Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

les partis contre Jésus (3 - fin)

Publié le par Christocentrix

Le procès juif.

Le Sanhédrin est convoqué à la hâte, la nuit, pour juger le Sauveur. Pour les divers éléments qui composent l'Assemblée, nous le savons déjà, un mobile important de leur haine contre Jésus était leur attachement aux intérêts nationaux qu'il leur paraissait méconnaître. Nous en trouvons de nouveaux indices dans le motif invoqué pour porter la sentence de mort.

Comme les faux témoins qui formulent l'accusation de blasphème contre le Temple n'arrivent pas à se mettre d'accord et qu'il n'est pas possible de trouver un prétexte juridique, tant soit peu plausible, Caïphe recourt au procédé qui lui a si bien réussi quelques jours plus tôt : il fait appel au sentiment national de ses collègues, et il pose la question précise : « Es-tu le Christ? », c'est-à-dire en langage juif : Prétends-tu avoir mission de par Dieu de gouverner son peuple et de le délivrer du pouvoir étranger?

 Et, comme Caïphe s'y attendait et le souhaitait, Jésus répond affirmativement.

 Comment! ce petit ouvrier d'un village de Galilée, les mains liées à la merci des valets des Princes des Prêtres, ose assumer la dignité suprême du Roi-Messie! Comment accomplira-t-il la première fonction de son rôle, la délivrance d'Israël? Ne sait-on pas d'ailleurs qu'il s'en désintéresse? Si on ne le lui reproche pas en face, c'est sans doute parce que les oreilles ennemies écoutent et qu'il faudra tout à l'heure affirmer le contraire chez Pilate, précisément pour faire expier à ce faux messie sa trahison.

Caïphe et ses assesseurs ne peuvent pas ignorer les raisons pour lesquelles le peuple des rues, quelques jours auparavant, l'a acclamé pour Messie et même, dans le tribunal, quelques-uns le vénèrent en secret; mais parce qu'il ne veut pas, lui qui a fait tant de miracles, faire celui de «...sauver » sa patrie, qu'il périsse ! Son sort est d'ailleurs fort clair : puisqu'il revendique le titre de Christ-Roi, Pilate ne pourra que ratifier la sentence de Caïphe.

 Mais avant de demander au procurateur de l'approuver, il faut la prononcer. Or, ni la Thora de Moïse, ni même la Halakah ne défendent de se dire le Christ, et la tradition veut que le soin de châtier les faux prétendants soit laissé à Dieu lui-même : c'est la thèse de Rabbi Gamaliel dans le procès des Apôtres rapporté au chapitre cinquième du livre des Actes.

 Aussi Caïphe, scandalisé, ou feignant de l'être, par la revendication de l'autorité suprême au jour du grand jugement de Dieu, pose au Sauveur une deuxième question « Es-tu donc le Fils de Dieu? »

La réponse affirmative fournira le prétexte de blasphème, puni de mort par la loi de Moïse, et l'Assemblée tout entière, sauf l'exception de Nicodème, accordera son approbation à la décision de son président.

 

Le procès romain.

Comment faire ratifier une sentence capitale pour crime de blasphème par un idolâtre, un sceptique, un polythéiste tel que Pilate? Aussi de ce véritable motif légal de la condamnation, on décide de ne pas souffler mot devant le procurateur. La revendication du titre de Messie, dont Pilate ne peut connaître que l'aspect politique, va servir à créer un nouveau grief, celui de lèse-majesté et de rébellion contre César.

Dans le récit du procès romain, les évangélistes ne mentionnent guère que les Princes des Prêtres sadducéens et la populace qu'ils excitent contre le divin prévenu. Les pharisiens, dont le loyalisme est trop suspect pour ne pas éveiller la méfiance de Pilate, se tiennent dans l'ombre.

Caïphe et ses collègues présentent leur condamné comme le Christ-Roi dans le sens le plus politique puisque, contre toute apparence de réalité, ils l'accusent de pousser la nation à la révolte et de défendre à ses disciples le paiement du tribut.

Pilate interroge Jésus « Es-tu le roi des Juifs? ». Là où Caïphe a dit le Christ, Pilate traduit le roi des Juifs; mais les deux expressions sont synonymes.

La réplique du Sauveur « Dis-tu cela de toi-même? » nous laisse entendre que Pilate n'eût jamais soupçonné en lui un prétendant au trône, un chef de rébellion, sans l'accusation formulée par les sanhédrites.

Mais leur manoeuvre a échoué : Pilate ne retient pas l'invraisemblable crime; et les Princes des Prêtres craignent d'être tout à fait désavoués par le gouverneur. Or, celui-ci, dans l'espoir de sauver le Juste, propose à la foule le choix entre Barabbas le séditieux et Jésus le doux prophète. Le sentiment national ne fut sans doute pas étranger à la préférence accordée à Barabbas, le sicaire souillé de sang, mais de sang romain.

Pilate, répugnant toujours à l'injustice, annonce qu'après avoir fait flageller Jésus, il le renverra. Alors seulement, en désespoir de cause, les sanhédrites avouent le motif légal de leur sentence : « Nous avons une loi et d'après cette cette loi, il doit mourir, car il s'est dit le Fils de Dieu ».

Or, les répliques du Sauveur achèvent d'ébranler le gouverneur, et les Pontifes, voyant leur proie leur échapper, recourent de nouveau à l'intimidation : « Si tu le délivres, tu n'es point l'ami de César; car quiconque se fait roi, se déclare contre César ».

Triste jeu de mots! Ils savent bien que Jésus ne s'est pas déclaré contre César, et précisément, dans le fond de leur coeur, ils le lui reprochent ! Et si en réalité, il s'était soulevé contre Rome, ce ne serait pas eux qui l'auraient conduit au tribunal de Pilate. Celui-ci, qui les connaît, est étonné de les voir déployer tant de zèle pour la grandeur romaine, il ne doute plus qu'ils le lui aient livré « par envie », et il hausse les épaules lorsqu'il entend les Pontifes protester : « Nous n'avons d'autre roi que César ».

Aussi c'est avec une pensée de moquerie pour leur hypocrite loyalisme et de dérision pour leurs ambitions messianistes qu'il rédige la brève formule du titre de la croix : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs ». Caïphe perçoit l'ironie et demande une correction qui est refusée.

Un Juif moderne, a écrit : « Les Juifs, comme nation, furent moins coupables de la mort de Jésus que les Grecs, comme nation, ne furent coupables de la mort de Socrate ». Est-ce que cependant les faits que nous venons d'exposer très simplement, ne clament pas que la mort du Christ fut le crime national de tout le judaïsme? Le tableau final du procès du Sauveur dans l'Évangile de saint Matthieu en synthétise la véritable physionomie : d'un côté, Pilate se lave les mains du sang de ce juste; de l'autre, le peuple (le peuple entier, dit le, texte sacré) et ses meneurs, revendiquent toute la responsabilité du déicide : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants! ».

 

La foule du Prétoire et du Calvaire.

Reste précisément à résoudre ce problème troublant de la double attitude successive de la foule. Comment ces Juifs de la rue qui, aux Rameaux, acclamaient Jésus comme le Messie envoyé du Seigneur, peuvent-ils, trois jours après, vociférer contre lui la haine et la mort?

Disons tout d'abord que l'arrestation de Jésus et surtout sa condamnation, ont tué son prestige. Le Prophète acclamé n'est pas le Messie, puisqu'il est tombé entre les mains de ses adversaires juifs d'abord, puis des ennemis de sa nation. D'ailleurs, les décisions de la Haute Assemblée jouissent d'une certaine infaillibilité; la sentence de mort étant portée officiellement, nul Juif fidèle n'a le droit d'émettre un avis contraire.

De plus, le peuple est enfant et il n'aime pas être frusté dans ses espérances. Beaucoup qui avaient confiance de voir Jésus « rétablir le royaume d'Israël », ont maintenant l'impression d'avoir été déçus. « Quand on prétend sauver les autres, diront-ils au Calvaire, on commence par se sauver soi-même ». Et puisque Jésus est impuissant contre ses ennemis et contre les adorateurs d'idoles qui le clouent à la croix, c'est donc, comme disent les scribes, qu'il opérait ses prodiges par le pouvoir de Béelzébuth. Le condamné du Sanhédrin, le flagellé du prétoire ne peut être qu'un imposteur. C'est ce sentiment populaire de dépit que les Princes des Prêtres savent changer en colère sanguinaire. Et tout cela provient de cette déviation dans l'éxaltation fanatique du sentiment national subie par l'espérance messianique dans l'esprit des masses aussi bien que dans celui des dirigeants.

Comme toute le peuple juif, la population ramassée dans les rues par les sanhédrites, la nuit et le matin du Vendredi-Saint, est animée de ces ambitions charnelles et terrestres que dénoncera plus tard l'apôtre Paul comme le grand obstacle à la conversion des Israélites et comme source de mort et d'hostilité envers Dieu. « Ceux qui sont, selon la chair, écrira-t-il, aux Romains, sont partisans de la chair (égoïsme et ambitions du judaïsme) ; ceux qui sont selon l'esprit sont partisans des choses de l'esprit (charité et universalisme évangéliques) ; car les passions de la chair sont mort (phronéma tès sarkos, thanatos), et les désirs de l'esprit sont vie et paix. En effet, les passions de la chair sont hostilité contre Dieu, car elles ne se soumettent pas à sa loi et ne le peuvent même pas ». (« phronèma tès sarkos » : fanatisme de la race. Le mot « phronèma » est souvent employé dans le sens de : passion politique, attachement à une opinion, à un parti. Quant au mot « sarx », saint Paul n'en emploie pas d'autres pour dire : race. D'après tout le contexte de l'Epître aux Romains, il ne fait pas de doute que l'Apôtre reproche aux Juifs leur attachement exagéré aux choses du judaïsme. Le « fanatisme de la race » est bien une « passion de la chair », et c'est celle-là en particulier que vise saint Paul.

Jamais ces profondes pensées de l'Apôtre n'ont reçu plus frappante et plus profonde application que sur le Calvaire! Jésus, Fils de David et véritable roi des Juifs, est mort pour s'être refusé à relever le trône de ses ancêtres et n'avoir rien voulu dire ou faire en faveur des visées d'indépendance et d'impérialisme de sa race, tout en prévoyant que, dans ces conditions, la revendication de son titre de Messie le conduisait à la croix.

 

 

 

Voir les commentaires

les partis contre Jésus (suite) (2)

Publié le par Christocentrix

II. - L'alliance des partis contre le Sauveur.

Dans les dernières semaines de la vie publique du Christ, une lecture sommaire des quatre évangiles suffit pour constater une fusion étroite des divers partis contre lui. Pharisiens, sadducéens, hérodiens paraissent également acharnés à sa perte, notamment dans l'incident du Denier de César et dans tout le procès.

Pourtant, leurs doctrines respectives étaient foncièrement opposées, comme leurs traditions et leurs intérêts de partis. Même, en ces derniers jours, les sadducéens ayant engagé une discussion doctrinale avec le Maître, les pharisiens le félicitent de leur avoir bien répondu.

Quel est donc le mobile qui pouvait faire cesser momentanément leurs rivalités et les unir contre le Sauveur? Nous ne saurions en trouver de plus puissant que leur commun attachement aux biens de la nationalité juive que, pensaient-ils, l'Évangile mettait en péril.

Sans aucun doute, ce sont les pharisiens qui ont pris l'initiative de la lutte contre Jésus; dès la Galilée, il les trouve sur son chemin et, désormais, ils constitueront le noyau de l'opposition autour duquel les autres groupes viendront peu à peu coaguler leur hostilité.

 

Les Zélotes.

Parmi les premiers obstructionnistes, n'y avaint-il pas des zélotes? L'Évangile ne mentionne jamais ce parti, à moins que le surnom de l'apôtre Simon le Zélote ne veuille rappeler qu'il fut adhérent du zélotisme avant son appel par le Maître.

Cependant, ils étaient très nombreux en Galilée et ils durent probablement réagir contre la prédication nouvelle qui contrariait si fort leurs principes et leurs ambitions. Si l'Évangile ne les nomme pas spécialement, c'est peut-être parce que dans le langage courant le terme de pharisien suffisait à les désigner.

Il n'est pas, en tout cas, douteux que le Maître en rencontrait sur ses pas dans tous les villages de Galilée. Les enthousiastes trop pressés qui veulent le proclamer roi à la suite de la multiplication des pains, étaient très certainement des zélotes. Que devaient penser les zélotes de l'assistance lorsque Jésus proclamait bienheureux les doux et les pacifiques (ce dernier mot devant être pris dans le sens actif de « faiseur de paix ») - lorsqu'il prêchait la guerre non contre Rome, mais contre Satan - lorsqu'il défendait de se refuser au « réquisiteur » et de riposter à l'oppresseur - lorsqu'il allait jusqu'à demander le paiement du tribut à César - lorsqu'il sentenciait : « Quiconque se servira de l'épée, périra par l'épée » et prononçait tant d'autres maximes semblables?

Irrités par cette prédication de pardon et d'amour, ils ne pouvaient que soutenir l'effort haineux des pharisiens contre le Maître. Et peut-être est-ce à eux qu'il faut appliquer la parole de Jésus contre les violents : « Le Royaume de Dieu est emporté de force et les violents s'en emparent. »

 

Les Sadducéens.

Les sadducéens se trouvent moins souvent en face du Maître. Ces grands personnages habitaient rarement loin de la capitale et, de plus, ils aimaient peu se mêler aux foules que Jésus groupait autour de lui.

Les évangélistes ne nous ont pas gardé des paroles du Sauveur blâmant expressément les sadducéens. Toutefois, ils pouvaient se sentir atteints par les malédictions contre les riches et les rassasiés.

Ils paraissent être restés indifférents envers Notre-Seigneur jusqu'au jour où son intervention au Temple, pour en chasser les vendeurs et les trafiquants, leur parut une menace pour leurs privilèges et pour tous les avantages qu'ils retiraient de leur situation dans le sanctuaire national.

Nous les trouvons, dès la Galilée, unis aux pharisiens pour demander au Christ un « signe dans le ciel ». Sans doute, scandalisés par l'autorité qu'il a prise dans le Temple, leur domaine réservé, surpris par le prodige de la multiplication des pains dont ils se demandent s'il n'est pas un gage de la libération prochaine, veulent-ils se rendre compte par eux-mêmes si le jour du Seigneur n'est pas enfin arrivé. Car eux aussi, autant que les pharisiens, comme nous l'a dit Josèphe, ils ont des espérances de liberté. Avant de se lancer dans la grande aventure contre Rome, ils veulent « éprouver » la puissance du Christ, désirant être certains que le Seigneur est bien avec lui. Leur démarche ne saurait avoir une autre signification.

Après la seconde purification du Temple, ils viennent de nouveau trouver Jésus. Ils ne lui reprochent pas un geste violent; ils lui demandent seulement « de quel droit et en vertu de quelle autorité » il l'a accompli, et de nouveau « quel signe » il montre qu'il peut agir ainsi.

Donc ce messie prédicateur d'humilité et d'amour ne les intéresse pas; mais s'il leur promettait avec des signes évidents l'extension du judaïsme à la multitude des peuples de la terre, et par conséquent une affluence plus considérable de pèlerins et d'offrandes au sanctuaire de Sion, ils n'hésiteraient certainement pas à le soutenir dans ses entreprises.

Au contraire, il semble menacer leurs privilèges et ceux de leur nation; ce messie ressemble très peu à celui qu'ils consentiraient à accepter, et puisqu'il se laisse proclamer tel le jour des Rameaux, il ne saurait être qu'un dangereux imposteur.

C'est là le seul élément qui pouvait opérer la jonction des sadducéens avec leurs adversaires de la secte pharisienne.

 

Le rôle des hérodiens

Dès la Galilée, nous voyons des pharisiens venir prendre conseil auprès des hérodiens, leurs grands adversaires, au sujet de Jésus, « afin de le perdre » parce qu'il a guéri une main desséchée le jour du Sabbat. C'est donc que les pharisiens sont certains des sentiments hostiles des courtisans d'Hérode envers le Maître. Pourquoi déjà ces libertins le détestaient-ils?

Nous retrouvons des hérodiens dans la délégation envoyée par le Sanhédrin afin de tendre à Jésus le piège du denier de César. Si l'on avait pu porter une dénonciation à la police romaine, ils eussent été tout qualifiés pour ce rôle. En tout cas, dans cet incident, ils paraissent être d'accord avec leurs adversaires sur le principe de l'illégitimité du tribut aux Romains.  Quant aux sentiments personnels d'Hérode Antipas à l'égard de Jésus, nettement hostiles, il est peut-être possible de les attribuer aux rêveries messianiques héritées de son père et lui montrant dans le Christ un rival dynastique.

 

La fusion des partis.

Après le triomphe des Rameaux, il apparaît que tous les partis sont unanimes à vouloir la mort ou du moins l'arrestation du Sauveur. C'est le Sanhédrin qui agit après délibération officielle, et sauf le cas individuel de Nicodème, tous les membres de la Haute Assemblée sont d'accord. Or, il y a parmi eux des représentants des diverses sectes; la Chambre des Princes des Prêtres, dont Caïphe est le chef, est composée de sadducéens; celle des scribes est inféodée au pharisaïsme et parmi les Anciens du Peuple on trouvait des pharisiens et des hérodiens. Et sans doute si nous pouvions lire au fond des coeurs, nous y verrions d'autres sentiments que ceux ouvertement affichés. Car, très probablement, si en reconnaissant Jésus comme Roi-Messie, on eut été certain de vaincre la puissance de Rome, Caïphe et tout le Sanhédrin n'eussent pas hésité à se proclamer ses disciples. S'ils avaient eu le moindre espoir d'une possible libération par le fils du charpentier et ses adeptes, ils auraient feint d'ignorer le mouvement jusqu'à son plein succès: Connaît-on un seul faux messie ou un patriote révolté que le Sanhédrin ait sommé de comparaître devant lui et livré au pouvoir romain? On sait au contraire qu'il voulut châtier le jeune Hérode pour avoir réprimé le mouvement insurrectionnel d'Ezéchias le Galiléen.

Les uns et les autres, lorsque leurs satellites se sont refusés à arrêter le Christ, se vantent de rester incorruptiblement fidèles aux vieilles traditions : « Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? », et tous traitent de maudit le bas peuple qui continue à écouter le Rabbi galiléen : « Mais la populace qui ne connaît pas la loi, ce sont des maudits».

Donc, sauf la foule, plutôt sympathique encore, tous les partis confusément et indistinctement, concourent à préparer le procès et la mort du Sauveur, et le ciment de leur alliance semble bien être ce levain d'hypocrisie que Jésus a dénoncé comme le ferment corrupteur commun aux divers partis.

