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Pontiques : se mêler sans s'emmêler

Publié le par Christocentrix

 










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chant byzantin en français

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une approche de Jésus par Marcel Légaut (suite et fin)

Publié le par Christocentrix

La foi des apôtres est plus importante pour le chrétien que leurs croyances.

Sans doute la foi en Jésus des apôtres ne peut pas être séparée de leurs croyances. Cependant, par son adhésion obscure une et absolue, leur foi est plus totale et plus pure que leurs croyances, même si, de leur temps, ils ne concevaient pas et auraient absolument refusé que la première put exister en dehors de l'adhésion sans réserve aux secondes. Aussi l'accès à la foi des apôtres, dans l'authenticité et l'intégrité de son élan secret est-il le chemin plus sûr que tout autre, plus exigeant aussi de toutes manières, pour découvrir Jésus sans réduire sa réalité mystérieuse en quoi que ce soit par quelques idées préconçues. Cette foi des apôtres est le fanal qui guide de loin le disciple vers son maître à travers l'écoulement des siècles et l'évolution des civilisations. Loin de le dispenser d'aller de l'avant avec tout ce qu'il est et sous sa responsabilité comme le font les croyances issues des premiers temps chrétiens, la foi des premiers disciples l'y invite au contraire; c'est d'ailleurs seulement à cette condition qu'il peut continuer à en recevoir la lumière.

Quand les enseignements apostoliques dépassent un strict compte rendu des faits et ne se bornent pas à commenter ou à soutenir chaleureusement la doctrine, par tout ce qui les élève, même à l'insu de leurs auteurs, au niveau du témoignage, ils ont une valeur incomparable pour l'homme à la recherche de qui est Jésus. Tels détails accessoires de l'Evangile dont l'exégète et l'historien n'ont que faire, aussi bien que tels passages, qui leur posent des questions de forme et même de fond, peuvent devenir très suggestifs pour celui qui cherche à joindre les apôtres dans l'intime de façon à découvrir grâce à eux, à travers eux et au-delà d'eux, qui était Jésus.

Mais l'homme ne saura remarquer ces traits infimes, portant la marque même de ceux qui les ont rapportés dans leurs écrits, ni leur donner valeur significative, que grâce aux approfondissements de la connaissance de soi et de la condition humaine. Il ne lui suffira pas d'être un lecteur attentif et méticuleux. Il ne pénétrera en profondeur le climat spirituel des disciples qui leur a permis de conserver vivants en eux ces moments d'un passé déjà lointain, de les rassembler et de les publier, que s'il connaît l'activité du souvenir qui porte sur les temps cardinaux de l'existence, que s'il a l'expérience de la persistance et de l'efficacité de ce ressouvenir. Il lui faudra avoir correspondu de longue date à la sollicitation de ses virtualités spirituelles, les avoir vu prendre corps et s'organiser pour être capable d'entrer dans le vif et la totalité de l'événement qui changea si profondément des hommes par ailleurs ordinaires, durement moulés par leur milieu, nullement préparés à une telle métamorphose; changement si profond qu'ils dominent leur époque et que certains paraissent des génies de tous les temps.

(note :  L'activité du souvenir est d'un autre ordre que l'automatisme de la mémoire. Quand elle porte sur les relations capitales que l'homme a vécues dans l'amour, la paternité et sur toute rencontre profonde avec autrui, quand elle s'attache sur les événements cardinaux de son histoire, ses choix et ses décisions, elle lui fait découvrir une unité fondamentale sous-jacente à la multiplicité des éléments très divers qui constituent sa vie. Elle lui donne conscience d'une consistance et d'une durée qui se font jour sous tout ce qui, en lui, a été contingent et est emporté par le temps. Cette compréhension en profondeur est appelée dans ce livre l'existence de l'homme. Elle s'oppose à une connaissance obtenue du dehors par quiconque lorsque celui-ci possède sur cet homme des données objectives. L'existence de l'homme ne peut être atteinte que par cet homme, grâce à son effort d'intériorisation et à l'activité du souvenir.

Le spectateur regarde de loin, il conserve ses distances, il ne prend pas part de façon personnelle, active ou passive, à ce qu'il voit. Au contraire, le témoin ne reste pas l'étranger qui passe. Il n'est pas sans efficacité, car souvent par sa présence il agit de façon silencieuse et invisible sur ce qu'il voit. Toujours, il en est profondément atteint. Il est capable d'en porter témoignage. Le spectateur ne peut apporter qu'un compte rendu de ce qu'il a vu. Il n'en est pas changé.)

Quand un homme à participé à la naissance d'une communauté spirituelle, il est particulièrement apte à entrevoir ce que les apôtres ont vécu près de Jésus:

Quand l'homme a été non pas le spectateur mais le témoin, et par suite l'artisan, d'un renouveau spirituel collectif, ne fût-ce que de quelques-uns - renouveau chrétien ou non - il connaît le climat dense, approfondissant et proprement créateur du groupe fraternel, origine de ce mouvement naissant. Mieux que tout autre, il sait percevoir dans les Écritures un écho singulier de cet autre commencement qui au départ était semblable, toutes proportions gardées, à celui qu'il a connu, quoique ce commencement fût secrètement l'amorce de si grandes transformations qu'on ne peut savoir encore où elles conduiront les hommes. Il est spécialement préparé à concevoir mais aussi à comprendre par le dedans ce que les disciples vécurent près de Jésus et ainsi à s'approcher de lui à son tour. Cette voie reste cachée aux savants comme à tous ceux qui n'ont pas vécu avec assez de puissance leur humanité.

C'est pourquoi l'histoire du christianisme dans ses moments capitaux est celle des continuels recommencements qui permettent la découverte de Jésus et qui la demandent, héritant du passé parce qu'ils ne sont pas indignes des origines. Quand ces recommencements font défaut, entravés ou déviés par des réalisations qui ont déjà la stabilité de l'établissement, la connaissance de Jésus se fige et s'exprime dans une doctrine abstraite et impersonnelle. Jésus ne donne plus qu'autorité et valeur à une institution, à un cadre de vie devenus l'essentiel. Il n'est plus celui qui appelle et libère.

La compréhension profonde de l'épopée des apôtres est la voie pour entrer dans l'intime de la vie de Jésus.

La foi et l'amour des premiers disciples sont en droit, pour le chrétien, plus que toute considération, la source de sa foi en Jésus et de son amour pour lui. C'est au chrétien de s'efforcer de comprendre par l'intérieur leur singulière évolution spirituelle tant du vivant de Jésus qu'après sa mort; de prendre conscience de ce qui s'est passé en eux leur vie durant et jusqu'à la fin. Comment ont-ils porté ce qu'ils ont vécu près de lui? Comment ont-ils répondu à ce qu'ils avaient reçu de lui quand ils se retrouvèrent ensemble, seuls, abandonnés à leurs propres moyens? Quelles questions se sont-ils posées tout le long de leur vie? De quels doutes et de quelles hésitations ont-ils été harcelés? Quels retours en arrière et quelles angoisses ont-ils connus devant un avenir sans proportion avec les horizons de leur jeunesse et de leur milieu d'origine? Quelle ferveur les animait, quelle joie les possédait, même dans la fatigue de leurs combats et dans leurs défaites? Les Écritures, si avares de témoignages directs sur la vie intérieure des apôtres le suggèrent, mais seulement à ceux qui ont eu à connaître et qui ont déjà un peu parcouru un itinéraire spirituel semblable.

En faisant de cette recherche l'âme de sa vie et, dans la mesure du possible, une préoccupation quotidienne, le chrétien continue de recevoir lumière et force de ces hommes. Il entre ainsi, par ce qu'il a en lui de plus spirituel, dans l'essentiel de leur foi et de leur amour, sans se laisser cependant asservir à tout le contingent qu'ils ont assumé, auquel ils ont donné intellectuellement valeur absolue et dont ils se sont prévalus à ce titre.

Les chrétiens des origines, ainsi que tant d'autres à leur suite, qui, à travers les siècles, les ont relayés avec une diversité infinie de modes de vie spirituelle, mêlés inextricablement de pratiques et de considérations liées aux temps, de ce fait rapidement périmées, sont les précurseurs qui conduisent à Jésus ses futurs disciples. Par leur présence secrète ils accompagnent, de près ou de loin, le croyant qui est de leur famille spirituelle et qui a su les reconnaître dans l'essentiel de ce qu'ils ont vécu. Ils le font entrer, autant que cela se peut, dans leur communion avec Jésus. Mais c'est à Jésus de grandir dans le coeur de ce croyant et à ces précurseurs de diminuer. Ainsi seulement ils tiendront leur place exacte auprès de ce nouveau disciple sans le charger indûment de ce qui n'est en eux que la marque d'une époque, d'un lieu et d'un tempérament.

