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Lumière de l'Attique (Camille Mauclair)

Publié le par Christocentrix

...."Avant dix heures, je gravissais les hauts degrés des Propylées de l'Acropole.
D'abord, impression purement physique réfraction solaire si intense, blancheur d'un tel éblouissement que l'on croirait vivre intact dans une flamme. Entre ces grands piliers aveuglants, des rectangles emplis d'un azur ineffablement doux, léger, radieux, plus clair que le saphir, plus coloré que la turquoise. Ce blanc, cet azur, jamais je ne les eusse crus possibles! A mesure que je monte vers eux parmi les décombres, en chancelant presque sous le choc de cette surnaturelle clarté qui violente les yeux et l'esprit, les Propylées m'apparaissent plus majestueux. Et je devine qu'au delà je découvrirai soudainement ce que je suis venu chercher de si loin, ce que j'ai tant désiré connaître, et ce dont je ressens maintenant presque la peur, au point qu'une sorte de lâcheté spirituelle me détourne, à ma droite, vers un petit promontoire rocheux sur lequel se dresse le temple de la Victoire aptère. Face au paysage immense, bleuâtre et lilacé, il se dresse, simple et strict, dans l'innocente candeur de son marbre, avec ses jolies colonnettes, ses frises mignonnes, ses murs n'encadrant qu'un sol jonché de débris et un espace empli d'ombre bleue... Mais non : ni le site ni le bibelot architectural ne me feront tricher davantage avec mon anxiété, mon avidité combattue par la crainte, que je sais absurde, d'une déception. Je fuis en avant, et, sous le portique extrême, je m'appuie à une colonne.

L'Acropole est tout entière devant moi, pareille à un champ de neige, pailleté, scintillant, où s'élève le Parthénon. La luminosité argentée de cette heure matinale irise et givre le sol fait d'une roche crevassée, boursouflée, aux coulées irrégulières: un névé, vraiment. Sur sa base, le Temple. Tous les mots qui me viennent sont abstraits. Quelque chose de péremptoire, de sereinement immodifiable, d'éternellement nécessaire, une perfection atteinte une fois pour toutes, un message définitif énoncé sur une cime au plus haut d'une courbe sublime de l'humanité. J'avais vu cent images : je ne reconnais rien. Est-ce un édifice demi-ruiné qui est devant moi? Il me semble intact. Est-il même fait de matière? Je ne sais, et n'en ai point souci. Je suis en présence d'une Idée qui rayonne avec l'intangibilité d'une étoile. Si le mot spiritualité a jamais eu un sens, c'est ici où, blanc sur bleu, le Parthénon m'apparaît sans densité, mirage entre ciel et terre, création allégée de sa substance, n'étant que forme et esprit.

C'est tellement plus beau et plus pur que ma longue espérance ne l'avait rêvé, que pendant plusieurs minutes je n'ose bouger, Mes regards comptent bien moins que le remerciement obscur de mon coeur. J'ai pu venir là, je pourrai disparaître avec la gratitude d'avoir été cette forme humaine au bord de ce champ neigeux, en adoration devant ce lieu sacré où, il y a vingt-cinq siècles, des êtres touchèrent le fond et dirent l'essentiel sous l'apparence la plus simple. J'ai pu durer jusqu'à cette minute sans prix... Mais enfin je me décide, oppressé, à m'avancer sur ce granit rugueux et à cheminer presque péniblement vers la Merveille. A mesure que j'approche, elle me semble reprendre sa pesanteur et sa réalité. Elle est formidable comme une forteresse. Elle est énorme. J'ai su ses proportions exactes: je les oublie, tant le sortilège qui calcula ses mesures et ses silhouettes abolit toute valeur mensurable. Je suis maintenant assuré de ce dont je m'étais jadis douté à Paestum : un temple grec est de la grandeur de l'âme de celui qui le contemple......
Ses assises abruptes, l'inclinaison de ses axes verticaux vers l'intérieur, lui donnent un aspect de massivité, d'énergie ramassée, qui me stupéfie. L'appareil est rude et presque guerrier. Et alors seulement je remarque, sur les colonnes, les blessures rosées que firent les bombes turques, les cicatrices du sanctuaire assassiné et pourtant immortellement vivant - car rien ici n'est mort, ni l'Idée ni sa forme. Tout a été impuissant, l'explosion elle-même. C'est presque sans intérêt que je regarde les colonnes relevées, et celles qu'on s'occupe de redresser sous un échafaudage: le moindre tambour gisant est par lui-même tellement suggestif et si complet, j'imagine si bien l'ensemble intact! le pathétisme d'un fût à demi-détruit n'altère pas l'intangibilité du plan. Même la cella éventrée n'impose pas la triste idée de décombre. Les chapelles byzantines intruses, les mosquées et les casernes ottomanes, les canonnades des Vénitiens et des pachas, le vol d'un lord Elgin, toutes les brutalités, toutes les injures, n'ont été que négligeable poussière aux pieds d'Athéna.

Je touche en frémissant ces cannelures balafrées dont la matière spongieuse rosit à mesure que le soleil monte, et qui deviennent semblables à des coulées de cire miellée, avec des matités et des luisances me donnant le plaisir sensoriel des patines de chefs-d'oeuvre. Entre ces fûts marmoréens dont les perspectives ont la beauté rigoureuse d'une fugue s'encadrent de splendides fragments de paysage fauve et d'ineffable azur. La mutilation des frontons crée sur le ciel des accidents, des brisures dont la ligne primitive n'égalait peut-être pas le mystérieux attrait. Tandis que, lentement, je fais le tour de l'édifice, il se vêt de couleurs nouvelles, tons chaleureux de l'ambre, tons froids des blancs devenus mauves dans le contre-jour, conflits délicieux de nuances musiciennes. Si les peintures et les dorures, que nous eussions peut-être hésité à goûter, ont disparu, la nature a doté le Parthénon d'une polychromie divinement changeante, insaisissable collaboration de la lumière et du marbre.

Me détournant de l'édifice, je prends du recul, et j'erre dans ce site tout minéral. Les vents n'y ont apporté aucun germe. A peine quelques cyprès chétifs, un petit eucalyptus devant l'escalier descendant au musée, et, contre le mur de l'Erechtheion, un olivier très grêle. Même la végétation du jardin planté pour encadrer l'allée accédant aux Propylées est assez pauvre. Ici la pierre veut régner seule, offrir sans partage sa dure nudité au soleil. J'enjambe les blocs épars de ce qui fut l'Hékatompédon, et je me félicite de ce que peut-être là, comme au Forum romain, la destruction ait créé une nouvelle beauté en apportant l'espace et la lumière dans ce qui devait être un excessif entassement d'édifices. Ce n'est point que j'adhère toujours à la théorie de la ruine plus émouvante que le monument, ni que j'aie le culte de la colonne brisée et de la statue mutilée: mais ici, vraiment, si cet Hékatompédon se dressait encore entre le Parthénon et l'Erechtheion, je ne pourrais avoir de celui-ci, isolé dans la clarté, l'adorable vision que j'en garderai. Il devait être enserré dans une sorte de couloir d'ombre. Un heureux incendie, au quatrième siècle, a fait de la place, et les dévastations successives ont effacé les édicules pieux et les multiples ex-votos brisant de leurs encombrantes silhouettes les perspectives: car enfin toute cette sublimité tient dans trois hectares, sur un rocher long de deux cent soixante-dix mètres, large de cent cinquante-six, et dominant de quatre-vingt-douze mètres la ville basse. L'Acropole est petite... Je me répète ces mots exacts et absurdes, car nulle part autant qu'ici la grandeur spirituelle ne prime la grandeur matérielle, et que d'énormités romaines me semblent mesquines et vides......"


Camille MAUCLAIR (extrait d'un chapitre de "Le pur visage de la Grèce" (1934)

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Noces à Tipasa. L'Algérie de Camus...

Publié le par Christocentrix

"Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l'odeur des absinthes, la mer cuirassée d'argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L'odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s'ébranle d'un rythme sûr et pesant pour aller s'accroupir dans la mer.

Nous arrivons par le village qui s'ouvre déjà sur la baie. Nous entrons dans un monde jaune et bleu où nous accueille le soupir odorant et âcre de la terre d'été en Algérie. Partout, des bougainvillées rosat dépassent les murs des villadans les jardins, des hibiscus au rouge encore pâle, une profusion de roses thé épaisses comme de la crème et de délicates bordures de longs iris bleus. Toutes les pierres sont chaudes. A l'heure où nous descendons de l'autobus couleur de bouton d'or, les bouchers dans leurs voitures rouges font leur tournée matinale et les sonneries de leurs trompettes appellent les habitants.

A gauche du port, un escalier de pierres sèches mène aux ruines, parmi les lentisques et les genêts. Le chemin passe devant un petit phare pour plonger ensuite en pleine campagne. Déjà, au pied de ce phare, de grosses plantes grasses aux fleurs violettes, jaunes et ronges, descendent vers les premiers rochers que la mer suce avec un bruit de baisers. Debout dans le vent léger, sous le soleil qui nous chauffe un seul côté du visage, nous regardons la lumière, descendre du ciel, la mer sans une ride, et le sourire de ses dents éclatantes. Avant d'entrer dans le royaume des ruines, pour la dernière fois nous sommes spectateurs.

Au bout de quelques pas, les absinthes nous prennent à la gorge. Leur laine grise couvre les ruines à perte de vue. Leur essence fermente sous la chaleur, et de la terre au soleil monte sur toute l'étendue du monde un alcool généreux qui fait vaciller le ciel. Nous marchons à la rencontre de l'amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l'amère philosophie qu'on demande à la grandeur. Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile. Pour moi, je ne cherche pas à y être seul. J'y suis souvent allé avec ceux que j'aimais et je lisais sur leurs traits le clair sourire qu'y prenait le visage de l'amour. Ici, je laisse à d'autres l'ordre et la mesure. C'est le grand libertinage de la nature et de la mer qui m'accapare tout entier. Dans ce mariage des ruines et du printemps, les ruines sont redevenues pierres, et perdant le poli imposé par l'homme, sont rentrées dans la nature. Pour le retour de ces filles prodigues, la nature a prodigé les fleurs. Entre les dalles du forum, l'héliotrope pousse sa tête ronde et blanche, et les géraniums rouges versent leur sang sur ce qui fut maisons, temples et places publiques. Comme ces hommes que beaucoup de science ramène à Dieu, beaucoup d'années ont ramené les ruines à la maison de leur mère. Aujourd'hui enfin leur passé les quitte, et rien ne les distrait de cette force profonde qui les ramène au centre des choses qui tombent.

