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litterature & poesie

Frédéric Mistral

Publié le par Christocentrix

 

A travès de la Crau, vers la mar, dins li bla, 
Umble escoulan dou grand Oumèro,
Iéu la vole segui. Coume èro
Rèn qu' uno chato de la terro,
En foro de la Crau se n'es gaire parla.

Emai soun front noun lusiguèsse

Que de jouinesso, emai n'aguèsse
Ni diadèmo d'or ni mantèu de Damas,
Vole qu'en glori fugue aussado
Coume uno rèino, e caressado
Pèr nosto lengo mespresado,
Car
cantan que pèr vautre, o pastre e gènt di mas.

Tu, Segnour Diéu de ma patrio,

Que nasquères dins la pastriho,
Enfioco mi paraulo e douno-me d'alen!
Lou sabes : entre la verduro,
Au soulèu em'i bagnaduro,
Quand li figo se fan maduro,
Vèn l'ome aloubati desfrucha l'aubre en plen.

Mai sus l'aubre qu'éu espalanco,

Tu toujour quihes quauco branco
Ounte l'orne abrama noun posque aussa la man, Bello jitello proumierenco,
E redoulènto, e vierginenco,
Bello frucho madalenenco
Ounte l'aucèu de l'èr se vèn leva la fam.
léu la vese, aquelo branqueto,
E sa frescour me fai ligueto!

Iéu, vese au ventoulet, boulega dins lou cèu

Sa ramo e sa frucho inmourtalo...
Bèu Diéu, Diéu ami, sus lis alo
De nosto lengo prouvençalo,
Fai que posque avera la branco dis aucèu!

(Je chante une jeune fille de Provence. - Dans les amours de sa jeunesse, - à travers la Crau, vers la mer, dans les blés, - humble écolier du grand Homère, - je veux la suivre. Comme c'était - seulement une fille de la glèbe, - en dehors de la Crau il s'en est peu parlé.

Bien que son front ne resplendît - que de jeunesse, bien qu'elle n'eût - ni diadème d'or ni manteau de Damas, - je veux qu'en gloire elle soit élevée - comme une reine, et caressée - par notre langue méprisée, - car nous ne chantons que pour vous, ô pâtres et habitants des mas.

Toi, Seigneur Dieu de ma patrie, - qui naquis parmi les pâtres, - enflamme mes paroles et donne-moi du souffle! - Tu le sais : parmi la verdure, - au soleil et aux rosées, - quand les figues mûrissent, - vient l'homme, avide comme un loup, dépouiller entièrement l'arbre de ses fruits.

Mais sur l'arbre dont il brise les rameaux, - toi, toujours tu élèves quelque branche - où l'homme insatiable ne puisse porter la main, - belle pousse hâtive, - et odorante, et virginale, - beau fruit mûr de la Magdeleine, - où vient l'oiseau de l'air apaiser sa faim.

Moi, je la vois cette branche, - et sa fraîcheur provoque mes désirs! - Je vois, au souffle des brises, s'agiter dans le ciel - son feuillage et ses fruits immortels...

- Dieu beau, Dieu ami, sur les ailes - de notre langue provençale, - fais que je puisse aveindre la branche des oiseaux! )


                                      Mistral et Alphonse Daudet....

"je suis tellement écoeuré de ce que je vois, qu'il m'arrive de me dire : à quoi bon ?  pour qui travaillons-nous ? est-ce que ce monde bas, est-ce que cette humanité, qui se croit divine, mérite que pour elle nous nous retournions le sang et nous mettions les doigts dans les yeux !
Jérusalem, Jérusalem,
Plus nous allons, moins nous valons.
Ah que je suis heureux d'avoir gardé la foi de mon enfance, d'être resté catholique ! maintenant je comprends comme il se fait que, depuis deux mille ans tant d'hommes et de femmes soient aller s'enfermer dans des cloîtres"....
                
(Correspondance Daudet-Mistral, Histoire d'une amitié, J.H  Bornecque, Julliard, 1979).

