le mal était partout répandu. Disons plus précisément que son nom était Pan.

Il fallait à ces hommes, et non point en un sens métaphorique, un ciel nouveau et une terre nouvelle ; car ils avaient vraiment souillé et leur terre et leur ciel. Comment se seraient-ils sortis d'affaire en se tournant vers un ciel dont les étoiles narraient des contes érotiques ? Comment auraient-ils appris quelque chose des oiseaux et des fleurs, eux qui les avaient enrôlés dans de scabreuses histoires d'amour ? Ce n'est pas le lieu ici de multiplier les exemples, aussi n'en citerai-je qu'un, particulièrement probant. Ce que suscite en chacun de nous le mot « jardin » est presque de l'ordre du cliché : une fontaine mélancolique, le sourire d'une jeune fille, la bonté d'un vieux curé affairé dans son potager, et non loin, par dessus la haie, le clocher du village. Mais quiconque a quelques souvenirs de poésie latine sait quelle image brutale, obscène et monstrueuse, effacera soudain le souvenir de la vasque et du verger ; et quel dieu régnait sur ces jardins.

Rien ne pouvait écarter cette obsession sauf une religion radicalement étrangère à notre monde. Il n'eut servi à rien de ramener de tels gens à la religion naturelle de l'amour des fleurs et des étoiles ; car il n'y avait plus que des étoiles souillées et des fleurs vicieuses. Il leur fallait partir au désert, où il n'y a point de fleurs, et se retirer dans une caverne, où les étoiles sont invisibles.

Ce que l'esprit humain avait de plus élevé se retira au plus profond de ce désert et de cette caverne pour plus de quatre siècles. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire car seul le surnaturel abrupt offrait une chance de salut. Si Dieu ne pouvait opérer cette guérison, les dieux certes en étaient incapables. La primitive Église appelait démons les dieux païens, en quoi elle avait tout à fait raison. Quelle qu'ait été la part de la religion naturelle dans l'éclosion des temples païens, ceux-ci étaient devenus des rendez-vous du diable. De Vénus il ne restait que son mal et de Pan une terreur panique.
Je ne crois pas, bien entendu, que les païens étaient tous atteints par ces tares, même aux pires moments de la décadence ; mais ils n'échappaient à la contagion qu'individuellement. Rien ne met plus en évidence ce qui distingue fondamentalement le paganisme du christianisme que cet extraordinaire éloignement entre la philosophie, affaire privée, et la religion, affaire publique. Il était en tout cas parfaitement inutile de parler de religion naturelle alors que, aux yeux de tous, la nature était devenue aussi peu naturelle que la religion. Ils savaient beaucoup mieux que nous de quel mal ils souffraient, quel malin esprit les tentait et les tourmentait".... (Chesterton, Saint François d'Assise).

                                                                              ***

Les quatre premiers siècles de notre ère sont l'histoire d'une révolution. Si l'on entend par ce mot, non pas l'incident politique de l'insurrection ou du coup d'état qui donne le pouvoir à un clan mais le renouvellement des bases mêmes de la société, la transformation de la conception du monde, il n'est pas d'événement qu'on puisse plus légitimement appeler révolution , que celui qui, en moins de trois cents ans, livra l'Empire de Rome aux mains des Chrétiens. En l'année 30, quand, sur une butte chauve, aux portes de Jérusalem, son fondateur mourait, crucifié entre deux bandits, comme elle était peu de chose, l'Eglise, cette entité promise à un si étonnant avenir ! Six ou sept générations plus tard, en 315, elle pèse d'un tel poids dans les destinées de Rome, que Constantin juge nécessaire de la mettre dans son jeu, et le siècle ne sera pas achevé que Théodose aura définitivement consacré son triomphe, en faisant du Christianisme l'épine dorsale, le garant et le salut de son Etat.
Admire-t-on assez la rapidité de ce succès, et que nulle opposition, nulle résistance n'aient réussi à la freiner ? Contre la Révolution de la Croix, les pouvoirs de l'ordre établi, de plus en plus lucidement, useront de la persuasion et de la violence. Polémistes et bourreaux tenteront, chacun à sa manière, d'y mettre obstacle. Rien n'y fera. Le sang des martyrs, selon le mot célèbre de Tertullien, sera « semence de chrétiens », et les arguments de Celse, les astuces théologiques du syncrétisme, n'auront aucune efficacité contre l'irrésistible force qui poussera l'Evangile vers son triomphe définitif.
La Révolution de la Croix est un fait d'Histoire. C'est même une des plus grandes réalités de l'Histoire, une de celles qu'on discerne aux soubassements de la civilisation occidentale. On ne peut rien comprendre au développement ultérieur de nos moeurs, de nos lois, de notre littérature, de notre art, si l'on ne mesure pas l'importance exceptionnelle du fait, cette promotion d'un « homme nouveau » prévue par le génie de saint Paul, l'avènement d'une conception de la vie radicalement différente de celle de l'Antiquité.

Cette Révolution, comment et pourquoi a-t-elle réussi ? Toute réflexion sur le phénomène historique qu'on nomme « révolution » amène à conclure qu'une révolution ne peut réussir que si trois éléments se trouvent en conjonction :
l'existence historique d'une situation révolutionnaire, l'apparition d'une doctrine révolutionnaire, la réunion d'un personnel révolutionnaire. Aucun de ces éléments ne suffit à lui seul ; la conjonction de deux d'entre eux ne suffit même pas. Le Christianisme, quand il est apparu dans l'Histoire, a bénéficié de la conjonction de ces trois éléments. La situation du monde antique était en substance, révolutionnaire, et allait le devenir de plus en plus, rongé par l'anarchie, sclérosé par l'étatisme et le fonctionnarisme, vidé de substance par la crise financière ; une société gangrenée par les vices, la dénatalité, le divorce ; une conscience collective de plus en plus désaffectée de sa foi ancienne, et tâtonnant à la recherche de certitudes nouvelles, dans un fouillis de religions orientales et de superstitions. Tout cela constituait un terrain extraordinairement favorable pour l'implantation d'une doctrine à la fois ferme et humaine, répondant aussi bien aux angoisses métaphysiques qu'aux attentes de la conscience sociale. Authentiquement révolutionnaire, cette doctrine reposait sur des bases qui n'avaient rien de commun avec celles du monde antique ; qu'il s'agît de morale sexuelle, de vie familiale ou de questions en apparence insoluble, comme celle de l'esclavage, elle apportait des réponses logiques basées sur une conception supérieure de l'homme.

