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la pensée de Barrès (Henri Massis)

Publié le par Christocentrix

 

 

"En 1896, Jean de Tinan rendit à Maurice Barrès l'hommage de sa génération. Il écrivit :
« Les jeunes gens sur lesquels M. Barrès a agi n'ont pas parlé de lui encore. Il a été mieux que le lettré, l'idéologue, l'écrivain que l'on a discuté, il y a une demi-douzaine d'années, - il a été notre éducateur, il a été notre professeur d'énergie... ensuite nous avons fait de cette énergie ce que nous avons pu -- ou nous en ferons ce que nous pourrons... Mais il a su être notre maître sans rien nous prendre de notre initiative, - et nous ne lui en aurons jamais assez de reconnaissance ». - Belles paroles de disciple! Mais quoi de plus propre à émouvoir que cette anecdote qu'il me plaît de reproduire ici. « Un journal s'occupait de faire élire, par des littérateurs, le plus digne d'entre eux. Dans son lit, de moribond, exactement la veille de son agonie, Jean de Tinan demanda une plume et traça sur son bulletin de vote le nom de Maurice Barrès. »

Plusieurs de ces jeunes gens, qui doivent à Barrès le meilleur d'eux-mêmes, ont tracé de leur maître des images nobles et sincères.

Voici un nouvel essai qui ne veut être qu'une manière de guide du barrésisme. Il est dangereux de réduire à une abstraite unité les vivantes démarches d'un tel esprit. Délibérément, nous avons laissé de côté quelques-uns de ses aspects les plus curieux. Nous savons l'insuffisance de cette glose, et nous nous en réjouissons. Maurice Barrès n'est pas de ceux que l'on épuise. On le découvre sans cesse. Aussi pas plus que nous, ce commentaire à fleurde texte ne satisfera ceux à qui son oeuvre est familière.

Il y a, pour toute doctrine, un point de vue d'où on la saisit comme vraie et comme complète. En interrogeant les livres de Barrès, nous allons essayer de faire apercevoir au lecteur en quel sens il a raison. Pour ce qui est de montrer en quel sens il a tort, nous laisserons ce soin à de plus habiles et il n'en manquera point. Nous pensons, avec Goethe, que « toute oeuvre qui a un caractère de grandeur nous forme, dès que nous savons voir en elle ce qui est grand ».

Maurice Barrès est le romancier d'un seul personnage, le sien. Son oeuvre est une longue analyse du moi indéfiniment reprise et creusée, devenue presque instinctive. Il ne s'occupe que d'exprimer et de livrer son âme. Cet analyste est bien de la famille sentimentale des mystiques, de ces solitaires de Port-Royal, de qui la piété se complaisait à se décrire. Comme eux, il n'éprouve de satisfaction qu'à reproduire son monde intérieur. Ses livres, perpétuelles confessions qu'il orne de ses rêves, composent la collection des résultats de son existence ; ils marquent les divers instants d'une conscience qui se forme. Nous pouvons les interroger comme l'histoire de son propre développement.

Etre de sentiment et d'imagination, doué d'une sensibilité presque maladive, toujours en quête d'enthousiasme et replié orgueilleusement sur soi ; - possédant une volonté ardente et désabusée, une force d'émotion rare, et avec cela, l'esprit naturellement froid et détaché ; au fond sceptique, épris d'argumentation et d'analyse, - tel nous apparaît Maurice Barrès à travers son oeuvre.

Entre cette intelligence trop lucide et ce tempérament passionné, un conflit s'éleva qui ne devait s'apaiser que le jour où sa pensée découvrit et accepta ses propres limites.

Parti de l'égotisme systématique, Barrès traversa, dès l'abord, une longue crise d'anarchie intérieure, Avec une clairvoyance vite alarmée, il s'appliqua à échapper au nihilisme stérile qui le guettait. Tout son désir se tendit à inventer la destination de sa carrière, à donner un fondement réel à son activité. Il chercha une raison de vivre et une discipline. Après d'inquiètes démarches, de pénibles alternatives, il trouva dans son coeur, averti par certains sentiments de vénération, une certitude féconde que la logique et les systèmes avaient été impuissants à lui fournir. Il reconnut d'une manière sensible que le moi individuel est supporté et nourri par la société qui le précède. Barrès reprit alors le chemin des ancêtres et nous y montra notre véritable grandeur, qui est d'accepter les lois de la vie. Ainsi l'analyste subtil et épris de dialectique est devenu l'un des plus fervents défenseurs de la tradition. Cette attitude sincère fut généralement mal interprétée et suscita chez quelques-uns de ses premiers disciples une irritation qui dure encore. Elle lui valut, en revanche, la sympathie d'esprits que son individualisme avait scandalisés. Mais peu nombreux furent ceux qui comprirent et aimèrent la belle unité de cette oeuvre.

