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polemiques

valeur du procès actuel contre le christianisme (2ème partie)

Publié le par Christocentrix

L'exploitation actuelle des conceptions de Louis Rougier se manifeste par la publication de son Conflit du christianisme primitif et de la civilisation antique, sous le sigle du G.R.E.C.E. (32), par la réédition de son Celse aux Editions Copernic, une S.A.R.L. fondée en 1976 et comprenant parmi ses animateurs des sympathisants du G.R.E.C.E. Des thèses analogues se retrouvent dans la revue Eléments. Leurs dirigeants, qui sont parfois communs, avertis de la crise traversée par l'Eglise catholique, en profitent pour tenter de drainer certaines personnes déçues par les options de l'église conciliaire, jugée pour partie responsable des abandons de l'Occident. Leur argumentation est tour à tour critique et constructive, encore faut-il contrôler la valeur des accusations portées, des remèdes proposés.


La panoplie des accusations ne brille point par son originalité avec les références à l'Inquisition ou à Galilée. Elle n'est pas non plus convaincante, car dans un pareil débat ils ont toujours recours à l'argument d'autorité, ce qui ne va pas très loin. Ainsi l'Eglise est accusée d'avoir détourné les habitants de l'Empire qu'elle convertissait de leurs devoirs civiques et militaires, d'être à l'origine de la destruction d'une partie importante du patrimoine artistique et intellectuel du monde antique. Quelques exemples précis permettent de mesurer l'exactitude de ces reproches.


Les chrétiens ne se seraient pas montrés de bons patriotes en vivant en marge de la société ; ils seraient même responsables de la prise de Rome par Alaric en 410. Ce n'est pas l'impression laissée par la lecture de saint Jérôme. La nouvelle de la prise de Rome lui inspira des accents dont le pathétique frappe encore: "Voici que tout d'un coup la nouvelle m'arrive : Pammachius et Marcella sont morts lors du siège de Rome : quantité de nos frères et sceurs se sont endormis dans le Seigneur. Je fus plongé dans un tel abattement que je ne songeais plus, jour et nuit, qu'au salut commun; je me crus captif avec ces saints, je ne pus ouvrir la bouche avant d'apprendre une confirmation. Suspendu entre l'espérance et le désespoir, je suis torturé par les malheurs d'autrui. Mais quand la lumière la plus éclatante de toute la terre se fut éteinte, quand l'Empire romain fut coupé de la capitale, quand pour parler plus exactement, la terre entière périt avec cette seule ville, je suis resté muet et je me suis humilié ; je me suis abstenu même de bonnes paroles et ma douleur s'est irritée (33). Un trait psychologique est révélateur ; tel une personne touchée par un grand deuil, il fut incapable de travailler pendant un certain temps. Il commençait alors à dicter son commentaire sur Ezéchiel, et dans une lettre il écrit : "Mon âme a été bouleversée par le saccage des provinces d'Occident, et surtout de la ville de Rome. Comme dit le proverbe, je perdais mes mots aussi je me suis tu longtemps, sachant qu'il est un temps pour les larmes".(34).


De même qu'elle aurait été incapable de former des citoyens, l'Église aurait détourné ses fidèles du service armé ! Si, plutôt que de devoir sacrifier au culte de Rome et de l'Empereur certains chrétiens refusèrent de porter les armes, il ne faut pas oublier que le Christ a donné en exemple la foi du centurion (35), que saint Pierre fut le premier à admettre dans l'Eglise un païen converti, et c'était le centurion Corneille (36). Le prosélytisme chrétien devait d'ailleurs toucher les légions et l'histoire des expéditions militaires montre que les convertis surent se battre. En outre imputer au Christianisme une responsabilité dans la chute de l'Empire romain, c'est faire bon marché de l'analyse de Jérôme Carcopino qui veut que l'assassinat de Jules César par Brutus ait fait perdre à Rome sa dernière chance d'hégémonie totale et de paix définitive. César fut tué alors qu'il préparait une expédition contre les Parthes. Certes son plan devait être repris par Marc-Antoine en 36 av. J.-C., Trajan de 114 à 117 ap. J.-C., dans la seconde moitié du IIè siècle par Marc Aurèle et Lucius Aurelius Verus ou encore par les empereurs des IIIè et IVè siècles. Si certaines de ces campagnes furent marquées de victoires, celles-ci n'ont jamais atteint le but que César se proposait ; les Perses réussirent à maintenir leur indépendance et même l'empereur Valérien devait achever sa vie comme esclave du roi des rois ! Le meurtre de César allait également entraîner des années de guerre civile durant lesquelles l'armée qu'il avait forgée s'est usée et inutilement affaiblie. C'est l'une des causes du désastre de Varus ; faute de légions Auguste renonça à porter la frontière sur l'Elbe, et négocia avec le roi des Parthes (37). Les chrétiens ne sont pour rien dans ce revers lourd de conséquences, mais le G.R.E.C.E. regrette-t-il tant que cela l'échec des légions romaines en Germanie ?


De même, les affirmations du G.R.E.C.E. sur les raisons de la chute de l'Empire romain passent sous silence l'argumentation de ceux qui, comme Ferdinand Lot (38), ont montré que face à la crise économique qui s'était développée à partir du IIIè siècle après J.-C. l'Empire n'avait su répondre que par une fiscalité de plus en plus impitoyable. Les conséquences furent que la société se figea dans un système de castes rigides, que les agents de l'Etat proliférèrent alors que les couches de populations moyennes étaient laminées. Dès lors l'esprit d'initiative régressa, la société cessa de se renouveler normalement si bien que pour se défendre contre les envahisseurs de l'extérieur l'Empire renouvela ses armées en recrutant chez les Barbares. Progressivement, l'Occident se montrait de plus en plus incapable de se protéger face aux invasions barbares.


L'avènement du Christianisme triomphant serait également à l'origine d'une destruction massive de livres, d'oeuvres d'art, statues ou monuments. Cette affirmation est partiellement exacte, mais le Christianisme peut adresser des reproches analogues à l'Empire païen. Au temps de la persécution de Dioclétien les églises furent détruites, les livres saints brûlés, les chrétiens proscrits. Si nous connaissons pour partie la littérature chrétienne des trois premiers siècles, c'est surtout à Eusèbe de Césarée que nous le devons, non aux œuvres des écrivains païens qui attaquaient la doctrine de l'Eglise. Inversement, la survie d'une bonne partie de la littérature païenne est due au travail des scriptoria ecclésiastiques du haut Moyen Age. Les résultats ne sont point parfaits, mais ils ont le mérite d'être.


Il ne faut pas chercher dans ces remarques une réfutation systématique des assertions du G.R.E.C.E. ; la matière est beaucoup plus large, mais nous pensons avoir fixé l'attention sur leur caractère sommaire, tendancieux et souvent controuvé. Pareille mise au point n'est pas nouvelle ; c'est l'une des justifications avancée par saint Augustin à la rédaction de La Cité de Dieu. Les trois premiers livres répondent plus particulièrement aux accusations des païens, qui expliquaient la chute de Rome par l'abandon du culte des Dieux qui avaient favorisé le développement de la ville ; dans les autres livres saint Augustin s'élève à des réflexions plus générales. La comparaison entre La Cité de Dieu et le Discours Vrai de Celse est écrasante pour ce dernier. Il faudrait encore citer les Historiarum adversus Paganos libri septem rédigés en 417 par Paul Orose à la demande de saint Augustin pour compléter dans une certaine mesure La Cité de Dieu. Orose montre que les maux de ses contemporains n'ont rien d'exceptionnel, que de tout temps il y a eu des massacres et des guerres, et que les Romains ne doivent se plaindre qu'à eux-mêmes de la supériorité des barbares.


La négation du caractère universel de la religion chrétienne est certainement l'explication majeure de l'attitude de refus d'un Louis Rougier ou du G.R.E.C.E. A leurs yeux c'est une religion importée de toute pièce en Europe et il faut distinguer la civilisation occidentale du Christianisme. Quel idéal vont-ils donc proposer à sa place ?


Il est présenté dans les publications du G.R.E.C.E., des Editions Copernic et plus récemment dans un livre collectif intitulé L'Europe païenne qui se propose de dégager les véritables racines des peuples européens, d'où est issu le plus profond de nous-mêmes. Cet ouvrage, imprégné de l'esprit que nous nous sommes efforcés de caractériser, débute par un bref rappel mythologique sur l'enlèvement d'Europe de Marc de Smedt, se poursuit avec Aujourd'hui l'esprit païen de Jean Markale, puis comporte des études plus développées : Pour une histoire de l'Europe pré-chrétienne par Pierre Crépon, La tradition celte par J. Markale, L'épopée Nordique et Germanique par Vincent Bardet et Franz Heingärtner, Mythes Slaves et Finnois par Serge Bukowski, enfin Le domaine Grec et Romain par Alain de Benoist (39).