Que d'heures passées à écraser les absinthes, à caresser les ruines, à tenter d'accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde! Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d'insectes somnolents, j'ouvre les yeux et mon coeur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n'est pas si facile de devenir ce qu'on est, de retrouver sa mesure profonde. Mais à regarder l'échine solide du Chenoua, mon coeur se calmait d'une étrange certitude. J'apprenais à respirer, je m'intégrais et je m'accomplissais. Je gravissais l'un après l'autre des coteaux dont chacun me réservait une récompense, comme ce temple dont les colonnes mesurent la course du soleil et d'où l'on voit le village entier, ses murs blancs et roses et ses vérandas vertes. Comme aussi cette basilique sur la colline Est : elle a gardé ses murs et dans un grand rayon autour d'elle s'alignent des sarcophages exhumés, pour la plupart à peine issus de la terre dont ils participent encore. Ils ont contenu des morts; pour le moment il y pousse des sauges et des ravenelles. La basilique Sainte-Salsa est chrétienne, mais chaque fois qu'on regarde par une ouverture, c'est la mélodie du monde qui parvient jusqu'à nous : coteaux plantés de pins et de cyprès, ou bien la mer qui roule ses chiens blancs à une vingtaine de mètres. La colline qui supporte Sainte-Salsa est plate à son sommet et le vent souffle plus largement à travers les portiques. Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l'espace.

Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes. Ici les dieux servent de lits ou de repères dans la course des journées. Je décris et je dis : " Voici qui est rouge, qui est bleu, qui est vert. Ceci est la mer, la montagne, les fleurs." Et qu'ai-je besoin de parler de Dionysos pour dire que j'aime écraser les boules de lentisques sous mon nez? Est-il même à Déméter ce vieil hymne à quoi plus tard je songerai sans contrainte : "Heureux celui des vivants sur la terre qui a vu ces choses." Voir, et voir sur cette terre, comment oublier la leçon? Aux mystères d'Eleusis, il suffisait de contempler. Ici même, je sais que jamais je ne m'approcherai assez du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l'étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. Entré dans l'eau, c'est le saisissement, la montée d'une glu froide et opaque, puis le plongeon dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la bouche amère. -la nage, les bras vernis d'eau sortis de la mer pour se dorer dans le soleil et rabattus dans une torsion de tous les muscles; la course de l'eau sur mon corps, cette possession tumultueuse de l'onde par mes jambes --- et l'absence d'horizon. Sur le rivage, c'est la chute dans le sable, abandonné au monde, rentré dans ma pesanteur de chair et d'os, abruti de soleil, avec, de loin en loin, un regard pour mes bras où les flaques de peau sèche découvrent, avec le glissement de l'eau, le duvet blond et la poussière de sel.

Je comprends ici ce qu'on appelle gloire : le droit d'aimer sans mesure. Il n'y a qu'un seul amour dans ce monde. Etreindre un corps de femme, c'est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. Toutà l'heure, quand je me jetterai dans les absinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j'aurai conscience, contre tous les préjugés, d'accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort. Dans un sens, c'est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierre chaude, pleine de soupirs de la mer et des cigales qui commencent à chanter maintenant. La brise est fraîche et le ciel bleu. J'aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté : elle me donne l'orgueil de ma condition d'homme. Pourtant, on me l'a souvent dit : il n'y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon coeur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l'immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. C'est à conquérir cela qu'il me faut appliquer ma force et mes ressources. Tout ici me laisse intact, je n'abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun masque : il me suffit d'apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tout leur savoir-vivre.

Un peu avant midi, nous revenions par les ruines vers un petit café au bord du port. La tête retentissante des cymbales du soleil et des couleurs, quelle fraîche bienvenue que celle de la salle pleine d'ombre, du grand verre de menthe verte et glacée! Au-dehors, c'est la mer et la route ardente de poussière. Assis devant la table, je tente de saisir entre mes cils battants l'éblouissement multicolore du ciel blanc de chaleur. Le visage mouillé de sueur, mais le corps frais dans la légère toile qui nous habille, nous étalons tous l'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde.

On mange mal dans ce café, mais il y a beaucoup de fruits - surtout des pêches qu'on mange en y mordant, de sorte que le jus en coule sur le menton. Les dents refermées sur la pêche, j'écoute les grands coups de mon sang monter jusqu'aux oreilles, je regarde de tous mes yeux. Sur la mer, c'est le silence énorme de midi. Tout être beau a l'orgueil naturel de sa beauté et le monde aujourd'hui laisse son orgueil suinter de toutes parts. Devant lui, pourquoi nierais-je la joie de vivre, si je sais ne pas tout renfermer dans la joie de vivre? Il n'y a pas de honte à être heureux. Mais aujourd'hui l'imbécile est roi, et j'appelle imbécile celui qui a peur de jouir. On nous a tellement parlé de l'orgueil : vous savez, c'est le péché de Satan. Méfiance, criait-on, vous vous perdrez, et vos forces vives. Depuis, j'ai appris en effet qu'un certain orgueil... Mais à d'autres moments, je ne peux m'empêcher de revendiquer l'orgueil de vivre que le monde tout entier conspire à me donner. A Tipasa, je vois équivaut à je crois, et je ne m'obstine pas à nier ce que ma main peut toucher et mes lèvres caresser. Je n'éprouve pas le besoin d'en faire une oeuvre d'art, mais de raconter ce qui est différent. Tipasa m'apparaît comme ces personnages qu'on décrit pour signifier indirectement un point de vue sur le monde. Comme eux, elle témoigne, et virilement. Elle est aujourd'hui mon personnage et il me semble qu'à le caresser et le décrire, mon ivresse n'aura plus de fin. Il y a un temps pour vivre et un temps pour témoigner de vivre. Il y a aussi un temps pour créer, ce qui est moins naturel. Il me suffit de vivre de tout mon corps et de témoigner de tout mon coeur. Vivre Tipasa, témoigner et l'oeuvre d'art viendra ensuite. Il y a là une liberté.

Jamais je ne restais plus d'une journée à Tipasa. Il vient toujours un moment où l'on a trop vu un paysage, de même qu'il faut longtemps avant qu'on l'ait assez vu. Les montagnes, le ciel, la mer sont comme des visages dont on découvre l'aridité ou la splendeur, à force de regarder au lieu de voir. Mais tout visage, pour être éloquent, doit subir un certain renouvellement. Et l'on se plaint d'être trop rapidement lassé quand il faudrait admirer que le monde nous paraisse nouveau pour avoir été seulement oublié.

Vers le soir, je regagnais une partie du parc plus ordonnée, arrangée en jardin, au bord de la route nationale. Au sortir du tumulte des parfums et du soleil, dans l'air maintenant rafraîchi par le soir, l'esprit s'y calmait, le corps détendu goûtait le silence intérieur qui naît de l'amour satisfait. Je m'étais assis sur un banc. Je regardais la campagne s'arrondir avec le jour. J'étais repu. Au-dessus de moi, un grenadier laissait pendre les boutons de ses fleurs, clos et côtelés comme de petits poings fermés qui contiendraient tout l'espoir du printemps. Il y avait du romarin derrière moi et j'en percevais seulement le parfum d'alcool. Des collines s'encadraient entre les arbres et plus loin encore, un liséré de mer au-dessus duquel le ciel, comme une voile en panne, reposait de toute sa tendresse. J'avais au coeur une joie étrange, celle-là même qui naît d'une conscience tranquille. Il y a un sentiment que connaisse les acteurs lorsqu'ils ont conscience d'avoir bien rempli leur rôle, c'est-à-dire, au sens le plus précis, d'avoir fait coïncider leurs gestes et ceux du personnage idéal qu'ils incarnent, d'être entrés en quelque sorte dans un dessin fait à l'avance et qu'ils ont d'un coup fait vivre et battre avec leur propre coeur. C'était précisément cela que je ressentais : j'avais bien joué mon rôle. J'avais fait mon métier d'homme et d'avoir connu la joie tout un long jour ne me semblait pas une réussite exceptionnelle, mais l'accomplissement ému d'une condition qui, en certaines circonstances, nous fait un devoir d'être heureux. Nous retrouvons alors une solitude, mais cette fois dans la satisfaction.


Maintenant, les arbres s'étaient peuplés d'oiseaux. La terre soupirait lentement avant d'entrer dans l'ombre. Tout à l'heure, avec la première étoile, la nuit tombera sur la scène du monde. Les dieux éclatants du jour retourneront à leur mort quotidienne. Mais d'autres dieux viendront. Et pour être plus sombres, leurs faces ravagées seront nées cependant dans le coeur de la terre.

A présent du moins, l'incessante éclosion des vagues sur le sable me parvenait à travers tout un espace où dansait un pollen doré. Mer, campagne, silence, parfums de cette terre, je m'emplissais d'une vie odorante et je mordais dans le fruit déjà doré du monde, bouleversé de sentir son jus sucré et fort couler le long de mes lèvres. Non, ce n'était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l'accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l'amour. Amour que je n'avais pas la faiblesse de revendiquer pour moi seul, conscient et orgueilleux de le partager avec toute une race, née du soleil et de la mer, vivante et savoureuse, qui puise sa grandeur dans sa simplicité et debout sur les plages, adresse son sourire complice au sourire éclatant de ses ciels."

                                                             Albert Camus. Noces à Tipasa.

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Patrick Leigh Fermor et son oeuvre

Publié le par Christocentrix

Quelques mots de présentation et quelques photos de P.Leigh Fermor....Ecrivain-voyageur d'origine britannique, il fêta ses 21 ans (en 1936) au Mont-Athos, au cours d'un voyage à travers l'Europe des Balkans et jusqu'à Constantinople et les iles de la mer Egée...dont il a tiré ses récits. 

Durant la 2ème G.M, membre des Forces Spéciales (SOE), il joue un rôle particulier en Crête (voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Patrick_Leigh_Fermor ), ce qui explique l'uniforme allemand....





















Mais au-delà de la virilité guerrière de cet individu racé, c'est de son oeuvre littéraire dont il sera ici question, et plus particulièrement de ses écrits sur la Grèce.
  -Mani, Travels in the Southern Peloponnese, 1958. Traduction en français : Mani, voyage dans le sud du Péloponnèse, Payot, 1999.





          

           ..." Il décide de se concentrer sur la région perdue du Magne, délaissant les sentiers où déjà piétinent les touristes, pour «situer et décrire les Grecs [...] en examinant les liens qu'ils entretiennent avec leur environnement et leur histoire, et d'aller les chercher dans les régions où les mauvaises communications et l'isolement ont maintenu ces liens relativement intacts».

Une aubergiste de village confie à Fermor que si par hasard un jour, à Londres, quelqu'un lui demande ce qu'est le Magne, il doit répondre que c'est un endroit très chaud où il n'y a rien d'autre que des pierres. C'est sur ce socle austère qu'il construit sa célébration. Le Magne, sa grandeur, sa sauvagerie, son peuple, sa pauvreté («Tout manque»), ses légendes comme moyen de saisir à coeur l'éternité de la Grèce.

Il marche dans les pas d'Homère, fraternise avec des gardiens de troupeau (c'est Ulysse à l'entrée d'une hutte de porcher). Là où il s'arrête, il y a toujours une jeune fille qui lui verse de l'eau sur les mains (la jeune fille ressemble à Nausicaa) et lui tend une serviette propre, toujours une chambre et une table dressée. Cette Grèce hospitalière, silencieuse et retirée, où les sources et les roches sont souvent plus bavardes que les hommes, est le pays de L'Odyssée.