 

III. - Le procès du Christ.

Et c'est toujours ce même « ferment » qui ralliera aux chefs et aux guides d'Israël la masse du peuple, du moins la foule mélangée des rues de Jérusalem en temps de Pâques.

Maintenant nul ne peut en douter, le Rabbi galiléen n'est pas venu à Jérusalem pour y prendre la tête du mouvement libérateur; il se laisse appeler Christ ou Fils de David, mais de toute manière, il affirme son désintéressement de la grande angoisse de son peuple. Comme il a une puissante emprise sur la foule, ne peut-on pas craindre qu'il tue dans l'âme populaire l'espérance sacrée? A tout prix, les princes de la nation la délivreront de ce « séducteur » qui « déçoit » et « égare Israël », comme parle le Talmud.

 

Séance préliminaire du Sanhédrin.

La chose est d'ailleurs décidée par le Grand Conseil, comme nous l'avons dit. Le miracle de la résurrection de Lazare avait provoqué un tel mouvement d'adhésion autour du Sauveur que le Sanhédrin avait cru devoir tenir une réunion extraordinaire pour en délibérer. Le président, Joseph, fils de Caïapha, qu'on appelle tout court Caïphe, proposa la peine capitale au nom de l'intérêt national : « Si nous laissons libre cet homme qui fait tant de « signes », tous croiront en lui et les Romains viendront et ils détruiront la ville et la nation».

Le mot « signes » nous indique que ces chefs du peuple voyaient dans les miracles de Jésus une présomption de sa messianité. Mais comme tout en se faisant passer pour le Christ, il ne veut rien faire pour sauver son peuple, il met d'autant plus la patrie en danger puisqu'il paralyse à l'avance l'élan d'un soulèvement populaire.

Mais les craintes affichées d'une répression violente de la part de Rome sont-elles sincères? En tout cas, l'on voit bien que le problème du Messie, pour les sanhédrites, n'est pas un problème religieux, mais politique. Le Grand Conseil ne se demande pas si la doctrine de Jésus est conforme ou non à celle de Moïse et des Prophètes, mais il juge son cas d'après les répercussions politiques que son succès pourrait entraîner. Et sans doute si nous pouvions lire au fond des coeurs, nous y verrions d'autres sentiments que ceux ouvertement affichés. Car, très probablement, si en reconnaissant Jésus comme Roi-Messie, on eut été certain de vaincre la puissance de Rome, Caïphe et tout le Sanhédrin n'eussent pas hésité à se proclamer ses disciples. S'ils avaient eu le moindre espoir d'une possible libération par le fils du charpentier et ses adeptes, ils auraient feint d'ignorer le mouvement jusqu'à son plein succès: Connaît-on un seul faux messie ou un patriote révolté que le Sanhédrin ait sommé de comparaître devant lui et livré au pouvoir romain? On sait au contraire qu'il voulut châtier le jeune Hérode pour avoir réprimé le mouvement insurrectionnel d'Ezéchias le Galiléen.

 Plus tard, après l'ascension du Sauveur, Eléazar, fils de Dinée, suscita une révolte vouée à l'insuccès. Les grands de Jérusalem, au lieu de livrer les rebelles au procurateur Cumanus, se revêtirent de cilices et se couvrirent de cendres pour supplier les révoltés de se soumettre « parce que la patrie allait être détruite, dit Josèphe, si Eléazar persistait dans sa rébellion ».

Quelle différence entre l'attitude des Grands de la Ville Sainte envers le prétendu rebelle Jésus et envers le vrai révolutionnaire Eléazar !

 C'est après cette séance du Sanhédrin que se place chronologiquement la retraite du Sauveur à Ephraïm; son temps n'est pas encore venu, il s'éloigne. Bientôt, la Pâque approchant, il remonte vers la capitale et c'est le triomphe des Rameaux. Dans l'attitude des disciples et de la foule, il semble bien qu'on doive voir une protestation contre la décision du Sanhédrin qui ne pouvait pas être ignorée. Au lieu de lui conduire le prévenu, on lui fait une escorte d'honneur et on l'acclame comme l'envoyé du Seigneur.

C'est pourquoi sans doute le Sanhédrin hésite à mettre à exécution son arrêté, par crainte d'une émeute. Mais voilà que le bruit court dans la ville que Jésus a prophétisé la ruine de la maison de Dieu : « Il n'en restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée ». Cette rumeur met fin aux hésitations de Caïphe, car il pense bien que la foule prendra à côté du Sanhédrin le parti du sanctuaire menacé, ce palladium de la nation élue. Toutefois, la prudence commande encore d'agir avec précaution.

 

La trahison de Judas.

C'est ici qu'intervient l'homme de Kérioth, Judas ben Simon. Désespérant du succès de Jésus, lequel ne cesse d'ailleurs d'annoncer des épreuves pour lui et ses amis, il va spontanément trouver les sanhédrites et se propose pour leur faciliter l'arrestation du Maître à l'insu de la foule.

Depuis longtemps, l'enthousiasme du début de sa vocation a baissé; maintenant, sa conviction est faite que ce messie ne veut ni ne peut délivrer sa nation et établir le Royaume de Dieu tel qu'il le conçoit. Lorsque Jésus s'est laissé solennellement acclamer comme Messie, Judas a sans doute repris espoir : son Maître va chasser les cohortes romaines qui foulent le sol de la Ville Sainte comme il a délivré de la souillure des trafiquants le parvis du Temple, et il rendra à Israël sa gloire antique désormais éternelle.

Mais voilà qu'au contraire Jésus se cache la nuit, il ne parle pas de grands projets et il a des paroles mystérieuses qui laissent prévoir les pires choses; au lieu de préparer le rayonnement mondial du Temple, est-ce qu'il n'en prédit pas la ruine? Non, le Seigneur des armées n'est pas avec ce pusillanime. Judas s'est laissé décevoir par son charme personnel; il retournera vers les chefs légitimes de son peuple contre lesquels Jésus est en rébellion; il obéira à l'ordre du Sanhédrin prescrivant que « si quelqu'un savait où il était, il le déclarât afin qu'ils le fissent arrêter ».

Les trente deniers ne furent donc pas le motif de la trahison; ils en furent seulement le salaire. L'Iscariote ne fut pas poussé par la haine; pourquoi en aurait-il éprouvé? Il a livré son Maître parce que la déception de ses espérances nationalistes lui a fait entrevoir l'obéissance au Sanhédrin comme un devoir patriotique.

Ses conceptions du royaume à venir sont probablement restées voisines de celles du zélotisme; son âme obscure considère dans l'avenir glorieux rêvé pour sa nation, autant la gloire et les intérêts de celle-ci que les avantages personnels qu'il en retirera. Il y occupera sans doute l'une des premières places et pourquoi pas celle-là même qu'il détient dans la petite communauté apostolique, celle de la trésorerie?

Aussi, à l'approche du tragique dénouement que tout laisse deviner, il ne comprend pas cette destinée de souffrance réservée au Christ et il voit lui échapper les rêves ambitieux qu'il a fondés sur son titre d'apôtre, de ministre du nouveau royaume.

Ce sont donc principalement les illusions du faux messianisme qui ont fait d'un intime du Maître un traître et un désespéré.

 

                                                                                   (à suivre)

 

Voir les commentaires

Les partis contre Jésus (1)

Publié le par Christocentrix

Comme annoncé pour ces jours du Jeudi Saint et du Vendredi Saint, je reprends le dossier du "procès" Jésus.

Dans des articles précédents, j'ai développé comment Notre Seigneur Jésus-Christ avait adopté des attitudes ou fait des déclarations lorsqu'au cours de sa prédication il s'est heurté aux préjugés et au messianisme nationalitaires de ses contemporains. Nous allons voir maintenant comment ces différents partis se sont coalisés contre Lui en poursuivant le but de le faire périr.

Afin de ne pas alourdir ces textes de notes et de citations, j'évoquerais simplement des références ou quand des précisions s'imposeront je les placerais dans les commentaires comme textes annexes.

 

                                                                     ***

 

En refusant de plier sa puissance thaumaturgique aux exigences du messianisme national, Jésus se condamnait à passer pour un imposteur et, par conséquent, décrétait sa propre mort s'il ne parvenait pas à persuader ses frères en Israël, que sa mission de Christ ne comportait pas la réalisation de leurs ambitions terrestres.

Mais l'obstination de la nation tout entière dans ses préoccupations de liberté était telle que, malgré le rayonnement de ses divines vertus, malgré sa méthode si prudemment progressive de révélation du véritable messianisme, malgré la valeur démonstrative de ses éclatants miracles, Jésus ne put lever le voile qui cachait au peuple juif la vérité céleste et que, suivant l'expression de saint Paul, « la chair et le sang » appesantissaient sur ses yeux.

Le Christ rencontra sur son chemin quelques rares âmes capables de comprendre, au moins en partie, un messianisme aussi pur; mais ces âmes isolées se trouvaient impuissantes à fixer la pensée collective de la nation dans le sens d'une adhésion à l'Évangile.

Il eût fallu pour cela conquérir à la vérité du Père la secte des pharisiens qui tenait, pour ainsi dire, dans ses mains l'âme de la nation. Parmi eux, le Maître trouva parfois des sympathies; six fois dans le récit évangélique nous en trouvons l'indice. Mais ces rares amis, que pouvaient-ils? Hélas! au-dessus d'eux, il y avait la secte et son organisation.

Car il faut tenir compte de la force des partis, souvent décisive dans la vie des peuples. Nous pensons que s'il n'y eût pas eu des partis en Israël, l'Évangile eut rencontré peu ou point d'opposition. Les âmes, gagnées individuellement, retombaient bientôt en puissance de leur milieu. La déviation nationalitaire de l'attente messianique, nous l'avons déjà montré, était commune à tous les partis et c'est leur force même de parti qui la rendit si funeste.

Leur organisation et leur discipline multiplièrent la puissance de leur sectarisme, paralysèrent les bonnes volontés individuelles et rendirent possible la condamnation à mort du Prophète favori des foules galiléennes.

Il nous reste à montrer comment cette coalition des sectes contre le Messie de Dieu se fit principalement autour des préjugés et des ambitions d'une forme de nationalisme, qui constituait, nous l'avons vu, leur « levain » commun.

 

- Le conflit avec les pharisiens.

L'antagonisme entré le pharisaïsme et l'Evangile paraît avoir été violent dès le début. L'opposition ne portait pas spécialement sur des points de doctrine. Le « point de friction », qui rendait impossible toute conciliation entre les deux tendances, c'était la manière fort différente d'envisager la question nationale et ses rapports avec la religion du Père.

Nous allons considérer cet antagonisme sur sa double face des reproches adressés par Jésus aux pharisiens et de ceux que les pharisiens retournaient contre le Maître.

 

Reproches de Jésus aux pharisiens:

Les blâmes infligés par le Maître aux adhérents de la secte visent une triple déviation du sentiment religieux : le légalisme exagéré ou formalisme, le particularisme doctrinal ou ésotérisme, l'attachement servile aux traditions de la secte ou un traditionalisme obscurantiste.

On connaît les invectives dans lesquelles le Maître, à la fin de sa vie publique, dénonce ce qu'il appelle l'hypocrisie des pharisiens : « Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes... vous paraissez justes aux yeux des hommes, mais au dedans vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquités... Vous payez la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin, et vous négligez l'essentien de la Thora, la justice, la miséricorde et la fidélité..., » et tant d'autres maximes semblables.

Or, ce formalisme exagéré et absorbant qui étouffe le véritable sentiment religieux, paraît ne pas être sans quelque sympathie psychologique avec un certain chauvinisme. Les pharisiens voient dans la justice (ou sainteté) un bien qui affecte et intéresse principalement la collectivité nationale; dès lors, ils ont tendance à la confondre avec l'honneur extérieur, car celui-ci joue trop souvent, par rapport à la communauté ethnique, le rôle de la conscience dans l'individu. Voilà pourquoi ils réduisent la moralité à des questions de contact, de distance, de formalités, etc., qui suffisent à garantir la pureté de la race, l'honneur judaïque.

D'autre part, n'appréciant la moralité qu'en fonction de l'honneur, ils s'appliquaient à faire resplendir ce dernier en se glorifiant de tout ce qui rehaussait la gloire nationale, si appréciée parmi les hommes.

En un mot, la sainteté pharisienne était très peu chose individuelle, elle était « racique » dans son principe, la descendance d'Abraham, et aussi dans son terme, la gloire et le salut d'Israël. Le zèle pour procurer la gloire de Yahvé aboutissait tout naturellement à glorifier le judaïsme et à exalter les sentiments nationaux.

En condamnant leur formalisme étroit, Jésus indirectement, mais réellement, atteignait ce point sensible de l'âme pharisienne, la tendance à n'envisager la moralité que du point de vue israélitique.

 

Un reproche moins remarqué, parce que rapporté une seule fois dans l'Évangile, est celui de se réserver pour eux seuls jalousement la connaissance de la loi : « Malheur à vous, Docteurs de la Loi, parce que vous avez enlevé la clef du palais de science. Vous-mêmes n'y êtes point entré et vous avez empêché ceux qui y entraient. »

L'association pharisienne avait un certain caractère d'occultisme. Si le peuple en appelait les membres les « Séparés » (c'est le sens du mot « pharisien »), entre eux ils s'appelaient les « Compagnons » (habérim). Ils passaient par plusieurs degrés d'initiation, comme dans les Sociétés secrètes. S'ils instruisaient le peuple dans les synagogues, c'était seulement d'une science élémentaire, surtout des prescriptions qu'ils avaient , forgées eux-mêmes et qu'ils appelaient halakah, (mot qui signifie : voie, chemin), la présentant comme aussi divine que la Thora, et gardant pour eux seuls la science proprement dite, cachant même soigneusement certaines notions à la multitude. La kabbale n'a pas d'autre origine.

Tout cela ne paraît pas avoir d'autre but que de constituer une sorte de caste privilégiée; et ils tenaient d'autant plus à garder la supériorité sur Israël qu'ils espéraient pour celui-ci la domination sur les autres peuples. De même qu'Israël était le roi des peuples, les « Séparés » voulaient être chefs et princes en Israël. Tout Juif excluait de la dignité humaine complète les membres des autres nations; pareillement les "Compagnons" limitaient la nationalité parfaite, avec ses mérites et ses avantages, aux seuls membres de la secte-caste.

Jésus, au contraire, prêche sa Loi à tout venant, de préférence aux pauvres (am-ha-aretz méprisés par les pharisiens), « les pauvres sont évangélisés » ; il ne veut pas que la lampe allumée par Dieu soit mise sous le boisseau, mais sur le chandelier afin qu'elle puisse éclairer toute la maison. Il proclame qu'il est lui-même la « halakah » dont personne n'est exclu : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie... Venez à moi, vous tous qui ployez sous le fardeau » trop lourd des observances pharisiennes.

Il y avait, nous l'avons déjà montré, quelque attache entre l'ésotérisme pharisien et certaines déformations du sentiment national. On a même dit qu'il avait souvent servi à la poursuite de buts politiques; en particulier M. Cohen, savant israélite, en fournit quelques preuves que nous avons mentionnées dans les articles précédents.

L'allusion que fait le Maître au caractère semi-clandestin de la secte pharisienne atteint donc indirectement son particularisme ethnique et ses ambitions politiques.

 

Et de même lorsqu'il lui reproche son traditionnalisme excessif : « Vous mettez à néant le précepte divin par votre tradition » et le Sauveur d'appliquer aux pharisiens ces mots d'Isaïe : « C'est en vain qu'ils m'honorent en donnant des préceptes qui ne sont que des commandements d'hommes. »

En effet, la secte présentait au peuple sa tradition (halakah) comme ayant une origine et une autorité divines; ils allaient jusqu'à la donner pour supérieure à la Thora. Si la Thora était bonne comme l'eau, la tradition rabbinique équivalait au vin ou même à une liqueur aromatique. C'était la divinisation de l'humain et sa substitution au divin.

Pareille déformation du jugement était encore un résultat de l'orgueil ethnique. Pour lui, tout ce qui vient des générations antérieures est sacré; c'est un legs des ancêtres, une gloire de la race.

Lorsque le Christ reprochait aux pharisiens d'anéantir la Thora par leurs traditions halakiques, il leur reprochait, au fond, de faire passer ce qui était un bien national et de caste avant les éléments moraux et religieux de la révélation mosaïque dont, lui, voulait faire bénéficier tout homme venant en ce monde.

Une légende rabbinique démontre bien ce caractère « nationaliste » du traditionalisme pharisien : La loi orale, ou halakah, dit cette légende, fut révélée à Moïse en même temps que la Thora; le grand prophète demanda à Dieu de lui laisser écrire l'une comme l'autre. Mais le Seigneur lui répondit que la Thora serait un jour traduite dans toutes les langues; si la Halakah était, elle aussi, écrite, tous les peuples pourraient la traduire et alors ils pourraient se prévaloir des mêmes faveurs d'Israël .... « Et quelle différence y aurait-il alors entre Israël et les autres peuples? » Tandis que s'ils possèdent seulement la Thora, Dieu pourra leur dire : Non, vous n'êtes pas mes fils au même titre qu'Israël.

La raison véritable de la supériorité attribuée à la tradition sur la loi écrite est, on le voit, l'intention de garder intacts les privilèges, non seulement de la classe rabbinique, mais de toute la maison d'Israël.

Et ainsi sous la triple déviation dénoncée par Jésus  dans le pharisaïsme, nous retrouvons le même levain corrupteur, ce que le pharisien Saül, devenu l'apôtre Paul, appellera le phronèma tès sarkos (fanatisme de la race) et qui n'est autre chose qu'un nationalisme jaloux et mesquin.

 

Objections des pharisiens contre Jésus.

On peut envisager le conflit entre les représentants de la tradition juive et le Prédicateur du Message nouveau du point de vue inverse, et, dans les reproches que les pharisiens adressent à Jésus, nous trouvons le même principe d'aveuglement.

A part le reproche de blasphème pour le titre de Fils de Dieu (mentionné seulement dans le quatrième Évangile), toutes les critiques formulées par les pharisiens contre le Sauveur se ramènent à une seule : « Il est un pécheur et un ami des pécheurs; il se souille en fréquentant les publicains et les « gens de la terre » (am-ha aretz) ; il méprise la Thora, puisqu'il guérit le jour du Sabbat et qu'il supprime l'autorisation du divorce accordée par Moïse ».

Au fond, celui que les "Compagnons" poursuivent, c'est l'adversaire de la Halakah. De même que Jésus leur reproche de trop exalter la Halakah comme valeur nationale et bien exclusif du Judaïsme, de leur côté, ils voient en lui le contempteur et l'adversaire de cette valeur nationale qui élève Israël au-dessus des autres peuples, celui qui ouvre à tout venant le palais de la connaissance et de l'amour du Père des cieux. Ne semble-t-il pas vouloir l'ouvrir à la Gentilité maudite? « Se fera-t-il docteur des Gentils » se demandent-ils un jour. (Jo., VII, 35.).

