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Vatopédi

Publié le par Christocentrix





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mia pista apo fosforo

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André Suarès : Crépuscule à Agrigente

Publié le par Christocentrix

 

Quand le soleil descend sur la mer de Sicile, les rêves prennent corps aux yeux du voyageur assis dans la solitude et le silence du roc d'Athéna. Par une rue qui, elle aussi, porte le nom d'Athènes, je venais de la ville ; j'étais sorti de ce gros bourg, farci de pauvres gens, plein de gestes et de cris. Il s'étage en amphithéâtre, au-dessus de la terre antique et des temples. Girgenti est une termitière, la fourmi humaine y pullule, brune et noire. Ce peuple est fait de tous ceux qui se croisent sur la mer classique, depuis des millénaires, et le sang de l'Afrique y domine, sinon celui de l'Orient. Toutes les rues sont en pente, étroites et tortueuses ; et même la rue d'Athènes, la plus longue et la plus riche de toutes, n'est qu'un boyau tors et grouillant.
 Au-delà de la porte et de quelques arbres, que ronge la blanche lèpre de la poussière, la hauteur déserte règne sur l'étendue. Sans effort, on pense à ce qui fut comme à tout ce qui a jamais mérité d'être. Les temples sont là, le désert, les flots pétrifiés de la terre et l'horizon de la mer, pour tout accomplir.

On laisse derrière soi les fourmis et la ville. Ils célébraient une fête, je crois ; ils promenaient en hurlant une statue grossière et ridicule ; ils poussaient un âne caparaçonné, vêtu de velours et de soie, orné de sonailles ; et le grison qui des hommes s'attend à tout, clignait de ses longs cils blancs sur ses grands doux yeux de victime. Ils riaient, aussi ; ou peut-être priaient-ils en riant. Jamais je n'ai mieux senti qu'entre ce tumulte et le silence où j'étais venu m'asseoir, combien l'antique est noble et le monde moderne vulgaire. Je tournais le dos à la vulgarité triomphante, et me livrais de tout mon être à la pure noblesse, toujours vaincue en apparence, à qui doit toujours aller pourtant une secrète victoire. Elle est faite de sereine solitude et de ce calme souverain qui n'écoute plus sonner les heures.

De cette hauteur tranquille, les temples qu'enveloppe la pourpre du couchant n'ont plus rien de pesant ni même de solide. Ils sont soustraits à la gravitation et à la matière. Ils flottent dans l'air rose, ils palpitent doucement ; ils sont prêts à voler, s'ils ne volent. Toutes les formes prennent la même légèreté, qui est celle du caprice et du rêve. L'air est un lac de sang vermillon, où glissent les cygnes des songes. Quelques violettes bordées d'or sont semées sur l'arc lointain de la mer, fumées heureuses qui se dissipent comme s'éloignent les sons. Je rêve les yeux ouverts. Les couleurs et les lignes se succèdent : elles changent aussi doucement, aussi vite que les images dans le sommeil aérien qui suit l'extase amoureuse. Ici, des aigles sur des tours qui voguent, des jardins suspendus, des jonques fleuries de lys et de tulipes, des palais gréés de voiles sur des mâts ; là, des minarets, des oasis, toutes les sortes de palmes veinées de pierres précieuses. Toutes ces images ensemble se déroulent en mélodie ; et toutes si suaves qu'on n'est pas tenté de retenir même la plus douce. Et quand l'ombre se fait plus violette, elle n'est pas plus dense : à l'instant où une angoisse exquise va se glisser dans notre coeur, le regard retrouve les maisons des dieux et s'arrête, comme un chant au point d'orgue, sur la grandeur immatérielle des temples.


                               André SUARES, extrait de "Temples grecs, maisons des dieux". (1937)

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Maurice Barrès : Sur la volupté de Cordoue

Publié le par Christocentrix


J'étais assis sur les marches de pierre, à l'ombre des murs, dans la cour de la mosquée de Cordoue. Le gardien, l'heure de son déjeuner venue, ne m'avait pas permis de rester dans le sanctuaire, et par cette belle après-midi de mai, j'attendais que, sa sieste terminée, il rouvrît les portes. Devant moi, sous les palmiers, passaient les enfants qui vont à la fontaine, et je les louais de savoir tenir leurs amphores sur leurs hanches naissantes. Chaque fois que ces petites Sarrasines posaient leurs pieds souples, j'admirais le frémissement de jeune bête qui courait dans tout leur corps, dans leurs jeunes corps, crottés et délicieux comme un raisin du bas du cep. Près de la vieille mosquée et dans ce verger d'enfants, mon imagination, excitée par cette atmosphère de mort et de voluptés éphémères, évoqua des vers de mon cher Jules Tellier :
Philippe, Herennius, Géta, Diadumène...

harmonieux développement sur les Césars enfants, princes de la jeunesse aux lèvres faites pour les baisers, que l'univers fêtait et qui soudain, les légions acclamant un nouvel empereur, étaient assassinés avec leur père :

Et je plains ces Césars si beaux, et plus qu'eux tous,
Ce Philippe l'Arabe au regard triste et doux,
Qui n'avait pas encor douze ans, quand un esclave
A son tour l'égorgea sans qu'il poussât un cri,
Qui savait tout d'avance et n'a jamais souri.


