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philia, eros, agape

Abel Bonnard, amitié et sagesse

Publié le par Christocentrix

"La plupart des hommes ont eu quelques compagnons, étreint et gâché quelques femmes, après quoi ils ne doutent pas d'avoir connu l'amitié et l'amour. Cependant, où leur vie finit, c'est là que la vie commence. Il faut partir du rivage où ils se sont arrêtés, pour connaître non seulement des raffinements, mais des simplicités mêmes dont ils n'ont pas eu l'idée. Alors, peut-être, nous obtiendrons un de ces bonheurs isolés dont chacun est une exception unique ; même si nous devons errer en vain sur les flots, c'est quelque chose encore de jouir des illusions de la mer et de regarder, le soir, ces nuages qui imitent si bien les terres lointaines. Laissons donc les autres croire qu'ils vivent et pensons à vivre. Partons pour les îles."



"Si important qu'il soit, pour chacun de nous, de mener sa vie le moins follement ou le moins sottement possible, nous sommes surtout poussés, dans l'action, par nos qualités instinctives ; la sagesse succède à nos actes elle ne les a pas dirigés ; c'est un épilogue, une fête qui ne sert plus à rien. Alors, dans ces conversations des amis, il n'est aucun de leurs souvenirs qui ne tourne au profit de leur esprit. Une ancienne passion, avec ses mois de tourment, fournit une brève maxime. Le récit d'une négociation longue et difficile leur donne l'occasion de noter un trait curieux de la nature humaine. Même l'imbécile le plus vaste et le plus monstrueux qu'ils aient connu, échoué maintenant sur les plages sereines de leur mémoire, est comme une de ces baleines que les marins dépècent tranquillement, pour en tirer beaucoup d'huile. Ceux qui prennent part à de pareils entretiens y goûtent un plaisir de féerie mêlé à la volupté de l'intelligence. Chaque observation en appelle une autre, chaque remarque est corrigée ou complétée par une plus fine ; ils aperçoivent à la fois plusieurs vérités différentes; ils traversent en un clin d’œil l'espace qui les sépare ; ils abordent à leurs sommets, sans avoir eu la peine d'en gravir les pentes. On est amants dans l'ivresse de tout oublier, mais on est amis dans la joie de tout connaître."



 

"Celui qui a pratiqué les hommes peut encore être peiné de leur conduite, mais il perd le droit d'en être surpris, car, s'il a vraiment connu leur nature, leurs actes ne font qu'illustrer cette connaissance ; ou plutôt, il ne peut avoir de surprises que favorables, et il nous arrive ainsi d'éprouver un émerveillement sincère, quand des âmes dont nous savons la médiocrité, déployant, dans un moment d'émotion, de sympathie ou d'amour et, pour ainsi dire, d'infidélité à elles-mêmes, des sentiments qui n'ont pas, sans doute, beaucoup de réalité, mais dont nous admirons même l'apparence. C'est ainsi qu'après avoir visité une petite ville aux tristes recoins, le voyageur s'étonne de la voir, la nuit venue, tirer de son sein obscur un feu d'artifice, qui, tout modeste qu'il est, n'éblouit pas moins, avec ses soleils tournoyants, ses serpenteaux qui craquent en l'air, ses fusées jetées aux étoiles.
«Eh quoi, se dit-on, cette sous-préfecture!»

"Il est en nous des qualités que les gens vulgaires ne pourront jamais y connaître, parce qu'ils ne nous donneront jamais lieu de les leur montrer. On ne saurait être à soi seul, gai, poli, enjoué, galant, tendre, délicat, spirituel ; il y faut quelque encouragement et quelque réponse. Ce dont nous remercierons toujours nos amis, c'est de nous avoir donné l'occasion d'être nous-mêmes. Tandis qu'ils admirent les sentiments que nous dépensons, nous savons que nous n'aurions point trouvé en nous ces trésors, s'il ne s'était agi de les leur offrir, ou que nous en sentions l'embarras, avant de les répandre pour eux. Il y a dans toutes les affections supérieures un tel entre-croisement d'échanges et de bénéfices que ceux qui les ont formées ne peuvent jamais savoir où ils en sont. Chacun s'entête à être celui qui a plus reçu que donné. Ils n'en démordent pas, aucun ne veut céder, ils refont impatiemment leurs calculs pour prouver l'énormité de leur dette ; cette contestation merveilleuse n'aurait pas de terme, si ceux qui s'aiment ne prenaient enfin le parti de jeter et de brûler les comptes de leur reconnaissance dans le foyer de leur amour."


"A mesure qu'on s'éloigne de la jeunesse et pour peu qu'on n'ait pas laissé les jours passer vainement, on apprend à vivre avec soi, et même de soi : ce n'est pas du tout la même chose que d'être seul, ou plutôt il s'agit là d'une solitude raffinée où il ne reste rien de la rudesse et de la maussaderie qui caractérisaient la sauvagerie primitive. La plupart des gens ne sauraient rentrer en eux-mêmes avec plaisir, soit parce que leur âme est trop simple, soit parce qu'elle est trop laide ; ou bien c'est une chambre nue, ou c'est un réduit plein de rats. Le progrès véritable consiste, au contraire, à multiplier en nous les plans d'une vie que rien d'extérieur ne peut plus gâter ni atteindre. Certains états de notre nature, par nous connus et fixés, deviennent alors comme ces kiosques où des princes d'Asie allaient retrouver leur âme et qui étaient dédiés à la musique, ou à la lecture, ou à l'admiration des nuages. Ainsi nous nous retirons dans le pavillon de la mélancolie sereine, ou dans celui de la gaieté sans cause, ou dans celui de la rêverie absolument calme et nous avons enfin si bien aménagé, varié, cultivé, approfondi notre solitude, que nous nous apercevons à peine que nous sommes seuls. De ce qui n'était qu'un désert nous avons fait un empire. Nous causons avec nous-mêmes, nous nous promenons dans notre pays."

