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litterature & poesie

Nikoloz Baratachvili : destin de la Géorgie

Publié le par Christocentrix

baratachvili destin Géorgie 
Baratchvili mon coursier

baratchvili mon coursier2

 

portrait Baratachvili NikolozLe poète géorgien Nikoloz Baratachvili est le premier et le plus grand poète romantique de la poésie géorgienne. L'importance de son oeuvre ne saurait se mesurer ni à la langue dans laquelle il écrit ses vers, ni à l'époque où il les compose, ni au volume de l'oeuvre qui se réduit à ce mince recueil, car il appartient à cette catégorie de poètes qui chantent des sentiments profondément ancrés dans le coeur de l'homme que la marque du temps et la barrière de la langue sont impuissants à en limiter la portée.

Son existence n'a rien que de banal sinon qu'il était issu d'une famille aristocratique dont la lignée maternelle parentait au roi de Géorgie Irakli II. Il est né le 15 décembre 1817. En 1827, il entre à l'école réservée aux enfants nobles et reçoit l'enseignement de grande valeur du pédagogue C. Dodachvili, qui le révéla à lui-même.  On sait que ce maître fraternel eut une grande influence sur le jeune poète et l'aida à découvrir les dons qu'il portait en lui. 

Peu après sa sortie du collège, Baratachvili fut obligé de prendre un emploi dans l'administration et d'entrer à la chancellerie de la justice ; il y travailla petitement dans une atmosphère que ses lettres nous donnent à imaginer, c'était le monde sans horizon que dépeint « Le Revizor », la pièce de Gogol qui fut jouée en cette même année 1836. C'est seulement après huit années passées dans cette ambiance où devaient régner l'arbitraire et la mesquinerie, qu'il obtint un travail mieux rémunéré et moins accablant lorsqu'il fut nommé adjoint civil du gouverneur de la province de Nakitchevan, puis de celle de Gandja, toutes deux récemment acquises à l'Empire après la guerre russo-perse que les troupes russes, où servait une grande partie de la noblesse géorgienne, venaient d'achever victorieusement. En mars 1845, le poète se rend à Tiflis (Tbilissi) où il effectue un ultime séjour qui dure trois mois, puis il repart pour Gandja où il passe les derniers moments de son existence dans une bourgade déshéritée au climat aride ; atteint de congestion pulmonaire, il y meurt dans la solitude, âgé de 28 ans.

Ses oeuvres manuscrites qui n'ont jamais été publiées de son vivant furent rassemblées et conservées par les soins pieux d'une amie ; elles ne furent éditées pour la première fois que près de vingt ans après sa mort dans la revue littéraire « Tsiskari », le plaçant d'emblée au rang des plus grands écrivains géorgiens. Le transfert des cendres de Nikoloz Baratachvili, de Gandja à Tiflis, sera en 1890 pour l'intelligentsia de la Géorgie, l'occasion d'organiser une importante manifestation contre l'oppression nationale à laquelle étaient soumises les nations colonisées dans l'Empire tsariste.

La poésie de Nikoloz Baratachvili est l'aboutissement de toute une série d'influences convergentes. Il faut se représenter la situation de la Géorgie et de l'Empire russe dans cette première moitié du XIXème siècle, et particulièrement dans les années entre lesquelles s'inscrit la brève existence du poète. La Géorgie, située au pied du Caucase sur la rive orientale de la mer Noire, est un pays de très ancienne existence puisqu'elle comprend la Colchide des légendes grecques et l'Ibérie décrite par Strabon. Harcelée par les incursions des Turcs et des Persans, elle avait signé à la fin du XVIIIème siècle un traité qui la plaçait sous la protection de la Russie dont la rapprochait son appartenance à la même religion ; elle se tournait également, par ce biais, vers l'Europe dont elle avait été séparée depuis la chute de Byzance. Mais en 1801, elle avait été annexée d'autorité et incorporée dans l'Empire russe.

Sombre et cruelle époque où dans tout l'Empire sévissait, depuis 1825, le règne tyrannique de Nicolas Ier... La contrainte intellectuelle allait au point que, dans les ouvrages d'histoire enseignée dans les gymnases, la censure supprimait les noms des héros de l'antiquité qui avaient lutté pour la liberté. Après la Révolution de Juillet dont les vagues s'étaient étendues à toute l'Europe et menaçaient la Russie; le Général Paskevitch qui venait tout juste de quitter le poste de Gouverneur du Caucase, noyait dans le sang l'insurrection des patriotes polonais. Dans cette période de réaction, sous l'influence de l'élite intellectuelle déportée au Caucase, des Décembristes russes et des patriotes polonais, une conjuration s'était formée en Géorgie en 1832 en vue de redonner au pays son indépendance mais elle avait été dénoncée et ses membres arrêtés et proscrits.

Le même échec assombrissait la vie privée du poète. Son enfance s'était déroulée dans une atmosphère où la douceur de la vie familiale était rendue étroite et morose par la contrainte de l'argent. Maintenant, en raison de ses difficultés matérielles, son père l'empêchait de donner suite à son rêve de gloire et d'action en lui interdisant la carrière des armes ou la poursuite de ses études à l'Université, brisant net l'inclination à agir et l'impatience de gloire qu'enfermait alors en son coeur tout adolescent doué de quelque noblesse d'âme. Certes, dès qu'il est en âge de fréquenter le monde, Baratachvili ne cesse de participer aux réceptions de la société aristocratique, à se mêler à tout ce que Tiflis (Tbilissi), petite capitale du Caucase, compte de jeunesse dorée, de fins esprits et de séduisantes beautés. On se réunit dans le salon des Tchavtchavadzé, l'une des familles illustres de la Géorgie, dont le père est un poète de grande valeur, traducteur de Racine, de Voltaire et de Parny, et les trois filles, de troublantes égéries qui inspirent aux jeunes gens des amours passionnées. Baratachvili est follement amoureux de l'une d'elles, cette Catherine à qui il dédiera la plupart de ses vers, et est lié d'amitié avec l'autre soeur, Nino, veuve de l'écrivain Griboedov. En société, il se montre joyeux, enthousiaste, il compose des épigrammes, joue du thari ou du tchongouri, les guitares d'orient, et raffole de danse malgré une claudication consécutive à un accident survenu à l'âge de quinze ans.

Mais, pas plus que celui de Musset ou de Stendhal, le dynamisme de Baratachvili ne doit nous tromper ; ce n'est pas la coterie mondaine qu'il fréquentait, si éclairée qu'elle fût, éprise même de belles lettres et d'idées libérales, qui pouvait fournir à son esprit le climat qui lui était nécessaire. Il aimait la gloire, l'amour et la générosité et aspirait intensément au bonheur. Or, après l'échec de la conspiration, il régnait à Tiflis, comme dans toutes les petites capitales des provinces et des principautés d'Europe, un esprit semblable à celui que Stendhal évoque dans « Lucien Leuwen », le roman inachevé qu'il commence précisément à écrire en 1834, l'année dont sont datés les premiers vers de Baratachvili - « C'étaient avant tout, des hommes d'esprit et de plaisir qui, peut-être, le matin s'occupaient sérieusement de leur fortune, mais, le soir, se moquent de tout au monde, vont à l'Opéra, et surtout ne chicanent pas le pouvoir car pour cela il faudrait se fâcher, blâmer, être triste ». Tel était l'air du temps; il fermait la réalité aux âmes inquiètes et aux nobles ambitions et les dérivait vers le rêve et l'imaginaire. C'est sur ce fond que se développe la sensibilité romantique dont Lermontov, le grand contemporain de Baratachvili a tracé un tableau saisissant dans « Un héros de notre temps ».

L'absence d'ouverture au monde, le défaut de prise sur la réalité, l'impuissance à peser sur le cours des événements tendent naturellement à donner une particulière exaltation aux sentiments et à ressusciter le mythe éternel de « l'amour fou » que tous les poètes lyriques ont de tout temps célébré; mais la sensibilité romantique lui confère une résonance d'un tout autre diapason qui tient sans doute à ce que l'amour devient alors une nécessité vitale. L'individu romantique, impuissant à saisir le monde et à communiquer avec lui, ayant perdu son « être social », son « double », ou, comme le héros de Chamisso, son « ombre », la femme devient, pour reprendre l'émouvante expression de Novalis, « l'essence complémentaire » qui permet à l'homme de s'accomplir. C'est pour cette raison que les thèmes de l'absence d'amour et de la solitude douloureuse de l'âme se mêlent si intimement dans la poésie de Baratachvili. Pour se faire une idée plus précise de son état d'esprit, il importe de se rappeler qu'il existe deux niveaux dans l'acuité du désespoir et dans la puissance de l'angoisse ; il y a d'une part l'exaltation poétique banale de la douleur, cette jouissance de la mélancolie par laquelle les poètes romantiques, et non des moindres, répondent habituellement aux injures de la réalité, et puis, il y a un « crève-coeur », un registre de la douleur beaucoup plus profond et plus grave où le mal-aimé ne sent pas seulement que tout est dépeuplé par l'absence d'un être cher, mais où il pressent qu'il est en quelque sorte damné, condamné par une voix mystérieuse ! Le poème « L'âme solitaire » a le même accent poignant que le « desdichado » de Nerval, le déshérité.

Les êtres d'une essence si fine sont naturellement enclins au mysticisme ou au panthéisme ; dans le cas de Nerval, si proche de Baratachvili, l'épanchement du rêve dans la réalité conduit à une mystique, à un syncrétisme qui unifie toutes les croyances et qui pacifie toutes les discordes de l'âme. Chez Baratachvili la communion avec la nature fait l'objet d'une effusion panthéiste où l'on retrouverait sans peine des thèmes néo-platoniciens hérités de Roustavéli. C'est la nuit surtout, la grande nuit qui marche, chère à Baudelaire, qui touche le plus profondément le coeur du poète. Durant ces instants privilégiés, lorsque le favorable minuit le contemple en silence et le scrute de ses milliers de prunelles dardées dans l'ombre, il ne se sent plus isolé du monde, il n'est plus exclu de l'amour et de la communion des créatures.