C'est la continuité profonde du développement de Maurice Barrès que nous voudrions faire ressortir ici, tout en suivant la courbe de ses agitations. M. Barrès « n'est pas allé sur la vérité comme la flèche sur la cible. Toute pensée procède par étapes ». Il y eut d'inévitables erreurs. Mais son douloureux apprentissage, ses fausses méthodes, loin de nous scandaliser, peuvent nous édifier. Elles nous révèlent la qualité d'une âme qui ne simule jamais rien."....

                                                                    Henri Massis, La Pensée de Barrès.

 

 

 

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Bardèche, toujours présent.

Publié le par Christocentrix

La philosophie très concrète de la « personne humaine » qui s'exprime dans le Nuremberg nous renvoie immédiatement au récit publié d'abord en 1957 comme « roman », Suzanne et le taudis. Dans un réédition de 1990, la mention « roman » avait disparu, avec une préface nouvelle de Maurice Bardèche avouant enfin ce qu'il avait jusqu'alors laissé deviner sans confirmer ni le démentir : que cet ouvrage était bien un livre de « souvenirs » (A la page 204 de son volume intitulé "Souvenirs" (1993),  Bardèche indique : « j'ai raconté notre séjour de plusieurs années en cette retraite pittoresque ("le taudis") dans un petit livre, "Suzanne et le taudis", que je regarde comme l'une des moins ennuyeuses de mes oeuvres.»). C'est dans cette nouvelle préface que Bardèche, du même élan, indique que Suzanne et le taudis contient une « leçon de philosophie ».

« Est-il inconvenant de leur suggérer [aux Français] que ce petit livre contient une leçon de philosophie, car il recommande le détachement des faux biens et célèbre la paix profonde de l'écrivain qui a renoncé sans peine aux honneurs et même aux plus humbles satisfactions de la vanité littéraire ».
« Est-il permis de leur affirmer que ce petit livre est aussi fort moral puisqu'il enseigne comment le sage trouve sa consolation et même son bonheur dans les biens véritables que lui propose l'ordre naturel : le travail, l'amour conjugal, les enfants.
Tout celà est bien démodé. Mais cette nourriture n'est-elle pas bonne pour un chrétien à la manière des légumes, des oeufs, des laitages ? Et même ne peut-on dire qu'elle est parfaitement chrétienne, puisqu'il est chrétien, quand on a fait son devoir, d'accepter son sort sans grognements excessifs, après avoir témoigné sans peur pour la vérité et pour l'honneur.»


Souvent "Suzanne et le taudis" a été négligé par des fidèles de Bardèche qui n'y trouvait pas une sonorité assez "fasciste". Ils ont raison de ne l'y point trouver, elle n'y est guère, mais en quel sens et jusqu'à quel point Bardèche était-il "fasciste" ?

Jean Madiran a déjà élevé un doute semblable au sujet de Brasillach, dans un livre que Bardèche n'avait en rien désappprouvé. (Brasillach, 1955, et réédité en 1985 au N.E.L). Je ne rouvre pas ce débat. Je note seulement, comme l'a fait Madiran, que la philosophie de "Suzanne et le taudis" est bien celle de "Nuremberg" comme elle restera celle de ses "Souvenirs".


Une nécrologie signée Hélène Boucher (Figaro du 31 juillet 1998) affirme : " Si, en définitive, Bardèche ne prend pas position officiellement tout au long de la période de Collaboration, l'exécution de Brasillach, le 6 février 1945, agit comme un détonateur tragique. Il entre alors (sic) en politique."

"Mais non (dira Madiran). Il entre en prison avant d'entrer en politique. Il est persécuté, il est emprisonné, il est chassé de son métier universitaire, tout cela d'emblée, parce que l'épuration révolutionnaire menée en 1944 par le pouvoir de fait gaullo-communiste s'en prenait à la famille entière de Robert Brasillach, dont on avait arrêté aussi la mère. Lui était le beau-frère. D'ordinaire les prisonniers politiques sont des imprudents qui premièrement ont exprimé des opinions contestataires, et que secondairement, pour cette raison, on met en prison. Bardèche, ce fut l'inverse, on commençà premièrement par lui faire subir une persécution politique, avec emprisonnement, et c'est "alors" qu'il en conçut puis en exprima des opinions jugées insolentes...". Bardèche dira d'ailleurs ; "j'y gagnais (à cet emprisonnement anticipé) une certaine vivacité en quelques questions d'interêt général sur lesquelles j'avais autrefois la vue un peu basse".