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André Suarès : Crépuscule à Agrigente

Publié le par Christocentrix

 

Quand le soleil descend sur la mer de Sicile, les rêves prennent corps aux yeux du voyageur assis dans la solitude et le silence du roc d'Athéna. Par une rue qui, elle aussi, porte le nom d'Athènes, je venais de la ville ; j'étais sorti de ce gros bourg, farci de pauvres gens, plein de gestes et de cris. Il s'étage en amphithéâtre, au-dessus de la terre antique et des temples. Girgenti est une termitière, la fourmi humaine y pullule, brune et noire. Ce peuple est fait de tous ceux qui se croisent sur la mer classique, depuis des millénaires, et le sang de l'Afrique y domine, sinon celui de l'Orient. Toutes les rues sont en pente, étroites et tortueuses ; et même la rue d'Athènes, la plus longue et la plus riche de toutes, n'est qu'un boyau tors et grouillant.
 Au-delà de la porte et de quelques arbres, que ronge la blanche lèpre de la poussière, la hauteur déserte règne sur l'étendue. Sans effort, on pense à ce qui fut comme à tout ce qui a jamais mérité d'être. Les temples sont là, le désert, les flots pétrifiés de la terre et l'horizon de la mer, pour tout accomplir.

On laisse derrière soi les fourmis et la ville. Ils célébraient une fête, je crois ; ils promenaient en hurlant une statue grossière et ridicule ; ils poussaient un âne caparaçonné, vêtu de velours et de soie, orné de sonailles ; et le grison qui des hommes s'attend à tout, clignait de ses longs cils blancs sur ses grands doux yeux de victime. Ils riaient, aussi ; ou peut-être priaient-ils en riant. Jamais je n'ai mieux senti qu'entre ce tumulte et le silence où j'étais venu m'asseoir, combien l'antique est noble et le monde moderne vulgaire. Je tournais le dos à la vulgarité triomphante, et me livrais de tout mon être à la pure noblesse, toujours vaincue en apparence, à qui doit toujours aller pourtant une secrète victoire. Elle est faite de sereine solitude et de ce calme souverain qui n'écoute plus sonner les heures.

De cette hauteur tranquille, les temples qu'enveloppe la pourpre du couchant n'ont plus rien de pesant ni même de solide. Ils sont soustraits à la gravitation et à la matière. Ils flottent dans l'air rose, ils palpitent doucement ; ils sont prêts à voler, s'ils ne volent. Toutes les formes prennent la même légèreté, qui est celle du caprice et du rêve. L'air est un lac de sang vermillon, où glissent les cygnes des songes. Quelques violettes bordées d'or sont semées sur l'arc lointain de la mer, fumées heureuses qui se dissipent comme s'éloignent les sons. Je rêve les yeux ouverts. Les couleurs et les lignes se succèdent : elles changent aussi doucement, aussi vite que les images dans le sommeil aérien qui suit l'extase amoureuse. Ici, des aigles sur des tours qui voguent, des jardins suspendus, des jonques fleuries de lys et de tulipes, des palais gréés de voiles sur des mâts ; là, des minarets, des oasis, toutes les sortes de palmes veinées de pierres précieuses. Toutes ces images ensemble se déroulent en mélodie ; et toutes si suaves qu'on n'est pas tenté de retenir même la plus douce. Et quand l'ombre se fait plus violette, elle n'est pas plus dense : à l'instant où une angoisse exquise va se glisser dans notre coeur, le regard retrouve les maisons des dieux et s'arrête, comme un chant au point d'orgue, sur la grandeur immatérielle des temples.