Le poète ne se complaît pas seulement dans la communion avec la nuit; un grand appel vers la lumière, un appel à la liberté et à la révolte, s'élève de son oeuvre pour annoncer que la douleur humaine n'est pas vaine, qu'elle n'est que le chemin aride qui permet d'accéder à l'ivresse de la connaissance du monde. Le romantisme de Baratachvili tourné vers le combat pour l'avenir, ne prône pas seulement le courage qui fait affronter la solitude, il enseigne aussi à traverser les abîmes, à affronter les cris des corbeaux et les ululements des vents. A travers la poursuite farouche, sans fin mais non désespérée de l'Idéal, le beau poème de « Mérani » (traduit dans ce volume sous le titre : mon coursier) trace en lettres de feu l'idée que cette prospection inquiète n'est pas inutile ou insensée :

Je n'aurai pas été l'inutile victime

Car le chemin frayé ne s'effacera pas ;

Les poètes demain retrouveront tes pas,

Et leurs chevaux sans peur franchiront les abîmes.

Il affirme hautement que le poète et l'homme ne sont pas sur terre sans raison. La soif de l'absolu est inséparable de la soif de l'action. Les thèmes et les poèmes d'inspiration politique et nationale montrent que les malheurs de la patrie et l'échec politique de 1832 ont causé au poète une inguérissable blessure. Le long dialogue du « Destin de la Géorgie » est une sorte de monologue divisé où, comme le jeune Hamlet, Baratachvili s'interroge sur ce qu'il faut assumer pour que la nation puisse être. Pour sauver la Géorgie des massacres et des dévastations qui menacent son peuple de la destruction physique, le vieux Roi a décidé de demander la protection de la Russie à laquelle l'unissent les liens de la foi ! Il n'est pas d'autre issue, mais que deviendra la liberté de son peuple ? Quel en sera le futur destin ? C'est ce dilemme, ce déchirement qu'exprime le poème dans lequel s'ébauchent les prémisses du réalisme que le grand poète et penseur Ilya Tchavtchavadzé développera dans la seconde moitié du XIXème siècle.

Dès le début de son oeuvre poétique, Baratachvili manifeste à l'évidence le souci d'échapper à l'influence orientale et archaïsante qui avait cours dans la littérature géorgienne et dont le plus éminent représentant était son oncle, le poète G. Orbéliani. Si l'on trouve dans les premiers poèmes de Baratachvili une certaine préciosité de ton, des images bibliques, des périphrases classiques qui l'apparentent à ses devanciers, il se libère très vite des formes traditionnelles pour revenir à la vérité et à la vie, à une représentation libre et complète de la nature. Il retrouve d'instinct le verbe naturel et puissant de Chota Roustavéli et, le premier, il introduit dans la littérature de son pays le ton et les motifs de l'Europe, en faisant passer dans sa poésie l'expression des rêves, des regrets et des révoltes qui forment la trame de sa vie intérieure. Dès lors, la musique et le rythme de ses vers jaillissent avec l'aisance et la fluidité d'un jeu d'eaux ; ils confèrent à sa poésie le charme et la pureté de la source, si difficiles à rendre perceptibles à travers le voile de la traduction.

Baratachvili n'a pas eu le temps de laisser une oeuvre poétique considérable ; outre les poèmes que nous présentons ici, on ne compte de lui que des lettres et quelques ébauches de poèmes. Il semble que ce ne soit qu'un mince filet, mais, repris et transmis par les générations, ces vers que chacun de ses compatriotes connaît par coeur forment un fleuve inépuisable. Avec celles de Roustavéli et de Galaktion Tabidzé, il n'est pas dans la poésie géorgienne de voix plus émouvante. Le public russe qui connaît son oeuvre par une admirable traduction en langue russe due à l'art inspiré de Boris Pasternak, le place à juste titre aux côtés de Pouchkine et de Lermontov, dans la troupe sacrée de ceux qui portent l'étoile au front, parmi les purs poètes qui célèbrent et illuminent la vie des hommes; « Hors de leur calme demeure, dit Hôlderlin, les Dieux envoient souvent leurs favoris séjourner quelque temps sur la terre afin que, devant leur noble image, le coeur des mortels se réjouisse et se souvienne ».

 

 (ce texte, traduit du géorgien, est de Serge TSOULADZÉ, qui l'a écrit à Tbilissi en Juin 1968.)

 

Les poèmes du recueil "Destin de la Géorgie" ont été adaptés par Max Pol Fouchet, Pierre Gamarra, Jacques Gaucheron et Guillevic ont été traduits du géorgien par Gaston Boitchidzé. L'admirable édition bilingue (Editeurs Français Réunis) présentée ici date de 1968. (140 pages, 35 poèmes).

 

 

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Jean Prévost sur "Chant funèbre pour les morts de Verdun" de Montherlant

Publié le par Christocentrix

"Voici un livre admirable, d'une simplicité de dessin, d'une puissance dans les sentiments élevés, que nous ne trouvons pas souvent dans les livres d'aujourd'hui. Ce pèlerinage à Douaumont, ce retour de l'esprit au milieu des morts de la guerre, sujet qui pourrait nous replacer au milieu des polémiques les plus ardentes, ne nous élève pas seulement bien au-dessus des querelles des partis, mais nous amène au point où la discussion des idées aime à céder à une unité supérieure de sentiment. Peut-être n'ai-je pas une opinion commune avec Montherlant : je ne m'en trouve que plus à mon aise pour l'admirer du fond du coeur. Ce n'est point que des problèmes s'y trouvent résolus ; bien au contraire : alors que la plupart des hommes les ont résolus sans réflexion, par préjugé ou logique, c'est un indéniable signe de grandeur que d'en retrouver les réalités sans doute insurmontables, et d'y essayer une pensée nécessairement hésitante ou incomplète. L'homme qui nous parle de cet ossuaire, a retrouvé là la condition de la véritable pensée, qui est celle aussi du sacrifice et de l'héroïsme du chef : l'oubli de soi-même et une attention tournée seulement vers tous. Les beaux passages de ce livre sont d'une éloquence nue et serrée, dont l'auteur même du Voyage du Centurion eût été incapable, digne d'être née au milieu de ces cadavres fraternels ; quelquefois des mots imprévus, où l'homme qui s'oublie se révèle tout entier, nous touchent droit : « La mort, pour soi, ce n'est rien, on s'arrangera toujours, mais c'est la mort des autres qui ne cesse de nous travailler. » Ce mot éclaire assez l'homme et le livre, et je n'en parlerai pas plus.
 
Il reste à souhaiter seulement que cette méditation soit continuée : nous n'avons pas tant d'hommes, aujourd'hui, pour nous parler de ces hauteurs. J'ose souhaiter qu'il aille un jour un peu plus loin, de l'autre côté du front, sur les cadavres eux aussi serrés et innombrables qui n'ont point d'ossuaire ni de veilleur : il montre assez de générosité pour leur parler dignement, et je suis persuadé qu'ils ne lui diront point de choses négligeables.
 
Peut-être les vertus qu'on découvre à la guerre pousseront à la haïr mieux encore, au souvenir de ces deux élans de vertu, employés à s'annuler l'un par l'autre. Quant à l'esprit et au destin des enfants d'aujourd'hui, dont il s'inquiète, j'oserai lui dire : le courage n'a point manqué là d'où vous êtes revenu ; et la guerre a montré que l'on pouvait compter sur les hommes : peut-être ne faut-il point stimuler cette vertu. Dites à vos camarades, mon frère aîné, que même dans cette estime réciproque que vous vous donnez avec tant de raison, il y a, quand elle devient exclusive, quand elle forme une confrérie du courage éprouvé, comme un soupçon du courage d'autrui, qui aiguillonne les plus jeunes, qui peut les pousser jusqu'à cette folie de vouloir s'éprouver eux aussi, et rendre inutile le sacrifice des survivants et des morts.
 
Et les jeunes ont besoin de savoir aussi qu'à la prochaine guerre ils ne seront même plus tués : car ce mot dans leurs esprits garde quelque chose encore de la coupure fraîche et de l'indulgence du fer, mais être cuit vivant dans le Taureau d'airain paraîtra chose futile et charmante auprès de la suppression perfectionnée. Et surtout le courage y sera inutile et invisible : exterminés comme de la vermine, quelle différence entre les affolés et les résignés? Il faut chercher ailleurs l'emploi de leur vertu.
 
Je m'excuse d'indiquer aussi longuement quelques-uns des prolongements qu'ont pu avoir en moi ces pensées, et surtout qu'ils soient plus discutables que le livre : la noblesse et l'honneur du Chant funèbre, c'est justement qu'il conquiert la confiance en même temps que l'admiration et l'amitié."
                              
                              Jean Prévost (extrait de Dix-huitième année, 1929)

 

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Wilderness

Publié le par Christocentrix

"Un mot, pourtant, manquait, au gamin de dix ans qui lisait et relisait sans cesse "Le Nègre du Narcisse". Je l'ai cherché longtemps. Et je ne l'ai trouvé que bien des années plus tard, quand je me suis plongé dans les vingt-deux volumes de l'édition de J.M. Dent and Sons de ses Oeuvres complètes. Il est vrai que ce mot, central chez Conrad, la « clé » de toute son oeuvre, n'a pas d'équivalent français - aussi les traducteurs ont-ils tenté d'en proposer çà et là des approximations, mais si diverses, si fades, que bien malin celui qui aurait pu en soupçonner la récurrence, et la profondeur.

Le mot? « Wilderness ». Les dictionnaires proposent, au choix, « lieu désertique » ou « lieu sauvage », parfois même « brousse », « jungle », « toundra » et, pour l'adjectif « wild » , «sauvage», «farouche », « bizarre », « effaré », « furieux ». Ce qui nous laisse assez loin du compte... Car ce qui est en jeu dans ce mot-clé est tout autre chose : le mystère même du monde, cette énigme qui hante, aimante, traverse de part en part tous les textes de Conrad. Comment dire? Le monde, dans sa splendeur, sa férocité, son horreur, sa sauvagerie première, et puis cette force terrible, aveugle, indifférente, que l'on devine parfois, ou découvre, à l'oeuvre en ses tréfonds, ce « chahut démoniaque », ce « tumulte sauvage et passionné », qui submerge peu à peu Marlow tandis qu'il remonte le fleuve à la rencontre de Kurtz, jusqu'à ce qu'il le découvre à l'oeuvre déjà en lui, et depuis l'origine - « c'était le pire de tout, ce soupçon qu'ils n'étaient pas inhumains ».

