Histoire des religions et religion du salut (suite et fin)
"Nous avons surtout souligné ici dans le Christianisme son caractère de fait divin. Mais il reste que sa transcendance apparaît aussi sur le plan des doctrines. C'est ce que méconnaît une troisième espèce de syncrétisme, qui croit retrouver les principaux dogmes chrétiens : Trinité, Rédemption, etc... dans les autres religions. Il y a ainsi un certain nombre de rapprochements, dont la superficialité a été montrée bien des fois et qu'aucun esprit sérieux ne peut retenir, mais qui continuent d'être très répandus et de laisser dans beaucoup d'esprits une certaine incertitude qui amenuise la foi. Il importe donc encore une fois d'en parler.
Il se trouve qu'une grande partie de ces slogans a été rassemblée par Simone Weil dans sa Lettre à un religieux. On s'étonne qu'un esprit, par ailleurs aussi aigu, ait pu faire preuve d'aussi peu de critique dans ce domaine. Mais l'influence de Simone Weil ayant de donné un renouveau d'actualité à cette question, il sera utile de partir de son propre texte.
Simone Weil rapproche la parole du Christ « Je suis la vraie vigne » du rôle de la vigne dans le culte de Dionysos . Or il est établi qu'il s'agit là de deux thèmes différents : le thème palestinien de la vigne, figure du peuple de Dieu (Isaïe, V, I) et le thème grec où la vigne symbolise l'immortalité, en relation avec l'ivresse. La maternité de la Vierge est rapprochée des déesses mères de l'antiquité. Or il est sûr que le culte de la Vierge dans le Christianisme vient de son rôle historique dans le dessein du salut et non d'une sublimation de la féminité, comme dans les religions naturistes. La mort du Christ sur la croix est rapprochée de la crucifixion de l'âme du monde dans le Timée de Platon. Or il est clair que le rôle de la croix dans le Christianisme vient du gibet où a été supplicié Jésus et qui avait la forme d'un T. Il ne vient aucunement du symbolisme des quatre dimensions qui se trouve dans diverses religions.
La Trinité chrétienne est rapprochée des triades grecques et hindoues. Or il est sûr que loin de procéder d'une exigence dialectique, elle constitue un pur scandale pour la raison, car il ne s'agit pas d'une unité primordiale et de ses manifestations, mais de Trois personnes qui subsistent éternellement dans l'unité d'une nature.
« Saint Jean, continue Simone Weil, en se servant des mots Logos et Pneuma, indique la profonde affinité qui unit le stoïcisme grec au Christianisme ». Or, il a été montré de façon décisive que le Logos de saint Jean est le dabar hébreu, la parole en tant que créatrice, et n'a rien de commun avec la raison stoïcienne - et par ailleurs le pneuma du Nouveau Testament est la rouah biblique, qui désigne Dieu comme puissance sous l'image d'un vent violent, tandis que le pneuma grec signifie l'immatérialité sous l'image du souffle de la respiration.
Il est arrivé souvent que le Christianisme ait utilisé dans sa liturgie des symboliques empruntées aux religions naturelles. Ainsi dès le IIIème siècle, Hippolyte de Rome donne à la croix un symbolisme cosmique. La langue des mystères païens est employée pour les sacrements à partir du IVème siècle. Les peintures des catacombes nous montrent la vigne comme symbole d'immortalité. Ainsi l'abbé Monchanin propose-t-il de désigner la Trinité par la formule sacrée saccidànanda qui désigne la triade hindoue. Mais ce sont là développements secondaires et adaptations culturelles. Dans leur origine les dogmes chrétiens sont une révélation nouvelle.
Est-ce à dire que les religions naturelles n'aient pas atteint certaines vérités sur Dieu? Elles en avaient atteint. Saint Paul lui-même enseigne que « depuis la création du monde les perfections invisibles de Dieu sont connues à travers les choses visibles.