L'un de ces auteurs, Jean Markale, n'est pas inconnu de ceux qui s'intéressent à l'histoire bretonne. Trois de ses livres : Les Celtes et la civilisation celtique. Mythe et histoire, L'épopée celtique et l'Irlande et L'épopée celtique en Bretagne, ont fait l'objet d'un long compte rendu de Christian J. Guyonvarc'h dans les Annales de Bretagne (t. LXXVIII, 1971, p. 453-487). D'un tel article, un auteur ne saurait se relever. Ch.-J. Guyonvarc'h écrit : "Une première précision à apporter est que malheureusement, nous ne pouvons tout dire : il faudrait plusieurs volumes de l'épaisseur d'un dictionnaire Larousse pour une correction complète. Nous ne citerons que quelques exemples caractéristiques car, semblables à ces devoirs de collégiens, viciés du fond et boiteux de forme, dans lesquels on ne peut rien reprendre sans tout jeter au feu, les chapitres des trois livres, confus et vagues défient à la fois l'érudition et le bon sens. L'auteur ressemble aussi beaucoup au lycéen qui, manquant d'idées personnelles, emprunte jusqu'aux virgules d'un auteur qu'il a lu. Mais la puérilité ou la gaucherie des emprunts ne masquent jamais entièrement les arrières-pensées." Puis il cite un passage de J. Markale : « Quand on veut étudier l'histoire des Celtes on se heurte constamment au mythe ». Ch.-J. Guyonvarc'h remarque que, "le mythe devient, sous la plume de l'auteur, une « synthèse harmonieuse entre l'élément imaginaire et l'élément de réalité pure », une sorte de justification polyvalente du fait que « les Celtes ont orienté l'Occident dans une certaine direction qu'il est parfois difficile de discerner à travers les cultures et les civilisations qui se sont succédées (sic) en Europe depuis leur effondrement politique ». ... Il en résulte à peu près l'enchaînement suivant dont l'absurdité saute aux yeux : la force des Celtes résidant uniquement dans le mythe, l'histoire n'a plus qu'une valeur symbolique, pénétrée de légendes que chacun peut interpréter à sa guise. A partir de cette valeur symbolique et légendaire l'explication celtique n'aurait plus besoin d'être cohérente et scientifique : il suffirait qu'elle fût colorée et poétique. Markale estime donc que les Celtes de tous les temps ne doivent plus s'étudier par l'histoire ou en fonction de leur passé, mais par « les manifestations actuelles de leurs mythes». Suit une critique détaillée où il montre que, non content de faire de graves confusions, Jean Markale, pille sans vergogne les auteurs en ne les citant naturellement pas. Nous avons personnellement constaté que dans sa contribution à l'Europe païenne, Jean Markale copiait des passages entiers de la traduction française par Christian J. Guyonvarc'h du livre de Miles Dillon et Nora K. Chadwick :
Les royaumes celtiques.


Le premier examen laisse bien mal augurer quant à la valeur scientifique des autres contributions qui sont généralement dépourvues de tout apparat critique. Les développements consacrés aux mondes nordique, germanique sont d'un lyrisme trop souvent ridicule. Tous proposent à l'homme du XXè siècle finissant de redécouvrir la véritable tradition occidentale conservée par la mémoire collective. Les juristes savent la fragilité du témoignage oral et plus encore les historiens qui constatent si souvent les étonnantes transformations introduites d'âge en âge par ceux qui nous ont transmis légendes et contes ; mais peu importe, imbu de la méthode que Ch.-J. Guyonvarc'h lui a si sévèrement reproché d'utiliser, Jean Markale déclare : "Le paganisme ce n'est pas l'absence de Dieu, l'absence de sacré, l'absence de rituel. Bien au contraire, c'est, à partir de la constatation que le sacré n'est plus dans le Christianisme, l'affirmation d'une transcendance. L'Europe est plus que jamais païenne quand elle cherche ses racines, qui ne sont pas judéo-chrétiennes. La dictature de l'idéologie chrétienne n'a pas étouffé les valeurs anciennes. Elle les a refoulées dans les ténèbres de l'inconscient. La dictature une fois levée, il est normal que toutes ces valeurs reparaissent, plus fortes que jamais. Nous sommes à l'aube d'une nouvelle civilisation, et sans pouvoir prédire ce qu'elle sera, on peut être sûr que la nouvelle religion qui en émanera sera imprégnée de tous les éléments païens qui ont vu le jour avant l'introduction du Christianisme (40).  Pour Vincent Bardet et Franz Heingärtner : "
Dans la situation de crise que vit l'Occident, et, à vrai dire, toute la planète, ..., étant donné que l'exploration spatiale implique des programmes s'échelonnant sur des milliers voire des millions d'années, l'aventure infinie ouverte ici et maintenant à l'homme moderne - et la condition de sa survie en tant qu'espèce -[...] paraît consister en l'exploration de son univers intérieur. Comme le dit Goethe : « II n'existe pas pour l'homme de plus grande révélation que celle de sa nature divine ». Les Tables d'Or sont toujours là. A peine a-t-il vaincu le polythéisme que le monothéisme s'essoufle déjà. Impossible pourtant de revenir en arrière. Il faut sauter dans le vide avec décision et courage. Peut-être comprendra-t-on alors cette phrase de Heidegger à propos du génie de Hölderlin : « HöIderlin commence par déterminer un temps nouveau. C'est le temps de la détresse, parce que marqué d'un double manque et d'une double négation : le « ne plus » des dieux enfuis et le « pas encore » du dieu qui va venir ». Ce dieu n'est pas seulement Balder, Jésus ou Bouddha, il est l'inconnu qui nous appelle(...) En ces temps de crise, d'apocalypse larvée, de silence et d'absence que nous vivons, le plus secret message des Indo-Européens à la planète est sans doute celui d'un certain prince Shakyamuni, dit Bouddha, c'est-à-dire l'Eveillé... Vibrer avec l'énergie universelle, devenir vacuité, incarner la conscience cosmique... Vaste programme pour une nouvelle ère, sans bourreaux ni victimes, sans pendus ni crucifiés... Le cri silencieux des galaxies invite l'homme à se connaître lui-même. Devenir, discrètement, divin... Dire comme Faust : « La nuit semble de plus en plus profonde, mais en nous brille une claire lumière » (41).

Alain de Benoist, quant à lui, apprécie dans le polythéisme l'esprit de tolérance qui permet des phénomènes de syncrétisme (42). Sommes-nous si loin des conclusions de Louis Rougier ? Il ne le semble pas. Si certains de ses disciples usent leurs forces à renouer avec un polythéisme oublié, les autres plus introduits à sa pensée dégagent un objectif semblable à celui de Louis Rougier. Seulement ce but n'est pas explicitement présenté ; leur phraséologie grandiloquente paraît mystérieuse au premier abord. Mais, à y bien réfléchir, cette approche intellectuelle, ce style évoquent ceux des sociétés de pensée. Leur objectif préalable est de détruire l'emprise du Christianisme sur la société occidentale ; ils ne savent pas ce qu'il adviendra ensuite, peu importe, ils ont foi dans le progrès. C'est là une démarche analogue à celle de la Maçonnerie, une démarche révolutionnaire.

 

                                                                                                               Hubert GUILLOTEL.

 

notes :

(33) Commentaria in Ezechielem, dans MIGNE, Patrologiœ [Latinae] cursus, t. XXV, col. 15-16; la traduction est celle de G. Bardy dans son introduction à l'édition de La Cité de Dieu, Desclée de Brouwer, 1959-1960, (Bibliothèque augustinienne 33-35), vol.I, p.10-11.
(34) Sancti Hieronymi epistulae, éd. J. Labourt, t. VII, Paris, 1961, (coll. des Universités de France), CXXVI-2, p.135; trad. Bardy, loc. cit.
(35) Saint Matthieu 8, 5-13; saint Luc 7, 2-9.
(36) Les actes des apôtres, 10-11.

(37) Autour de César, dans Profil de Conquérants, Paris, 1961; p.303-312.
(38) La fin du monde antique et le début du moyen âge, 1ère éd., Paris, 1927, (Bibliothèque de synthèse historique. L'évolution de l'humanité, synthèse collective dirigée par Henri Berr, vol.31).
(39) Cf. supra les références de la note 5.
(40) L'Europe païenne, p. 16.
(41) Ibid., p.190-191.
(42) Ibid., p. 349-350
.

