Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #polemiques tag

Mythes et polémiques de l'Histoire

Publié le par Christocentrix

polemiques-hist-1.jpgpolemiques-hist-2.jpg

L'énigme du Saint-Suaire de Turin : entre science et histoire
476 : fin du monde antique ou mythe historiographique
La légende du roi Arthur
Le mythe d'Hugues Capet, roi usurpateur
Le mythe de l'an mil comme temps du malheur
Le mythe des croisades
La légende noire de la croisade contre les Albigeois
La légende noire de l'inquisition
Le mythe du " miracle arabe " dans l'Espagne médiévale
Les templiers furent-ils victimes d'un complot ?
Le mythe du droit de cuissage
Les légendes de Jeanne d'Arc
Le mythe de la loi salique dans la succession au trône de France
La légende noire des conquistadores
Pourquoi tuer Henri IV ?
L'énigme de l'homme au masque de fer
Pourquoi révoquer l'édit de Nantes ?
La légende noire de l'esclavage
Le mythe des " deux ordres privilégiés "
Les quatre mythes de la Révolution égalitaire : les biens nationaux
Le génocide vendéen est-il un mythe ?
La légende dorée de la Commune de Paris
Le mythe de la République sociale
Un mythe du " droit du sol " dans l'histoire républicaine
Le mythe de la République altruiste
La légende noire de Pie XII
Contes et légendes du communisme français
Le mythe du " sionisme "
La légende noire de la colonisation
Le mythe de l'empire colonial économiquement rentable
L'Europe à travers les siècles : entre utopies et réalités ?
Jean Monnet et le mythe du " père de l'Europe "
Le mythe du pétrole roi
Le mythe de l'information : l'exemple de la guerre économique

Vous avez été des milliers, l'année dernière, à lire le premier volume de Mythes et polémiques de l'histoire.
Voici le deuxième ! A travers une quarantaine d'articles, ce sont des personnes et des organisations, des événements et des idées, des documents et des lieux qui sont passés au crible de la critique : les tombeaux égyptiens, Romulus et Remus, les druides, les frères de Jésus, Charlemagne, la papesse Jeanne, la ceinture de chasteté, la chute de Constantinople, Christophe Colomb, Nostradamus, la bête du Gévaudan, le mythe de la Renaissance, la légende noire des Jésuites,  Louis XVII, Napoléon Ier, la chouannerie, Darwin, le mythe de la République terre d'asile, les maisons closes, De Gaulle, la sécurité sociale, la décadence mythe ou réalité ? etc....

Voir les commentaires

Barbaresques (Histoire de l'Algérie)

Publié le par Christocentrix

Je reviens avec mon manuel scolaire d'Histoire de France et d'Algérie....en 34 leçons....(rappellons que la page de gauche c'est l'histoire de France et que la page de droite concerne l'histoire de l'Algérie. Les deux pages font partie de la même leçon (même numéro) et présentent la même époque dans les deux pays. Je ne vais pas scanner toutes les pages...Mais je trouve utile de vous présenter les leçons 18, 19, et 20. laissons tomber les pages de gauche qui présentent successivement la France d'Henri IV, de Richelieu, puis du Roi Soleil...mais les pages de droite, aux mêmes époques, nous parlent de l'Algérie Barbaresque... édifiant...

 barbaresques-1.jpg

barbaresques-2.jpg


Barbaresques-3.jpg


    bibliographie :   

Lagartempe-Laurent-Histoire-Des-Barbaresques.jpgbarbaresques--Heers.gif                                                                                                                      

 esclavage-barbaresque.jpg

Les Etats barbaresques

Voir les commentaires

colonialement correct

Publié le par Christocentrix

Attaquons nous aux mensonges et à l'intoxication répandus par les "repentants" de notre épopée coloniale.... Repentance qui tire sa génèse dans la haine de soi et le goût morbide de l'autoflagellation. Place donc à la réalité. Ayant été écolier en Algérie dans la fin des années 50 et début des années 60, j'ai miraculeusement conservé des manuels scolaires en usage dans ces années là et je vais vous les présenter.
Voici pour commencer, le manuel d'Histoire en usage pour les classes de "cours élémentaire et moyen" à cette époque. Références : Histoire de France et d'Algérie (tiens donc !), Hachette, 1950.
Je passe la leçon 1 qui est une introduction à l'histoire chronologique, une explication scolaire. Venons-en à la leçon 2.