Quel décor eût mieux convenu à ces émouvantes images que Cordoue qui fut amoureuse de Pompée, où Sénèque naquit, où toute femme nous assassine d'un regard et d'un tour de hanche sarrasins ? Antique Cordoue, mêlée de légendes romaines et mauresques, sinistre et attirante dans l'histoire comme une bague dans une mare de sang ! Entre les innombrables colonnes de sa mosquée, où le marbre, le porphyre et le jaspe prennent des teintes d'une beauté sensuelle comme de la chair et des velours, dans les furtifs jardins intérieurs où luisent doucement les faïences, tout le jour je crus entrevoir la tête si grave et si jeune de Philippe l'Arabe dont le teint mat ne fut altéré que du sang qui jaillit, le jour qu'on la planta sur une pique... Et le soir, voici la biographie que je me plus à lui composer, au soleil couchant, dans les jardins où fuit le Guadalquivir, auprès de Cordoue toute parfumée des jasmins que portent ses femmes dans leurs cheveux.
J'imagine qu'il vint, Philippe l'Arabe, dans cette campagne où je me satisfais, ce soir, de solitude. Et là même où ces boeufs soufflants, casqués de fleurs entre leurs cornes et noblement écorchés par le dard des agaves, reviennent en foulant les bardanes, les glaïeuls et les durs cailloux, pour réjouir et honorer le jeune César, fut organisée, sous des palais improvisés, une grande fête.
Je ne puis me composer une image précise, comme feraient des érudits, de ce que fut cette soirée, mais à toutes les époques, des hommes et des femmes mêlés se désirent les uns les autres en même temps qu'ils s'envient. Parmi toutes ces vanités dont il était le centre, au milieu de ces corps impurs et délicats, froissés de bijoux, Philippe était étourdi par la poussière et les obsessions des femmes. Il ne regardait avec plaisir que deux jeunes filles d'Angleterre, amenées là par quelque hasard. Leurs corps semblaient exister à peine, et l'on s'attachait seulement à leurs physionomies et à leurs yeux, qu'elles avaient divins. Les femmes faites effrayaient Philippe. Les plus belles le regardaient d'une telle façon qu'il craignait qu'elles le prissent rudement dans leurs bras, comme avaient fait les légionnaires pour l'acclamer empereur. Même quelques-unes des plus ardentes portaient la main sur lui et ne craignaient pas de froisser ses forces naissantes.
Alors ses chambellans, connaissant sa manie, firent écarter la foule; les lumières s'éteignirent, la tiédeur des nuits d'Andalousie pénétra la salle, et un chanteur merveilleux, qui , seul,  pouvait détendre le coeur contracté de l'enfant s'avança... Quand les dernières notes se furent échappées de son gosier, on ranima les torches, et à ce moment toutes les femmes, se tenant par la main, coururent sur une grande ligne et d'un pas rythmé jusqu'à son trône, comme on voit dans les ballets. Avec l'aube naissante, l'épuisement de l'Arabe était infini. Disposé par le surmenage nerveux au tendres cultes de l'Orient, il n'avait pas de religion, car l'armée et non les temples avait disposé de son enfance. La ressource d'Héliogabale lui manquait qui, si souvent, au milieu des murmures romains, se renversa sur son siège, dans les cérémonies publiques, pour ne pas perdre de vue son Dieu qu'on portait derrière lui. Mais, contemplant toutes ces femmes aux bras levés, aux poitrines nues, et leur éclat passionné, et leur cou si mollement rejeté en arrière, et la vigueur de leur danse, il ne put retenir les pleurs sans cause qui soulevaient sa poitrine d'enfant encore impubère.
Et comme on s'empressait : « C'est, dit-il, que je pense qu'aucune d'elles ne sera belle dans vingt ans. »
Sans le comprendre, on s'excusait et l'on déplorait que cette fin de fête lui eût été pénible, mais il répondit : « De toute la soirée, c'est mon premier plaisir. » Et les rhéteurs ajoutèrent : « Il étouffait de ne pouvoir pleurer. »
Le hasard fit que, dans l'orgie militaire qui suivit son départ, un incendie terrible se déclara, où presque toutes les femmes furent brûlées. Le César voulut qu'on leur rendît les honneurs, mais il avait pleuré à l'idée qu'elles étaient périssables et il ne pleura point qu'elles périssent.
Tristesse et volupté mêlées, à dire vrai, indéfinissables, premières mélancolies que procure la beauté, mais aggravées ici par un isolement hors nature. Misérable et abandonné au faîte de l'Empire, sur le sommet du monde, il souffrait que tous les rapports entre lui et les êtres ou les choses fussent faussés.
On affirme qu'il y a tel de nos contemporains, M. Poincaré, la mathématicien, par exemple, qui ne saurait traiter de ses préoccupations habituelles avec plus de deux ou trois personnes en Europe; nulle autre ne l'entendrait. Pour la métaphysique, il en va de même. Philippe l'Arabe ne composait point ses pensées dans un ordre si rare, mais les circonstances lui avaient ménagé une situation analogue, un pareil isolement.
Il manquait à cet enfant le minimum des contrariétés auxquelles, depuis des siècles, l'espèce humaine est habituée, au point que pleurer un peu est devenu une fonction qu'il nous faut satisfaire à tout prix. Réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son besoin de s'attendrir, il en arrivait à saisir au vol des émotions qu'eût négligées l'ordinaire des malheureux. Il ne laissait perdre aucune occasion d'être froissé.
Nous avons vu que les honneurs des hommes et les avances des femmes l'épouvantaient. Je crois qu'il usa d'une méfiance analogue à l'égard des chiens : il les trouvait trop empressés. En revanche il se plaisait parmi les plantes et, parce qu'elles ne le léchaient pas, il les aimait : avec elles seules il se sentait dans un rapport naturel.
J'imagine que le jour où les soldats soulevés égorgèrent ce César au teint mat et aux grands yeux, c'est dans les jardins du Guadalquivir, sous les feuilles des bananiers, derrière les haies de jasmins ouverts qu'ils le trouvèrent. Jasmins jaunes, enivrants de parfums, grands cistes blancs si purs et dont les pistils dorés frémissent entre les pétales immaculés, et vous surtout, magnolias gigantesques, exubérants de fortes fleurs, je vous vis plus beaux qu'aucune assemblée de courtisanes. Vous m'avez fait entrevoir quelle souffrance doit être le bonheur parfait ! Dans le silence et la volupté de Cordoue, les battements de notre coeur étaient contrariés de tristesse angoissante, sans cause et sans douleur, simplement pour dépenser la quotité de larmes qui fut attribuée à chaque créature...