Et enfin, - et surtout, peut-être, - le christianisme a eu, à son service, un personnel révolutionnaire d'une valeur incontestable. Un révolutionnaire, qu'est-ce donc, sinon à la fois un homme qui se dévoue corps et âme à une cause, se montre prêt à tout lui sacrifier, même sa vie, et aussi un homme tout entier tourné vers l'avenir, mettant toutes ses énergies au service du monde qu'il veut faire naître ? Or, durant douze générations, de saint Paul à saint Augustin et aux Pères Cappadociens, le christianisme a possédé, sans interruption, des milliers d'hommes et de femmes répondant à cette double définition.

Ce que l'audace entreprenante des Apôtres avait commencé, lors des premiers ensemencements, l'héroïsme et l'esprit de sacrifice des martyrs l'a continué, tandis que la sagesse constructive des Pères de l'Eglise asseyait les principes sur leurs bases concrètes et préparait la relève future des institutions.

C'est à la conjonction de ces trois données, répétons-le, que le christianisme a dû d'être une révolution qui a réussi.  (Daniel-Rops, Chants pour les abîmes, 1949)

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Déclin de la Romanité (2)

Publié le par Christocentrix

Lorsque l'on considère l'ensemble des quatre premiers siècles de notre ère, en Occident, un spectacle s'offre à nos yeux, singulièrement émouvant : celui de la marche à l'abîme, de l'écroulement inéluctable d'une des plus solides formations politiques que l'Histoire ait jamais connues : le monde romain. Au début de notre ère, lorsque Tibère règne, succédant à Auguste, lorsque Jésus meurt sur la Croix, l'Imperium romanum donne une impression de puissance et de stabilité que très peu de gouvernements humains ont pu se targuer d'égaler. « L'immense majesté de la paix romaine », que louait Pline l'Ancien, l'organisation politique et économique de l'univers, la ferme hiérarchie des classes sociales, le loyalisme érigé en doctrine religieuse, tels sont les éléments d'une autorité qui semble indiscutable et promise à la durée. Or, moins de quatre cents ans plus tard, tout se sera écroulé. Les bases de l'édifice auront été si disloquées que le choc des invasions barbares leur sera funeste. Avec une rapidité stupéfiante, l'Empire s'effondrera à jamais.

A quoi attribuer ce processus fatal ? Un certain nombre de causes l'ont déterminé, qui s'ajoutent et se superposent pour pousser Rome vers son déclin, et plusieurs sont si étonnamment analogues à celles que nous pouvons voir de nos jours à l'oeuvre, qu'un rapide relevé ne peut pas manquer d'intérêt.

La plus profonde raison des décadences tient toujours dans ce que l'on pourrait appeler : la perte par une société du sens originel de la vie. Rome, cité paysanne, groupement d'hommes rudes, fermes aux mancherons de la charrue comme à la poignée du glaive, a conquis toute la Méditerranée et spécialement le vénérable Orient. Du coup, sa civilisation a cessé de lui appartenir. « La Grèce conquise a conquis son farouche vainqueur. » La langue usuelle de tout l'Empire est le grec. L'explication du monde, l'élite la demande à Platon, à Aristote, aux stoïques, le peuple aux divinités orientales d'Asie ou d'Afrique. La vieille foi romaine est à peu près morte. La weltanschauung de l'Empire se cherche et ne se trouve pas.

Ce phénomène d'élargissement a entraîné une crise morale d'une gravité exceptionnelle. Entendons-nous : cela ne veut pas dire qu'il ne demeure pas, jusque dans les temps les plus débauchés du Bas-Empire, des exemples de hautes vertus ; il serait aussi absurde de juger toute la société romaine sur les récits d'Apulée ou de Pétrone que la France contemporaine sur les témoignages de Proust ou de Bourdet. Mais, substantiellement, intimement, la société romaine est atteinte et la fissure ira en s'élargissant. L'extension de l'Empire aux limites de l'Occident entraînant un affinement des valeurs de civilisations, a disloqué les bases mêmes de la morale. Le Romain ne peut plus être l'honnête et fidèle brute des premiers temps républicains. Entre la haute civilisation et les principes stricts de la morale, il y a peut-être contradiction nécessaire : ce fut le cas de Rome certainement.

 

Deux grands faits déterminent surtout cette crise : l'afflux de l'or et l'afflux des esclaves. Les grandes conquêtes ont jeté dans l'économie des masses prodigieuses de métal précieux : de l'ordre de 50 à 60 milliards de nos francs à la fois. Il en est résulté une augmentation vertigineuse de la monnaie en circulation qui favorise surtout les grands possédants mais dont les plus humbles citoyens tirent le bénéfice. Comme, parallèlement, l'arrivée d'esclaves par centaines de mille (à Rome, un tiers de la population est servile, à Alexandrie, les deux tiers !) a dévalorisé le travail libre, il se constitue une immense plèbe de chômeurs virtuels, secourus et nourris par l'Etat, et qui, peu à peu, est gangrenée par tous les vices où la paresse a coutume de mener les hommes.

Il y a plus grave encore : les mêmes causes portent également atteinte aux sources de la vie. La société romaine subit de plus en plus une crise de dénatalité terrible. La mère des Gracques avait eu douze enfants ; sous l'Empire, une famille qui en a trois se cite en exemple. L'orbitas, c'est-à-dire la situation du célibataire sans enfant n'a-t-elle pas tous les avantages ? Les clients vous entourent et vous flattent dans l'espoir de l'héritage, et l'esclavage fournit à votre guise des compagnes de lit bien plus dociles que des épouses. La société romaine s'étiole peu à peu et se trahit.

Y a-t-il moyen de porter remède à ces processus de mort ? Les gouvernants y songent. Auguste promulgue des lois contre le divorce et l'immoralité ; on essaie de limiter les dépenses somptuaires. Mais qui prend au sérieux ces mesures de l'Empereur ? Pas sa propre famille; pas lui-même... Vers 200, inaugurant son consulat, Dion Cassius trouvera 3.000 affaires d'adultères inscrites au rôle rien que pour la ville de Rome ; autant dire qu'on n'en poursuivait aucune ! Quant à la paresse, comment l'Etat lutterait-il contre elle, alors qu'il s'en sert ? Il est bien plus commode de nourrir les paresseux et de les distraire que de réorganiser l'économie sur d'autres bases. La préfecture de l'Annone, chargée du ravitaillement, finira par nourrir gratis environ neuf sur dix des Romains de la Ville !

