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Dom A. Guillerand : élévations sur le prologue de Jean - Au seuil de l'abîme de Dieu.

Publié le par Christocentrix

Au commencement était le Verbe (Jean, 1, 1).

Voilà le premier trait de la divine physionomie que l'évangéliste a contemplée et qu'il veut nous peindre pour que nous puissions la contempler nous aussi ... et l'aimer comme il l'a aimée : elle est éternelle.

Jésus, Verbe incarné, Verbe éternel avant de s'incarner, déborde notre temps; il le précède; il précède toutes les choses que notre temps mesure; il est avant elles, il est plus grand qu'elles. Quand elles ont commencé, « Il était ».

Quand ont-elles commencé? Qui le dira jamais? Les savants cherchent à le savoir; ils multiplient les études, les recherches ... Peut-être il y a des milliers et des milliers de siècles? Peu importe! Si nombreux qu'ils soient, ces siècles, d'un coup d'aile l'évangéliste se reporte - et nous reporte avec lui - par delà, au tout premier, au début de tout, à la première lueur de la première aurore, au premier mouvement des mondes, et nous dit : « Celui dont j'ai à vous parler était là! »

« Il était », il ne commençait pas. Notre temps ne le mesure pas; sa durée n'est pas notre durée; son mouvement n'est pas notre mouvement.

Je suis dans un monde tout nouveau, où rien ne commence, ni ne continue, ni ne finit. Réalité étrange dont je ne puis même pas avoir une idée précise! Autour de moi, en moi, tout est régi par la durée successive parce que tout se succède, tout est présent, passé ou avenir; tout se meut le long de cette ligne ou de ce que je me représente comme une ligne; tout est compris dans un avant et un après qui le limitent.

Le Verbe est en dehors; il ne se meut pas; il demeure: « Il était. » Pour lui, ni passé ni avenir; il est tout entier au présent, mais à un présent qui n'est pas le nôtre, si ténu et insaisissable. De là cet imparfait: « Il était. » Il ne désigne pas une imperfection en lui, mais en moi, dans ma pensée impuissante, dans mes mots trop courts. Il est plus grand que je ne puis dire ou concevoir ... Je me lasse vainement à poursuivre une telle grandeur; je ne puis que croire, abîmer mon esprit devant elle ... écouter, dans cet abîme et ce silence, la Parole qui ne commence pas et par laquelle tout a commencé, entrer avec elle dans l'immensité où elle retentit, qui est sa demeure, où elle veut que je demeure avec elle et que je dise ce qu'elle dit!

Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu (Jean, 1, 1).

Celui que Jean a connu et aimé, par lequel il a été connu et aimé, avec lequel il a eu pendant trois années des rapports intimes, dont le continuel souvenir et l'incessante contemplation sont toute sa vie depuis qu'il est remonté au ciel, Celui qui précède toutes choses et qui «était» quand elles ont commencé d'être, c'est le Verbe: « Au commencement était le Verbe.» Le Verbe! C'est-à-dire la parole de «Celui qui est», la parole de l'Etre infini. Car l'Etre parle; il s'exprime; il se dit éternellement à lui-même ce qu'il est; il produit une image qui reproduit ses traits et les lui montre. L'Etre est esprit; il l'est nécessairement; il l'est autant qu'il est; il est l'Esprit infini comme il est l'Etre infini.«L'Etre qui est» est infiniment déterminé; c'est le sens du mot "parfait". Il est parfait parce qu'il est complètement fait. Il est tout ce qu'il peut être, il a tout ce qu'il peut avoir. Il n'y a donc pas de matière en lui; il est immatériel, il est esprit, pur esprit. Or un esprit possède une propriété caractéristique : il réfléchit; c'est un miroir. Il reproduit l'image de ce qui est en face de lui. S'il se regarde lui-même, il reproduit ses propres traits. C'est ce que nous appelons sa pensée ou son verbe.