 

 C'est donc leur vraie et profonde pensée que les pharisiens expriment de façon plus explicite lorsqu'ils lancent contre le Maître l'injure suprême : Samaritain! Pour eux, elle comprend toutes les autres, puisque le pieux auteur des Testaments des douze Patriarches appelle les habitants de la province ennemie : « idolâtres. querelleurs, orgueilleux, débauchés et pécheurs contre nature. » Elle implique surtout l'idée de mauvais Juif et d'ennemi de la patrie.

 C'est à la suite de la longue discussion avec les pharisiens sur la filiation d'Abraham, au chapitre huitième de saint Jean. « Les Juifs lui répondirent : N'avons-nous pas raison de dire que vous êtes un Samaritain et un possédé du démon? » Ces Juifs dont il est question, ce sont les mêmes que dans tout le chapitre, c'est-à-dire « les scribes et les pharisiens ».

 C'est la seule fois que cette injure est formulée dans l'Évangile, contre le Maître; mais la façon dont parlent ses adversaires indique qu'elle leur était habituelle; elle se présente là comme une opinion reçue, une façon courante de parler. Nous pouvons donc supposer qu'elle fut prononcée maintes fois pour détourner du Sauveur le peuple qui l'écoutait.

Un exégète classique, Corneille de la Pierre, comprend comme nous la signification de cette injure : « Ils lui reprochent, dit-il, d'être un transfuge et de Juif s'être fait Samaritain...

Chose remarquable, Jésus répond à l'accusation de possession démoniaque ; mais le récit sacré ne mentionne pas de réplique à celle d'hostilité envers sa nation. Une parabole où un Samaritain est proposé comme modèle, quelques miracles accomplis en faveur de ces demi-frères doivent-ils faire oublier tout le reste de son activité consacrée aux brebis d'Israël et les innombrables miracles accomplis pour elles? Et pour aimer ses frères, devra-t-il haïr leurs voisins?

En tout cas, c'est là ce que semblent exiger les adversaires du Sauveur, pour eux; il n'est qu'un complice de l'étranger, un anti-patriote, dirait-on de nos jours.

Par conséquent, lorsque les pharisiens défendent leurs traditions contre l'Évangile, ils pensent à protéger, non pas tant l'esprit de soumission au Père du ciel, la vraie religion ou la vraie morale, mais ces traditions en tant qu'elles sont ordonnées à la gloire et au salut de leur nation.

Leurs successeurs modernes, lorsqu'ils analysent leurs sentiments à l'égard du plus illustre enfant de leur race, ne trouvent pas d'autre reproche fondamental à lui adresser. « Est-ce qu'il avait vraiment conscience d'être de notre nation, se demande M. Joseph Jacobs. Nous n'arrivons pas à le savoir... Dans tout son enseignement, il nous traite comme des hommes et non comme des Juifs ».

Et M. Klausner d'ajouter : « Jésus ne savait pas voir l'aspect national des lois cérémonielles... Il déprécie leur valeur religieuse et morale. Dès lors, les pharisiens se demandent s'il n'enseigne pas une nouvelle loi morale pour toutes les nations pareillement, et même s'il ne souhaite pas que la maison de Jacob soit supplantée par les autres nations ». 

 

                                                                                   (à suivre...)

 

Voir les commentaires

le patriotisme de Jésus (suite et fin)

Publié le par Christocentrix

« Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l'accomplir. »

« Accomplir » veut dire ici « perfectionner », mais aussi « observer personnellement ». Loin de manifester des intentions et d'employer des procédés révolutionnaires, Jésus se soumet à toutes les observances légales. Certes, il préfère l'esprit à la lettre de la Loi, mais on ne peut relever dans toute son attitude et ses paroles rien qui soit antijuif.

Lorsqu'il critique le pharisaïsme et ses complications légales, il dit que l'essentiel de la Thora consiste dans la justice, la miséricorde et la foi; mais il en maintient les observances. Et il s'y soumet lui-même : il porte les « franges » à son manteau; il pratique les jeûnes et les prières prescrites par la Loi; dans le repas de la Cène, les rites traditionnels sont scrupuleusement observés. Pour les fêtes, il se rend à Jérusalem. S'il guérit des lépreux, il leur commande d'obéir à la Loi en allant se déclarer aux prêtres et en faisant l'offrande prescrite. Il refuse de juger un différent dont la solution dépend des juges réguliers, etc...

Le seul cas où il déroge à la Loi de Moïse, c'est au sujet du divorce qu'il interdit alors que Moïse l'autorise dans certaines conditions; mais il a soin de remarquer que sur ce point la Thora avait atténué la volonté primitive du Créateur et que la concession mosaïque avait un caractère provisoire.

Pour épurer le judaïsme, Jésus reste en contact avec lui; il veut même que ses fidèles maintiennent ce contact, au moins pour un temps. Il accepte que ses disciples aillent offrir au Temple et il leur demande de fréquenter les synagogues, tout en prévoyant qu'ils en seront chassés par la persécution. « Il fut, dit Bossuet, exact observateur des lois et coutumes de son pays, même de celles dont il était le plus exempt. »

Parmi celles-ci, mentionnons spécialement l'impôt pour le Temple. Tout Juif âgé de vingt ans, devait acquitter la redevance annuelle d'un didrachme pour l'entretien du Temple. Un jour, à Capharnaüm, les percepteurs de cet impôt, abordent l'apôtre Pierre et lui demandent si son Maître ne le paye pas. Pierre répond par l'affirmative; c'est donc qu'il l'a payé précédemment.

Quand Pierre met Jésus au courant de l'incident, celui-ci lui fait remarquer que les rois de la terre, ne réclament pas l'impôt à leurs fils; par conséquent celui que l'apôtre a proclamé quelques jours auparavant « Fils du Dieu vivant », à Césarée de Philippe, ne doit pas la contribution pour la Maison de son Père. Mais il ajoute qu'il obéira à la loi commune « afin que nous ne les scandalisions pas ». Et c'est pour s'acquitter de cette dette que Jésus envoie son apôtre pêcher le poisson qui porte dans sa bouche la pièce d'argent suffisante pour eux deux.

Si Jésus ne s'était pas soumis à toutes les lois,, comment aurait-il pu mettre ses adversaires au défi de pouvoir rien lui imputer à péché? (A péché, évidemment dans le sens légal et même pharisien, puisqu'il parle à des pharisiens.) Et comment encore, dans la même hypothèse, ses ennemis eussent-ils été si embarrassés, au jour de son procès, pour formuler contre lui la moindre accusation?

Proudhon, obligé de reconnaître le fait du loyalisme de Jésus, ajoute qu'il agissait ainsi « par condescendance prophétique » plutôt que « par une véritable adhésion ». Pour nous, condescendance et sincérité peuvent s'allier parfaitement. Le Christ n'avait qu'une règle de pensée et de vie : c'était la volonté de son Père. Il agissait en bon Juif pour obéir aux volontés célestes et aussi parce que, conscient de son rôle dans l'humanité, il voulait donner l'exemple du devoir civique et du patriotisme.

Le prologue de l'Évangile selon saint Jean nous dit du Verbe divin : « Il est venu parmi les siens et les siens ne l'ont pas reçu ». Venu parmi les siens, malgré leur ingratitude, il ne les a pas quittés. Certes, il a prévu et voulu, comme nous l'avons démontré, la prédication de l'Évangile aux Goym; après sa résurrection, il en a fait l'objet d'un commandement formel aux Apôtres. Mais lui-même, personnellement a toujours réservé son dévouement, son apostolat, son enseignement et ses miracles aux enfants de sa patrie. C'est dans ce sens que Paul l'appelle « ministre de la cirsoncision » : « J'affirme que le Christ a été ministre de la circoncision pour montrer la véracité de Dieu accomplissant les promesses faites à leurs pères ».

Cette limitation de son apostolat fut manifestement volontaire et constitue, de la part du Sauveur, la preuve d'un amour de prédilection pour ses compatriotes.

Etant donné ce que nous savons de l'opposition de son enseignement avec l'exclusivisme jaloux de ses frères en Israël, nous ne comprendrions pas que jamais nul païen n'ait ressenti les effets de sa bonté. Et de fait, nous connaissons déjà quelques cas d'exception. Celui du miracle en faveur de la Cananéenne mérite une mention spéciale, parce que, dans cet incident, le Sauveur prononce une parole qui semble exclure les non-juifs du droit à l'Évangile. A cette femme du pays de Tyr qui lui demande la guérison de sa fille, il répond d'abord : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël ». Certains ont pris prétexte de cette réplique pour nier que la pensée rédemptrice du Christ ait dépassé les bornes de sa nation.

Mais cette parole ne doit pas s'interpréter sans tenir compte de tout l'ensemble de l'incident et encore moins de tout l'ensemble de l'enseignement du Sauveur. Le fait qu'elle a été prononcée en pays païen n'apporte-t-il pas déjà une atténuation à la portée exclusiviste de la sentence? En passant la frontière de la Palestine, Jésus n'a certainement pas imité ces pharisiens qui conjuraient l'impureté de la terre païenne par des « bénédictions » ferventes et au retour manifestaient bruyamment leur joie en embrassant les pierres du sol ou en se roulant dans la poussière.

Si cette femme étrangère croit pouvoir implorer la pitié du Prophète juif, c'est sans doute qu'on l'a encouragée en l'assurant qu'il ne partageait pas l'étroit chauvinisme de ses compatriotes, La réponse du Maître semble démentir cette bonne réputation; mais la suite prouve surabondamment qu'elle visait à éprouver la foi et l'humilité de la suppliante plutôt qu'à affirmer un principe.

En effet, la femme insiste et Jésus reprend la même pensée sous une forme encore plus dure : « Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens ». Pour une fois, le Sauveur affecte de parler le langage de l'orgueil rabbinique. Pressée par son amour maternel, la femme accepte l'assimilation. Avec autant d'humilité que de finesse, elle répond : « Justement, Seigneur ! Mais les petits chiens sous la table mangent bien les miettes des enfants!... » et cela simultanément avec eux, sans attendre qu'ils soient rassasiés. Alors seulement « à cause de cette parole Jésus se laisse toucher » et le miracle est accordé.
Mais ne semble-t-il pas que, dès le début, le Maitre avait l'intention d'exaucer cette étrangère? L'attitude de dureté qu'il affecte envers elle est loin d'être une affirmation de principe; il nous semble qu'elle n'est pas non plus une pure feinte : Jésus y exprime le fond de sa pensée non sur les destinées de son oeuvre, mais seulement sur l'étendue de sa mission personnelle. Il ne doit pas, il ne veut pas apporter la Bonne Nouvelle aux Gentils, mais le miracle accordé laisse entrevoir pour eux cet avenir de bénédiction dont il est si souvent question dans les paroles du Maître.

Jésus n'a pas voulu quitter son peuple pour prêcher aux païens et il l'a même interdit à ses Apôtres. Nous lisons, en effet : « Ne vous écartez point sur le chemin des Nations et n'entrez point dans les villes des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël ». Mais ces paroles ont été prononcées à l'occasion d'une mission temporaire qui était dans la pensée du Christ, comme un apprentissage, un essai de l'apostolat plus vaste qui incomberait plus tard à ses continuateurs.

Après son retour vers son Père, ils devront obéir à un ordre de portée universelle : « Allez prêcher l'Evangile à toutes les nations... à toute créature ». Mais même alors, ils devront consacrer leurs premiers efforts d'apostolat aux enfants d'Israël : « Allez, dit le Sauveur, dans saint Luc, vers toutes les nations, en commençant par Jérusalem. » Et dans saint Matthieu, Jésus leur annonce que chassés de partout par leurs frères de sang, ils se réfugieront d'une ville dans une autre « jusqu'à ce qu'ils aient achevé les villes d'Israël ».

Une tradition très ferme de la primitive Église rapportait que les Apôtres avaient reçu l'ordre d'attendre douze ans avant d'aller « dans le monde, afin que personne d'Israël ne puisse dire : nous n'avons pas entendu ».

Pourquoi cette limitation volontaire de l'activité de Jésus et de ses Apôtres? En l'adoptant comme une règle aussi absolue, le Maître a obéi aux vues de la Providence, soucieuse d'enlever aux Juifs tout prétexte de refuser l'Évangile parce qu'il ne leur aurait pas été offert, mais aussi il a suivi l'inclination de son coeur soucieux de montrer un amour de prédilection pour sa propre patrie.

Se consacrer exclusivement à ses compatriotes ingrats et infidèles alors qu'on se sent appelé à être la « lumière du monde », n'est-ce pas donner un magnifique exemple du plus noble patriotisme? « Ainsi, dit Bossuet, il fut fidèle et affectionné jusqu'à la fin à sa patrie, quoiqu'ingrate, et à ses cruels concitoyens qui ne songeaient qu'à se rassasier de son sang avec une si aveugle fureur qu'ils lui préférèrent un séditieux et un meurtrier. »

III.
"Je donne ma vie pour mes brebis"

Peut-on dire que Jésus est mort pour sa patrie? Nous le pensons, mais évidemment sans pouvoir prendre cette expression dans le sens moderne et militaire. Théologiquement, ce n'est pas douteux : Notre-Seigneur étant mort pour tous les hommes de tous les peuples ne pouvait exclure ses frères de sa pensée rédemptrice. Mais de plus, historiquement parlant, on doit reconnaître dans la mort du Sauveur, une intention spéciale d'amour pour ses frères en Israël. Certes, les « compatriotes » ne sont pas le tout de la patrie, au sens moderne du mot, mais n'en sont-ils pas un élément indispensable et essentiel?

C'est bien par amour pour ses frères, et donc par patriotisme, que Jésus a voulu mourir à Jérusalem. Dans tout l'Évangile, il n'est guère de fait plus clairement affirmé que celui-là : Jésus a prévu le drame par lequel se termine sa vie terrestre; il l'a prévu et en a accepté à l'avance toute l'horreur. La certitude de sa fin tragique, la clarté avec laquelle il l'annonce plus de dix fois à ses disciples, la résignation avec laquelle il s'y soumet, font de toute sa vie publique une sorte de marche à la mort.

En quittant la Galilée pour la capitale, il sait déjà qu'il est « abandonné aux mains des hommes ». Bientôt, il montera à Jérusalem, entraînant ses disciples vers une mystérieuse bataille qui les y attend. « Ceux qui le suivent », avertis par ses prédictions, sont remplis d'effroi. Saint Luc nous dit expressément : « Et il advint, quand les jours de son arrestation allaient être accomplis, il se détermina résolument à aller vers Jérusalem. » Certains pharisiens ont averti le Sauveur qu'Hérode Antipas nourrit des intentions homicides à son égard; il répond en langage parabolique qu'il sait ce qui l'attend bientôt, mais que cela n'arrivera pas avant le moment marqué dans les desseins divins; et il ajoute, en langage trop clair : « car il ne convient pas qu'un prophète meure hors de Jérusalem ». Jésus périra donc, pas de la main du tétrarque de Galilée ni sur son territoire, mais dans la Ville Sainte de la nation, et des mains des païens, comme il le précise ailleurs plusieurs fois.

Dans le quatrième Évangile, la volonté du Sauveur est encore plus manifeste : « Je donne ma vie pour la reprendre; personne ne me la ravit, mais je la donne de moi-même ».  Et lorsque, averti de la maladie de Lazare, il se décide à monter vers Béthanie, les disciples lui rappellent le danger : « Maître, les Juifs veulent vous lapider et vous y retournez! » Mais sa résolution est inébranlable, et entraîné par son courage, Thomas s'écrie : « Allons donc et mourons avec lui ».

Il est donc évident que Jésus a prévu et librement voulu sa mort et sa mort à Jérusalem. Il aurait pu fuir ce peuple ingrat et aller vers la Dispersion des Gentils, comme une fois ses ennemis se demandent s'il ne va pas le faire; mais le bon Pasteur aime trop ses brebis pour les abandonner; il se laissera dévorer par les loups plutôt que de quitter sa bergerie comme un vil mercenaire; et c'est bien là, la signification de l'allégorie du Bon Pasteur : « Je donne ma vie pour mes brebis... Il y a d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie... » Celles-là, le Pasteur ne les oublie pas; mais sa pensée principale et le but premier de son sacrifice vise au salut des premières, c'est-à-dire, de ses frères en Israël.

Cela nous pouvons le dire sans entrer sur le terrain théologique du problème de la rédemption et en restant dans le domaine de l'histoire.

C'est la conséquence très claire des faits et des textes que nous avons cités; et l'on retrouve la même idée dans d'autres passages évangéliques. Dans saint Marc, Jésus déclare à la mère des apôtres Jean et Jacques : « Le Fils de l'Homme donne sa vie en rédemption pour beaucoup ». Le mot employé par le Sauveur traduit par « rédemption », faute d'autre, a un sens réservé à la famille ou à la nation. Jésus affirme donc qu'il rachètera d'abord son peuple, qu'il payera leur rançon à sa place.

A propos de la prophétie involontaire de Caiphe : « Il vaut mieux qu'un homme périsse à la place de la nation » l'évangéliste saint Jean remarque : « Il prophétisa que Jésus allait mourir pour son pays », tout en ayant sain de noter aussitôt après la valeur de rédemption universelle de sa mort.

En toute vérité, nous pouvons donc appliquer aux Juifs, en tout premier lieu, cette belle parole de Jean : « Comme il aimait les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin », c'està-dire jusqu'à la mort de la Croix du haut de laquelle il prie pour ceux dont il est à la fois le Roi, le Rédempteur et la Victime.

« Ainsi, dit Bossuet, il versa son sang avec un regard particulier pour sa nation, et en offrant ce grand sacrifice qui devait faire l'expiation de tout l'univers, il voulut que l'amour de sa patrie y trouvât sa place. »


IV. - Les larmes d'un Dieu.

Après la destruction de Jérusalem et du Temple par l'armée de Vespasien, l'an 70, les rabbins représentaient parfois le Dieu d'Israël pleurant de honte, de rage et de chagrin sur la défaite et les malheurs de son peuple. « A chaque veillée de la nuit, lit-on dans le traité Bérakoth du Talmud, le Très-Haut s'asseoit, rugit comme un lion et s'écrie : Malheur à moi qui ai détruit ma maison, brûlé mon temple et dispersé mes fils parmi les peuples! » Et encore : « Quand le Très-Haut se ressouvient que ses fils demeurent dans la douleur parmi les peuples, deux larmes roulent de ses joues dans la mer, et le bruit s'en fait entendre d'un bout du monde à l'autre. Il trépigne dans le firmament, etc... »

Cette fiction anthropomorphique, qui nous paraît si saugrenue, répondait cependant à une réalité profonde : il n'était pas possible que le Dieu qui avait tant aimé son peuple élu, ne compatît pas à ses malheurs. Et nous, chrétiens, nous savons qu'en réalité Dieu, dans la personne du Christ son Fils unique, a versé de vrais pleurs sur le triste sort d'Israël.