Nos ancêtres les Gaulois ! Vous avez tous entendu que nous bourrions le crâne des petites têtes brunes avec nos histoires de têtes blondes. Jugez par vous-mêmes au fur et à mesure des pages qui seront reproduites....Comme vous le voyez ce manuel est conçu pour présenter la même période en France et en Algérie. Chaque élève apprenait dans les deux pages bien-sûr. Dans ma classe (Tizi-Ouzou, Kabylie),  il y avait environ 40 élèves, environ 10 européens et 30 "indigènes" (Kabyles essentiellement et quelques arabophones). L'instituteur était soit un européen de souche soit un algérien.

histoire blog

Ainsi donc chacun, quelque soit son origine, apprenait cette merveilleuse histoire, de l'ensemble de ce qui était alors la France dans l'intégralité de ses départements et provinces, et particulièrement l'histoire de cette terre d'Algérie qui était notre terre natale, notre patrie charnelle...et chacun avait une bonne raison d'en éprouver quelque fierté.
Peut-être que ce manuel a finalement quelque chose de futuriste....vous n'êtes pas au bout de vos surprises !.... Non seulement je compte présenter de nombreuses pages de ce manuel mais d'autres manuels (de lectures). J'ai appris l'alphabet dans un manuel intitulé "Ali et Toto"....et je vous montrerai çà.
Je dédie aussi ces pages aux enfants d'Algérie à qui l'on cache depuis 48 ans la vraie histoire de leurs pays. je les dédie aussi à tous ceux pour qui l'histoire entre la France et l'Algérie est une histoire tragique mais néanmoins une histoire d'amour.

lecon-3.jpg

                                                                     à suivre....



et en avant-première, une vue de mon manuel d'apprentissage de la lecture lorsque j'étais écolier en Algérie (vers 1959).... Ali et Toto, le manuel d'hier.......  et peut-être de demain ?

Ali et Toto

Voir les commentaires

mutilation, illusion, aliénation.

Publié le par Christocentrix

..."N'oublions pas qu'une fois retrouvée, s'il était besoin, la réalité de la nature et de l'homme, il faut encore l'expliquer. Il faut encore la pénétrer. Prenons garde que les réductions opérées ne deviennent des mutilations ; que les conquêtes de la science, mal interprétées, ne produisent des obnubilations, et qu'à une illusion n'en succède une autre, antithétique. Car il y a bien une illusion de l'absolu, mais il y a aussi une illusion du relatif ; une illusion de l'éternel, mais une illusion de l'historique ; une illusion de la transcendance, mais une illusion de l'immanence ; une illusion mystique, mais une illusion positive. C'est-à-dire que, d'une part, en méconnaissant le relatif et l'historique, il est vrai qu'on n'obtient qu'un pseudo-absolu, qu'un pseudo-éternel, une libération en rêve ; mais, d'autre part, et non moins certainement, la méconnaissance de l'éternel et de l'absolu ne laisse entre les mains qu'un pseudo-historique, un pseudo-temporel, une voie qui ne mène pas à la libération. Bref. la «mystisfication » n'est pas à sens unique.

Il y a une illusion mystique, ou céleste, et il y a une illusion positive, ou terrestre. Disons l'une spiritualiste, et l'autre, matérialiste. Or, ce ne sont pas seulement des illusions ou des maladies individuelles. Elles peuvent marquer, tantôt l'une et tantôt l'autre, de longues périodes de l'histoire humaine. Normalement, l'illusion céleste vient avant la terrestre, et c'est pourquoi la seconde est illusion redoublée, se prenant pour lucidité critique. Rien ne sert cependant de dissiper l'une, si c'est pour tomber dans l'autre.