 

A ces causes profondes de décadence, d'autres s'ajoutent sur un plan plus strictement politique et social. La société romaine sent vaguement, dès le premier siècle, une menace dans son sein ; elle y réagit par une sorte de durcissement, de raidissement qui fait penser aux tentatives de hiérarchisation étatique des totalitarismes. On constitue les sénateurs - c'est-à-dire les plus riches - en noblesse héréditaire ; puis les chevaliers, un peu moins riches mais encore fastueux. La société se fait ainsi rigide, cloisonnée. Le renouvellement des élites, qui est indispensable à toute formation, devient, de ce fait, impossible. On croit avoir doté la société d'une armature imbrisable : en fait, on n'a fait que lui mettre quelques ferrures comme à un vieux mur lézardé.

 

Enfin, selon la même idée, l'étatisme progresse. Ce qui, aux derniers temps de la République et surtout au début de l'Empire, a rendu le système romain très efficace, c'est sa souplesse. En laissant fonctionner l'Imperium selon un régime quasi fédéraliste, où chaque cité jouit d'une large autonomie, où l'Urbs n'intervient que de haut, on a évité à la masse les contre-coups des révolutions de palais et des erreurs du pouvoir central. Mais plus l'Empire vieillit, plus il devient centralisateur, oppressif, bureaucratique, exploiteur et tâtillon. Un fonctionnarisme géant et une fiscalité monstre seront les plaies du Bas-Empire : il viendra un temps où l'on préférera les Barbares aux exactions et aux inerties de l'Etat-Moloch.

 

Ce dont Rome a péri, c'est de l'ensemble de toutes ces erreurs qui, toutes, se résument en un mot : la trahison de la personne humaine, la méconnaissance croissante de ses nécessités et de ses lois. Et tandis que le monde païen s'effrite sous ces forces qu'il a lui-même constituées contre lui, une réalité historique se dresse en face de lui, minuscule d'abord, mais rapidement grandissante et que la violence ni la persécution ne pourront freiner dans ses progrès : le christianisme. C'est par lui que les vertus humaines retrouveront leurs bases, que le travail sera redécouvert dans un sens libérateur, que la morale sexuelle et familiale sera restaurée dans ses principes, bien plus profondément et totalement que par les décrets de César ! C'est lui aussi qui, par son universalisme et son égalitarisme, permettra à la société de se refaire des tissus nouveaux, comme c'est lui qui, en face de l'étatisme revendiquera les droits de la personne, comme c'est lui encore qui proposera à l'esprit une nouvelle conception du monde. Aussi bien, lorsque le monde romain se sera écroulé à jamais, c'est la société née du Christ et de l'Évangile qui le relaiera et reprendra son flambeau.


                                                   DANIEL-ROPS (Chants pour les abîmes, 1949) 


Sur cette période, il y a lieu de rappeller tout de même que l'historien anglais Peter Brown, en évoquant les derniers siècles de l'Empire romain (d'Occident) notera "qu'il n'y a guère eu de périodes, dans l'histoire de l'Europe, qui aient légué aux siècles suivants autant d'institutions aussi durables". Quant à l'historien français Henri Marrou, à la notion de décadence -issue du jugement de la Renaissance-, il oppose la notion positive d'Antiquité Tardive, "la considérant en elle-même et pour elle-même, non comme l'ultime phase d'un développement continu; mais une autre antiquité, une autre civilisation, avec son originalité qu'il ne s'agit pas de juger avec les canons des âges antérieurs... que l'histoire enregistre ici une mutation".... Dans son livre "Décadence romaine ou Antiquité tardive ? IIIème s-VIème s." (1977), l'auteur a magistralement résumé ses longues années de recherche et de découverte originale.
Citons encore, l'ouvrage collectif récent "le Païen, le Chrétien, le Profane", (édit. PUPS, 2009) qui aborde cette notion d'Antiquité tardive.
N'oublions pas enfin, l'étonnante vitalité de la culture classique qui, définitivement élaborée au début de la période hellénistique, a conservé son prestige pendant un millénaire et à Byzance, bien au-delà.... la continuité est si parfaite qu'il est difficile sinon tout à fait artificiel de situer la limite entre antiquité tardive et moyen-âge byzantin. Mille ans et plus de survie, voilà qui ne s'accorde guère avec l'idée d'une décadence en quelque sorte indéfiniment prolongée.

Sur le sujet citons encore le livre de Ramsay Mac Mullen (paru aux "Belles lettres" puis dans la collection "Tempus".

 

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(voir aussi l'article précédent  "déclin de la Romanité 1").

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Déclin de la Romanité (1)

Publié le par Christocentrix

Pour expliquer le déclin de la romanité et décrire ses rapports avec le christianisme des origines, les historiens du monde antique se divisent en deux camps. Les uns croient en une mort naturelle de la civilisation romaine ; les autres défendent la thèse de l'assassinat historique perpétré par le christianisme. Conformément au célèbre mot de Paul Valéry sur l'inéluctable mortalité des civilisations, les premiers voient dans la décadence de Rome le résultat d'une usure interne et l'expression d'une fatalité historique. Loin de considérer le christianisme comme une force subversive anti-romaine, ils y voient l'inauguration d'un redressement, le point de départ d'un nouveau cycle de civilisation. En revanche, les seconds assignent le christianisme en justice devant le tribunal de l'histoire et l'accusent, entre autres, d'avoir « frustré » l'Occident «des fruits de la civilisation antique». Cette dualité d'opinion est reflétée dans une phrase bien connu d'André Piganiol où ce dernier, de surcroît, prend nettement parti : « La civilisation romaine n'est pas morte de sa belle mort. Elle a été assassinée».

La thèse de la culpabilité historique du christianisme a des défenseurs comme Edward Gibbon, Louis Rougier ou encore le Renan de Marc-Aurèle. Le moins acharné d'entre eux n'est certes pas l'auteur de La Genèse des dogmes chrétiens. Tout au long de son exposé, Louis Rougier s'est efforcé de présenter les relations du monde antique et du « christianisme primitif » sous l'angle d'une opposition aussi violente qu'irréductible (le Conflit du christianisme primitif et de la civilisation antique). Nous avons souligné ailleurs sur ce blog les limites de sa critique du christianisme et ses lacunes. (voir articles au début de la catégorie "confusion des langues" ainsi qu'un texte de Daniel-Rops : "Pourquoi Rome a péri")...