Nous savons déjà qu'au milieu du triomphe des Rameaux, Jésus a prédit la ruine de sa patrie. L'Évangile précise qu'à ce moment il pleura : « Ah! disait-il dans ses larmes, si en ce jour tu avais connu toi aussi ce qui était pour ta paix! Mais maintenant cela est caché à tes yeux ! Viendront sur toi des jours où tes ennemis dresseront autour de toi un camp retranché, t'encercleront et te cerneront de toute part; ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre parce que tu n'as pas connu le temps où tu as été visitée ».

N'a-t-elle pas une résonnance divine cette lamentation du Christ douloureusement ému dans son patriotisme! En tout cas, combien plus noble et plus humaine que le désespoir mélodramatique du Très-Haut des rabbins!

D'un autre côté, comme la tristesse du Sauveur contraste, en ce jour d'enthousiasme messianique, avec l'allégresse et la joie de ses disciples qui croient à un triomphe définitif ! C'est que le Messie qu'on acclame est si différent de celui qu'il veut être! Et, hélas! les quelques jours qui lui restent à vivre ne feront qu'appesantir le voile qui couvre les yeux de son peuple, aveuglement obstiné qui justifiera le châtiment que Jésus a si souvent plus ou moins clairement annoncé et dont la vision lui arrache maintenant ces larmes divines.

C'est là, dans cette ville qui s'étale à ses yeux, qu'il va être immolé : il l'a prédit voici quelques jours seulement en Pérée, en ce moment, il oublie sa propre passion et ne songe plus qu'à celle de sa patrie.
Vraiment, où se trouve le véritable patriotisme, le plus pur, le plus sincère, le plus noble? Est-ce dans l'âme des zélotes et des grands-prêtres courant aveuglément vers la révolte et vers la ruine totale de la nationalité juive, ou dans l'âme du Sauveur déplorant les fautes de son peuple et prévoyant la catastrophe qu'elles entraîneront?
Même profondeur d'âme dans la douce plainte que Luc et Matthieu nous ont conservée : « Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme une poule ses poussins sous ses ailes et tu ne l'as pas voulu!... Et voici que votre maison abandonnée restera déserte ».

Ici comme dans toutes les allusions aux malheurs de sa patrie, ce n'est pas le ton du justicier qui proclame une sentence vengeresse; le Messie se sent victime avec son propre peuple : « Filles de Jérusalem, dira-t-il en montant au Calvaire, ne pleurez pas sur moi; pleurez sur vos enfants : car si l'on traite ainsi le bois vert, qu'en sera-t-il du bois sec? »

« L'image, dit le P. Lagrange, est celle d'une personne (Dieu) résolue à faire du feu, tellement résolue qu'elle prend même du bois vert (Jésus) ; assurément, elle ne laissera pas le bois sec (peuple juif) ». Ainsi, même pendant la montée du Calvaire, le malheur de sa patrie occupe l'âme du Christ plus que son propre sort, et jusqu'au dernier moment on sent sous tous ses mots l'invitation affectueuse au repentir et cette bienveillante indulgence qui s'exhale dans sa prière suprême : « Père, pardonne-leur; car ils ne savent ce qu'ils font ».

Lui, le Maître, il va être écrasé comme l'olive sous le pressoir; mais sa « maison » bien-aimée à lui, enfant d'Israël, sa « bergerie » à lui, pasteur débonnaire, ne sera pas moins mutilée. Les armées romaines viendront, et cette nationalité qui aurait pu concevoir l'ambition de supplanter la grande cité latine dans la domination du monde, ou du moins d'établir à côté de la souveraineté politique de Rome sa propre suprématie spirituelle, sera réduite à une communauté mi-religieuse, mi-nationale, sans ville, sans roi, sans temple, sans sacerdoce, sans territoire, obligée de mendier des lois et une patrie d'emprunt à ces « peuples de la terre » jadis si méprisés, faisant partout figure d'étrangère, sinon d'ennemie, et privée même de ce qui lui donnait, malgré toutes ses épreuves, une suprême raison de vivre : l'attente du Messie promis par Dieu à ses ancêtres. La guerre étrangère et la défaite seront les instruments de la colère de Dieu. En les prédisant à ses concitoyens, le Sauveur ne fait que remplir un nouveau devoir envers sa « maison » d'Israël, à laquelle il adresse ce suprême et dernier appel de son patriotisme alarmé.



Voir les commentaires

le patriotisme de Jésus

Publié le par Christocentrix

Un Juif anonyme, résumant la question de l'opposition entre l'Evangile et le judaïsme, conclut : « Et ce fut la raison de son rejet et de sa mort : l'âme du peuple eut horreur d'un Fils de l'Homme qui ne ressentait pas du chagrin du chagrin national.»

La formule nous parait trop absolue, car elle semble accuser le Sauveur de n'avoir pas partagé les justes et raisonnables aspirations de ses frères, d'avoir donc manqué de patriotisme. Et pourtant nous lisons dans Bossuet : « L'Ecriture est pleine d'exemples qui nous apprennent ce que nous devons à notre patrie; mais le plus beau de tous les exemples est celui de Jésus-Christ lui-même ». (Politique tirée de l'Écriture Sainte.)

Et nous pensons, en effet, que l'enseignement et l'exemple du Christ, loin d'énerver le moins du monde les liens légitimes qui unissent le citoyen à la société civile dans laquelle il vit, éclairent et fortifient singulièrement leurs rapports réciproques. Un Proudhon, un Renan, un Tolstoï, un Loisy même, ont essayé de montrer en Jésus le dangereux prêcheur d'un humanitarisme utopique; Grillot de Givry ne veut voir dans l'Evangile qu'une mystique du pacifisme anti-patriotique. Ces écrivains ont laissé de côté certains éléments essentiels de la Bonne Nouvelle que nous voudrions maintenant mettre en relief.
En effet, le Royaume selon Jésus domine Israël et les nations, mais il ne les supprime pas comme groupements humains légitimes. Si la noblesse et la vocation exceptionnelle de son peuple ne doivent pas donner prétexte à des désordres moraux collectifs, tels que l'orgueil, l'égoïsme et l'ambition « racistes », elles restent des réalités dont il faut tenir compte et une source d'obligations morales auxquelles il faut se soumettre.

Jésus ne veut pas que les intérêts et la gloire de la nation deviennent une fin en soi, car ils sont de l'ordre temporel et terrestre; mais il ne les méprise pas plus qu'il ne les nie. Aussi éloigné de renier le titre de fils d'Abraham que de lui donner une valeur abusive et usurpée, il se considère et se conduit en tout comme un véritable enfant d'Israël.

Jusqu'ici, nous avons vu le Maître dégager le judaïsme du nationalisme impur qui faisait obstacle à l'acceptation de son message; nous allons le voir manifester le patriotisme le plus profond dans toute la réalité dramatique de sa vie. Comme s'il avait voulu ôter à ses compatriotes tout prétexte de refuser son message parce qu'il ne les aurait pas assez aimés, il leur a consacré sa vie tout entière, leur réservant ses labeurs et ses miracles, et il leur a donné, dans sa mort, la plus grande marque d'amour qu'un homme puisse donner à ceux qu'il aime.


I. - Une question préalable.

Auparavant, il convient de résoudre une difficulté qui a certainement déjà arrêté le lecteur des articles précédents ("Jésus face aux préjugés nationaux" et "Jésus face au messianisme nationalitaire" ). Ne semble-t-il pas en effet, au premier abord, que l'indifférence du Sauveur envers la situation politique de son pays soit incompatible avec un patriotisme sincère?

On conçoit que Jésus n'ait pas encouragé les convoitises impérialistes d'un messianisme grossier; mais l'on peut se demander pourquoi il refuse de comprendre et d'aider le mouvement d'Israël vers une autonomie nationale qui en aurait fait un peuple normal, maître de ses destinées.

Lorsque, deux siècles avant le Christ, Israël avait été réduit en esclavage par les Séleucides, il s'était trouvé la famille des Macchabées pour provoquer et organiser le soulèvement national et rendre à Israël son indépendance; ce qui lui avait permis de conserver la foi au vrai Dieu et l'espérance messianique. Pourquoi Jésus n'a-t-il pas voulu que sa mission ait rien de commun avec celle de Judas Macchabée?

La réponse est toute dans les faits et dans la comparaison des deux moments de l'histoire de cette nation. L'insurrection des Macchabées est l'un des plus beaux exemples de l'histoire. Mais les raisons qui firent à ces héros un devoir de se soulever contre une tyrannie qui violait les droits les plus sacrés de la personne humaine et les buts essentiels de la société, n'existaient plus au temps du Christ, en face d'un pouvoir qui respectait ces mêmes buts et en assurait la réalisation. Ces buts fondamentaux, en faisant l'éloge des Macchabées, Bossuet les énumère : « On voit là toutes les choses qui unissent les hommes entre eux et avec leur patrie les autels, les sacrifices, la gloire, les biens, le repos et la sûreté de la vie, en un mot la société des choses divines et humaines ».  C'est tout cela qui était mis en question et que les Macchabées voulaient sauver. « Tout ce que nous avons de saint, de beau et de glorieux, s'écrie Mattathias, leur père, est ravagé, profané par les Goym. Pourquoi vivrions-nous encore? ». Il y va pour eux, non d'une question de dynastie ou de forme de gouvernement, mais de ce qui est la vie morale de la nation, sa raison d'être et sa vocation providentielle.

Le vrai patriotisme, dit saint Thomas, est celui qui « tout en étant ordonné à un bien imparfait..., le salut de la cité, se réfère cependant au Bien final et parfait ». C'est celui qui inspira la révolte contre ce tyran qui avait décidé d'unifier par la force les moeurs, la religion, la langue et la culture dans tout son empire.

En assurant par la victoire des armes l'indépendance d'Israël, Judas Macchabée sauva la race qu'Antiochus, irrité par cette rébellion, avait décidé d'anéantir, mais il sauva surtout l'âme de la nation, sa fidélité à Yahvé et à la Thora. Le chef ennemi lui-même, Lysias - lorsque, fatigué de lutter, il dut traiter la paix - reconnut que la résistance du peuple juif avait eu pour unique cause « ces lois que nous avons voulu abolir ».

Judas, ayant reconquis l'indépendance de son peuple, voulut la garantir contre une nouvelle poussée de la tyrannie séleucide. Et c'est précisément dans ce but qu'il pensa à solliciter l'alliance des Romains dont il avait entendu vanter et la puissance et la prudence avec laquelle ils gouvernaient leur vaste empire. Ce n'est donc pas la conquête mais l'amitié qui lia le sort d'Israël à celui de Rome et celle-ci, d'ailleurs, traita toujours les Juifs en alliés, socii.

Ainsi l'intervention armée de Pompée, un siècle plus tard, n'eut lieu qu'à la demande de deux princes rivaux, indignes descendants des héroiques Macchabées. Et les Romains n'eurent que trop de raisons de déposer leur dynastie dégénérée.

Quant aux rapports entre le pouvoir central de l'empire et le peuple juif, nous avons dit ce qu'ils furent. César respecta les biens sociaux et religieux de la patrie juive au moins autant que les derniers princes asmonéens.

Cette tolérance, Rome, qui pourtant avait aboli le druidisme gaulois, la porta jusqu'à refuser de s'immiscer dans l'enseignement des synagogues et des écoles rabbiniques, malgré le danger réel qu'il faisait courir à l'esprit de loyalisme.

Et n'est-ce pas une nouvelle preuve de cette tolérance que le Sauveur ait pu grouper pendant trois ans des milliers d'auditeurs autour de lui sans jamais se heurter à la police romaine? Si Hérode Antipas n'osa pas donner suite à ses intentions homicides contre le Christ (dont nous parle saint Marc), n'est-ce pas par crainte de heurter la politique tolérante de ses suzerains? Quant à Pilate, il ne paraît pas avoir été averti, dans sa résidence de Césarée, de la Prédication nouvelle; du moins elle ne lui a pas été signalée comme subversive.

Les Juifs eux-mêmes reconnaissaient la largeur de vues dont s'inspirait à leur égard l'administration romaine, car s'ils avaient obtenu tant de faveurs et de privilèges, c'est qu'ils n'avaient jamais manqué la moindre occasion de les solliciter.

En somme, la situation avait quelque chose de paradoxal. Pour nulle autre nation, Rome ne poussa plus loin le libéralisme; et nulle autre ne lui créa de difficultés aussi grandes. Cela ne pouvait être, aux yeux des vainqueurs, que par l'effet d'un caractère obstiné et d'une nature instinctivement rebelle. « Augebat iras, dit Tacite, quod soli Judaei non cessissent, ce qui augmentait nos colères, c'est que les Juifs étaient seuls à ne pas céder. »
Jésus devait-il et pouvait-il partager les pensées de ses compatriotes, estimant la liberté politique comme le premier des biens et dont la privation devait faire oublier la jouissance de tous les autres?
Pour nous, chrétiens, c'est évident, le "fondateur d'une religion universelle" ne pouvait se faire le champion d'une nationalité particulière, encore moins favoriser ses ambitions impérialistes. Mais, indépendamment de sa mission universelle, nous pensons que Jésus-Christ considéré simplement comme citoyen d'Israël, a adopté l'attitude la plus conforme aux intérêts véritables de sa patrie, celle que lui dictait un patriotisme sincère, désintéressé, divinement clairvoyant.

Précisons quelle fut cette attitude. Notons d'abord que s'il a accepté l'obligation du tribut, il n'a jamais pris parti positivement pour l'occupation romaine. Il a simplement accepté les cadres de l'empire romain pour protéger l'autonomie religieuse et nationale de son pays. Sans compter les hérodiens, on trouvait des Juifs et même des pharisiens prudents qui partageaient cette manière de voir. En tout cas, c'était la solution la plus raisonnable. Le droit moderne admettra bien qu'une « nation peut remplir sa mission dans un cadre politique qui n'est pas fait pour elle seule » et que « les minorités ethniques doivent se plier et s'adapter aux cadres politiques de l'Etat qui respecte et garantit leur mission et en facilite l'accomplissement » (P. Delos). C'est le principe même de la colonisation et la base de tant d'Etats groupant plusieurs nationalités.

De fait, l'histoire enregistre une ère de prospérité inouïe pour le judaïsme religieux et ethnique sous la tutelle de Rome, comme jadis sous celle de la Perse, et cela en particulier pendant la période correspondant à la vie de Notre-Seigneur. Ce fut une explosion de prosélytisme et une intense prolification de la race dans tout l'empire.

Par conséquent, en réagissant contre les convoitises nationalitaires de ses compatriotes, Jésus leur donnait une leçon de sagesse politique et soutenait leurs véritables intérêts. Cette attitude était d'ailleurs conforme à celle des grands prophètes d'Israël, en particulier de Jérémie qui ne cessa de recommander la soumission au roi de Babylone, tandis que les faux prophètes prêchaient la révolte, et d'Isaïe qui chantait la mission providentielle de Cyrus, dont les conquêtes lui apparaissaient comme l'œuvre de Yahvé lui-même.

Et d'ailleurs l'attitude contraire, celle des zélotes et des faux messies, n'était-elle pas pure folie? Sans un secours miraculeux du ciel qui ne leur était garanti par nulle voix autorisée, il était absolument impossible aux Israélites d'arracher à Rome leur liberté par la force des armes. Le dernier de leurs rois, Hérode Agrippa, leur rappelle cette vérité dans une harangue que nous a conservée Josèphe. Leur ayant démontré longuement l'inutilité et le danger de la révolte contre une puissance qui a vaincu Carthage et les Germains, il conclut : « Il ne vous reste donc qu'à avoir recours à Dieu. Mais comment pouvez-vous espérer qu'il vous sera favorable, puisque ce ne peut être que lui seul qui a élevé l'empire à un tel degré de supériorité et de puissance ». Même du simple point de vue humain, l'attitude réaliste du Sauveur ne peut justifier l'accusation d'indifférence envers les intérêts de sa patrie, le véritable patriotisme ne pouvant être que celui qui recherche le véritable bien de la patrie; et c'était le fanatisme nationalitaire et anti-romain de ses ennemis qui était une erreur politique. C'est d'ailleurs l'opinion du R. P. Lagrange dans son livre : L'Évangile de Jésus-Christ (pp. 44-45).


II. -« Le plus juif des Juifs ».

La forme la plus élémentaire du patriotisme, c'est ce que nous appelons le « loyalisme ». Il se présente sous deux aspects : dans le domaine du sentiment, c'est l'estime accordée aux traditions et à la gloire de son pays; dans le domaine de la volonté, c'est l'obéissance aux lois qui le régissent.

Que Jésus ait tenu en haute estime les privilèges et le rôle providentiel de sa nation, nous en trouverions des preuves suffisantes dans le seul quatrième Évangile qui passe pourtant pour être le moins judaïsant. Nous y voyons le Sauveur inaugurer son ministère par un acte de zèle pour la pureté du Temple national qu'il appelle la « Maison de mon Père ». Devant la Samaritaine,. il revendique pour sa nation l'orthodoxie, le dépôt de la révélation divine et le monopole des espérances messianiques, « le salut vient des Juifs ».

Le Christ de saint Jean parle d'Abraham avec respect, cite volontiers Moïse et les prophètes, traite les écrits sacrés comme parole de Dieu et s'appuie sur eux pour mieux convaincre ses auditeurs, auxquels il reproche d'être infidèles à l'esprit de Moïse et de sa Loi. On peut dire de lui ce qu'il affirme de Nathanaël : « Il est vraiment israélite. »

Dans les autres trois Evangiles (qu'on appelle synoptiques), le loyalisme du Sauveur est encore plus caractérisé. M. Klausner ne déclare-t-il pas que, dans son enseignement moral, Jésus est, « le plus juif des Juifs ». Et un autre auteur a dit : « Jésus n'était pas un chrétien, c'est un juif ». Pour nous, il fut le premier Juif dont la pensée fut chrétienne; mais il resta fidèle au judaïsme dans ce qu'il avait de légitime.

Les foules juives auraient-elles accouru auprès de lui et sympathisé d'instinct avec lui s'il avait méprisé les éléments essentiels de la tradition nationale? Les notables de Capharnaüm pensent à plus forte raison de Jésus, leur compatriote, ce qu'ils lui disent pour lui recommander d'exaucer le généreux étranger qui leur a construit une synagogue : « Il aime notre nation. »

Le Christ des Synoptiques ne paraît nulle part éprouver quelque honte d'appartenir à ce peuple; il met souvent à l'honneur Moïse et les prophètes, surtout Abraham, dont il fait le chef des élus dans la parabole du Mauvais Riche; et son Père du ciel est le « Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ».