Le Verbe, c'est la parole de l'Esprit, la parole sans mots, la parole intérieure et ailée. Les mots sont une traduction extérieure et sensible pour les esprits qui sont plongés dans la matière. « L'Etre qui est », le pur esprit, n'emploie pas de mots. Sa parole est toute spirituelle, comme lui; elle est son image parfaite qui le reproduit tel qu'il est, qui l'exprime tout entier et l'égale. Voilà ce qui était au commencement : l'Esprit infini qui se parlait, et se disait éternellement ce qu'il est, qui se voyait en lui-même, dans sa Pensée, son Verbe, qui reproduisait ce Verbe pour se voir en lui, qui était tout et qui se voyait tout dans ce Verbe.

Un esprit est une demeure; plus il est esprit, plus il a un dedans et plus il y demeure. L'Esprit pur, l'Esprit infini procède de lui-même et s'y achève. Eternellement il produit en lui une image de lui-même qui est son Verbe. Eternellernent il la pose en face de lui, il la voit, il la regarde, il l'engendre; éternellement l'image demeure là et reproduit Celui qui la produit. Eternellement le Verbe se tient dans cette demeure, dans ce foyer, dans ce sein paternel, recevant le souffle spirituel qui l'engendre, et, animé de ce souffle, rentrant et restant dans l'immensité infinie qui est son principe.

Il y a donc là, dans cette demeure (apud Deum) qui est du Père (in sinu Patris) un mouvement mutuel qui égale l'Etre communiqué, qui est cet Etre même et cette demeure, qui comme d'un principe, qui se reproduit infiniment une image parfaite, infinie, égale au principe, et qui, communiqué à l'image, reçu par elle, lui fait accomplir le don de soi qui est l'acte infini du principe. Le principe la voit en lui-même, il se contemple en elle, il se connaît par elle; il voit qu'il lui donne tout ce qu'il est, que se donner c'est son être; il le voit parce qu'il voit son image se donner; il voit le mouvement qu'elle accomplit et qui est son mouvement; il jouit de se donner et du don d'elle-même qu'elle lui fait; il jouit de cet amour, il jouit d'être cet amour et de le répandre en lui; il jouit de communiquer cette jouissance et de la jouissance de celui auquel il la communique. L'image se tient toute tournée vers le Père, toute en face de lui, pour accueillir cet amour, ce souffle qui devient son être, son amour, sa vie et sa joie, et pour les reproduire, afin que le Père les retrouve en elle, en soit heureux et glorifié. Elle reçoit le mouvement qui procède du Père, qui la fait Fils, et qui procède d'elle pour faire en elle et par elle ce qu'il fait dans le Père.

Une immense circulation d'amour anime donc cette demeure, est cette demeure et, dans cette demeure qui est l'Etre même, se communique à trois termes, les unit de l'unité la plus complète, l'unité de l'Etre, et les distingue en même temps de toute la grandeur de cet Etre qui s'oppose. Ces trois termes sont trois Personnes; ce sont des esprits; elles sont uniquement spirituelles; leurs actes sont des actes uniquement spirituels; elles connaissent et elles aiment; elles ne font que cela: se connaître et s'aimer. La connaissance et l'amour, c'est le mouvement même de leur être, et ce mouvement est infini comme leur être, il est leur être, il est leur être même, mais leur être qui se meut pour se donner. Or se donner, c'est leur être : elles ne sont l'une et l'autre qu'amour et don de soi. Elles se donnent infiniment l'une à l'autre cet être qui n'est que mouvement et amour. Eternellement elles se le communiquent; éternellement, dans le sein du Père, il va du Père au Fils et du Fils au Père; éternellement l'Esprit procède du Père par le Fils et les unit de ce don de soi qui est leur don de soi mutuel. Eternellement ils contemplent ce don de soi, et ils jouissent de se donner, d'être l'un dans l'autre, l'un par l'autre, l'un pour l'autre. Nulle mesure, nulle restriction dans ce don de soi qui est l'Etre même et qui se donne comme il est; nulle étroitesse, nul égoïsme, nulle limite. C'est l'Océan infini qui se répand en lui-même, grâce à sa spiritualité infinie, en se reflétant dans une image qui le reproduit tout entier et qui se répand elle-même dans le même lit sans rivage.