                                                               Maurice BARRES : Du sang, de la volupté et de la mort. (1892)

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les 40 braves (Odes, Vangélis-Irène Papas)

Publié le par Christocentrix

 

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A propos de la crise contemporaine de la culture (Berdiaev, 1919)

Publié le par Christocentrix

La division scolaire de l'histoire en ancienne, médiévale et moderne sera bientôt surannée et proscrite des manuels. « L'histoire moderne » prend fin et une époque historique inconnue commence; qui n'a pas encore de nom. Nous quittons toutes les rives historiques habituelles. Cela a été ressenti de façon aiguë quand a éclaté la guerre mondiale. Dès ce moment-là ceux qui étaient les plus clairvoyants comprirent clairement que tout retour à la vie « bourgeoise » paisible d'avant l'explosion de la catastrophe était impossible. Le temps de l'histoire change : il devient catastrophique. Il en est toujours ainsi lors des transitions vers de nouvelles époques historiques. Ceux qui avaient une conscience pénétrante de l'avenir sentaient depuis longtemps déjà l'approche des catastrophes et voyaient leurs symptômes spirituels sous les voiles extérieurs de la vie paisible et confortable. Dans la réalité spirituelle les événements se déclarent plus tôt que dans la réalité historique extérieure. Dans l'âme de l'homme contemporain quelque chose a été ébranlé et s'est liquéfié avant que n'aient été ébranlés et ne se soient liquéfiés les corps historiques. Et le fait que maintenant le monde entier passe à l'état de liquéfaction ne doit pas étonner ceux qui ont été attentifs au mouvement de l'esprit. Il semble que de nos jours les fondements anciens et séculaires du monde européen se délabrent. Dans le monde européen tout est déplacé par rapport aux lieux stables et habituels. On ne sent nulle part et en rien de sol ferme, - le sol est volcanique et des éruptions sont possibles partout aussi bien dans le sens matériel que dans le sens spirituel du mot. L'ancien monde, l'Europe centrale, sont vaincus par le Nouveau monde, l'extrême-Occident, c'est-à-dire l'Amérique, et l'Extrême-Orient, c'est-à-dire le Japon et la Chine, qui sont pour nous énigmatiques, presque fantomatiques. Et de l'intérieur de la vieille Europe s'élèvent des forces élémentaires qui renversent les bases sur lesquelles reposait sa culture ancienne encore liée à l'Antiquité. Ce serait de la myopie de nier que l'Europe va devoir vivre une crise de la culture ayant une signification historique universelle dont les conséquences s'en iront dans un avenir lointain inconnu. Il serait superficiel et naïf de penser que l'on peut tout simplement contenir par des moyens extérieurs le processus tourbillonnant destructeur que subit notre vieux monde pécheur et revenir sans grands changements à l'ancienne vie que l'on vivait avant les catastrophes mondiales de la guerre et de la révolution. Nous entrons dans un royaume inconnu et neuf, nous y entrons sans joie et sans espérances radieuses. L'avenir est sombre. Nous ne pouvons plus croire aux théories du « progrès » pour lesquelles le XIXème siècle s'engouait et en vertu desquelles le futur naissant doit toujours être meilleur, plus beau et plus réjouissant que le passé finissant. Nous sommes plutôt enclins à croire que les choses meilleures, belles et réjouissantes se trouvent dans l'éternité et non dans le futur et qu'elles existaient aussi dans le passé pour autant que le passé participait à l'éternité et créait l'éternité.