Il estime la morale juive bien supérieure à celle des païens; il ne connaît pas d'autre expression officielle de la volonté divine que la Thora; pour lui, le plus grand des commandements est celui que tout Juif pieux récite trois fois par jour dans la prière du Shèma.

Pas un mot de sa bouche ne laisse supposer qu'il y ait eu dans son âme la moindre antipathie pour les enfants de son peuple, et jusque sur la croix, il excuse ceux qui l'ont trahi et livré : « Père, pardonnez-leur; ils ne savent ce qu'ils font! »
Son attitude envers le judaïsme, il la défini lui-même dans la célèbre parole : « Je ne suis pas venu abolir la Loi; mais l'accomplir. »

                                                         (suite dans le prochain article...)

Voir les commentaires

Jésus face au messianisme nationalitaire (3) (fin)

Publié le par Christocentrix

III. - Jésus se refuse à « délivrer » Israël.

 

    Les uns parce qu'ils croyaient fermement que Jésus était le Messie,  les autres pour résoudre le doute qu'ils avaient à ce sujet, il arriva que certains auditeurs ou disciples lui firent sommation d'avoir à réaliser le premier point du programme messianique : le rétablissement d'Israël dans sa souveraineté politique.

Si Jésus est le Messie, il doit être le rédempteur de sa patrie; cette pensée obsède l'esprit des foules qui l'écoutent, et si elle ne monte pas plus souvent jusqu'à leurs lèvres, c'est peut-être par crainte de la police romaine où bien parce que sa tactique de discrétion messianique et ses efforts pour détourner l'esprit de ses disciples de l'unanime préoccupation avaient créé autour de lui un doute sur ses intentions à l'égard de l'indépendance d'Israël.

Malgré tout, l'histoire évangélique nous rapporte plusieurs provocations de ce genre.


Refus du « signe du ciel ».

Jamais on n'a demandé au Christ de façon expresse de chasser le Romain; on ne l'y provoquait qu'à mots couverts ou indirectement. Telle était sans doute l'intention de ceux qui lui demandaient un « signe » ou un « signe du ciel ». S'il s'était agi simplement de miracles prouvant l'autorité divine du Maître comme Messie spirituel, il leur aurait répondu comme aux disciples de Jean-Baptiste, en citant le prophète Isaïe : « Les aveugles voient, les sourds entendent... et les pauvres sont évangélisés. »  Si la réponse est différente, c'est que la question posée, en termes apparemment équivalents, a une signification bien différente aussi. Cinq ou six fois, nous trouvons cette demande, d'un « signe », le plus souvent dans la bouche des pharisiens dont on connaît la prudente réserve par rapport à l'occupant. Mais certainement ils veulent parler de ce que Josèphe appelle des « signes de liberté », c'est-à-dire des prodiges en relation avec la libération nationale. Bossuet dit « Ils souhaitaient des signes qui, en remuant toute la nature... les mettraient visiblement au-dessus de leurs ennemis. » Et le P. Lagrange précise « Le signe messianique par excellence eût été la victoire. »

Or, à ces injonctions, Jésus répond tantôt par un refus catégorique « Je vous le dis, il ne sera point donné de signe à cette génération »; tantôt par la promesse du seul signe de sa propre résurrection... « Cette race mauvaise et adultère demande un signe; il ne lui en sera pas donné d'autre que celui du prophète Jonas... Détruisez ce Temple et je le rebâtirai en trois jours. »

Des signes et des prodiges merveilleux comme on les souhaite, après lui de faux christs et de faux prophètes en accompliront, ou du moins en promettront, mais ce seront des loups ravisseurs; lui, le vrai pasteur, n'ambitionne pas de se mesurer avec ces énergumènes qui vomiront du feu ou changeront en sang l'eau des fleuves pour grouper autour d'eux les partisans de la liberté ; le salut des âmes, pour lesquelles il est venu, n'est pas lié à la condition politique de la nation.


Le paiement du tribut à César.

Cette séparation du politique et du religieux ressort encore plus de la réponse si importante du Maître à la question insidieuse que lui a posée un groupe de pharisiens et de sadducéens unis pour le compromettre « Est-il permis de payer le tribut à César? ». Cette fois, il ne s'agit pas d'éprouver le Sauveur, mais de le surprendre, c'est-à-dire de le faire tomber dans un piège. On ne doute plus que ce prétendu messie ne soit totalement indifférent à la liberté d'Israël; plus nécessaire de l'éprouver, il faut le perdre.

D'après la doctrine des zélotes, professée en cachette « dans les chambres » par les pharisiens, il était sacrilège de donner au vainqueur l'or des enfants d'Israël; il valait mieux mourir que de violer les droits de Yahvé en reconnaissant un autre maître que lui. Pour les interrogateurs de Jésus, il n'y a pas le moindre doute sur le principe.
En posant cette question au Maître en pleine foule du Temple, ils n'ont pas l'intention d'éclairer leur conscience, comme ils le prétendent, mais seulement de forcer le Christ à se compromettre, quelque réponse qu'il donne. S'il répond négativement, on le dénoncera à Pilate comme perturbateur; s'il répond affirmativement, on le fera passer pour traître et vendu devant le peuple.

Le préambule hypocrite qui précède la question, atteste, comme un fait reconnu de tous, l'indifférence du Sauveur envers toute ambition politique ou personnelle... « Nous savons que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité, sans souci de personne. »

Chacun sait comment le Maître résout publiquement ce cas de conscience. L'inscription et l'image de la pièce de monnaie prouvent le pouvoir de fait de Rome : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.

L'obligation de l'impôt n'est pas une obligation religieuse, mais civile. Elle laisse intacts tous les droits de Yahvé et ne gêne en rien l'accomplissement des devoirs envers lui.

Un jour, un homme de la foule ayant prié le Maître de résoudre un conflit d'héritage avec son frère, Jésus avait répondu : « Qui m'a établi pour être votre juge, pour faire vos partages? » La même indifférence pour ces questions d'ordre purement temporel Jésus l'a montrée à propos de la question politique qui passionne tant ses frères en Israël. Leur erreur est de repousser la domination romaine pour des prétextes religieux, de croire qu'il y a un intérêt de Dieu et de son Règne à ce qu'on rejette une obligation telle que celle de la redevance à l'Empire. Jésus affirme que les deux devoirs peuvent se concilier : le Règne de Dieu prime tout, mais il ne se confond pas avec celui d'Israël. Le règne de César sur sa nation ne provoque dans l'âme du Christ ni impatience, ni haine, ni malédiction; encore moins songe-t-il à substituer son Royaume, à l'empire des Césars.

Godefroid Kurth et Fustel de Coulanges ont déjà montré comment toute une conception nouvelle de l'Etat est sortie de la réponse du Sauveur à propos du denier de César. Mais on peut y voir aussi une conception nouvelle de la nationalité. Au prétendu cas de conscience qu'on lui pose, il donne une solution de laquelle surgit un rayonnement lumineux qui éclaire d'une manière tout à fait nouvelle la conception même de la nation, et, indirectement, des droits de la nationalité.

Quelques jours auparavant, la veille peut-être, Notre-Seigneur s'était laissé proclamer Fils de David et Roi d'Israël en entrant triomphalement dans la Ville Sainte. Or, maintenant qu'on lui en fournit l'occasion, il ne laisse pas échapper le moindre mot en faveur du rétablissement de l'autonomie d'Israël. C'est donc que l'indépendance nationale ne paraît pas au Maître un droit sacré, une valeur absolue à laquelle il faille tout sacrifier. Il ne nie pas le droit d'Israël à une vie nationale propre, mais il n'y voit pas une exigence de la justice tant que César permet de rendre à Dieu ce qui est à Dieu.

Des quatre éléments de la nationalité antique, la race, la loi, la ville, le Dieu, aucun n'est touché par la sentence du Sauveur. Si l'on y ajoute le roi (ce qui n'est pas indispensable, puisque Athènes et Rome furent des républiques et qu'Israël était plutôt une théocratie), César peut en tenir lieu s'il protège ces quatre choses comme le ferait un roi national. Depuis la déposition d'Archéläus, fils d'Hérode, le Sanhédrin en remplit le rôle pour bien des matières. César et la Thora mosaïque peuvent se concilier, et nous avons vu que, de fait, les Césars s'efforçaient de satisfaire les exigences religieuses de la nation juive.

Jésus enseigne donc à ses compatriotes que l'indépendance nationale est un bien relatif dont la privation ne lèse pas par elle-même les droits de Dieu. Mais d'un autre côté, leurs vainqueurs auraient pu apprendre que le droit du conquérant ne s'identifie pas avec celui de ses dieux. La parole solennelle du Christ devant les arbitres de sa vie et de sa mort, donne aux deux grandes nationalités qui se disputaient l'hégémonie mondiale, à la fois leur justification et leurs limites : leur justification puisque Rome a droit à la soumission et que cependant Yahvé conserve son domaine sur Israël - leurs limites, puisque César cesse d'être "dieu" et que, par ailleurs, le sort de Yahvé est irrévocablement séparé de celui de son peuple. Suivant la forte parole de Bossuet, Jésus « réglait tout ensemble les peuples et les Césars sans que personne pût se plaindre ».

Abandon des droits dynastiques.

Nulle part dans l'Evangile, le Sauveur ne revendique directement et explicitement ni son titre de Fils de David ni les droits qui en découlent. Lui qui se nomme d'ordinaire Fils de l'Homme et se dit parfois Fils de Dieu, ne se donne jamais le titre de Fils de David et ne se réclame jamais d'un lien de sang avec le roi-prophète. Mais n'y aurait-il pas là une précaution de discrétion messianique? Les mêmes raisons qui l'obligeaient à ne révéler que graduellement sa messianité, le poussaient à voiler son ascendance davidique.

Cependant, faute de déclaration expresse, les preuves ne nous manquent point que Jésus avait conscience de son origine royale. Maintes fois, il répond par des miracles aux malades qui l'invoquent comme Fils de David. D'autres fois, ce sont ses admirateurs qui s'écrient, sans qu'il élève de protestation : « N'est-ce point là le Fils de David? » Le jour des Rameaux, il blâme les sanhédrites qui veulent interdire à la foule de l'acclamer sous ce titre. Dans tous ces cas n'y a-t-il pas une reconnaissance implicite de son origine dynastique?

Pareillement toutes les fois qu'il accepte ou revendique le titre de Roi d'Israël, ou de Roi des Juifs, ou même de Christ-Messie, n'accepte-t-il pas indirectement celui de Fils de David, puisque dans l'opinion courante ces termes étaient synonymes?

La généalogie davidique de Jésus fut une croyance unanime de la primitive Eglise. Saint Paul, en tête de l'Épître aux Romains, écrit que le Fils de Dieu est « né de la race de David selon la chair »

Les historiens se demandent si l'on possédait du temps du Christ le moyen de connaître documentairement la descendance d'un homme depuis David. Pour faire oublier l'origine étrangère de sa famille, Hérode, dit-on, avait fait brûler les listes généalogiques du Temple. Mais il est à peu près certain que chaque tribu et chaque famille principale avait les siennes. Nous ne pouvons certes pas vérifier directement la réalité historique des deux listes généalogiques du Sauveur insérées dans les évangiles de saint Matthieu et de saint Luc. Il nous suffit, au surplus, que les contemporains de Jésus et Jésus lui-même eussent la certitude, même subjective, de l'origine royale du Sauveur pour établir à leurs yeux ses droits à la couronne d'Israël. Puisque Jésus se donnait pour le Messie et en fournissait les preuves, puisqu'il passait pour Fils de David, il était vraiment, pour la nation juive, le prétendant légitime au trône du Royaume attendu avec tant d'impatience.

Nous ne pouvons que mentionner le savant ouvrage de M. Auguste Lémann, juif converti, professeur à l'Université catholique de Lyon : Le sceptre de la tribu de Juda entre les mains de Jésus-Christ ou le Messie venu (Vitte, 1880). C'est une véritable thèse de droit rabbinique démontrant, du point de vue juif, la légitimité de la royauté du Christ.

D'après les espérances messiano-nationales de son peuple, Jésus semblait destiné au rôle glorieux de roi des nations, même au sens temporel. Mais le désir de son Père des cieux est qu'il sauve le monde par la voie du renoncement. Jésus le suit; s'il proposait à ses compatriotes le Royaume qu'ils rêvent, quel enthousiasme national il provoquerait! Il entend cet appel de l'âme juive, il voit tout un peuple qui compte sur le Messie pour recouvrer sa liberté et rétablir l'antique dynastie nationale, et il repousse continuellement ces suggestions comme si elles venaient du tentateur, jusqu'au jour où il acceptera la couronne dérisoire et douloureuse d'un roi de comédie dans le logis d'un corps de garde.


Refus positif de la royauté.

Une fois, au moins, Jésus eut l'occasion de heurter directement les visées populaires en repoussant la couronne qui s'offrait. Le second miracle de la multiplication des pains excita l'enthousiasme messianique au point que la foule voulait le faire roi. « Le calcul politique, dit le P. Lagrange; le désir des ripailles plantureuses et de la vengeance, tous les déportements de l'homme naturel s'emparant d'une promesse divine comme d'un ressort puissant en même temps comme d'un prétexte précieux masquant leurs convoitises, chez les meilleurs un zèle égaré par la méconnaissance des véritables voies de Dieu, tout ce mélange confus qui fermentait dans l'âme d'Israël, venait de faire explosion. Ils voulaient un roi; ils voulaient contraindre Jésus à être le Messie de leurs rêves. »

Si le Sauveur eût accepté de suivre l'enthousiasme populaire, il eût entraîné de suite une armée considérable. L'organisation zélote était une sorte de préparation à la mobilisation contre Rome; Josèphe parle de contingents formidables d'adhérents. Si le mot d'ordre eût couru de village en village, Jésus eût disposé d'une armée toute prête pour la délivrance momentanée de la ville et du Temple; mais pour vaincre définitivement la formidable puissance romaine, il eût fallu le pouvoir divin des miracles.

Les pensées du Christ sont ailleurs; le Royaume tel qu'il le conçoit n'a rien à gagner à cette révolution et il se dérobe à la foule.

Le lendemain, à la synagogue de Capharnaüm, il affirme le caractère spirituel de sa mission et du « pain » qu'il apporte au monde, en précisant que le messianisme spirituel seul donne la véritable vie : « Vous me cherchez parce que je vous ai donné du pain à manger. Travaillez non point pour le pain qui périt, mais pour celui qui demeure pour la vie éternelle... C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. »

Cette doctrine est « difficile à entendre », même pour certains disciples qui ne comprennent point ce désintéressement de la question nationale et qui, découragés, quittent le Maître. Au lieu de profiter du prodige éclatant de la veille pour écouter avec plus de foi sa parole, même quand elle parle le langage de l'esprit, ils n'y ont vu qu'un prétexte pour le provoquer à se manifester selon leurs ambitions charnelles. Et comme il se refuse à descendre à leur niveau, ils le quittent.


Le sens du triomphe des Rameaux.

Selon certains historiens, Jésus aurait revendiqué la royauté messianique dans le sens populaire le jour de son entrée triomphale à Jérusalem. De fait, les acclamations de la foule sont des acclamations messianiques : « Hosanna au Fils de David!... Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le Roi d'Israël!... Béni soit le règne qui arrive de notre père David!... Hosanna dans les hauteurs!... »

Il semble bien que pour ces gens-là, ce soit la quatorzième bénédiction de la prière quotidienne des Dix-Huit qui s'accomplit : « Seigneur, fais germer le rejeton de David, ton serviteur, et rétablis en nos jours sa royauté! » L'entrée de Jésus dans la capitale va restaurer pour toujours le règne de David dans la personne de son fils. Celui-ci, d'ailleurs, va droit au Temple, qui est le coeur même de la patrie, et il en prend possession en le purifiant des souillures que lui infligent les vendeurs de bestiaux et les trafiquants d'or.

Vraiment, ce jour-là, Jésus a-t-il fait acte de messie au sens vulgaire et national? A-t-il voulu donner le signal du soulèvement contre Rome ou provoquer le Très-Haut au geste décisif qui délivrera le peuple élu et établira sur terre son règne définitif?

Nous pensons tout juste le contraire. En effet, le Sauveur aurait démenti en cette circonstance la prédication et l'action de toute sa vie. Le soir même de ce jour, il prophétisera le châtiment et la ruine de cette patrie qu'il aurait, prétend-on, voulu porter au pinacle de la grandeur humaine.

S'il eût voulu anéantir la puissance romaine, il eût pris d'autres moyens que de monter sur une ânesse, escorté de quelques Galiléens, et cela à une période où Pilate se trouvait à Jérusalem avec ses troupes pour surveiller les foules des fêtes pascales.

Pourquoi donc a-t-il organisé ce cortège triomphal, si modeste qu'il ait été? Pourquoi a-t-il toléré ces vivats messianiques?

Certainement, en premier lieu, Jésus a voulu affirmer et faire proclamer ses titres messianiques. Il était juste qu'au moins une fois le peuple entier fût mis en présence de son Messie et lui marquât sa reconnaissance et son admiration. C'était si naturel que, comme il le dit lui-même aux pharisiens qui veulent empêcher les enfants de crier leur enthousiasme, les pierres eussent crié leur foi pour suppléer au silence des hommes. Il ne fallait donc pas que les Juifs puissent tirer prétexte de son silence messianique pour refuser de le reconnaître comme Christ de Dieu et en attendre un autre.

Une autre intention du Maître fut aussi de manifester solennellement en quoi son Royaume différait de celui qu'on attendait. Tandis que les faux messies groupaient leurs adhérents dans le désert et que les zélotes cachaient des armes dans les montagnes, Jésus se présente au siège central de l'autorité politique et religieuse, et il se laisse proclamer roi dans les rues de la ville, sans nul appareil guerrier, sous les yeux du procurateur romain et de ses légionnaires.

Il donne à son triomphe le caractère le plus humble. Quel contraste avec les triomphes des empereurs romains,!  comme celui de Jules César, soixante-dix ans auparavant... De toutes les descriptions prophétiques de l'avènement du Messie, Jésus choisit celle qui choquait le plus l'orgueil juif, puisque le Talmud dit que le Messie se manifestera sur les nuées du ciel si les Juifs ont acquis des mérites, mais qu'il viendra sur un âne, selon la prophétie de Zacharie, dans le cas contraire.

Enfin, toute la manifestation revêt un caractère de simplicité et de spontanéité qui écarte l'idée de tout conflit et de toute préméditation.

Malheureusement, la foule ne semble pas suivre la pensée de celui qu'elle accueille, et elle acclame en lui le roi qu'il ne veut pas être. Pour une fois que le Sauveur a abandonné sa tactique de discrétion messianique, le danger qu'il voulait éviter se produit : l'enthousiasme "nationaliste" emporte le peuple vers des mirages trompeurs et l'éloigne de la pensée du vrai Messie.