"L'avantage d'avoir commencé par de grands désirs, c'est qu'on garde au moins de grands rêves. D'ordinaire, ils planent sur notre vie sans y exercer d'influence, mais pour peu qu'elle leur oppose une surface moins agitée ou moins insensible, ils laissent tomber un reflet de leurs nuances dans ce qui n'aurait été, sans eux, qu'une minute incolore. Nos amis sont là, ils se taisent et le silence, qui efface la présence des indifférents, enrichit à ce point la leur que nous pouvons croire à l'amitié. La jeune femme que notre cœur s'obstine à choisir laisse fondre, soudain, un caractère auquel nous nous sommes heurtés tant de fois, pour n'être plus qu'un adorable fantôme qui penche vers nous toute la douceur de l'amour, et un sourire plus beau que ceux qui montent de son cœur vient se poser sur ses lèvres. Ces moments où la réalité s'interrompt nous étonnent par une perfection qui ne leur ôte pas leur inanité, sans que nous discernions toujours que ce sont des présents que nous nous faisons à nous-mêmes. Il a suffi que notre vie s'adoucît un peu et qu'elle se vidât de ce qu'elle contient, pour que notre âme prît cette occasion de la remplir, un instant, de tout ce qu'elle ne contient pas. Le loisir n'est beau que lorsqu'il devient le miroir d'un rêve. C'est ainsi que les lacs semés dans les paysages, comme des espaces d'oisiveté, peuvent devenir des jardins d'extase, et, quand le rameur flottant sur leurs eaux s'étonne de leur splendeur pâle et vaine, il lève la tète, et il voit les nuages."



"Il est un art de vivre et on peut l'apprendre. Mais s'il consistait vraiment à se préserver des déceptions et des peines en se rendant insensible, on aurait horreur de le savoir. En vérité, il ne s'agit pas d'endurcir notre cœur, mais seulement de le protéger. C'est la généreuse étourderie de la jeunesse de se livrer sans réserve et aveuglément à toutes les occasions qui lui sont offertes. Il serait aussi fâcheux de n'avoir pas commencé par là qu'il deviendrait ridicule de continuer de la sorte. Il ne convient pas de laisser aux sots et aux méchants le pouvoir de nous atteindre aisément ; une secrète magie nous permet de les éloigner, et celui même qui se croit aux prises avec nous ne se doute pas qu'il passe à peine à notre horizon, où nous le lorgnons avec une curiosité flegmatique. Qu'un homme qui a appris la vie ait un air de calme et de froideur, qu'il recoure tour à tour, pour écarter le vulgaire, à la politesse ou à l'ironie, il ne fait qu'user de ses droits. Mais prendre pour sa nature ce qui n'en est que les défenses, ce serait la même erreur que de ne pas distinguer une ville de ses remparts. La question n'est pas, pour nous, de ne plus jamais être fous, mais de réserver notre folie pour les occasions qui en sont dignes. Qu'un être paraisse qui, par quelques signes, nous donne à croire qu'il est de la race supérieure, nous déploierons, pour l'accueillir, un enthousiasme qui dépassera infiniment celui de nos premiers temps, car comment comparer la fougue instinctive d'un jeune homme avec la hautaine imprudence d'un homme qui n'ignore rien des dangers auxquels sa folie l'expose et qui trouve sa volupté à les affronter en les connaissant?

Tout le drame de la vie est dans la recherche des êtres, plus fougueuse en amour et plus attentive en amitié. Ici encore, il convient que notre expérience nous instruise sans nous accabler. Si nombreux que soient les gens médiocres, il ne faut pas qu'ils aient le pouvoir de nous faire douter de ce qui les dépasse, et, pleinement convaincus du peu que valent tant d'hommes, nous ne devons jamais oublier ce qu'un homme peut valoir. Ainsi nous ne nous détachons de la foule que pour nous offrir à l'élite ; nous ne diminuons le nombre de nos occasions d'aimer que pour en augmenter l'importance : l'expérience que nous acquérons ne nous sert qu'à concentrer notre foi. Un côté de notre âme est défense, mais l'autre est accueil. Cette attente des êtres inconnus est d'un charme immense. Au-dessous de l'agrément des relations faciles, au-dessous du léger libertinage qui porte un homme vers toutes les grâces des femmes, c'est cette recherche sourde, sérieuse, et toujours naïve qui justifie le commerce que nous entretenons avec les autres.

Si fort que nous nous appliquions à nous ennoblir et à nous enrichir par nous-mêmes, il y a une douceur, une grâce, une modestie à ne pas refuser, à admettre, à solliciter l'aide du hasard. Cherchons à nous accomplir, sans prétendre nous achever; car nous avons bien le pouvoir de développer à nous seuls ce que nous avons de plus haut, mais non pas celui de vivifier ce que nous avons de plus profond. Il est certains printemps de nous-mêmes que nous ne pouvons connaître que par l'intervention d'un autre être et, autour des palais que nous avons bâtis, il est divin, alors, de voir éclater des jardins qu'il ne dépendait pas de nous de faire fleurir. Qu'un philosophe stoïcien se vante de se suffire : il ne s'aperçoit pas qu'il s'est desséché. La vraie poésie, au contraire, c'est de toujours nous accroître, sans nous suffire jamais, c'est de nous enfoncer en nous sans nous exclure de l'Univers, c'est d'être toujours prêts à recevoir, au bord d'une âme sans cesse agrandie, ceux qui y feront jaillir des sources que nous n'aurions pas pu éveiller. A la volonté de nous ennoblir, nous ajoutons le miracle de les aimer. Après nous être augmentés par notre effort, il est doux de nous enrichir par leur magie. Après nous être retirés aux circonstances, il est doux de rester encore, pour les rencontres que nous espérons, les sujets de la fortune, comme le joueur qui risque tout sur un coup de dés, comme le marin qui a besoin d'un bon vent. Après avoir étendu notre âme jusqu'à en faire un vaste royaume, il est doux de la laisser attendre le lever d'un être, comme les grands pays noyés d'ombre, le soir, attendent la lune.