En tout temps cette croissance de Jésus s'opère chez ceux qui le cherchent sans se borner à souscrire aveuglément par vertu, quand ce n'est pas simplement par indifférence, à ce qui est affirmé de lui avec autorité et à ce que la science dit. Véritable gestation elle se poursuit dans des conditions ambiguës et mêlées dues, non seulement au caractère complexe des Écritures, non seulement à ce que les générations en ont ultérieurement tiré, y ont ajouté et en ont retranché, mais aussi à ce que ces êtres en recherche sont en eux-mêmes. A force de pureté et de lucidité, d'intelligence spirituelle et d'esprit critique, en suivant les cadences et la dialectique de la vie, ils doivent s'efforcer d'entrer dans la compréhension intérieure de qui est Jésus, et d'entendre son message tel qu'il se perpétue et se développe à travers les siècles. Puissent-ils veiller à ne pas l'altérer plus que cela n'est inévitable, par des besoins et des aspirations spontanés, particuliers à leur âge ou à leur génération, que leur approfondissement humain n'a pas suffisamment critiqués et authentifiés! Les résultats de cette gestation en chacun le jugent car ils relèvent de son être, comme ils ont jugé ceux qui ont vu Jésus de leurs propres yeux et l'ont entendu de leurs propres oreilles.

Cette recherche de Jésus à travers ses disciples de tous les temps progresse avec celle que le croyant mène pour se trouver.

Cette démarche est la seule qui engage le tout de l'homme et qui soit ainsi digne de lui et à sa mesure. Elle ne se borne pas à rester à la surface du réel où l'histoire et l'exégèse règnent en maîtresse. Elle n'est pas celle des savants. Elle n'est pas non plus possible aux enfants parce qu'elle demande une conscience de soi qu'on ne peut pas avoir quand on n'a pas encore assez fortement vécu. Mais la pureté de l'enfance et la rigoureuse honnêteté du savant sont nécessaires à celui qui s'engage dans ce sentier toujours plus infrayé à mesure qu'il avance, s'il veut éviter le risque de s'égarer rapidement. Sans ces qualités, dans cette démarche solitaire par nature, de plus en plus privé de guide autorisé, il peut errer de la manière la plus folle. Seules sa droiture et sa vigueur intellectuelles, la profondeur et la rectitude du sens intérieur qui inspire sa recherche, pourront, par corrections successives et avec les délais nécessaires, redresser ses faux pas et le maintenir de façon convenable dans la voie. Toute intervention insuffisamment discrète ne peut que l'empêcher d'être proprement lui-même et le paralyse. Parfois même, trop autoritaire, et par manque de communion véritable, elle va jusqu'à empoisonner spirituellement.

Présence à Jésus, présence à quelques-uns de ses disciples, présence à soi-même vont ainsi de pair. Chacune prépare les autres et s'en trouve aidée. La foi en Jésus, dans sa pure originalité, est au bout de ce chemin, et non au commencement où elle ne peut être encore qu'implicite dans l'adhésion à une croyance qui reste fatalement abstraite, même si elle se nourrit de quelque transfert affectif; croyance utile mais insuffisante, facilitée par la crédulité et à l'occasion par le conformisme social; croyance dont les termes tout mystérieux qu'ils sont, satisfont le croyant sans pour autant l'éclairer vraiment. Par ses précisions, par ses images fallacieuses, par les fausses évidences qu'elle développe en lui, elle fait obstacle à la recherche de Jésus.
En suivant cette voie à longueur d'années, en même temps qu'il entre plus profondément dans l'intelligence de son Maître, le disciple reçoit la révélation de ce qu'il est en devenir. Pour correspondre à cette découverte, pour assumer dans la plénitude son existence et pour accomplir sa mission dans l'oeuvre créatrice, il est acculé peu à peu de façon vitale, et non seulement par conviction doctrinale, à voir en Jésus son unique recours.

Cette recherche conduit à l'adoration.

La foi en Jésus prolonge et soutient la foi en soi. Le disciple adhère à Jésus du mouvement même qui le fait adhérer à lui-même. Cette adhérence est proprement adoration par sa totalité toute enveloppée de nuit, par sa disponibilité sans borne et son immobile activité.

Le cheminement intérieur qui conduit à la foi en Jésus, doit s'inspirer de celui des premiers disciples.

Quoique l'homme moderne vive dans des conditions très différentes de celles des premiers disciples, il lui est nécessaire de comprendre par l'intime leur itinéraire spirituel pour trouver à son tour le chemin qu'il doit suivre afin de découvrir de façon personnelle qui est Jésus. En effet, l'essentiel de ce que ceux-ci ont vécu auprès de lui demeure encore l'essentiel pour atteindre Jésus en lui-même et le suivre. Aussi, le cheminement intérieur de ces hommes qui ont pris la dure et grave décision de rompre avec leur peuple, est-il plus important à connaître que les raisons qui ont converti au christianisme, d'une façon ordinairement plus collective et plus idéologique, les juifs et les païens des générations suivantes.

Ce cheminement spirituel, unique en son genre, présentait des obstacles considérables qui n'ont été surmontés que par un très petit nombre des contemporains de Jésus. Cette difficulté extrême donne à leur conversion une valeur exceptionnelle. Elle en garantit le sérieux et l'authenticité. Elle donne une portée universelle aux motifs profonds qui les ont poussés à suivre Jésus malgré tout. Même si l'on tient compte des facilités particulières à l'époque et au lieu, ces conversions posent une question qui paraîtra d'autant plus capitale qu'on se voue plus totalement à la recherche de sa condition d'homme.

Le Nouveau Testament ne fait connaître qu'indirectement le cheminement des apôtres.

Le Nouveau Testament rend compte surtout de la prédication apostolique. Les quelques témoignages proprement dits qu'il contient sont rapportés principalement pour convaincre et pour instruire de la doctrine, non pour décrire l'évolution spirituelle qui a conduit les premiers disciples à la foi en Jésus. Sans doute les enseignements proposés partent-ils de paroles de Jésus qui les avaient spécialement frappés, de sorte qu'elles restaient gravées dans leur mémoire. Sans doute en est-il de même des comportements de Jésus consignés dans l'Évangile. Mais ces paroles et ces faits sont rapportés pour un enseignement, non pour une confession. Peut-être même ont-ils été quelque peu modifiés dans cette intention, et la manière dont on les a présentés a-t-elle été influencée par les commentaires dont on les accompagnait. Peut-être furent-ils choisis et même sont-ils revenus à la mémoire des disciples précisément pour cette dernière raison. On ne saurait guère en douter quand on constate la liberté avec laquelle les hommes de ce temps interprétaient les écrits les plus vénérés. Aussi ces paroles et ces faits, tels qu'ils sont exposés, éclairent plus directement sur la réflexion et les élaborations intellectuelles des disciples après leur conversion, qu'ils n'aident à connaître le chemin parcouru par eux pour croire en Jésus. C'est pourquoi les Écritures ne se prêtent qu'indirectement, et d'assez loin, à cette dernière enquête.

Pour découvrir ce cheminement, l'expérience et l'intelligence spirituelles sont nécessaires.

Pour aboutir vraiment, cette recherche exige, outre la connaissance des Écritures, une intelligence spirituelle suffisamment développée pour aller au-delà de ce que ces textes disent explicitement. Sinon le Nouveau Testament risque de n'apprendre au lecteur le plus consciencieux que les conditions extérieures qui ont présidé à la naissance de la foi chez les générations postérieures de croyants. Ces connaissances exigent moins de maturité et d'engagement personnel que la compréhension profonde des transformations intimes d'un être. Elles restent un savoir comme les autres. Elles ne comportent pas non plus des conséquences aussi pressantes pour celui qui les acquiert. Les éléments contingents d'une époque toute différente de la sienne y ont une trop large part. Ils engloutissent l'essentiel dans l'occasionnel et l'accessoire. Ils le dissimulent et prennent sa place. Ils n'ébranlent pas l'homme dans ses profondeurs. Ils ne le poussent pas au cheminement intérieur qui le conduirait à une véritable conversion.

Cette recherche exige l'autonomie intellectuelle et un sens critique éduqué.

Dans cette recherche, qui le concerne obligatoirement dans sa totalité - sinon elle resterait vaine - l'homme doit éviter toute compromission avec ce qui se dit communément et comme par routine, sans être vécu habituellement de façon réelle. Il importe qu'il se dégage autant que possible des manières de penser et de sentir de son milieu familial ou social, et cela n'est pas aisé car elles lui sont quasi innées. En général, ces traditions, explicites ou non, imposent une lecture des Écritures qui donne à la lettre la valeur absolue d'un texte divin, ou au contraire conduisent à une étude des origines du christianisme à laquelle on se défend par instinct, par système même, de prêter un autre intérêt que celui de l'historien. Nul ne saurait mettre en oeuvre cette liberté de jugement s'il n'a pas atteint le niveau humain qui lui permette, grâce à un sens critique exercé, une suffisante autonomie intellectuelle et affective.