Notre esprit à nous reste ébloui devant cette réalité; l'idée qu'il s'en fait, les comparaisons qu'il peut tenter restent à une distance proprement infinie. Je songe à une famille: un père, une mère, un enfant, dont les âmes d'une délicatesse parfaite, affinées, dégagées, spiritualisées, vivent dans la plus complète intimité qui se puisse concevoir, les pensées de l'un sont les pensées des deux autres, leurs vouloirs, leurs sentiments, leurs impressions se communiquent sans cesse, s'accordent, s'unifient en tout; tout ce qui constitue leur vie d'âme est commun; les mots, les gestes, l'expression de physionomie, les mouvements se sont peu à peu identifiés, les corps eux-mêmes - au moins dans tout ce qui peut devenir reflet du dedans - participent à cette unité spirituelle. Tout enfermés dans ce cercle et dans cette intimité, isolés de tout et de tous par leur amour qui les unit, ils goûtent, si rien du dehors ne les atteint et si leur sensibilité échappe aux heurts fatals de la vie, une paix et une joie profondes, ils en son baignés et emplis; leur amour est comme une demeure; ils y vivent, ils s'y déploient comme dans les murs d'une maison; il les inonde et les enveloppe; c'est un mouvement d'âme qui va sans cesse de l'un à l'autre, dans lequel chacun s'écoule, s'exprime, se communique et reçoit tout ce qu'il donne. je pourrais prolonger longtemps la comparaison. Hélas! la comparaison d'une part est irréelle; elle fait abstraction du corps, des sensibilités, de tout ce qui diversifie et sépare fatalement les âmes les plus unies. D'autre part elle n'est qu'une comparaison; elle part du fini pour donner l'idée de l'infini; l'idée qu'elle me donne me laisse à une distance infinie de l'infini. L'infini est par delà, dans cette lumière que l'Ecriture nomme si justement « inaccessible », la lumière où nous n'avons pas accès. Le « chez Dieu » où le Père profère éternellement sa Parole en lui communiquant son Esprit d'amour qui est tout son être et tout son acte, où le Fils lui répond éternellement par la même communication du même acte et du même soulfle, et se donne comme il se donne, où ce don mutuel, égal, infini, immuable, les plonge et les retient dans l'unité de ce même Etre et de cet unique Amour; c'est là un sanctuaire réservé où tout effort pour entrer est vain, que seul peut nous ouvrir Celui qui est venu nous en révéler la merveille toute simple, mais sans nom.

Et le Verbe était Dieu (Jean, 1, 1).

C'est la conclusion de ce qui précède. En Dieu, il n'y a que Dieu. Dieu est à lui-même sa demeure. L'image, le Fils, la pensée qu'il produit en lui, c'est lui-même. Il ne peut produire que lui-même. Seule une image infinie peut représenter l'infini. Seul un Fils parfait peut procéder d'un Père qui est toute perfection. L'Etre parfait accomplit un acte parfait, et le terme de son acte, le fruit de sa génération est parfait comme lui.

Mais ce fruit se distingue de Celui qui engendre. Le Fils n'est pas le Père. Il peut avoir le même être, il peut accomplir le même acte, il peut occuper le même lieu, il peut posséder la même perfection, il peut lui être égal en tout, il peut ne faire qu'un avec lui, mais il n'est pas lui; il est nécessairement distinct de lui. Distinct ne veut pas dire différent. Plus un être est, plus il se distingue de tout autre. Un homme distingué est un homme qui ne se confond avec aucun autre; il possède la même humanité, mais il a sa manière à lui de la posséder. Le Père et le Fils possèdent la même divinité, le même être infini, mais ils ne le possèdent pas de la même façon. L'un le donne sans le recevoir; l'autre le reçoit et le donne. Le Père engendre, le Fils est engendré. Voici ce qui les distingue. Et voilà ce qui les unit. Ils sont unis dans cet être qu'ils se donnent mutuellement : c'est l'Etre infini ... et il ne peut y avoir qu'un infini. Ils sont unis dans cette unité infinie. « Le Verbe était Dieu », parce que le Père est Dieu et comme le Père est Dieu. « Et Deus erat Verbum. »

Il était donc au commencement tourné vers Dieu (Jean, 1, 2).