Celui que guide l'Évangile se trouve en garde contre l'une et l'autre aussi bien. L'idée de la transcendance implique l'immanence. Le dogme de la résurrection et l'invitation biblique au travail de la terre indiquent des directions sûres, pareillement le précepte de la charité fraternelle. Pas de vie spirituelle dans le rêve ! Pas d'éternité que le temps ne prépare ! mais pas d'humanisme clos, d'"humanisme inhumain" ! Le "rien-que-la-terre" est l'illusion la plus cruelle...

...l'Homme aliéné par son Dieu ? - Hélas! disons plutôt l'homme aliéné de son Dieu. Privé de sa dernière richesse, la plus précieuse, celle où il retrouverait le principe non seulement de son avoir mais de son être. Quel relief prend aujourd'hui la formule traditionnelle "celui qui est en moi plus moi-même que moi" ! Formule adoptée peut-être de confiance par beaucoup de ceux qui en vivaient la vérité sans réfléchir, mais dont une terrible expérience en creux impose à nouveau l'évidence ! L'homme sans Dieu, déshumanisé.

Le ciel d'une illusion mystique n'existe pas. Mais la terre de l'illusion positive existe --et se venge...
 
                      
                                                                                                    Henri de Lubac 


Voir les commentaires

grandeur et faiblesse de René Guénon

Publié le par Christocentrix

..."une oeuvre que l'on doit considérer comme l'une des plus singulières de ce temps. Elle se constitue si complètement en dehors de la mentalité moderne, elle en heurte si violemment les habitudes les plus invétérées qu'elle présente comme un corps étranger dans le monde intellectuel d'aujourd'hui. Mais c'est précisément la grandeur de Guénon d'avoir su se dégager complètement des préjugés du jour et d'avoir élaboré son oeuvre dans la solitude avec une rigueur inflexible. Ce qui est sûr, c'est qu'il a touché les problèmes les plus essentiels d'aujourd'hui, celui de la civilisation technique et des menaces qu'elle comporte, celui de l'organisation de la société économique et politique. Il l'a fait de façon à la fois irritante et profonde, mais qui ne peut laisser indifférent. Son oeuvre comprend une part de vérité. Elle a aussi des limites qui la rendent inacceptable à un chrétien.

 

Une première vérité de l'oeuvre de Guénon est la réhabilitation de la connaissance symbolique en face de la connaissance scientifique. Sur ce point plus peut-être que sur aucun autre, il choque la mentalité d'aujourd'hui. Pour un homme formé aux méthodes positives de la chimie ou de l'astronomie, revenir a l'alchimie et à l'astrologie apparaît comme une absurdité. Guénon, lui, pense que c'est tout l'esprit moderne qui est engagé

dans une immense déviation et qu'il y a plus de vérité essentielle dans l'astrologie avec toutes ses naïvetés que dans l'astronomie avec toute sa technique. C'est qu'en effet il s'agit ici d'une différence de plan. Toute la science du monde peut élargir les dimensions de la cage où se trouve l'homme : elle ne peut le faire sortir de cette cage. L'intuition symbolique au contraire pour qui les réalités du monde matériel nous font saisir une réalité qui les dépasse a une valeur plus vitale.