Dans cette recherche on doit aussi se défier, en bonne méthode, de toute conformité due à l'obéissance à quelque autorité sacralisée; obéissance vertueuse et pour cette raison d'autant plus aveugle. Utile au départ quand on n'est pas encore assez formé spirituellement, cette façon de faire doit être dépassée en temps voulu, sinon à la longue elle fourvoie inévitablement les êtres vigoureux et généreux qui, à force de piétiner dans une impasse, se mutilent intérieurement ou se révoltent. Elle pousse les autres à se laisser aller à une manière d'être et de dire, à se contrefaire, ce qui est spirituellement toujours néfaste et souvent mortel en ce domaine où l'authenticité est de rigueur.

Cette recherche sera ainsi essentiellement personnelle. Ses résultats ne seront pas tout à fait justifiables ni communicables car ils dépendent trop de l'être de celui qui la poursuit. En effet, il lui faudra trouver jusqu'à un certain point par lui seul et pour lui seul, en liaison avec les Écritures comprises cette fois en profondeur à la lumière de sa propre expérience, comment les apôtres ont été conduits à leur prédication; dans quelle mesure celle-ci vient de convictions authentiquement vécues et n'est pas inspirée aussi par les intérêts de tous ordres de leurs auditeurs, ou influencés par les courants idéologiques de l'époque. L'idéal, inaccessible sans nul doute, serait de savoir comment dans leur solitude de base, les apôtres vivaient de façon originale leur foi naissante en Jésus, avant, sinon d'en prendre conscience, du moins de pouvoir exposer leur foi d'une façon adéquate; mieux encore, avant d'être en mesure de se la dire intimement sans avoir l'impression de la diminuer ou de l'adultérer. Les conditions dans lesquelles chacun s'éveillera à cette recherche et l'entreprendra le jugeront....
 

(ce texte est extrait d'un chapitre de "Introduction à l'intelligence du passé et de l'avenir du Christianisme" de Marcel Légaut, édit. Aubier, 1970).

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Une approche de Jésus par Marcel Légaut (début)

Publié le par Christocentrix

Extrait de  "Introduction à l'intelligence du passé et de l'avenir du christianisme, Marcel Légaut (1970).

...La voie qui mène à Jésus passe par ceux qui l'ont connu et reconnu. Elle débute par ce qu'ils ont su et voulu dire de lui. Cependant la connaissance de leurs écrits n'est qu'un point de départ. Si la technique la plus poussée est nécessaire pour les étudier, leur déchiffrement linguistique et les conclusions qu'on peut en tirer par déduction ne permettent d'entrevoir qu'intellectuellement et de façon extérieure qui a été Jésus. Bien plus, l'abondance de la documentation que ce travail suppose, le déploiement de l'érudition qui l'accompagne volontiers et presque avec ostentation, tendent à faire croire que les résultats ainsi obtenus sont suffisants par eux-mêmes, qu'il n'est pas nécessaire d'aller au-delà
et même qu'une telle démarche ne convient pas puisqu'elle ne relève plus de la science. Or si l'on en reste à ce savoir, il n'est pas de plus subtil et par là même de plus redoutable obstacle à la vraie intelligence d'un homme dont la prestigieuse personnalité, comme pour bien d'autres de taille moindre, dépasse la vie et a fortiori transcende ce que l'histoire peut en dire objectivement. Les Écritures, sans nul doute, sont à l'origine du chemin qui conduit à Jésus, mais à la condition qu'on s'efforce d'atteindre leur message véritable en allant, de façon convenable, au-delà de leur sens littéral.

La découverte de l'autre exige la même activité spirituelle que la découverte de soi.

L'homme n'exerce pas seulement son activité spirituelle pour se souvenir de ce qu'il a été, pour être ainsi présent à lui-même et entrer dans son existence. Son intelligence se porte aussi sur la vie et les oeuvres de ceux dont il veut s'approcher pour comprendre en profondeur qui ils sont et se les rendre présents. Quand il n'a pas connu personnellement quelqu'un, sa mémoire ne lui sert de rien mais d'autres éléments peuvent jouer le rôle des matériaux que, dans ces conditions, elle ne saurait procurer : ainsi des lettres, des écrits de cet auteur, des témoignages à son sujet. L'activité que l'homme déploie sur cet ensemble de données pour entrer dans le mystère de l'autre ressemble en tout point à celle que, pour se souvenir, il exerce sur les matériaux fournis par la mémoire. A son initiative et sous sa responsabilité, à la lumière de son expérience personnelle et de son sens de l'humain, il fait le départ dans ce dossier entre ce qui est important et-ce qui ne l'est pas. Il distingue les éléments qu'il juge contingents, même si l'insistance des documents leur donne du poids, de ceux qui lui paraissent manifester ouvertement ou lui font entrevoir en filigrane, les orientations principales de l'autre. Il entrevoit ainsi progressivement la signification fondamentale de cette existence. Il dégage aussi peu à peu l'influence et le rôle que cet être aura dans l'avenir même si jadis celui-ci ne les a pas explicitement exprimés; bien plus, même s'il ne les a pas consciemment voulus. Peut-être encore cet être les avait-il conçus autrement, limité qu'il était nécessairement par ses origines et par les horizons bornés de son milieu social.

La découverte de l'autre est à la mesure de la maturité de celui qui s'y emploie.

La maturité de l'homme donne leur mesure à la justesse et à la profondeur de sa vision de l'autre, à l'exactitude des jugements qu'il porte sur lui, à la plénitude de la synthèse, d'ailleurs sans cesse à reprendre, qu'il fait à son sujet. Cette intelligence active varie avec son état spirituel, grandit quand il s'approfondit lui-même, et aussi se défait avec lui. Nul n'est plus capable de découvrir l'esprit fondamental d'un autre que celui qui a déjà quelque sens du sien propre. Inversement, rien n'unifie plus un homme que la compréhension intime de l'unité de l'existence de tel autre et de sa qualité d'être à travers la diversité des phases successives de son histoire. La prise de conscience de soi et la découverte de l'autre vont ainsi de pair. Elles s'épaulent mutuellement.

Plus l'autre est grand, plus la découverte qu'on fait de lui est ferment.

Plus cet autre est un grand vivant, d'une humanité plénière et universelle, ouverte sur l'absolu par sa foi en Dieu et l'exercice de sa mission, plus la communion avec lui au niveau où il vit, nourrit. Singulier ferment que cette présence qui s'approche et se dévoile peu à peu; elle fait lever l'humain des épaisseurs de l'homme et lui révèle sa profondeur. A mesure que l'homme découvre cette présence et qu'il y adhère, il accède à lui-même. Il accède aussi à Dieu tout autrement qu'avant, lorsque, sans cette présence, il était encore davantage étranger à son être propre.

Plus l'autre est grand, plus sa découverte est lente et se fait de façon mêlée et complexe.

Cependant plus cet autre dépasse par sa stature humaine ceux qui le rencontrent réellement (car il ne suffit pas seulement de le croiser), moins ils peuvent l'entrevoir et le recevoir d'emblée, dans sa pureté et sa puissance originales. Pour être approché et entrevu en lui-même, il exige en effet d'eux une activité spirituelle d'autant plus vigoureuse qu'il est plus grand. Aucune préparation sociologique ni même d'origine personnelle n'est suffisante pour protéger de l'erreur dans l'intelligence du message qu'il apporte, et dont la substance est inséparable de ce qu'il est. Lui seul peut amener progressivement ses disciples à le comprendre, par sa parole et ses œuvres sans doute, mais aussi et surtout par sa présence. Laissés à eux-mêmes, par leurs propres moyens, ils n'arrivent pas à franchir la distance qui sépare ce qu'il est de ce qu'ils sont. Sans le savoir, spontanément ils ajoutent ou retranchent à ce qu'il leur dit; ils forgent un compromis entre ce qu'il leur propose et ce qu'ils savent déjà.

Plus cet homme manifeste aux yeux d'un grand nombre maîtrise et autorité, plus les circonstances qui accompagnent son action ont une dimension sociale importante, plus il correspond apparemment à ce que ses auditeurs attendent collectivement avec une ferveur instinctive, plus alors il provoque chez eux une puissante fermentation. Il réveille tout ce qu'il y a en eux de désirs et d'espoirs individuels et collectifs conscients ou non, à quoi ils sont d'autant plus attachés et même liés qu'ils s'ignorent, ne sont pas capables de les critiquer, moins encore de les maîtriser, et qu'ils se sentent perdus s'ils s'en voient frustrés. Cet homme déclenche la violence de ces désirs et de ces espoirs, d'autant plus que son message est capital et pénètre loin; que sous son rayonnement ce qu'il dit et fait, ce qu'il vit, peut être compris à plusieurs niveaux et permet ainsi une adhésion plus globale mais aussi plus ambiguë.