Jean se répète; il reprend sa formule; il éprouve le besoin de rester un instant sur ces hauteurs, en face de cette réalité qui pour lui est tout. Car il vit ce qu'il écrit; son Evangile, c'est sa vie. C'est son âme qu'il exprime; il contemple Celui qu'il aime, en même temps qu'il en parle; il le regarde longuement dans la demeure où il l'a introduit; il sait que ce regard prolongé qui procède de l'amour engendre la lumière et rentre dans l'amour où il s'achève. De là le mouvement si spécial de sa pensée : elle avance lentement; parfois elle s'arrête; elle semble même reculer de temps en temps, et comme revenir en arrière pour mieux prendre possession de son objet et en jouir. Mouvement circulaire qui part d'un centre comme d'un foyer, qui s'y déploie et y reste; mouvement de vie qui ne s'écarte pas de son principe, mais s'y unit et le développe de son propre développement et de cette union à lui. Nos esprits rectilignes en sont tout d'abord déconcertés. Nous croyons qu'avancer c'est aller d'un point à un autre ... et cela est vrai quand le point initial est néant ou indigence. Quand c'est l'Etre même, le développement ne peut se faire qu'en lui, dans la communication de plus en plus accueillie de son être. Voilà pourquoi Jean reprend sa pensée, et la répète, et nous redit sans se lasser, sans crainte de nous lasser, pour nous entraîner après lui et à la suite du Verbe lui-même - sur la route d'amour:« Il était là dès le commencement chez Dieu. » Il était l'hôte de Dieu, il était là dans la demeure qui est Dieu même; et il était cette demeure, comme il était Dieu ... Car il était l'lmage parfaite qui reproduisait parfaitement la perfection infinie. Il était ce qu'elle est; il faisait ce qu'elle fait; il l'exprirnait; il était sa Parole, son Verbe. Cependant, il ne se confondait pas avec elle; il s'en distinguait autant qu'il était, il s'en distinguait par tout son être. C'est cet être qui s'opposait, c'est-à-dire qui se posait en face de lui même, et qui se répandait de l'un à l'autre, les tenait en face l'un de l'autre. En lui, ils étaient unis et ne faisaient qu'un. Par lui, ils étaient districts et opposés; par lui, ils se regardaient et se donnaient mutuellement. Regard éternel, union éternelle, unité parfaite et infinie, et néanmoins (ou mieux à cause de cela) distinction éternelle et parfaite, opposition éternelle et parfaite, position éternellement opposée, face à face, pour se regarder, se donner, s'unir. Je me répète moi aussi ... et je ne crains pas de le faire. Avec Dieu il faut le faire. Dieu ne dit qu'une chose; il ne fait qu'une chose; il se répète sans fin. Quand un mot dit tout, on ne peut que le répéter. Quand on se donne tout dans un acte, on ne peut que refaire cet acte.

Tout a été fait par lui (Jean, 1, 3).

Jean nous a dit la grandeur du Verbe dans le sein de l'Etre infini qui l'engendre ... et ce qu'il y fait. Il est égal à lui, infini comme lui; il est son Image parfaite; il le reproduit comme un miroir sans bornes et d'une transparence absolue ... mais un miroir vivant, un miroir qui est l'Etre et la Vie même. Le Père se reflète en lui et s'y contemple; il voit ce qu'il est; il voit ce qu'il fait; il voit qu'il est la Lumière qui aime et se donne, et il se connaît dans cette lumière et cet amour.