                               André SUARES, extrait de "Temples grecs, maisons des dieux". (1937)

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Maurice Barrès : Sur la volupté de Cordoue

Publié le par Christocentrix


J'étais assis sur les marches de pierre, à l'ombre des murs, dans la cour de la mosquée de Cordoue. Le gardien, l'heure de son déjeuner venue, ne m'avait pas permis de rester dans le sanctuaire, et par cette belle après-midi de mai, j'attendais que, sa sieste terminée, il rouvrît les portes. Devant moi, sous les palmiers, passaient les enfants qui vont à la fontaine, et je les louais de savoir tenir leurs amphores sur leurs hanches naissantes. Chaque fois que ces petites Sarrasines posaient leurs pieds souples, j'admirais le frémissement de jeune bête qui courait dans tout leur corps, dans leurs jeunes corps, crottés et délicieux comme un raisin du bas du cep. Près de la vieille mosquée et dans ce verger d'enfants, mon imagination, excitée par cette atmosphère de mort et de voluptés éphémères, évoqua des vers de mon cher Jules Tellier :
Philippe, Herennius, Géta, Diadumène...

harmonieux développement sur les Césars enfants, princes de la jeunesse aux lèvres faites pour les baisers, que l'univers fêtait et qui soudain, les légions acclamant un nouvel empereur, étaient assassinés avec leur père :

Et je plains ces Césars si beaux, et plus qu'eux tous,
Ce Philippe l'Arabe au regard triste et doux,
Qui n'avait pas encor douze ans, quand un esclave
A son tour l'égorgea sans qu'il poussât un cri,
Qui savait tout d'avance et n'a jamais souri.