Comment donner un sens à la crise de la culture européenne qui a déjà commencé depuis longtemps en divers endroits et qui atteint aujourd'hui son expression extérieure maximale ? L'histoire moderne, qui avait pris naissance à l'époque de la Renaissance, se termine. Nous vivons la fin de la Renaissance. Cela fait longtemps déjà que se ressentait sur les sommets de la culture, dans la création, dans le royaume de l'art et dans le royaume de la pensée, l'épuisement de la Renaissance, la fin de toute une époque mondiale. La recherche de nouvelles voies de création fut aussi l'expression de la fin de la Renaissance. Mais ce qui se passe au sommet de la vie a aussi son expression à son bas. C'est au plus bas niveau de la vie sociale que se prépare la fin de la Renaissance. Car la renaissance signifiait tout un type de sensation du monde et de culture et non pas le seul domaine de la création supérieure. La vie humaine, la vie des peuples est un organisme hiérarchique entier dans lequel les fonctions supérieures sont indissolublement liées. Il y a une correspondance entre ce qui se passe au sommet de la vie spirituelle et au plus bas de la vie matérielle de la société. La fin de la Renaissance est la fin de toute une époque historique, de toute l'histoire moderne, et non pas des seules formes de la création. La fin de la Renaissance est la fin de l'humanisme qui en était sa base spirituelle. L'humanisme, lui, était non seulement la renaissance de l'Antiquité, non seulement une nouvelle morale et un nouveau mouvement des sciences et des arts, mais aussi un sentiment nouveau de la vie et un nouveau rapport au monde qui avait pris naissance à l'aube de l'histoire moderne et avait déterminé cette histoire. C'est précisément ce sentiment nouveau de la vie et ce nouveau rapport au monde qui prennent fin, qui épuisent toutes leurs possibilités. Les voies de l'humanisme et les voies de la Renaissance ont été foulées jusqu'au bout, on ne peut plus avancer sur ces voies. Toute l'histoire moderne a été la dialectique intérieure de l'auto-dévoilement, de l'auto-négation des principes humanistes qui avaient été mis à sa base lors de sa naissance. Le sentiment humaniste de la vie a perdu depuis déjà longtemps sa fraîcheur, il est devenu vieux et ne peut plus être vécu avec autant de ferveur qu'aux jours du jeune bouillonnement de l'humanisme. Des contradictions destructives ont été dévoilées à l'intérieur de l'humanisme et un scepticisme maladif a désormais miné l'énergie humaniste. La foi en l'homme et en ses forces propres a chancelé. Elle régissait l'histoire moderne, mais l'histoire moderne a ébranlé cette foi. La libre pérégrination de l'homme qui n'est déjà plus guidé par aucune force supérieure non seulement n'a pas renforcé sa foi en lui-même, mais elle a définitivement affaibli cette foi et a fait chanceler la conscience de l'image humaine. L'humanisme a non pas renforcé mais affaibli l'homme : tel est le résultat paradoxal de l'histoire moderne. L'homme s'est perdu et non pas retrouvé dans son affirmation de soi. Si l'homme européen est entré dans l'histoire moderne plein de foi présomptueuse en soi-même et dans ses forces créatrices, si à l'aube de cette histoire tout lui a semblé être du ressort de son art, art auquel il n'a mis ni frontières ni limites, il sort de l'histoire moderne et entre dans une époque inconnue en pleine décadence, avec une foi déchirée dans ses propres forces et dans la puissance de son propre art, exposé au danger de perdre définitivement le noyau de sa personnalité. L'image de l'homme n'est pas belle au sortir de l'histoire moderne et il y a un manque de correspondance tragique entre le début et la fin de cette dernière. Beaucoup trop d'espérances se sont retrouvées brisées. L'image même de l'homme a été troublée. Et ceux qui ont une sensibilité spirituelle sont prêts à revenir au Moyen Age pour y trouver les bases vraies de la vie humaine et pour y retrouver l'homme. Nous vivons une époque de décadence spirituelle et non d'essor spirituel. Nous ne pouvons pas ne pas répéter les mots d'Ulrich von Hutten (1488-1523, Polémiste humaniste allemand qui lutta contre la papauté et soutint Luther (N. des Tr.) qu'il a prononcés à l'aube de l'histoire moderne : « Les esprits se sont réveillés, c'est une joie de vivre ». L`entreprise de l'histoire moderne n'a pas réussi, elle n'a pas glorifié l'homme comme elle voulait le glorifier. Les promesses de l'humanisme ne se sont pas réalisées. L'homme est infiniment las et prêt à s'en remettre à toutes sortes de collectivités dans lesquelles l'individualité humaine disparaît définitivement. L'homme ne peut pas supporter sa déréliction, sa solitude.


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A la Renaissance les forces humaines avaient été affranchies et leur jeu pétillant a créé la culture moderne, il a fondé l'histoire moderne. Toute la culture de l'époque universelle qui porte dans les manuels le nom d'histoire moderne a été une épreuve de liberté humaine. L'homme moderne a voulu créer et organiser lui-même la vie sans aide Supérieure, sans sanction divine. L'homme s'est arraché du centre religieux auquel était soumise toute sa vie au Moyen Age ; il a eu envie de suivre une voie libre , sans autre autorité que la sienne. Au début de cette voie, l'homme européen moderne avait l'impression que pour la première fois se découvraient l'homme et la réalité purement humaine étouffée dans le monde médiéval. Et encore jusqu'à maintenant beaucoup de gens, aveuglés par la foi humaniste, pensent que l'humanisme a découvert l'homme au début des temps modernes. Mais à notre époque où ont été aiguisées toutes les contradictions de la vie et mis à nu tous ses principes. on commence à comprendre que dans la suffisance de l'humanisme il y avait un égarement et un leurre fatidiques et que la possibilité qu'avait l'homme de se nier et la possibilité de sa chute étaient tapies à la base même de la foi humaniste. Quand l`homme s'est arraché du centre spirituel de la vie, il s'est arraché de la profondeur et est passé à la périphérie. L'éloignement du centre spirituel a rendu l'homme de plus en plus superficiel. Après avoir perdu le centre spirituel de l'être, l'homme a aussi perdu son propre centre spirituel. Une telle décentralisation de l'être humain fut la ruine de sa structure organique.