Mais attardons-nous un peu sur le risque inhérent à l'emploi de l'expression «christianisme primitif». L'adjectif «primitif» est équivoque. Tantôt il désigne, conformément à son étymologie, une priorité chronologique. Dans ce cas seulement, on peut parler d'un «christianisme primitif» pour désigner somme toute le christianisme des origines. «Primitif» est en effet synonyme d' «originel». Tantôt il désigne, sous la pression du préjugé évolutionniste, un état initial d'infériorité à partir duquel se serait produit un «progrès», une «évolution». Dans cette optique, malheureusement la plus courante, le «christianisme primitif» est le stade infantile et l'Eglise catholique le stade supérieur vers lequel il a «évolué». Tel est le sens de l'admiration qu'un néo-païen comme Louis Pauwels voue à l'institution ecclésiale. Il y décèle « un effort sublime pour juguler la folie chrétienne ». Joseph de Maistre lui-même, dont on connaît par ailleurs les positions anti-évolutionnistes, apporte de l'eau au moulin de Pauwels lorsqu'il proclame : « l'Evangile hors de l'Eglise est un poison ». Cette « thèse du christianisme-poison », la "nouvelle école" anti-chrétienne de droite n'a pas manqué de la reprendre à son compte. En réalité, plutôt que le spectacle d'une « évolution » interne d'une doctrine initialement subversive à une « Eglise de l'ordre », le christianisme offre le témoignage d'un épanouissement dans des directions diverses, d'une actualisation des différentes tendances contenues en puissance dans l'Evangile. Dans le schéma tripartite que Julius Evola oppose au célèbre triptyque hégélien thèse-antithèse-synthèse, le christianisme originel correspond à la phase de spontanéité où s'expriment pèle-même toutes les potentialités d'une doctrine. Le travail clarificateur des Pères de l'Eglise représente la phase de réflexion. Quant à la phase suprême de domination, c'est la Chrétienté médiévale, tout à la fois point culminant de la vocation exotérique de l'Eglise et acmé de "l'ésotérisme" évangélique revivifié par la chevalerie et les Ordres ascético-guerriers.

 

L'hostilité d'une certaine "Nouvelle Droite" ou de ses disciples à l'égard du christianisme des origines relève, non seulement d'une mauvaise interprétation de celui-ci, mais aussi d'une représentation lacunaire de la paganité antique. Lorsqu'on ne retient de celle-ci que les aspects décadents - humanistes, rationalistes, esthétisants et épicuriens -, on ne peut bien-sûr qu'éprouver de la répulsion pour une doctrine qui souligne la misère de l'homme-pécheur, proclame la primauté de la foi et enseigne le mépris des jouissances de ce monde. Un Louis Rougier, par exemple, examine le monde gréco-romain à travers le prisme déformant de sa mentalité de privilégié moderne. Rougier célèbre en Celse un précurseur du libre examen. L'auteur du Discours vrai lui sert d'alibi pour justifier ses propres théories empiristes et positivistes. Si le christianisme a subverti le bel édifice de la romanité païenne, c'est surtout en tant que philosophie égalitaire, promotrice de la « révolution sociale » et inspiratrice d'une « revanche des pauvres ». A travers le christianisme originel ainsi déformé, c'est le marxisme que flétrit la « nouvelle école » de droite. A travers l'élitisme de la cité antique, c'est l'actuelle bourgeoisie capitaliste qu'elle défend. La « volonté de puissance » nietzschéenne est érigée en quid speci ficium de l'âme occidentale pour justifier, sur le mode de la généralité, des avantages particuliers de naissance et de fortune.

 

La critique du christianisme par Julius Evola est rarement entachée de préjugés sociaux. Relevons cependant le passage où il voit dans la religion chrétienne « l'espérance des affligés et des rejetés », « une forme désespérée de spiritualité » où s'exprime « le type du Messie prédestiné à servir de victime expiatoire ». Quelques passages de ce type suffisent à certains pour ranger Julius Evola aux côtés de Nietzsche et de Spengler et lui faire partager l'aristocratisme prédateur des deux philosophes allemands. Or, la critique évolienne du christianisme se place moins du point de vue de la Wille zur Macht que du point de vue d'une authentique spiritualité païenne conforme à la Tradition. Paganisme et christianisme sont envisagés par Julius Evola comme deux reflets circonstanciés de la spiritualité traditionnelle. Si Julius Evola accorde sa préférence à la spiritualité païenne - et, tout particulièrement à la spiritualité romaine -, c'est avant tout, ainsi qu'il l'écrit dans Le Chemin du Cinabre, par affinité de tempérament. Cette dernière ne l'empêcha jamais de témoigner, en général, à l'égard du christianisme, d'une honnêteté intellectuelle dont sont exemptes les diatribes pseudo-aristocratiques de la nouvelle Droite. Ainsi, dans la question du déclin de la romanité, la position de Julius Evola est infiniment plus nuancée que celle d'un Rougier ou d'un Pauwels. Julius Evola se garde de toute explication unilatérale. Le déclin de la romanité est à la fois le résultat de l'action du christianisme et le produit d'une usure intérieure de l'Empire romain. Georges Sorel pense de même dans La Ruine du monde antique : si la « nouvelle religion » a « brisé la structure du monde antique », saigné celui-ci à blanc, « coupé les liens qui existaient entre l'esprit et la vie sociale » et « semé partout des germes de quiétisme, de désespérance et de mort », elle n'en a pas moins « infusé une sève nouvelle à l'organisme vieilli » de la société romaine.
 

Julius Evola reconnaît que le christianisme s'est développé sur la toile de fond de la décadence impériale romaine, sur un « arrière-plan qui devint de plus en plus tragique, sanglant et déchiré, au fur et à mesure qu'on avançait dans le Bas-Empire». Son influence dissolutive fut facilitée tant par le déclin de la fonction impériale qui ne se survivait plus que comme « l'ombre d'elle-même », que par l'oeuvre de « centralisation absolutiste et nivellatrice » par laquelle les Césars imposèrent peu à peu à l'œcumène romain « une structure bureaucratico-administrative sans âme ». Le christianisme s'est construit sur les ruines de la tradition romaine. Son avènement « eût été impossible si les possibilités vitales du cycle héroïque romain n'avaient pas été déjà épuisées, si la « race de Rome » n'avait pas été déjà prostrée dans son esprit et dans ses hommes (ainsi qu'en témoigne la faillite de la tentative de restauration de l'Empereur Julien), si les traditions anciennes ne s'étaient pas obscurcies et si, au milieu d'un chaos ethnique et d'une désagrégation cosmopolite, le symbole impérial n'avait pas été corrompu en se réduisant, comme nous l'avons dit, à une simple survivance, au milieu d'un monde en ruines ».