La nuit, les esprits s'éveillent. C'est l'heure de l'ouzo et du vin, des langues déliées. L'ombre est vivante. Priam et ses aînés s'avancent à pas de colombe. Et toi, pêcheur, descends de ta barque et dis-moi comment tu t'appelles. Je m'appelle Paléologue, la grand-mère de mon arrière-grand-mère était une Cantacuzène, je descends des empereurs, et mon sang remonte jusqu'au trône d'Auguste sur le Palatin.

La Grèce va périr, et périr la vieille alliance du peuple et des dieux, piétinée par les légions du tourisme, qui s'approchent avec les bannières rouge et blanc de la force Coca-Cola, à l'abri du veau d'or vert. Fermor recueille le dernier souffle de cette éternité mourante. Dans Mani bat une fois encore le tambour du vieux pays. Extrasystoles d'un coeur divisé, comme si les hommes avaient souvent hésité au vent de l'Histoire entre l'Orient et l'Occident. A qui voulaient-ils confier leur destin? A l'ancienne Sparte? A Venise? A Rome? A Byzance? Aux capitales asiates? Avant de s'en remettre au Christ, à Zeus et à Platon, réconciliés par la foi de la montagne sur le bois des icônes."

( "la Grèce avant la ruée", extrait d'un article de Daniel Rondeau, publié le 20/05/1999 dans l'Express).

Patrick " Mikalis " Leigh Fermor vit désormais en Grèce à Kardamyli (entre Messénie et Laconie). Ami de Bruce Chatwin, il est comme lui un célèbre écrivain-voyageur dont les livres sont considérés Outre-Manche comme des chefs-d’œuvre du genre.
P.Leigh Fermor est entre autres, l'auteur de "Entre fleuve et forêt" (Payot). Un "écolier itinérant" de dix-huit ans quitte l'Angleterre un jour de décembre 1933 avec l'idée de traverser l'Europe à pied, depuis la Corne de Hollande jusqu'au Bosphore et Constantinople. Le Temps des offrandes l'avait laissé sur un pont entre la Tchécoslovaquie et la Hongrie ; le présent volume l'entraîne au coeur de la Transylvanie. Dormant ici à la belle étoile, là dans un château de conte de fées, perdant un jour ses maigres biens pour se retrouver le lendemain couvert de cadeaux, il poursuit sa double aventure : voyage initiatique et découverte de l'âme même d'une Mitteleuropa qui bientôt sombrera dans les ténèbres. "Le journal de marche de Patrick Leigh Fermor est à ranger au rayon des chefs-d'oeuvre de l'humanisme nomade... avant de remettre la clef sous la porte" (Nicolas Bouvier).



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Femmes en noir - la Grèce hors-saison

Publié le par Christocentrix

Bornes que le destin sème sur tout le territoire, route, devanture de maison, champ jaune et sec, bord de mer ou étroite ruelle. Flamme sombre du souvenir sur fond de néant plaqué blanc. Profil aigü contre un mur sourd à la modernité, et définitif quant à l'achevé de sa présence. Quelqu'un est mort, un homme le plus souvent, rarement une vieille parente. Le deuil des femmes en noir n'est jamais macabre, mais quotidien, il fait partie de leur être. Contraste, rupture de la lumière, pion de continuité de la légende noir et blanc des familles.

Présence discrète mais constante du passé -le contraire d'un monument. Et encore présente comme le bourdonnement sombre des église orthodoxes, dont les chants ne montent jamais au ciel mais, tels une lourde brûme porteuse d'encens, se fondent dans les abîmes, la nuit qui attend l'homme à chaque tournant de la vie.

Femmes-destins, inusables et intégrées telle l'ombre à l'ordre des contraires. On les croise toujours à la campagne et parfois en ville. Elles rappellent la Grèce dans le même sens que les affiches de ciel bleu coupées verticalement par de vieilles colonnes patinées jaune-rosé. Les plus grosses penchées sur une broderie au seuil d'une maison, au fond d'une cour, dans la lumière nordique d'une cuisine, ou criant d'une voix stridente, les mains sur les hanches, le nom d'un sale gosse sourd à tout appel.

Celles qui ressemblent à des branches mortes, courbées par le vent de l'histoire qui sur cette terre a beaucoup tué, épouvantails ou spectres éloignant les oiseaux du malheur. Celles qui avancent droites comme le cyprès, dont elles portent la sombre lumière et l'odeur d'église fermée ; et toujours avec elles le silence raz-de-terre du lézard entre les ronces.

Dans leur calendrier, les morts « pour la foi et la patrie », pour la vengeance ou pour la navigation, sont aussi nombreux que les saints dont ils ont carrément pris la place. Mémoire aussi profonde que les puits secs aux fonds tapissés par les ossements de ceux que le narcissisme brutal a expédié une bonne fois pour toutes, à l'occasion d'un changement de régime. Mémoire du silence qui abolit le temps au profit de la seule omnipotence des saisons.

L'asservissement par ce tissu noir les aura délivrées dans le temps le plus ancien, au plus secret, au plus profond d'elles-mêmes.

 

                                           Dimitri T.Analis (La Grèce Hors-saison, 1982)

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la Grèce de Jacques de Lacretelle

Publié le par Christocentrix

 


L'admirable, pour celui qui découvre la Grèce, est qu'il la trouve fidèle à l'idée qu'il s'en était faite, et que, pourtant, elle ne cesse de le surprendre au cours de son voyage.

D'où vient cette contradiction? C'est que la Grèce a plusieurs visages. Elle est grave, pensive, elle nous oblige au recueillement devant un art qui atteint à la perfection. Et elle est légère, aérienne, souriante, libérée de toute doctrine scolaire. Sa légende et son passé brillent dans un monde abstrait, et son corps vit à la lumière réelle.

L'arrivée en Grèce! Vision inoubliable! On pensait aborder sur un rivage mort où l'on tournerait autour de débris de marbre. Mais dans cette beauté antique, il y eut autrefois un tel élan de vie, un pacte si intime avec la nature, que les images du présent nous captivent autant que les monuments. Le paysage appartient à l'Histoire. La poésie le lui vole. Et la métamorphose s'accomplit sous nos yeux.

A Delphes, les dieux sont tapis dans le tronc des oliviers et la fente des Phaedriades. Peut-être tournoient-ils dans le ciel sous la forme d'aigles.En Attique, la terre est rouge du sang de Marathon. Du côté de Salamine, l'horizon est calme et plat. C'est l'apaisement après la victoire. A Mycènes, le tertre où fut égorgé Agamemnon est resté pour toujours voilé de gris. A Tirynthe, Hercule, cet enfant terrible, a joué aux cubes et les a laissés pêle-mêle.

La Grèce contente tous les désirs et tous les appétits. Il y a Olympie et sa trêve pacifique pour les idéalistes. Et il y a Sparte pour les partisans de la manière forte. Que ceux-ci réfléchissent, d'ailleurs. De Sparte, il ne reste plus une pierre. Et les lances des hoplites sont devenues les roseaux de l'Eurotas.

Il y a la Grèce qui hante les dramaturges et la Grèce faite pour les Normaliens. Il y a aussi celle qui exalte le champion sportif. Berceau de la démocratie (on nous le répète assez), n'oublions pas qu'elle est en même temps la couche d'Alcibiade. Elle nous a lancés dans la rhétorique et enseigné la mesure. La source de Castalie inspirait les poètes, et l'Ilissos faisait dialoguer Platon. L'enthousiasme est né en Grèce et déborde en tous sens comme le feuillage de l'olivier. Mais, à côté, la raison y a grandi comme un cyprès. Et tout cela s'inscrit sur son sol, dans la ligne de ses paysages, au fronton de ses temples.

La Grèce monte au cerveau. On plonge dans ses eaux jusqu'à en mourir, comme Byron. Devant les colonnes dressées, un rationaliste déclame lyriquement, et un poète athée compose un cantique.

L'Antiquité est le pain des professeurs », a écrit méchamment Goncourt. Et il est bien vrai que le sol de Grèce est couvert de mots célèbres. Ses colonnes favorisent les parallèles. Chez nous, Chateaubriand a commencé le feu. « A Sparte, l'âme fortifiée semble s'élever et s'agrandir. A Athènes, on a l'idée de la perfection de l'homme considéré comme un être intelligent. » Et voici son ut de poitrine : « En passant des ruines de Lacédémone aux ruines d'Athènes, je sentis que j'aurais voulu mourir avec Léonidas et vivre avec Périclès. »

Souhaits inconciliables, sinon dans la sonorité de la phrase ! Pour Lamartine, élégant, harmonieux, mais un peu froid, le Parthénon est « le plus parfait poème écrit en pierre sur la face de la terre ». Devant l'Acropole, Renan s'agenouille et Maurras étreint. Goethe, bien qu'il n'ait jamais fait le pèlerinage de Grèce, y a situé la rencontre d'Hélène et de Faust dans le second Faust. Il a décrit Mistra et son château-fort (qui plus tard enchantèrent Barrès) avec la précision de son compatriote Baedecker. « Vous y voyez colonnes et colonnettes, arcs et arceaux, balcons, galeries d'où l'on regarde au dehors et au dedans, et des armoiries.»

Ces hauts parrains devraient suffire. Mais nous vivons un temps ou l'on lit peu. L'image a remplacé la phrase, et la pellicule du Rolleiflex, la bibliothèque. Cette invitation au voyage de Grèce, transmise par des écrivains illustres, est aussi démodée que si je commençais par « Ami lecteur ». Ce qu'il faut dire tout simplement, c'est : « Voyageur, regarde. »

Regarde d'abord la lumière. Elle ne ressemble à rien de ce que tu as vu jusque là. Elle recouvre les objets d'un voile transparent qui atténue l'éclat tout en marquant mieux la netteté des contours. Elle est changeante, et, suivant chaque heure du jour, révèle une matière différente.Rien de trop vif, rien de brutal, et pourtant aucune mollesse, aucun vague. Tout ce qu'elle éclaire devient parlant et intelligible. Le bord d'un rivage, le modelé d'une colline, ce bois d'oliviers semblent animés, fécondés par elle. Pour ceux qui cherchent, dans la nature, des thèmes d'idées, des nuances plutôt que des contrastes, pour ceux qui aiment à rêver autour de la réalité, cette lumière fait des miracles. Je pense qu'elle entre pour beaucoup dans l'extraordinaire ingéniosité de la mythologie grecque. Elle aiguisait le regard de ce petit peuple inventif et doué. Elle grisait son imagination. De l'aube à la nuit, en mer, sur les chemins, elle le faisait vivre dans une sorte de féerie continue.



Puis regarde la mer. Elle appartient aux poètes et aux prosateurs helléniques. Tous l'ont décrite et vêtue d'épithètes somptueuses et justes. Elle accompagne leur récit à la manière du choeur antique. Elle est l'âme de tout le peuple grec. Vois le marin, celui de Nauplie, celui du Pirée, celui des îles, quand il grimpe au mât, dénoue son cordage et monte dans sa barque. C'est Ulysse. Il rit de sa longue ruse. Pendant des siècles, on ne l'a pas reconnu dans Poséidon.