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valeur critique du procès actuel contre le christianisme (1ère partie)

Publié le par Christocentrix

J'aurais pû reprendre les quelques lignes d'introduction de l'auteur tant les motivations qu'il énonçait en 1981 sont à peu près les miennes aujourd'hui de reproduire cet écrit. Hormis les faits d'actualité de l'époque, on constatera qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil des néo-païens. En ces années, émanèrent d'un groupe appellé G.R.E.C.E des d'attaques virulentes contre le christianisme : ces attaques, loin d'être nouvelles étaient passablement éculées. Pourtant chaque génération compte des auteurs pour les relancer et d'autres pour les réduire à néant. Cette période coïncida avec la réédition par les éditions Copernic du livre de Louis Rougier: Celse ou le conflit de la civilisation antique et du christianisme primitif. Ces mêmes éditions ont publié Vu de droite d'Alain de Benoist. Par ailleurs, les textes d'Alain de Benoist ou Robert de Herte consacrés au christianisme s'inspirèrent étroitement des conceptions du Celse de Louis Rougier. Ce dernier, lors de séminaires ou journées d'études du G.R.E.C.E participa aux débats.


Cette pièce d'archives est à verser au dossier toujours ouvert qui alimente certaines polémiques. C'est une première raison de la reproduire. L'auteur (Hubert Guillotel) s'assignait deux objectifs en écrivant cet article en 1981 : préciser d'une part les sources immédiates de l'antichristianisme du G.R.E.C.E et en dégager d'autre part la signification à l'époque. Il vous appartiendra de juger si cette signification est toujours actuelle. J'ai donc scindé en deux parties l'article que je vous propose.

Pour la première partie (et le premier objectif) il convient d'abord de présenter Louis Rougier puis son ouvrage consacré à Celse.

                                                                                                               (Christocentrix)

 


[...]...[ Louis Rougier est un universitaire, mais également un homme qui a touché à la grande politique. C'est même ce dernier aspect de son activité qui lui a généralement valu d'être le mieux connu. Titulaire de la chaire de philosophie au lycée Chateaubriand à Rome en 1921, il fut ensuite professeur aux Universités de Besançon, du Caire et enfin de Caen. Logicien, spécialiste de la philosophie des sciences, il a été profondément marqué par un courant de pensée appelé tour à tour Cercle ou Ecole de Vienne. Les couvertures de ses livres publiés aux Editions Copernic le présentent comme
le plus grand représentant français de l'école de l'« empirisme logique ».

Cet aspect de ses recherches est attesté par la publication de divers ouvrages (7). Il faut également mentionner la parution en 1925 de La Scolastique et le Thomisme (8) ; cette étude a depuis fait l'objet d'une rédaction très brève, une sorte de résumé publié en 1966 aux Editions Jean-Jacques Pauvert dans la collection Libertés dirigée par Jean-François Revel (n° 39) sous un titre révélateur : Histoire d'une faillite philosophique, la Scolastique. Une présentation systématique de ce travail excède le cadre de cette recherche ; retenons toutefois de l'avertissement figurant en tête du résumé et signé J.-F. Revel que la parution en 1925 de La Scolastique et le Thomisme fit l'objet de sévères critiques venant de l'école du néo-thomisme représentée par Jacques Maritain et Etienne Gilson et de comptes rendus très élogieux par les héritiers de la pensée renanienne et les maîtres de l'exégèse chrétienne qu'étaient Alfred Loisy (sic !), alors professeur au collège de France, et Charles Guignebert, alors professeur à la Sorbonne.


Ce que Louis Rougier dit de ses activités à partir de 1932 dans "Mission secrète à Londres. Les Accords Pétain-Churchill" est plus révélateur encore. I1 écrit : En 1932, le gouvernement français m'avait confié une mission en U.R.S.S., intéressant plusieurs ministères. En 1934, la Rockfeller Foundation m'avait donné une bourse pour enquêter sur les Etats totalitaires de l'Europe centrale. Par l'organisation et la présidence des colloques Walter Lippmann, Paul Van Zeeland, Sir William Beveridge à l'Institut international de Coopération intellectuelle à Paris, en 1938, 1939 et 1940; par l'organisation du Centre d'études pour la rénovation du libéralisme, dont la section française tenait ses séances au Musée pédagogique, j'étais entré en rapport avec quelques-uns des plus éminents économistes du continent, en particulier avec Lionel Robbins, professeur à la London School for Economics. J'avais de même fait connaissance de Paul Baudouin, directeur de la Banque d'Indochine (9). Illustrent ces activités les publications suivantes : en 1934 aux Editions Equilibres, à Bruxelles, La mystique soviétique, en 1935 chez Sirey, Les mystiques politiques et leurs incidences internationales, en 1938, à la Librairie de Médicis, Les mystiques économiques et, en 1939, chez le même éditeur, Le colloque Walter Lippmann. Cet intérêt pour ce que l'on a appelé les doctrines du néo-libéralisme se passe de commentaire.


Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale la réflexion de Louis Rougier est restée fidèle à ces deux grands axes de recherche philosophie des sciences et christianisme primitif. A ce propos signalons qu'il est membre du comité directeur de la Société des études renaniennes. De même il s'intéresse aux travaux du Cercle Ernest Renan. L'objet de cette dernière association, liée d'assez près à l'Union rationaliste (10) est précisé dans l'article 2 de ses statuts
Le « Cercle Ernest Renan » a pour but d'aider ses membres par ses réunions, ses publications, sa bibliothèque à étudier dans un esprit d'entière liberté les croyances, pratiques, institutions et manifestations diverses du christianisme et accessoirement celles des autres religions dans la mesure où elles peuvent aider à les comprendre.

 


"Il s'interdit toute discussion ou activité politique"...

Louis Rougier participe aux travaux de ce cercle qui publie un bulletin bimestriel et des cahiers ; certains titres valent d'être cités : L'historicité de l'annonce faite à Marie, 158è bulletin ; Les origines du Catharisme, 56è cahier, 4è trimestre 1967; L'incompatibilité du Christianisme avec la vie païenne, 57è cahier, 1° trimestre 1968 ; L'historicité de Jésus, 67è cahier, 3è trimestre 1970. Cette phraséologie évoque immédiatement celle qui est chère aux libres penseurs.


L'activité politique de Louis Rougier est tout aussi intéressante. Après l'attaque des unités françaises basées à Mers-El-Kébir par une flotte anglaise les 3 et 5 juillet 1940, inquiet d'un danger de guerre entre la France et la Grande-Bretagne, il décida de négocier une atténuation du blocus économique imposé à la première par cette dernière. Pour cela il se rendit à Londres où, au moment de l'entrevue de Montoire entre le Maréchal Pétain et le chancelier du Reich, il négocia un protocole qui devait servir de base au gentlemen's agreement entre le gouvernement de Vichy et celui de Londres. Les conséquences furent que Vichy s'engageait à ne pas signer de paix séparée et Londres à ne point chercher à s'emparer de territoires français et se déclarait prêt à entamer des discussions politiques.

Dans le courant du mois d'août 1940, Louis Rougier avait appris que la Fondation Rockefeller tenait à sa disposition un contrat de deux ans comme professeur assistant à la New School for Social Research de New York. Il quittait Genève le 21 novembre pour aller s'embarquer à Lisbonne via l'Afrique du Nord. Alors qu'il comptait rester peu de temps aux Etats-Unis, il y passa plusieurs années. Là il restait en rapport suivi avec les autorités britanniques tout en prenant ses distances vis-à-vis des milieux gaullistes installés aux Etats-Unis. Louis Rougier appartient donc à cette fraction de Français qui, tout en oeuvrant contre l'Allemagne hitlérienne, furent toujours indépendants de l'organisation gaulliste. Cette attitude apparaît avec netteté dans les jugements sévères qu'il porte sur les procédés gaullistes à l'égard de ceux qui s'étaient ralliés au gouvernement de Vichy, spécialement au moment des procès politiques de la Libération. Il a donné de la France qu'il voulait servir, sa conception dans un livre intitulé La France en marbre blanc (11). Il s'agit de la mise au net des conférences qu'il avait prononcées aux Etats-Unis sur l'invitation des Alliances Françaises ; s'y retrouvent nombre de ses idées, encore que son jugement sur l'apport chrétien y soit beaucoup plus nuancé que celui qu'il avait adopté dans son Celse.

Mais, étant donné l'influence de ce dernier ouvrage, force est de lui réserver la priorité. Pour mesurer et comprendre le crédit accordé à ce livre il importe d'une part de présenter l'oeuvre (12) et d'autre part de cerner le but que s'était fixé Louis Rougier.