Et ne sera-ce pas la déception de ces illusions détrompées qui, dans quelques jours, changera chez ce peuple mobile, l'exaltation fébrile d'aujourd'hui en découragement et en haine contre ce Messie qui se refuse à libérer son peuple et à restaurer le trône de David, son père?


La folie de la croix.

En somme, l'entrée messianique de Jésus à Jérusalem avait pour but final la mort rédemptrice du Sauveur et la mort sur la croix, et celle-ci le Christ la voulait comme le seul geste capable de déciller les yeux du monde juif comme du monde païen et d'opérer le rétablissement des valeurs spirituelles éclipsées par la séduction des valeurs temporelles et nationales.

Le triomphe des Rameaux fut donc une sorte d'abdication qui préparait la Passion et celle-ci semble conduite par des ressorts cachés dans le but de fournir au Messie toutes les occasions possibles de renoncer à toute ambition terrestre.

A Gethsémani, c'est la lutte mystérieuse de la volonté rédemptrice du Christ contre la tentation de rejeter le « calice » d'amertume qui lui est offert. Cette scène a été commentée par le P. Lebreton avec une force et une éloquence qui nous font un devoir d'en citer les principaux passages : « Satan n'apparaît pas au jardin comme il est apparu au désert, mais il n'est pas douteux qu'il se soit alors attaqué au Christ en même temps qu'aux Apôtres... d'autres scènes évangéliques aident à interpréter celle-ci; d'abord, la tentation : au seuil de la vie publique, elle se présente comme une lutte toute semblable à celle de l'agonie : Satan y attaque le Fils de Dieu. et les tableaux qu'il lui présente pour le séduire font déjà présager ceux qu'il lui mettra sous les yeux à Gethsémani pour l'accabler; c'est avant tout la perspective d'un messianisme national, triomphant, entraînant à sa suite tout le peuple d'Israël dans un élan unanime irrésistible; de la montagne de la tentation, Jésus avait aperçu ces perspectives, ce mirage brillant que Satan le pressait de réaliser; il ne l'a pas voulu et toute sa vie en a été meurtrie; ces foules qui tant de fois l'ont acclamé avec enthousiasme, qui l'ont voulu faire roi... Il entend encore l'hosanna des Rameaux et déjà il sent monter le tolle, tolle, crucifige. C'est sa condamnation, c'est aussi là condamnation de son peuple : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants! » Ainsi sa venue en ce monde, ses travaux, ses miracles, ses enseignements, tout cela n'aboutira qu'à être une occasion de chute pour ceux qu'il aime le plus en ce monde!...  Et sans doute le tentateur est là comme il était au mont de la quarantaine, représentant à Jésus que s'il l'avait voulu, son ministère n'eût été qu'un triomphe et son peuple eût été sauvé. »

L'agonie de Jésus intègre aussi la lutte décisive entre l'envoyé de Dieu et les ambitions terrestres d'Israël.

Cependant, le Fils de David, quoique se confondant pour ainsi dire avec le peuple dont il est le chef comme il l'est de l'humanité, ne peut que vouloir les volontés du Très-Haut : « Non ce que je veux, mais ce que Tu veux. » Certes, il pourrait appeler douze légions d'anges pour anéantir ses ennemis et ceux de son peuple; mais il s'offre pour être la victime expiatoire de l'apostasie de sa patrie en même temps que de l'humanité tout entière.

Il ne fallait pas, avons-nous dit, que les Juifs puissent refuser le Messie sous le prétexte qu'il ne s'était pas donné comme tel. Il ne faut pas davantage que le césarisme romain puisse le rejeter comme le chef d'un impérialisme adverse. Voilà pourquoi, traîné devant Pilate, Jésus y renonce solennellement à toute ambition de royaume terrestre. Interrogé sur son titre royal, il ne pouvait répondre négativement sans renier sa qualité de Messie aux yeux de Caïphe, des sanhédrites et de tous les témoins juifs de la scène; il eût d'ailleurs trahi la vérité, car ce titre lui appartenait vraiment et souverainement, quoiqu'il ne l'ait jamais revendiqué d'une manière expresse jusqu'ici. Maintenant qu'il le peut sans danger pour les âmes, il le revendique formellement, tout en l'expliquant de manière à tranquilliser les césars de la terre : « Je suis roi, mais ma royauté n'est pas de ce monde, etc...» Il se contente de régner sur les âmes qui acceptent le témoignage qu'il rend à la vérité.

Ses adversaires l'accablent d'accusations nouvelles: Et lui se tait. Convient-il à un roi, surtout s'il a renoncé à sa couronne, d'être partie contre les représentants de son peuple devant le tribunal, d'un pouvoir étranger?  Ce silence d'un roi calomnié par ses sujets, n'est-ce pas encore une attitude de renoncement et de dépouillement?.

 

Dans la suite du procès, Pilate, comme s'il voulait humilier les sanhédrites qui le lui ont livré, affecte d'appeler Jésus : roi des Juifs, votre roi. Mais la suite des tristes événements de la Passion ne fait que confirmer la renonciation du Fils de David à cette royauté qui lui appartient véritablement.

En acceptant de passer par l'épreuve du couronnement d'épines, avec le manteau écarlate, parodie de la pourpre royale, et le sceptre de roseau, Jésus voulait-il autre chose qu'exprimer le renoncement à la couronne offerte par la tentation du messianisme populaire? En tout cas, ce symbolisme était bien dans la pensée des organisateurs de cette scène. Plutarque raconte que dans la guerre contre les pirates, si un bandit fait captif invoquait le titre de citoyen romain pour sauver sa tête, les soldats se réunissaient autour de lui, faisaient mine de lui demander pardon, et après toutes sortes de moqueries, l'invitaient à descendre à la mer. C'était leur manière de le dépouiller de son titre avant de lui infliger le châtiment suprême. Pareillement les soldats de Pilate ont voulu dépouiller solennellement Jésus de son titre de roi avant de le charger de sa croix et de le conduire au Calvaire.

La chose s'imposait presque légalement, puisque la loi romaine interdisait de crucifier les rois. L'acceptation de ce supplice par notre Sauveur est donc une nouvelle sorte d'abdication. D'autant plus que Jésus n'est pas crucifié « quoique » roi, mais « parce que » roi, non parce qu'il a voulu se faire passer pour tel, comme le voudraient les Princes des Prêtres et les pharisiens, mais parce qu'il est vraiment et d'une manière sublime le roi des Juifs, comme Pilate l'écrit sur le titulus de sa croix et l'y maintient malgré les protestations de Caïphe.

Lorsqu'on songe que tous ces dépouillements ont été volontaires de la part de Notre-Seigneur, on se trouve impuissant à imaginer une abdication plus totale, plus amère, plus généreuse, plus solennelle que celle du Fils de Dieu refusant la couronne de David pour se faire « obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix ». « Au lieu de la joie qui s'offrait à lui, dit l'épître aux Hébreux, il méprisa l'ignominie et prit sur lui la croix. »

                                                                                                                              -fin-

Voir les commentaires

Jésus face au messianisme nationalitaire (2) (suite)

Publié le par Christocentrix

II. - Les « mystères » du Royaume.


Jésus était venu pour annoncer le Royaume. Malgré la difficulté du sujet, il fallait bien l'aborder. Aux intimes, le Maître en dévoilait peu à peu les « mystères », mais il ne pouvait les maintenir complètement cachés pour « ceux qui étaient du dehors ».

A ces masses assoiffées de visions apocalyptiques, il fallait annoncer un avenir messianique qui n'aurait rien à faire avec tous ces rêves, opposer aux conceptions populaires des notions toutes nouvelles et inattendues, et tout cela sans se rendre du premier coup tellement odieux que toute prédication subséquente fût rendue impossible.

La divergence entre le Message de Jésus et les idées en vogue porte en particulier sur la question nationale; nous le constatons dans la doctrine des paraboles, dans certaines instructions en langage clair, dans la désignation du véritable ennemi du Royaume et surtout dans l'annonce du châtiment d'Israël, exclu, de ce Royaume.


Le vrai Royaume dans les paraboles.

Par leur simplicité même, les paraboles de l'Evangile se présentent comme une sorte de contre-poison aux images fantasmagoriques et belliqueuses de la littérature apocalyptique.

La parabole de l'ivraie pourrait s'appliquer aux zélotes impatients de séparer les « impies » étrangers des « justes » d'Israël; et ce délai de la vengeance, qui est la leçon essentielle de la parabole, n'est-il pas directement opposé aux espoirs immédiats du nationalisme juif?

La lente germination de la Semence jetée en terre ne symbolise-t-elle pas la lenteur de l'action morale, indispensable à l'accroissement du Royaume et analogue à celle des forces naturelles dans le travail de la végétation. Rien de plus opposé à la subitanéité et à l'éclat du jour du Seigneur dans les apocalypses.

La parabole du grain de sénevé et celle du levain n'ont pas d'autre signification : les Juifs ne doivent pas compter sur une explosion subite de la puissance divine en leur faveur. Dieu veut conquérir le monde entier à la façon lente et cependant fatale dont le levain soulève peu à peu la pâte entière.

L'Evangile de saint Jean ne contient aucune parabole; en revanche, il donne à l'allégorie du Bon Pasteur, à peine esquissée dans les autres Evangiles, une importance plus grande. Notre Seigneur s'y déclare le seul bon et véritable pasteur, et y dénonce les faux bergers qui sont de deux sortes.

Il y en a qui entrent subrepticement dans la bergerie pour y piller, tuer et perdre. Ce sont des voleurs et des brigands (lestai, en grec). Or, c'est par ce mot que Josèphe désigne d'ordinaire les agitateurs anti-romains, prétendants à la dignité messianique. Jésus ne viserait-il pas les mêmes personnages qui ont usurpé avant lui le rôle de messie, et qui réussirent seulement à faire massacrer leurs partisans comme d'inoffensives brebis?

Les autres sont simplement les mercenaires qui prennent soin du troupeau sans zèle et sont incapables de le défendre contre les loups ravisseurs. Ne faut-il pas voir en eux l'image des scribes et des pharisiens devant qui précisément parle Jésus, qui paissent le troupeau du Seigneur avec une certaine conscience,. mais avec des vues intéressées, et qui sont trop faibles devant les faux messies quand ils ne s'en font pas les complices.

Et l'allégorie se termine par l'annonce des souffrances du Messie qui donnera sa vie pour ses brebis et par la perspective d'un bercail unique où il n'y aura plus ni Juifs ni Gentils, mais un seul troupeau et un seul pasteur.

Tous ces traits dessinent aux yeux des auditeurs du Maître un Royaume qui ne ressemble guère à celui qu'ils attendent, de sorte que selon la prophétie d'Isaïe, rapportée par saint Matthieu à ce sujet, « entendant, ils ne comprennent point, et, regardant, ils ne voient point».


L'ennemi du Royaume.

Ni dans la Bible ni dans les apocryphes, avant le Nouveau Testament, on ne trouve un seul texte où la carrière du Roi-Messie soit envisagée comme une lutte contre le démon. Pour toute la littérature juive, l'ennemi, c'est le Romain; parfois seulement pour les pharisiens, c'est l'impie sadducéen. Ainsi le livre du Pseudo-Esdras nous décrit « l'aigle aux douze ailes et aux trois têtes ». « Et je le vis, et il étendait ses ailes sur la terre et tout sous le ciel lui était soumis. » Seul un lion (Juda, naturellement) ose lui résister et réussit à délivrer la terre de sa tyrannie.

Dans la prédication de Jésus, l'ennemi ce n'est jamais ni un roi, ni un royaume, mais uniquement le chef de la milice infernale, Satan. Il ne ravit point les biens de ce monde et il n'asservit que les âmes. Sous les titres de : le tentateur, le diable, l'ennemi, il est cité des dizaines de fois dans les paroles du Sauveur. Jusqu'ici, il est le roi ou le prince de ce monde; mais il sera vaincu par le Messie de Dieu, et il l'est déjà, car partout où il passe, Jésus chasse des démons et pardonne des pécheurs : « Le prince de ce monde sera jeté dehors. »

L'audace de Satan est grande contre les âmes : il enlève la parole de Dieu de celles qui ne l'ont pas reçue assez profondément et il sème subrepticement l'ivraie là où le Père de famille a fait semer le bon grain. Il essaye même de la semer dans l'âme du Fils unique, du Messie lui-même.

Il est maintenant admis que la triple tentation que Jésus voulut subir avant de commencer la prédication du vrai Royaume, lui suggérait la pensée de substituer le messianisme terrestre et politique à la mission spirituelle reçue du Père. Le démon lui propose d'abord de produire du pain miraculeux comme le « pain tout cuit » du messianisme populaire; puis de faire, en se jetant du pinacle du Temple en bas, un « signe » dans le genre de ceux que promettaient les faux messies et que lui réclameront bientôt les pharisiens, afin « d'emporter d'assaut, comme le dit le P. Lagrange, l'enthousiasme populaire, au lieu de suivre la voie pénible de la prédication ».

En dernier lieu, Satan propose au Christ la domination universelle, plus grande même que celle des Césars, « tous les empires de la terre », à la seule condition qu'il reconnaîtra sa souveraineté en se prosternant devant lui. Mais Jésus sait que réduire la mission reçue du Père aux ambitions du nationalisme juif équivaudrait à y être infidèle, et il choisit résolument la voie qui mène au Calvaire.

Vaincu par le Maître, le tentateur obtient plus de succès auprès de ses disciples. Jésus leur dit une fois que Satan lui a demandé la permission de les «tenter », de les « passer au crible comme le froment ». Il a prié pour eux pour que leur foi ne défaille point; mais elle est ébranlée.

Le Messie n'y est plus un prince guerrier et triomphant, mais un Semeur pacifique, et le succès de son Royaume, loin de dépendre d'une intervention miraculeuse du Très-Haut, est en fonction des dispositions des âmes qui entendent sa parole. L'ennemi, ce n'est plus Rome ni Edom, mais le démon, les passions et la légèreté humaines.

Pierre lui-même, leur chef, ne devient-il pas à son tour tentateur? Lui qui pourtant vient de protester qu'il reconnaît Jésus pour Messie et Fils de Dieu, lui propose de renoncer à la Croix et au Calvaire et d'établir aussitôt son Royaume par un miracle de sa puissance. Et Jésus de lui répliquer : « Arrière de moi, Satan! tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »

Et Judas lui-même n'a pas été entraîné dans la voie de la perdition d'une autre manière. Satan l'a aveuglé par les perspectives, attrayantes du faux messianisme en opposition avec les sombres pressentiments de Jésus parlant sans cesse des épreuves qui l'attendent et que ses disciples devront partager.

Dans les discours de Jésus et dans sa vie, ce qui perd la maison d'Israël et s'oppose au triomphe du Messie, ce n'est pas Rome et ses légions, c'est l'esprit du mal, Satan. C'est lui qu'il faut expulser de ce monde, car il menace le vrai royaume de Dieu, lequel peut parfaitement subsister à côté de celui des Césars.


Israël exclu du Royaume.

Là où l'opposition entre les deux messianismes est le plus accentuée, c'est au sujet de la place occupée dans le futur Royaume par Israël. Tandis que dans le messianisme courant, tous les avantages sont réservés au peuple élu, dans les discours de Jésus, les Israélites n'y ont point de part, du moins en tant qu'Israélites. Et nulle perspective ne pouvait être aussi cruelle à la masse de ses auditeurs.

Pour certains même, leur qualité d'enfants d'Israël sera l'occasion de leur ruine spirituelle, suivant la prophétie du vieillard Siméon tenant Jésus-Enfant dans ses bras :« Cet enfant est au monde pour la chute et le relèvement d'un grand nombre en Israël. »

De la communauté nouvelle, il semble bien que la grande masse des Juifs sera exclue et que les Gentils viendront y occuper leur place. Ainsi le Royaume selon le Christ, non seulement ne comporte pas la libération nationale ni l'hégémonie politique d'Israël, mais il semble devoir entraîner sa déchéance parmi les autres nations.

On a soutenu que ces perspectives anti-israélitiques étaient tardives dans la prédication du Maître et le fruit de son découragement en voyant son insuccès auprès des brebis d'Israël. Pourtant, nous en trouvons l'expression dès les premières prédications en Galilée.

Lorsque à Nazareth, comme nous l'avons vu, Jésus parle des païens admis aux faveurs du Royaume - lorsque dans le Sermon sur la Montagne il condamne le particularisme juif et se place dans une perspective universaliste - lorsqu'il prêche l'Evangile aux païens de la Phénicie et de la Décapole - lorsqu'il accorde un miracle à la « foi » d'un officier païen de Capharnaüm - et enfin lorsqu'après cette guérison il prononce ces paroles décisives : « Beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux, tandis que les enfants du Royaume seront rejetés dans les ténèbres extérieures » - rien de spécial n'a encore provoqué le Maître à se détourner de ses compatriotes.
Lorsque Jésus monte vers Jérusalem, il est vrai, sa pensée se manifeste plus clairement. On le questionne sur le nombre des élus admis au Royaume, et il répond entre autres : « Vous verrez Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume de Dieu, et vous serez jetés dehors. Il en viendra de l'orient, de l'occident, de l'aquilon et du midi et ils prendront place au banquet du Royaume de Dieu ».
Quelques paraboles de cette période (le Festin, les Noces du Fils du Roi) n'ont pas d'autre signification : « Aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon souper. » Celle des ouvriers de la Vigne traitera à égalité les Juifs, appelés les premiers à la vigne et les païens appelés à la onzième heure.

Tandis que dans les apocalypses, les « chiens » ont tout juste le droit d'être torturés et massacrés, dans les paraboles, ils sont substitués aux Juifs dans le bénéfice des promesses du Seigneur !... Et même il leur arrive de voir le châtiment qu'ils réservent aux païens se retourner contre eux !

La parabole des Mines a été prononcée à un moment où les foules qui suivaient Jésus, croyaient que le « Royaume allait bientôt paraître parce que le Messie était près de Jérusalem ». Et voilà que Jésus annonce sa Passion, événement si incompréhensible pour ceux qui n'avaient pas compris le « mystère » de son Royaume; puis il raconte la parabole où ceux qui refusent de reconnaître le Fils du Roi sont impitoyablement jugés et condamnés, dès qu'il revient d'un long voyage avec des titres indiscutables. Ainsi le Règne de Jésus s'inaugurera par le châtiment des Israélites coupables d'avoir méconnu les titres du Fils de Dieu, vrai roi d'Israël.
Dans la capitale
, les allusions au sort réservé au peuple élu, devenu coupable, sont encore plus claires. La sentence de Jean-Baptiste : « Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits, sera coupé », est reprise par le Maître avec insistance. Elle exprime la leçon de la parabole du Figuier stérile qui refuse ses fruits au propriétaire venu pour les cueillir, image du peuple ingrat, rebelle aux appels du Messie. Comme l'arbre infécond, il est condamné à disparaître parce qu'il occupe inutilement le sol.