L'intérêt des auditeurs pour ce qu'ils ont et veulent conserver; le désir de ce qu'ils n'ont pas et à quoi ils aspirent avec force; la logique des idéologies de leur temps auxquelles ils adhèrent d'autant plus qu'elles donnent valeur et sens à leur vie; leurs imaginations fabulatrices qui s'emploient surtout à satisfaire leur goût puéril du merveilleux; leur soif quasi structurale de sécurité, démarquent le message de l'autre en l'utilisant à leur fin.

A force de tirer ce message dans leur sens, d'ailleurs à leur insu en toute bonne foi, ils lui trouvent une signification qui cache son esprit fondamental mais qui les conduit, sinon à le comprendre, du moins à se l'expliquer et à l'incorporer dans l'univers de leurs besoins et de leurs espoirs. Ils revêtent spontanément son auteur d'un personnage de légende, ce qui est en réalité l'abaisser alors qu'ils croient ainsi l'exalter, car ils lui prêtent seulement la grandeur dont ils rêvent, étant ce qu'ils sont. Et même, ils peuvent en venir jusqu'à le trahir sans le savoir là où il est le plus grand, mais aussi le plus différent.

C'est au milieu de ce foisonnement vital et désordonné d'aspirations et d'affirmations, de refus et de négations, que s'efforce de se faire jour dans le silence et la discrétion, dans le recueillement, l'activité spirituelle de celui qui cherche à comprendre cet autre et non à l'annexer et à l'utiliser; à communier avec lui autant que possible hors du temps et de tous les éléments contingents; à le recevoir tel qu'il est dans son originalité propre, comme de son côté lui-même cherche à se recevoir dans sa durée et sa consistance.

Les disciples de Jésus ont particulièrement vécu dans sa complexité et son ambiguïté la recherche qu'ils ont faite de leur Maître.

Les disciples ont vécu de cette façon complexe à l'extrême leur rencontre avec Jésus. Ils l'ont fait, chacun avec la singularité et la totalité de son être, dans l'ambiguïté de leurs réactions conscientes et inconscientes, d'autant plus puissantes que Jésus les dominait de toute sa stature et mettait en question tout ce qu'ils étaient. Leur activité spirituelle, par une rumination sous-jacente et continuelle, s'est déployée sur ce qu'il avait été pour eux pendant qu'il était parmi eux, sur ce qui leur était arrivé depuis qu'il les avait quittés. Elle s'est trouvée intimement mêlée à l'ardeur de leurs croyances, de leurs espoirs, de leurs craintes collectives ou individuelles, d'autant plus que Jésus, au début de sa prédication surtout, s'en était abondamment servi afin de se faire entendre et de les atteindre. Peut-être aussi s'y ajoutaient des ambitions cachées ou avouées qu'avait éveillées dans ces hommes simples cette rencontre extraordinaire.

Les disciples revenaient sans cesse aux souvenirs qu'ils avaient conservés du passage de Jésus parmi eux. Ils les revivaient à travers leur présent, tellement ces quelques mois les avaient changés et avaient été pour eux l'occasion d'un nouveau départ dans la vie.

Sans cesse, ils transposaient ces souvenirs encore palpitants en espoirs et en projets qui leur permettaient de dominer le regret d'un temps désormais révolu et de vaincre la tentation de regarder vainement en arrière. Ces souvenirs, portant indélébile la marque de chacun, retrouvés, fondus entre eux, refondus à l'intention de ceux à qui ils les communiquaient, transmis encore par ceux qui les avaient entendus, ont été conservés en assez grand nombre, dans des écrits et une tradition orale dont les siècles suivants, avec toute leur bonne volonté mais aussi avec toutes leurs déficiences, ont vécu comme ils ont pu.

Les écrits, la tradition issue de cette recherche comportent la même ambiguïté, la même complexité.

Ces écrits et cette tradition sont les fruits d'une immense gestation où sont associés et confrontés l'être de Jésus avec ce qu'étaient, dans leur complexité, ses disciples, les milieux dans lesquels ils vivaient et ceux qu'ils évangélisaient. Dans cet héritage laissé par la première génération chrétienne se trouvent mélangés de façon inextricable ce que Jésus a explicitement apporté à ses disciples, ce qu'il leur a seulement suggéré et ce qui de soi-même s'est développé en eux à leur insu, ce qu'ils y ont pû y ajouter sans le savoir par ce qu'ils étaient. Il faut encore y joindre et comme en creux, sinon des refus explicités au moins les contre-sens et les oublis , qu'ils y ont opposés inconsciemment. Le tout est lié et, mieux encore, intimement fondu dans le creuset d'une foi et d'un amour dont seule la métamorphose qu'ils ont connue près de lui et par lui peut donner la dimension.

La portée des paroles de Jésus et les faits le concernant, que les traditions orales et écrites rapportent, ont en gros une base historique certaine; mais le choix qu'on en a fait, la manière de les présenter, la succession qui les ordonne, l'importance que leur attribuent le texte et le contexte, le commentaire explicite ou seulement impliqué par les détails du récit qui les accompagne, les doctrines qui les couronnent ou qui s'y amorcent, sont invinciblement marqués par la mentalité des temps et des lieux où les disciples ont vécu, comme aussi par leurs tempéraments individuels, leurs luttes intimes ou celles qu'ils ont dû mener au dehors.

Les efforts personnels de ces hommes pour souder leur foi, toute tournée vers Jésus, avec leurs anciennes croyances qu'ils n'avaient en rien reniées, ont pesé sur leurs pensées et sur leurs comportements d'un poids d'autant plus lourd qu'ils n'en étaient pas entièrement conscients et que, soit par scrupule, soit par peur de l'inconnu où les entraînerait une rupture trop radicale avec le passé, ils ne voulaient pas reconnaître de façon trop ouverte le secret antagonisme qu'il leur fallait surmonter. Ces efforts ont profondément marqué leurs écrits, qu'il s'agisse de textes doctrinaux, moraux ou liturgiques.

Peut-être même ces hommes ont-ils été ainsi conduits dans la relation des faits dont ils avaient été les témoins, à quelques additions ou omissions sous l'emprise de leurs traditions et de leurs évidences, se confiant plus à leur logique qu'à leur mémoire. Peut-être pour la même raison ont-ils accepté par pente spontanée et sans examen suffisant quelques récits populaires nés de la même façon.

Ces écrits et cette tradition portent aussi la marque des préoccupations auxquelles devait répondre la prédication apostolique.

Les apôtres étaient portés dans le même sens par leurs soucis apologétiques. Ils s'efforçaient de relier, avec le maximum de continuité et le minimum de déchets, les croyances qu'ils voulaient faire partager à celles des hommes qu'ils cherchaient à atteindre. Ils étaient conduits ainsi à utiliser tout ce qui dans ces milieux semblait préparer ou seulement favoriser l'adhésion à ce qu'ils affirmaient.

(La distinction entre foi en Jésus et croyances en Jésus est capitale pour bien comprendre les développements de ce livre. La foi des disciples en leur Maître a pour origine le rayonnement spirituel que Jésus a eu sur eux et qui les a fait croire en lui avant même qu'ils puissent s'en donner raison. Cette foi est principalement et initialement la conséquence non prévue, non voulue, singulière, de la rencontre en profondeur de chacun de ces hommes avec Jésus. Les croyances messianiques ont aidé cette foi à naître, mais seulement de façon indirecte. Elles ne l'ont pas fondée, mais seulement confortée et confirmée; d'ailleurs nombre de juifs en ces temps partageaient ces croyances et ne sont pas arrivés à la foi en Jésus. De même, les croyances que les disciples ont élaborées ultérieurement sur Jésus, à partir de leur foi, n'épuisent pas la foi qu'ils ont eue en lui. Elles la soutiennent. Elles reçoivent beaucoup de cette foi qui les sous-tend. Elles dépendent aussi beaucoup des traditions, des doctrines, des manières de penser, de sentir, de raisonner et de dire de l'époque. D'ailleurs, elles n'ont pas suffi auprès de nombre de chrétiens à leur faire atteindre la foi telle que les apôtres la vivaient après en avoir été transformés.)

La prédication de Jésus était plus une base de départ qui appelait un développement qu'un enseignement se suffisant à lui-même

Jésus, se rappelaient-ils, leur avait parlé en parabole du vin nouveau dans l'outre vieille et de la pièce neuve cousue sur un vieux vêtement. Mais ne leur avait-il pas affirmé aussi que pas un iota de la loi ne serait abrogé? Ne leur avait-il pas laissé dire qu'il était le messie annoncé par les prophètes et attendu par Israël? Son message était d'une ambiguïté voulue pour ne pas heurter les susceptibilités ou les préjugés de l'auditoire et pour se faire supporter, un temps au moins, par les autorités politico-religieuses du pays. Il était aux prises avec les aspirations, mêlées et d'inégale valeur, montées des profondeurs de ceux qui l'écoutaient. Il devait tenir compte des préoccupations bientôt inquiètes puis rapidement alarmées de ceux qui l'observaient.