Ensuite regarde les montagnes. Elles ont une apparence sensible. Elles vivent. Ce sont des Cyclopes endormis, des nymphes couchées, sur qui pousse la toison d'une végétation courte et forte. Aucune n'est très haute et toutes t'écraseront. L'Olympe est resté moins accessible que l'Himalaya. Le Taygète ressemble à une masse d'acier. L'ascension du Parnasse ne peut se faire qu'en été, et avec des chevriers qui savent retrouver la trace de Pan. A Délos, le Cynthe, où naquit Apollon, est haut seulement de cent mètres. Mais, du sommet, l'on règne sur toutes les Cyclades. Il faut mettre à part les collines d'Athènes. Elles ont enfanté l'Acropole. Comme une tribu de nourrices, elles veillent toujours sur elle. De là ces formes harmonieuses, cette absence de désordre, cette unité dans les lignes, et ces couleurs chastes. L'une pourtant, la montagne du Pentélique, montre au loin là blessure béante qu'elle s'est faite pour donner des morceaux de sa chair à la ville. Le marbre en Grèce! Il faudrait en parler comme d'une matière qui vit et change suivant des lois mystérieuses. Pourquoi ici ce blanc de neige recouvert d'une poudre de cristal? Et pourquoi, à côté, cette patine fauve?

La technique des artistes grecs, leur méthode pour capter l'ombre dans les cannelures des colonnes, leur calcul délicat pour donner du « fruit » à un édifice et en assouplir la rigueur, tout ce génie est clair. Mais on dirait que le bloc de marbre comprend leur effort et travaille en secret pour eux.


Tu regarderas aussi le peuple, celui des campagnes comme celui des villes. Ne t'attends pas à une approche aisée. C'est un grand seigneur qui te reçoit. Quand ses ancêtres se battaient au soleil pour leurs dieux, les tiens vivaient encore dans des forêts sombres. Ils ont inventé l'héroïsme et gravé les premiers les lois qui doivent régir une nation. Ils ont institué les jeux du corps en même temps que la discipline de l'esprit. Nous parlions par onomatopées quand ils en étaient à la discussion des idées. Leur sphinx faisait déjà des mots. La Pythie se lançait à corps perdu dans le surréalisme. Ils ont fondé les grands relais où l'humanité tendra toujours. La Beauté, la Liberté, le Droit, la Justice, sont des mots grecs. Ils les écrivaient avec des majuscules. Mais ils les prononçaient familièrement. Ils les tutoyaient.

Ils louaient les belles actions et ils adoraient l'ironie. Ils révéraient les dieux et les héros, mais ne résistaient pas à cribler de flèches les uns et à bannir les autres. La tragédie est née dans les hoquets de leur ivresse. La morale était entre les mains de leurs immoralistes.

Le petit peuple, en Grèce, varie suivant chaque région. Regarde-le bien, et tu rapprendras ton Histoire ancienne. Les gens du Péloponnèse ne ressemblent pas à ceux de Thèbes. Entre le berger de l'Élide et celui de Thessalie, le contraste est frappant. Les rivalités de province à province sont éteintes depuis plus de deux mille ans, mais la pureté ethnique est telle qu'elles surnagent dans les gestes qui t'accueillent et les regards qui te suivent.Seuls les habitants des Cyclades appartiennent à la même famille. C'est une race plus heureuse et plus enjouée que celle de la Grèce continentale. Naxos, Mykonos, Santorin, pourraient être pour toi autre chose que des escales, tant il est facile d'y respirer la douceur de la vie. Tout y est simple et rien n'y est vulgaire. Les gens jouent la comédie sans le savoir. Les yeux des filles t'accompagneront avec une ingénuité souriante, mais te laisseront entendre clairement qu'un étranger ne sera jamais aussi beau qu'un homme des îles. Le commerçant qui pèsera les fruits trichera non par cupidité, mais par amusement. A Mykonos, avant de partir, j'ai donné une cravate au jeune fils de l'hôtelier et il m'a fait entendre par signes qu'il m'en avait déjà pris une. Toutes ces îles qui sont vieilles comme le monde te montreront l'aurore de la vie.

Pourtant la Crète fait exception. Trop de malheurs, trop de rivalités (depuis Pâris) et trop de dieux ont envahi ces montagnes, ces cavernes, ces labyrinthes, pour que l'homme n'y soit pas hautain, méfiant et sombre. Qui faut-il croire? Qui commande? Le Minotaure, Zeus, le Christ, le pacha? On ne sait plus. Le Crétois est sauvage, dort avec ses bottes, habille sa femme en noir. C'est un homme en alerte. Il est prêt à la révolte. Pendant la dernière guerre, de toutes ces îles paresseuses, où l'on vit dans un décor d'opérette, la Crète est la seule qui ait été un « théâtre d'opérations ». Des nuées d'Icares, ailes dépliées et couteaux ouverts, voilà ce que les Crétois ont vu dans leur ciel. La paix est revenue, mais pas pour longtemps. Une histoire d'enlèvement - encore une! - a éclaté et divisé l'île en deux clans. La vocation de la Crète est d'aller de tragédie en tragédie. Et deux grands romanciers le savent : Kazantsaki et Prévelakis.


Voyageur, arrête-toi devant les églises. Entre dans les monastères. Tout d'abord, fou de colonnes et grisé de paysages, je les ai dédaignés. Mais j'ai eu tort. C'est une part essentielle de la Grèce. Le pope est le chef de la communauté populaire, aussi bien chez les croyants que chez les autres. Il participe à leurs jeux et à leurs discussions. Personnage familier et vénéré tout à la fois (au Mont Athos, beau comme un hermaphrodite à barbe), il navigue au milieu des passions, tel Ulysse entre les écueils. Dans les îles - on l'a bien vu à Chypre - son pouvoir dépasse l'encens et met le feu aux poudres.

De l'extérieur, une chapelle byzantine ressemble à un pigeonnier. L'intérieur est souvent pauvre. L'or est éteint, l'icône enfumée. Culte villageois, fait pour tous les coeurs. Parfois, ainsi à Daphné, une mosaïque survit. Et l'on aperçoit une image qui n'a pas été édulcorée par l'Occident. C'est que le Christ Pantocrator se tient aux avant-postes. Il doit lutter non seulement contre les Gentils, mais contre les hordes barbares. De là son air farouche. Il ne doit pas charmer, il doit faire peur.

Enfin, regarde les statues. Tu ne t'en lasseras pas. Dis-toi que le sculpteur grec a été le premier à entrer en révolte contre l'artconformiste des monstres, des dieux grimaçants et des formes immobiles. Le corps, rien que le corps humain, tel qu'il est, avec son jeu musculaire et ses frissons, voilà l'aboutissement de ses recherches et de son voeu de perfection. Par une habileté dernière, et grâce à l'artifice de la draperie mouillée, il saura, même sous un voile, lui laisser l'animation de la vie. A mesure que l'observation du sculpteur athénien s'abaisse, son art grandit. Cette Niké qui rattache sa sandale est plus belle encore que celle qui crie la victoire. Dans la frise du Parthénon, il y a comme une négligence volontaire. Le cortège n'a rien de religieux. Les gestes sont simples, heurtés, précipités. Et de cette bousculade naît un nouvel ordre de beauté, où le naturel, le mouvement, l'impression instantanée, créent l'émotion. Tout ce que l'homme voit est beau si son oeil est fidèle, tel est l'enseignement donné par le sculpteur grec devant ses modèles. Là est le canon de l'art grec. Là est même le signe de toute civilisation hellénique. Issue de la nature, appuyée sur le réalisme, elle a créé la noblesse.

 

                                        Jacques de LACRETELLE, de l'Académie française (1960)


 

 

 

 

 

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Crépuscule des Dieux (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

Gravir, entre les colonnes de perle, l'escalier d'ivoire qui débouche dans l'azur et, au plus haut de cette échelle céleste, voir graviter sous le soleil et sous la lune, globe faisant face toujours aux sphères, le lieu le plus haut du monde.

Le Pentélique, qui a donné ici le meilleur de son sang, laisse au loin deviner ses plaies blanches. L'Hymette, tremplin de la lumière, vibre violet dans les aurores vertes, puis s'enveloppe dans une grisaille neutre et pâle quand le jour n'est plus qu'un combat dans l'éther entre l'azur et le marbre. L'univers entier lui aussi s'efface ; la mer se retire, disparaît ; les îles Égine et Salamine s'évanouissent ou ne sont plus comme les syllabes de leurs noms que de très anciens mirages tremblants.

Puis le soir, ce sera l'opéra dans l'Olympe.

L'eau peu à peu, imperceptiblement, sourd de l'éther lumineux, ou du néant. La mer s'installe, spectatrice inlassable, juge dernier. Elle fait jouer sa parure d'îles, caressant comme distraitement d'énormes gemmes baroques, taillées en facettes. Porte-t-elle ce soir des topazes brûlées ou de profonds saphirs birmans ? Mais elle a changé déjà et ce sont maintenant des émeraudes, des rubis et des améthystes qu'elle agrafe sur l'horizon dans la lumière qui baisse.

Là-haut, sur la terrasse des Dieux le drame mystique se déroule, avec une musique de couleurs et de vent qui meurt, lente et hiératique. Sur la robe céleste des colonnes blessées, les longs plis se creusent d'ombre, les frontons mutilés rougissent, les frises où manquent des personnages et des signes s'en vont en reculant vers la nuit, inexplicables. Ce monde de marbre où ne croissent plus les pommes d'or se trouble un instant, pend dans le vide comme une opale maladive.

Un instant, un court instant dans l'éternité, mais suffisamment long pour que l'on voie soudain les ruines de ce château sur lesquelles le soleil avait construit son palais de lumière.

Alors, degré de marbre par degré de marbre, disparaît l'escalier magique qui reliait le château à la terre, le chemin sacré des Panathénées, et ce haut lieu se renverse dans la nuit.

Oui, tant de châteaux, tant de hauts lieux, tant de terrasses, tant de Walhallas...

A Éleusis, le soleil descend sur la baie d'or liquide que domine un balcon de lauriers-roses sur lequel scintillent encore quelques vestiges de marbre blanc. Dans le ciel qu'elles obscurcissent de leurs fumées triomphent, nouvelles colonnes, d'orgueilleuses cheminées de forges.

À Délos, le jour finit sur le port ensablé où nul vaisseau n'aborde plus. Les lions regardent fixement.

A Delphes, la nuit descend du Parnasse et murmure des oracles que personne n'écoute dans le cirque ravagé par les tremblements de terre.

A Olympie aussi, les colonnes énormes bâties pour les Dieux avec l'or des guerriers et des athlètes se sont écroulées. L'Alphée et le Kladéos, fleuves héroïques et sacrés, sont sortis de leur lit, ont recouvert les stades, les gymnases et les statues, noyant le haut lieu de l'amitié universelle, rendant à leurs nymphes les rêves de pierre et d'ivoire que les hommes avaient cru lire dans leurs reflets. Là-bas aussi le crépuscule se joue. Les montagnes d'Arcadie sont déjà dans l'ombre. Dans le grand lit blanc des fleuves, un peu d'eau s'irise encore. Les mulets parmi les hautes vignes lancent des sanglots déchirants. Le jasmin, la menthe, le basilic chantent une dernière fois. Puis il ne reste plus que la note unique du vent dans les pins, sampre tenuto e decrescendo, jusqu'à mourir...