Ce que Jack London appelait « the call of the wild » et que nous nouscall-of-the-wild.jpg obstinons à dire en français, avec quelque ridicule, (mais au-delà d'un simple problème de traduction ne faudrait-il pas parler d'une fermeture de l'esprit français, d'un refus, d'une panique si forte que manque même le « mot pour le dire »?) « l'appel de la... forêt ». « La brousse sauvage avait murmuré sur lui-même des choses qu'il ne savait pas » fait dire à Marlow son traducteur, « et le murmure s'était montré d'une fascination irrésistible ». La « brousse sauvage » ? Non : le « wilderness ». Et c'est, on le voit, de tout autre chose qu'il s'agit.

Tout, chez Conrad, idée, morale, style est aimanté par cette énigme du « wilderness ». Et toute son oeuvre se noue à cette conviction que l'on se détruit tout aussi sûrement à la vouloir nier (ou « expliquer » ce qui revient au même) qu'à s'y abandonner. Mais comment s'y affronter, puisque qu'elle est également la puissance de création ? Là encore, sans peut-être le savoir, il rencontre Stevenson, et la similitude des termes est parfois saisissante : par le « pouvoir plastique de l'imaginaire », seul capable non pas de la nier (ou de la réduire en concepts) mais de la manifester, en la mettant en forme - « cet héritage maudit à maîtriser, à force de profonde angoisse, et de labeur immodéré »..." (Michel Le Bris)

 

 

 

tous aux pompes Henry Tate 

 

 

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Conrad et le Var

Publié le par Christocentrix

Madame Claudine Lesage est l'auteur d'un travail de recherches sur les années françaises de Joseph Conrad..... L'idée développée et qui émerge de ses recherches emporte peu à peu la conviction puis l'adhésion : les années françaises (provençales), celles de l'initiation du jeune Korzeniowski, provoqueront le choix de la littérature, et mieux, l'oeuvre romanesque jusqu'à 1910, l'année de Sous les yeux de l'Occident, sera dominée par l'époque méditerranéenne déguisée, enfouie, les types d'hommes rencontrés là et surtout par une tragédie personnelle qui n'est désormais plus une hypothèse. Faits divers, cannibalisation des destins, grapillage de lectures savantes, de guides touristiques, amitiés politiques, influences provençales et même félibriges, obsessions d'uneLord-Jim.jpg Méditerranée «orientale», voici les outils de la lente maturation qui fondent un jeune homme, le définissent, et plus tard, beaucoup plus tard, donneront naissance aux livres majeurs, Lord Jim, Nostromo, La folie Almayer, puis La flèche d'or et Le Frère-de-la-côte.

On sait des biographes que Marseille et la Méditerranée virent le jeune Conrad s'engager dès 1874 dans la marine marchande, pour divers armements marseillais, et qu'il reviendra, bien plus tard, en 1922, pour d'une certaine manière y clore son oeuvre, trois ans avant sa mort. C'est un homme de 64 ans qui descend du train, l'hiver, sur les quais de la gare d'Hyères, où un chauffeur de maître l'attend pour le conduire à l'ancien monastère, la Villa Sainte-Claire, où l'a convié l'écrivain Edith Wharton. Trois jours plus tôt, flânant sur les quais du port d'Ajaccio, Conrad, désormais mondialement traduit, avait appris qu'un tramp déclassé traversait à vide vers Toulon. Avec peu de bagages, il allait refaire en sens inverse, comme près de quarante-cinq ans plus tôt, le périple Corsecontinent qui avait ouvert ses aventures françaises. En Corse, il avait recherché des ombres, le cimetière où reposait Dominique Cervoni, il avait guetté, muet, César Cervoni, originaire de Luri, en Haute-Corse, et qui agonisait sur son lit. Conrad avait entrepris la rédaction d'un nouveau roman, l'Angoisse...

Il se retrouvait pour la dernière fois à Hyères, comme pour rassembler des images, des souvenirs épars, pour porter enfin à son terme un livre et quelques projets dont le Frère-de-la-côte. Peut-on imaginer ce retour ? L'écrivain vieilli, à la santé altérée depuis 1890 par une grave dépression,Conrad.jpg abandonné à une tristesse désabusée, à ce pessimisme qui crève l'oeuvre de part en part, revient sur les lieux de sa jeunesse, de son éducation première. Les amis, les affections ne sont plus là, mais reviennent sur cette admirable côte varoise les visages aimés, l'extraordinaire fourmillement d'un Hyères qui n'est désormais qu'un pays d'ombres.

Mais Nostromo, son chef-d'oeuvre, était là, devant lui, à portée de coeur...         

Les recherches de Claudine Lesage s'attachent surtout au décryptage littéral de Nostromo élaboré en Angleterre, à Pent Farm, durant les années 1903 et 1904. La thèse est vertigineuse : le décor de Nostromo, les types humains de ce livre doivent tout à Hyères ; la fiction de Sulaco, sur la côte du Costaguana, se niche dans la réalité, face à Porquerolles ; les îles d'Or et la Méditerranée ne sont autres que le Golfe Placide du roman. Et ma foi, au terme de la méthode d'investigation, l'ombre se précise et le pays hyérois, ses habitants, les amis du jeune Conrad s'imposent en lumière.

Lorsque Conrad dresse la cartographie de Sulaco, ville notable du Costaguana, avec les cabanons, « une centaine construits sur le sable », ne vole-t-il pas là les maisonnettes ocres et jaunes des Salins des Pesquiers ? A Sulaco comme à Hyères, la voie de chemin de fer s'interrompait net à « l'embarcadère de la ligne qui desservait le port ». Les bâtiments des douanes, ceux de la Marine nationale à Hyères sont décrits fidèlement dans le roman sous les traits de « la compagnie OSM, une solide bâtisse située à l'entrée de la jetée ». Nostromo dit « Je n'oublie jamais un endroit que j'ai soigneusement visité une fois ». Alors, pourquoi les trois îles du golfe d'Hyères, le Grand Ribaud, Petit Ribaud et le Ribaudon, ne seraient-elles pas, dans Nostromo, « la Grande Isabelle, Petite Isabelle et Hermosa ? » 

près de Hyères

Mme Lesage avance alors : le jeune Korzeniowski put-il éviter de mettre le pied sur la grève du Grand Ribaud, un matin de spleen, d'accès de misanthropie, las d'avoir perdu tout le produit d'uneNostromo.jpg lettre de change de l'oncle Bobrowski ? Roman, carte d'état-major et acte notarié sur la table, devant elle, elle prouve : Conrad a cheminé dans les sauvagines du Grand Ribaud. Le propriétaire de l'île, à l'époque Henri Martin, faisait bâtir ici, et le va-et-vient des petits navires transportant les matériaux de construction excitait la curiosité de tous les Hyérois. A Conrad, maintenant, dans Nostromo : «la maisonnette qu'on construisait à cent cinquante mètres derrière la tour basse du phare ». Henri Martin avait racheté l'île à un certain Honoré Périmont qui, à l'égal de Viola dans le chapitre final, intitulé Le Phare, de Nostromo, l'habitait avec toute sa famille. Conrad pouvait-il ignorer que Périmont, candidat aux élections municipales de novembre 1874 à Hyères, était lui-même gardien de phare?

Mais la nomenclature « lesagienne » des apparentements conradiens entre Hyères et le Costaguana de Nostromo devient proprement étourdissante : la presqu'île de Giens, à l'horizon hyérois, ne manque pas au paysage: «Elle avance loin dans la mer, comme une grossière tête de pierre qui, sortie d'une côte verdoyante, se tend au bout d'un cou effilé et sableux recouvert de buissons et d'épines rabougries».  Le jeune Conrad, promeneur à l'esprit vacant, savait qu'au lieudit Bormette, sur la pointe d'Argentière, se tenait un important gisement métallifère répertorié comme l'un des plus riches de France dans ces années de la révolution industrielle du Second Empire. Des installations de traitement des minerais de plomb argentifère et de zinc étaient à quelques dizaines de mètres des flots, pour en faciliter le transport. Or, cet univers technique, mécanique, est tout à fait à la hauteur des longues pages descriptives qu'il consacra à la mine de San Tomé du Costaguana.                                      

Que l'on imagine le Hyères des années 1870, où, sous l'ombrage bruissant des palmiers, les curistes de l'Europe entière sont en villégiature. Dans des effluves d'orangers, on se guérit des bronches, on vaque, on s'alanguit dans cette bourgade à la géographie exotique. Boulevard d'Orient, à la salle à manger de l'Hôtel d'Orient, on croise la comtesse Tolstoï, Frédéric Mistral, les Poniatowski, une humanité accourue de Saint Pétersbourg et de Kiev qui s'extasie devant les teintes abyssines, les turqueries du peintre orientaliste Courdouan. Dans les jardins, les riches négociants de l'empire maritime et colonial cultivent yucas, aralias et agaves. Comme on s'ennuie, on versifie, dessine et l'on donne lectures et bals. Les feuilles locales sont nombreuses, il en est même en anglais s'il vous plaît : The Avenir of Hyères. Conrad aura-t-il retenu cet intitulé et ce goût du calembour qui n'était pas pour lui déplaire, pour choisir celui de Provenir que son héros Decoud donnerait au journal qu'il fondera à Sulaco ?

Le jeune Conrad avait connu Hyères quand il n'était âgé que de dix-sept ans. Un peu plus tard, un édile en verve orientalisera sa ville en Hyères-les-Palmiers. On avait, pour l'occasion, fait peindre un emblème de deux palmes croisées, tout comme les armes du Costaguana, l'État de fiction où s'écoule l'histoire de la Teresa de Nostromo. Et Mme Lesage, un peu romancière, ne souligne-t-elle pas que Costaguana pourrait signifier aussi Côte-du-Palmier?