Qu'on entende bien ce que nous voulons dire. Il ne s'agit pas pour Guénon de revenir à l'astrologie et à l'alchimie sous leur forme vulgaire de pseudo-science. Mais il s'agit de comprendre que les astres ou les métaux nous intéressent plus profondément par leur signification que par l'usage matériel que nous en pouvons faire ou par les éléments qui les composent. Dans une des plus belles pages du Roi du monde, Guénon parle de l'émeraude tombée du front de Lucifer et dans laquelle est taillée le Graal. On peut considérer une émeraude du point de vue de sa valeur commerciale ; c'est ce que fait le marchand ou le propriétaire, qui la garde dans son coffre-fort. On peut la considérer du point de vue de ses propriétés matérielles c'est ce que fait le chimiste ; mais ce qu'il y a de plus réel dans l'émeraude; c'est la signification de sa couleur et de sa dureté ; et c'est ce que l'alchimiste saisit.

On peut en dire autant d'autres domaines. L'astronomie ne nous renseigne que sur la mécanique céleste. Mais c'est là rester à la surface des choses. Le monde stellaire est chargé de significations. Et ce sont ces significations qu'il faut déceler. Guénon a bien vu que ce n'était pas le mouvement des astres qui devait être considéré comme l'archétype des réalités terrestres, mais que ce mouvement était bien plutôt le symbole des réalités d'un autre ordre. Cette remarque rejoint la pensée de Mircéa Eliade quand il montre que ce ne sont pas les astres eux-mêmes qu'adorent les représentants des religions astrales, mais que le ciel visible est une « hiérophanie » à travers quoi le monde spirituel est manifesté. On voit qu'on est ici à l'opposé d'une astrologie vulgaire qui considérerait que l'existence humaine est conditionnée par les astres.

Géométrie et mathématiques sont l'objet d'une même critique. Les figures géométriques n'importent pas seulement par les relations numériques qu'elles présentent. Elles ont aussi une valeur qualitative et elles sont à l'origine de toutes les formes de figuration symbolique. Parmi ces formes, Guénon s'est attaché spécialement au symbolisme de la croix. Nous aurons à y revenir. Il faut dire la même chose des mathématiques. A côté d'une science des nombres, il y a une symbolique des nombres. Guénon relève que ce n'est pas sans raison que le nombre 7 ou le nombre 40 jouent dans la religion biblique un rôle si remarquable. Ils constituent un véritable langage. Et ce qui en fait l'intérêt, c'est que ce langage n'est pas purement conventionnel et arbitraire, qu'il repose sur des propriétés naturelles des nombres, comme c'était le cas pour figures géométriquc, ou groupes stellaires.

Ceci nous amène à une remarque importante : c'est que les différentes traditions nous présentent les mêmes symboles ou des symboles voisins. A quoi attribuer cette permanence? La conception d'une transmission positive à partir d'une origine commune est peu acceptable. Peut-être Guénon - et c'est un des points contestables de sa conception - semble-t-il la soutenir parfois. Il est bien plus satisfaisant de voir là, avec Mircéa Eliade, le fait que les symboles sont fondés sur la nature même des réalités visibles et de l'esprit humain, en sorte que celui-ci donne spontanément les mêmes significations aux mêmes objets. Il y a donc une symbolique universelle, naturelle, dont les traditions portent témoignage. Reste que cette symbolique n'est pas quelque chose de figé. Les symboles sont des réalités vivantes dans la conscience collective. C'est tout un monde dont nous commençons à peine l'exploration.

Dans cette symbolique traditionnelle, Guénon fait rentrer la symbolique chrétienne. Il rapproche la symbolique de la croix dans l'Inde et dans le christianisme. Il observe que le nombre des douze apôtres atteste une importance donnée au nombre douze qui apparaît d'autre part dans la doctrine des signes du zodiaque. La robe blanche du Pape atteste une valeur de la couleur blanche qui se retrouve dans toutes les religions. I1 y a donc des analogies certaines. Elles amènent Guénon à voir dans le christianisme une des formes de la tradition primordiale et à s'intéresser dans le christianisme à ce qui lui est commun avec les autres traditions. C'est là que nous commençons à ne plus pouvoir le suivre. Le christianisme reconnaît parfaitement l'existence d'une symbolique naturelle, qui se rattache à la religion cosmique, c'est-à-dire à cette révélation de Dieu à travers le monde visible qui est accessible à tous les hommes, dont nous avons parlé plus haut.