Quel décor eût mieux convenu à ces émouvantes images que Cordoue qui fut amoureuse de Pompée, où Sénèque naquit, où toute femme nous assassine d'un regard et d'un tour de hanche sarrasins ? Antique Cordoue, mêlée de légendes romaines et mauresques, sinistre et attirante dans l'histoire comme une bague dans une mare de sang ! Entre les innombrables colonnes de sa mosquée, où le marbre, le porphyre et le jaspe prennent des teintes d'une beauté sensuelle comme de la chair et des velours, dans les furtifs jardins intérieurs où luisent doucement les faïences, tout le jour je crus entrevoir la tête si grave et si jeune de Philippe l'Arabe dont le teint mat ne fut altéré que du sang qui jaillit, le jour qu'on la planta sur une pique... Et le soir, voici la biographie que je me plus à lui composer, au soleil couchant, dans les jardins où fuit le Guadalquivir, auprès de Cordoue toute parfumée des jasmins que portent ses femmes dans leurs cheveux.
J'imagine qu'il vint, Philippe l'Arabe, dans cette campagne où je me satisfais, ce soir, de solitude. Et là même où ces boeufs soufflants, casqués de fleurs entre leurs cornes et noblement écorchés par le dard des agaves, reviennent en foulant les bardanes, les glaïeuls et les durs cailloux, pour réjouir et honorer le jeune César, fut organisée, sous des palais improvisés, une grande fête.
Je ne puis me composer une image précise, comme feraient des érudits, de ce que fut cette soirée, mais à toutes les époques, des hommes et des femmes mêlés se désirent les uns les autres en même temps qu'ils s'envient. Parmi toutes ces vanités dont il était le centre, au milieu de ces corps impurs et délicats, froissés de bijoux, Philippe était étourdi par la poussière et les obsessions des femmes. Il ne regardait avec plaisir que deux jeunes filles d'Angleterre, amenées là par quelque hasard. Leurs corps semblaient exister à peine, et l'on s'attachait seulement à leurs physionomies et à leurs yeux, qu'elles avaient divins. Les femmes faites effrayaient Philippe. Les plus belles le regardaient d'une telle façon qu'il craignait qu'elles le prissent rudement dans leurs bras, comme avaient fait les légionnaires pour l'acclamer empereur. Même quelques-unes des plus ardentes portaient la main sur lui et ne craignaient pas de froisser ses forces naissantes.
Alors ses chambellans, connaissant sa manie, firent écarter la foule; les lumières s'éteignirent, la tiédeur des nuits d'Andalousie pénétra la salle, et un chanteur merveilleux, qui , seul,  pouvait détendre le coeur contracté de l'enfant s'avança... Quand les dernières notes se furent échappées de son gosier, on ranima les torches, et à ce moment toutes les femmes, se tenant par la main, coururent sur une grande ligne et d'un pas rythmé jusqu'à son trône, comme on voit dans les ballets. Avec l'aube naissante, l'épuisement de l'Arabe était infini. Disposé par le surmenage nerveux au tendres cultes de l'Orient, il n'avait pas de religion, car l'armée et non les temples avait disposé de son enfance. La ressource d'Héliogabale lui manquait qui, si souvent, au milieu des murmures romains, se renversa sur son siège, dans les cérémonies publiques, pour ne pas perdre de vue son Dieu qu'on portait derrière lui. Mais, contemplant toutes ces femmes aux bras levés, aux poitrines nues, et leur éclat passionné, et leur cou si mollement rejeté en arrière, et la vigueur de leur danse, il ne put retenir les pleurs sans cause qui soulevaient sa poitrine d'enfant encore impubère.
Et comme on s'empressait : « C'est, dit-il, que je pense qu'aucune d'elles ne sera belle dans vingt ans. »
Sans le comprendre, on s'excusait et l'on déplorait que cette fin de fête lui eût été pénible, mais il répondit : « De toute la soirée, c'est mon premier plaisir. » Et les rhéteurs ajoutèrent : « Il étouffait de ne pouvoir pleurer. »
Le hasard fit que, dans l'orgie militaire qui suivit son départ, un incendie terrible se déclara, où presque toutes les femmes furent brûlées. Le César voulut qu'on leur rendît les honneurs, mais il avait pleuré à l'idée qu'elles étaient périssables et il ne pleura point qu'elles périssent.
Tristesse et volupté mêlées, à dire vrai, indéfinissables, premières mélancolies que procure la beauté, mais aggravées ici par un isolement hors nature. Misérable et abandonné au faîte de l'Empire, sur le sommet du monde, il souffrait que tous les rapports entre lui et les êtres ou les choses fussent faussés.
On affirme qu'il y a tel de nos contemporains, M. Poincaré, la mathématicien, par exemple, qui ne saurait traiter de ses préoccupations habituelles avec plus de deux ou trois personnes en Europe; nulle autre ne l'entendrait. Pour la métaphysique, il en va de même. Philippe l'Arabe ne composait point ses pensées dans un ordre si rare, mais les circonstances lui avaient ménagé une situation analogue, un pareil isolement.
Il manquait à cet enfant le minimum des contrariétés auxquelles, depuis des siècles, l'espèce humaine est habituée, au point que pleurer un peu est devenu une fonction qu'il nous faut satisfaire à tout prix. Réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son besoin de s'attendrir, il en arrivait à saisir au vol des émotions qu'eût négligées l'ordinaire des malheureux. Il ne laissait perdre aucune occasion d'être froissé.
Nous avons vu que les honneurs des hommes et les avances des femmes l'épouvantaient. Je crois qu'il usa d'une méfiance analogue à l'égard des chiens : il les trouvait trop empressés. En revanche il se plaisait parmi les plantes et, parce qu'elles ne le léchaient pas, il les aimait : avec elles seules il se sentait dans un rapport naturel.
J'imagine que le jour où les soldats soulevés égorgèrent ce César au teint mat et aux grands yeux, c'est dans les jardins du Guadalquivir, sous les feuilles des bananiers, derrière les haies de jasmins ouverts qu'ils le trouvèrent. Jasmins jaunes, enivrants de parfums, grands cistes blancs si purs et dont les pistils dorés frémissent entre les pétales immaculés, et vous surtout, magnolias gigantesques, exubérants de fortes fleurs, je vous vis plus beaux qu'aucune assemblée de courtisanes. Vous m'avez fait entrevoir quelle souffrance doit être le bonheur parfait ! Dans le silence et la volupté de Cordoue, les battements de notre coeur étaient contrariés de tristesse angoissante, sans cause et sans douleur, simplement pour dépenser la quotité de larmes qui fut attribuée à chaque créature...