 

Les propos de Julius Evola rapportés plus haut ( extraits de Révolte contre le monde moderne) sont autant d'arguments ad verecundiam en faveur de l'explication historique bilatérale du déclin de la romanité. Ces arguments ont d'autant plus de valeur que, par affinité spirituelle, Julius Evola était naturellement porté à valoriser à l'extrême le monde romain et, par conséquent, à insister sur le rôle destructeur du christianisme des origines. Il a également rendu compte de la cause interne de la décadence de Rome : l'épuisement de sa tradition héroïco-guerrière. L'écroulement de l'Empire romain n'est pas uniquement tributaire de son hypertrophie bureaucratique ou de la misère matérielle dans laquelle il a laissé certaines couches de sa population. Si Jacques Benoist-Méchin évoque non sans raison, dans son très beau livre sur l'empereur Julien, « Hélios-Roi vaincu par la souffrance », on ne peut cependant attribuer la chute de la Rome antique à des motifs étroitement sociaux. Porteur d'une voie plus sentimentale d'accès au divin, le christianisme s'est dressé victorieusement sur l'arrière-fond crépusculaire d'une spiritualité romaine où l'idéal héroïque d' « impersonnalité active » n'était plus qu'un souvenir et d'où s'était estompée depuis longtemps la tension métaphysique propre à la paganité des origines. L'appel a la sentimentalité est le principal reproche que Julius Evola adresse au christianisme dans Révolte contre le monde moderne. Bien que déjà parsemé de nombreux élans de subjectivité honnête, ce livre reste dans l'ensemble marqué par un antichristianisme de tempérament dans la ligne d'Imperialisme païen, texte de jeunesse aux accents nietzschéens très prononcés. Ce n'est que bien plus tard, dans des oeuvres de maturité comme Masques et Visages du spiritualisme contemporain ou Les Hommes au milieu des ruines, que Julius Evola, surmontant définitivement affinités et répulsions, abordera le christianisme originel et ses divers développements historiques avec toute la sérénité nécessaire à une authentique exégèse traditionaliste.
                                                                                       

                                                  (voir aussi : "déclin de la Romanité 2")

 

 

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Notre Civilisation est-elle mortelle? (Daniel-Rops)

Publié le par Christocentrix

"Comme un glas étouffé aux clochers de l'Histoire, la phrase célèbre du poète fait écho aux dépêches d'agence qui nous parviennent des conférences internationales. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Paul Valéry l'écrivit dans une de ces intuitions fulgurantes dont son oeuvre s'émaille, au lendemain de « l'autre guerre », de cette guerre que nos pères avaient faite dans l'espoir de fonder une paix éternelle et qui, plus humblement, ne nous apparaît plus que comme flanquée du numéro 1 dans la liste des conflits mondiaux dont le XXème siècle entier retentira sans doute. Le seul gain réel que nous ait apporté le quart de siècle écoulé depuis lors est de nous faire apparaître l'assertion du poète comme l'expression d'une évidence. Maintenant, par nos fibres secrètes, par nos entrailles, nous le savons bien que nous appartenons à une civilisation mortelle !

 

Considérons l'Histoire ; il est trop évident qu'elle est un cimetière de civilisations. Ce que l'intuition poétique du divin Platon avait perçu à travers le mythe de l'Atlantide, nous le confirmons de nos jours. Il n'y a guère de jours où la science archéologique ne fasse ressurgir des couches de terre et des amas des siècles, les traces de sociétés disparues. C'est là un des phénomènes les plus extraordinaires, les moins admissibles pour l'intelligence et la sensibilité humaines, que la totale, la radicale disparition de sociétés qui furent grandes, de puissances qui furent redoutables et dont, pendant des millénaires, la trace a pu demeurer perdue.

Ainsi la Crète du Roi Minos n'était-elle qu'un nom, le support de quelques légendes grecques d'ailleurs contradictoires, l'horrible Minotaure, l'excellent Minos, juge des Enfers, jusqu'au jour où, il y a un demi-siècle, Evans découvrit les somptueux débris de ce qui avait été la plus exquise des civilisations. Et pourtant, comme elle avait été prospère, la société crétoise des belles années antérieures au XXIIème siècle avant notre ère ! Comme elle avait été fière de ses palais, de son confort, de son chauffage central, de ses joailleries et du chic « parisien » de ses femmes ! Le choc brutal de l'invasion aryenne... Et ce fut, pour trois millénaires, l'obscurité.

Ainsi encore, en Asie Mineure, l'étrange royaume du Hattou, des Hittites dont parlait, -de ci de là, un verset de la Bible, et qui, pour nos pères, n'était rien de plus qu'un mot. Mille ans durant, ou presque, les rois hittites pourtant avaient dominé un pays grand comme cinq fois la France, atteint sous leur Louis XIV - qui se nommait Souppilouliouma - à un niveau d'art remarquable, tenu tête à l'Egypte de Ramsès II. Et d'eux, néanmoins, il n'était rien resté que ces brèves allusions de la Genèse et du Livre des Rois, jusqu'à ce qu'en 1915, le professeur tchèque Hrozny eût réussi à lire les 2.500 tablettes trouvées dix ans plus tôt à Boghaz-Keui, en Turquie et eût fait revenir à l'histoire ces disparus. Ainsi enfin, - mais bien d'autres exemples pourraient être cités, - à l'autre bout du monde, perdu au milieu du Pacifique, cette civilisation de Polynésie, cet empire liquide vaste comme toutes les Russies, dont on ne soupçonne le prodigieux développement que par les très énigmatiques statues trouvées dans l'île de Pâques, mais dont on ne sait à peu près rien. Et son voisin l'empire, - maritime également - des Carolines, dont l'île de Ponape, Venise des antipodes, est peut-être la capitale déchue, mais où des palais en blocs cyclopéens évoquent encore une splendeur passée... Tout cela et bien d'autres, rien de plus que des cadavres, les cadavres des défuntes civilisations.