Il est bien vrai qu'un homme ne prouve sa force que par la façon libre, sereine, élégante dont il supporte la solitude. Mais cette solitude n'aurait pas son prix, si l'on y arrivait trop facilement. Il faut avoir commencé par avoir eu tous les besoins. Alors même qu'un homme se trouve porté par le progrès de sa nature à un point où il n'a plus de vraie société qu'avec soi, il faut, une fois encore, distinguer absolument cet état d'avec la misanthropie. Le misanthrope s'aigrit et se rabougrit ; le solitaire se déploie et se purifie. Le misanthrope se barricade contre les hommes, tout en restant parmi eux. Le solitaire s'élève et ne s'enferme pas. Son âme n'est pas une maison gardée par les ronces : c'est un palais sur la hauteur, mais toujours ouvert, et qui, si personne ne s'y présente, n'en reste pas moins hospitalier. Qu'un festin soit servi, chaque soir, pour ces magnifiques seigneurs qui doivent venir se réjouir avec nous. Que tout soit prêt, jusqu'au luxe intime de sa chambre, pour cette dame qui s'est mise en chemin et qui tarde un peu, parce qu'elle vient de très loin. Même si cette fête ne devait être peuplée que de celui qui la donne, elle n'en aurait pas moins été offerte à l'Amitié et à l'Amour. L'art de vivre est d'apprendre à se passer de tout, en restant capable de tout accueillir."
                                                                          
                                                                   Abel Bonnard (extraits de "l'Amitié")


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propos sur l'amitié (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

[précédé d'un exposé de Fraigneau sur l'amitié Wilde-Douglas et Verlaine-Rimbaud].....

..."C'est le tragique du coeur actuel. L'amitié est l'aventure la plus invraisemblable, la plus impossible de ce siècle. C'est la grandeur de ces couples de l'avoir tentée. L'amitié est traquée par le monde et assassinée par ceux-là mêmes qui se sont réunis contre le monde. Les soupçons et les équivoques de l'extérieur la salissent au point de la rendre impossible à la plupart. Mais quand on a tout surmonté, qu'on a piétiné le monde ignoble, secoué ses crachats, qu'on s'est arraché soi-même à l'emprise de la calomnie qui comme une force d'envoûtement finit par rendre vrai le soupçon absurde, quand on a parfait le désert autour de deux coeurs, alors c'est au principe de l'union de ces deux cœurs, à sa faiblesse que cette union doit sa ruine. Quand il ne peut y avoir assassinat, il y a suicide. L'amitié est impossible dans le siècle comme l'amour, parce que comme l'amour et plus que lui c'est un sentiment désintéressé. Chacun s'efface : c'est un acte gratuit, un acte qui ne coûte rien, voilà ce qu'on ne saurait dépasser: un acte qui ne rapporte rien. Voilà le maximum de la largesse. Or l'amitié est de tout donner à qui l'on aime et ne rien demander en retour. Douglas a bien voulu donner son argent, mais que Wilde le trahisse, il fait ses comptes, et que Wilde pense se sauver ou seulement soulager sa peine en accablant Douglas, voilà Douglas démoli. Ainsi Rimbaud abandonne Verlaine et Verlaine oublie la précieuse vie en tirant un revolver qui assassine sa propre humeur.
Nous ne saurions, nous, oublier l'effort pour sortir du siècle, pour le piétiner, la soif vers cette source antique et puis chrétienne de l'amour, et la défaite par la trahison à l'intérieur, comme une fois tout organisé pour l'exécution de l'œuvre sublime une corde du violon se brise, alors que tout sacrifice a été fait, que tout pour le siège est paré, voici le terrible: nous ne sommes pas si forts. Voilà la tragédie Wilde-Douglas, Rimbaud-Verlaine." (1926)


[ailleurs...] Amitié - Autrefois, des coussins pour se reposer, un verre pour boire, une cuvette pour vomir. Aujourd'hui des membres, des antennes qui me prolongent et font partie de moi. Leur vie est à moi. Qu'un ami souffre, c'esr comme si j'avais le doigt pris dans une porte.

L'amitié à la Wilde, à la Verlaine, deux verres qui essaient de boire l'un dans l'autre. Il ne peut en résulter que de la casse.

Les amis trahissent en se mariant, en s'établissant. Mais s'ils n'avaient pas employé autrefois toutes leurs forces à notre service, ils n'auraient pas eu à en retirer une partie. La différence que nous sentons est la seule mesure et la seule preuve de l'amitié. Un indifférent ne trahit pas. (1926)


extraits de "Papiers oubliés dans l'habit" Carnets 1922-1949. Editions du Rocher, 2001.