                                                               Maurice BARRES : Du sang, de la volupté et de la mort. (1892)

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En relisant Pierre Loti

Publié le par Christocentrix

 Pierre Loti en matelot.

"Les lieux où nous n'avons ni aimé, ni souffert, ne laissent pas de traces dans notre souvenir. En revanche, ceux où nos sens on subi l'incomparable enchantement ne s'oublient jamais plus".


"Lorsque je rencontre un autre moi-même, il y a chez moi accroissement des forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un et l'autre s'ajoutent".


"Mon mal, j'enchante".

                                                         ***
 

..."Pendant un plus effroyable mouvement de roulis, on le jeta dans un de ces gouffres d'eau, qui s'ouvrent et aussitôt se referment... puis il disparut, plongé tout de suite dans le silence pour jamais, et commençant sa descente infinie, dans les ténèbres insondées d'en-dessous... Presqu'aussitôt le vent se calma. La grande fureur aveugle allait finir, sans raison comme elle avait commencé; les lames, avec des airs de fatigue, retombaient les unes sur les autres, s'affaissaient en désordre, démontées par une houle plus ancienne qui arrivait d'ailleurs.
Les deux grands albatros, qu'on avait cessé de voir pendant le coup de vent, étaient revenus, accompagnés de toute une suite tournoyante de pétrels gris et de malamoks noirs, qui criaient, avec des sons de vieille ferrure, leur faim insatiable.
Et le vent se taisait; on commençait à s'entendre parler comme à l'ordinaire; dans une paix relative, les choses à bord reprenaient leur cours, les panneaux fermés se rouvraient.
Après midi, le vent tombant toujours, l'ordre se trouvait à peu près rétabli partout. La Saône tendait de nouveau ses ailes blanches, qu'elle avait si péniblement repliées, - et les matelots retrouvaient le temps de penser à celui qui s'en était allé pendant la grande tourmente, les amis de Jean commençaient à se souvenir tristement de lui.
Et enfin, arriva l'heure recueillie du soir, l'heure du branle-bas et de la prière.
Au commandement coutumier, jeté par l'officier de quart d'une voix brève et distraite, le clairon sonna. Alors ils vinrent s'aligner, deux cents matelots, sortant des flancs du navire par les panneaux étroits, comme un îlot qui monte. Cent d'un bord, cent de l'autre, formant deux masses humaines qui avaient des ondulations de troupeau; on les vit se ranger machinalement, le long de ces frêles murailles basses qui les séparaient de tout le remuement de la mer. Ils étaient tassés, les épaules s'emboîtant les unes les autres; tassés, tassés sur ce petit refuge de planches qui s'appelait la Saône, - et leur tassement avait je ne sais quoi de pitoyable qui sentait la détresse, au milieu de ce déploiement infini des eaux
et de l'air, au milieu de cette débauche d'espace qui était alentour et où, dans les bruissements de lames, dans les cris d'oiseaux, dans tout, chantait la grande Mort...
Sur le pont, était monté aussi le prêtre, dans sa robe noire que secouait le vent. Et celui qui commandait, du même ton bref qu'il avait pris pour dire « Branle-bas ! » et pour faire aligner l'équipage, commanda: «La prière! » avec quelque chose de plus grave pourtant dans la voix, parce que peut-être, à ce moment, il pensait aux pauvres disparus et à celui qu'on avait jeté ce matin même dans les effroyables profondeurs fuyantes du dehors.
« La prière! » Le matelot-clairon, gonflant une fois de plus ses joues et les veines de son cou, lança vers le vide extérieur cette courte sonnerie saccadée qui annonce chaque soir le Pater et l'Ave Maria des marins. Hautes et claires, les notes de cuivre vibraient cette fois plus étranges, dans la rumeur sourdement puissante des eaux. Et cette sonnerie semblait comme un appel, à je ne sais qui de très lointain ou d'inexistant, qu'on allait implorer pour la forme, sans espoir.