Le disciple aimé va nous dire maintenant ce que le Verbe fait hors de ce sein, de cette Lumière et de cet Amour. « Hors de l'Etre? » Mes mots de plus en plus sont insuffisants, jusqu'à n'avoir plus de sens. Qu'y a-t-il et que peut-il y avoir hors de l'Etre? Il n'y a et il ne peut y avoir que le néant. C'est là que le Verbe exercera son activité, reproduira son acte éternel et unique, exprimera l'Etre qui est : cette expression extérieure, c'est la création. La création est le prolongement hors de Dieu du mystère de sa vie; il y répète ce qu'il dit en lui; il y profère le même Verbe, dans le mouvement du même amour.

Et c'est pourquoi le monde est grand! Chaque découverte que nous faisons --elles sont innombrables-- recule presque à l'infini ce que nous croyions être ses bornes, révèle des immensités, des variétés, et en même temps une unité, des rapports intimes qui passent de beaucoup l'imagination.

Tout celà, ce qu'on sait et ce qu'on ignore, ce qui est, ce qui a été et ce qui sera, même si Ie monde avait commencé il y a des milliers de milliers de millénaires, et s' il devait durer plus encore . . . tout cela est ou sera I'oeuvre du Verbe, procède de lui, trouve en lui seul sa source, son être, sa réalité idéale, le modèle selon lequeI il est ou sera fait, sa raison d'être et son explication.

En lui était la Vie, et la Vie était la lumière des hommes (Jean, 1, 4).

Jean avance dans sa description; ses phrases brèves ont une plénitude à laquelle je n'ose même pas songer ... tant elles me dépassent.

Celle que je viens d'écrire enferme un triple mystère, le mystère de la vie en sa source divine, le mystère de cette vie répandue hors de sa source, et le mystère de lumière qui procède de cette vie. Je passerai mon éternité à contempler ces mystères sans les pénétrer pleinement. Que puis-je espérer des quelques heures d'ici-bas consacrées à les méditer?

Le mystère de la vie divine, c'est ce que l'évangéliste a décrit en commençant: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était chez Dieu. » La vie est un mouvement, c'est le mouvement qui part des profondeurs de l'être, qui s'y développe et s'y achève sans en sortir. Plus il est intérieur plus il est « vie ». Le vivant par excellence c'est l'Etre même, « l'Etre qui est », dans lequel tout est, auquel il ne manque rien. Il n'a pas à sortir de lui-même pour s'entretenir ou se développer. Il a tout, il est tout ... et tout est en lui; il y demeure.

Dans cette demeure cependant il se meut. C'est ce mouvement que Jean a décrit au premier verset de son Evangile : « Au commencement était le Verbe, il était tourné vers Dieu et il était Dieu. » Le Verbe est le terme de ce mouvement et il le reproduit.

 La vie est un don supérieur de l'Esprit, distinct et nouveau. Ce qui la caractérise, c'est l'intériorité. Ce don se fait tout entier au-dedans de l'être vivant. Nous n'en percevons pas le mystère. Nous ne voyons que ce qui précède et suit. Nous voyons la graine jeter dans le sol ses racines et dans l'air sa tige, puis ses branches. Ce ne sont là que les mouvements extérieurs du vivant. Le mouvement propre de la vie est beaucoup plus profond, mais insaisissable. C'est une communication de forme.

Ce n'est que la première image de la vie. Elle est dans le Verbe: « En lui était la Vie. » Mais elle y est sous une forme beaucoup plus haute et parfaite.

Dans le Verbe, nulle recherche au dehors d'éléments étrangers pour se constituer. La vie en lui n'a pas à se faire, elle est faite. Elle ne devient pas, elle est. Le Verbe est la Vie même. En lui tout est mouvement plein, tout est forme; tout est acte, tout est esprit. Eternellement il est, il agit, il se donne.

Et cette vie était la lumière des hommes (Jean, 1, 4).