Il propose une édition française d'un texte grec qu'il fait précéder d'une importante introduction et d'un abondant commentaire. Très rares sont les renseignements qui subsistent sur Celse auteur du (titre en grec) ordinairement traduit en Discours vrai ou Parole de vérité ; il n'est même pas possible de préciser s'il écrivait à Rome ou Alexandrie, voire dans une autre ville de l'Empire. Soixante-dix ans après, en 248, Origène, alors installé à Césarée de Philippe, en proposait une réfutation détaillée. Cela situe donc vers les années 180 la publication par Celse de son ouvrage, la première enquête approfondie à laquelle ait été soumis le christianisme du côté païen. Le texte de Celse a disparu et n'est plus connu que par la critique commentée qu'Origène en donna. Celui-ci avait d'abord commencé par relever les principaux points du réquisitoire de Celse et sommairement les réponses qu'on y pourrait opposer ; par la suite il entreprit de discuter pas à pas les accusations de Celse pour les réfuter. Le travail d'Origène manquant d'unité, il en découle qu'il ne fournit pas un état suivi de l'oeuvre de Celse.

Dans l'introduction à son édition du texte de Celse, Louis Rougier se range à l'opinion de ceux qui, avant lui, avaient restitué le texte grec et tenaient qu'il en subsistait environ les sept dixièmes. En fait, cette opinion n'est pas aussi assurée pour des commentateurs plus récents. Toujours est-il que Louis Rougier présente ainsi l'économie de l'ouvrage :

PRÉFACE.

LIVRE I. - Critique du Christianisme du point de vue du Judaïsme.

LIVRE II. - Critique de l'Apologétique des Juifs et des Chrétiens.

LIVRE III. - Critique des Livres Saints.

LIVRE IV. - Le conflit du Christianisme et de l'Empire ; tentative de conciliation.


"Conformément à ce plan général, et pour permettre de retrouver plus aisément l'enchaînement des idées, fréquemment bouleversé par Origène, nous avons résumé le
" Discours vrai " dans le sommaire suivant, en introduisant des subdivisions et des paragraphes qui ne correspondent pas au numérotage de ceux adoptés par Origène, mais qui facilitent la lecture de l'ouvrage et le repérage de ses différentes parties. Dans la traduction, les passages entre crochets sont des passages reconstitués d'après des indications d'Origène ou suggérés pour rétablir la suite des idées. Partout le texte d'Origène a été mis au style direct"(13). En d'autres termes, le texte que propose Louis Rougier ne saurait être qualifié de traduction ; il s'agit d'une restitution. Pour qui voudrait confronter la version Rougier au texte grec, il n'existe même pas de table de concordance entre les subdivisions introduites par L. Rougier et celles communément adoptées pour le texte d'Origène, réparti en livres et en chapitres.


Ce travail, le premier de la collection « Les maîtres de la pensée antichrétienne », dont Louis Rougier était le directeur, édité en 1926 et dédié à l'historien belge Franz Cumont, fut salué par une certaine critique. Charles Guignebert dans son bulletin d'histoire des religions de la Revue historique a loué la traduction de L. Rougier et recommandé sa lecture à ceux qui étaient désireux de s'informer de l'attitude païenne face au christianisme (14). Ce compte rendu ne doit pas faire illusion, il ne prouve rien, car Charles Guignebert appartenait à ce courant de pensée qui s'est attaché à distinguer de Jésus, "un homme assez remarquable", la doctrine qui se serait développée sous le nom de Christianisme après sa mort. Son Jésus, publié en 1933 dans la collection L'évolution de l'humanité, montre bien ce qu'il en est. N'écrivait-il pas en conclusion : "Les choses dernières qu'attendait Jésus ne sont pas venues ; le Royaume qu'il annonçait ne s'est pas manifesté et le prophète est mort en croix, au lieu de contempler sur la colline de Sion le Grand Miracle espéré. Il s'est donc trompé. La vraisemblance et la logique voulaient que son nom et son œuvre tombassent dans l'oubli, comme ceux de tant d'autres qui en Israël, ont cru être quelqu'un (sic)(15).
Pour Guignebert ce furent ses disciples qui organisèrent sa légende : "opération complexe, où se sont combinées des précisions réclamées par l'apologétique, des déductions de logique dans la ligne de la foi majorante, des perfectionnements issus de raisonnements déjà théologiques. Le tout sorti à des stades différents de milieux divers, qui ont laissé respectivement leurs marques sur les détails qu'ils ont fournis. Rien dans ce travail n'a de quoi surprendre un historien des religions : ni la constitution de la foi en la Résurrection, ni sa mise en légende ne l'écartent des catégories connues de lui. L'originalité principale de l'ensemble tient au mode particulier de sa construction qui s'est opérée à rebours, en partant du phénomène subjectif des apparitions "(16).
En réalité, l'analyse du Christianisme chez Guignebert étant voisine de celle de Rougier, il était normal que le premier louât le second. Seuls peuvent se laisser surprendre ceux qui s'attachent uniquement aux titres universitaires sans vérifier le contenu des travaux.


S'agirait-il malgré tout d'un texte de référence ? Pierre de Labriolle, dans son importante étude, La réaction païenne. Etude sur la polémique antichrétienne du 1er au 2ème siècle, publiée neuf ans après, consacre tout un chapitre à la "Parole de vérité" de Celse et à sa réfutation par Origène (17) ; or, pas plus dans sa bibliographie que dans ses notes, il ne cite le travail de L. Rougier. Pourtant le livre de Labriolle fit date et était d'une information très sûre au point de vue bibliographique. Serait-il permis de trouver une allusion à la démarche de L. Rougier dans le passage où Labriolle écrit : Dégager le texte de Celse de la réfutation qui l'encadre, en ressaisir la contexture et la suite, voilà à quoi les érudits se sont employés. Nous profiterons de leur labeur, sans permettre que, dans un si passionnant débat, la personnalité d'Origène soit reléguée à l'arrière-plan (18) ? Il semble difficilement croyable que L. Rougier soit visé ici, car toutes les références de Labriolle procèdent des éditions d'érudits allemands. Personnellement, nous ne pouvons cacher l'étonnement qui fut le nôtre en constatant l'ampleur des restitutions faites par L. Rougier que n'étaye aucune référence précise au raisonnement d'Origène. Ainsi va-t-il jusqu'à donner un paragraphe entier de son crû : 89 [On sait du reste, quelle idée basse et grossière ils - les chrétiens - se font de Dieu, lui attribuant des organes corporels, lui prêtant des inclinations et des passions purement humaines, incapables qu'ils sont de concevoir ce qui est pur et indivisible par le seul effort de la pensée] (19). De telles remarques s'appliqueraient tout autant aux dieux païens.
Cette analyse montre que, contrairement à ce que l'on voudrait faire admettre, le travail de Louis Rougier n'est qu'une oeuvre de vulgarisation qui en aucun cas ne saurait dispenser du recours à une édition critique. Il en existe d'ailleurs une plus récente proposée par Marcel Borret S.J. (20), qui en termes mesurés définit bien la valeur du travail de L. Rougier.

Le père Borret écrit : Parmi les livres de langue française consacrés à Celse, le plus accessible à cause de sa date plus récente est celui de L. Rougier. Moins érudit et plus alerte, c'est plutôt un ouvrage de vulgarisation, mais passionné à la manière de l'étude de Pélagaud, quoique d'un style plus simple. ... La traduction, de bon aloi, a tendance à simplifier et complète le texte par des transitions entre crochets (21). De Pélagaud le père Borret dit : "Il fait preuve d'une information juridique et littéraire incontestable. Malheureusement il l'enrobe de trop d'emphase. Et sa plaidoirie vibrante pour Celse se double d'un violent réquisitoire contre Origène et le Christianisme, qui paraît aujourd'hui curieusement anachronique "(22).