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Abel Bonnard (intimité et solitude)

Publié le par Christocentrix

 

"Un ami est un compagnon de noblesse : il nous aide à atteindre la plus haute expression de notre nature. Comme nous l'aidons à parvenir au même but. C'est le drame et la beauté de ces sentiments que nous ne pourrons rencontrer de véritables amis qu'à la hauteur où nous risquons de devenir seuls, et l'on ne saurait en effet donner une plus forte idée des jouissances héroïques de l'amitié qu'en disant qu'elles consistent à respirer à deux l'air sublime de la solitude."

 

"L'amitié, non seulement il ne peut rien vous arriver de plus heureux, mais il ne peut rien vous arriver de plus important. Toute amitié réelle porte ceux qui l'éprouvent au-dessus de leur propre vie, sur un plan d'où ils la dominent."

 

"Les conversations d'amis sont aussi délicieuses à cause de doutes les pensées qui s'y montrent que de tous les sentiments qui s'y cachent."

 

"Comme il suffit de quelques piliers pour porter une voute immense, c'est assez de nos amis pour soutenir notre idée de l'homme."

 

"En face des masses sombres, des armées de la médiocrité, qui n'ont que des chiffons pour drapeaux, les passionnés, les délicats, les magnanimes, ne sont guère qu'une poignée, mais ils défendent des étendarts immenses et si magnifiques que lorsqu'un d'eux tombe, il semble que la bataille s'éteint. Etre ami c'est avoir les mêmes drapeaux. "

 

"Le dernier ordre de chevalerie qui subsiste encore, c'est l'amitié."

 

"Le paradis des chrétiens est le paradis de l'amour, mais les Champs-Elysées des Anciens sont le paradis de l'amitié."

                                                            

                                                                          ***

 

" Tout le drame de la vie est dans la recherche des êtres, plus fougueuse en amour et plus attentive en amitié. Ici encore, il convient que notre expérience nous instruise sans nous accabler. Si nombreux que soient les gens médiocres, il ne faut pas qu'ils aient le pouvoir de nous faire douter de ce qui les dépasse, et, pleinement convaincus du peu que valent tant d'hommes, nous ne devons jamais oublier ce qu'un homme peut valoir. Ainsi nous ne nous détachons de la foule que pour nous offrir à l'élite ; nous ne diminuons le nombre de nos occasions d'aimer que pour en augmenter l'importance : l'expérience que nous acquérons ne nous sert qu'à concentrer notre foi. Un côté de notre âme est défense, mais l'autre est accueil. Cette attente des êtres inconnus est d'un charme immense...

Si fort que nous nous appliquions à nous ennoblir et à nous enrichir par nous-mêmes, il y a une douceur, une grâce, une modestie à ne pas refuser, à admettre, et solliciter l'aide du hasard. Cherchons à nous accomplir, sans prétendre nous achever; car nous avons bien le pouvoir de développer à nous seuls ce que nous avons de plus haut, mais non pas celui de vivifier ce que nous avons de plus profond. Il est certains printemps de nous-mêmes que nous ne pouvons connaître que par l'intervention d'un être et, autour des palais que nous avons bâtis, il est divin, alors, de voir éclater des jardins qu'il ne dépendait pas de nous de faire fleurir...d'être toujours prêts à recevoir, au bord d'une âme sans cesse agrandie, ceux qui y feront jaillir des sources que nous n'aurions pas pu éveiller.

A la volonté de nous annoblir, nous ajoutons le miracle de les aimer."

 

                                                                       ***

 

" A mesure que l'on s'éloigne de la jeunesse et pour peu qu'on n'ait pas laissé les jours passés vainement, on apprend à vivre avec soi, et même de soi : ce n'est pas du tout la même chose que d'être seul....... ainsi nous nous retirons dans le pavillon de la mélancolie sereine ou dans celui de la gaité sans cause, ou dans celui de la rêverie absolument calme et nous avons si bien aménagé, varié, cultivé, approfondi notre solitude, que nous nous aperçevons à peine que nous sommes seul. De ce qui n'était qu'un désert, nous avons fait un empire.......

 

                                                                                              ***

 

"L'amitié est la passion suprême et la dernière qu'il faille quitter."

 

 

 

                                     (quelques réflexions d'Abel Bonnard extraites de l'Amitié.)


-Certaines oeuvres d'Abel Bonnard sont téléchargeables sur Emule (dans recherches documents, tapez Abel Bonnard ou Académie française Abel BONNARD) 

 


tombe d'Abel Bonnard à Madrid.
 (photos prises en 2005 par l'ami Laurent Z.)

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Abel Bonnard et l'amitié

Publié le par Christocentrix

..."Si acharnée que soit la concurrence des intérêts, il faut chercher ailleurs la vraie image de la vie, dans une lutte qui est à la fois moins cupide, puisqu’on n’y poursuit point d’avantage immédiat, et plus nécessaire, puisque personne n’y a choisi sa place et que chacun y combat pour la défense même de sa nature : c’est la bataille des caractères. Ce combat ne se décide jamais. Les armées de la médiocrité y affluent sans cesse, mais ces troupes innombrables n’entrent en ligne que sous les tristes enseignes de l’égoïsme, de l’avidité et de l’envie. En face de ces masses sombres, qui n’ont que des chiffons pour drapeaux, les passionnés, les délicats et les magnanimes ne sont guère qu’une poignée, mais ils défendent des étendards immenses et si magnifiques que, lorsqu’un d’eux tombe, il semble que la bataille s’éteint. Les indécis passent d’une armée à l’autre, les étourdis ressortent de la mêlée tout rompus de coups, sans même savoir de quel parti ils les ont reçus. Les sages se retirent, les lâches se sauvent. Etre amis, c’est avoir les mêmes drapeaux.