Vie et lumière en saint Jean sont toujours unies. Evidemment, ce sont des vues profondes avec lesquelles il faut se familiariser; il faut regarder longuement, souvent, avec toute son âme, ces réalités qui, pour le disciple aimé, étaient devenues l'unique spectacle intérieur et l'unique pensée.

La vie est le mouvement de la lumière; la lumière est la manifestation de la vie. La vie se montre en se mouvant; c'est son mouvement qui la fait voir. Vivre c'est se mouvoir; en se mouvant on se montre. Lumière et vie sont donc intime-ment liées, et en définitive ne font qu'un. Ce sont les divers aspects de l'Etre.

L'Etre est unique, mais dans cet Etre unique des termes distincts peuvent exister, s'opposer, se donner, avoir des relations mutuelles qui sont leur vie. Ils peuvent se mouvoir l'un vers l'autre pour se connaître et s'aimer. Nous pouvons, nous devons comprendre cela. Le mystère n'est pas dans ces rapports, que nous trouvons en nous; il est dans le caractère personnel de ces termes. L'esprit créé qui se connaît et s'aime reste un seul esprit et une seule personne. Pourquoi en Dieu trois Personnes?

Je ne sais, je n'ai pas de termes de comparaison. Je suis dans un autre monde dont je ne puis ni juger ni parler. Mon impuissance à le faire n'exclut pas sa réalité. Je dois dire:

« Je ne comprends pas. » Je ne puis pas dire: « Cela n'est pas. » Et si une clarté supérieure m'arrive des hauteurs, bien loin de la repousser je dois l'accueillir avec une reconnaissance sans bornes, et dire: « je ne comprends pas, mais je crois. » Je ne comprends pas, parce que comprendre c'est voir dans ma propre lumière, et que le fait la dépasse. Mais je crois, parce que croire c'est voir dans une lumière supérieure qui éclaire ces régions plus hautes.

« La Vie est dans le Verbe, et c'est cette vie même qui éclaire les hommes. »

Le Verbe se meut et en se mouvant montre cette vie - la vraie vie, la seule vraie vie - qui est en lui. Le mouvement de vie -- et la lumière qui le montre -- part du Père, du principe qui parle le Verbe et qui l'engendre en parlant. Ce mouvement de vie c'est le don de lui-même qu'il fait au Verbe. Eternellement il l'aime, il se donne à lui, il lui montre tout ce qu'il est; et ce mouvement est la Vie, la vie en sa source pleine, et qui dans cette source se répand, va du Père au Fils, engendre le Fils en se répandant du Père en lui.

Ce mouvement du Père communique la vie, mais ne la montre pas. C'est le mouvement du Fils qui montre le mouvement du Père. Le Père voit ce qu'il est, ce qu'il fait, dans l'Image parfaite à laquelle il se communique tout entier. Cette image est ce qu'il est, elle fait ce qu'il fait. Il l'engendre en se contemplant dans le miroir infini de son être infiniment pur pour se voir en elle. Il voit qu'il est l'Etre infini parce qu'elle est l'Etre infini; il voit qu'il est l'Amour et le don de soi, parce que l'Image aime et se donne.

Ils ne font qu'un, et cette unité fait que connaître l'un c'est connaître l'autre. Mais ils sont distincts; ils sont deux termes du même Etre et qui font le même mouvement dans le même Etre. L'un et l'autre se regardent, s'aiment, se donnent, se connaissent l'un dans l'autre, l'un par l'autre ... et cet amour, ce regard, ce don mutuel, c'est leur vie, et cette vie unique est la lumière qui les fait voir. Voir la Vie c'est donc voir le Verbe qui la montre en reproduisant le mouvement du Père, en se donnant au Père comme le Père se donne à lui. Et c'est ce que Jésus ne cessera de répéter pendant sa vie publique, et ce que ne cesse de rappeler saint Jean dans toute son oeuvre.

Et la Lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas reçue (Jean, 1, 5).