Quel but s'est donc fixé Louis Rougier en rédigeant son ouvrage ? Il le précise à la fin de son introduction : "Il n'est pas possible de concevoir deux sensibilités, deux optiques du monde et de la vie, deux hiérarchies de valeurs plus antithétiques que celles de l'Hellénisme et du Christianisme....Pour prendre conscience de cette dualité, rien n'est plus suggestif que d'étudier les raisons intellectuelles, sentimentales, religieuses et sociales qui ont rendu le Christianisme inassimilable, au cours des siècles, à tant d'esprits de haut lignage. Les écrits des maîtres de la pensée antichrétienne contiennent la clé de nos dissentiments intérieurs, de nos aspirations contradictoires, des antinomies de notre pensée. Ils nous invitent à un péremptoire examen de conscience. Nulle lecture n'est plus suggestive pour parvenir à se mettre d'accord avec soi-même en se reconnaissant Nazaréen ou Hellène, Croisé du Golgotha ou adorant de l'Acropole"(23).
Cette affirmation péremptoire va à l'encontre d'une analyse qui tient qu'une partie importante de l'apport de la civilisation antique a été reprise par la civilisation chrétienne, mais il convient de suivre Louis Rougier dans sa présentation de l'argumentation de Celse. Il le tient pour bien informé : "Son érudition est celle d'un docteur de l'Eglise. Origène, le plus grand érudit chrétien, s'étonne d'avoir tant de choses à apprendre de lui"(sic) (24). Cette affirmation s'apparente plutôt au passage où Celse écrit : « Si les chrétiens veulent bien répondre à mes questions - je les leur pose, non pas pour me documenter, car je sais tout, mais parce que j'ai de tous le même souci - tout ira bien. S'ils gardent le silence avec leur défaite habituelle : « Nous ne discuterons pas! » alors il faudra bien que nous leur fassions voir d'où naissent leurs erreurs »(25) ; Labriolle commente ainsi ce passage : Ce "je sais tout", Origène en relève aussitôt l'outrecuidance. Ce qu'il constate surtout (non sans raison), c'est que Celse ait pénétré fort avant dans l'intelligence du dogme chrétien (26). Celse ne connaissait que très incomplètement l'Ancien Testament ; il avait lu l'Evangile de saint Matthieu et probablement ceux de saint Luc et de saint Jean. Il est difficile de préciser si les Actes des Apôtres ou les Epîtres de saint Paul étaient connus de lui. En revanche il accordait une grande importance aux traditions juives hostiles au Christ, par exemple l'assertion que le Christ s'est forgé une filiation fabuleuse en prétendant devoir sa naissance à une vierge, témoin ce passage : "Il [Celse] présente alors un Juif en dialogue avec Jésus lui-même, prétendant le convaincre de plusieurs choses et la première, d'avoir "inventé sa naissance d'une vierge". Puis il lui reproche "d'être issu d'un bourg de Judée et né d'une femme du pays, pauvre fileuse. Il affirme : " convaincue d'adultère, elle fut chassée par son mari, charpentier de son état". Il dit ensuite que, "rejetée par son mari, honteusement vagabonde, elle donna naissance à Jésus en secret ; que celui-ci fut obligé, par pauvreté, d'aller louer ses services en Egypte ; il y acquit l'expérience de certains pouvoirs magiques dont se targuent les Egyptiens ; il s'en revint tout enorgueilli de ces pouvoirs et grâce à eux il se proclama Dieu "(27).
Que L. Rougier dans son chapitre VI, intitulé l'exégèse de Celse, n'ait pas pris plus de recul vis-à-vis de tels récits peut surprendre. Dans son commentaire il accorde sa confiance surtout à des auteurs athées comme Renan ou Loisy, ou bien encore à des théologiens protestants, de préférence allemands. Un effort de confrontation avec l'exégèse catholique aurait donné plus de sérieux à son raisonnement.
Cette volonté d'écarter le point de vue catholique évoque étrangement le soin avec lequel Louis Rougier a dans sa restitution fait disparaître la discussion de Celse par Origène. D'un simple point de vue scientifique, cela laisse rêveur.

 

Au contraire le détail de la critique du Christianisme par Celse est minutieusement examiné. De même sont analysées les raisons pour lesquelles son platonisme ne lui permit pas d'accepter l'économie de la rédemption des hommes par le Christ. Si le caractère topique de certaines de ses critiques, comme l'efflorescence des sectes, est bien mis en relief, en revanche son manque de logique, l'incertitude de sa méthode sont minimisés. Louis Rougier recherche autre chose chez Celse ainsi qu'il apparaît nettement dans sa conclusion ; il y écrit : "Les chrétiens avaient parfaitement raison de dénoncer l'inconvenance de la mythologie, ainsi que l'esprit pesamment superstitieux, chez le populaire, du culte païen. Nombre de poètes et de penseurs, comme le rappelle Celse, avaient formulé les mêmes griefs avant eux; aussi ce que Celse oppose au Christianisme, ce ne sont pas en définitive, les fables du paganisme mais bien la philosophie de Platon (28).
L. Rougier développe ensuite comment certains des penseurs anti-chrétiens furent conduits à défendre la mythologie, le polythéisme, pour préciser : "Telle fut la faiblesse insigne des philosophes païens de l'antiquité dans la lutte très honorable qu'ils menèrent contre le Christianisme. Ils ont compromis une cause impérissable, l'essor de la pensée scientifique et le libre exercice de la raison, en l'associant à une cause perdue, la défense d'une multitude de cultes dont le ressort était usé. Déraison pour déraison, mysticisme pour mysticisme, mieux valait le Christianisme tel que le présente saint (sic) Augustin, que le paganisme tel que le systématise Proclus. La sagesse sans mystère de Platon était très supérieure à la théologie des Pères de l'Eglise ; mais le paganisme des Néo-Platoniciens allié à la théurgie et à l'astrolâtrie orientales était très inférieur à une religion qui condamnait comme erroné le fatalisme astrologique et proscrivait comme démoniaques la magie et les oracles. L'avantage que les philosophes prenaient d'un côté, ils le perdaient de l'autre avec usure. Le Discours Vrai clôt le livre de raison de la pensée antique. Après lui, l'homme en entrant dans la vie, n'aura plus, comme disait Renan, que le choix de la superstition, et, après le triomphe du Christianisme, il ne l'aura même plus" (29).

L. Rougier fait grand cas de Celse parce qu'il mène un combat analogue contre le Christianisme. Cette lutte du monde antique face au Christianisme lui paraît exemplaire, mais dans son esprit il ne s'agit pas de le restaurer peu ou prou, car il croit au progrès grâce auquel se créerait « une sorte de sensorium commune, de champ de conscience, de noosphère, qui entoure la terre et oriente l'aventure humaine vers un destin toujours plus grand ». Cette conception, de type maçonnique, est présentée dans Le Génie de l'Occident (30) et spécialement dans les bonnes feuilles publiées par la Revue des Deux Mondes, n° du 1er mai 1969, avec pour titre Les aléas du progrès. Il précise : "La crise morale de notre temps n'est qu'une crise de réadaptation correspondant à une mutation profonde des sociétés humaines. Au sortir d'un monde voué à l'impuissance, à l'ignorance et à la pénurie, nous pénétrons, grâce à la révolution scientifique, dans une société d'abondance, ayant de tout autres problèmes. Maintes obligations justifiables par les conditions de vie précaire du passé, deviennent périmées ; d'autres, par contre, comme les prescriptions de l'hygiène collective, la régulation des naissances, la formation professionnelle, deviennent absolument contraignantes. La crise morale de notre temps conduit ainsi à une prise de conscience de ce qu'il y a lieu de conserver, de ce qu'il y a lieu d'abandonner des interdits et des contraintes du passé. Mais la morale, en s'adaptant à des conditions nouvelles, ne change pas seulement de contenu. Elle change de forme" (31). ...]....

 


notes :

-les notes 1 à 6, précisions aux quelques lignes d'introduction de l'auteur de l'article, référençant des propos ou des écrits relatifs au discours et l'actualité du G.R.E.C.E des années 70 ne sont pas reprises ici mais seront restituées dans la partie 2. J'ai néanmoins conservé la numérotation, c'est pourquoi les notes commencent au n° 7.


(7) La matérialisation de l'énergie, essai sur la théorie de la relativité et sur la théorie des quanta, Paris, 1919, réédition revue et augmentée sous le titre La matière et l'énergie selon la théorie de la relativité et la théorie des quanta, Paris, 1921, ; En marge de Curie, de Carnet et d'Einstein, 1ère éd. Paris 1920 ; La Philosophie géométrique de Henri Poincaré, Paris, 1920 ; La structure des théories déductives. Théorie nouvelle de la déduction, Paris, 1921, etc.

(8) La Scolastique et le Thomisme. Paris, Gauthier-Villars, 1925.

(9) Edition définitive, Genève, A l'enseigne du Cheval ailé, 1946, p.47.

(10) Cette précision émane d'Alain de Benoist, Vu de droite, p. 272.
(11) Genève, A l'enseigne du Cheval ailé, 1947
.
(12) Il existe deux éditions de cet ouvrage : la première publiée en 1926, Paris, (coll. Les Maîtres de la pensée anti-chrétienne, vol.I), la seconde en 1977 aux Editions Copernic, (coll. Théoriques, vol. I) ; cette dernière édition diffère de la précédente par un avant-propos où l'auteur retrace les circonstances dans lesquelles il a écrit son livre et par l'absence de l'Introduction de l'éd. de 1926; c'est d'après celle-ci que les références sont établies.