Maintenant nous pouvons comprendre la vraie fonction de nos amis : ils ne sont pas nos alliés dans la bataille des intérêts, mais ils le sont dans la bataille des caractères. Ils prennent la vie comme nous. De là vient que nous supportons aisément qu’ils aient d’autres idées que les nôtres. Outre que ces dissentiments intellectuels peuvent avoir une fin, notre ami se rangeant à notre opinion, ou nous à la sienne, ils ne touchent pas au fond des natures. Mais très libres de différer sur les grands sujets, nous avons absolument besoin d’être d’accord avec nos amis dans les petites choses. Car les natures se révèlent dans ces occasions imprévues, nous y pouvons tâter l’étoffe dont chaque homme est fait, et quand il s’agit de ceux que nous aimons, nous avons besoin de sentir que c’est de la soie. Qu’un de nos amis s’oppose à nous dans une question de philosophie ou d’art, cela nous procurera le plaisir de faire de belles armes ensemble. Mais qu’un homme soit dur avec un pauvre, grossier avec une femme, brutal avec un inférieur, quand même il nous aurait donné d’autre part toutes les approbations possibles, il n’est pas de notre race, nous n’avons rien de commun avec lui. Car si les amitiés se développent sur le plan de l’esprit, elles se forment ailleurs. De là vient que certains amis peuvent, sans aucun inconvénient, ne se rencontrer que pour des batailles. Le champ clos où ils s’affrontent est la partie la plus éclairée de leur amitié, mais il en reste la plus étroite. Alentour s’étendent dans l’ombre toutes les régions où ils sont d’accord. La ressemblance des instincts, la parenté des goûts ont au moins autant de part dans nos amitiés que l’harmonie des intelligences, mais nous nous en rendons moins clairement compte, parce que, dans ce commerce, tout ce qui vient de l’esprit scintille et rayonne, tandis que tout ce qui vient de là sensibilité demeure obscur. Il n’en reste pas moins certain que ces hommes qui se parlent des choses les plus abstraites, les moins colorées par le sentiment, n’éprouveraient pas tant de plaisir s’ils ne sentaient pas, au-dessous de leurs discussions, leurs affinités secrètes. Les conversations des amis sont aussi délicieuses à cause de toutes les pensées qui s’y montrent que de tous les sentiments qui s’y cachent. Il n’est rien, alors, dont il ne nous devienne agréable de leur faire part, même s’il s’agit de ce qui nous avait d’abord attristés. Il est doux de se plaindre avec eux de la laideur du siècle, dans l’instant même où leur société nous empêche de la sentir. Il est doux de faire le misanthrope avec nos amis, et de dire du mal de l’homme avec ceux-là mêmes dont l’existence suffit à nous donner tort. Quand elle arrive ainsi à sa plénitude, l’amitié est une fête des cœurs dans les palais de l’esprit. Il ne suffit pas d’observer que les amitiés véritables se forment au-dessous du commerce des intelligences ; elles ne peuvent prendre de l’importance sans se continuer au-dessus. Elles commencent dans les mêmes affinités et finissent dans les mêmes aspirations. Il n’en est point de réelles sans la sympathie de deux sensibilités; il n’en est point de complètes sans un culte commun de la grandeur....

 


... quand toutes nos facultés s’exaltent, alors, au moment même où notre effort nous dégage de la multitude, nous éprouvons le besoin de ne pas nous séparer de l’humanité ; nous voulons la ressaisir dans un homme. Un ami est un compagnon de noblesse. Il nous aide à atteindre la plus haute expression de notre nature, comme nous l’aidons à parvenir au même but. C’est le drame et la beauté de ces sentiments que nous ne pouvons rencontrer de véritables amis qu’à la hauteur où nous risquons de devenir seuls, et l’on ne saurait, en effet, donner une plus forte idée des jouissances héroïques de l’amitié qu’en disant qu’elles consistent à respirer à deux l’air sublime de la solitude."...




....."La culture, par elle-même, nous donne déjà le pouvoir de nous échapper. L’homme inculte appartient tout entier au présent, il subit sans réserve et sans rémission la tyrannie de la circonstance. L’homme cultivé a toujours une partie de soi qui dépasse ce qui lui arrive. Il n’est jamais d’un seul temps ni d’un seul endroit. La liberté de son esprit lui assure une sorte d’ubiquité. Au moment même où ses soucis et ses peines allaient excéder sa patience, il n’a qu’à se rappeler le vers d’un poète ou la réflexion d’un sage qui, autrefois, connurent les mêmes ennuis, pour prendre sur les siens un calme avantage et pour sourire de ce qui a failli l’irriter. Mais la culture, qui n’est qu’une familiarité avec l’élite des morts, se complète et se corrobore par une intimité avec l’élite des vivants. Des hommes cultivés et amis, quand ils se retrouvent, sont vraiment des grands seigneurs au-dessus des choses. Rien, alors, n’égale leur intérêt pour tout ce qui est, sinon leur désintéressement pour ce qui les touche. Ils n’ont pas besoin de se parler d’eux-mêmes pour se livrer l’un à l’autre, et après s’être entretenus des questions les moins personnelles, ils se quitteront avec le sentiment de s’être tout dit. Ils se font moins des confidences de leurs histoires que des largesses de leur nature. S’ils se racontent leurs tracas, ce n’est plus pour s’en plaindre, mais pour en raisonner. Leurs longs entretiens les conduisent à une réflexion, à une citation ou à une maxime d’où ils voient toute leur expérience à leurs pieds et, de ce paisible observatoire, ils se montrent leurs ennuis, leurs chagrins, leurs défaites mêmes, comme des voyageurs réunis à un point de vue se désignent curieusement l’un à l’autre les chemins qu’ils ont suivis, les ravins qu’ils ont franchis à grand peine et le fleuve où ils ont pensé périr..."