Dans la Flèche d'or, la gentry se réunit dans un établissement de café huppé et l'on consomme au « Salon des Palmiers, autrement dit Salon blanc, dont l'atmosphère était légitimiste et du plus extrême chic, même à l'époque du carnaval ». Dans sa correspondance, réunie sous le titre de Lettres Françaises, Conrad prétendra qu'il s'est remémoré un établissement de Marseille. Et pourtant, rétorque la vigilante Mme Lesage, le Café des Palmiers, monarchique et clérical, existait pour de bon à Hyères !

On pourrait à loisir recenser les dizaines de déductions qui fondent la démonstration universitaire, les centaines de points de détail, homonymies, torsions d'images, d'événements de la grande et petite histoire de la seconde moitié du XXème siècle dans l'oeuvre conradienne, ( ex : La pension de famille de Thérèse Chodzko, au n°9 du Boulevard des Iles d'Or à Hyères dont la disposition intérieure de la maison correspond trait pour trait à la pension de La Flèche d'or.) mais, comme le souligne Mme Lesage, il ne s'agit que de « l'appartenance des choses, l'aspect visible de l'iceberg conradien. Au-dessous foisonnent une multitude d'images intégrées à l'écriture, dans les gestes apparemment les plus anodins ». Lors du congrès conradien de Marseille en 1990, au centième anniversaire du voyage de Conrad au Congo, Claudine Lesage transporta les congressistes à Hyères avec, dans l'horizon, la presqu'île de Giens. La stupeur fut de l'équipée et le congrès ne devint ni plus ni moins qu'un rallye savant, ponctué d'exclamations, de découvertes visuelles et de raccords biographiques. 

Dans sa « Note de l'auteur » à Nostromo, Conrad confiera, à propos des amours adolescentes, cet aveu grave et attendri: « Si quelque chose pouvait me persuader de retourner à Sulaco, ce serait Antonia. Et la vraie raison de cela, pourquoi ne pas le dire franchement, la vraie raison est que c'est mon premier amour qui lui a servi de modèle. Comme une bande d'écoliers déjà grands que nous étions, nous, les copains de ses frères, admirions cette fille, à peine sortie de l'école, voyant en elle le porte-étendard d'une foi dans laquelle nous étions tous nés mais qu'elle seule savait tenir haut avec un inflexible espoir».  

Quel est donc cet amour d'enfance, modèle qui soutiendra une part du mobile de Nostromo ? Mme Lesage, rompant avec les biographes et la thèse de l'incernable « amour marseillais », avance comme cause du drame conradien le suicide de Thérèse Chodzko. Suicide dont l'écrivain «porte» la responsabilité et qui deviendra même objet d'expression. Une grande moitié de l'oeuvre est occupée par l'absence, la disparition, le malheur de l'héroïne qui prend, dans les divers textes, l'apparence de cette Thérèse, que l'on retrouvera d'ailleurs dans les personnages féminins avec ce patronyme hispanisé ou même anagrammique...Pour Claudine Lesage, la disparition de Thérèse fut sans doute le mobile de la fracture existentielle du Conrad jeune homme. Une mort qui devait le poursuivre la vie durant, contribuer sans doute à sa pulsion littéraire et peupler enfin une part de son oeuvre.

Thérèse Chodzko était née à Beautemps, en Suisse. Elle devait disparaître à Hyères le 11 décembre 1875, âgée de 23 ans. Et cette mort, dont l'enquêtrice Lesage peint la silhouette, fut vraisemblablement conclue par un suicide. Disparition d'une grande partie des documents concernant la jeune femme, effacement même de son image daguerréotypée par une famille profondement catholique, où le suicide est considéré comme l'ultime péché contre la foi, sans bien sûr évacuer les conséquences d'une telle fin dans cette haute bourgeoisie d'exil polonaise, liée aux parents défunts de Conrad et qui tient un salon prisé rue de Tournon, à Paris. Thérèse avait épousé le docteur Milliot en l'année tragique de 1871, durant la Commune de Paris. Les parents Chodzo, restés à la capitale avec leur progéniture, avaient donc subi les horreurs et les affres d'une ville assiégée, exsangue, bouleversée par la défaite et la révolte sociale. Quelles expériences Thérèse avait-elle vécues ? Les conséquences du siège, sa fragilité physique, les atteintes de la tuberculose avaient-elles favorisé les fiançailles de la jeune fille et le mariage, décidé par la famille, imposé par les convenances, avec le docteur Milliot de vingt ans son aîné ?                                                                                                                    En ce mois de décembre 1875, consultant un exemplaire des Échos d'Hyères, enserré dans son tube de buis au Café des Palmiers, on ne pouvait pas éviter l'article nécrologique consacré à Thérèse, l'épouse du docteur Milliot, directeur de l'Institut climatologique privé, centre de cure, de traitements hydrothérapiques et marins des affections pulmonaires. Les lecteurs assidus de Conrad connaissent le personnage féminin, sans cesse victimisé, otage d'une famille qui l'offre en mariage, bouleversante jeune femme prise dans les rais d'un mari beaucoup plus âgé. Dès La folie Almayer, Lingard donne sa pupille à Almayer et le mariage tourne très vite en catastrophe. Est-ce à observer la vraie Thérèse dans son couple si mal confectionné que Conrad trouve matière aux mariages convenus, aux hommes aigris, recuits dans de féroces jalousies? Conrad a-t-il vécu lui-même à Hyères l'incandescente passion, l'observation cruelle du faux amour que subit la femme aimée, emprisonnée dans les conventions maritales que ni lui, ni elle ne peuvent rompre du fait de la rigide morale dont ils sont tous deux issus, d'une idée exacerbée du sens de l'honneur qui confine au cauchemar ? Claudine Lesage, en tout cas, note que dans la série de nouvelles qui suivit La folie Almayer, apparaît un exercice à la manière de Maupassant, Les Idiots, dans lequel un certain Millot (!) pousse l'héroïne à la noyade, une fille mal mariée et qui met au monde des enfants idiots. Quand l'on saura que Thérèse Chodzko répond en tout point à ce double de papier, on reste confondu.

La majorité des héroïnes conradiennes seront calquées sur ce modèle, et seul l'amour d'un jeune homme pourrait le sauver, mais si cet espoir est navigateur, alors il partira pour mieux trahir encore... Et ce 11 décembre 1875 où Thérèse « disparaît subitement », selon la correspondance de la famille, est l'anniversaire tragique, un an plus tôt et jour pour jour, de l'embarquement du jeune Conrad à bord du Mont-Blanc pour la mer des Antilles... Et retournant, une fois encore, vers la Teresa de Nostromo qui, elle non plus, ne résista pas au charme et à la mortelle fatalité, on lit: « Vois-tu, celle-ci m'a tuée pendant que tu étais parti te battre pour des choses qui ne te concernaient pas... Voudrais-tu aller me chercher un prêtre maintenant ? Réfléchis bien- ,-c'est une mourante qui te le demande». Mais le Nostromo du roman devait partir, on avait besoin de lui... « Alors, Dieu aura peut être pitié de moi... », avait ajouté la Teresa du roman. 

« J'avoue », avait écrit Conrad. Quel aveu ? Une femme abandonnée, dont il ne saurait jamais les derniers instants, un 11 décembre, anniversaire d'embarquement? Et si l'énigme de cette fin bien réelle allait devenir, d'un roman l'autre, le thème obsédant de la mort de toutes ces femmes de papier, comme pour exorciser ce tourment qui était le sien ? Il en imaginait toutes les circontances, et Claudine Lesage note: « Rita disparaissait sans laisser de traces, soudain introuvable, Nathalie Haldin s'engloutissait dans l'immensité russe, Teresa mourait de mort naturelle en même temps qu'on tirait un coup de feu, Winnie Verloc se noyait - probablement. Destins tragiques, disparitions plus ou moins mystérieuses qui ne faisaient que suggérer le suicide, un suicide, pensait-il, que le reste de la famille Chodzko, la mère surtout, dans sa très grande catholicité, avait réussi à cacher. Avec l'aide du veuf, le docteur Milliot ? Et qui mieux qu'un praticien respecté propriétaire d'une clinique mondaine à Hyères, aurait pu faire accroire la réalité de la mort naturelle de sa très jeune femme défunte, suicidée par noyade? 

 En 1877, tous les libraires du Midi, de Marseille à Toulon, présentent le dernier ouvrage d'Alphonse Daudet, Le Nabab. Conrad a sûrement sacrifié à la lecture du roman de l'enfant du pays. « Vous savez comme je vénère Daudet, écrivait-il à Mme Poradowska alors qu'il entamait sa carrière littéraire, pensez-vous qu'il serait ridicule de ma part de lui envoyer mon livre, moi qui ai lu tous ses livres sous toutes les latitudes ? Je ne m'attends pas à ce qu'il me lise, mais je veux simplement lui rendre hommage, car il est l'un de mes enthousiasmes de jeunesse qui a survécu et qui a même grandi ».  Conrad aimera Le Nabab, à tel point qu'il s'appropriera le personnage de Peyrol, pour s'en resservir dans Le Frère-de-la-côte. Ce héros de Daudet qui s'en va chercher fortune à Tunis pour rentrer à Paris et tout flamber en six mois, après avoir été débardeur à Marseille, portefaix... Et nous voici encore au coeur de Nostromo, ce roman-phare dont nous savons par un biographe, Zdzislaw Najder, qu'à l'ébauche préparée Conrad s'engageait vers un roman d'essence méditerranéenne!  

« La vie que j'ai passée à travers le vaste monde se trouve dans mes livres », écrivait-il à l'un de ses nombreux correspondants. Quelle existence, en effet, sur toutes les mers du monde, du Congo belge aux Caraïbes, du continent austral à la mer de Chine, de l'Océan indien en Malaisie ! Reste, et Mme Lesage en livre de si nombreuses clés, que la période française tient une part considérable dans cette oeuvre d'abondance. Il puisa tant de matériaux à côté de sa vie dans les récits de ses compagnons de Méditerranée, mais cela était aussi sa vie.