Cette allégorie, le Sauveur la réalise en action, à la manière des anciens prophètes d'Israël, en maudissant et en faisant dessécher jusqu'à la racine un figuier auquel il a en vain essayé de cueillir des figues.

Ce prodige est le seul miracle du Sauveur qui rappelle tant soit peu les « signes » du faux messianisme, le seul dont la bonté ne soit pas l'inspiratrice. Mais au lieu d'avoir une signification anti-romaine, il a une portée nettement anti-israélitique.

Le châtiment signifié par cette malédiction est l'idée dominante de la parabole des Vignerons homicides, qui se rattache aux jours séparant le triomphe des Rameaux de la Passion.

Les allusions y sont on ne peut plus claires. L'opposition des vignerons au fils de leur Maître exprime bien le conflit entre le nationalisme jaloux des grands d'Israël et le messianisme de Jésus. Israël, est en effet, la propriété, le domaine de Dieu; il l'a promise en héritage au Messie. Mais les chefs de la nation, jaloux de l'influence de Jésus sur le peuple, c'est-à-dire de son autorité sur la vigne de son Père - pour qu'il ne puisse plus leur disputer son propre héritage - le mettront à mort. Mais Dieu, soucieux de le venger, exterminera les fermiers et confiera sa vigne à d'autres plus exacts à acquitter leur redevance.

Le symbolisme est si transparent qu'il soulève la protestation des auditeurs : « Qu'à Dieu ne plaise! » s'écrient-ils, et ils font mine de s'avancer pour se saisir de lui. Et Jésus de conclure en langage clair : « Je vous le dis : le Royaume de Dieu vous sera enlevé, et il sera donné à un peuple qui en fera les fruits. »
Ainsi, à chaque page de l'Evangile, se trouve contrariée la grande attente de la nation : non seulement Israël ne sera pas le Maître exclusif du Royaume qui vient, mais il est menacé d'en être exclu.

 

suite et fin ici :    http://christocentrix.over-blog.fr/article-jesus-face-au-messianisme-nationalitaire-3-fin-46245172.html   

                                                                  
                                                               

Voir les commentaires

Jésus face au messianisme nationalitaire (1)

Publié le par Christocentrix

Si Jésus ne fut pas le prophète que son peuple eût aimé entendre, il fut encore moins le Messie qu'il attendait; il a violemment déçu les espérances politiques que ses compatriotes fondaient sur la venue de cet envoyé de Dieu. Dans tout son enseignement et par toute sa conduite, il a montré combien peu elles répondaient à sa véritable mission

- soit en ne révélant sa messianité qu'avec une grande prudence;

- soit en prêchant les caractéristiques de son « royaume » qui n'avait rien de ceux de ce monde;

- soit en menaçant ses frères en Israël d'être exclus de ce royaume;
- soit en se refusant à tout geste auquel on aurait pu donner une portée politique et temporelle;

- soit, enfin, en renonçant formellement à la royauté, malgré les droits certains qu'il tenait de son origine davidique.


I. - La discrétion messianique.

Pour ses contemporains, se disant le Messie de Dieu, notre Sauveur eut dû mettre au premier rang de ses préoccupations le don de la souveraineté nationale à son peuple, non seulement en l'affranchissant de la domination romaine, mais aussi en lui obtenant l'empire universel.

Au contraire, nous le voyons prendre toute sorte de précautions pour voiler sa qualité de Messie comme s'il craignait de donner un aliment aux espérances populaires sous leur forme politique; il évite avec soin tout ce qui pourrait leur laisser croire qu'il est le libérateur national après lequel ils soupirent.


Injonctions de silence.

Les esprits étaient alors tellement tournés vers l'espérance messianique que, dès ses premiers miracles, Jésus est soupconné d'être le Sauveur attendu. Or, voilà que plusieurs récits du début de la vie publique nous le montrent s'efforçant d'empécher la proclamation de son titre de Messie.

A certains possédés du démon qui « savent qu'il est le Christ », il impose silence « avec de grandes menaces ».

D'autres fois, nous voyons le Maître interdire de publier ses miracles comme s'il avait intérêt à ce que son pouvoir divin soit ignoré; lui qui dira bientôt aux apôtres : « Tout pouvoir m'a été donné au Ciel et sur terre »; il ordonne d'un ton sévère à ce qu'il a guéris : « Prenez garde que personne ne sache. »

On retrouve de ces injonctions de silence jusqu'au jour où, à Césarée de Philippe, Simon-Pierre proclame sa foi en la messianité de Jésus, « Fils du Dieu vivant ».

Ce fait indéniable de la « réserve messianique », pendant les premiers mois du ministère public, demande une explication. Saint Matthieu nous dit qu'elle avait pour but d'accomplir la prophétie d'Isaïe annonçant le caractère discret de l'avènement d'un Messie spirituel qui sera l'espérance des Goym (Mat., XII, 14-21, citant Isaïe, XIII, 1-4.) Et il serait difficile d'en trouver une autre raison.

Si donc Jésus ne veut pas que l'on proclame ses premiers miracles ni surtout qu'on l'acclame comme Messie c'est que, voulant réaliser un messianisme purement spirituel et supranational, il craint d'exciter la fièvre des espérances "nationalistes" et de détourner ainsi les esprits du véritable salut qu'il leur apporte.

Inévitablement, en effet, si Jésus eût dévoilé brusquement et publiquement son titre de Messie, surtout en appuyant ses déclarations de nombreux miracles, ce titre eût été compris dans son sens national et les foules auraient attendu de lui, non le Message d'amour, d'humilité et de charité, mais les exploits militaires d'un Athrongès ou d'un Barcocébas.

Un jour, les « proches » de Jésus (quelques parents qui le suivaient comme disciples et qui partageaient peut-être les illusions messianiques de la masse), pressèrent le Maître de cesser sa tactique de discrétion : « Allez en Judée pour que là aussi l'on voie les oeuvres que vous faites, car personne ne fait une chose en secret quand il aspire à un grand rôle. Puisque vous faites ces choses (miracles), montrez-vous au monde. »

Ces proches de Jésus n'ont pas compris les raisons de sa réserve messianique. Il leur répond : « Le temps n'est pas encore venu pour moi », ce qui prouve bien le caractère provisoire et « pédagogique » de cette méthode.

Et de fait, il monte à la capitale, mais « en secret », c'est-à-dire sans proclamer ni laisser proclamer sa qualité de Messie, comme il le fera le jour des Rameaux.

Plus tard, quand les motifs de discrétion auront disparu, devant Caïphe et le Sanhédrin, il proclamera hautement qu'il est le Christ, le Fils de Dieu et il l'annonce déjà. « Il n'y a rien de caché qui ne se dévoile, rien de secret qui ne doive être connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, vous le direz au grand jour, vous le publierez sur les toits. »

Après le Calvaire, rien n'empêchera, en effet, de parler de la Rédemption universelle par le Christ et personne n'attendra plus du Messie crucifié un triomphe militaire ou un bouleversement politique. Le Messie ressuscité ne pourra plus être qu'un Messie spirituel.

 


La dénomination « Fils de l'Homme ».

Même après la reconnaissance de sa messianité par ses disciples, même après la Transfiguration, le Sauveur continuera de prendre certaines précautions pour ne pas compromettre le caractère véritable de sa mission. Jusqu'à ce qu'il dira, les mains liées devant Pilate : « Mon Royaume n'est pas de ce monde », une méprise est toujours à craindre.

Ce n'est sans doute qu'en vertu de cette prudence qu'il désigne sa propre personne par le titre messianique le plus humble : « Fils de l'Homme », que nous lisons quatre-vingt-deux fois dans l'Evangile.

Cette expression pouvait servir à désigner le Messie, puisqu'elle est employée dans ce sens dans le livre biblique de Daniel et dans le livre apocryphe d'Hénoch. On a essayé de soutenir qu'en l'utilisant pour se désigner lui-même, Jésus reniait toute dignité messianique; au contraire, il l'affirmait.

Toutefois, ce titre modeste, qui était en somme l'équivalent du mot « homme », ne comportait pas par lui-même directement une revendication expresse de la messianité; ses auditeurs, en effet, lui demandèrent un jour : « Pourquoi dites-vous : Il faut que le Fils de l'Homme soit élevé? Quel est ce Fils de l'Homme? »

Jésus voulait donc, selon une expression de l'Evangile de saint Jean, « tenir les esprits en suspens » jusqu'à ce qu'il les ait préparés à la prédication du véritable royaume. Si Jésus s'était d'abord appelé Christ, il aurait « excité, dit le P. Lagrange, les espérances de libération, mêlées à des désirs moins purs de domination, de tueries et de pillage. Il fallait d'abord vider ce titre royal de son sens profane, l'épuiser, le spiritualiser et en même temps l'étendre à l'humanité tout entière ».

Dans ce but, il choisit de tous les titres donnés avant lui au Messie, celui auquel l'idée d'un roi national était le moins associée. La locution « Fils de l'Homme » contenait, avec un élément d'universalité, un élément d'humilité directement opposé aux préjugés courants d'un messie national et glorieux. Le nom de Mashiah (Messie, Oint, Christ), plus populaire, mais guère plus fréquent dans les prophètes bibliques, exprimait l'idée d'onction, évoquait la dignité royale et par conséquent il aurait encouragé les espérances communes.

Le caractère intentionnel de l'emploi de cette expression est souligné encore par le fait que Jésus l'utilise quand il parle de sa pauvreté (le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête), du caractère pénible et lent de sa mission, quand il prédit ses souffrances et sa mort; en un mot, toutes les fois qu'il affirme du Messie ce qui répugne au messianisme courant, par exemple dans cette maxime : « Le Fils de l'Homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir. »


Le voile des paraboles.

L'on dit quelquefois que le Christ aurait employé la parabole pour instruire le peuple comme un châtiment destiné à provoquer l'aveuglement total de ceux qui déjà fermaient volontairement les yeux à la lumière. Mais la plupart des exégètes pensent que ce fut seulement de sa part un procédé pédagogique et, au fond, miséricordieux, pour faire accepter des Juifs ce qui leur répugnait le plus dans le Message évangélique et particulièrement la doctrine du Royaume purement spirituel.

Pour ne pas heurter trop directement leur orgueil et leur égoïsme ethniques, comme leurs rêves de grandeur nationale, au lieu de leur présenter tout crûment la doctrine du Royaume, Jésus la couvrait du voile de la parabole, lequel était cependant assez transparent pour laisser saisir à chaque auditeur la part de la vérité totale dont son esprit était capable.

« A vous, disait-il à ses intimes, il a été donné de connaître les « secrets » (ou « mystères ») du Royaume, mais à eux, cela n'a pas été donné. » L'un de ces « secrets » n'était-il pas que le Royaume attendu était déjà arrivé, quoiqu'il n'y eût rien de changé dans la situation politique du pays. Le Semeur était déjà dans son champ, le grain de sénevé était dans le sol, le levain dans la pâte, le trésor enfoui dans sa cachette, et pourtant Israël était toujours « esclave »..

Ainsi les paraboles étaient un moyen d'amener les esprits à s'affranchir suffisamment de la conception du Messie terrestre pour qu'elle ne soit pas un obstacle à l'établissement du vrai Royaume de Dieu dans les âmes soucieuses de faire sa volonté. Elles constituaient le moyen le plus apte à guérir l'aveuglement des Juifs s'il eût été guérissable. Sans cet aveuglement, l'enseignement parabolique n'eût pas eu lieu ou il n'y aurait eu que de la clarté dans ces récits.

Le messianisme spirituel, en somme, n'est-ce pas cette « chose sainte » qu'il n'est pas permis de donner aux chiens, ou ces perles qu'il faut éviter de jeter devant les pourceaux « de peur que se retournant contre vous, ils ne vous déchirent » ?

Lorsque Jésus sera retourné à son Père, ses continuateurs pourront crier sur les toits sa messianité, car alors il n'y aura plus danger de la voir comprise dans le sens terrestre et politique, et le « signe » de sa résurrection contre-battra efficacement le scandale de son messianisme trop peu « de ce monde ».

       suite ici :
 http://christocentrix.over-blog.fr/article-jesus-face-au-messianisme-nationalitaire-2-46123059.html

 

Voir les commentaires

Jésus face aux préjugés nationaux (2)

Publié le par Christocentrix

La vraie noblesse et la vraie race.

Dans toute la suite de son ministère, les occasions ne manquèrent pas à Notre-Seigneur de reprendre directement les préjugés raciques de ses compatriotes. Un jour, notamment, ils lui en fournirent eux-mêmes l'occasion. Jésus ayant proclamé que ceux qui persisteront dans sa doctrine connaîtront la vérité et que la vérité les affranchira, plusieurs de ses auditeurs se récrièrent hautement : « Nous sommes de la race d'Abraham et nous n'avons jamais été les esclaves de personne. Pourquoi dites-vous que nous serons libérés? »

Que d'illusions dans cette rubrique! Les protestataires oublient la sujétion actuelle d'Israël , et leur ardent désir de liberté nationale; ils oublient que sur quinze siècles d'histoire depuis Moïse, ils ont connu à peine quatre siècles d'autonomie!... Ils se méprennent surtout sur la nature de la liberté dont parle le Sauveur, qui est tout intérieure et morale. Le Maître leur répond par un discours qui tend tout entier à leur faire comprendre que la vraie liberté et la vraie noblesse consistent à être fils d'Abraham non par le sang, mais par la foi et par les œuvres. Ses contradicteurs ont beau se vanter de leur généalogie, leur conduite est en opposition avec celle de leur ancêtre et avec la doctrine que Jésus leur apporte de la part du Père céleste. Ce n'est point la race qui justifie, mais la foi que le Père des croyants accorda à la parole et à la promesse du Messie. Ceux qui rejettent cette parole et repoussent le Messie que Dieu a envoyé, seraient-ils les plus nobles de leur race, deviennent par le fait les enfants du démon.

On peut donc devenir enfant de Dieu sans être enfant d'Abraham par la chair. Nous retrouvons cette idée dans la doctrine de la naissance spirituelle, maintes fois affirmée dans l'Evangile de saint Jean, notamment dans les déclarations de Jésus à Nicodème. « Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'esprit est esprit. » Cette naissance spirituelle, condition indispensable du salut, est le résultat de la foi, de la charité, du choix divin, du baptême dans l'eau et l'Esprit-Saint, et elle n'a rien à voir avec la chair et le sang, ni avec la filiation naturelle d'Abraham.

Dans un tel système, le privilège national des enfants d'Israël perd tout fondement, toute réalité. Les pharisiens le comprennent si bien qu'ils mettent le point final à la discussion en injuriant le Maître et en le traitant de mauvais Juif : « N'avions-nous pas raison de dire que vous êtes un Samaritain? ».


L'attitude de Jésus envers les victimes des préjugés nationaux.

Notre-Seigneur a vécu son Evangile autant qu'il l'a enseigné. Aussi son véritable sentiment à l'égard de l'exclusivisme jaloux de ses compatriotes nous sera connu autant par sa conduite que par Son enseignement parlé. Nul être humain rencontré sur sa route n'a été privé de son estime ou de ses bienfaits en raison de sa situation sociale ou de sa nationalité : publicains, prosélytes et même païens, au grand scandale des pharisiens, ont reçu de lui des marques de sympathie et parfois bénéficié de sa miraculeuse bienfaisance.


« Ami des publicains et des pécheurs ».

Ses adversaires pensent l'injurier en le traitant d'ami des publicains; loin de tenir compte de ces critiques, il appelle un de ces fonctionnaires honnis, en l'interpellant à son bureau même à Capharnaüm, à devenir son disciple et à le suivre incontinent. Lévi-Matthieu obéit aussitôt à cet appel du Maître; mais pour dire adieu à ses collègues, il organise un dîner auquel il convie, avec Jésus et ses disciples, un grand nombre de « publicains et de pécheurs ».

Dans la rue, les scribes du parti pharisien, interpellent les amis de Jésus : « Et quoi? Votre Maître mange et boit avec les publicains et les pécheurs! » Jésus répond que les gens bien portants (expression qui vise avec une pointe d'ironie les pharisiens) n'ont pas besoin de médecin, mais bien les malades et qu'il est venu appeler non point les justes, mais les pécheurs.

On connaît aussi l'histoire de Zachée, riche publicain de Jéricho, chez qui Notre-Seigneur s'invite lui-même :« Zachée, descends vite, car il faut que je loge aujourd'hui dans ta maison. » Dans la foule, on murmure : « Il est allé chez un pécheur! ». Le Sauveur continue en scandalisant encore les Juifs qui l'écoutent : « En ce jour, le salut est arrivé pour cette maison, car celui-ci est aussi un fils d'Abraham. »

La parabole si connue du pharisien et du publicain est un autre exemple où Jésus met en honneur le fonctionnaire de l'occupant au détriment de l'orgueilleux « disciple des sages d'Israël ».

Une seule fois, dans l'Evangile, nous voyons le Christ en relation avec des prosélytes, c'est à-dire avec des étrangers sympathiques au judaïsme et plus ou moins affiliés à la nation juive. Saint Jean nous parle de certains Grecs (Hellènes), « montés à Jérusalem pour adorer pour la fête ». Les prosélytes ne pouvaient d'ailleurs participer qu'à des rites secondaires et étaient admis seulement dans le parvis des Gentils.

Ceux-ci, curieux de connaître Jésus, lui sont présentés par les apôtres Philippe et André. Il fait devant eux des déclarations importantes sur sa vocation de Messie, et sur le principe fondamental de sa doctrine : le mystère de la croix.


Jésus et les païens.

Les rencontres du Maître avec les païens sont plus fréquentes. Ses rapports avec eux ignorent totalement les préjugés et le dédain judaïque. Par plusieurs miracles, il prélude aux bienfaits dont sa rédemption les comblera.

Lorsque ses compatriotes de Nazareth le prient de faire autant de miracles dans sa ville qu'on lui en attribue dans les cités voisines, il leur fait comprendre qu'ils ne doivent pas s'attendre à un traitement de faveur. Il ajoute que les Goym eux-mêmes ont autant de droits que ses parents et camarades de Nazareth aux prodiges de sa puissance et de sa bonté. 

Et il leur cite les exemples bibliques du prophète Elie qui multiplia la farine en faveur d'une veuve du pays de Sidon et non en faveur de ses compatriotes, et celui d'Elisée qui guérit non les lépreux d'Israël, mais Naanan le Syrien.
Cette perspective des miracles réservés aux étrangers remplit de fureur les Nazaréens qui le chassent de leur ville.