Dieu, avant Abraham, n'a pas laissé l'humanité sans rien lui manifester et les hommes ont pu par là attendre de lui quelque chose et connaître quelques-unes de ses perfections. Mais ils se sont arrêtés là. C'est-à-dire que les religions non chrétiennes ont pu connaître ce que la raison humaine laissée à elle-même peut atteindre, à savoir l'extérieur de Dieu, son existence et ses perfections telles qu'elles se manifestent par son action dans le monde. Mais il y a quelque chose qu'aucune raison n'a jamais pu franchir, un seuil infranchissable que nul pied n'a jamais foulé, une ténèbre où l'on entre pas par effraction, c'est le mystère de la vie intime de Dieu, les profondeurs trinitaires qui sont absolument inaccessibles à l'homme et que seul le Fils de Dieu a pu révéler. C'est la parole de Jean : « Personne n'a jamais vu Dieu. Mais le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui nous l'a fait connaître ».
Nous arrivons au centre, au foyer de ce qui constitue l'irréductible originalité du Christianisme, à savoir que le Fils de Dieu, venu parmi nous, nous ait révélé ces deux vérités étroitement unies l'une à l'autre, la présence en Dieu de cette mystérieuse vie d'amour qui s'appelle la Trinité et notre appel, en Lui et par Lui, à participer éternellement à cette vie. Mystère de la Trinité, connu par la présence du Verbe venu dans la chair, mystère de la divinisation de l'homme en Lui, c'est là tout le Christianisme. Il se résume en une personne, la personne de Jésus-Christ, Dieu fait homme, dans lequel se trouve tout ce que nous avons à savoir. Ici, vraiment, nous touchons ce qui fait la différence essentielle : ce qui constitue le contenu propre du Christianisme, ce qui fait en définitive sa transcendance, c'est Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui nous donne le salut.
Les religions naturelles - et c'est ce qui en elles est valable - attestent le mouvement de l'homme vers Dieu ; le Christianisme est le mouvement de Dieu vers l'homme qui en Jésus-Christ vient le saisir, pour le conduire à Lui.
Ainsi la révélation biblique constitue-t-elle une réalité radicalement autre que celle des religions naturelles. On ne peut y voir seulement une forme, fût-elle éminente, du sentiment religieux. Est-ce à dire cependant que les religions naturelles ne comportent pas d'éléments valables? Nous avons dit dans notre introduction qu'il n'en était pas ainsi. Elles représentent une forme authentique de religion, la manifestation de Dieu à travers la régularité des cycles cosmiques, qui correspond à l'alliance noachique. Mais cette première alliance est désormais périmée dès lors qu'une nouvelle et meilleure alliance est intervenue. Et par ailleurs, dans ses formes historiques que sont les diverses religions non-chrétiennes, la religion naturelle est toujours plus ou moins pervertie. C'est déjà ce que remarquait Augustin quand il se désolait de voir Socrate, le sage pré-chrétien par excellence, qui avait touché de si près à la vérité, demander avant de mourir qu'on sacrifiât un coq à Esculape.
Va-t-on dire dès lors qu'elles sont désormais pour nous sans intérêt ? Nous avons dit qu'elles contenaient des éléments valables, résidus de la révélation première. Ne serait-ce pas dès lors une perte que leur disparition ? C'est cette crainte qui faisait dire à Simone Weil : « Si les autres traditions disparaissaient de la surface de la terre, ce serait une perte irréparable. Les missionnaires n'en ont que trop fait disparaître déjà ». Dans une remarquable étude, Joachim Wach a montré l'intérêt permanent que gardent, même en régime chrétien, les catégories religieuses des religions non chrétiennes. Car si la révélation est acquise définitivement en Jésus-Christ, notre intelligence de la révélation peut toujours progresser et ces catégories nous y aident.
Pie XII, dans l'Encyclique Divini praecones a défini avec précision l'attitude du christianisme à cet égard et montré son respect des valeurs authentiques des religions naturelles : « L'Eglise n'a jamais traité avec mépris et dédain les doctrines des païens, elle les a plutôt libérées de toute erreur, puis achevées et couronnées par la sagesse chrétienne».