 

carte D'Angleterre, avant de revenir, homme vieillissant, à la rencontre des souvenirs, sur les rives de cette Mare Nostrum (Nostromo ? - bien que Nostromo puisse venir de l'italien "nuostromo" qui signifie "bosco"), mer de tous les récits, il écrira à André Gide à propos de La flèche d'or: « Je suis en train de finir une espèce de roman dont l'action se passe, ou plutôt est située en France, si Marseille est bien en France et non pas en Fénicie». Raconte-t-il l'Amérique? Jeune navigateur, le capitaine Escarras de Marseille, qui le commande, est décoré de l'Ordre du Mexique. Un naufrage dans Lord Jim ? C'est l'histoire stupéfiante et bien réelle de Victor Chodzko, son meilleur ami marseillais, qui en est le rescapé. Un duel ? C'est Clovis Hugues, journaliste anti-impérialiste, communeux de 1871 lors de l'insurrection marseillaise, qui tue le rédacteur du journal bonapartiste l'Aigle et est jugé.

Il peut paraître vain de tenter d'identifier une appartenance, une influence « régionale » dans une oeuvre d'une telle ampleur, qui contient tout en elle les sommets du genre romanesque, où les valeurs de chevalerie, la faillite cruelle des héros victimes de la vérité éprouvent en même temps de tels désenchantements, de telles sommes de désillusions. L'étude de Claudine Lesage, qui éclaire justement les années d'initiations provençales, ne laisse pas de plonger l'amateur de Conrad dans de perplexes rêveries.  Il est tout de même paradoxal, chez le Polonais exilé d'expression française, de quitter subitement la France, la langue acquise, de rompre avec le continent, de faire l'apprentissage de l'anglais à l'âge de 22 ans, de bâtir dans cette langue adoptée une oeuvre parmi les plus considérables de la littérature mondiale et dont le premier roman sera publié au seuil de la quarantaine... Nous savons par les biographes qu'à cet « exil » anglais correspond, farouche, un oubli volontaire de la France. Conrad va dissimuler ses propres amitiés politiques souvent radicales, (sympathisant de l'insurrection Carliste), nier toute filiation de son oeuvre avec le sud méditerranéen.  Claudine Lesage, encore: « C'est par l'intermédiaire de ses personnages, qu'ils ont lus plus « British » qu'ils n'étaient en réalité, que les Anglais ont annexé complètement leur auteur, Joseph Conrad, pour en faire un « british writer ». Personnages conradiens qui servent de viatique à l'auteur, lui offrant la passerelle qui lui permettra de s'intégrer à la société, aux lettres anglaises, la langue devenant même un masque supplémentaire !  Reste tout de même l'attachante représentation du Conrad qui abandonne Marseille en 1878 avec en tête les potentialités d'une oeuvre, et enfin, bien plus tard, en 1921, aux marges de la mort, ce retour aux rives placides d'une ville de jeunesse aux ruelles bordées de palmiers, avec, nichées dans des rocailles plantées d'orangers, de citronniers, des demeures exotiques, et à deux pas du chalet "La Solitude" où Stevenson vivra en 1884, toute proche, la demeure d'une jeune femme suicidée pour un amour impossible.

Sources :

-"Nostromo, paysages d'Hyères". Article d'Alain Dugrand, dans sa contribution au numéro 297 du "Magazine Littéraire" de mars 1992, consacré à Joseph Conrad. 

-Sources et métamorphoses de la création littéraire chez Joseph Conrad. Thèse de Claudine Lesage. 

-La maison de Thérèse, Les années françaises de Joseph Conrad. 1874-1878. Claudine Lesage, édit. Sterne, Amiens, 1992.  

-Joseph Conrad, Zdzislav Najder, édit. Table Ronde, 1989. 

-Joseph Conrad et le Continent, Claudine Lesage, édit. M. Houdiard, 2003. ( Joseph Conrad, bourlingueur de mers, explorateur d'exotisme, aventurier de l'écriture... Le tableau ne saurait être complet sans les années d'adolescence passées à Marseille. Il y apprend le métier de marin, noue des amitiés indéfectibles, s'initie aux drames amoureux et, déjà romancier en herbe, déguise et fabule sa réalité. Ces années-là deviendront la partie immergée de l'œuvre. De Cracovie à Londres en passant par la Suisse et Marseille, les premiers voyages de Joseph Conrad sont d'abord continentaux. L'anglais ? Il ne l'apprend que sur le tard mais parle polonais et français et s'initie au provençal. C'est ce terreau européen d'un écrivain bientôt universel qu'explore Claudine Lesage : à travers une documentation riche et circonstanciée, on découvre un Joseph Conrad insoupçonné, une œuvre à relire avec un regard neuf. (présentation de l'éditeur)

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Μαραμπού - Νίκος Καββαδίας

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 MARABOUT (Nikos KAVVADIAS)  Traduction de Michel Volkovitch

 

Tous ceux qui sur la mer ont ma vie partagé prétendent que je suis un pervers, un infâme, que très sournoisement je déteste les femmes, qu’avec elles jamais je ne vais m’allonger.

On dit que je carbure au hasch, à la coco et que je suis le jouet d’une passion impure, que je porte gravées de bizarres peintures, obscènes à vomir, cachées sous mon tricot.

On dit de moi d’horribles choses, sans arrêt, qui ne sont que bobards et que fausses nouvelles ; et ce qui m’a frappé de blessure mortelle, nul ne l’a jamais su — j’ai gardé le secret.

Mais tandis que ce soir descend sur les tropiques, que s’éloignent à l’ouest les vols de marabouts, je suis forcé d’écrire, et d’avouer jusqu’au bout quelle plaie est en moi, obscure et tyrannique.

En ce temps-là j’étais sur un bateau postal, aspirant, sur la ligne d’Egypte à Marseille, quand je la vis, aux fleurs de montagne pareille, et devins son ami, son frère, son féal.

Noble, toute en finesse et en mélancolie — son père, un Egyptien, s’était ouvert les veines — elle traînait son deuil dans les contrées lointaines, croyant qu’en les bougeant ces choses-là s’oublient.

De Marie Baschkirtseff elle adulait la prose, aimait avec transport la Sainte d’Avila, disait de tristes vers français d’un ton très las et contemplait longtemps l’étendue bleue, morose.

Moi qui n’avais connu que les corps des drôlesses, moi, l’âme sans vigueur, par la mer ballotté, je retrouvais ma joie d’enfance à l’écouter parler comme un prophète — extase et allégresse.

Je passai à son cou une petite croix et reçus d’elle un portefeuille. Et à mesure que le port approchait, terme de l’aventure, mon cœur se remplissait de tristesse et d’effroi.

Combien de fois, plus tard, sur les cargos si lents, ai-je invoqué l’amie, complice, ange gardienne ! Sa photo emportée dans mes virées lointaines était une oasis sur les sables brûlants.

C’est là, je le sais bien, que je devrais finir. Ma main tremble, le vent brûle et brouille ma vue. Sur le fleuve africain les fleurs superbes puent. Un marabout crétin se remet à glapir.

Je continue !… Un soir, dans un port très lointain, m’étant noirci au gin, au whisky, à la bière, vers minuit, titubant à m’en rouler par terre, Je pris la rue qui mène aux maisons des putains.

C’est là que les traînées attirent les marins. L’une d’elles, rieuse, arracha ma casquette (vieil usage français qui signe une conquête), et moi, sans le vouloir, je suivis le bourrin.

Une petite chambre sale aux murs sordides où la chaux s’écaillant tombait comme une peau, et cette loque humaine à la voix de corbeau, à l’étrange regard, noir, possédé, morbide.

Sans tarder je la fis éteindre. On se coucha. Mes doigts sur tout son corps comptaient ses os pointus. Elle empestait l’alcool. J’émergeai, courbatu, «quand l’aurore sur nous sa joue rose pencha».

Lorsque dans la lueur pâle du petit jour, je la vis, pitoyable, et pourtant impudique, pris d’un étrange émoi proche de la panique, je pris mon portefeuille et payai sans amour.

Douze francs… Mais poussant un grand cri tout à coup, elle posa les yeux sur moi, blême, égarée, puis sur mon portefeuille… Et c’est là, bouche bée, que j’aperçus la croix suspendue à son cou.

Oubliant mon chapeau, je me ruai dehors comme un fou, titubant et perdant la boussole, emportant dans mon sang la méchante bestiole qui depuis n’a cessé de tourmenter mon corps.

Tous ceux qui sur la mer avec moi ont peiné me voient en vieux salaud, qui jamais ne s’allonge dans le lit d’une femme, et que la coco ronge. Malheureux ! S’ils savaient, ils m’auraient pardonné…

Ma main tremble… La fièvre… Ahuri, tête vide, fixant un marabout là-bas, sans mouvement, qui me zieute à son tour, non moins obstinément, je me sens son égal, aussi seul et stupide.

 

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Nikos Kavvadias

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                                                   * 

aperçu sur la vie et l'oeuvre de Nikos Kavvadias, écrivain-voyageur grec : http://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%ADkos_Kavvad%C3%ADas  et aussi  http://curiosaetc.wordpress.com/2011/09/03/nikos-kavvadias-poete-des-oceans/

 

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                                                                       paru aussi en poche (10/18 ou folio)

 

 

 

son oeuvre poétique a inspiré des chanteurs :

 

  

 

c'est l'eau de mer qui goutte de ton corps,

dans une coupe d'Alger où, avant l'abordage,

communiaient les corsaires, à Mogador.

L'huître océane épouse la lumière.

Goût âcre : coing, peau de grenade, noix,

et la teinte secrète, plus amère

ornant les vases des Carthaginois.

Voile de cuir, odeurs mêlées de cire,

d'encens, de cèdre et de vernis ancien,

comme en la cale d'un très vieux navire

de l'Euphrate ou de chez les Phéniciens.

Une herbe blonde a couvert le trépied

pythique. Un flot de poix fondue, bouillante,

vient inonder sans trêve ni pitié

tous les pécheurs qui t'avaient pour amante.