«La prière!» Alors, un silence et une immobilité soudaine se firent chez les hommes, après que les rudes mains eurent touché rapidement les bonnets, qui, tous ensemble, tombèrent. Et les deux cents jeunes têtes apparurent, découvertes maintenant, presque toutes blondes, tondues ras, semblables à des velours ayant, dans la pénombre, des reflets clairs; les épaules musculeuses, dessinées sous la toile usée des costumes, se pressaient en une seule masse et subissaient, au roulis, un même balancement monotone.
«Notre Père, qui êtes aux Cieux... » commença le
prêtre, de sa voix qui tremblait un peu, qui n'avait pas, ce soir, son impassibilité d'habitude.
Alors, deux ou trois regards très enfantins se levèrent avec confiance vers le ciel, dont le prêtre parlait : il s'emplissait d'ombre, ce ciel, et, tandis que se continuait le Pater, autour d'eux tous, les pétrels et les albatros, mangeurs de débris, attardés dans le crépuscule, tournoyaient, tournoyaient avec les mêmes cris, chantant toujours, comme le vent et la mer, la chanson de la grande Transformeuse d'êtres, la chanson de la grande Mort.
La plupart des matelots avaient tourné machinalement la tête vers l'homme en robe noire qui priait, et, à cet instant où l'insouciant rire ne les égayait plus, on lisait sur ces visages jeunes de longues hérédités de lutte et de misère : tous ces traits si vigoureux, accentués par la fatigue du soir, semblaient durs et matériels, avec je ne sais quoi d'humblement résigné et de passif; chez les Bretons, qui dominaient, reparaissait la rudesse primitive. Dans les yeux seulement, dans ces yeux restés très candides qui regardaient le prêtre, s'indiquaient çà et là des envolées d'âme vers quelque leurre de ciel, vers quelque paradis de légende, quelque imprécise éternité; mais d'autres se révélaient presque sans pensée, semblaient refléter seulement l'infini des eaux, et s'arrêter à des conceptions rudimentaires, voisines du rêve confus des bêtes.
«Je vous salue, Marie pleine de grâce, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni... » Il prononçait cette fois l'éternelle redite des soirs d'une voix de plus en plus lente, avec quelque chose d'entrecoupé; en même temps, chez ces grands enfants qui écoutaient, commençait à venir un peu de furtif chagrin au ressouvenir de
Jean; un vrai serrement de coeur même, chez ceux qui l'avaient aimé; dans le petit groupe des Joal et des Marec, qui l'avaient enseveli, les yeux devenaient troubles comme un voile et, à la gorge, quelque chose s'étranglait. Sur toutes ces têtes alignées, flottait, pour la dernière fois, l'ombre de celui qu'on avait jeté ce matin au grand abîme vert...
« Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous... » Les plus distraits suivaient maintenant ces paroles cent fois entendues, qui avaient pris comme un sens nouveau. Et quand le prêtre, après un arrêt, et la voix plus grave encore, prononça ces derniers mots d'une simplicité sublime: «... pour nous, pauvres pécheurs... maintenant... et à l'heure de notre mort », tout à coup, sur les joues de deux ou trois de ces hommes qui l'entendaient, de brusques larmes coulèrent, qui jaillissaient rapides et pressées comme une pluie...
« Ainsi soit-il! » Toutes les têtes de velours blond s'étant inclinées comme sous un même souffle, quelques mains remuèrent, touchant très vite les fronts et les poitrines, pour ce geste mystique qui est le signe de la croix, - et puis ce fut fini : dans le bruit du vent qui fraîchissait avec la nuit, dans le brouhaha des hamacs qui se jetaient et se rattrapaient, la gaieté était revenue avec l'inconscience. Il semblait que la prière et les courtes pensées de mort fussent restées en arrière, dans l'immense espace changeant qui fuyait toujours... Sur ce bateau, où on l'avait vu mourir, Jean ne laissait déjà plus qu'une image pâlie, subitement lointaine au fond des mémoires. Tous ces êtres jeunes dans l'excès de la vie physique, oubliaient vite...
On ne chanta pas, ce soir-là, à cause de lui...."