Jésus laissait, semble-t-il, à ses auditeurs les plus éveillés une large latitude d'interprétation. On peut même dire que, par tout ce qui était sous-entendu et amorcé dans ce qu'il disait, il les poussait à prolonger son enseignement, à en tirer les conséquences qu'en public il ne pouvait que suggérer. Sans doute était-ce là un des buts suprêmes de sa mission; être le semeur, non le moissonneur; appeler ses disciples en les formant du dedans, en les invitant à grandir, avec tout ce que cela impliquait de leur part de tâtonnements et d'erreurs; les préparer à être eux aussi les semeurs de futures moissons suivies, à leur tour, de nouvelles semailles... Ce dessin ultime, Jésus ne l'a jamais explicité mais il est secrètement présent dans l'ensemble de son enseignement qui en reçoit son efficacité toujours nouvelle à travers les siècles et sa signification plénière.

Dans leur univers réduit presque à la taille d'un petit pays, dans leur conception courte et fixiste d'un monde conçu à leur dimension, dont ils connaissaient la création comme un événement relativement peu éloigné d'où leur race prenait origine, les disciples pouvaient-ils seulement imaginer la fermentation future de ce vin nouveau? L'outre dans laquelle ils l'ont versé ressemblait à l'ancienne, quoi qu'ils aient pu en penser. Elles ne pouvait être que trop petite, encore que pour leur époque ils l'eussent conçue très grande. Comment auraient-ils su quelle qualité le vêtement neuf devait avoir pour ne pas se déchirer dans son déploiement à travers le temps, l'espace et les distances humaines? Et même après vingt siècles les chrétiens le pressentent-ils vraiment quand ils se bornent à regarder l'avenir à travers leur passé et qu'ils se font illusion sur la valeur de leur présent?

Les écrits et la tradition apostolique ne doivent pas être séparés de la vie spirituelle des premiers disciples.

Ainsi, les textes où les disciples ont parlé de Jésus ne doivent-ils pas être séparés de leurs activités apostoliques ni de leur humanité, afin que ces écrits conduisent à lui, et ne soient pas le chemin où l'on s'embourbe dans un temps et dans un lieu, et qui finalement se révèle être une impasse. Leur sens obvie ne doit pas être considéré comme un absolu, ainsi qu'on y est porté quand on dit sans discernement que les Écritures sont la parole de Dieu, oubliant qu'elles sont aussi paroles d'hommes d'une tradition et d'une civilisation particulière. Il est une manière de lire les Écritures, avec une soumission superstitieuse à leur lettre, et même à la mentalité de leurs auteurs, qui fait écran à ce que précisément elles peuvent aider à découvrir.

Si l'on connaissait vraiment ce que Jésus fut pour ses apôtres, dans l'intime, avant même qu'ils en aient pris clairement conscience, avant qu'ils se soient efforcés de se le dire tant bien que mal et de le communiquer, on saurait, mieux que par la lettre des Écritures et même mieux que par ce qu'elles peuvent suggérer grâce à une expérience humaine toujours limitée, qui était Jésus.
 

A suivre.... (Dans une suite nous verrons pourquoi les écrits et la tradition apostolique ne doivent pas être séparés de la vie spirituelle des premiers disciples et pourquoi la foi des Apôtres est plus importante pour le chrétien que leurs croyances. Nous verrons comment la compréhension profonde de l'épopée des Apôtres est la voie pour entrer dans l'intime de la vie de Jésus et comment cette recherche de Jésus à travers ses disciples de tous les temps progresse avec celle que le croyant mène pour se trouver. Cette recherche conduit à l'adoration....)

 

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projet de cathédrale orthodoxe à Paris

Publié le par Christocentrix

La Russie a acheté un morceau de la capitale française.
Au centre de Paris va bientôt pousser la plus importante cathédrale du Patriarcat de Moscou en Europe . La Russie vient de signer les actes d’achat du terrain correspondant dans la capitale française. La transaction fut formalisée dans les locaux du Ministère français du Budget. C’est Vladimir Kojine, chargé d’affaire à l’Administration du Président de la Fédération qui signa pour la Russie . Du côté français ont apposé leurs signatures Eric Woerth Ministre du Budget et le Trésorier de la Région Ile de France Jean Pierre Conru.
Une cathédrale orthodoxe et des bâtiments à usage culturel et spirituel – dont les locaux du séminaire orthodoxe russe - seront édifiés sur un espace, de 4249 m2 , situé au centre de la capitale française...

lire le reste de l'article là :  http://www.egliserusse.eu/blogdiscussion/NOTRE-EGLISE-de-PARIS_a832.html

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Aumonerie orthodoxe de la Légion étrangère

Publié le par Christocentrix

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Henry de Montherlant : pages catholiques

Publié le par Christocentrix

 
Pages catholiques de Henry de Montherlant, recueillies et présentées par Marya KASTERSKA.
Plon, 1947. (209 pages)
pages catholiques

table des matières :

PRÉFACE de l'auteur.

LETTRE DE H. DE MONTHERLANT (1947)

LA CHAMBRE DES PROMESSES. (La Relève du matin) 1916

UN COLLÈGE CATHOLIQUE HUMANISTE. (La Relève du matin) 1916

PÂQUES DE GUERRE AU COLLÉGE. (La Relève du matin) 1918

LES ATLANTES. (La Relève du matin) 1916

TROIS JOURS AU MONTSERRAT. (Pour une Vierge noire) 1929

LE DERNIER RETOUR. (Pour une Vierge noire) 1929

FRAGMENT D'UNE SCÈNE DE DON FADRIQUE. (Pour une Vierge noire) 1929

LA FETE A L'ÉCART. (Service inutile) 1933

L'AME ET SON OMBRE. (Service inutile) 1935

LETTRES DE PIERRE COSTALS A THÉRÈSE PANTEVIN.(Les Jeunes filles) 1935

FILS DES AUTRES. (Fils de personne) 1939

LA PRÉSENTATION DU CAPITAINE ROMERO. (Croire aux âmes) 1939

SUR PORT-ROYAL. (Croire aux âmes) 1944

LA CHARITÉ. (Le Maître de Santiago) 1944

LA PAUVRETÉ. (Le Maître de Santiago) 1945

SCÈNE DU RAVISSEMENT. (Le Maître de Santiago) 1945

(Les dates indiquées sont celles de l'année où le texte a été écrit.)


LETTRE DE H. DE MONTHERLANT à l'auteur.


Chère Madame,

On a publié de moi, jadis, un livre de Morceaux choisis intitulé Pages de tendresse. On aurait pu aussi bien réunir un choix intitulé, par exemple, Pages de dureté. Une autre anthologie, plus récente, portait en sous-titre : « Pages choisies à l'usage des jeunes gens. » Je pense qu'on pourrait faire de même :« pages à l'usage des femmes », « pages à l'usage des académiciens », etc... C'est très, bien ainsi. Écrivant pour tous, sinon pour moi seul, j'accepte qu'on présente mon oeuvre sous divers éclairages, chacun d'eux en isolant tel aspect à l'intention d'un public particulier. A condition qu'il me soit permis de rappeler que le projecteur peut toujours être incliné de manière différente, et jusqu'à éclairer la face opposée à la face qu'il éclairait auparavant.

Ce rappel - et mes remerciements - suffisaient en tête de votre intéressant travail. Mais voici qu'un mot de votre préface me donne un peu de vivacité, avec l'envie de la produire. Il m'est pénible que, à propos de Fils de personne, vous parliez de « sévérité et de manque de charité jansénistes ». J'y vois combien, après trois cents ans, certains préjugés, nés de la calomnie, ont pris racine, et pour toujours. Aujourd'hui encore, la plupart des gens, et quelquefois des chrétiens mêmes, ne savent rien du jansénisme, que ceci : que jansénisme est synonyme de rigueur. Et pourtant, quel florilège, quelle légende dorée ne ferait-on pas avec les traits de charité de ceux et celles de Port-Royal! Je m'y étendrais sur des pages, si c'en était le lieu ici.

Deux citations, toutefois, qui me forcent la main.

L'une parce qu'elle est sublime. Le janséniste abbé Grégoire termine ainsi ses Ruines de Port-Royal : « Les sacrificateurs de Port-Royal léguèrent leur fureur au siècle suivant ; les victimes, en tombant sous le glaive de l'iniquité, léguèrent leur douceur inaltérable. Les hommes qui continuent d'outrager la vérité et ses défenseurs doivent être l'objet spécial de notre tendresse et de nos prières. »

L'autre parce que son auteur, en même temps qu'il marque la place éminente qu'occupe selon lui le jansénisme dans l'histoire de la foi chrétienne, le lie, tout comme l'abbé Grégoire, à une impression de douceur : « L'entretien de Pascal avec Jésus est plus beau que n'importe quel passage du Nouveau Testament. C'est la plus mélancolique douceur qui ait jamais été exprimée par des paroles. Depuis lors, cette image de Jésus n'a pas trouvé de poète pour la continuer; c'est la raison pour laquelle, depuis Port-Royal, le christianisme est partout en décadence. » Nietzsche. Œuvres Posthumes. (Mercure de France, p. 82.)