Rosso romano, pourpre de Sidon,

cristaux précieux pour les vins les plus rares.

Que l'outre verse à flots, et qu'Apollon-

berger trempe ses traits dans le curare.

Rouille de feu, au Sinaï dans les mines.

Caves de Chalcidique. Et cet enduit.

Rouille sacrée qui est notre origine,

Qui nourrit, est nourrie, puis nous détruit.

Calice d'or, ciboire, candélabre,

et tabernacle en forme de vaisseau.

Au Grand portail, deux démons portant sabre,

avec trois anges, aux lances en morceaux.

Toi, d'où viens-tu ? De Babylone.

Où vas-tu ? Dans l'œil du cyclone.

Qui aimes-tu ? Une tsigane.

Quel est son nom ? La fée Morgane.

De nom, tous les cyclones sont femelles :

Eva, Judith, Emilie, Corazon.

La magicienne a trois filles pucelles ;

la quatrième, borgne, est un garçon.

Poissons volants dans la brise qui dort.

Crabes, tourteaux, filles échevelées,

serpents de terre et branches d'arbres morts,

hélice, mât et barre bricolée.

Si nous avions la lampe d'Aladin !

Ou le vieux nain des îles de la Sonde...

On a lancé le S.O.S., enfin,

sur un galet tout blanc, avec la fronde.

Quelque démon le beau temps ramena.

Allodetta, exorcise-le vite.

La radio, muette, à part les parasites.

L'opérateur feuillette l'almanach.

Le vent gémit comme un chien pris de rage.

Adieu la terre, adieu, rafiot, moussons...

L'âme nous quitte et se taille à la nage.

Même en enfer il y a des boxons.

                                                                       
(traduction de Michel Volkovitch  http://www.volkovitch.com/ )
 

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Radiguet (éditions récentes)

Publié le par Christocentrix

en complément d'un article précédent sur Radiguet : http://christocentrix.over-blog.fr/article-raymond-radiguet-60817844.html

 

infos sur des éditions récentes :

 

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Ces 140 lettres, pour la plupart inédites, ont été rassemblées par Chloé Radiguet et Julien Cendres au cours de vingt années de recherches.

 

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la frontière

Publié le par Christocentrix

genot frontiere

        La Frontière, roman de Gérard Génot, éditions l'Age d'Homme, 2012.

 

L’action se déroule dans un pays nommé le Protectorat, la Régence ou le Beylik, sur la frontière avec la Colonie voisine et dans la capitale, pendant une vingtaine d’années, des années d’avant-guerre jusqu’à l’indépendance. C’est une histoire de contrebande d’armes et de vengeance : à la poursuite du responsable du massacre d’un douar frontalier les justiciers se trouvent mêlés, dans la capitale du « Protectorat », aux dangereuses intrigues de la « transition » vers l’indépendance ; plus tard, dans la Colonie voisine, où commence une guerre qui ne dit pas son nom, la poursuite continuera, entre « rebelles » et milices contre-terroristes, jusqu’à ce qu’enfin justice soit faite. Dans cet ample cycle romanesque, la représentation réfléchie de la réalité coloniale est bien éloignée des complaisants stéréotypes de l'exploitation et de la résistance à l'occupation et à l'oppression administrative ; gens du bled unis par le même amour aride d'une terre avare, par le goût de la chasse, par des amitiés silencieuses qui n'ignorent pas que l'histoire les balaiera inéluctablement... 

(suite ici : http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=978-2-8251-4040-6&type=67&code_lg=lg_fr&num=211

 

 

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Raymond Radiguet

Publié le par Christocentrix

Carqueiranne, 1920... Carqueiranne, 1970... Carqueiranne aujourd'hui.... (je ne parle pas de la station balnéaire qu'est devenue cette commune de la côte varoise, mais des nombreuses criques, difficilement accessibles, qui s'étalent entre les Oursinières et la plage de Carqueiranne). Ceux qui savent ou qui connaissent les lieux se s'étonneront pas du lien que j'établis...

Mais pourquoi aborder Raymond Radiguet par ce biais ? Il est évident que c'est un rapport personnel...qui me permettra de tout dire, tout en taisant tout....Vais-je donc parler de moi, en prenant en otage Radiguet ? Certes non rassurez-vous, je vais bien vous parler de Radiguet... mais il faut bien que j'explique pourquoi j'aime Radiguet et que j'essaie de dire quelque chose qui soit digne de l'admiration que je lui porte. Et ceci je le continuerai plutôt dans le cadre d'un commentaire....

 

Cette présentation de Radiguet sera sans prétention ; des éléments d'information sur Raymond Radiguet qui conduiront peut-être à le découvrir pour certains ou aller plus loin pour d'autres...

Beaucoup de choses ont été écrites sur Raymond Radiguet, dont certaines de très belles. Je ne vais donc pas rivaliser mais simplement les indiquer. Des documents photographiques aussi... çà aide à comprendre... sans parler des adaptations cinématographiques...

 

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Radiguet-oeuvre-poetique.jpgRappelons d'abord que si Raymond Radiguet est l'auteur de "le Diable au Corps" et de "le Bal du Comte d'Orgel", il est aussi, ne l'oublions pas, un auteur d'une extrême diversité : théatre, poésie, contes, articles, essais, romans. L'ensemble a été écrit entre l'âge de 15 et 20 ans. (soit entre 1918 et 1923). Raymond Radiguet fut un météore pour notre monde. Il est  mort à l'âge de 20 ans, non sans avoir été reconnu comme quelqu'un de très original et de très marquant dans l'histoire des lettres françaises. (Pour les éléments biographiques, on se reportera à d'autres sites ou à la bibliographie).

 

Parmi ce que j'ai pû lire à propos de Radiguet, j'ai retenu quelques titres que je mettrai en valeur de façon visuelle au milieu de la bibliographie. Mais c'est plutôt Henri Massis que j'ai choisi pour introduire le sujet car comme disait Barrès : "les jeunes alouettes gauloises s'élèvent avec ardeur dans les airs et planent au-dessus de ce qu'elles voient de brillant".

Massis, Barrès..., ce n'est pas innocent....

 

D'abord cet extrait d'un texte de Nimier : "les oeuvres complètes de Radiguet désignent assez clairement quels furent les deux principaux interêts de sa vie : l'amour et l'intelligence".

Et celui d'un texte de Jacques de Lacretelle : "L'indépendance, le dédain des préjugés, l'anarchie même, sont pour lui des moyens de parvenir au sérieux et de tout remettre en ordre...ne se refuser à rien et goûter aux contrastes pour mieux faire l'ordre en soi-même, voilà j'imagine, la règle secrète de sa vie".

 

 Dans un petit ouvrage écrit en 1927, intitulé "Réflexions sur l'art du roman", Henri Massis consacre un chapitre entier à Raymond Radiguet : Un jeune romancier d'esprit classique Raymond Radiguet. En voici l'intégralité  :  massis-l-art-du-roman.jpg

"Le roman classique, dont nous avons tant de fois formulé l'exigence et qui semblait obstinément nous échapper, Raymond Radiguet l'a donné aux jeunes écrivains de sa génération, en leur laissant le Bal du comte d'Orgel, ce « livre sans date », mais tout vivant de sa beauté propre, plus convaincante qu'aucune théorie. Ces qualités, cette technique, cette psychologie, cette mesure, et aussi cette pénétration du réel - que toute une école critique dissociatrice et savante avait remises à l'honneur, en restaurant la tradition qui va de Mme de Lafayette à Stendhal, à travers les moralistes français - on sentait bien que rien ne vaudrait comme une oeuvre pour les manifester. On peut en démonter le mécanisme, s'émerveiller de sa structure, de la finesse de ses rouages, en admirer le métier, l'ériger en méthode ou le proposer en exemple - reste que la merveille, c'est encore une montre qui marche. La doctrine était bonne, utile à méditer. Sa fécondité créatrice pouvait être contestée ; elle l'était.

Fallait-il en conclure que les écrivains de la Nouvelle Revue française, qui joignaient au précepte des oeuvres, fussent les seuls représentants du vrai classicisme - ainsi que le prétend Gide? Une sorte de malaise révélait l'équivoque, la dissociation que ce classicisme hypocrite introduit entre l'art et l'humain qu'il a charge de manifester. Pour le critique, un des rares mérites de Radiguet sera de dissiper une telle équivoque, - et cela par l'éclosion soudaine d'une oeuvre parfaite, surgie à l'extrême point de la jeune littérature, dans cette province rimbaldienne où on ne l'attendait guère et dont les artifices semblent n'avoir servi qu'à lui mieux découvrir la déficience comme s'il ne s'était laissé distraire que pour reconnaître plus sûrement sa route.

Que cette oeuvre ait contrarié - par l'émouvante pureté qui en émane, autant que par sa filiation traditionnelle avec les grands maîtres de la psychologie - les doctrinaires de la Nouvelle Revue française, il fallait s'y attendre.

Le tort de Radiguet aux yeux des écrivains de ce groupe, c'est de ne pas partager leur croyance qu' « avec les beaux sentiments on ne saurait faire que de la mauvaise littérature ». Radiguet n'était dupe ni des beaux, ni, à plus forte raison, des mauvais sentiments : il voulait la vérité, il avait la passion de voir clair. De là vient qu'il ne soit pas tombé dans les pièges de l'immoralisme et du « psychologisme » à la mode parmi les garçons de son âge ; et entre toutes les niaiseries qui sont l'invention de notre siècle, il n'en connaissait pas de pire ni de plus inhumaine que ce goût du pervers, de l'anormal, de l' « aberrant », où se complaisent les disciples de Gide et de Proust.