Pour pénétrer tout ce Prologue - comme aussi bien tout ce quatrième Evangile - il faudrait être entré dans l'âme de saint Jean, il faudrait s'être laissé transporter par lui dans ces profondeurs de la vie divine où on sent si nettement qu'il avait, lui, sa demeure et sa vie.

Pour lui Dieu est Lumière. La vie de Dieu, c'est la manifestation de cette lumière. Elle est faite éternellement par le Père au Verbe; et c'est ce qu'il vient de nous dire: « Au commencement était le Verbe; il avait sa résidence en Dieu, il était Dieu; il était la Vie; toute vie, tout être, tout mouvement d'être est en lui, et il était aussi la lumière des hommes. »

Voilà le monde divin; voilà, en quelques mots, le tableau de ce monde: un principe qui est océan, source. Là, tout être, toute vie. De là, toute manifestation d'être et de vie, donc toute lumière.

Hors de là, les ténèbres. Les ténèbres ne sont pas; les ténèbres, c'est l'absence de lumière. Mais la Lumière peut se donner aux ténèbres. Elle peut se répandre hors d'elle-même. Cette expansion extérieure n'est pas une nécessité pour elle. Rien ne lui est nécessaire qu'elle-même; elle est tout, elle trouve tout en elle-même. Pourtant, elle aime se répandre, car elle n'est rien autre que l'Etre qui est. Or, l'Etre se donne autant qu'il est. L'Etre essentiel est le don de soi essentiel. La Lumière ne veut et ne peut qu'éclairer. Dans la mesure où elle le fait, les ténèbres reculent.

La lumière dont parle ici saint Jean est la divine Lumière dont il a été le disciple et l'ami, qu'il a contemplée, aimée, accueillie dans sa manifestation terrestre. Les ténèbres ce sont les âmes fermées à ce divin rayon. Nous sommes là sur le terrain spirituel et surnaturel. Tout le quatrième Evangile nous y tient sans cesse: « Je suis la lumière du monde, dit le Maitre aimé du disciple aimant ... Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres » (Jn 8, 12). La lumière qui l'éclaire, c'est la Lumière qui est Vie, c'est la Lumière qui rayonne pour se donner, qui se donne pour qu'on la voie, et qui vivifie en se montrant.

Mais tous ne le voient pas. Il y a des demeures qui se ferment. Celles qui l'accueillent deviennent lumineuses; la Lumière s'enfante en elles; elle y reproduit son éclat et sa chaleur qui sont ses traits; elles deviennent « fille de lumière ». Les autres restent dans la nuit: ce sont les « filles des ténèbres ». Les premières s'ouvrent à la Vie, les secondes à la mort. Les unes et les autres se donnent et vivent de ce don. Mais les premières se donnent à la vraie vie et vivent vraiment, et les secondes se donnent à des ombres et n'ont que l'ombre de la Vie.

Les longs siècles qui ont précédé la venue de Jésus sont en ce court verset. Pour saint Jean, une seule chose compte, et il a raison : l'attitude que l'on prend à l'égard de la Lumière. On l'accepte ou on la refuse; si on l'accepte on la voit, on voit qu'elle se donne, on se donne comme elle se donne, et c'est la vie. Si on la refuse on reste dans les ténèbres, on ne voit que ce qui n'est pas: on s'unit à ce qui n'est pas ... et c'est la mort.

La littérature chrétienne, tous les Pères de l'Église, les théologiens, les auteurs spirituels, ne peuvent que redire cela, sans jamais atteindre à la profondeur des mots si brefs du disciple au regard d'amour.

 

Extrait de "Au seuil de l'abîme de Dieu : élévations sur l'Evangile de Jean" . Dom Augustin Guillerand. Chartreux. (Ecrits Spirituels, éditions Bénédictines de Priscilla, Rome, 1966-1967) . (P.S :  depuis la mise en ligne de cet article, ce livre a été réédité aux éditions "Parole et Silence", en 2009) .

 

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