(13) Ibid., p. 334.

(14) 51è année, tome cent cinquante troisième, septembre-décembre 1926, p. 70.

(15) Paris, Bibliothèque de synthèse historique. L'évolution de l'humanité, synthèse collective dirigée par Henri Berr, n° 29, p. 664.(16) Ibid., p. 662.

(17) Paris, 1934, p. 111-169.

(18) Ibid., p. 113.

(19) Celse ou le conflit de la civilisation antique et du Christianisme primitif, p. 409; que ce développement soit conforme à l'analyse de Celse ne change rien au procédé.

(20) ORIGENE, Contre Celse. Introduction, texte critique, traduction et notes par Marcel BORRET, s.j, Paris, 1967-1976, 5

vol.(coll. Sources chrétiennes, n° 132, 136, 147, 150 et 227).

(21) Ibid., t. V, p. 144.

(22) Ibid., p. 142.

(23) Celse ou le conflit de la Civilisation antique et du Christianisme primitif, p. XXXII-XXXIII ; partie omise dans la réédition des Ed. Copernic.

(24) Ibid., p, 230.

(25) La traduction est ici celle que propose LABRIOLLE, p. 125; cf.. dans l'éd. Borate, t. I, I-12, p. 106-109.

(26) La réaction païenne..., p. 125.

(27) Contre Celse, éd. M. Borret, t. I, I-28, p. 150-152. Dans son Celse, p.355, L. ROUGIER a naturellement transposé le texte au style direct et indiqué au sujet de "l'adultère" de la mère de Jésus qui aurait été commis avec le soldat Panthère, précision donnée ailleurs par Celse (éd. Borret, t. I, I-32, p. 163) et empruntée par lui à la tradition talmudique.

(28) Celse ou le conflit de la Civilisation antique et du Christianisme primitif, p.319.

(29) Ibid., p. 323-324.

(30) Paris, 1969.
(31) Revue des Deux Mondes (nouvelle série), n° 5, 11 mai 1969, p.259.
(32) Paris, 1974 ; ce volume regroupe les textes de différentes conférences ; par exemple celle intitulée Le culte des images et les premiers chrétiens doit être comparée à celle qui avait été publiée sous le titre un peu différent de Le culte des images et la primitive église dans Cahiers du Cercle Ernest Renan, n° 68, 17è année, 4è trimestre 1970, p. 2-13.




Reste maintenant à déterminer si ceux qui se réclament de la pensée de L. Rougier adoptent son analyse.

                                                                                                       Hubert Guillotel.(1981)

 

                      (ce sera l'objet de la seconde partie de cet article - voir message suivant.)

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polémique avec Ivane

Publié le par Christocentrix

Dans le discours polémique d'Ivane sur le christianisme, et bien que je passe mon temps à refuter la plupart de ce qu'il avance ou à montrer que ce ne sont que des points d'ordre secondaire (pour lesquels il aime à raviver des polémiques jusqu'à se risquer dans le discours victimaire) qui n'affectent en rien l'originalité et l'exclusivité du christianisme,  je suis bien obligé d'admettre qu'il est quelques fois fondé à formuler certaines critiques qui concernent la matière principale. Mais là encore, la réserve que je formule est que ce qu'il est en droit de pointer au catholicisme romain (moderne ou tradi) ou dans l'histoire du christianisme "occidental", ou dans le discours des "militants" chrétiens qui relèvent de cette tradition (et sur quoi, je suis en fin de compte assez d'accord avec lui) il ne peut le ramener au christianisme orthodoxe, et donc au christianisme tout court.
Mes "frêres séparés" me pardonneront de les laisser dorénavant assumer (ou non) comme il leur plaira, un certain questionnement, voire un certain défi que leur adresse Ivane ou quand il leur tape dessus quand eux-mêmes lui tendent le bâton...
Quant à toi Ivane, je te disais récemment que la plupart du temps tes critiques étaient adressées comme si en quelque sorte tu "reconnaissais" de facto la "légitimité" de Rome. De la seule Rome... Alors, je comprends bien que tu ne trouverais aucun interêt à t'immiscer dans des querelles internes, que celà n'aurait aucun sens pour toi. Je sais aussi que ta préférence va d'abord aux implications politico-historiques. C'est donc du fait précisément de ces implications politiques (ce qui relève de la Cité) que je vais ouvrir un nouveau front pour m'en prendre à un certain nombre de confusions ou d'amalgames arbitraires formulés sur le "christianisme" et sa "responsabilité", et face à ceux qui ont quelque chose à dire là-dessus.
Je ne parle pas là de foi, mais uniquement d'histoire, de faits, de réalités autant passées qu'actuelles, qui, qu'on le veuille ou non, pèsent de tout leur poids sur la situation d'aujourd'hui (et de demain). Peut-être moins dans le contexte franco-français (et encore !) que dans notre aire civilisationnelle en général.
Pour faire court : comment on en est arrivé là... et pourquoi. Un certain nombre de textes passés sur ce blog ont déjà illustré ces faits mais dorénavant çà prendra plus de place et peut-être sur un ton plus polémique et aussi dans l'intention avouée de provoquer quelques embusqués. Donc çà commence tout de suite....

 


Ne demande pas au chrétien s'il croit en Dieu mais plutôt s'il croit en l'Evangile, en la Bonne Nouvelle du Christ, car s'il affirme croire en Dieu selon son jugement propre et non selon l'Évangile, c'est un obscurantiste et un païen, car il accède à la foi comme les hommes d'il y a deux mille ans, comme, disons, certains philosophes asiatiques et hellènes. Pourquoi le Christ serait-Il alors descendu du ciel ? Pourquoi aurait-Il donc scellé de Son sang Sa révélation au monde, Sa Bonne Nouvelle? Vraiment, un tel chrétien reçoit sur sa propre tête le sang très pur du Fils de Dieu, comme d'ailleurs ceux qui avaient crié : "Crucifie-le, crucifie-le!"


L'Église Orthodoxe, jadis la seule Église (indivise) du Christ dans le monde, dès l'origine confessa la foi en l'Evangile, sans dévier à gauche ou à droite, et sans davantage se fier ni aux autres religions, ni aux philosophies païennes, ni aux sciences naturelles. Car lorsque l'on suit un guide qui voit et qui est clairvoyant, il est inutile de demander son chemin aux mal-voyants et aux aveugles.

Ayant une foi totale en Christ et en Sa Bonne Nouvelle, les Pères de l'Église rejetèrent vigoureusement les philosophies hellènes et les mystères de l'orient méditérrannéen. Ce fut aussi le cas de ceux qui avaient été formées à la philosophie à Athènes, comme Chrysostome, Basile le Grand et Grégoire le Théologien, ainsi que de ceux qui étaient originaires d'Égypte ou d'Orient, comme saint Antoine, Macaire, Isaac le Syrien, Éphrem le Syrien et d'autres.

Ce sont justement ces saints Pères versés dans les mystères de la foi, les plus versés aussi dans les philosophies païennes, les connaissant de première main et dans leur langue maternelle, qui étaient les plus farouches défenseurs de la seule foi salvatrice, la foi en l'Évangile, la foi en la Bonne Nouvelle du Fils de l'homme descendu du ciel. Ils ne toléraient pas le moindre compromis avec qui que ce soit et quoi que ce soit qui fût de la terre et terrestre, qui fût de l'homme et selon l'homme, et qui se fût formé ou manifesté en dehors du Christ et de Son Évangile.

On sait, par exemple, avec quelle fougue Chrysostome critiquait Socrate et Platon, les stoïciens et les épicuriens et les autres philosophes hellènes éminents. Non seulement il ne les mentionnait pas à l'appui d'un quelconque enseignement de l'Evangile -bien qu'il y eût chez certains d'entre eux des paroles analogues aux paroles évangéliques - mais il les rejetait comme délétères et funestes pour l'âme.

 

Il n'en fut pas de même avec les maîtres hétérodoxes, oh non ! Craignant le monde et ayant une foi "chancelante" en l'Évangile, ils eurent recours, pour démontrer la vérité de la révélation du Christ, à la philosophie hellène, aux mystères orientaux, aux sciences naturelles de l'Occident. Ainsi des écoles diverses et opposées firent-elles leur apparition dans les églises hérétiques. Les unes s'inspiraient de Platon, les autres d'Aristote, les troisièmes des Stoïciens, les quatrièmes de Plotin, les cinquièmes des mystères orientaux, les sixièmes de la théosophie indienne, et ainsi de suite ; à une époque plus récente cependant, certaines de ces écoles se fondaient entièrement sur les sciences naturelles, les considérant comme moins mythiques que les mystères religieux orientaux.