 

Alors, nous nous demandons : que signifierait pour nous, civilisation des hommes blancs du XXème siècle, un destin semblable ? La mort de notre civilisation est-elle concevable ? L'esprit répugne à l'envisager presque autant que notre mort personnelle, et il sait se trouver des raisons pour n'y point croire. Cette organisation que nous avons créée, cette domination que nous avons imposée à la matière, ne sont-ce pas là des garants ? Encore même un cataclysme arriverait-il à détruire une partie de ces formes de vie sur un point du globe, qu'elles resteraient ailleurs. Ce « monde fini » dont parle Valéry, n'est-il pas devenu, par sa vastitude même, un monde indestructible ?

Faut-il le dire ? Cela n'est pas d'une vérité incontestable. Dans toute société, deux éléments se lient : l'un relève de la culture, l'autre de la civilisation. Le premier correspond à un certain degré d'organisation matérielle et de contrôle sur la nature ; l'autre ressortit à un certain perfectionnement intérieur, à un ensemble de données morales et spirituelles.

La culture de la civilisation blanche occidentale est-elle, en soi, indestructible ? Cela n'est pas entièrement vrai. Sans doute tous les peuples de la terre ont-ils désormais appris l'usage de l'avion, de l'automobile et de toutes les techniques, et même si tous les blancs venaient à disparaître, de telles acquisitions auraient des chances de survivre. Mais serait-ce là ce que nous entendons quand nous rêvons d'une durée infinie de notre civilisation ? Et, au surplus, est-il au-delà de toute hypothèse que les moyens de destruction devenant pratiquement illimités, la société blanche finisse par se détruire elle-même, soit par la bombe atomique, ou telle invention pire, soit par la déchéance complète, la paralysie générale d'un organisme épuisé par des siècles de guerres ?

Et quant aux valeurs véritables de civilisation, n'est-il pas certain - l'expérience actuelle nous le prouve - que des crises plusieurs fois répétées peuvent très bien aboutir à en ruiner les bases les plus profondes, à rejeter l'humanité blanche vers une barbarie morale et intellectuelle, dont la férocité générale et la baisse de l'esprit seraient les signes éclatants ?

Il faut nous en convaincre. Le destin qui fut celui d'Assour et de Babylone, de l'Egypte pharaonique, de Rome et de tant d'autres « civilisations », nous pouvons parfaitement le connaître. Il est là, droit devant nous.


Et c'est ici que, sans tomber dans le pessimisme catastrophique et en demeurant sur le seul plan des considérations d'histoire, on peut se demander s'il n'y a pas des lois profondes qui, régissant les sociétés humaines, les mènent aussi inéluctablement à la mort que les individus. Certains l'ont pensé, et ont appuyé cette thèse d'arguments qui ne sont pas sans poids. Le plus solide a été sans doute Oswald Spengler, dont le Déclin de l'Occident est apparu, il y a quelque vingt-cinq ans, comme la plus minutieuse - et la plus cruelle - des prophéties. A le relire aujourd'hui, un tel ouvrage, en dépit d'intentions nationalistes allemandes passablement suspectes, ne laisse pas d'impressionner.

Serait-il vrai que chaque forme de civilisation eût, biologiquement, son temps mesuré ? Un millénaire, en gros, déclare Spengler. La prophétie prêterait à discussions chiffrées, mais ce qui paraît beaucoup plus solide, c'est l'évolution que l'auteur germanique considère, la courbe qu'il trace pour chacune des sociétés qu'il analyse : Inde, Antiquité classique, Arabie, Occident. Dans l'histoire de chacune d'elles, il montre quatre stades correspondant à quatre âges, à quatre saisons.
Dans un Printemps, chaque société humaine verrait s'éveiller une âme spontanée, intuitive et se réaliser des richesses « suprapersonnelles » de foi et d'enthousiasme : c'est l'époque de la cathédrale et de la croisade chez nous, des Védas dans l'Inde, des grands mythes et de l'orphisme en Grèce.
Puis, au cours d'un Eté, se produit la « maturation de la conscience intérieure », la naissance de l'esprit critique : c'est la plénitude des Upanishads, des Pythagoriciens, chez nous de Pascal et de Descartes, du grand siècle.
L'Automne verrait peu à peu l'Intellect pur prendre le pas sur les forces vitales et la puissance créatrice fléchir.
Enfin, l'Hiver serait pour les sociétés - recopions mot à mot ses formules prophétiques - « le temps des civilisations cosmopolites » où « s'éteint la force créatrice de l'âme », où
« la vie même devient un problème », où « la masse irreligieuse ne connaît plus que les choses pratiques », où, comme dirait Nietzsche, "Dieu est mort".

 

Une telle vue laisse à rêver. Ainsi donc, serait-ce par le jeu de forces intérieures que les sociétés iraient à la mort ? La loi biologique, plus forte que les volontés humaines, les condamnerait-elle à disparaître, leur temps accompli ? Et les événements extérieurs qui, dans l'Histoire, semblent déterminants, - invasions barbares ou bombardements atomiques, - seraient-ils, en définitive, aussi épisodiques et déterminés que le sont, pour chacun de nous, les causes hasardeuses, - accident ou maladie, - qui nous mènent tous à une inéluctable fin ? Si l'on songe à ce que représente vraiment le drame de notre monde, à cette immense somme de trahisons dont l'homme moderne s'est, envers lui-même, rendu coupable, une telle hypothèse ne paraît pas du tout inacceptable et la loi de biologie historique rejoint, au fond de notre conscience, un sentiment de désespoir et de dégoût de vivre que nous connaissons bien".

                                     DANIEL-ROPS (Chants pour les abîmes, 1949)

 

 

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une leçon d'Histoire Grecque (Daniel-Rops)

Publié le par Christocentrix

écrit par Daniel-Rops en 1949.