Jusqu'au lendemain...


Et pendant ce temps-là, au bord de la route d'Arcadie, dans cette Provence ou cette Ombrie au paradis où les vignes poussent plus drues, les fruits plus riches, les cyprès plus hauts et plus droits, Hermès s'est arrêté un instant pour toujours, l'enfant Dionysos sur le bras gauche replié. Et par-dessus l'enfant gourmand et avide, ce Divin Ennui, ou ce Divin Détachement, ou cette Divine Indifférence regarde au loin et peut-être au-delà du Crépuscule qui n'en finit pas, avec un sourire combien plus beau, plus mystérieux et plus long disant que celui de la Joconde échouée au bord de la Seine. (D'ailleurs Mona Lisa sourit-elle ou avait-elle seulement de trop bonnes joues ?)

On croit à la contempler entendre une musique où se sublimeraient les motifs conducteurs de Loge, du Voyageur et de Waltraute, de ceux qui ont toujours su, de ceux qui de toute éternité connaissent la solution, le but inévitable. Ce serait le chant très secret du Trismégiste.

Bien peu le perçoivent dans ce musée d'Olympie où pourtant il est plus fascinant que nulle part ailleurs dans le monde, un monde partout en filigrane qui annonce que les temps sont finis, par définition. Certes les dames d'art reconnaissent la beauté du marbre de Praxitèle, la souplesse du dieu, son aisance sublime, mais déplorent que la perfection laisse de glace et concluent à la décadence. Faut-il croire que le mot « Crépuscule » fasse peur aux gens, les glace précisément, pour qu'ils n'y veuillent voir, de toutes leurs pauvres forces, que basse époque et se réfugient dans les bras raides de quelque kouros archaïque réduit à l'état de pierre ponce !

Qui donc aujourd'hui pourrait élever la voix pour dénoncer enfin, dans cette folle adoration du primitif, cette exaltation du balbutiement, cette honteuse substitution du sommaire au dépouillé, dans tous ces péchés contre l'esprit, universellement répandus, l'écoeurante lâcheté de nos troupeaux modernes se traînant à reculons sur le chemin qui pour chacun d'entre nous ne peut et ne doit finir qu'au crépuscule ?...[...]...

 

 


...Sur l'Acropole, Athènes demeure encore, non pas endormie sur son rocher comme Brunehilde, car elle est sans faute, mais casquée elle appuie son front sur sa lance, l'Athéna pensive, dans le marbre blond.
Seule la pleine lune ouvre l'Acropole d'Athènes la nuit. Ce qui alors vous cloue là-haut, au sommet de l'escalier, ce n'est plus la ruine sans fin de la terrasse au crépuscule, ou la danse immobile des colonnes sous le soleil, c'est l'impassibilité formidable du lieu. Figés dans l'incroyable clarté lunaire qui tombe du zénith tel un gel sidéral, un zéro absolu, les temples sont là comme autant de rêves de glace et dans leur marbre si pâle, transparent presque à cette lumière, s'ouvrent des ombres sans fond, parfaitement noires. Parfaitement noirs et parfaitement immobiles, les trois ifs surgissent du glacier, au sud-est du Parthénon. Les Cariatides fixent l'horizon par-dessus la foule où chacun, réduit à sa seule ombre noire sous cette lumière qui dissout les corps vivants dans sa pâleur universelle, voudrait rentrer sous terre mais cependant reste là, fasciné, et se tait. En bas la lumière de la ville au pied de la colline, comme une galaxie gravitant autour de l'Acropole, point fixe de la terre.

À Delphes non plus, je ne saurais prononcer une parole quand sous la lune les Trésors béent, le Théâtre reste vide et le Stade muet. Et qui pourrait couvrir de la voix les secrets que murmure la fontaine Castallic ? Son eau part se perdre sous l'énorme platane qui masque le tournant de la route de Thèbes, celle-là qu'Œdipe suivit certain soir. Quand je passerai sous le platane demain, quittant Delphes par ce même chemin, quelle fatalité emporterai-je, collée à ma peau, à moi qui sous la lune viens peut-être d'entendre, sans le savoir encore, les vers d'un oracle ?...[...]...
...Remonter sur l'Acropole d'Athènes, gravir encore une fois l'escalier céleste jusqu'à « cette planète de marbre où même le temps et les barbares qui vinrent après les bâtisseurs n'ont fait qu'aggraver un lieu qui est la seule preuve donnée au Monde par l'Homme qu'il était fait à la ressemblance de Celui dont il ignorait encore le véritable Nom. »


Extrait de "Crépuscule des Dieux" (Escales d'un Européen) d'André Fraigneau. 

 

 

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Les roses de Paestum-Posidonia (André Suarès)

Publié le par Christocentrix

"Il faut venir à Paestum pour se consoler de Sélinonte et ne pas quitter les dieux sur l'horreur de leurs ruines. Ici, du moins, la terre d'Italie garde intacte une image de la beauté grecque. En général, l'Italie n'est pas sévère ni tragique. On peut emporter le souvenir de Paestum avec une piété heureuse : on y croit encore à la vie : et qu'est-ce donc, sinon croire à la joie de vivre ? A Paestum, on peut ensevelir dans la pourpre la mort de l'Olympe et rendre à la nuit du Nord la lumière de l'antique. Le crépuscule de Paestum n'est pas un lac de sang, mais l'ivresse amoureuse du couchant : cerises en boucles aux oreilles, fraises aux lèvres, le soleil est Bacchus lui-même qui s'en va tout en feu au rendez-vous de la mer. Ha, comme elle l'attend ! C'est le charme du grand temple que la mer en passion est partout entre les colonnes palpitantes du bleu le plus ardent ou plus violette que les yeux de Sapho, elle appelle son Roi, elle le désire à ce point que le temple frissonne et les colonnes s'ébranlent pour le laisser sortir de sa maison. 

Une lande maigre, une herbe pauvre ; ni bourg ni village, à peine une auberge, le pays est délaissé. Des pierres en ordre, restes de murs anciens ; deux ou trois tours démantelées ; des remparts abattus et décrépits : on marche à Paestum sur l'ombre d'une ville. D'ailleurs, rien n'y sent la destruction ni le tremblement de terre : l'abandon seulement. La trace des rues droites se reconnaît encore, où de nobles Doriens se promenaient, peut-être, voilà vingt-cinq siècles, en allant vers la mer. Le sol est assez uni : ici, le stade où ils jouaient sans doute ; et là-bas, la plage où ils prenaient leur bain. Mais la poussière est la peau fine et légère de l'oubli. Trois temples, large et pure présence, écartent tout ce qui n'est plus : on ne voit qu'eux et leur vaste repos : ils sont debout, et toute la contrée est pleine de leur rythme. A l'opposé de la mer, les montagnes en vagues modérées, ondes paisibles, font une ronde harmonieuse, un choeur pensif sur l'horizon : il défend le tranquille recueillement des temples. Plus de toits, presque tous les frontons écroulés ; plus de statues, de frises ni d'acrotères ; l'intérieur n'est qu'un vide éclatant ; l'édifice est fait de trous béants, à travers la claire-voie des colonnes. Et pourtant, sans qu'on sache pourquoi, ce lieu n'exhale pas la désolation ; il ne chante pas un hymne funèbre. Cette ruine n'est pas triste. Ni décombres, ni débris amoncelés, ni la façon lugubre des musées : à Paestum, on ne respire pas la pourriture des pierres.

Deux des trois temples se donnent la main. Le moindre est plus au loin, vers les collines ; et la disgrâce est bizarre de ses deux frontons suspendus, que rien ne relie. Seul, le plus ancien, le temple de Neptune, est vivant ; ou, du moins, sa calme et noble beauté rend-elle un écho sans fin à la vie. Avec toutes ses plaies, il n'a pas l'air d'un blessé. Il est entier, comme une épure. Squelette admirable, que son harmonie est sereine ! Ici, on goûte la rigueur d'une pensée que la beauté propose au sentiment. Parfait en soi, le temple élève ses proportions infaillibles au culte de l'esprit. Le voisinage de la mer et la vue de l'espace bleu à travers les colonnes sont nécessaires à cette architecture : la mer est le sourire du désert et la paix de la tempête.

Ce temple de Neptune semble immense, tant il respire la haute majesté des oeuvres éternelles. Je n'ai pas vu de ruine qui ait moins l'air de mendier. Ouvert de toutes parts à la lumière, jusqu'en ses ombres roses ou violettes, il montre tous ses membres et garde son secret. Dans l'harmonie, la beauté nue est toujours chaste.

N'est-il pas étrange que les temples des dieux morts fassent la solitude et le désert autour d'eux ? Leur ombre les enveloppe de silence. Calmes, ils mettent la fièvre et l'insomnie muette entre eux et les hommes de la religion nouvelle. On est pourtant à deux pas de Salerne, de Naples, d'Amalfi, terres heureuses et grasses, exubérantes de vins et de fruits.

Et toutefois, on sent vivant dans sa maison Neptune, le grand dieu bleu, au coeur si tôt gonflé de force impatiente et de colère ; il respire, invisible ; l'espace est la vaste poitrine de son souffle. L'ardeur des colonnades, le renflement des fûts qui s'amincissent de bas en haut, la puissance de l'assise qui se dilate et du module qui aspire, les colonnes sont les côtes de ce thorax dressé au-dessus de l'abîme.

Je ne puis décrire un temple : que les archéologues s'en chargent ; qu'ils comptent les pierres et les colonnes ; qu'ils les mesurent et les cubent au millimètre près ; qu'ils les pèsent. Pour ma part, je ne sais rien du temple, à présent, si ce n'est que j'y pénètre et que je veux vivre avec lui. Quelle ambition plus enivrante, vivre avec le dieu, maître de la maison ?

Silencieuse entre Naples et la Sicile, l'Italie à Paestum n'a pas consommé la mort de la beauté grecque ; elle n'a pas fait de l'Olympe un étage de l'aqueduc ni une porte de la prison. Elle n'a pas substitué le nombre à la valeur, ni la force brutale à l'harmonie. Entre les temples de Paestum, il en est un où foisonnent les colonnes : ni les proportions de l'édifice, ni celles des éléments, rien ne permet de donner à la Basilique ce qui est dû au temple de Poséïdôn. Je ne croirai jamais que la Basilique avec ses colonnades par neuf et six fois trois, son allure lourde et molle, sa grossièreté pataude, est antique et dorienne au même titre que le temple voisin. La Basilique est la plèbe ; le temple de Neptune, l'aristocratie divine. Le combat de la qualité et du nombre se poursuit dans l'Olympe, et les dieux le savent mieux que personne. A Paestum comme ailleurs, que les plus beaux soient condamnés, il se peut ; mais ils durent, ne fût-ce que par le regret. Même vaincue, la qualité l'emporte toujours.