 

 

..."Alors même qu’ils n’y songent pas, ces amis sont secrètement conjurés contre la bassesse humaine. Si sceptiques qu’ils pensent être, ils ne seraient pas ensemble s’ils ne croyaient plus à rien. Du moment qu’ils sont réunis, ils se placent, sans même y songer, sous les auspices de ce que l’humanité a produit de plus noble et il leur suffit d’une allusion et d’un mot pour se référer à ces supérieurs. Tandis qu’ils conversent le plus calmement et que, tout occupés à jouir de leur raison, ils pensent le moins à exalter leur âme, les amis ont toujours sur leur tête un monde d’étoiles qu’ils se désignent parfois en causant, et ce ciel étoilé de l’amitié, ce sont les grands hommes"...

(Quelques extraits de "l'Amitié" d'Abel Bonnard, que je ne me lasse jamais de relire, et qui m'apparaissent en écho avec certains écrits d'André Fraigneau, autre chantre de l'amitié... comme par exemple :  
« je crois fermement que si nous étions plusieurs à composer un filet noué de nos veines, si l'on pouvait créer une chaîne de fluide entre ces quelques-uns qui ont connu l'invitation à la grandeur, les choses n'auraient qu'à bien se tenir et plus d'une étoile serait prise.»)


Sur ce blog également, d'autres textes extraits de l'Amitié d'Abel Bonnard
 (classés dans la "catégorie" Abel Bonnard).




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théologie de la sexualité...un point de vue orthodoxe

Publié le par Christocentrix

pour lire cet essai de Marc-Antoine Costa de Beauregard, cliquer sur un de ces liens :

http://users.skynet.be/fb599330/doc/Essai_P_Marc_Antoine.pdf 

http://www.orthodoxie.com/2005/12/_essai_dune_int.html 

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Eros

Publié le par Christocentrix

Notre culture distingue et nomme plusieurs façons d'aimer : L'ancienne sagesse des Grecs avait distingué Erôs (désir) et Philia (amitié). L'Evangile ajoute Agapè ( bonté généreuse ou charité).

Brièvement, l'éros désigne l'amour sensible et instinctif ; la philia, l'amour spirituel et personnel (prédilection) ; l'agapè, la participation à l'amour divin. L'homme n'aime complètement que lorsque l'amour d'amitié purifie l'amour de désir, et qu'à son tour celui-ci est assumé dans l'amour divin. Mais les trois degrés restent indispensables ; c'est seulement par leur compénétration que chacun d'eux, à sa manière propre, conduit à la totalité de l'amour. L'amour de désir sans l'amitié, et tous deux sans l'amour de charité, tendent à dégénérer. Inversement, l'amour de charité ne peut se développer sans l'amour de désir et d'amitié. Ils lui préparent le terrain, offrent une matière à son souffle de vie ; l'agapè qui se détache d'eux, ne peut que se dessécher, devenir anémique et froid. L'agapè incluant essentiellement ce qui le précède.

 

L'EROS

C'est Platon qui a étudié l'éros en détail. Il voit dans l'amour sensible et instinctif, qui chez l'homme éclate sous forme de passion et le surprend souvent comme un destin inéluctable. L'éros est attiré par la beauté : il est une inclination irrépressible vers l'union avec ce qui nous attire, et ainsi nous révèle à nous-mêmes, car quelque chose en nous répond à l'appel. Il s'agit d'abord de la beauté sensible, mais, par une puissante dialectique d'ascension, le désir est entraîné au-delà du domaine des sens et de l'instinct. A partir de la beauté sensible, surtout celle du corps humain, il s'élève à la beauté du savoir et de la vertu, aussi bien que de l'âme humaine qui s'y extériorise, jusqu'à ce qu'enfin, au terme de son ascension, éclate le rayonnement du Beau en soi, de la Beauté originelle et éternelle, qui contient toute beauté et qui est la cause première de tout ce qui est beau. La Beauté originelle coïncidant avec la Bonté originelle. Le point de départ de l'amour de désir est dans la perception sensible de la beauté, il appartient d'abord au domaine corporel et visible : l'éclat rayonnant des formes et des couleurs, les figures harmonieusement développées. Tout celà emporte l'éros et procure à l'homme un profond bonheur. Mais comme c'est le Bien qui brille dans le Beau, c'est vers lui qu'en fin de compte tend l'éros.

Chez l'homme l'attirance instinctuelle est l'acte d'une personne spirituelle, informée par une perception qui va au-delà des formes sensibles comme telles. C'est par l'éros que nous sommes attirés et portés à l'admiration par la majesté des montagnes, l'immensité de la mer, la splendeur du ciel étoilé....notre vie serait infiniment plus pauvre sans la sensibilité de l'éros à la beauté.

Mais l'éros s'accomplit tout particilièrement dans la rencontre avec l'homme ; c'est là que la beauté sensible atteint son achèvement. De la forme corporelle de l'homme rayonne une telle beauté que les plus grands artistes de tous les temps n'ont jamais pu l'épuiser. La raison en est que le corps ne se réduit pas à ce qui est animal, il porte l'empreinte de la vie spirituelle qui l'informe. La richesse et la profondeur de l'esprit rayonnent du corps de l'homme. Voilà pourquoi l'homme, plus que tout être, attire l'éros. La diversité des sexes n'entre pas encore en jeu. L'amour sensible et instinctif des hommes entre eux ne coïncide pas avec l'amour sexuel, ou l'amour des deux sexes entre eux.