L'Histoire est-elle vraiment ce dangereux produit de la chimie de l'intelligence qu'a dénoncé Paul Valéry ? On se résoudrait à le croire en voyant l'obstination avec laquelle les peuples s'accrochent à des positions politiques que ne justifient plus leurs intérêts, que la nette vision de l'avenir devrait leur faire abandonner d'urgence, mais qu'étayent seulement leurs plus secrètes passions. Pourtant, avouons-le, ce qui frappe l'historien, bien plus que la malfaisance des héritages historiques, c'est la stérilité des exemples. Il est bien vrai que, selon l'axiome biblique, « parce que les pères ont avalé du verjus, les dents des fils en sont agacées ». Il est vrai encore davantage que l'expérience des aînés n'apprend rien à leurs successeurs sur la Terre et que, dans la courbe des destinées humaines, les civilisations, l'une après l'autre, refont les mêmes erreurs et courent au même abîme.

L'histoire grecque offre à nos méditations, un champ d'observations, dont l'actualité est sans doute plus grande qu'un vain peuple ne le penserait. Et surtout cette Grèce admirable du Vème siècle avant notre ère, d'où nous sont venues quelques-unes des bases de notre civilisation. Cette Grèce heureuse et fière où Eschyle, Sophocle et Euripide donnent à l'art dramatique ses premiers chefs-d'oeuvre, où Périclès administre Athènes dans la sagesse, où sur la colline sainte de l'Acropole se dresse la petite cage fauve où l'on pense avoir enfermé la Raison vigilante, le Parthénon, aux colonnes parfaites.

En ce temps, le monde hellénique vient d'échapper, au péril des Barbares. Deux fois de suite, la menace perse a été écartée, miraculeusement. Marathon, Salamine, deux noms de victoire, semblent assurer aux hommes d'Europe des lendemains de bonheur pacifique. Et cependant, au sein de cette Grèce florissante, le germe existe et prolifère qui la tuera...

C'est la division de ses petits pays, leur insurmontable jalousie, leur incapacité à voir plus loin que leurs rivalités mesquines. A peine ont-elles réussi à s'entendre lorsque le Perse frappait à leur porte de son poing menaçant. Chacune a ses torts à la mesure de ses responsabilités. Athènes qui représente tout ensemble une grande puissance et une grande pensée, n'a pas compris que le seul fondement de la paix est la justice... On l'accuse de trop exploiter sa victoire en vue de ses intérêts impérialistes. Ses anciens alliés de la Ligue de Délos lui en veulent, comme la jalouse Corinthe, sa concurrente maritime, comme la hait Sparte, sa rivale en puissance sur la terre. Vingt-huit ans après la victoire de Salamine, une guerre nouvelle éclate : la race la plus civilisée du monde va s'entretuer.
Cette guerre sera atroce. Les combattants useront de leurs moyens jusqu'à l'extrême. Tout sera bon pour annihiler l'ennemi. Athènes, aux mains des démagogues, dont Alcibiade est le plus notoire, s'engage dans les aventures les plus folles. Sparte, dans sa volonté de vaincre, s'alliera aux pires ennemis du nom grec, les Perses. Aux raisons nationales de haine s'ajoutent des motifs idéologiques qui rendent pire encore l'affrontement. A l'intérieur des nations, les doctrines opposent cruellement les partis. A Sparte même, tenus par les Aristocrates, il y a des adversaires du régime au sein du peuple, comme, dans Athènes démocrate, les tenants de l'autoritarisme souhaitent la défaite de leur propre pays. Ce n'est plus seulement l'équilibre politique des cités qui est en jeu, mais leur armature interne. Aussi la guerre prend-elle un caractère inexpiable. La Grèce entière se dénonce elle-même partie contre partie, comme traître et infidèle...

Mais qui voit le vrai sens de ce drame, l'épuisement terrible de la race grecque, cette fatalité de destruction qui hypnotise le plus intelligent des peuples ? Qui pense aux dangers de l'avenir ? aux races ignorées et demain redoutables ? Qui songe que tous ces Grecs qui meurent, Athéniens dans les carrières de Syracuse, Spartiates sur l'îlot de Sphactérie, demain la Grèce entière les regrettera avec des larmes de sang ? Quand après soixante-dix ans, la dernière bataille se livrera, il ne restera plus, sur la péninsule enténébrée, que des moribonds pleurant sur des ruines. La mort d'Epaminondas, sur les champs de Mantinée, aura valeur de signe : « le dernier des Grecs », dira-t-on. Et tant de sang aura coulé pour rien.

Alors du Nord lointain où ses montagnes lui auront permis de conserver intactes ses forces, un peuple surgira, barbare encore, mais puissant. Ses chefs se mettront à l'école de la Grèce juste assez pour lui dérober ses méthodes, Philippe, Alexandre... Ce que les cités helléniques n'auront pas voulu faire de gré, le Macédonien l'accomplira de force. Il y aura une unité grecque à l'heure précise où, en réalité, il n'y aura plus de Grèce du tout.

Je ne sais si les Représentants des Nations qui, en maintes conférences, décident de nos destins, ont parfois présents à l'esprit, cette terrible leçon de l'Histoire. Je souhaiterais que quelqu'un la rappelât très haut. Ils avaient d'excellentes raisons, ces Athéniens, ces Spartiates pour se haïr opiniâtrement et se combattre. Il n'empêche que si nous considérons, dans le recul du temps, leur destin à tous, le seul mot adéquat qui vienne à nos lèvres est celui de suicide collectif.
Et nous nous demandons s'il ne convient pas de dédier ces pages à l'historien futur, jaune ou nègre sans doute, qui, dans quelques millénaires, considérant un autre épisode de l'éternelle Histoire, écrira à son tour, avec commisération et tristesse : « Aux environs de l'an 2000, les Européens d'Occident, collectivement, se sont suicidés...»

                                                                               DANIEL-ROPS.(1949)

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la Beauce grecque n'a pas de Chartres (Thierry Maulnier)

Publié le par Christocentrix

"La Beauce grecque n'a pas de Chartres. Peut-être parce qu'elle fut rasée par Alexandre furieux, sa capitale, un des plus vénérables berceaux de la légende humaine, la soeur et l'égale d'Argos aux origines de la tragédie, la ville d'Œdipe et de l'énigme, de l'inceste et de la pitié, Thèbes, Thèbes n'est qu'un marché paysan, une petite cité boutiquière et rustaude où les cafetiers et les marchands racolent à grands cris les touristes à l'escale de l'autocar, où les habitants, par les nuits trop chaudes, tirent leurs lits sur les trottoirs et dorment dans la rue. Pas un temple n'a laissé ici le sceau de ses fondations imprimé sur la terre, pas une colonne perdue, dernière sentinelle, n'y veille sur le passé enseveli. Entre les montagnes et les montagnes, entre la sécheresse presque immatérielle de l'Attique et la Phocide prophétique, la Béotie est un passage de prose, une longue route droite entre les cendres noires des chaumes brûlés sur place pour enrichir le sol, les champs jaunes piqués d'oliviers et de fruitiers tous semblables dans leur rondeur sans imagination.