L'homme a cessé d'être un organisme spirituel. Et alors de faux centres ont surgi à la périphérie même de la vie. Les organes subordonnés de la vie humaine et leurs fonctions subordonnées, qui s'étaient libérés du lien organique avec le vrai centre se sont eux-mêmes pris pour les centres de la vie. Et cela rend l'homme de plus en plus superficiel. Au XXème siècle, au sommet de l'ère humaniste, l'homme européen apparaît déjà terriblement dévasté et vidé de sa substance. Il ne sait pas où est le centre de sa vie et il ne sent pas de profondeur sous lui. Il se condamne à une existence plate, il vit comme en deux dimensions, comme un habitant de la surface de la terre ignorant ce qui se trouve au-dessus de lui et en-dessous de lui. Et il y a une différence énorme et une discordance énorme entre le début de l'ère humaniste et sa fin. Au tout début, le bouillonnement libre des forces de l'homme européen moderne a été marqué par un épanouissement somptueux et inouï de la création humaine. Jamais encore, semble-t-il, l'homme n'avait eu l'expérience d'un élan créateur comme à l'époque de la Renaissance. La création libre de l'homme, son art libre ont alors commencé. Mais il était encore proche des sources spirituelles de sa vie, il ne s'en était pas encore tellement éloigné vers la superficie de la vie. L'homme de la Renaissance était un homme dédoublé qui appartenait à deux mondes. C'est par cela que se sont déterminées la complexité et la richesse de sa vie créatrice. On ne peut déjà plus maintenant présenter le début de la Renaissance exclusivement comme la renaissance de l'Antiquité et comme le retour au paganisme. Dans la Renaissance il y avait énormément d'éléments chrétiens et de principes médiévaux. Même un homme aussi typique du XVIème siècle que Benvenuto Cellini, homme de l'époque tardive de la Renaissance, était non seulement païen, mais aussi chrétien. C'est pourquoi la Renaissance n'était pas et ne pouvait pas être intégralement païenne. Les hommes de la Renaissance se nourrissaient de l'esprit antique, ils y cherchaient la source de la création humaine libre et celle des modèles de formes parfaites, mais ce n'étaient pas des hommes d'esprit antique. C'étaient des hommes dans les âmes desquels se déchaînait la tempête provoquée par la collision des principes païens et chrétiens, antiques et médiévaux. Dans leurs âmes il ne pouvait y avoir d'intégrité et de clarté classiques, perdues pour toujours, et leur art ne pouvait créer de formes pleinement achevées, finies et parfaites du point de vue classique. L'âme de l'homme chrétien est empoisonnée par le sentiment du péché, par la soif d'expiation et elle aspire à un autre monde. C'est comme cela qu'a fini le monde païen antique. Une force intrinsèque inéluctable l'a obligé à laisser la place au christianisme. En histoire, une renaissance est toujours possible, est possible un regard tourné vers les époques créatrices passées. Mais aucune renaissance n'est un retour en arrière, n'est la restauration d'une ancienne époque créatrice révolue. Les principes des époques créatrices passées vers lesquelles sont tournées les renaissances agissent dans un nouveau milieu très complexe, dans un champ très complexe d'interactions avec les principes nouveaux, et créent des types de cultures totalement différents des anciens types.
Ainsi le courant romantique du début du XIXème siècle ne fut pas un retour au Moyen Age; en lui les principes médiévaux vers lesquels était tourné le romantisme se sont réfractés dans l'âme de l'homme qui avait vécu l'histoire moderne complexe et ont donné des résultats totalement différents par rapport au Moyen Age. Friedrich von Schlegel a eu beau se tourner vers le Moyen Age, il ne ressemblait nullement à un homme du Moyen Age. De la même façon les hommes de la Renaissance ne ressemblaient pas aux hommes du monde antique, aux Grecs et aux Romains. Ils avaient traversé le Moyen Age, ils avaient été baptisés et l'eau du baptême ne pouvait être lavée par aucune conversion à l'Antiquité, par aucun paganisme superficiel. Dans le monde européen chrétien le paganisme n'a jamais pu être profond, il est toujours superficiel. Il a pu compliquer l'âme de l'homme européen, mais il n'a pas pu créer d'intégrité. L'âme des hommes de la Renaissance s'était faite si complexe qu'ils ne pouvaient devenir de bons païens. On peut étudier cette ambiguïté et ce caractère complexe des hommes de la Renaissance dans l'oeuvre et la destinée de la figure centrale du quattrocento : Botticelli.

La Renaissance avait déjà commencé dans les profondeurs du Moyen Age et ses premières bases étaient entièrement chrétiennes. L'âme de l'homme du Moyen Age, l'âme chrétienne s'est éveillée à la création. Cet éveil créateur se passe déjà aux XIIème et XIIIème siècles. Il a été marqué par le parfum efflorescent de la sainteté, par l'élan suprême de la création spirituelle de l'homme. Il s'est accompagné de la floraison de la mystique et de la philosophie scolastique. La renaissance médiévale a créé le gothique et la peinture des primitifs. La première renaissance italienne fut une renaissance chrétienne. Saint Dominique et saint François, Joachim de Flore et saint Thomas d'Aquin, Dante et Giotto : c'est déjà la véritable Renaissance, la renaissance de l'esprit humain, de la création humaine qui n'a pas perdu son lien avec l'Antiquité. A l'époque de la Renaissance, médiévale et chrétienne, il y avait déjà un rapport créateur à la nature, à la pensée humaine, à l'art - à toute la vie. La première Renaissance en Italie, le trecento, est la plus grande époque de l'histoire européenne, son apogée. L'ascension des forces créatrices de l'homme était alors comme la révélation de l'homme en réponse à la révélation divine. C'était l'humanisme chrétien qui avait été conçu de l'esprit de saint François et de Dante. Mais les grandes espérances et les prophéties de cette première Renaissance chrétienne ne se sont pas réalisées. Beaucoup de choses y étaient en avance sur leur temps. L'homme avait encore à traverser un grand dédoublement et une grande déchéance. Il va devoir éprouver non seulement ses forces mais aussi son impuissance.