Honneur au temple de Neptune, qui a nom Poseïdôn en grec, comme Paestum s'est appelée jadis Posidônia. Il est d'un goût et d'une majesté égales. Le génie qui l'a calculé est le même qui a fait les calculs du Parthénon. C'est l'exacte grandeur dans la juste mesure. Rien ne cherche le menu détail de la vie ; et l'ensemble est tout vivant. La beauté de cet art, qu'il n'y en a pas de plus étranger à l'anecdote. L'ordre éclate dans sa plénitude : il ne se montre pas, il se fait sentir ; il n'est pas la leçon de la beauté, mais le fait et l'exemple.

Telle est la grandeur ou la vertu de l'ordre qu'il réduit à rien la matière, tant il la transcende. Le travertin, dont ce temple est fait, n'est rien après tout par lui-même ; mais il passe en beauté tous les marbres. Et je dirais, en luxe même, si ce mot a un sens pour la beauté. Ce qu'il y a de plus beau n'est-ce pas ce qu'il est de plus précieux ?

Cette pierre est d'or translucide. Au coucher du soleil, un flot de sang circule dans cet albâtre transparent, au grain délicat et sensible : onde si pure, si parfumée, si inépuisable même, que les colonnes de Neptune sont les vraies roses de Paestum. Elles trempent dans la lumière du crépuscule. Au ciel, les tendres nuées de l'heure suprême s'élèvent et se dissipent : comme l'encens d'un autel mystérieux, les vapeurs montent du jour évanoui, et les tisons du brasier solaire fondent avec langueur en fumées d'or rouge, qui palpite.


ROSES DE LA MER

Vidi Ego Odorati Victura Rosaria Paesti.

Vie embaumée des roses de Paestum, j'ai vu vos délices fauchées par le vent noir du Nord.


A Paestum, la solitude est encore pleine de poésie. Dire que le silence est désormais le chant préféré des Immortels, et la voix qui va le mieux au coeur des poètes ! Faut-il, en vérité, que nous vivions dans un temps de chaos et de tumulte ! Il y a toujours des roses à Paestum, comme l'ont dit Virgile et Properce ; et même elles fleurissent deux fois. J'en ai trouvé au printemps et à l'automne. Mais qu'on ne rêve pas d'une roseraie. Les roses ont déchu depuis longtemps à l'églantine. Ainsi doivent finir les plus belles cités. Il n'est rien qui morde le coeur d'un regret plus amer que de voir l'églantine survivre à la rose parfumée. C'en est fait de l'Élysée, du Parnasse, de la culture et des senteurs les plus exquises. Autant l'églantine est précieuse à l'origine, tant elle me désespère lorsqu'elle refleurit sur le cep divin où elle fut rose et la reine amoureuse des fleurs, parmi les épines. A Paestum, désormais, autour des autels qui furent pleins de sang, et des vasques où le prêtre offrait d'absurdes sacrifices, il y a bien moins
de roses que d'asphodèles. Cette herbe funéraire est partout ; jaune ou blanc, humble lis des tombes, l'asphodèle pique le sol de ses mornes étoiles, de ses grappes tristes et funèbres. L'asphodèle est sans lumière à l'ombre des colonnes. Lieu sacré, malgré tout, si on le laisse à la solitude. L'engeance qui pullule aujourd'hui veut que les temples soient des auberges, les dieux des enseignes à boutiques, les enceintes des mystères une plage où des peuples hideux viennent prendre des bains ; en un mot, on ne ressuscite les Olympiens que pour faire aller le commerce.

Puisse Apollon, tireur d'arc, venir en aide à Poséïdôn, écarter les foules qui sont la peste, sauver l'innocence de la solitude et la virginité du silence ! Je voudrais avoir chanté le cantique de l'homme qui élève des maisons pour les dieux : celui-là seul est digne d'eux. Ce mortel est vraiment divin. Architecte, ou philosophe, il est poète. C'est lui qui fait surgir de la terre et naître sous le ciel le temple, la pensée et le poème, les strophes de la méditation et de la pierre. O sublimes mirages qui, seuls, nous font prendre en patience la puanteur des caravanes, la voix des chiens, les ossements des voyageurs et toute l'amertume du désert !


André Suarès - extrait de "Temples grecs, Maisons des dieux". (édit. Granit, 1980) 

 

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Olympie, Jardin des jardins. (la Grèce d'André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

Par ce texte j'inaugure une nouvelle "catégorie" intitulée "la Grèce me fait mal", (au sens où aurait pu l'entendre Robert Brasillach...),  qui regroupera les textes hellénophiles et grécomaniaques déjà proposés ou à venir sur ce blog... et que vous ne trouverez nulle part ailleurs! (Christocentrix)                                                                           

                                                                                     ***

"J'ai rencontré plusieurs « fous d'Olympie ». Des Anglais, pour la plupart. L'occasion m'ayant été donnée de leur demander depuis quand ils habitaient le pays, ils ont tous haussé les épaules avec l'insouciance et aussi un mouvement du menton pris aux Grecs : que leur importait ?

Je me souviens très bien de l'instant où j'ai cru devenir l'un d'entre eux. C'était au soir d'une journée d'août, après le bain dans l'Alphée. Sur la rive rose mon corps se reposait des périls quotidiens encourus ! L'insolation méridienne, les mille coupures du lit de graviers sur quoi le courant du fleuve traîne sans merci, aux places sans profondeur, le nageur le mieux exercé, enfin l'aiguillon des abeilles qui défendent jalousement l'ombre de chaque arbre où elles ont creusé une ruche. Des bergers m'avaient épargné cette dernière épreuve, de justesse, en criant : Mélissa ! Mélissa ! avec une sollicitude de version grecque. À ma gauche, la tunique végétale qui recouvre le mont Kronion commençait à se lamer d'or. Soudain, je me pris à regarder du côté du défilé où s'engage la route d'Arcadie et dont les rochers qui la surplombent m'avaient déjà fait songer à ceux peints par Poussin dans son tableau : Polyphème. Mais ce soir-là s'y accrochait, passagèrement, un assez gros écheveau de nuées mauves figurant exactement le dos du Cyclope. Poussin aurait-il peint en état de voyance et croyant l'imaginer, ce paysage réel ? Ou bien la nature, fidèle au précepte d'Oscar Wilde, s'appliquait-elle à ressembler à l'art ? Je voulais à la fois demeurer et m'enfuir. Un plaisir d'une qualité indicible, complexe, lumineux, raffiné et maladif m'occupait tout entier. Stupidement, je me répétais à voix basse : « Je vais parler grec, je suis chez moi. » Et je remuais le sable, doucement, avec mes doigts et mes orteils. Cette facétie géographique dont j'étais la victime éblouie m'étourdit pendant quelques minutes. Elle aurait pu durer plusieurs milliers d'années et je me fusse alors réveillé soit contemporain des pasteurs d'Arcadie terrifiés par Lycaon le roi loup, soit l'ultime survivant des catastrophes nucléaires, car il n'est aucun lieu au monde où le temps soit moins pesant qu'à Olympie.

La folie, ou plutôt l'illumination dont je viens de rendre compte et qui me fera sans doute peu d'envieux au pays de Descartes, est la conséquence d'une victoire de l'espace sur le temps comme la magie de Montsalvat (Gurnemanz l'explique à Parsifal) est la conséquence d'une victoire du temps sur l'espace. À Olympie, le visiteur est  « cadré », si l'on prend cette expression dans son sens tauromachique. Mais comment ? Par quoi ou qui ? Delphes, Delos, Mycènes, l'Acropole d'Athènes sont des sites bien plus explicablement fascinants. L'art, la Religion, l'Histoire y parlent haut. Pour Olympie les descriptions de Pausanias sont trop tardives, l'« Altis » du temps assez bref de l'apogée difficilement imaginable. Les colonnes du temple de Zeus, en tuf assez grossier, gisant sur l'herbe et alignées telles qu'elles churent lorsqu'un tremblement de terre les renversa au VIème siècle, doivent beaucoup à cette herbe même, aux pins qui les ombragent et les ont supplantées dans leur élancement vers le ciel. Mais, précisément vestiges et végétation, loin de se suivre, s'unissent pour composer ce que Poussin encore définissait au mieux quand il appelait un tableau « objet de délectation ».


Je voudrais établir le plus brièvement possible l'inventaire de ce « jardin des jardins » auprès duquel tout ce qui fut imaginé, conçu dans son esprit, à sa ressemblance apparaît plus orné ou plus indigent. C'est le triomphe du « rien de trop ». Une montagne en forme de pyramide recouverte du velours des arbres ; un champ de ruines ombragées et sans caractère ; de pâles maïs étendus au hasard ; des vignes épaisses où l'on se perd ; un horizon rapproché de collines qui rougissent comme des jeunes filles ; le serpent glacé de l'Alphée qui court vite sur des galets éblouissants ; le lit sablonneux du Kladéos dont la concavité se violace au crépuscule du soir. C'est tout. De l'Arcadie dont Olympie n'est que la porte (ou plutôt l'ouverture qui résume un opéra) les deux « patrons » sont fils de Zeus et de Callisto : Arcas, un peu ours et pour un peu satyre, mais gai musicien et chasseur adroit. Ces divinités campagnardes suffisent-elles à justifier le frisson sacré qui transforme certains touristes prédisposés en autant de Renaud captifs du jardin d'Armide ? Je crois plutôt que le paysage d'Olympie répond à la comparaison trouvée par Alcibiade dans le Banquet pour louer son maître Socrate : « Je dis d'abord qu'il ressemble tout à fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les artistes représentent avec une flûte ou des pipeaux à la main... Et dans l'intérieur desquels, quand on les ouvre en séparant les deux pièces dont ils se composent, on trouve, renfermées, des statues de divinités».  Grandes divinités secrètes, redoutables, sises au coeur du problème et dont l'ours et le chèvre-pied ne sont que les commis aux affaires courantes. Mais peut-on espérer approcher jamais de telles Puissances ? C'est ici que le musée d'Olympie, sorte de remise aussi discrète qu'une « maison de garde », propose ses trésors.

J'y ferai choix de deux chefs-d'oeuvre exemplaires, aux beautés égales. Le premier est l'Apollon qui se dresse au centre du fronton ouest du temple de Zeus. Depuis la vogue d'un néo-archaïsme instauré par Bourdelle il ne compte que des admirateurs. Ce dieu à la forte frange, aux orbites absolues, qui par sa seule Présence (invisible aux combattants) ramène l'ordre au plus fort de la bataille entre Centaures et Lapithes justifie toute ferveur, même partisane. Blanc, inflexible et dédaigneux de ses propres flèches, ce Commandeur s'invite au festin de pierre pour que la lumière soit et que la confusion se résolve en harmonie. Ainsi, ciel d'Olympie, le disque solaire apparaît-il dans le vide fabuleux de chaque « matin profond ». Le maître inconnu qui a sculpté dans le marbre l'Apollon olympique n'était pas un imaginatif ou un abstrait mais un observateur transcendant des phénomènes naturels. Son idole est un éclairage fait homme.

