mutilation, illusion, aliénation.
..."N'oublions pas qu'une fois retrouvée, s'il était besoin, la réalité de la nature et de l'homme, il faut encore l'expliquer. Il faut encore la pénétrer. Prenons garde que les réductions opérées ne deviennent des mutilations ; que les conquêtes de la science, mal interprétées, ne produisent des obnubilations, et qu'à une illusion n'en succède une autre, antithétique. Car il y a bien une illusion de l'absolu, mais il y a aussi une illusion du relatif ; une illusion de l'éternel, mais une illusion de l'historique ; une illusion de la transcendance, mais une illusion de l'immanence ; une illusion mystique, mais une illusion positive. C'est-à-dire que, d'une part, en méconnaissant le relatif et l'historique, il est vrai qu'on n'obtient qu'un pseudo-absolu, qu'un pseudo-éternel, une libération en rêve ; mais, d'autre part, et non moins certainement, la méconnaissance de l'éternel et de l'absolu ne laisse entre les mains qu'un pseudo-historique, un pseudo-temporel, une voie qui ne mène pas à la libération. Bref. la «mystisfication » n'est pas à sens unique.
Il y a une illusion mystique, ou céleste, et il y a une illusion positive, ou terrestre. Disons l'une spiritualiste, et l'autre, matérialiste. Or, ce ne sont pas seulement des illusions ou des maladies individuelles. Elles peuvent marquer, tantôt l'une et tantôt l'autre, de longues périodes de l'histoire humaine. Normalement, l'illusion céleste vient avant la terrestre, et c'est pourquoi la seconde est illusion redoublée, se prenant pour lucidité critique. Rien ne sert cependant de dissiper l'une, si c'est pour tomber dans l'autre.
Celui que guide l'Évangile se
trouve en garde contre l'une et l'autre aussi bien. L'idée de la transcendance implique l'immanence. Le dogme de la résurrection et l'invitation biblique au travail de la terre indiquent des
directions sûres, pareillement le précepte de la charité fraternelle. Pas de vie spirituelle dans le rêve ! Pas d'éternité que le temps ne prépare ! mais pas d'humanisme clos, d'"humanisme
inhumain" ! Le "rien-que-la-terre" est l'illusion la plus cruelle...
...l'Homme aliéné par son Dieu ? - Hélas! disons plutôt l'homme aliéné de son Dieu. Privé de sa dernière
richesse, la plus précieuse, celle où il retrouverait le principe non seulement de son avoir mais de son être. Quel relief prend aujourd'hui la formule traditionnelle "celui
qui est en moi plus moi-même que moi" ! Formule adoptée peut-être de confiance par beaucoup de ceux qui en vivaient la vérité sans réfléchir, mais dont une terrible expérience en creux
impose à nouveau l'évidence ! L'homme sans Dieu, déshumanisé.
Le ciel d'une illusion mystique n'existe pas. Mais la terre de l'illusion positive existe --et se venge...
Henri de Lubac