L'éros est quelque chose de beaucoup plus dominant dans la vie humaine, dont il imprègne la plupart des activités. Quand les hommes tissent un lien profond, l'éros présent, vibrant, les délivre de l'isolement figé et les porte l'un vers l'autre par un courant vivant et vivifiant. Alors naît le vrai dialogue qui dépasse le bavardage vide pour devenir un riche échange mutuel.

Un lien particulièrement profond caractérise l'amitié dont la chaleur enveloppante provient de l'éros. Dans un autre registre mais de façon semblable, la relation entre le maître et le disciple est portée par l'éros, sans lequel il ne saurait y avoir d'étincelle, malgré toute la bonne volonté de l'éducateur. C'est grâce à l'éros qu'un enseignement passe, qu'un discours saisit les auditeurs, qu'un spectacle empoigne les spectateurs, qu'un concert soulève l'enthousiasme. L'éros est également à l'oeuvre dans l'élan créateur de l'artiste : Eros cosmogonique, puissance mystérieuse, voix de la nature, se situant souvent à une grande distance du sexe, dans la soumission de l'artiste à la sévère ascèse des formes. Il vibre même dans la religion, jusque dans ses élévations les plus sublimes, surtout mystiques. Dans le don de soi religieux, il arrive que l'éros glisse jusqu'à l'amour sexuel ; c'est ce qui explique la prostitution sacrée, ou les accents troubles de certains textes mystiques...

 

EROS ET SEXE

L'éros et le sexe ne sont pas la même chose; cependant, ils sont reliés l'un à l'autre par une sorte de proximité intérieure. Ainsi, dans le langage actuel, le mot "érotique", qui vient du mot "eros" mais n'embrasse nullement toute l'étendue de ce dernier, est-il limité au domaine sexuel. Le sexe étant cette réalisation de l'éros dans l'amour entre les sexes.

Les Grecs essayaient d'expliquer l'attrait entre l'homme et la femme par un mythe selon lequel l'homme, originellement unique, androgyne, fut partagé en deux moitiés, l'une féminine, l'autre masculine, de sorte que ces deux moitiés cherchent, avec une force primitive, à reconstituer l'unité originelle.

Dans le récit de la Genèse, la femme est faite à partir d'une côte tirée de l'homme, et Dieu la donne à ce dernier comme compagne et aide.

Il est certain que l'homme et la femme sont, de part leur constitution physiologique et psychologique, ouverts et complémentaires l'un pour l'autre. On retrouve cette complémentarité dans d'autres traditions cosmogoniques, comme par exemple le Yin et le Yang, qui précise en outre, que rien n'est tout à fait Yin ou Yang et que chacun possède une "trace" de l'autre, renforçant ainsi cet entrelassement complémentaire.

L'union entre les sexes englobe l'homme tout entier et apporte une profonde béatitude. C'est pourquoi la plupart des hommes sont conduits à réaliser l'éros sous la forme de l'amour sexuel. Les deux personnes, désirant vaincre la solitude -solitude que nous portons tous en nous pour autant que nous sommes des individus libres-, peuvent prendre part à une relation où, surtout au moment de l'union sexuelle, chacun expérimente un partage profond au niveau de l'être -avant de se retrouver seul, peut-être plus seul que jamais. L'union sexuelle contient une promesse qu'à elle seule elle ne peut remplir. Son désir dépasse l'homme.

 

MASCULIN / FEMININ

Mais l'ancienne conception de l'homme androgyne touche à une autre vérité. Chaque personne, homme ou femme, a des caractéristiques masculines et féminines, bien que dans des proportions variables. (symbole du Yin/Yang). Ici, il faut faire une distinction entre le fait d'être homme ou d'être femme, déterminé par une différenciation au niveau biologique et physiologique, et notre masculinité-féminité, lesquels sont des stéréotypes culturels : des qualités que la culture ambiante attribue de préférence à l'homme ou à la femme. Ainsi attribue-t-on à l'homme force, agressivité, initiative, affirmation de soi, pensée objective, etc...à la femme tendresse, chaleur, intuition, sensibilité, patience, sympathie, pensée subjective, dons artistiques, etc...

Ces attributions sont très influencées par des données historiques, sociologiques et culturelles, de moins en moins acceptées de nos jours et remises en question tant par les hommes que par les femmes. C'est un fait. Le plein épanouissement de la personne humaine est recherché au-delà et  doit posséder toutes les qualités, "masculines"et "féminines", en quelque mesure; ce processus est décrit comme l'intégration de l'animus (principe masculin) et de l'anima (principe féminin) dans la totalité de la personnalité.

Celà est aussi vrai pour la contemplation. Le regard contemplatif sur des êtres et des personnes requièrent totalement l'intuition, la sensibilité, la tendresse, et la capacité d'une certaine passivité active que notre nature d'homme contient.

Par ailleurs, n'acceptons pas un image de l'homme préfabriquée par une culture coupée de beaucoup de ses sources profondes. Je ne sais pas par avance ce que c'est qu'être homme. Je découvre mon "être-homme" peu à peu, face à la vie et la mort, face aux autres personnes, face à la femme (une étape essentielle), et en fin de compte face au Divin.

 

LA FACE OBSCURE DE L'EROS

Pour les Grecs, l'éros était un démon : non au sens actuel d'esprit maléfique, mais comme démiurge, situé à mi-chemin entre l'humain et le divin, pouvant être bon ou mauvais pour l'homme, source d'immenses richesses, mais aussi risquant de détruire l'homme par sa puissance mystérieuse.