Il est remarquable que de ceci la Bible même nous donne l'exemple. Vivant au contact de religions riches en modes d'expression mythiques et cultuels, le peuple de Dieu, tout en rejetant ces religions dans leurs insuffisances et leurs imperfections, n'a cessé cependant de leur emprunter des éléments. En polémiquant contre les mythes cosmogoniques, babyloniens ou chananéens, les auteurs des premiers chapitres de la Genèse utilisent leurs formes de représentation. Le culte mosaïque s'inspire des usages rituels de l'Egypte pharaonique. L'eschatologie et l'angélologie des auteurs de l'Apocalypse empruntent à l'Iran de nombreux éléments pour les intégrer dans leur propre vision de l'histoire.
L'un des exemples les plus caractéristiques est celui des Livres de Sagesse. L'Orient sémitique et grec avait connu de temps immémorial ces sages qui avaient exprimé l'expérience des nations. Dans un passage d'Ezéchiel, il est question de Danel. Or les fouilles de Ras Shamra nous ont fait connaître cet antique sage chananéen qui représente la sagesse de ce peuple, antérieur aux juifs en Palestine. Nous avons retrouvé l'histoire du sage babylonien Arikah, dont il est fait mention dans le Livre de Tobie. Job était un sage édomite et l'Ecriture n'a pas hésité à mettre sur ses livres certains de ses plus hauts enseignements. Le livre égyptien d'Amem-em-opé rappelle à bien des égards les sentences du Livre des Proverbes. Et la Grèce aussi a connu ses sept Sages.
Avec la révélation biblique une sagesse nouvelle et meilleure est apparue. Le Premier Livre des Rois en affirme la supériorité : « La sagesse de Salomon surpassait la sagesse de tous les fils de l'Orient et toute la sagesse de l'Egypte. Il était plus sage qu'aucun homme, plus qu'Ethan l'Ezrahite, plus qu'Héman, Chalcol et Dorda, les fils de Mahol »(V, 10-11).
Plus encore le Christ apportera une sagesse plus parfaite, qui sera folie pour la sagesse humaine : « Il y a ici plus que Salomon » (Math., XII, 42).
Mais les livres sapientiaux, mais les sentences du rabbi de Nazareth garderont le meilleur de la sagesse des nations en la pénétrant d'un esprit nouveau. On a montré ces nombreux contacts des thèmes bibliques de sagesse et des sagesses païennes. Ainsi l'Eglise à son tour « ne traite-t-elle pas avec mépris les doctrines des païens, mais elle les libère, les achève et les couronne ».
Cette formule résume admirablement l'attitude du Christianisme. Il ne traite pas avec dédain les valeurs religieuses des religions païennes. Mais d'abord il les purifie de toute erreur, c'est-à-dire qu'il détruit la corruption et surtout l'idolâtrie. C'est pourquoi la conversion sera toujours une rupture. On ne va jamais du Paganisme au Christianisme par évolution homogène. Et ensuite le Christianisme achève et accomplit les vérités imparfaites qui subsistent dans les religions païennes par la sagesse chrétienne. Il reprend les valeurs naturelles de l'homme religieux, il les ressaisit pour les consacrer. C'est ainsi que nous voyons le Christianisme ancien intégrer, après les avoir purifiées, les valeurs de la philosophie grecque.
C'est ainsi que nous pourrons voir demain le Christianisme reprendre, après les avoir purifiées, toutes les valeurs que contiennent l'ascèse des Hindous ou la sagesse de Confucius. La mission chrétienne, quand elle est ce qu'elle doit être, n'est pas destruction, mais libération et transfiguration des valeurs religieuses du Paganisme. Le Christ n'est pas venu détruire, mais accomplir."
Cardinal Jean Daniélou (Essai sur le Mystère de l'Histoire, 1953)