 

Mais précisément le christianisme est autre chose que cela. Il est une irruption de Dieu dans l'histoire, un événement radicalement nouveau. Si la croix a une telle importance pour lui, ce n'est pas d'abord à cause de sa valeur symbolique, c'est parce que c'est sur un gibet composé de deux morceaux de bois que le Christ a été mis à mort. C'est cette donnée historique qui est première. Comme ce gibet avait vaguement la forme d'une croix, la liturgie l'a chargé ultérieurement de tout le symbolisme naturel de la croix, comme signifiant les quatre dimensions ou l'axe du monde. On a marqué par là que la croix de Jésus-Christ avait valeur de rédemption universelle. Mais ces symbolismes sont secondés par rapport aux faits historiques. Et c'est cette importance du christianisme comme nouveauté absolue que Guénon méconnaît entièrement.

Aussi bien ceci n'est-il pas étonnant, puisque cette condamnation de toute l'histoire est une partie essentielle de sa pensée. Et ceci est le second point sur lequel nous avons à le considérer et sur lequel également l'excellent et le détestable s'unissent étrangement chez lui. Disons d'abord l'excellent. Nous éprouvons une profonde satisfaction quand nous voyons Guénon condamner avec une violence sans égale les idéologies modernes du progrès, de l'évolution, de l'historicisme. Nous pensons avec lui qu'il est absurde de croire que le développement de la science amène une transformation qualitative de l'humanité. Guénon va plus loin et y voit la marque d'une décadence. Depuis le XVIè siècle, cette décadence s'accentue. Nous touchons un grave problème. La science, en tant que telle, et non pas seulement dans ses usages coupables, dans la mesure où elle prend une importance disproportionnée par rapport à la sagesse, n'entraîne t-elle pas inévitablement le monde à des catastrophes ? La solution de Guénon peut paraître radicale. Il reste que la question ne peut être résolue dans le sens d'un facile optimisme.

Il faut reconnaître ici encore, toute la portée de la critique courageuse que Guénon nous donne des préjugés les plus invétérés et les plus néfastes du monde moderne. En attendant un salut quelconque de la science, l'homme se détourne des seuls vrais moyens de salut. Et ceux qui l'entretiennent dans cette illusion, qu'ils soient marxistes ou libéraux, sont les vrais responsables de la misère du monde moderne. Il est vrai que les notions de progrès scientifique, d'évolution biologique sont dénuées de toute incidence spirituelle. Il est vrai que l'hypertrophie de la pensée scientifique détourne l'homme moderne de l'intuition intellectuelle des valeurs métaphysiques. II est vrai que, sur le plan naturel, le développement du temps n'apporte à l'homme rien d'essentiel, car l'essentiel, ce sont les principes de la métaphysique qui sont immuables.

Il n'y a rien d'essentiel qui soit nouveau dans l'ordre naturel. Mais il n'en est pas de même sur le plan chrétien. Car ici nous sommes en présence d'événements qui changent qualitativement l'existence humaine et constituent une nouveauté absolue. Il n'est que de relire saint Paul pour voir combien les termes de création nouvelle, d'homme nouveau reviennent fréquemment chez lui. Il y a donc des éléments que ne possédait pas la tradition antérieure, une promotion spirituelle. Cette promotion correspond au passage de la connaissance de Dieu par le monde visible à la révélation de sa vie intime en Jésus-Christ. Par suite ici seulement, mais ici au sens le plus fort du terme, il y a histoire. C'est ce que n'a pas vu Guénon. Pour lui le christianisme n'est pas une réalité privilégiée. Et qu'il se soit finalement fait musulman en est bien la preuve.