De fait, le Sauveur a parfois exercé sa puissance divine en faveur des Goym. Nous connaissons la guérison de la fillette chananéenne, dont nous aurons l'occasion de reparler et celle du serviteur du centurion de Capharnaüm. Cet officier de la garnison romaine est généreux et sympathique aux Juifs, puisque les notables de la ville le présentent à Jésus comme ayant fait construire leur synagogue. Jésus exauce sa demande parce que, déclare-t-il, il « n'a jamais trouvé, même en Israël, une si grande foi ». Et il prend occasion de cela pour annoncer que, dans le royaume qu'il veut établir, beaucoup viendront des pays lointains qui seront admis à table avec Abraham, Isaac et Jacob, tandis que les « fils du royaume seront rejetés dans les ténèbres du dehors ».
Ici, manifestement, en montrant à ses auditeurs cette perspective d'un Royaume réservé aux Goym maudits, le Sauveur veut délivrer leur esprit de leur aveugle confiance dans les destinées de leur nationalité, comme nous le verrons plus spécialement prochainement. Et se proposerait-il un but différent lorsqu'il menace ses frères en Israël d'être condamnés au jour du jugement par les païens et les étrangers? (Matt., XII, 38-42). Dans ces versets terribles, le Sauveur compare la conduite de ses compatriotes à son égard avec celle des Ninivites envers le prophète Jonas et avec celle de la reine de Saba envers Salomon. Au jugement, ces Goym condamneront « cette génération » (traduction d'un mot grec qui veut dire aussi : race). Leur mérite sera, en effet, bien plus grand : les Ninivites écoutèrent un prédicateur qui venait d'un pays étranger et parlait au  nom d'un Dieu inconnu; et cette « génération » repousse un prophète de son sang et de sa religion. La Reine de Saba faisait un tel cas de la sagesse divine qu'elle vint des plus lointains pays pour s'en instruire auprès d'un roi d'Israël, alors que cette « génération » méprise les enseignements d'un Messie qu'ils possèdent chez eux : « Et il y a plus ici que Jonas..., et il y a plus ici que Salomon. »
Nous pouvons imaginer la colère qui grondait dans l'esprit des pharisiens lorsqu'ils entendaient ces comparaisons humiliantes. Vraiment, le Rabbi galiléen ne fait aucune différence entre les enfants d'Abraham et les « chiens » de païens ! Ne donne-t-il même pas la première place à ceux-ci? Ne mérite-t-il pas décidément l'épithète de Samaritain?


Jésus et les Samaritains.

Le contraste de l'esprit nouveau avec l'orgueil racique et le farouche égoïsme national des Juifs apparaît particulièrement dans les rapports que le Maître voulut avoir avec les habitants de la Samarie.

Malgré les préventions de ses compatriotes qui, pour aller de Galilée en Judée, suivaient d'ordinaire la route de la vallée du Jourdain afin d'éviter la province honnie, notre Sauveur paraît avoir préféré, pour se rendre à la capitale et en revenir, le chemin direct qui traversait la Samarie. C'est au début de sa vie publique qu'il rencontre, au puits de Jacob, près de Sichar, la femme devenue célèbre sous le nom de la Samaritaine. Lorsque le Maître lui adresse la parole, elle en est tout étonnée, « puisque tu es Juif et que je suis Samaritaine... Car il n'y a pas de rapports entre nos deux nations ». Comment un Juif ne craint-il pas de se souiller en buvant au seau d'une femme étrangère?

Toute l'attitude du Christ dans cette anecdote évangélique si bien contée par saint Jean (IV, 4-42), nous montre manifestement son intention de supprimer dans l'esprit de ses disciples toute prévention contre le Samaritain méprisé.

Cet ordre donné aux apôtres d'aller s'approvisionner dans la bourgade voisine malgré le proverbe qui disait : « Manger le pain d'un Samaritain, autant vaut manger de la viande de porc » - cette longue conversation avec une femme de Samarie au risque de l'étonner elle-même et de scandaliser ses apôtres - cette dissociation de la question religieuse et de la question nationale - cette prédication de la fin du culte national soit au Garizim, soit à Jérusalem - cette allusion à la moisson prochaine, moisson spirituelle au champ illimité, tout, jusqu'à cet empressement à répondre à l'invitation des habitants de Sichar de séjourner dans leur ville - tout cela témoigne d'un esprit vraiment nouveau en Israël et du désir de voir les différences de clans ne plus opposer de limites aux aspirations de la charité ou de l'apostolat.

Un autre voyage à travers la Samarie nous est raconté par saint Luc (IX, 51-56). Les habitants d'un village refusent de recevoir le Maître parce qu'ils ont compris que lui et sa suite se rendent à la ville sainte des Juifs détestés, Les impétueux « fils du tonnerre » veulent appeler le feu du ciel sur la bourgade inhospitalière alors qu'ils n'ont pas proposé le moindre châtiment pour d'autres villes juives où leur Maître a été repoussé, injurié, menacé. A l'indignation, justifiée dans son principe, se joint donc probablement le désir de vengance contre des ennemis. Voilà pourquoi Jésus réprouve leur zèle et blâme leur intolérance : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. »

Et il dirige ses pas vers un autre village où Celui qui n'a pas où reposer sa tête trouvera un gîte pour la nuit.

Nous ne savons si les dix lépreux guéris miraculeusement ont rencontré Jésus en Samarie ou en terre juive; mais parmi eux se trouvait un Samaritain et c'est le seul qui vient remercier Jésus. Il est digne de remarque que Notre-Seigneur souligne très expressément ce fait : « Il ne s'en est pas trouvé un seul pour revenir rendre gloire à Dieu, si ce n'est cet étranger! »
Il ajoute : « Va, ta foi t'a sauvé. » La foi au Messie d'Israël peut donc attirer les bénédictions divines aussi bien sur un ennemi de nationalité que sur un Juif de race.
S'il peut être béni de Dieu, le Samaritain doit être aussi aimé des Juifs. C'est la conclusion de la belle parabole du bon Samaritain que Notre-Seigneur prononça comme réponse à la question d'un Docteur de la Loi, se disant curieux de savoir quelle extension il fallait donner au mot « prochain » dans le précepte : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

Le héros principal du récit et le plus sympathique est un Samaritain et il y figure précisément en sa qualité d'étranger. « La distinction des nationalités est essentielle à la parabole », écrira le P. Lagrange.
A un homme attaqué, blessé et dépouillé par des brigands, trois autres voyageurs pourraient porter secours; un seul le fait et c'est un Samaritain. Les deux autres sont des membres des classes les plus élevées de la nation, un prêtre et un lévite; ils passent outre avec l'indifférence la plus sereine, peut-être pour des raisons de pureté légale. Au contraire, le charitable étranger, sans s'informer de la nationalité du malheureux, le panse, le relève, l'assujettit sur sa propre monture et le conduit au refuge le plus proche, où l'on sait tous les soins qu'il prend de lui et toute la générosité qu'il lui témoigne.

Ayant terminé son récit, Jésus interroge à son tour le Docteur de la Loi : « Lequel des trois te semble avoir été le prochain de l'homme qui tomba entre les mains des brigands? » Et le scribe de répondre : « C'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui. - Va, toi aussi, et fais de même », conclut le Maître, c'est-à-dire : « Considère comme ton prochain tout homme qui a besoin de ta charité, sans tenir compte des limites qui séparent les nations, des haines qui divisent les races. »

Contrairement aux idées courantes chez les rabbins, le titre et les droits de prochain ne sont pas réservés aux Israélites, mais s'étendent à tous les hommes, même aux Samaritains abhorrés : La parabole du bon Samaritain, dit le P. Buzy, est la parabole de notre fraternité humaine comme le Pater est la prière de notre filiation divine. « Désormais, la notion de prochain déborde la nationalité, s'élargissant jusqu'aux frontières de l'humanité et ne tenant plus compte des préjugés qui opposent la solidarité nationale à la solidarité humaine. »


Parvenus à ce point de notre réflexion, en comparant les témoignages de la pensée juive à l'époque du Christ avec les documents évangéliques, ne pouvons-nous pas nous rendre compte que Jésus de Nazareth n'était vraiment pas le type du prophète que ses compatriotes eussent aimé entendre?

Ce n'est point qu'il y eut, en matière proprement religieuse ou métaphysique, un désaccord essentiel entre l'enseignement de Jésus et les croyances reçues (sauf en ce qui concernait la personne et le rôle du Christ). La différence, l'opposition étaient dans la manière d'envisager l'ensemble du problème moral et religieux, les Juifs considérant le culte de Yahvé (et en retour ses bénédictions) comme leur droit exclusif et leur bien propre, tandis que pour Jésus le sort du Royaume de Dieu n'est pas lié à celui du peuple élu : Fils unique du Très-Haut, il a l'ambition de faire connaître, aimer et servir son Père par tous ses enfants de la terre. Dans les conditions d'admissibilité au Royaume, il n'y a plus aucune restriction particulariste. La filiation divine et le salut seront le lot de toute âme de bonne volonté.

Et c'est précisément ce qu'Israël ne peut admettre.

M. Klausner nous dit que par sa prédication, le Sauveur « annulait le judaïsme et la force de vie (life-force) de la nation juive et aussi la nation elle-même comme nation. Car, ajoute-t-il, une religion qui possède seulement une certaine conception de Dieu et de la moralité acceptable pour tout le genre humain, n'appartient pas à une nation spéciale, et, consciemment ou inconsciemment elle renverse et déborde les barrières de la nationalité ».

Ce fut, en effet, ce que redoutèrent les guides du peuple juif. Et c'est au contraire ce qui réjouira le pharisien fanatique Saul de Tarse lorsqu'il sera devenu l'apôtre Paul : « Maintenant en Jésus-Christ, vous qui étiez jadis éloignés, vous êtes rapprochés... car c'est le Christ qui est notre paix, lui qui de deux peuples n'en a fait qu'un; il a renversé le mur de séparation, l'inimitié... car par lui nous avons accès les uns et les autres auprès du Père, dans un seul et même Esprit. »

Dans une suite, nous verrons comment Jésus se positionnera face au messianisme nationalitaire.... 

Voir les commentaires

Jésus face aux préjugés nationaux (1)

Publié le par Christocentrix

La pensée de sa nationalité, de sa noblesse et de ses droits, absorbe tellement l'âme d'Israël qu'elle rendra particulièrement difficile la tâche du divin Prédicateur de l'Évangile. Pour faire comprendre à ses compatriotes l'idée des rapports tout spirituels entre Dieu et ses enfants, il devra détourner leurs préoccupations de l'objet le plus cher et le plus habituel. A côté des droits d'Israël, il leur présentera ceux de l'universalité des âmes créées; plus haut que la gloire de la race, il s'appliquera à leur faire estimer la justice individuelle parfaite. Mais les préjugés nationaux s'opposeront d'une manière presque invincible à cet élargissement des esprits, car le Sauveur Jésus, en regard de ces préjugés, est la dernière espèce de prophète qu'attendait cette « génération perverse et adultère ».


Le Prophète galiléen.

Les princes d'Israël, aussi bien les prêtres sadducéens que les scribes pharisiens, ne peuvent que regarder avec mépris cet homme du peuple( am-ha-aretz), fils de charpentier, qui se fait indûment appeler Rabbi puisqu'il n'a pas étudié et qui, par surcroît, vient de Galilée, province éloignée du Temple où réside le Seigneur et souillée par la présence de nombreux païens. (Galilée signifie, en effet, cercle des Goym. ) Que peut-il en sortir de bon et spécialement de ce village de Nazareth où l'on dit qu'il a vécu jusqu'ici?

Et si un jour, devant le Sanhédrin, conseil suprême de la nation, le pharisien Nicodème veut le défendre, on lui répliquera : « Toi aussi, es-tu galiléen? Etudie avec soin, et-tu verras qu'il ne sort pas de prophète de Galilée. »

Ce sont, sans nul doute, les Ecritures qu'il faudrait étudier. Or, précisément, l'un des plus beaux oracles messianiques présente le futur Sauveur comme la gloire de la Galilée des Gentils. (Isaïe,VIII, 23 à IX, 6.), « En ce temps-là (Yahvé) couvrira de gloire la route de la mer... le district des Nations. Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière... Un enfant nous est né, un fils nous a été donné, etc... »

Ici encore intervenait une déviation du sentiment national due à l'orgueil. Car dans la prééminence native des enfants d'Israël, il y a des degrés : la race s'élève en noblesse et en gloire à mesure que l'on s'approche de Jérusalem, la Ville Sainte par excellence. « La Judée est le grain, dit le Talmud, la Galilée la paille, et le pays transjordan, la balle du froment. »

Jésus ignore ces préjugés et sa conduite va les condamner, puisque, Galiléen lui-même, il va choisir ses apôtres presque exclusivement parmi les Galiléens. Le seul dont l'origine judéenne soit à peu près certaine est le trop célèbre Judas.

Et dans toute sa prédication, Jésus ne tient aucun compte de la dignité racique d'Israël. Même ce nom, si souvent écrit dans la Bible, ne vient presque jamais sur ses lèvres et les auditeurs les moins avertis peuvent aisément se rendre compte que les préoccupations du nouveau prophète n'ont rien de proprement national. Jésus parle à l'homme et non au Juif. Il prêche la pureté des cœurs, la droiture d'intention, le mépris des richesses, l'abandon à la Providence du Père... mais nulle part il ne parle de la gloire de la maison d'Israël; nulle part de la pureté légale qui faisait la sainteté et l'honneur de son peuple, sauf pour en condamner les excès dans ses Vae aux pharisiens.

Un Juif moderne, le célèbre rabbin Klausner, croit pouvoir résumer l'enseignement de Hillel, le rabbin dont la doctrine passe pour la plus rapprochée de celle du Christ, dans ces mots : « Sers ta nation avec joie: » « Quant à Jésus, continue M. Klausner, le reste de l'humanité est tout pour lui, tandis que son propre peuple, son groupe national n'était absolument rien pour lui. »  Absolument rien, c'est beaucoup trop dire et mal le dire, mais il est certain qu'il y avait une différence totale de position entre le Christ et les « sages » de son temps en ce qui concerne la manière d'envisager le problème national. Ainsi le nom d'Israël, qui revenait sans cesse sur les lèvres des rabbins, que la seule prière des Dix-Huit (Shemoné-Esré) cite plus de dix fois, que les Juifs lisaient plus de dix mille fois dans la Bible et qui orne toutes les pages du Talmud, se lit seulement trois fois dans l'Evangile, dans des paroles qui ne soient pas un reproche.

Tandis que les docteurs et les scribes disaient : « Heureux ceux qui sont d'Israël, parce qu'ils sont appelés enfants de Dieu (Rabbi Aquiba) », Jésus répliquait : « Heureux les pauvres..., heureux les affligés..., heureux les pacifiques parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu!... »

En somme les pharisiens ne pouvaient être que scandalisés du ton si peu israélitique des premiers discours de Jésus.


Le Sermon sur la Montagne.

Le Sermon sur la Montagne ne cherche nullement à dissiper cette impression; Notre-Seigneur semble s'y attaquer directement et expressément au particularisme de ses concitoyens. Le code de la morale nouvelle est celui d'un universalisme sans distinction ni limites, totalement opposé à l'esprit zélote et même à l'exclusivisme pharisien.

La prière par excellence du disciple de Jésus, le Pater, ignore absolument Israël, contrairement aux prières rabbiniques pleines de préoccupations nationales, et il est une sublime formule de la fraternité humaine. A quelque peuple qu'ils appartiennent, les hommes doivent se considérer comme frères, sinon il faut qu'ils renoncent à prier, ne pouvant appeler Dieu « Notre Père ».

Ainsi la relation étroite et exclusive qui unissait Yahvé à Israël est désormais brisée et dans tout son enseignement, le Sauveur ne cessera de présenter Dieu non plus comme le « Dieu de nos Pères », mais comme son Père à lui, à un titre unique, et ensuite comme le Père de toute créature. Plus de cent trente fois, dans les Evangiles; nous trouverons le nom de Père appliqué à Dieu, sans compter les passages des paraboles où le père de famille représente le Père du Ciel. La paternité universelle de Dieu, inconnue des scribes et des docteurs de la Loi qui réservaient au peuple saint les faveurs divines, sera la base même de la Loi nouvelle.

Pour en saisir la véritable portée il suffit de constater qu'elle aboutit à exiger la charité même pour les ennemis. « Vous savez, dit Jésus, qu'il a été dit aux Anciens : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Et moi je vous dis : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, etc... »

Parmi ces « ennemis » qui nous haïssent et nous maltraitent, bien des indices laissent supposer que le Sauveur place même les ennemis nationaux, spécialement les Romains oppresseurs; il est du moins certain qu'ils ne sont pas exclus. A bien peser les mots, d'ailleurs, pour un Juif, l'ennemi ne saurait être un autre Juif. Notre-Seigneur demande donc à ses frères en Israël d'aimer les non-Juifs, seraient-ils des persécuteurs du peuple de Dieu. Que les disciples de Jésus imitent donc le Père céleste qui fait tomber la pluie ou lever le soleil aussi bien sur ceux qui l'aiment que sur ceux qui l'offensent. Rien de plus opposé à l'idée juive de la justice!

« Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous? Les païens en font autant. » Donc la charité que prêche le Christ est bien supérieure à celle qui naît de la solidarité de la famille ou de la race, des liens de sang, des intérêts communs dans la nation.

Il faut pardonner les offenses sept fois soixante dix fois sept fois, et il est évident qu'il faut les pardonner même si l'offenseur est un étranger. Le Maître ne le dit pas expressément, du moins, dans le Sermon sur la Montagne, mais on peut le déduire de sa façon de s'exprimer quand il condamne la loi du talion. La tradition juive disait : «Œil pour oeil, dent pour dent. » Jésus, au contraire, défend de rendre le mal pour le mal, de riposter au méchant; car c'est ainsi qu'il faut traduire, pensons-nous, la fameuse maxime qu'on traduit d'ordinaire :
« Et moi je vous dis de ne pas résister au mal. » La non-résistance au mal est une notion bouddhique, non chrétienne. Jésus n'interdit pas de faire tout effort pour empêcher le mal et l'injustice; sa pensée véritable est qu'il ne faut pas se venger de celui qui nous fait du mal en lui répliquant de même : il condamne la loi du talion et en désapprouve la pratique.
  Et la preuve qu'il l'interdit même contre les ennemis d'Israël, c'est qu'il parle de
« réquisitions » et de « mille pas » qui sont des expressions de l'administration romaine. Qui pouvait réquisitionner un Juif pour faire mille pas, sinon un officier romain?

Tout cet enseignement, on en conviendra facilement, condamne l'esprit de revanche du zélotisme, esprit qui procédait de la notion de justice par le talion et qui était directement opposé à cette plénitude de pardon que Jésus réclame instamment de ceux qui veulent le suivre. 

 

(suite ici :  http://christocentrix.over-blog.fr/article-jesus-face-aux-prejuges-nationaux-2-46046963.html

                                                                              

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 > >>