Les théologiens hérétiques d'antan rivalisaient pour savoir lequel introduirait dans sa théologie le plus éminent des philosophes hellènes. Ainsi les catholiques romains eurent-ils recours à Aristote et les luthériens à Platon ; d'autres encore, des groupes protestants, adoptèrent Plotin et d'autres penseurs néoplatoniciens. Ils les mêlèrent et les mélangèrent à la Bonne Nouvelle du Christ et affaiblirent et rendirent celle-ci triste. À une époque plus récente cependant, toutes les églises hérétiques commencèrent à construire des murs de soutènement pour l'Evangile à partir de théories scientifiques. On érigea en absolu de nombreuses théories scientifiques, bien que les plus éminents scientifiques de notre époque eussent cessé de considérer même les sciences positives - et a fortiori les théories - comme quelque chose d'absolu.

Comme les soldats de Pilate revêtirent le Christ Seigneur d'un manteau de pourpre à bas prix et comme Hérode Le couvrit d'un vêtement blanc, ainsi les théologiens hérétiques revêtirent le Sauveur de l'habit bon marché de la philosophie païenne et de la fausse science. Pour mieux, soi-disant, Le vêtir et Le couvrir de parures !
Or, dans un cas comme dans l'autre, le Christ fut pareillement bafoué et humilié par cette pagano-christologie.

 

L'Église Orthodoxe est la seule dans le monde à avoir sauvegardé la foi en l'Évangile en tant que Vérité unique et absolue (1 Tm 3, 15), qui n'a besoin ni de l'appui ni de l'aide d'une quelconque philosophie ou science de ce monde. Allons-nous encercler et soutenir le Bien éternel et accroître la Lumière céleste par les feux fumigènes d'un charbon de bois et d'une huile minérale?

Notre glorieux Seigneur a dit : De la gloire, je n'en reçois pas qui vienne des hommes (Jn 5, 41). La position des hérétiques est justement contraire à celle du Sauveur du monde. Ils recherchent la gloire des hommes. Ils craignent les hommes. C'est pourquoi ils s'accrochent aux hommes dits « célèbres » de l'histoire de l'humanité, pour trouver des confirmations de l'Évangile et complaire davantage aux hommes de ce monde. Ils se justifient en disant :« c'est pour nous les concilier ». Mais comme ils se trompent amèrement ! Plus ils louent le monde - pour le rapprocher prétendument de l'Église - plus ce monde loué par eux s'éloigne de l'Église. Plus ils se montrent « savants », « non spirituels »,« contemporains », plus le monde les méprise. En vérité, il est impossible de se concilier et le monde et Dieu. En outre, tout chrétien sait par expérience que l'on peut à la rigueur complaire à Dieu par la vérité et la justice, tandis que l'on ne peut aucunement complaire au monde, ni par la vérité ni par le mensonge, ni par la justice ni par l'injustice. Car Dieu est éternel et immuable, tandis que le monde est temporaire et changeant.


Quelles sont les conséquences de ces courbettes au monde hérétique ? Dévastatrices. Vraiment dévastatrices pour l'Évangile, pour la vie individuelle et sociale des peuples hérétiques. Dévastatrices pour la foi, pour la culture, pour l'économie, pour la politique, pour la morale. Eh oui, pour tout et pour tous. Car notre rapport au Christ, le Messager de la Bonne Nouvelle, détermine, avec une précision mathématique tous nos autres rapports à tout et à tous.

Tandis que le Christ a dit : Sans moi vous ne pouvez rien faire (Jn 15, 5), le monde hérétique exprime de mille manières cette pensée : « Sans le Christ nous pouvons tout faire. » Toute la culture moderne est un défi au Christ. Toutes les sciences modernes sont en compétition, et c'est à celle qui frappera le plus fort la science du Christ. C'est une révolte de vulgaires servantes contre leur maîtresse que la révolte des sciences de ce monde contre la science céleste du Christ. Or de nos jours cette révolte s'achève par ce qui est écrit, et cela d'une manière on ne peut plus claire : Dans leur prétention à la sagesse, ils sont devenus fous (Rm 1, 22).
Vraiment, on ignore où se trouve la plus grande folie du monde moderne, séparé du Christ : est-ce dans la vie personnelle de l'individu ? est-ce dans l'école ou dans la politique ? est-ce dans le système économique ou dans les lois ? est-ce dans la guerre ou dans la paix. On est arrivé partout à la pleine expression de ces deux choses: la vulgarité et la brutalité. Et plus le Christ est absent, plus la vulgarité et la brutalité sont grandes. Le mensonge et la violence triomphent.....provisoirement.

 

 

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polythéisme...paganisme...polydémonisme...(Berdiaev)

Publié le par Christocentrix

 

"...Quant à l'aspect religieux du problème, voici en quoi il consiste : le nationalisme est un polythéisme, une forme, avons-nous dit, de paganisme naturel, tandis que l'universalisme, qui affirme l'unité spirituelle de l'humanité, est un monothéisme, qui représente en même temps une incarnation du divin dans l'humain. Voici pourquoi, il ne peut y avoir d'autre universalisme que l'universalisme chrétien.
Cette catégorie spirituelle suppose une illumination et une transfiguration de l'élément naturel individualisé, et dans le cas qui nous préoccupe, de l'élément national. L'histoire présente des tendances universalisatrices et des tendances individualisatrices, toutes deux sont légitimes et ne doivent pas s'exclure mutuellement. Mais l'évolution humaine oscille continuellement entre ces deux pôles, et l'une de ces tendances triomphe tour à tour. La nationalité, en tant que degré individualisé de l'être naturel et historique, se dresse entre la personne et l'humanité, qui est une réalité et une valeur spirituelle. Lorsque l'humanité est conçue non comme quelque chose de positif, de concret et d'universel, mais comme quelque chose de négatif, de général et d'abstrait - elle devient hostile à la personne humaine, elle l'absorbe et la dépersonnalise. De même, lorsque la nationalité est considérée non comme une individualité naturelle devant être spiritualisée et illuminée, capable d'enrichir l'existence humaine personnelle, - mais comme une valeur suprême et absolue, comme une idole, alors elle absorbe et dépersonnalise cette existence. La nation est un degré placé entre la vie humaine personnelle et l'existence d'une humanité intégrale, un degré qui enrichit cette vie personnelle ; mais il peut faire éclater des éléments naturels et irrationnels, qui s'opposent aussi bien à la personne en tant qu'esprit qu'à l'humanité en tant qu'esprit. Cette révolte, c'est le nationalisme."...

 

..."le christianisme n'est pas seulement une victoire sur le particularisme païen, mais aussi sur le messianisme judaïque.

Le Christ fut crucifié par le nationalisme, un nationalisme non seulement juif (ainsi qu'on le prétend souvent), mais par tous les nationalismes, qu'ils soient russe, allemand, français, anglais. La personne humaine a été spirituellement libérée du lien mystico-racial, son attitude envers Dieu n'est plus déterminée qu'à travers la société spirituelle, c'est-à-dire l'Église. Les attaches naturelles sont remplacées par des attaches spirituelles.

D'autre part, le christianisme affirme l'universalisme. Il n'y a ni Juif, ni Grec. C'est là une conscience entièrement nouvelle, étrangère au paganisme et au judaïsme. Et par cela même, le christianisme proclame l'existence spirituelle de l'humanité. C'est le déclin des dieux innombrables du clan, de la tribu, de la famille, du foyer, de la cité. Dans la conscience antique juive, Jahvé fut d'abord un Dieu particulariste de la tribu ; il devint ensuite le Dieu de l'univers. Mais il demeura lié au peuple juif, imbu d'une conscience messianique. Le christianisme éleva définitivement la conscience humaine jusqu'au monothéisme et l'universalisme, qui lui sont profondément inhérents, l'unité de l'humanité n'existant que parce qu'un seul Dieu existe".....
..."le judaïsme qui lie la religion au sang de la race, ne fut pas un particularisme païen uniquement grâce à son messianisme qui est toujours d'essence universelle. Bien que l'antique conscience juive biblique ne soit pas du racisme, et porte un caractère spirituel et non naturaliste, le racisme relève néanmoins de la plus pure idéologie juive. Ce furent les Juifs qui précisément conservaient la pureté du sang, interdisaient les mariages mixtes, identifiaient la religion à la race. Mais les tendances actuelles racistes représentent l'idéologie juive détachée de ses racines spirituelles et ayant adopté les formes naturalistes grossières, presque matérialistes ; elles définissent spirituellement l'homme selon la forme de son crâne, la couleur de ses cheveux, etc. Ainsi, l'esprit se transforme en épiphénomène de l'anatomie et de la physiologie héréditaires. C'est un déterminisme encore plus grossier et plus extrême que la théorie du matérialisme économique, car l'économie relève quand même du milieu psychique et reconnaît que la situation des hommes dépend de la transformation de la conscience"...