Car l'éros -le désir- plonge ses racines dans les profondeurs obscures du créé et, comme la vie elle-même, ne se réduit nullement à nos idées et à notre compréhension. Au contraire, il est capable de déferler sur l'homme et de renverser toutes ses résistances, se moquant du raisonnable et du sage.

L'éros inscrit dans le rythme du corps la soif métaphysique de l'autre : dilection incarnée. Elle vient du fond des âges, de l'origine même de la vie, lourde de l'histoire multiséculaire de l'humanité. Elle informe notre imaginaire, nos rêves, de ses formes, de ses archétypes, de ses mythes. Le désir le plus haut de l'esprit s'incarne dans la chair, pour ainsi dire, directement, sans passer par la médiation de l'intelligence claire.

Le corps est son lieu, son signe. Tout celà se condense dans la rencontre avec l'être aimé.

La sourde voix de la nature incoercible se fait entendre dans la passion des amants. L'acte charnel est un abandon, une extase, une sorte de mort. Chez certains animaux inférieurs, le mâle meurt dans l'acte de copulation. La vie naît de la mort, de la perte de soi. La mort et l'amour s'appellent mystérieusement.

La joie la plus intense s'accompagne, avec la même intensité, de la conscience de l'imminence de la mort. Il semble que l'une n'est pas possible sans l'autre. dans ce feu, l'homme, sorti de lui-même, ne possède plus aucune garantie de sécurité en lui-même. Cette loi de l'amour se vérifie aussi dans l'expérience mystique. Au fait, nous serait-il possible d'aimer, dans le sens le plus profond du mot, si nous n'étions pas mortels ? Sans le tragique de la mort inéluctable de l'aimé, et de notre mort ? Pouvons nous concevoir un amour sans souffrance, sans parfois, soif de souffrance, de sacrifice ?

Plus mystérieusement encore, y a t-il amour sans haine dans quelque recoin secret du coeur ?  La passion, au moins, éros dans son expression la plus "démoniaque" (au sens grec) mène parfois à la destruction de celui qu'elle investit.

L'amour passionnel pousse l'homme et la femme l'un vers l'autre avec une force primitive et aveugle. C'est seulement par une dure lutte pour incorporer la passion dans l'ensemble de l'amour, pour l'informer par l'amour d'amitié, basé sur la perception de la valeur spirituelle de la personne de l'aimé(e), que l'éros devient un amour humain et libre. Il faut que l'homme soit suffisamment capable de dominer son désir pour ne pas lui être soumis. Par là, l'éros n'est ni diminué ni écrasé; au contraire, il est libéré pour être conduit à son achèvement. L'éros nous influence de deux façons. Il est une force instinctuelle du désir, aveugle, non libre, prépersonnelle, parfois destructrice, qui nous pousse avec violence. Il est aussi l'attrait souverain des valeurs qui nous transcendent : le beau, le bien, l'amitié, le sacrifice, la vérité, qui nous attirent et nous font nous transcender vers ce qui est au-dessus de nous ; vers le Divin lui-même. Cet attrait éveille ce qui est le plus profond en nous ; notre réponse est l'oeuvre d'une perception spirituelle et fonction de notre liberté. Pour que ce soit possible, il faut que la force instinctive soit informée et ordonnée, dans la mesure du possible par notre liberté perceptive. L'éros, ainsi libéré, peut aller, paradoxalement, jusqu'au renoncement par amour, pour un plus grand amour. Le désir peut être vierge tout en brûlant de sa flamme la plus pure et la plus vraie.

 

Avant de quitter l'éros, ressaisissons d'un seul regard l'ampleur de son champ, du fond obscur prépersonnel de l'homme, à travers l'attrait et la création de la beauté, la rencontre entre des personnes, l'amour sexuel, et jusqu'à l'amour mystique de Dieu. L'élan de l'amour de désir ne meurt jamais, car il cherche, en vérité, non pas sa satisfaction mais sa propre intensification. " Qui me boira, aura toujours soif " (Si 24,29). Seule une source intarissable, infinie, peut désaltérer sa soif illimitée.

 

(larges extraits de "Le bonheur d'être chaste" par "un Chartreux" (Presses de la Renaissance, 2004). 

En parallèle avec ce texte, on peut chercher dans l'exposé  de Julius Evola le développement de données dites "traditionnelles" . Il serait inappropriée de les qualifiées "d'évoliennes" car ces doctrines existent sans Evola. Le mérite d'Evola fut de les commenter ou les interprêter pour nos mentalités modernes, les proposer à notre réflexion dans une époque où tous les repères sont brouillés. (Panséxualisme, psychologisme, matérialisme biologique, etc...). Un choix de textes sera sans doute proposé plus tard sur ce blog mais il est utile de rappeler la principale référence "évolienne" sur le sujet : "Métaphysique du Sexe" (plutôt la dernière édition chez "l'Age d'Homme" , qui contient des appendices inédits par rapport à la précédente édition "Payot" ).
En dehors du point de vue d'un auteur catholique cité plus haut, je rappelle la référence "orthodoxe" (Costa de Beauregard) mise en lien sur ce blog.
D'autres références sont bien-sûr importantes sur la question... depuis le Banquet de Platon jusqu'aux dernières études de l'anthropologie. L'opportunité d'y recourir se présentera ou pas....je ne suis pas un blog spécialisé sur la question. Je préfère aujourd'hui l'abord littéraire et autobiographique. J'aurais donc sans doute l'occasion de vous parler d'un essai d'André Fraigneau sur la sexualité humaine.

 

 

 

 

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