Le quattrocento fut par excellence l'époque du dédoublement. C'est alors qu'a eu lieu la collision violente des principes chrétiens et païens qui a laissé son empreinte sur toute la création. Il n'y eut pas de caractère achevé parfait dans la création du quattrocento, les recherches y furent plus fortes que les réalisations. Mais il y a une séduction particulière dans cet inachèvement et dans cette incomplétude. Le dédoublement du quattrocento dit l'impossibilité d'une renaissance purement païenne dans le monde chrétien. Et l'échec même du quattrocento est un échec sublime. Les réalisations formelles de la création du cinquecento, de la grande renaissance romaine, font l'effet d'une perfection plus grande et d'une réussite plus grande. Mais cette perfection formelle et son aspect heureux sont illusoirement classiques. Rien de véritablement classique, de totalement achevé ici-bas, n'est possible dans le monde chrétien. Et ce n'est pas un hasard si toute la création du cinquecento a rapidement conduit à un académisme nécrosant et à la décadence. Spirituellement, le dédoublement est devenu déchéance, nécrose de l'âme chrétienne, au cinquecento. Les humanistes de l'époque de la Renaissance n'ont pas définitivement rompu avec le christianisme, ils ne se sont pas dressés contre l'Eglise, mais c'étaient des hommes tièdes et indifférents du point de vue religieux. Ils espéraient découvrir l'homme après s'être définitivement tournés vers ce monde et s'être détournés de l'autre monde. Et ils ont perdu la profondeur. L'homme qu'ils ont découvert, l'homme de l'histoire moderne, n'était pas profond et il fut obligé d'errer à la surface de la terre. Sur cette surface, privée de tout lien avec la profondeur, il va éprouver ses propres forces créatrices. Il créera beaucoup de choses, mais il arrivera à l'épuisement et à la perte de la foi en lui-même. Ce n'est pas un hasard si, au XVIème siècle, l'individualité humaine a grandi et s'est affermie sur d'horribles crimes. L'humanisme a libéré les énergies humaines, mais il n'a pas élevé l'homme spirituellement, il l'a spirituellement dévasté. Cela était déjà prédéterminé aux sources mêmes de l'humanisme. A la base de l'histoire moderne il y avait le détachement de l'homme d'avec ses profondeurs spirituelles, le détachement de la vie d'avec son sens. Il y avait une discordance fatidique entre l'œuvre de saint François et de Dante, et l'œuvre des XVIème et XVIIème siècles. La Renaissance a créé beaucoup de choses grandioses, elle a introduit beaucoup de valeurs dans la culture humaine. Mais elle a tout de même échoué, son objectif même s'est montré irréalisable. La première Renaissance chrétienne a échoué, la Renaissance païenne tardive a également échoué. Le mouvement de l'histoire moderne est parti de la Renaissance. Dans l'histoire, il y a toujours une discordance tragique entre l'objectif créateur et la réalisation effective. Ce n'est pas du tout ce dont rêvaient les premiers humanistes et les hommes créateurs de la Renaissance qui s'est réalisé dans l'histoire moderne. Pensaient-ils que la conséquence de leur sentiment moderne de la vie, de leur rupture d'avec les profondeurs spirituelles et le centre spirituel du Moyen Age, de leurs entreprises créatrices serait le XIXème siècle avec ses machines, avec son matérialisme et son positivisme, avec le socialisme et l'anarchisme, avec l'épuisement de l'énergie créatrice spirituelle ? Léonard, peut-être l'artiste le plus extraordinaire du monde, est coupable de la machinisation et de la matérialisation de notre vie, de sa désanimation, de la perte de son sens suprême. Il ne savait pas lui-même ce qu'il préparait. La Renaissance, étant donné ses bases spirituelles, devait se faire du tort dans ses conséquences. La Renaissance a libéré les forces créatrices de l'homme et a exprimé l'élan créateur de l'homme. Et cela est sa vérité. Mais elle a en revanche dissocié l'homme des sources spirituelles de la vie, elle a nié l'homme spirituel qui seul peut être créateur, et elle a confirmé exclusivement l'homme naturel, l'esclave de la nécessité. Le triomphe de l'homme naturel sur l'homme spirituel dans l'histoire moderne devait mener au tarissement des forces créatrices, à la fin de la Renaissance, à 1'auto-destruction de l'humanisme.