"Le Fatum du sang est, bien entendu, incompatible avec le christianisme, qui dépasse l'idée antique du Destin inéluctable et révèle la liberté de l'esprit. Le racisme est un retour au paganisme, au polythéisme, et son pathos du Fatum du sang qui pèse sur l'humanité est un romantisme naturaliste.

Le christianisme libère la personne humaine de ce destin écrasant, du joug de l'espèce et de la race, de l'empire des démons de la nature. Il affirme autant l'universalisme que le personnalisme, et il est seul à proclamer ce dernier non pas comme une abstraction, mais comme une valeur spirituelle, embrassant tous les degrés de l'être individualisé. Il surmonte en principe la conception païenne de la nationalité et de l'État, en traçant des limites entre ce qui est à Dieu et ce qui est à César, jusqu'au jour de la transfiguration finale du monde. Le nationalisme et l'étatisme exigent une divinisation du royaume de César. Le christianisme assure l'émancipation spirituelle de l'homme de ce joug, il n'admet des valeurs nationales et étatistes que comme valeurs inférieures (ou secondaires), soumises à l'esprit. Dans ce monde le christianisme est dualisme, et non monisme"....

 


"Le christianisme ne saurait se confondre avec la souveraineté d'une nation, il reconnaît les droits sacrés de la personne humaine, indépendante de la volonté nationale et enracinée dans un ordre spirituel, et non social. Mais tel est, bien entendu, le christianisme à l'état pur, et non pas ses formes défigurées et obscurcies, qui trop souvent sont apparues dans l'histoire.

L'universalisme était inhérent au Moyen âge - c'était le double universalisme de l'Église et de l'Empire"...

 


"La lutte entre le national et le social - lorsqu'elle se déroule sur les cimes, lorsqu'elle est dépouillée des instincts et des intérêts vils - peut être conçue comme une lutte entre l'Ethos et l'Eros. Le nationalisme veut ignorer la vérité et la justice, la fraternité des hommes - il ne veut connaître que le choix érotique et la répulsion érotique, ou, ainsi que s'exprime l'idéologue du national-socialisme Karl Schmitt, la politique ne s'occupe que des « catégories d'ami et d'ennemi ». Aussi l'affirmation de l'élément national au sein du nationalisme même signifie toujours la déshumanisation et la démoralisation de la politique, l'affirmation du polythéisme contre le monothéisme"...


..." le christianisme affirme précisément aussi bien le principe d'universalisme que celui de personnalisme, d'un personnalisme indépendant de toute considération de race, de nationalité ou de rang social. Voici pourquoi la seule forme de socialisme correspondant au christianisme et à l'éthique humanitaire, n'est ni le socialisme international de classe, ni le socialisme national de race, ni le socialisme d'Etat totalitaire, mais le socialisme personnaliste, syndicaliste, combinant la valeur de la personne et celle de la communauté ; cette doctrine symbolise l'humanisation et l'éthisation de la vie et des relations sociales"...

 

"...la soif de la domination se heurtent violemment aux normes chrétiennes ; il s'agit donc de prendre conscience de ce fait essentiel. Les tentatives opportunistes faites par des chrétiens en vue d'une adaptation sont ignominieuses, et le désir d'utiliser le christianisme comme une arme en vue de la consécration du pouvoir de l'Etat est infiniment pire que la persécution ouverte contre la religion"...

 

"...La volonté de puissance n'est pas un mal en soi, on ne saurait considérer comme un bien la faiblesse et l'impuissance. La plénitude positive de l'être est une force, une puissance, vers laquelle il s'agit de tendre. Toute la question est de savoir ce que nous entendons par force. Le goût moderne de la virilité n'est nullement le désir d'une plénitude de l'être, il en est le rétrécissement, la mutilation, et la volonté qui meut le nationalisme représente précisément cette diminution. La plénitude de l'être signifie toujours que chacun de ses degrés individualisés possède un contenu universel, en tant que valeur positive"....


quelques extraits de l'article dont l'intégralité se trouve à cette page : Nationalisme....."Polythéisme et nationalisme" (Berdiaev) (3) écrits de 1934.

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au-delà des mots...religion éternelle...

Publié le par Christocentrix

« Ce qu'on appelle aujourd'hui religion chrétienne existait chez les Anciens et n'a jamais cessé d'exister depuis l'origine du genre humain, jusqu'à ce que, le Christ lui-même étant venu, l'on a commencé d'appeler chrétienne la vraie religion qui existait déjà auparavant. » (Saint Augustin, Retract., I, XIII, 3.).


Ce passage a été commenté à son tour par l'abbé P.-J. Jallabert dans son livre le Catholicisme avant Jésus-Christ : « La religion catholique n'est qu'une continuation de la religion primitive restaurée et généreusement enrichie par celui qui connaissait son oeuvre dès le commencement. C'est ce qui explique comment l'apôtre saint Paul ne se proclamait supérieur aux Gentils que par sa science de Jésus crucifié. En effet, les Gentils n'avaient à acquérir que la connaissance de l'Incarnation et de la Rédemption considérées comme fait accompli; car ils avaient déjà reçu le dépôt de toutes les autres vérités... Il est opportun de considérer que cette divine révélation, rendue méconnaissable par l'idolâtrie, s'était cependant conservée dans sa pureté et peut-être dans toute sa perfection sous les anciens mystères d'Eleusis, de Lemnos et de Samothrace. » Cette « connaissance de l'Incarnation et de la Rédemption » implique avant tout la connaissance du grand renouvellement, opéré par le Christ, d'un moyen de grâce qui en lui-même est éternel, comme l'est la Loi que le Christ est venu accomplir et non abolir. Ce moyen de grâce est essentiellement toujours le même et le seul qui soit, quelles que puissent être les différences de ses modes selon les différents milieux ethniques et culturels auxquels il se révèle; l'Eucharistie est une réalité universelle comme le Christ lui-même.


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Révolution Conservatrice à la française (Nicolas Kessler)

Publié le par Christocentrix

Une révolution conservatrice à la française tel est le sous-titre de l'Histoire politique de la Jeune Droite (1929-1942) de Nicolas Kessler. (Edit. L'Harmattan, 2001). Préface de J.L Loubet del Bayle.

 

 

"Les non-conformistes des années 30" appartiennent aujourd'hui à l'historiographie politique et intellectuelle de la France du XXème siècle. Cette nébuleuse de jeune intellectuels "personnalistes ", qui, dans les années 1930-1934, eurent l'ambition de renouveler la façon de poser les problèmes politiques et sociaux du XXème siècle, s'organisa autour de trois courants Esprit, l'Ordre nouveau et ce que Mounier qualifiait de Jeune Droite, en désignant par là un ensemble de jeunes revues apparues aux marges de l'Action française. Si l'histoire de l'émergence de ces groupes dans les années 1930-1934 est relativement connue, il n'en est pas toujours de même pour leur histoire, ayant et, surtout, après ce tournant des années 30, particulièrement entre 1935 et 1940 et dans les années 40. Pour Esprit, on dispose, avec l'ouvrage que lui a consacré Michel Winock, d'une synthèse assez complète, retraçant son histoire, de sa fondation en 1932 à la disparition d'Emmanuel Mounier en 1950. En revanche, si les recherches de Christian Roy apportent des informations précieuses sur la genèse de l'Ordre nouveau, l'histoire d'ensemble de ce mouvement reste encore à écrire. La situation était un peu analogue pour la Jeune Droite, malgré un certain nombre de travaux ponctuels, comme ceux de Véronique Chavagnac sur Jean de Fabrègues ou le lire d'Étienne de Montety sur Thierry Maulnier. C'est cette lacune que vient de combler avec talent l'ouvrage de Nicolas Kessler. »

                                                                                        

                                                                                         Jean-Louis Loubet del Bayle

 

 

Né en 1969, Nicolas Kessler est agrégé et docteur en histoire. Spécialiste de l'histoire des idées politiques, il a notamment publié un essai sur le conservatisme américain (PUF, 1998). Quant à J.L Loubet del Bayle, il est l'auteur de : "les non-conformistes des années 30" édité dans la collection "points Histoire" en 2001 (1ère édit ; Seuil,1969).

On lira aussi avec interêt, sur cette période, "de la beauté comme violence, l'esthétique du fascisme français, 1919-1939 " par Michel Lacroix, édité par les Presses de l'Université de Montréal en 2004.

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