le Rivage des Syrtes (Julien Gracq)
Ce roman évoque les derniers moments de la principauté d'Orsenna , avant sa destruction par le Farghestan,
l'adversaire de toujours.... Aldo, un jeune aristocrate de la principauté d'Orsenna souhaite quitter cette ville moribonde.
Il demande et obtient un
poste d'observateur dans une garnison lointaine. Il se retrouve dans la province éloignée et côtière des Syrtes. La mission, à laquelle le destinent son origine aristocratique et son éducation,
consiste en la surveillance du rivage des Syrtes. De l'autre côté de la mer se trouve le Farghestan, un pays dont la principauté d'Orsenna est en guerre depuis trois siècles. Du rivage, Aldo
aperçoit presque la capitale du Farghestan , le port de Rhages.... Depuis longtemps , les hostilités se sont enlisées dans une sorte de trêve tacite. Aldo personnifie cette attente. Sa vie de
garnison se déroule lentement, dans une atmosphère pesante... Il passe ses journées à rêver ou à monter à cheval. Mais rien n'arrive jamais. Son regard reste braqué sur le rivage adverse. Tout
distille l'ennui et la solitude. Pour tenter d'échapper à cet ennui, Aldo consulte les cartes, ce qui semble effrayer les autres officiers. Ils craignent que toute initiative puisse rompre cette
trêve incertaine.... Au cours d'une sortie en mer, Aldo s'approche trop près des côtes du Farghestan. Il va franchir la ligne fatidique et provoquer ainsi la rupture du cessez-le-feu tacite et la
reprise des hostilités. En cédant à ce désir, Aldo choisit inconsciemment le cataclysme plutôt que la lente asphyxie. Il perce ainsi l'abcès qui immobilise la principauté. « Orsenna accèlère son
destin et se saborde pour échapper à son destin ».
"Ce que j'ai cherché à faire, (explique Julien Gracq) entre autres choses, dans Le Rivage des Syrtes,
plutôt qu'à raconter une histoire intemporelle, c'est à libérer par distillation un élément volatil "l'esprit-de-l'Histoire", au sens où on parle d'esprit-devin, et à le raffiner suffisamment
pour qu'il pût s'enflammer au contact de l'imagination. Il y a dans l'Histoire un sortilège embusqué, un élément qui, quoique mêlé à une masse considérable d'excipient inerte, a la vertu de
griser. Il n'est pas question, bien sûr, de l'isoler de son support. Mais les tableaux et les récits du passé en recèlent une teneur extrêmement inégale, et, tout comme on concentre certains
minerais, il n'est pas interdit à la fiction de parvenir à l'augmenter.
Quand l'Histoire bande ses ressorts, comme elle fit, pratiquement sans un moment de répit, de 1929 à 1939, elle dispose sur l'ouïe intérieure de la même agressivité monitrice qu'a sur l'oreille,
au bord de la mer, la marée montante dont je distingue si bien la nuit à Sion, du fond de mon lit, et en l'absence de toute notion d'heure, la rumeur spécifique d'alarme, pareille au léger
bourdonnement de la fièvre qui s'installe. L'anglais dit qu'elle est alors on the move. C'est cette remise en route de l'Histoire, aussi imperceptible, aussi saisissante dans ses
commencements que le premier tressaillement d'une coque qui glisse à la mer, qui m'occupait l'esprit quand j'ai projeté le livre. J'aurais voulu qu'il ait la majesté paresseuse du premier
grondement lointain de l'orage, qui n'a aucun besoin de hausser le ton pour s'imposer, préparé qu' il est par une longue torpeur imperçue." (Julien Gracq, En lisant, en écrivant,
p.216)
Tout a déjà été dit à propos du chef-d’œuvre de Gracq. Porté aux nues par certains, violemment décrié par
d’autres, ce roman qui fut joliment qualifié par Antoine Blondin « d’imprécis d’histoire et de géographie à l’usage des civilisations rêveuses » se situe dans la droite ligne de ses deux premiers
opus, « Au château d’Argol » et « Un beau ténébreux ». La fascination qu’il provoque chez d’innombrables lecteurs depuis sa publication en 1951 trouve difficilement une explication satisfaisante.
Mais comment résister à la tension et à la densité qui habitent chacune des pages de ce livre au déroulement envoûtant ? Comment ne pas céder aux charmes de l’évocation de cette civilisation en
quête de la grâce ultime de son propre effondrement ? Comment ne pas goûter le drapé précieux et aérien de cette langue classique, musicale et éminemment charnelle
?
Ce roman est par ailleurs souvent comparé au Désert des Tartares de Dino Buzzati dont la traduction française a été publiée quelques temps auparavant mais Julien Gracq réfutera le fait
qu'il ait pu être influencé par le roman de l'écrivain italien, et évoquera comme source d'inspiration La Fille du capitaine de Pouchkine. Par contre la lecture de Sur les Falaises
de Marbre de Ernst Jünger aura un profond retentissement : il racontera dans Préférences (« Symbolique d'Ernst Jünger », 1959) quel bouleversement a été pour lui la découverte de ce
« livre emblématique ». Les deux hommes se rencontreront à Paris en 1952, et deviendront amis.
-extraits de la Revue de presse provenant du site des Editions Corti :
«Avec Le Rivage des Syrtes Julien Gracq a écrit un imprécis d'histoire et de géographie à l'usage des
civilisations rêveuses. Ce récit ajoute aux prestiges d'un pays de légende, ceux d'une leçon d'histoire, non moins inventée. Dans une époque comme la nôtre, où les événements, leurs causes, leur
enchaînement, leur répétition sont, non sans quelques raisons d'ailleurs, considérés avec une ferveur déférente, l'Histoire est un domaine tabou. Avec une désinvolture audacieuse, M. Gracq en a
décidé autrement. Il étonnera plus d'un esprit curieux ; il choquera les plus objectifs.» (Antoine Blondin, Rivarol, 6 décembre 1951)
« Il se passe ici quelque chose de bizarre. Alors qu'on n'a pas cru un instant à la réalité de l'histoire, ni à
l'existence des personnages, on souhaite la catastrophe, mieux, on est convaincu de sa nécessité. Oui que soit détruite Orsenna, envahie Maremma, prise la forteresse, que les nomades du désert se
répandent dans les rues dallées, dans les hautains palais moisis, que les habitants soient renfoncés en terre. Leur sauvegarde est bien là, leur rachat si l'on préfère. Pourquoi ? Ah! c'est plus
difficile. On ne voit qu'une raison : dans l'univers de Julien Gracq, les pierres sont plus vraies, plus justes, plus vivantes que les hommes. " Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres
: rejoindre l'univers minéral, c'est accéder à l'éternel. [...] "
C'est un paysage de fin du monde, les pierres y sont les ossements de la terre, l'homme ne peut souhaiter que se coucher sur elle, se mêler en elle aux immenses strates des siècles. La terre est
rendue à son destin de planète les hommes tremblent sans le savoir du besoin de se fondre en elle l'aveugle à l'obscur. Voilà ce que sans jamais le dire explicitement, laisse entendre Julien
Gracq. Si soigneusement qu'elle soit voilée, il y a dans le Rivage des Syrtes, plus encore que dans ses premiers romans, une grandeur insidieuse et sauvage. Où il a passé, l'herbe non
plus ne repousse pas. » (Dominique Aury, Combat, 6 décembre 1951).
-Sur Julien Gracq (Bio-bibliographie) : http://www.jose-corti.fr/auteursfrancais/gracq.html