La Renaissance a été le début grandiose de recherches de forces humaines jouant librement. L'homme a eu la présomption de croire que toute la vie pouvait être du ressort de son art. L'homme s'est tourné vers cette nature même qu'au Moyen Âge il sentait comme reposant sur le mal. Il a cherché les sources de la vie et de la création dans la nature. Et au début de sa conversion à la nature, il a senti cette dernière comme s'étant ranimée et spiritualisée. La malédiction fut ôtée de la nature. On cessa d'avoir peur de ses démons qui avaient tant effrayé l'homme médiéval. Insensiblement pour lui, l'homme moderne est entré dans le tourbillon de la vie naturelle. Mais intérieurement, il ne s'unissait pas à la nature. Il s'est spirituellement soumis à sa matérialité mais il est resté dissocié de son âme. La Renaissance celait en elle une semence de mort parce qu'à sa base reposait la contradiction exterminatrice de l'humanisme, humanisme qui magnifiait l'homme, lui prêtait des forces démesurées, tout en ne voyant en lui qu'un être limité et dépendant, ignorant de la liberté spirituelle. Ayant magnifié l'homme, l'humanisme l'a privé de sa ressemblance divine et l'a asservi à la nécessité naturelle. La Renaissance, fondée sur l'humanisme, a mis en lumière les forces créatrices de l'homme en tant qu'être naturel et non spirituel. Mais l'homme naturel arraché de l'homme spirituel, ne possède pas la source infinie des forces créatrices. Il doit s'épuiser et s'en aller à la superficie de la vie. Cela même se ressentit dans les derniers fruits de l'histoire moderne qui ont conduit à la fin de la Renaissance, à la négation de l'humanisme par lui-même, au vide superficiel qui a perdu le centre de la vie, au tarissement de la création. Le jeu libre des forces créatrices ne pouvait se prolonger indéfiniment. Et au XIXème siècle, ce jeu créateur est déjà terminé: on ne sent plus d'abondance, on a un sentiment d'indigence, la difficulté et le poids de la vie augmentent. La contradiction fondamentale de l'humanisme s'approfondit et se découvre tout au long de l'histoire moderne. Elle conduit l'humanisme à son contraire. L'humanisme de L. Feuerbach et de A. Comte, prédicateurs de la religion de l'humanité, a déjà peu de choses en commun avec l'humanisme de l'époque de la Renaissance. Il va plus loin, il approfondit la contradiction fondamentale de l'humanisme mais il n'a plus d`abondance créatrice de forces, on y sent l'approche d'une catastrophe intérieure. Le Moyen Age a conservé les forces créatrices de l'homme et a préparé leur somptueux épanouissement dans la Renaissance. L'homme est entré dans la Renaissance avec l'expérience médiévale, étant préparé par le Moyen Age. Et tout ce qui était authentiquement grand dans la Renaissance avait un lien avec le Moyen Age chrétien. Aujourd'hui l'homme entre dans un avenir inconnu avec l'expérience de l'histoire moderne, en étant préparé par cette dernière. Et il s'avance dans cette époque non pas plein de forces créatrices comme à l'époque de la Renaissance, mais épuisé, affaibli, avant perdu toute foi, dévasté. Il convient de méditer profondément sur cela.....

(extrait de La Fin de la Renaissance, à propos de la crise contemporaine de la culture, Nicolas Berdiaev, 1919.)

-plusieurs textes de Berdiaev sur ce blog, répartis dans différentes catégories...)

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En relisant Pierre Loti

Publié le par Christocentrix

 Pierre Loti en matelot.

"Les lieux où nous n'avons ni aimé, ni souffert, ne laissent pas de traces dans notre souvenir. En revanche, ceux où nos sens on subi l'incomparable enchantement ne s'oublient jamais plus".


"Lorsque je rencontre un autre moi-même, il y a chez moi accroissement des forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un et l'autre s'ajoutent".


"Mon mal, j'enchante".