 

Ceci nous conduit au dernier aspect de sa pensée, celui qui concerne les relations de la science, de la sagesse et de la foi. Ici encore la partie positive de sa pensée frappe d'abord. Contre le relativisme et le pragmatisme moderne, Guénon restaure la valeur de la pensée spéculative, à la fois dans son importance et dans sa valeur. La réalité suprême, c'est le monde des idées éternelles, dont les choses sensibles sont le reflet. L'activité la plus haute de l'homme est l'intuition de ces essences. Guénon retrouve ici la contemplation platonicienne. Seule la connaissance de ces vérités éternelles peut permettre d'organiser les choses humaines avec sagesse. Ceux qui possèdent cette connaissance constituent l'autorité spirituelle. Guénon restitue une conception hiérarchique de la société. Et il se heurte à nouveau à un dogme moderne, celui de la démocratie et du suffrage universel. L'autorité spirituelle est composée par ceux qui possèdent la tradition. Elle subsiste éminemment dans « le roi du monde » qui en est l'archétype idéal. Elle s'incarne visiblement dans certains personnages. Le Souverain Pontife représente à cet égard, pour Guénon, une de ces autorités. Et c'est pourquoi c'est un des aspects du catholicisme qu'il défend le plus, alors qu'il voit dans le protestantisme une perversion du christianisme authentique.

 

Mais quelle est la tradition dont les autorités spirituelles sont les dépositaires : c'est proprement de la tradition des principes intellectuels. Ces principes sont avant tout ceux de la philosophie de l'Inde, du Védanta auquel Guénon a consacré son premier ouvrage. C'est là la vérité suprême. Déjà, sur le plan philosophique, ceci n'est plus sans éveiller d'inquiétude. Car la philosophie de l'Inde nous laisse incertains sur des données aussi essentielles que la transcendance absolue de Dieu, l'immortalité personnelle, la création. Mais plus encore ce qui apparaît, c'est que la vérité supérieure est de l'ordre philosophique. Les religions, et en particulier les grands monothéismes méditerranéens, sont une sorte de compromis entre la pure vérité métaphysique et les besoins affectifs des hommes, à qui il est nécessaire d'avoir des mysticismes et des liturgies. C'est ce renversement de la relation qui unit métaphysique et révélation qui est la faiblesse, l'erreur principale de l'oeuvre de Guénon.

Et c'est là que se greffe le problème, si important dans son oeuvre, de l'ésotérisme. On peut entendre par ce mot deux choses absolument distinctes. D'une part, à l'intérieur d'une religion, on peut considérer qu'il y a des aspects plus mystérieux qui ne peuvent être imprudemment livrés aux débutants. Telle était l'explication du Cantique des Cantiques dans le judaïsme ; telles, dans le catholicisme, les voies de la mystique.

Mais il ne s'agit pas de doctrines autres, mais seulement d'approfondissement de la même réalité. La gnose prolonge la foi pour saint Paul. Rien n'est plus opposé au christianisme que la distinction de chrétiens de première et de seconde zones. C'est le baptême qui constitue l'initiation. Et le baptisé sait tout ce qu'il a à savoir. Il n'aura pas à recevoir une seconde initiation à un sens secret des rites et des dogmes.


C'est qu'en effet ésotérisme a un second sens, qui est celui que lui donne Guénon. Il consiste à dire qu'au delà de la diversité des religions, il y a une doctrine cachée, qui leur est commune et dont la connaissance est proprement initiatique. C'est ce que nous trouvons déjà dans la fausse gnose des prémiers siècles chrétiens. Ici la connaissance vulgaire et la connaissance supérieure ont un objet différent. Il y a une doctrine secrète autre que la doctrine exotérique. Et cette doctrine secrète n'est pas le christianisme, tel que l'enseigne le catéchisme. C'est une autre doctrine dont les dogmes sont une transcription symbolique, mais dont il faut être initié pour connaître le sens caché. Et précisément l'opposition de l'exotérisme et de l'ésotérisme rejoint celle de la religion et de la sagesse. Et c'est la sagesse seule qui donne vraiment le salut.