Contre le catholicisme des Jansénistes (comme contre le catholicisme du « Maître de Santiago »), on ne peut porter d'autre accusation que celle que portait contre Port-Royal, en 1674, l'archevêque de Paris, Harlay. Il disait à l'abbé Feydeau « que ce n'était pas assez que d'avoir les sentiments de l'Église, qu'il falloit parler comme l'Église parloit aujourd'hui » (Mémoires de Feydeau). Et c'est bien cela. Il n'y avait rien contre le jansénisme;. il n'était pas une hérésie, puisqu'il était parfaitement conforme à la doctrine de saint Paul et de saint Augustin; il n'y avait rien, fors qu'il n'était pas au ton du jour; il était au-dessus. C'est hénaurme, n'est-ce pas? Mais c'est ainsi.

Et, si le jansénisme fut sévère, il me semble aussi que saint Augustin, accusé de tendre, avec tels principes, à l'anéantissement du monde terrestre, s'exclamait : « Utinam ! citius impleatur civitas Dei ! »

Il me semble que Fénelon a écrit, dans les Lettres spirituelles : « L'oeuvre de Dieu est une oeuvre de mort et non de vie.»

Et il me semble que le Christ, à l'heure des paroles les plus lourdes, quelques instants avant qu'on l'arrêtât, et « sachant tout ce qui devait lui arriver », a prononcé : « Non pro mundo rogo. »

Cette lettre n'est qu'un bouquet de citations. C'est tout ce que peut se permettre un homme aussi incompétent que moi en ces matières.

Croyez, chère Madame, à mes sentiments dévoués.

                                                   Henry DE MONTHERLANT, Juillet 1947.



 

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Chant byzantin : plusieurs façons de s'y mettre...

Publié le par Christocentrix





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Archimandrite Aimilianos

Publié le par Christocentrix

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Les oeuvres spirituelles de l'Archimandrite Aimilianos, Higoumène du Saint Monastère de Simonos Pétra (Mont Athos) ont été regroupées et éditées en français en 5 volumes, sous le titre "catéchèses et discours". (éditions Ormylia).
-volume 1 : Le Sceau Véritable. (en partie consacré à la renaissance monastique du mont Athos, la vie athonite et ses saints, la vie de prière, etc..., 425 pages).
-volume 2 : Sous les ailes de la colombe. (le cheminement de l'âme, les étapes de la vie spirituelle, l'élection, l'action de l'Esprit-Saint, les noces éternelles, "nous avons trouvé le paradis", "théologie et expérience spirituelle", "connaissance de Dieu", etc... ,392 pages).
-volume 3 : Exultons pour le Seigneur. (entièrement consacré à de pénétrants commentaires des psaumes, 398 pages).
-volume 4 : Le Culte Divin; attente et vision de Dieu. (consacré à l'office divin, la Divine Liturgie, les expériences au cours de l'office liturgique, "liturgie et ascèse", "la communion des deux mondes", "l'Eglise, Corps du Christ", etc..., 245 pages).
-volume 5 : De la Chute à l'Eternité. ( chapitres très divers : "la Croix et son expérience dans l'Eglise orthodoxe", "le repentir, restauration de l'unité de l'être", "la richesse de la grâce", "la vie spirituelle", "lecture et spiritualité", "le dogme de l'Eglise dans notre vie", "le mariage", "le prochain", "la joie", "l'homme, un roi sur son trône", "un horizon de paix", etc...269 pages).
Chaque volume est muni d'un glossaire, d'un index scripturaire, d'un index patristique, d'un index liturgique, d'un index des sources et des thèmes principaux.
Une somme de 1700 pages, regroupant les enseignements, la prédication et homélies de ce Très Vénéré Père spirituel, depuis les années 70 à nos jours,  traduits et édités entre 1998 et 2006 grâce au labeur et à l'application des religieuses du Saint Cénobion d'Ormylia (Editions Ormylia, Chalcidique, Grèce).

"le père Aimilianos est un orthodoxe universel, un père conciliaire qui possède en lui toute l'Eglise, l'assemblée des saints..., L'église céleste est pour lui une réalité quotidienne, en lui se tient un concile réunissant tous les Saints. les Prophètes, les Apôtres, les Pères, les saints ascètes s'expriment à travers lui quand il nous parle, c'est un témoin vivant de la présence du Royaume et il est de ceux d'ici qui goûtent la puissance du Royaume et qui suit l'Agneau partout où il va..."..."Le Père Aimilianos reflète tous les charismes du Saint-Esprit et réfléchit le Christ en sa plénitude. Ceux qui le connaissent et lisent ses oeuvres ont la possibilité de participer à cette grâce. Ses écrits sont des épis de blé du champ du Seigneur qui deviennent le pain du Royaume des Cieux"... (Mgr Athanase Jévtitch, ex-évêque de Mostar, juin 2006).

On peut se procurer  la collection complète là :
http://www.monastere-transfiguration.fr/librairie/index1.html

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le combat de Jacob (suite)

Publié le par Christocentrix

....à Béthel, le Dieu de ses pères lui avait dit: « Je ne t'abandonnerai pas », et il ne l'avait jamais abandonné. C'est pourquoi, ce soir-là, dans la frayeur et dans l'angoisse, Jacob ne fut tenté de consulter ni les traces laissées sur le sable, ni les augures ni les présages, ni le conseiller subtil, mais seulement celui-là - et celui-là seul - qui avait tenu sa parole envers lui, et qui l'avait gardée tout au long des périls et des voyages de sa jeunesse, le Dieu qui s'était manifesté à lui quand il fuyait devant son frère. Il se tournerait à nouveau vers lui et lui dirait: « Dieu de mon père, Seigneur qui m'a dit: "Je te ferai du bien", je suis trop faible pour toutes les faveurs dont tu as comblé ton serviteur : sauve-moi de la main de mon frère Ésaü qui s'avance contre moi et s'apprête à frapper » (Gn 32, 10). Et ce cri, Jacob le poussait de toutes ses forces, sans respect humain, vers celui qui attend et que l'on attend, vers celui dont on espère la venue et qui est presque toujours absent, vers celui qui, indéfiniment, incessamment, vient, et n'arrive que par moments, vers ce dieu passager, ce dieu transitoire, ce dieu qui disparaît, vers celui qui attend de nous l'attente, et nous l'enseigne, qui espère de nous l'espérance, et nous l'apprend. Ce qui était en cause pour Jacob, ce soir, c'était assurément le fruit de son constant labeur, mais bien au-delà des efforts et de leurs fruits, au-delà des femmes et des enfants, au-delà des troupeaux et des richesses, il s'agissait de savoir si l'oeuvre de Jacob gardait aux yeux du Tout-Puissant la valeur qu'il lui avait donnée lorsqu'il lui avait été dit: « Je suis avec toi, je te garderai partout. » Jacob se préparait à supplier, car c'est là langage d'homme devant Dieu. Mais il entendait aussi compter avec Dieu, compter sur Dieu.


Jacob cherchait la lumière que ne dispense aucune lampe. Il avait cru l'entrevoir autrefois, le soir, près des puits, lorsqu'il voyait le monde s'obscurcir autour des conteurs, et cette obscurité même s'exhaler comme un signe auquel son esprit avait autant de part que ses yeux. Mais ce qu'il entendait contempler, en cet instant de sa vie, ce n'était plus le signe, mais la lueur elle-même.

Jacob s'était retiré à l'abri de rochers plats semés de chênes rabougris qui dominaient de quelques coudées l'étendue des deux vallées. L'ombre se déchirait par endroits pour laisser place à des brumes éparses. Ces formes entassaient leurs volutes, se superposaient au paysage, dérobant même à ses yeux la vision de la nuit. Il sentait revenir en lui l'ancienne terreur qui avait dominé sa vie - la terreur de ces volontés liguées contre la sienne qui, d'étape en étape, s'étaient conjuguées pour courber sous leur joug un destin simple et clair : l'arbitraire de Rébecca, la haine d'Ésaü, la méfiance d'Isaac, la rapacité de Laban, la duplicité de Léa ne formaient en cet instant que la chaîne unique d'une irréversible histoire, celle du complot ourdi contre lui, et dont chaque phase de sa vie, à l'exception de la vision de Béthel et de la vision de Rachel, ne formait que les chaînons.

Mais ce que Jacob entrevoyait dépassait de beaucoup les épreuves et les déceptions de son passé. Au-delà de cette nuit noire, dans la grisaille des jours à venir, Jacob entrevoyait une à une, cruellement mêlées et cruellement distinctes, ses souffrances futures : le massacre perpétré par ses fils à Sichem, la mort déchirante de Rachel à Ephrata, alors qu'elle mettait au monde Benjamin, l'inceste de Ruben, la mort d'Isaac à Mambré, l'enlèvement de Joseph à Dotan, puis la famine, puis l'exil en Égypte, qui ne finirait qu'à sa mort. Ainsi, pas un lieu de cette terre à lui promise, pas une étape de ces pacages qui n'ait été marquée à l'avance par la désolation, le crime ou la mort. En quelle vie avait-il mérité cela?