                                                         ***
 

..."Pendant un plus effroyable mouvement de roulis, on le jeta dans un de ces gouffres d'eau, qui s'ouvrent et aussitôt se referment... puis il disparut, plongé tout de suite dans le silence pour jamais, et commençant sa descente infinie, dans les ténèbres insondées d'en-dessous... Presqu'aussitôt le vent se calma. La grande fureur aveugle allait finir, sans raison comme elle avait commencé; les lames, avec des airs de fatigue, retombaient les unes sur les autres, s'affaissaient en désordre, démontées par une houle plus ancienne qui arrivait d'ailleurs.
Les deux grands albatros, qu'on avait cessé de voir pendant le coup de vent, étaient revenus, accompagnés de toute une suite tournoyante de pétrels gris et de malamoks noirs, qui criaient, avec des sons de vieille ferrure, leur faim insatiable.
Et le vent se taisait; on commençait à s'entendre parler comme à l'ordinaire; dans une paix relative, les choses à bord reprenaient leur cours, les panneaux fermés se rouvraient.
Après midi, le vent tombant toujours, l'ordre se trouvait à peu près rétabli partout. La Saône tendait de nouveau ses ailes blanches, qu'elle avait si péniblement repliées, - et les matelots retrouvaient le temps de penser à celui qui s'en était allé pendant la grande tourmente, les amis de Jean commençaient à se souvenir tristement de lui.
Et enfin, arriva l'heure recueillie du soir, l'heure du branle-bas et de la prière.
Au commandement coutumier, jeté par l'officier de quart d'une voix brève et distraite, le clairon sonna. Alors ils vinrent s'aligner, deux cents matelots, sortant des flancs du navire par les panneaux étroits, comme un îlot qui monte. Cent d'un bord, cent de l'autre, formant deux masses humaines qui avaient des ondulations de troupeau; on les vit se ranger machinalement, le long de ces frêles murailles basses qui les séparaient de tout le remuement de la mer. Ils étaient tassés, les épaules s'emboîtant les unes les autres; tassés, tassés sur ce petit refuge de planches qui s'appelait la Saône, - et leur tassement avait je ne sais quoi de pitoyable qui sentait la détresse, au milieu de ce déploiement infini des eaux
et de l'air, au milieu de cette débauche d'espace qui était alentour et où, dans les bruissements de lames, dans les cris d'oiseaux, dans tout, chantait la grande Mort...
Sur le pont, était monté aussi le prêtre, dans sa robe noire que secouait le vent. Et celui qui commandait, du même ton bref qu'il avait pris pour dire « Branle-bas ! » et pour faire aligner l'équipage, commanda: «La prière! » avec quelque chose de plus grave pourtant dans la voix, parce que peut-être, à ce moment, il pensait aux pauvres disparus et à celui qu'on avait jeté ce matin même dans les effroyables profondeurs fuyantes du dehors.
« La prière! » Le matelot-clairon, gonflant une fois de plus ses joues et les veines de son cou, lança vers le vide extérieur cette courte sonnerie saccadée qui annonce chaque soir le Pater et l'Ave Maria des marins. Hautes et claires, les notes de cuivre vibraient cette fois plus étranges, dans la rumeur sourdement puissante des eaux. Et cette sonnerie semblait comme un appel, à je ne sais qui de très lointain ou d'inexistant, qu'on allait implorer pour la forme, sans espoir.
«La prière!» Alors, un silence et une immobilité soudaine se firent chez les hommes, après que les rudes mains eurent touché rapidement les bonnets, qui, tous ensemble, tombèrent. Et les deux cents jeunes têtes apparurent, découvertes maintenant, presque toutes blondes, tondues ras, semblables à des velours ayant, dans la pénombre, des reflets clairs; les épaules musculeuses, dessinées sous la toile usée des costumes, se pressaient en une seule masse et subissaient, au roulis, un même balancement monotone.
«Notre Père, qui êtes aux Cieux... » commença le
prêtre, de sa voix qui tremblait un peu, qui n'avait pas, ce soir, son impassibilité d'habitude.
Alors, deux ou trois regards très enfantins se levèrent avec confiance vers le ciel, dont le prêtre parlait : il s'emplissait d'ombre, ce ciel, et, tandis que se continuait le Pater, autour d'eux tous, les pétrels et les albatros, mangeurs de débris, attardés dans le crépuscule, tournoyaient, tournoyaient avec les mêmes cris, chantant toujours, comme le vent et la mer, la chanson de la grande Transformeuse d'êtres, la chanson de la grande Mort.
La plupart des matelots avaient tourné machinalement la tête vers l'homme en robe noire qui priait, et, à cet instant où l'insouciant rire ne les égayait plus, on lisait sur ces visages jeunes de longues hérédités de lutte et de misère : tous ces traits si vigoureux, accentués par la fatigue du soir, semblaient durs et matériels, avec je ne sais quoi d'humblement résigné et de passif; chez les Bretons, qui dominaient, reparaissait la rudesse primitive. Dans les yeux seulement, dans ces yeux restés très candides qui regardaient le prêtre, s'indiquaient çà et là des envolées d'âme vers quelque leurre de ciel, vers quelque paradis de légende, quelque imprécise éternité; mais d'autres se révélaient presque sans pensée, semblaient refléter seulement l'infini des eaux, et s'arrêter à des conceptions rudimentaires, voisines du rêve confus des bêtes.
«Je vous salue, Marie pleine de grâce, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni... » Il prononçait cette fois l'éternelle redite des soirs d'une voix de plus en plus lente, avec quelque chose d'entrecoupé; en même temps, chez ces grands enfants qui écoutaient, commençait à venir un peu de furtif chagrin au ressouvenir de
Jean; un vrai serrement de coeur même, chez ceux qui l'avaient aimé; dans le petit groupe des Joal et des Marec, qui l'avaient enseveli, les yeux devenaient troubles comme un voile et, à la gorge, quelque chose s'étranglait. Sur toutes ces têtes alignées, flottait, pour la dernière fois, l'ombre de celui qu'on avait jeté ce matin au grand abîme vert...
« Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous... » Les plus distraits suivaient maintenant ces paroles cent fois entendues, qui avaient pris comme un sens nouveau. Et quand le prêtre, après un arrêt, et la voix plus grave encore, prononça ces derniers mots d'une simplicité sublime: «... pour nous, pauvres pécheurs... maintenant... et à l'heure de notre mort », tout à coup, sur les joues de deux ou trois de ces hommes qui l'entendaient, de brusques larmes coulèrent, qui jaillissaient rapides et pressées comme une pluie...
« Ainsi soit-il! » Toutes les têtes de velours blond s'étant inclinées comme sous un même souffle, quelques mains remuèrent, touchant très vite les fronts et les poitrines, pour ce geste mystique qui est le signe de la croix, - et puis ce fut fini : dans le bruit du vent qui fraîchissait avec la nuit, dans le brouhaha des hamacs qui se jetaient et se rattrapaient, la gaieté était revenue avec l'inconscience. Il semblait que la prière et les courtes pensées de mort fussent restées en arrière, dans l'immense espace changeant qui fuyait toujours... Sur ce bateau, où on l'avait vu mourir, Jean ne laissait déjà plus qu'une image pâlie, subitement lointaine au fond des mémoires. Tous ces êtres jeunes dans l'excès de la vie physique, oubliaient vite...
On ne chanta pas, ce soir-là, à cause de lui...."

                                                                                   Pierre LOTI, Matelot. (1892)
 


  L'équipage de la Triomphante, dessin de Pierre Loti
 

 










Ce recueil de quatre textes singuliers, publié en 1882 et réédité ici intégralement pour la première fois depuis la mort de son auteur, est un livre charnière dans l'oeuvre de l'écrivain voyageur, de l'inclassable Académicien que fut Pierre Loti.
«Fleurs d'ennui», premier récit du présent volume et celui qui lui donne son titre, est un dialogue aux désinvoltures iconoclastes entre deux officiers de marine qui courent les océans pour fuir l'ennui, ce mal de siècle. C'est un échange de réflexions nostalgiques sur le désir d'ailleurs, sur les amitiés de passage, sur l'appel des horizons lointains...

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