Le second chef-d'oeuvre a plus mauvaise réputation. Il est à la lettre fort « mal vu » des esthètes modernistes qui confondent la grâce avec la fadeur, la maîtrise avec le maniérisme. Aussi a-t-il l'honneur de figurer sur la nouvelle liste noire en compagnie de la Joconde et des Madones de Raphaël. Barrès, esthète à oeillère que sa découverte du Greco a dispensé de comprendre le grec, fut un de ses premiers juges: « J'ai vu l'Hermès de Praxitèle à Olympie » lit-on dans le Voyage de Sparte. « Eh bien il est pommadé. » Barrès s'y connaissait en pommade lui qui cachait derrière les livres de sa bibliothèque les pots de brillantine aptes à lustrer sa mèche fameuse de cheval de picador !

Pourquoi donc l'Hermès (poli comme l'ivoire et non pommadé) ne lui a-t-il pas fait songer, plutôt, à ces « amis frottés d'huile, ceux sur qui l'on n'a pas de prise, qui vous possèdent et que l'on ne possède pas ». (Cf. Le Jardin de Bérénice.). C'eût été plus honnête et même d'une surprenante exactitude dans la définition. Car Hermès, né en Arcadie, inventeur de la lyre est insaisissable et captivant comme le son de l'instrument qu'il façonna avec une carapace de tortue et des boyaux de brebis et dont il fit cadeau, plus tard, à Apollon l'appliqué. Cette lyre, peut-être le bras mutilé du Messager divin l'agitait-il (ou bien quelque grappe ?) pour distraire le petit Dionysos assis sur son autre bras et qui tend ses petites mains vers le hochet disparu ? Peu importe. Il importe plus, à mon sens, que l'oeuvre ait été commandée en l'honneur d'un traité d'alliance conclu en 343 entre l'Élide et l'Arcadie. Olympie est en Élide mais l'Arcadie s'y annonce en contours suaves que la statue de Praxitèle répète avec la fidélité d'un écho. On sait que le sculpteur, influencé par le développement pictural de son siècle, préférait ceux de ses marbres qui avaient été colorés par le peintre Nicias (autre motif d'indignation pour les puristes !). L'Hermès ne porte plus trace de peinture mais les rideaux et les volets qui occupent le fond de la petite salle où il est exposé font pleuvoir sur son corps des pétales aux nuances d'arc-en-ciel.

Jean-Louis Vaudoyer qui se garde de tomber dans le travers barrésien a écrit que la beauté de l'Hermès charme la vue comme l'odeur de la tubéreuse charme l'odorat. Donnons au verbe charmer son sens magique.  Nul n'ignore, d'ailleurs, que l'odeur de la tubéreuse « entête ». Ainsi l'Apollon et l'Hermès livrent-ils, en termes lapidaires, le secret du paysage d'Olympie et du trouble délicieux qui s'en élève à la manière des parfums."


                                               André FRAIGNEAU (extrait de "Escales d'un Européen")

 

 

 

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Lettre de Saint Bernard de Clairvaux aux Chevaliers du Temple

Publié le par Christocentrix

Lettre de Saint Bernard de Clairvaux aux Chevaliers du Temple : Louange de leur Nouvelle Milice.
A Hugues de Payns, chevalier du Christ, et maître de la milice, Bernard simple abbé de Clairvaux.

"Un nouveau genre de milice est né, dit-on, sur la terre, dans le pays même que le Soleil levant est venu visiter du haut des cieux, en sorte que là même où il a dispersé, de son bras puissant, les princes des ténèbres, l’épée de cette brave milice en exterminera bientôt les satellites, je veux dire les enfants de l’infidélité [....] Oui, c’est une milice d’un nouveau genre, inconnue aux siècles passés, destinée à combattre sans relâche un double combat contre la chair et le sang, et contre les esprits de malice répandus dans les airs. Il n’est pas assez rare de voir des hommes combattre un ennemi corporel avec les seules forces du corps pour que je m’en étonne ; d’un autre côté, faire la guerre au vice et au démon avec les seules forces de l’âme, ce n’est pas non plus quelque chose d’aussi extraordinaire que louable, le monde est plein de moines qui livrent ces combats ; mais ce qui, pour moi, est aussi admirable qu’évidemment rare, c’est de voir les deux choses réunies, un même homme pendre avec courage sa double épée à son côté et ceindre noblement ses flancs de son double baudrier à la fois. Le soldat qui revêt en même temps son âme de la cuirasse de la foi et son corps d’une cuirasse de fer, ne peut point ne pas être intrépide et en sécurité parfaite ; car, sous sa double armure, il ne craint ni homme ni diable. Loin de redouter la mort, il la désire. Que peut-il craindre, en effet, soit qu’il vive, soit qu’il meure, puisque Jésus-Christ seul est sa vie et que, pour lui, la mort est un gain ? Sa vie, il la vit avec confiance et de bon cœur pour le Christ, mais ce qu’il préférerait, c’est d’être dégagé des liens du corps et d’être avec le Christ ; voilà ce qui lui semble meilleur. Marchez donc au combat, en pleine sécurité, et chargez les ennemis de la croix de Jésus-Christ avec courage et intrépidité, puisque vous savez bien que ni la mort, ni la vie ne pourront vous séparer de l’amour de Dieu qui est fondé sur les complaisances qu’il prend en Jésus-Christ, et rappelez-vous ces paroles de l’Apôtre, au milieu des périls : " Soit que nous vivions ou que nous mourions, nous appartenons au Seigneur " (Rm XIV, 8). Quelle gloire pour ceux qui reviennent victorieux du combat, mais quel bonheur pour ceux qui y trouvent le martyre ! Réjouissez-vous, généreux athlètes, si vous survivez à votre victoire dans le Seigneur, mais que votre joie et votre allégresse soient doubles si la mort vous unit à lui : sans doute votre vie est utile et votre victoire glorieuse ; mais c’est avec raison qu’on leur préfère une sainte mort ; car s’il est vrai que ceux qui meurent dans le Seigneur sont bienheureux, combien plus heureux encore sont ceux qui meurent pour le Seigneur ?

Il est bien certain que la mort des saints dans leur lit ou sur un champ de bataille est précieuse aux yeux de Dieu, mais je la trouve d’autant plus précieuse sur un champ de bataille qu’elle est en même temps plus glorieuse. Quelle sécurité dans la vie qu’une conscience pure ! Oui, quelle vie exempte de trouble que celle d’un homme qui attend la mort sans crainte, qui l’appelle comme un bien, et la reçoit avec piété. Combien votre milice est sainte et sûre, et combien exempte du double péril auquel sont exposés ceux qui ne combattent pas pour Jésus-Christ ! En effet, toutes les fois que vous marchez à l’ennemi, vous qui combattez dans les rangs de la milice séculière, vous avez à craindre de tuer votre âme du même coup dont vous donnez la mort à votre adversaire, ou de la recevoir de sa main, dans le corps et dans l’âme en même temps. Ce n’est point par les résultats mais par les sentiments du cœur qu’un chrétien juge du péril qu’il a couru dans une guerre ou de la victoire qu’il y a remportée, car si la cause qu’il défend est bonne, l’issue de la guerre, quelle qu’elle soit, ne saurait être mauvaise, de même que, en fin de compte, la victoire ne saurait être bonne quand la cause de la guerre ne l’est point et que l’intention de ceux qui la font n’est pas droite. Si vous avez l’intention de donner la mort, et qu’il arrive que ce soit vous qui la receviez, vous n’en êtes pas moins un homicide, même en mourant ; si, au contraire, vous échappez à la mort, après avoir tué un ennemi que vous attaquiez avec la pensée ou de le subjuguer ou de tirer quelque vengeance de lui, vous survivez sans doute, mais vous êtes un homicide : or il n’est pas bon d’être homicide, qu’on soit vainqueur ou vaincu, mort ou vif, c’est toujours une triste victoire que celle où on ne triomphe de son semblable qu’en étant vaincu par le péché, et c’est en vain qu’on se glorifie de la victoire qu’on a remportée sur un ennemi, si on en a laissé remporter une aussi sur soi à la colère ou à l’orgueil. Il y a des personnes qui ne tuent ni dans un esprit de vengeance ni pour se donner le vain orgueil de la victoire, mais uniquement pour échapper eux-mêmes à la mort : eh bien ! je ne puis dire que cette victoire soit bonne, attendu que la mort du corps est moins terrible que celle de l’âme; en effet celle-ci ne meurt point du même coup qui tue le corps, mais elle est frappée à mort dès qu’elle est coupable de péché.

Quels seront donc le fruit et l’issue, je ne dis pas de la milice, mais de la malice, séculière, si celui qui tue pèche mortellement et celui qui est tué périt éternellement ? Car, pour me servir des propres paroles de l’Apôtre : " Celui qui laboure la terre doit labourer dans l’espérance d’en tirer du fruit, et celui qui bat le grain doit espérer d’en avoir sa part " (1 Co IX, 10). Combien étrange n’est donc point votre erreur, ou plutôt quelle n’est pas votre insupportable fureur, ô soldats du siècle, de faire la guerre avec tant de peine et de frais, pour n’en être payés que par la mort ou par le péché ? Vous chargez vos chevaux de housses de soie, vous recouvrez vos cuirasses de je ne sais combien de morceaux d’étoffe qui retombent de tous côtés; vous peignez vos haches, vos boucliers et vos selles ; vous prodiguez l’or, l’argent et les pierreries sur vos mors et vos éperons, et vous volez à la mort, dans ce pompeux appareil, avec une impudente et honteuse fureur. Sont-ce là les insignes de l’état militaire ? Ne sont-ce pas plutôt des ornements qui conviennent à des femmes ? Est-ce que, par hasard, le glaive de l’ennemi respecte l’or ? Epargne-t-il les pierreries ? Ne saurait-il percer la soie ? Mais ne savons-nous pas, par une expérience de tous les jours, que le soldat qui marche au combat n’a besoin que de trois choses, d’être vif, exercé et habile à parer les coups, alerte à la poursuite et prompt à frapper ? Or on vous voit au contraire nourrir, comme des femmes, une masse de cheveux qui vous offusquent la vue, vous envelopper dans de longues chemises qui vous descendent jusqu’aux pieds et ensevelir vos mains délicates et tendres sous des manches aussi larges que tombantes. Ajoutez à tout cela quelque chose qui est bien fait pour effrayer la conscience du soldat, je veux dire, le motif léger et frivole pour lequel on a l’imprudence de s’engager dans une milice d’ailleurs si pleine de dangers ; car il est bien certain que vos différents et vos guerres ne naissent que de quelques mouvements irréfléchis de colère, d’un vain amour de la gloire, ou du désir de quelque conquête terrestre. Or on ne peut certainement pas tuer son semblable en sûreté de conscience pour de semblables raisons.