C'est qu'il n'était sensible qu'aux qualités profondes. « Que l'amour est d'une étude délicate », dit-il, traduisant ainsi tout ensemble l'ingénuité de son coeur et le scrupule de son art. L'inconnu, comme tel, ne lui semblait pas plus attirant que l'habituel, car il savait que, lorsqu'on s'applique aux réalités concrètes et plastiques de l'âme, l'inconnu est partout, que la connaissance seule lui donne valeur et nouveauté, et que l'art a précisément pour objet de délivrer ce que toute réalité contient proprement d'ineffable. Le plaisir même - cette délectation qui est la fin de toute oeuvre créée - il le décelait dans les sentiments ordinaires, car c'est « dans l'habitude que nous trouvons nos plus grands plaisirs ». Il cherchait à pénétrer ceux qui font les hommes pareils, bien plutôt que ceux par où ils se singularisent. La singularité, il la discernait là où elle est vraiment, dans les illusions, les erreurs, les mensonges que nous entretenons sur le monde et sur nous-mêmes. Il n'était pas de ceux qui se laissent prendre au masque, et les pires masques sont ceux où nous cherchons à nous celer ce que nous sommes. Il ne haïssait rien tant que les duperies de la sincérité : son regard - étonnamment lucide - avait discerné que « les moments où on ne peut pas mentir sont précisément ceux où on ment le plus et surtout à soi-même ». A de tels traits reconnaissez le moraliste.

Aussi bien sa psychologie n'est-elle pas celle de l'homme seul. Par un instinct merveilleux, si contraire aux entraînements de son âge, il savait que cet homme-là n'existe pas, car la réalité ne le lui avait fait découvrir nulle part - si ce n'est en des coins hideux - et il ne se laissait enseigner que par elle. Mais l'ordre humain, telle que la moralité le révèle, celui-là, par contre, il l'avait discerné, et au coeur même du réel, où il avait poussé d'aventureux dévergondages. S'il avait eu « le diable au corps », le vice était pour lui sans prestige : c'était le vice, et il l'appelait par son nom qui traduit la privation, le manque de certaines qualités positives de l'âme. Le devoir, au contraire, lui semblait « une réalité qui n'est insipide que pour ceux qui n'ont pas de goût ». « Plus que nos manières dont le public est juge, dit-il encore, importe la politesse du coeur et de l'âme dont chacun de nous a le contrôle. Pourquoi ne serait-on pas envers soi de bonne compagnie? »

Voilà qui suffirait à le classer dans une autre famille que celle de l'Immoraliste. C'est assez pour qu'on doute qu'il ait pu jamais avancer vraiment dans la connaissance du coeur humain, pour qu'on lui dénie le don de pénétrer dans aucun « fourré », d'y faire des coupes, des éclaircies, et qu'on nous montre sa jeune perspicacité en « tutelle ». Pour ceux-là, un psychologue qui s'intéresse à autre chose qu'au monstrueux ne saurait avancer qu'entre d'étroites lisières. On reconnaît que ce sont les directions traditionnelles de la psychologie française. Mais c'est précisément le grief qu'on fit à Radiguet ; c'est d'avoir eu le bonheur, en dépit de ses propres désordres - dirai-je enseigné par ses désordres mêmes? - de nous découvrir un coeur bien né et une tête bien faite. Radiguet.jpg

Cette gravité, ce sérieux qu'il portait devant la vie, bien qu'il parût vivre assez déraisonnablement, voilà ce qui m'avait surtout frappé chez Radiguet - et cela dès le Diable au corps. On le rencontrait alors dans ces bars - dont parle Mauriac, -- parmi « ces enfants lamentables qui sont revenus de la guerre et du rivage de la mort avec un air gavé, inassouvi », et pour qui « tout est occasion de se perdre et de s'anéantir ». Radiguet passa au milieu d'eux, vécut peut-être de leur vie : il n'était pas des leurs. Derrière son monocle qu'il n'arrivait pas à fixer, quel étrange regard dur, un peu myope, tourné vers le dedans, et secrètement irrité, il posait sur ses compagnons, tout livrés à cette atmosphère confuse, à « cette musique dont les rythmes divisent l'être, le dispersent, à ces alcools qui tuent la conscience ». Sur son visage - ce visage enfantin où la sévérité mettait une moue si gentille -, on lisait une sorte d'impatience qui était moins faite du dégoût de la frivolité que de ce qui s'y cache d'imposture. Mais pour peu qu'on l'interrogeât davantage, on y voyait passer un imperceptible frémissement où se trahissait une sorte de dépit pour le temps qu'il perdait, pour le temps qu'on lui faisait perdre - car, déjà, il se hâtait comme les gens qui doivent mourir jeunes. On sentait, dans ses gestes, dans son allure distante, un peu crispée, une sorte de rancune et presque de la colère contre « ces amis qui croient nous rendre service en nous détournant de notre route ». Qu'il leur en a voulu ! 

Mais, à la vérité, Radiguet ne s'est laissé détourner par personne ni par rien. De l'oisiveté même où de moins frêles se fussent amoindris, il a su faire une vertu active : « Si la jeunesse est niaise, dit-il, c'est faute d'avoir été paresseuse... Pour un esprit en marche, la paresse n'existe pas ». Son esprit fut dans une chasse incessante, et il semble que de tout, finalement, il ait fait son profit. Dans le désordre, il ne s'est pas égaré, il n'a jamais perdu conscience, car l'ordre habitait en lui les régions les plus hautes, la zone claire de l'intelligence et celle plus secrète où se motivent les raisons d'un coeur qui avait la pureté du cristal. Cette lucidité qu'il puisait à deux sources également limpides, c'était la fine pointe, la pierre de touche où il éprouvait tout ensemble les sentiments, les hommes, ses amis et lui-même. En art, elle l'a gardé non seulement du confus, de l'informe, mais encore de ces bizarreries, de ces affectations dont il avait tant d'exemples sous les yeux et qui sont si propres à ravir un novice (« En une époque d'extrême complication, comme la nôtre, disait-il, écrire comme tout le monde, quand chacun s'efforce d'écrire comme personne, est considéré comme une insolence »). 

Radiguet-portrait.jpgAverti par un obscur pressentiment, Radiguet semblait savoir qu'il n'avait pas le temps de se tromper : il sacrifiait l'inutile pour, en tout, ne garder que l'exquis. La mode, ses piperies et les sottises qu'elle fait faire, le désir d'éblouir, de donner le change, tout cela lui était étranger, ou plutôt éveillait en lui de la méfiance, une sorte d'effroi. Lisez, dans le Bal, ce portrait du jeune diplomate, Paul Robain, où déjà vous pourrez goûter sa manière, cet impeccable ton : « Paul croyait s'être réussi une figure ; en réalité, il s'était contenté de ne pas combattre ses défauts. Cette mauvaise herbe, l'avait peu à peu envahi et il trouvait plus commode de faire penser qu'il agissait par politique, alors que ce n'était que faiblesse. Prudent jusqu'à la lâcheté, il fréquentait divers milieux ; il pensait qu'il faut avoir un pied partout. A ce jeu, on risque de perdre l'équilibre. » Une clairvoyance si aiguë peut passer pour sécheresse, absence de sympathie, d'entraînement vers les êtres. Disons plutôt qu'elle est le fait de ces âmes tendres et chastes, dont la sensibilité se révèle à ce qu'elles n'en abusent point.

Radiguet redoutait la faiblesse - et, entre toutes, celle qui consiste à mésuser de son coeur ou à le gaspiller. Mais là encore, il a su tout aussitôt se garder de l'excès et discerner l'écueil où il allait buter : « Ne pas vouloir être dupe, c'était la maladie de Paul Robain, » dit-il dans cette page que je viens de citer, et il ajoute : « C'est la maladie du siècle. Elle peut parfois pousser jusqu'à duper les autres. Tout organe se développe ou s'atrophie en raison de son activité. A force de se méfier de son coeur, Paul Robain n'en possédait plus beaucoup. Il croyait s'aguerrir, se bronzer, il se détruisait. Se trompant complètement sur le but à atteindre, ce suicide lent était ce qu'il goûtait le plus en lui-même. Il croyait que ce serait mieux vivre. Mais on n'a encore trouvé qu'un seul moyen d'empêcher son coeur de battre, c'est la mort. » Ici le trait s'achève sur une pensée où toute l'âme se livre.

Son coeur, Radiguet l'avait d'abord caché. Plutôt que de se livrer sans prudence, cet enfant avait affecté une sorte de cynisme, préférant se noircir que de s'apitoyer. « On a voulu voir en mon livre des confessions, a-t-il écrit du Diable au corps. Quelle erreur ! Les prêtres connaissent bien ce mécanisme de l'âme, observé chez les jeunes gens et chez les femmes, de fausses confessions, celles où l'on se charge de méfaits non commis, par orgueil. » Nul, moins que Radiguet, ne glissa dans ce qu'on a pu nommer le « romantisme de l'adolescence ». Il n'avait pas la religion de ses troubles, cette soumission aveugle à tout ce qu'il nous arrive de sentir de moins opportun. Ni le tumulte des sens, ni les impulsions du désir ne pouvaient l'abuser ; il y portait un regard clair, un regard qui ne déforme rien et qui met à nu les passions sans tenter de les anoblir ni de les exalter, - car il ne confondait pas connaissance de soi-même et abandon à soi-même. Aussi ne s'est-il pas raconté, comme à l'ordinaire les jeunes gens se racontent, pour nous faire partager les illusions qu'ils entretiennent sur leurs propres aventures ; mieux encore, il ne s'est pas expliqué, car ces explications, où nos premiers livres s'ingénient, ressemblent à ces mensonges de l'enfance dont il disait : « L'enfance cherche des prétextes. Toujours appelée à se justifier devant les parents, il est fatal qu'elle mente. » Radiguet n'a jamais essayé de se justifier.