D'autre part l'Isabelle Boucher du Figaro voit en Bardèche un " homme aux deux visages ", vivant une " contradiction douloureuse " entre ses deux entreprises, l'une qui se serait limitée à « la défense assidue de son beau-frère » (rien de plus), l'autre s'employant à « une meilleure connaissance des grands "monstres" de la littérature ». Ces « deux visages », au demeurant fort réducteurs des deux activités évoquées, ignorent le troisième, le vrai, celui de Suzanne et le taudis, qui lève la contradiction supposée, répliquera Madiran.


Dans son Nuremberg, Bardèche se dit à lui-même, page 198 : « Je ne sais pas ce que l'on pensera de tout cela dans un demi-siècle».  Nous sommes justement au-delà de ce demi-siècle accompli, puisque Nuremberg est de 1948. Nous sommes au rendez-vous. Et nous savons ce que l'on y pense de « tout cela ».


Et Madiran de conclure :

"Je crois qu'il faut lire "Nuremberg" aujourd'hui. Après « un demi-siècle » justement. Un demi-siècle de « monde clos du mensonge ». Pas seulement "la Lettre à François Mauriac". L'un avec l'autre font une forte contestation du fondement historico-politique sur lequel repose tout ce que les pouvoirs établis et leur culture de mort nous présentent aujourd'hui comme indiscutable, irréfutable, moralement obligatoire. Je ne dis pas que la contestation de Bardèche soit toujours intégralement juste, je dis qu'elle me paraît toujours salubre, et qu'elle exerce l'esprit critique, fût-ce parfois à l'égard de lui-même. Et puis, si l'on a le "Nuremberg" dans une main, et dans l'autre "Suzanne et le taudis", on va de l'un à l'autre et retour, avec cet esprit de modération, d'indulgence et de sympathie qui apparaît comme l'esprit même de Bardèche si l'on sait le découvrir sous la vivacité du ton et la splendeur vigoureuse du style".

Maurice Bardèche c'est aussi une oeuvre littéraire d'un grand prix... Elle demeure même encore une référence lorsqu'il s'agit d'étudier Balzac ou Stendhal... A la fin de ses "Souvenirs" , Bardèche suppose que cette oeuvre littéraire  «
est, par définition, périssable, comme toute oeuvre de recherche ou de critique qui vieillit avec les changements de mentalité et les nouveautés de la documentation (...). Comme il s'agit toujours d'études critiques ou de portraits d'écrivains que j'ai publiés dans la dernière partie de ma vie, ceux de Flaubert, de Proust, de Céline, de Léon Bloy, je ne crois pas qu'ils soient de nature à m'assurer une longue postérité d'admirateurs. C'est par d'autres qualités qu'on découvrira peut-être en moi tardivement un écrivain pour lequel on puisse éprouver quelque sympathie. »

Eh bien Maurice, j'ai eu récemment la preuve du contraire pour la première partie de cette supposition! J'ai constaté que dans la liste des références sur Balzac qu'on conseillait de lire à un de mes fils étudiant ( il est vrai qu'il n'est pas n'importe où) figurait en priorité le "Balzac" de Bardèche. Quant à moi, je peux dire que depuis la fin de mon adolescence Bardèche "marche à mes côtés". Et que ce n'est pas un mince plaisir que de le redécouvrir dans ma maturité.
J'aurai sans doute à revenir sur l'oeuvre littéraire de Maurice Bardèche, mais il n'est peut-être pas inutile de rappeler tout de suite le "Balzac" (biographie), "Balzac romancier" ,"Une lecture de Balzac",  "Stendhal romancier". (en plus des travaux cités plus haut: Flaubert, Céline, Proust, Bloy).
Rappelons enfin que Maurice Bardèche fut co-auteur avec Robert Brasillach, d'une "Histoire du Cinéma" et d'une "Histoire de la Guerre d'Espagne".

Il me restait à préciser que je me suis inspiré d'un article donné par Jean Madiran (http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Madiran) le 11 septembre 1998, pour  le quotidien "Présent"  (http://www.present.fr/ )

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