Est-ce parce que cette terre trop plate et trop grasse semble assoupie, ruminante, dédaignée des dieux et des aigles, qu'un certain mépris, au temps de la Grèce radieuse accabla ses citoyens ? Le fait est que les Béotiens du Vème siècle semblent se résigner à leur destin pataud. Ils ne se font admirer ni comme navigateurs et colonisateurs, ni comme poètes ou philosophes, ni comme bâtisseurs, ni comme athlètes du civisme et de la guerre à la manière des Spartiates, ni par leur science du plaisir à la manière des Corinthiens et des Corinthiennes. Thèbes n'est pas pour la Grèce une citadelle, elle n'est pas un sanctuaire, elle n'est pas un musée. Face à l'invasion asiatique, elle ne joue qu'une partie médiocre de second rôle. Quand s'engage la bataille pour la prééminence entre Athènes et Sparte, elle compte les coups, vend et se vend tour à tour à l'une et à l'autre, ou digère dans son coin.

Mais voici qu'Athènes tombe devant Sparte. L'étroite société aristocratique et guerrière de Laconie, la cité que Lycurgue a organisée en ordre combattant selon les seules valeurs de la discipline civique, de la sélection des forts, de la pauvreté volontaire, de l'ascétisme et du mépris de la mort, a prévalu sur la métropole marchande, sur la démocratie bavarde et brouillonne qui dilapidait sa puissance dans ses plaisirs, préférant les arts aux armes et la parole à l'acte, tuait ou exilait ses meilleurs serviteurs, disséminait aux quatre vents en folles entreprises les tributs de ses cités sujettes, les fruits de son empire de la mer. Telle est du moins l'apparence, tel est le thème qu'offre l'apparence aux déclamations des Caton et des Jean-Jacques de tous les siècles contre les effets corrupteurs de la civilisation. Il se peut que les choses n'aient pas été si simples. Les superbes meutes de combat de l'élevage spartiate ne remportèrent la victoire sur l'adversaire athénien qu'au prix de plusieurs dizaines d'années de luttes indécises. Elles ne s'assurèrent l'avantage que sur une Athènes trahie par certains de ses chefs et épuisée par la folle expédition qui avait fait de la Sicile le cimetière de son armée. Je sais bien que les trahisons étaient imputables aux divisions intérieures, qu'Alcibiade fut le premier modèle de ces raffinés de décadence qui croient plus élégant de travailler à la défaite de leur pays qu'à sa victoire. Il reste qu'Athènes témoigna de vertus militaires comparables à celles de sa rude rivale -, le serment de ses Ephèbes, qui juraient de transmettre leur patrie plus grande et plus glorieuse qu'ils ne l'avaient reçue, était d'ailleurs digne de Sparte, - et que la journée qui décida de sa défaite fut une bataille navale, où les alliés maritimes que Sparte avait pu gagner eurent plus de part que ses propres hommes, qui n'aimaient point l'eau. Admettons pourtant que la victoire de Sparte ait été obtenue et méritée par une éducation plus virile, par une vertu supérieure, et par le dédain où la ville de Lycurgue tenait les activités débilitantes. La chute d'Athènes a lieu en 404; en 371 c'est Leuctres, en 361 c'est Mantinée. Cette prééminence que Sparte avait si longtemps désirée et si durement obtenue, qu'elle n'avait acquise sans conteste que par l'imprudence de sa dangereuse ennemie, ne lui a été accordée que pour le temps d'une génération. Etait-elle épuisée par sa victoire, ou déjà rongée elle-même par le vieillissement, rouillée aux jointures, cette implacable et splendide communauté militaire devant qui tout avait cédé? La volonté de dénuement et de rigueur qui avait renoncé à engendrer des Eschyle, des Sophocle, des Aristophane, des Ictinos, des Phidias, des Platon, qui ne laissait en héritage à l'univers ni une colonne, ni un poème, n'était payée que par un sursis de trente ans. Sparte mourait un peu plus tard qu'Athènes, mais elle mourait toute, tandis que dans Athènes morte Athènes allait survivre.

Ce fut l'exploit de nos Béotiens. Il suffit à cette bourgade de culs-terreux, dont les enfants ne semblaient pas plus doués pour lire les philosophes et pour tailler la pierre que pour se laisser manger le ventre par les renards en silence, d'engendrer un de ces météores de l'intelligence stratégique, de l'audace, de la rapidité dans l'action, de l'instinct organisateur, dont la seule valeur personnelle suffit à bousculer l'histoire. Epaminondas paraît, - encore un nom de matou, - et l'empire de Sparte s'effondre, et voici Thèbes souveraine, gagnante d'une partie qui ne s'est pas livrée en trois siècles de montée patiente vers la domination, mais en deux batailles heureuses. Est-ce enfin l'heure de la vérité, la preuve donnée par l'événement que le dernier mot appartient aux obscures, aux humbles énergies paysannes, amassées dans les coulisses du théâtre du monde pour apparaître un jour sur la scène et d'un coup d'épaule, jeter les orgueilleux premiers rôles à bas des tréteaux? Non pas même. La grandeur de Thèbes, elle aussi, est un château de cartes, déjà à demi effondré quand va surgir le Macédonien.
C'est ainsi que la Grèce, modèle de l'Europe pour le meilleur et pour le pire, nous offre une image analogique, resserrée dans le temps comme dans l'espace, de l'histoire qui sera celle des nations européennes, acharnées dans leur lutte pour la prépondérance au point d'y méconnaître et d'y compromettre leur parenté d'origine et de culture et leur unité de destin, capables l'une après l'autre, au prix de longs efforts ou par l'effet d'une fortune momentanée, de conquérir la première place, mais non de s'y maintenir."

Thierry Maulnier (extrait de "la Grèce où nous sommes nés", 1964).

(photo : monument restauré commemorant la bataille de Cheronée, sous son socle furent découverts les ossements de 254 combattants, attribués au Batailllon Sacré de Thèbes.) 

Il y a comme une suite à ce texte, plus particulièrement consacré au regard de l'Aurige de Delphes.....) 

 

 

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