                                                                                   Pierre LOTI, Matelot. (1892)
 


  L'équipage de la Triomphante, dessin de Pierre Loti
 

 










Ce recueil de quatre textes singuliers, publié en 1882 et réédité ici intégralement pour la première fois depuis la mort de son auteur, est un livre charnière dans l'oeuvre de l'écrivain voyageur, de l'inclassable Académicien que fut Pierre Loti.
«Fleurs d'ennui», premier récit du présent volume et celui qui lui donne son titre, est un dialogue aux désinvoltures iconoclastes entre deux officiers de marine qui courent les océans pour fuir l'ennui, ce mal de siècle. C'est un échange de réflexions nostalgiques sur le désir d'ailleurs, sur les amitiés de passage, sur l'appel des horizons lointains...

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Stankovic Borisav

Publié le par Christocentrix

Pays natal (Stankovic Borisav). Edit. l'Age d'Homme.Traduit du serbe par Vladimir André Cejovic, Postface de Stanislav Vinaver. 

A l’aube du XXe siècle, tandis que dans les grandes capitales de l’Europe occidentale, des ouvriers, hier encore paysans, s’éreintent à travailler sous le joug de l’industrie, œuvrant à la promesse d’une nouvelle civilisation, dans les régions des Balkans, encore sous domination ottomane, des hommes ne cessent de revivre leur tragique soif de liberté.

 

C’est ainsi que les personnages de Stankovic portent en eux l’avènement d’une aube avortée par l’asservissement à un empire à l’agonie, et vaincue d’avance par un empire en devenir.

 

L’œuvre de Stankovic est parcourue d’hommes et de femmes qui attendent  - le miracle de la vie – jusqu’à ce que, l’âme étouffée par la réalité devenue impossible à vivre, ils sombrent dans la seule issue qui leur paraît ne pas offenser Dieu : la résignation. Seuls les plus âpres se rebellent contre l’univers, par une énergie du désespoir refont surface, et, au-delà de toute morale humaine, opposent à tous et à tout leur droit à la vie.

 

« Il rêvait d’une littérature, si je puis la nommer ainsi, faite de sèves rares et précieuses : un immense chêne humain, avec de profondes racines ramifiées dans la terre et un faîte majestueux, mais qui est blessé, et qui recouvre et protège sa plaie, jour et nuit, d’une sève résineuse odorante, son propre sang. »
                                                                                                                    Stanislav Vinaver

                                         

Peuple de Dieu suivi de Jours Anciens ( nouvelles de Stankovic Borisav)
Edit. l'Age d'Homme. Traduit du serbe par V.A. Čejović et Anne Renoue.

Ce sont des gens de peu, mendiants, vagabonds, simples d'esprit, devins, mais avec la puissance et la rudesse primitives de sa langue, le grand écrivain serbe Borisav Stanković fait surgir, derrière leur apparence quotidienne misérable, la présence inaltérable et sacrée de l'âme, comme le sculpteur, à coups de burin, arrache à la pierre l'émergence de l'être vers la lumière. Ce sont des marginaux semblables aux intouchables sacrés d'une société archaïque qui les regarde comme des choisis de Dieu et qui, lorsqu'ils meurent, s'incline devant eux avec respect.

« L'ancien, donnez-moi l’ancien ! Ce qui a le parfum du basilic sec et qui, maintenant, s'effeuille doucement.» C'est un monde disparu que fait revivre Stanković dans ses nouvelles, soumis à des lois implacables qui font taire les passions dévorantes, et les transmue en des sentiments lourds de nostalgie et de regrets. En son sein, les êtres, vierges de la marche inexorable du progrès, conservent l'innocence et la tendresse douloureuses de ceux qui, malgré eux, ne peuvent laisser le corps vivre l'âme et, par là, gardent celle-ci intacte et violente dans son impossibilité de se libérer du joug de la loi humaine, et son effroi du péché. De là naît la profonde et originelle émotion que l'on ressent en lisant ces nouvelles.