Celui qui ne connaît pas l'épouvante ne sait pas le peu de chose qu'est la peur. Confusément, Jacob entrevit tout cela à la fois, non seulement comme une menace, mais comme une certitude, et il se crut rejeté par l'Éternel. Sa hantise - voir oubliée la promesse - prit corps, prit possession de lui sans partage. Il s'y abandonna dans la désespérance : la menace d'Ésaü, pourtant imminente et réelle, se dissolvait en présence des menaces conjuguées de l'avenir et du destin. 

Mais, à l'instant même où Jacob se sentit immergé dans sa détresse, alors même que Dieu paraissait l'abandonner sans recours, Jacob ne sut rien faire d'autre que se tourner vers le Puissant qui demeurait son rempart. II tira de son manteau une petite harpe dont il fit résonner les cordes avec un doigt. Les notes étaient douces et graves, espacées, apaisantes. Ce fut comme une respiration. Jacob chantait d'une voix sourde, cassée par l'humidité du fleuve, la prière de sa confiance éperdue : c'était le chant du doute.

Mon âme est collée à la poussière  Donne-moi la vie selon ta parole  Tu es le confident de mes craintes Dans mon angoisse je crie vers toi... Mais ma force et mon chant c'est Yahvé  II ouvrira ses portes de justice au serviteur qu'il a rejeté    car il exauce à jamais sa Promesse

Les notes sur la harpe se firent plus aiguës et se précipitèrent. Jacob en frappait le bois avec la jointure de ses phalanges.

Rappelle à ton serviteur la parole dont tu fis mon espoir...     J'irai au-devant de ta face .....

Mais cette fois la prière de Jacob exigeait une autre présence que celle des sons du nebel. Elle appelait les accents inimitables du silence.

L'âme de Jacob émergeait lentement de l'abîme, elle implorait, elle réclamait, elle exigeait la Présence au moment de sa pire détresse. Rien n'apparaît en lui, ni autour de lui ne change ; mais déjà Il est avec lui et sa présence n'est semblable à nulle autre. Elle n'éveille ni remous ni passion, elle ne s'impose pas à ses sens, et cependant son coeur la reconnaît à ceci qu'il devient brûlant au-dedans de lui : son coeur se fait transparent sans qu'on puisse le voir. Nul ne peut alors s'absenter de lui ; il suffit qu'il soit là pour que l'on soit avec lui ; il suffit d'être là pour être à lui.

Jacob luttait encore contre l'évidence : une présence si familière, si apaisante, pouvait-elle être celle du Dieu redoutable que précède le tonnerre, et dont nous ne pouvons souhaiter la venue sans la craindre ? Il sentait que Dieu n'était pas le prisonnier du lieu où il acceptait d'être, du temps auquel il acceptait de venir, qu'il n'était présence que s'il le voulait, que s'il se voulait présent. Et surtout - en cela consistait la présence - Jacob confusément découvrait que Dieu n'avait jamais été absent. Il n'y avait pas eu à Béthel un songe, puis rien après, rien depuis, rien ensuite, rien pendant vingt années, mais partout et toujours, la présence plus ou moins évidente, plus ou moins sensible, plus ou moins certaine, de ce Dieu qui est chez lui partout et toujours. Et cette présence ne peut nous être accordée sans nous être donnée. Elle procède, même continue et continuée, de l'absence même qui la génère. Dieu est présent au long de toute notre vie, et cependant, ne se manifeste qu'à l'étape. Il demeure en nous comme sous une tente ; nous ne l'apercevons qu'à contre-jour, prêt à demeurer, prêt au départ. Dieu chemine avec nous et nous achemine, attentif au terme de notre route, prêt à s'éteindre comme une lampe lorsque vient le jour ; car il advient autant qu'il vient, attentif à nous abandonner notre part dans la démarche, à donner sa part à notre marche.

Les hommes croient que Dieu est absent alors que nous le disposons à venir, alors que nos recherches lui sont précieuses autant que nos découvertes, nos tentatives autant que nos réussites, nos errances, nos erreurs peut-être, autant que nos certitudes. Jacob tenait de Dieu la compréhension de ces choses. Il savait que Yahvé, son poursuivant, était venu cette nuit là pour lui seul en ce gué tumultueux du Yabbok, sous l'abri clairsemé de ces chênes rabougris, parmi ces rochers arrondis, et que sa venue rendrait ce lieu saint à jamais. Il comprenait que cet événement nocturne s'inscrivait dans la longue fidélité d'une présence discrète et quotidienne. Il comprenait que ce n'était pas son cri, mais son angoisse qui avait pu convoquer ce visiteur mandaté par sa seule miséricorde. Et, de cette visite au Yabbok, Jacob éprouvait comme une paix diffuse, qui s'enracinait en chaque parcelle de son corps, en chaque racine de sa liberté.

C'est alors que s'imposa à lui la Présence souveraine, venue de nulle part, libérale et irrésistible à la fois. Il se sentit disponible et ardent ; c'est à cela qu'il reconnut l'imminence de la bénédiction. Ce qui montait en son esprit était comme la fermentation du raisin, un mouvement irrésistible et multiple ; cela venait de lui-même, mais c'était plus intérieur à lui que lui-même : c'était Dieu.

Jacob tenta de s'abandonner à l'ivresse qui le submergeait soudain. Il avait compté sans la distance et sans le vertige. Ce Dieu proche, soudain, l'effraya.


Qui suis-je, songeait Jacob, pour recevoir la visite d'une lumière si sombre que nous ne pouvons la regarder en face. Ne suis-je pas comme hier le jeune homme chétif qui fuyait Bersabée, l'homme timide qu'asservissait la volonté de Laban dans les steppes d'Élam ? Ne suis-je pas en cet instant même l'homme qui craint Ésaü et sa troupe?

Abraham était au-dessus des hommes ; Isaac avait gardé toute sa vie l'empreinte du Dieu qui avait demandé et épargné sa vie. En vérité, je suis trop faible pour la faveur que Dieu me témoigne (Gn 32, 11) : que peut un berger, un pâtre qui ne trouve nulle part le repos ? La réponse parvint à Jacob, comme toujours, avant que s'achève la question, et il la pressentait déjà : nul avant lui ne s'était fait le poursuivant de Dieu ; nul n'avait, avant lui, demandé à porter le fardeau de l'élection divine. Nul n'avait recherché Dieu avec tant d'obstination et d'exigence. Nul n'avait voulu Dieu comme Dieu l'avait voulu ; il n'était aujourd'hui choisi que pour avoir d'abord choisi lui-même ; il n'était exaucé que pour avoir été importun, pour avoir enfreint la règle qui veut que tout vienne de Dieu. Abraham avait reçu la promesse, Isaac l'avait transmise, Jacob en avait revendiqué le fardeau. Il avait recherché ce fardeau comme d'autres se mettent en quête des richesses les plus précieuses. Il avait découvert le premier que le royaume des cieux souffre violence. Jacob avait été le pèlerin du plus haut désir, et savait pourtant qu'« il n'était devant le Seigneur qu'un voyageur, un passant comme tous ses pères» (Ps 39, 13). Dieu l'avait choisi de l'avoir choisi.

Alors qu'allait s'accomplir la rencontre, Jacob doutait encore, doutait davantage. Car nul ne saurait vouloir devant Dieu, source de notre volonté même. Sa soif d'être choisi, sa soif de Dieu ne seraient-elles pas retenues contre lui ? N'avait-il pas transgressé les interdits confus qui délimitent l'homme et au-delà desquelles l'homme ne peut que se perdre ?

Du jeu qu'il joue, Dieu n'est-il pas le seul à poser les règles, et, à ce jeu, le fraudeur divin ne gagne-t-il pas toujours? Il est le tout-puissant, souverain maître de la partie comme de la règle, du jeu comme de l'enjeu. Et c'est face à un tel partenaire que Jacob avait osé faire lui-même son jeu : il avait voulu l'aînesse et la bénédiction, il avait voulu le songe et voulu la rencontre. Il avait voulu Dieu comme Dieu l'avait voulu. Peut-être connaissait-il mieux que d'autres son partenaire caché.

Car ce joueur que nous ne voyons jamais nous voit toujours, et s'il lit dans notre jeu, il a une manière bien à lui de redistribuer les cartes : il n'en garde aucune pour lui-même et nous les rend toutes. Depuis Luz, Jacob devinait les règles de cette relance divine : l'on arrive un soir, sans bagage et sans espérance, l'on s'abandonne à un sommeil de plomb et l'on est prêt à demander à la terre de s'entrouvrir et de vous engloutir : ce sont les cieux qui s'ouvrent. Et celui qui vous parle n'est ni un homme ni un ange, mais Yahvé qui se tient devant vous et l'atteste avec cette terrible simplicité qui n'appartient qu'à lui : « Je suis Yahvé, le Dieu d'Abraham, ton ancêtre, et celui d'Isaac. »

Dieu, en vérité, parie sur l'homme, mais ne se joue pas de lui : il met toute son impatience à le sauver.