A ce don de dépister les mensonges que nos passions inconsciemment nous suggèrent, nous devons le seul livre vrai que nous ayons sur l'adolescence, et ce livre est celui d'un enfant. La part faite à cette forfanterie que j'ai dite et qui est dans le caractère du héros, jamais les expériences d'un jeune garçon livré à la sensualité de son âge, et que ne retiennent ni les contraintes de l'éducation ni les scrupules d'une foi vivante, n'ont été plus tragiquement décrites ni plus affreusement ressenties que dans le Diable au corps -ce « drame de l'avant-saison du coeur », Radiguet n'a pas voulu s'attendrir et nous abuser sur l'innocence de tels jeux. Dans le réel, par le réel, il dégagea ce sens de la responsabilité, cette conséquence des actes que les arrangements de la vie peuvent bien recouvrir ou celer, mais dont l'âme reste informée, marquée. Rappelez-vous, vers la fin du livre, ce couple d'enfants lamentables « oubliant sa beauté, sa jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants », et qui erre sous la pluie glaciale, dans le voisinage d'une gare, à la recherche d'un abri. « Cette nuit des hôtels, dit-il, fut décisive, ce dont je me rendis mal compte après tant d'autres extravagances. Mais si je croyais que toute une vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de retour, épuisée, atterrée, claquant des dents, comprit tout... Peut-être même vit-elle qu'au bout de cette course d'une année, dans une voiture, follement conduite, il ne pouvait y avoir d'autre issue que la mort. » C'est ainsi que les choses se passent : la chair étale ici sa misère, sa détresse ; voilà le jeune animal humain, et « c'est déprécier les choses et les méconnaître que de les vouloir autres qu'elles sont, même quand on les veut plus belles » (Les Joues en feu : avant-propos). Serait-ce l'absence d'hypocrisie qui, dans un tel livre, a choqué?

Ce goût impitoyable de la vérité, cet acharnement à voir les choses comme elles sont, recouvre une sorte d'austérité morale, dont, seul entre les écrivains de cette génération, Radiguet me semble avoir été avide. Nulle part il ne glisse dans cet érotisme où ceux-ci se dissolvent. Le désir de pureté qui le travaille ressemble, par certains côtés, à cet instinct que Proust, si indifférent à la moralité, reconnaissait en lui-même : « La foi en un monde différent, fondée sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, en un monde entièrement différent de celui-ci. » Ce monde, Radiguet était impatient de le découvrir, de le reconnaître. Mais quand il écrira le Bal du comte d'Orgel, il ne se laissera pas prendre à la montre : « Roman d'amour chaste, dit-il, aussi scabreux que le roman le moins chaste. » Rien ne pouvait l'empêcher de voir clair, ni le décor du monde, ni cette fausse chaleur dont il donne le spectacle. A ce disciple de Stendhal, il manquait peut-être le sens de cette « faiblesse sacrée » où se reconnaît une âme naturellement chrétienne ; il y a, dans sa réserve, quelque chose d'un peu janséniste et comme une absence de grâce. Pas le moindre romantisme, de ce romantisme où M. Bremond voit la marque du mysticisme. C'est que rien ne lui était plus suspect que le faux dans les sentiments. Cette place vide, cette absence qu'on discerne au centre de son premier livre, il ne l'eût pas comblée par une infidélité au vrai ; il la réservait comme un manque, mais n'y installait pas de faux dieux. Sa conscience d'écrivain le lui eût interdit ; elle informait en quelque sorte sa conscience morale et lui servait de probité. Par la recherche de la clarté intellectuelle, de la pureté, de la simplicité des moyens, il parvient à l'élégance de l'âme.

Aussi bien son art est-il d'un moraliste ; il tend d'instinct à la maxime, il intègre, dans une phrase courte et pleine, ce résidu d'expérience humaine que le réel aussitôt lui découvre. Art où l'observation et la réflexion fonctionnent étroitement agencées l'une à l'autre, où l'analyse de qualité intellectuelle se condense en réflexions, en préceptes, et découpe dans la réalité les linéaments d'un art de vivre. D'où le reproche qu'on lui a fait d'intervenir sans cesse, de ne pas assez respecter le mystère de ses personnages et cette sorte d'inconscience où ils vivent, comme séparés d'eux-mêmes. Mais cette subtilité qu'il apporte dans la découverte des sentiments et qui nous fait soudain trouver logique, parce qu'elle est la seule vraie, l'explication imprévue qu'il propose, - cette clairvoyance nous révèle le classicisme de son art. Puisqu'il nous faut construire - et d'abord nous construire nous-mêmes pour atteindre notre être -c'est à l'intelligence que Radiguet en remet le soin, à la partie la plus élevée du moi et non à la partie basse où il n'y a qu'enlisement et perte pour l'artiste comme pour l'individu.

Comparez les héros du Bal et ceux d'Ouvert la nuit, par exemple, ces êtres incoordonnés, aux actes décousus, qui nous semblent vides d'âme parce que « les cadres religieux, familiaux, ethniques ne les soutiennent plus (François Mauriac : La Vie et la mort d'un poète). Que l'art de Paul Morand et de ses émules « exprime fidèlement la confusion du monde qu'il nous peint », je ne le conteste pas ; n'empêche, comme le dit Mauriac, que le romancier ni son lecteur ne se résignent à ne pas dépasser un tel désordre. Jamais l'esprit de Radiguet n'abdique devant la confusion. Si l'incohérence de ses créatures le tourmente, c'est dans la mesure où il veut découvrir « les pôles de ces mondes mystérieux ». Aussi bien a-t-il senti que pour conduire une juste analyse, il faut d'abord placer les êtres dans le cadre social auquel ils appartiennent, non point par souci du pittoresque, mais pour motiver leurs réactions, ces résistances qui se prolongent si avant à l'intérieur de nous-mêmes. (note : Du Diable au corps, il disait : « Ce drame naît davantage des circonstances que du héros lui-même. On y voit la liberté, le désoeuvrement dus à la guerre, façonner un jeune garçon et tuer une jeune femme. Ce petit roman d'amour n'est pas une confession, et surtout au moment où il semble en être une. C'est un travers trop humain de ne croire qu'à la sincérité de celui qui s'accuse ; or, le roman exigeant un relief qui se trouve rarement dans la vie, il est naturel que ce soit justement une fausse auto-biographie qui semble la plus vraie »).

S'il peint le « monde », dans le Bal du comte d'Orgel, c'est comme « atmosphère utile au déploiement de certains sentiments ; mais non pas peinture du monde ». « Différence avec Proust, dit-il ; le décor ne compte pas. » Et l'on songe au mot de Pascal : « Quelle vanité que la peinture! » Ici encore reconnaissez le précepte classique.

La composition d'un tel livre, cette adaptation profonde de l'imagination aux exigences de l'art et du métier, cette technique parfaite, voilà ce qui, chez cet enfant, nous émerveille, nous cause un étonnement sans fin. Dans ce métier d'essence et de structure classiques, dont il avait médité la leçon chez les maîtres, Radiguet sut intégrer l'apport le plus neuf de la recherche moderne : le meilleur de Proust, de Gide, et, plus près encore, de Cocteau, y est assimilé, choisi, filtré. C'est par cette « modernité » que le Bal a séduit les jeunes gens, qu'il agit sur eux ; mais il a des éléments plus durables. D'autres adolescents ont, en effet, montré plus de génie, d' « originalité », révélé quelque chose d'étrange, une fulguration qui n'était qu'en eux-mêmes. Radiguet aura réalisé quelque chose de plus difficile : il aura atteint d'un coup à cette banalité qui est le secret des plus grands. « Tout artiste qui compte étant forcément original, dit-il, un effort constant de banalité sera pour lui la meilleure discipline »."

                                                                     

                                                                                          Henri MASSIS (1927)

 

 

Bibliographie succinte :

 

 

Radiguet---Noakes.jpgRadiguet-Classiques-Univer.--Borgal.jpg Radiguet -avec une canne- Bott

 

-OEuvres complètes de Raymond Radiguet, établie par Chloé Radiguet et Julien Cendres. Editions Stock, 1993.

-Radiguet Chloé, Julien Cendres : Raymond Radiguet, un jeune homme sérieux dans les années folles. Éd. Mille et une nuits, 2003. 216 p. Photos.

-Nemer Monique : Raymond Radiguet. Fayard, 2002. 508 p. Photos et notes bibliogr. Index.

-Movilliat Marie-Christine : Raymond Radiguet ou La jeunesse contredite [1903-1923], 

Bibliophane, 2000. - 350 p. Photos et documents. Bibliogr. des oeuvres de et sur R. Radiguet. Index.

-Bott François : Radiguet : l'enfant avec une canne. Flammarion, 1995 puis Gallimard, 2003.  220 p. - (Collection Folio ; 3888).

-Goesch Keith John : Raymond Radiguet : étude biographique, bibliographie, textes inédits, avant-propos de Jean Cocteau. La Palatine, 1955.

-Noakes David, Raymond Radiguet / une étude avec un choix de poèmes, 60 ill., une chronologie bibliographique "Raymond Radiguet et son temps". Seghers, 1968, 192 p.(Poètes d'aujourd'hui ; 181).

-Borgal Clément, Radiguet. Editions Universitaires, 1969.(Classiques du 20e siècle ; 103)

-Borgal Clément, Raymond Radiguet: la nostalgie.Presses universitaires de France, 1991, 223 p.

-Boillat Gabriel, Un maître de dix sept ans : Raymond Radiguet. La Baconnière, 1973. 118 p.

-Odouard Nadia, Les années folles de Raymond Radiguet.  Seghers, 1973.  315 p.

-Massis Henri,  Réflexions sur l'art du roman. Plon, 1927. (un chapitre entièrement consacré à Radiguet).

-Massis Henri,  Raymond Radiguet,  textes inédits de R. Radiguet ; deux portraits par Jean Cocteau. Paris, Ed. des cahiers libres, 1927 ?.

-Fraigneau André, A propos du "Diable au corps", les deux élèves de l'écolier (Cocteau et Grasset), Cahiers Jean Cocteau, 1973, 4, p. 35 -39.

-de Lacretelle Jacques,  Raymond Radiguet, Nouvelle revue française, 1924, 22 p.

 

Radiguet---Cendres.jpgRadiguet---la-nostalgie.jpg

Radiguet---Movilliat.jpgRadiguet---Nemer.jpg

 

 

-sites sur Raymond Radiguet :

http://www.scd.univ-paris3.fr/Bibliogr/Radiguet/V_radig.htm

http://www.denecessitevertu.fr/tag/andrefraigneau/"http://www.denecessitevertu.fr/tag/andre-fraigneau/

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/raymond_radiguet/index.html

 

 

 

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découverte d'un poète : Claude Fernandez

Publié le par Christocentrix

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