Mais les soldats du Christ combattent en pleine sécurité les combats de leur Seigneur, car ils n’ont point à craindre d’offenser Dieu en tuant un ennemi et ils ne courent aucun danger, s’ils sont tués eux-mêmes, puisque c’est pour Jésus-Christ qu’ils donnent ou reçoivent le coup de la mort, et que, non seulement ils n’offensent point Dieu, mais encore, ils s’acquièrent une grande gloire : en effet, s’ils tuent, c’est pour le Seigneur, et s’ils sont tués, le Seigneur est pour eux ; mais si la mort de l’ennemi le venge et lui est agréable, il lui est bien plus agréable encore de se donner à son soldat pour le consoler. Ainsi le chevalier du Christ donne la mort en pleine sécurité et la reçoit dans une sécurité plus grande encore. Ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée ; il est le ministre de Dieu, et il l’a reçue pour exécuter ses vengeances, en punissant ceux qui font de mauvaises actions et en récompensant ceux qui en font de bonnes. Lors donc qu’il tue un malfaiteur, il n’est point homicide mais malicide, si je puis m’exprimer ainsi ; il exécute à la lettre les vengeances du Christ sur ceux qui font le mal, et s’acquiert le titre de défenseur des chrétiens. Vient-il à succomber lui-même, on ne peut dire qu’il a péri, au contraire, il s’est sauvé. La mort qu’il donne est le profit de Jésus-Christ, et celle qu’il reçoit, le sien propre. Le chrétien se fait gloire de la mort d’un païen, parce que le Christ lui-même en est glorifié, mais dans la mort d’un chrétien la libéralité du Roi du ciel se montre à découvert, puisqu’il ne tire son soldat de la mêlée que pour le récompenser. Quand le premier succombe, le juste se réjouit de voir la vengeance qui en a été tirée ; mais lorsque c’est le second qui périt " tout le monde s’écrie : Le juste sera-t-il récompensé ? Il le sera, sans doute, puisqu’il y a un Dieu qui juge les hommes sur la terre " (Ps LVII, 11). Il ne faudrait pourtant pas tuer les païens mêmes, si on pouvait les empêcher, par quelque autre moyen que la mort, d’insulter les fidèles ou de les opprimer. Mais pour le moment, il vaut mieux les mettre à mort que de les laisser vivre pour qu’ils portent les mains sur les justes, de peur que les justes, à leur tour, ne se livrent à l’iniquité.

Mais, dira-t-on, s’il est absolument défendu à un chrétien de frapper de l’épée, d’où vient que le héraut du Sauveur disait aux militaires de se contenter de leur solde, et ne leur enjoignait pas plutôt de renoncer à leur profession (Lc III, 13) ? Si au contraire cela est permis, comme ce l’est en effet, à tous ceux qui ont été établis de Dieu dans ce but, et ne sont point engagés dans un état plus parfait, à qui, je vous le demande, le sera-t-il plus qu’à ceux dont le bras et le courage nous conservent la forte cité de Sion, comme un rempart protecteur derrière lequel le peuple saint, gardien de la vérité, peut venir s’abriter en toute sécurité, depuis que les violateurs de la loi divine en sont tenus éloignés ? Repoussez donc sans crainte ces nations qui ne respirent que la guerre, taillez en pièces ceux qui jettent la terreur parmi nous, massacrez loin des murs de la cité du Seigneur, tous ces hommes qui commettent l’iniquité et qui brûlent du désir de s’emparer des inestimables trésors du peuple chrétien qui reposent dans les murs de Jérusalem, de profaner nos saints mystères et de se rendre maîtres du sanctuaire de Dieu. Que la double épée des chrétiens soit tirée sur la tête de nos ennemis, pour détruire tout ce qui s’élève contre la science de Dieu, c’est-à-dire contre la foi des chrétiens, afin que les infidèles ne puissent dire un jour : Où donc est leur Dieu ? ......[.....].....

.... Mais pour l’exemple, ou plutôt, à la confusion de nos soldats qui servent le diable bien plus que Dieu, disons, en quelques mots, les mœurs et la vie des chevaliers du Christ ; faisons connaître ce qu’ils sont en temps de paix et en temps de guerre, et on verra clairement quelle différence il y a entre la milice de Dieu et celle du monde. Et d’abord, parmi eux, la discipline et l’obéissance sont en honneur ; ils savent, selon les paroles de la sainte Ecriture, " que le fils indiscipliné est destiné à périr " (Si XXII, 3), et que " c’est une espèce de magie de ne vouloir pas se soumettre, et une sorte d’idolâtrie de refuser d’obéir" (1 R XV, 23). Ils vont et viennent au commandement de leur chef ; c’est de lui qu’ils reçoivent leur vêtement et, soit dans les habits, soit dans la nourriture, ils évitent toute superfluité et se bornent au strict nécessaire. Ils vivent rigoureusement en commun dans une douce mais modeste et frugale société, sans épouses et sans enfants ; bien plus, suivant les conseils de la perfection évangélique, ils habitent sous un même toit, ne possèdent rien en propre et ne sont préoccupés que de la pensée de conserver entre eux l’union et la paix. Aussi, dirait-on qu’ils ne font tous qu’un cœur et qu’une âme, tant ils s’étudient, non seulement à ne suivre en rien leur propre volonté, mais encore à se soumettre en tout à celle de leur chef. Jamais on ne les voit rester oisifs ou se répandre çà et là poussés par la curiosité ; mais quand ils ne vont point à la guerre, ce qui est rare, ne voulant point manger leur pain à ne rien faire, ils emploient leurs loisirs à réparer, raccommoder et remettre en état leurs armes et leurs vêtements, que le temps et l’usage ont endommagés et mis en pièces ou en désordre ; ils font tout ce qui leur est commandé par leur supérieur, et ce que réclame le bien de la communauté. Ils ne font, entre eux, acception de personne, et sans égard pour le rang et la noblesse, ils ne rendent honneur qu’au mérite. Pleins de déférence les uns pour les autres, on les voit porter les fardeaux les uns des autres, et accomplir ainsi la loi du Christ. On n’entend, parmi eux, ni parole arrogante, ni éclats de rire, ni le plus léger bruit, encore moins des murmures, et on n’y voit aucune action inutile ; d’ailleurs aucune de ces fautes ne demeurerait impunie. Ils ont les dés et les échecs en horreur ; ils ne se livrent ni au plaisir de la chasse ni même à celui généralement si goûté de la fauconnerie ; ils détestent et fuient les bateleurs, les magiciens et les conteurs de fables, ainsi que les chansons bouffonnes et les spectacles, qu’ils regardent comme autant de vanités et d’objets pleins d’extravagance et de tromperie. Ils se coupent ras les cheveux, car ils trouvent avec l’Apôtre que c’est une honte pour un homme de soigner sa chevelure. Négligés dans leur personne et se baignant rarement, on les voit avec une barbe inculte et hérissée et des membres couverts de poussière, noircis par le frottement de la cuirasse et brûlés par les rayons du soleil.
Mais à l’approche du combat, ils s’arment de foi au-dedans et de fer, au lieu d’or, au-dehors, afin d’inspirer à l’ennemi plus de crainte que d’avides espérances. Ce qu’ils recherchent dans leurs chevaux, c’est la force et la rapidité, non point la beauté de la robe ou la richesse des harnais, car ils ne songent qu’à vaincre, non à briller, à frapper l’ennemi de terreur, non point d’admiration. Point de turbulence, point d’entraînement inconsidéré, rien de cette ardeur qui sent la précipitation de la légèreté. Quand ils se rangent en bataille, c’est avec toute la prudence et toute la circonspection possibles qu’ils s’avancent au combat tels qu’on représente les anciens. Ce sont de vrais Israélites qui vont livrer bataille ; mais en portant la paix au fond de l’âme. A peine le signal d’en venir aux mains est-il donné qu’oubliant tout à coup leur douceur naturelle, ils semblent s’écrier avec le Psalmiste : " Seigneur, n’ai-je pas haï ceux qui te haïssaient, et n’ai-je pas séché de douleur à la vue de tes ennemis ? " (Ps CXXXVIII, 21), puis s’élancent sur leurs adversaires comme sur un troupeau de timides brebis, sans se mettre en peine, malgré leur petit nombre, ni de la cruauté, ni de la multitude infinie de leurs barbares ennemis ; car ils mettent toute leur confiance, non dans leurs propres forces, mais dans le bras du Dieu des armées à qui ils savent, comme les Maccabées, qu’il est bien facile de faire tomber une multitude de guerriers dans les mains d’une poignée d’hommes, et qu’il n’en coûte pas plus de faire échapper les siens à un grand qu’à un petit nombre d’ennemis, attendu que la victoire ne dépend pas du nombre et que la force vient d’en-haut. Ils en ont souvent fait l’expérience, et bien des fois il leur est arrivé de mettre l’ennemi en fuite presque dans la proportion d’un contre mille et de deux contre dix mille. Il est aussi singulier qu’étonnant de voir comment ils savent se montrer en même temps, plus doux que des agneaux et plus terribles que des lions, au point qu’on ne sait s’il faut les appeler des religieux ou des soldats, ou plutôt qu’on ne trouve pas d’autres noms qui leur conviennent mieux que ces deux-là, puisqu’ils savent allier ensemble la douceur des uns à la valeur des autres. Comment à la vue de ces merveilles ne point s’écrier : " Tout cela est l’œuvre de Dieu ; c’est lui qui a fait ce que nos yeux ne cessent d’admirer " ? Voilà les hommes valeureux que le Seigneur a choisis d’un bout du monde à l’autre parmi les plus braves d’Israël pour en faire ses ministres et leur confier la garde du lit du vrai Salomon, c’est-à-dire la garde du Saint-Sépulcre, comme à des sentinelles fidèles et vigilantes, armées du glaive, habiles au métier des armes et très experts à la guerre........................

extrait de "De Laude novae militiae"....


la suite du texte ......... http://jesusmarie.free.fr/bernard_templiers.html

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Entretiens Kazantzaki-Sipriot

Publié le par Christocentrix

..."La vision du monde n'est pas pour moi d'ordre esthétique.La lutte entre le Bien et le Mal qui se poursuit avec acharnement dans le coeur humain m'empêche de voir le monde d'une oeil serein. Dès mon enfance m'était apparu le spectacle implacable de cette lutte. Lorsque j'étais enfant, les Turcs occupaient encore ma patrie, la Crête. Pendant quatre siècles ce ne fut que luttes entre chrétiens et Turcs. Les deux grands principes du Bien et du Mal se dressaient devant mes yeux d'enfant, non pas comme des idées abstraites, mais en chair et en os, en chrétiens et en Turcs! Ce fut le semence d'où est sortie toute mon oeuvre : la lutte entre le Bien et le Mal. Avec les conséquences d'une lutte sans merci. La cruauté, la douleur, l'espoir, le désespoir, et enfin la victoire, criblée de blessures, éclaboussée de sang. Voilà pourquoi le but suprême que je poursuis dans mon oeuvre n'est pas la Beauté. Mon but est de prendre part à cette lutte et d'aider le Temps à triompher. Et la première forme que je donne à ce Bien, c'est forcément la forme de la liberté.".... (Nikos Kazantzaki)
                                  (extrait de "Entretiens Kazantzaki-Sipriot", édit. du Rocher, 1990)

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