                                                                             ***

La Rose fanée
(récit de Stankovic Borisav)
Edit. l'Age d'Homme. Traduit du serbe et avant-propos de Blandine Simicevic.
Postface de Jovan Ducic traduit par Vladimir André Cejovic


Dans cette nouvelle écrite à la première personne, le grand Borisav Stanković a mis le meilleur de son art. Par petites touches emplies de mélancolie, nous revivons la magnificence d'un monde déclinant, la rigueur de sa morale et de ses rites, la puissance d'un érotisme d'autant plus envahissant qu'il est proscrit et impossible.
La Rose fanée est un grand poème du sacrifice, du pur amour et de la tradition immémoriale. C'est le testament d'une civilisation humble, fière et chrétienne que notre époque a trop hâtivement essayé d'oublier.


L'ample postface du grand poète serbe Jovan Dučić, jointe à cette édition, vient à point nommé pour situer Borisav Stanković et son œuvre dans les cadres historiques, géographiques et culturels de la littérature serbe.



                voir le site : http://www.uninfinicerclebleu.com/boutique/liste_familles.cfm?num=1&code_lg=lg_fr

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Drieu la Rochelle intime

Publié le par Christocentrix

Notes pour un roman sur la sexualité, suivi de Parc Monceau, par Pierre Drieu la Rochelle, Gallimard, 2008.

 

Ces notes très personnelles constituent un inédit intimiste où Pierre Drieu la Rochelle, l'auteur de Gilles ou du Feu follet, retrace son itinéraire amoureux et plus particulièrement sa vie sexuelle.

II apparaît que, étant adolescent, le futur homme couvert de femmes, quêteur d'absolu, épris de la beauté des corps, insatisfait permanent n'envisage de relations sexuelles, qu'avec des prostituées, qui ont à ses yeux l'avantage de ne rien demander d'autre que de l'argent. Aussi devient-il client régulier des maisons closes, jusqu'à se dégoûter, enfin, de son comportement mécanique.

 Dans ces notes, ce séducteur invétéré se croyant partiellement impuissant, cérébral et narcissique jusqu'à l'onanisme, hanté par le souvenir amoureux de sa mère à l'adolescence et en proie à un virtuel tourment homosexuel, ne s'épargne pas. Il en rajoute même, recherchant une perfection qui n'existe pas dans ce monde. « Sa confession dérangeante, âpre, sans concessions et sans apprêts, où Drieu abaisse sa garde pour se mettre à nu, avec cette sincérité brutale qui fait de lui, à ses moments d'extrême tension, un très grand écrivain vire au masochisme mortifier, écrit Julien Herbier, qui présente l'édition. Il se suicide à petit feu. Avant de mettre fin définitivement à ses jours, Drieu livre (à la troisième personne du singulier) cette conclusion testamentaire qui laisse un goût amer dans la bouche et une larme à l'oeil désolante : « Quand il était dans la rue, en quête de femmes, de femmes libres, propres, et non plus de femmes encloses et souillées, il rêvait d'amour, d'union, d'enchaînement profond avec tout ce qui était loin de lui et par moments paraissait si contraire à lui. Comme autrefois, il rôdait dans les quartiers élégants et tâchait d'aborder des personnes qui, à en juger par leurs toilettes, devaient porter des sentiments délicats qui l'auraient enlacé et retenu. » L'enfant Drieu se sent attiré par le délicieux parfum sucré, suave et entretenu d'une femme magique, aimante parfaite et épouse rassurante Trop tard, il reviendra également de cette illusion.

Un court inédit qui permet de mieux cerner l'homme avant la publication de l'intégralité de ses romans à la fin de l'année.

 

 

 

 

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