Ces lumières n'ôtaient pas Jacob à sa nuit. Pourquoi subsisterait-il devant celui qui seul subsiste ? Et comment vouloir devant celui qui, avec telle puissance, nous mène ? Pourquoi ne pas s'abîmer dans sa nuit obscure, et y demeurer, enclos, prisonnier, privé de ses puissances, de ses choix, perdu dans la substance immense mais aussi, en cette immersion, protégé du monde, retranché de l'univers, souverain en Dieu et confondu avec lui. Voyageur imparfait, Jacob n'échappait ni à la chaleur ni au froid, et ne s'était pas privé de le dire à Laban lorsque celui-ci vint lui couper la route aux monts de Galaad : « Comme je gardais tes troupeaux, j'étais dévoré le jour par la chaleur, la nuit par le froid, et le sommeil fuyait mes yeux. » Il gardait ainsi le droit de dire tu à Dieu, comme celui de lui dire je : Jacob subsistait devant l'Éternel, et il le savait.

Mais il était en proie à la seule tentation qui vaille, la tentation de Dieu. Ah ! ne plus lui parler, ne plus l'interpeller, ne plus le supplier, mais se réfugier à l'ombre de ses ailes. Se tenir au pied du Mont d'où descend toute gloire ; écouter et consentir, ne plus vouloir à jamais ; ne plus décider et ne plus régir ; fuir les embûches et les déceptions du monde. Là serait le seul repos qui vaille.

Garde-moi comme la prunelle de l'oeil...        Cache-moi à l'ombre de tes ailes.....

Jacob subissait la tentation de Dieu, la tentation du refuge, la tentation qui ôte à Dieu la joie d'avoir en l'homme une créature, un vivant qui va et qui voit, un être qui vit et qui veut et qui n'adore pas en Lui sa force, mais sa puissance de bénédiction. C'est pourquoi Jacob connut le vertige.

Jacob ne pouvait nommer l'abîme qui s'ouvrait en lui, mais il pouvait le sentir. C'était fait de l'immensité des forces qui affluaient vers lui et de sa faiblesse à les accueillir comme à les contenir. C'était l'effet du courant divin qui, par sa seule présence déviait le cours de ses propres courants : « Tu m'emportes, à cheval sur le vent, et nul ne peut résister, tu me dissous dans la tempête, tu es le nuage et l'orage » (Jb 30, 22).

Comme un fétu en proie au souffle, Jacob tourbillonnait (Ps 83, 14) : là où il n'est plus de traces, plus de limites, plus de repères. Les signes qu'il croyait distinguer encore, voici tout à coup que l'Autre les effaçait ; les idées, les images dont il était pourvu, dès que se tendaient les liens du combat, voici qu'ils ne valaient plus. L'itinéraire est tracé, mais soudain, toute trace d'itinéraire s'évanouit. Yahvé nous attire vers sa lumière et nous plonge dans notre nuit. Il nous attrait vers la certitude, et voici le doute. Il nous offre son appui et c'est aussitôt le vertige. Toutes les forces de Jacob étaient conjuguées pour conjurer ce vide. Mais, en ce voyage de l'âme, la seule chance de salut est dans l'anéantissement du voyageur, en cette passivité au-delà de laquelle se décèle une activité venue d'ailleurs : et la seule chance de victoire est dans cette reddition totale et préalable - tant il est vrai que les règles du combat divin sont tout autres que celles de nos luttes : Dieu combat pour être vaincu, mais la défaite de l'homme est la condition de sa victoire. L'abandon doit être le premier mouvement de notre nature face à Celui qui l'a fondée. Mais la nature n'accepte pas sans lutte que notre coeur se rebelle contre nous, que notre foncière dépendance se manifeste devant Celui qui fonde notre liberté même. Et ces ultimes défenses résistent parfois longtemps à la présence de Dieu comme au désir de sa rencontre.

La réponse était là et palpitait en lui : cette vie devant moi n'est que néant, l'homme n'est vraiment qu'un souffle ; rien ni personne ne subsiste devant le Seigneur, et les mérites sont devant lui comme s'ils n'étaient pas. Mais Lui subsiste à jamais.

Avant que les montagnes fussent nées, enfantés la terre et le monde, de toujours à toujours il est Dieu. Drapé de lumière comme d'un manteau, il déploie les cieux comme une tente, où il abrite sa justice. L'homme est comme l'herbe, fanée avant la fin du jour, il ne peut demeurer et vivre devant celui dont les chérubins cachent la face : les nations, à son aspect, s'écoulent comme la cire (Ps 68, 3; 90, 2; 103, 15 ; 104, 2).

Sur le point de succomber, Jacob se souvint de cette parole qui n'avait été adressée qu'à lui: « Je suis avec toi pour te garder partout » : alors, il osa lever les yeux vers les hauteurs d'où lui viendrait le secours, et le secours lui vint de Yahvé (Ps 121, 1). Il comprit que celui-ci était avec lui pour le garder au sein même du tourbillon qu'avait engendré sa présence, que Yahvé ne l'abandonnerait pas, car il était son Pasteur. Cette découverte d'un Dieu qui suit et poursuit les hommes tout au long de leur présence en ce monde fut bien celle de Jacob lui-même et de lui seul. Par deux fois, aux approches de la mort, il rappela ce lien unique qui s'était établi entre lui et l'éternité alors que son âme vacillait entre l'adhésion et la crainte. Il se souvint alors de ce moment où son esprit avait reçu la force de le conduire : Passerais-je un ravin de ténèbres je ne crains aucun mal car tu es près de moi....(Ps 23, 4.)

Bénissant Joseph, c'est à ce moment même qu'il faisait écho : Que le Dieu qui fut mon pasteur depuis que j'existe jusqu'à ce jour... Que le Dieu dans la voie duquel ont marché mes pères Abraham et Isaac bénisse ces enfants.(Gn 48-15)

Et, sur le point d'expirer, en ce chant redoutable où chaque lignée d'Israël trouve la source de ses bénédictions et de ses malédictions, Jacob place la descendance de Joseph sous l'empire du Puissant de Jacob - le dieu de Luz, l'auteur du songe - mais il le nomme le Berger, la Pierre d'Israël.


Ainsi s'était élaborée au Yabbok, sous le souffle de Dieu lui-même, une nouvelle théologie des noms divins, dont Jacob le premier avait eu à porter le poids, mais dont il avait su, le premier aussi, accueillir la clarté.


Parvenu en ce point où la lumière intérieure suffit à tout, Jacob ne songeait plus qu'à demeurer en ce lieu : l'Éternel y posséderait ses tentes, et Jacob le servirait. La lumière qu'il portait en lui ne pouvait se dissiper avec le jour. Jacob ne pourrait cheminer dans un monde devenu pour lui comme une nuit. Et c'est pourquoi la parole que Jacob ne pouvait supporter était celle-ci : « Laisse-moi partir, car le jour approche, laisse-moi partir car voici l'aurore. » Jacob ne se demandait pas pourquoi l'Invisible ne pouvait souffrir le jour ; il ne se demandait pas comment Dieu pouvait inverser le sens de la supplication. Mais il ne possédait aucune recette pour vivre dans les ténèbres d'un jour plus épais que nos nuits. Et il répondit : « Je ne te laisserai pas aller. » Retenir, retenir, telle était en cet instant la hantise de son esprit, de son corps douloureux marqué par les pierres qu'il étreignait - comme pour mieux retenir le Dieu redoutable et miséricordieux qui était devenu son Seigneur.

Jacob était venu au Yabbok pour faire appel devant le Tout-Puissant de la menace d'Ésaü, pour voir confirmée la promesse qui était son héritage, et pour rencontrer Dieu. Il avait rencontré Dieu, son élection avait été confirmée, Ésaü ne le préoccupait plus guère. Mais il s'accrochait à Dieu comme à la seule clarté, rendant ainsi, sans même le pressentir, le seul hommage dû à la gloire de la lumière.

Jacob était passé de la supplication à la présence - sans transition. Mais la présence le conduisait à une nouvelle supplication. Il ne tenait plus à l'univers, et tenait moins encore à lui-même. En quel abîme verserait-il s'il en venait à ne plus retenir Dieu ? C'est pourquoi Jacob ne lâche pas son adversaire : il ne peut tenir en équilibre que par lui : il ne peut lâcher Dieu qu'en échange de Dieu.

Jacob entrevit une issue : une bénédiction, une bénédiction souveraine ne pourrait-elle se substituer à la présence, ne la rattacherait-elle pas dans la nuit du monde à ce Dieu qui était venu et qui voulait partir, au Dieu nomade qu'il s'était choisi ?

L'hôte se retirait, mais non sa présence.........

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