On voit pourquoi l'oeuvre de Guénon est à la fois si importante et si décevante. Elle nous attire parce qu'il parle de ce qui nous paraît vraiment intéressant. Elle nous attire parce que Guénon a dénoncé avec courage des erreurs dont nous croyons avec lui qu'elles sont les sources profondes de la décadence du monde présent. Mais si nous passons à la pensée positive de Guénon, elle nous apparaît comme radicalement incompatible avec le christianisme. Elle évacue en effet ce qui est son contenu même : l'affirmation du caractère absolument privilégié de la résurrection de Jésus-Christ."

 

        Cardinal Jean Daniélou (1953)

 

Voir les commentaires

Tolstoïevskisme (2ème partie)

Publié le par Christocentrix

        ...Tolstoï lit et relit les Frères Karamazov. Dostoïevski est un chrétien beaucoup plus trouble encore que Gogol. Gogol était malheureux mais discret. Ses oeuvres théologiques n'étaient pas destinées à son public habituel. Dans ses oeuvres profanes, il ne se présente pas comme un auteur confessionnel. Tout au contraire Dostoïevski ne cesse de se présenter comme chrétien, de crier et d'assener son christianisme. La théologie dostoïevskienne imprègne, imbibe complètement son oeuvre littéraire. Elle est plus présente, plus lisible dans la série romanesque qui va du Sous-Sol (1863) aux Karamazov (1880) que dans les essais plus abstraits réunis dans le Journal d'un Écrivain. Toute l'oeuvre est remplie par une prédication flamboyante, une ardeur à convertir qui ne connaît pas le repos. Beaucoup de lecteurs ont crédité le christianisme du bouleversement émotionnel que les moyens littéraires du roman dostoïevskien leur ont procuré. On ne compte plus ceux qui assurent avoir été convertis par Dostoïevski. A lire Motchoulski, Evdokimov, Guardini, René Girard, il prend la stature d'un Père de l'Église et d'un prophète pour notre siècle. Sur lui principalement repose la réputation
« mystique » du peuple et de la culture russes.

Quand on y regarde de plus près, on est étonné par le vague et l'évasif des confessions de foi d'un auteur qui a pourtant l'air de la proclamer sans cesse. Je ne parle pas ici de sa foi personnelle, dont nul n'a le secret, ni de sa piété qui, dans ses dernières années, était régulière et publique, mais seulement des documents de l'œuvre. Or ils ne nous mettent pas au clair sur le point de savoir si Dostoïevski croyait en Dieu. Dans les Démons, Chatov, son porte-parole, déclare « Je crois à la Russie, je crois à son orthodoxie... Je crois au corps du Christ (c'est-à-dire : l'Église identifiée à la Russie)... Je crois que le second avènement aura lieu en Russie... Je crois, balbutia Chatov hors de lui - et en Dieu ? en Dieu ? - Je... croirai en Dieu».  Il y a nombre de passages où l'athéisme apparaît plus respectable, plus proche de la foi parfaite que la croyance routinière et indifférente des gens du monde. Dans la plupart des textes dostoïevskiens, Dieu est un postulat nécessaire au bout d'un raisonnement sur l'homme et, à ce titre, il procure une garantie d'immortalité. Mais il n'est pas affirmé dans la foi. Dieu est la condition de la morale (« Si Dieu n'existe pas tout est permis ») et de l'ordre social (« Si Dieu n'existe pas, dit un personnage de l'Idiot, que devient mon grade de capitaine ? »). En revanche, la foi au Christ est abondamment affirmée. Mais quel Christ ? Le Christ a été de toute éternité l'idéal vers lequel tend, vers lequel doit tendre l'homme selon la loi de la nature... Le Christ, grand et ultime idéal du développement de toute l'humanité... Nous ne sommes pas loin des conceptions romantiques du Christ comme homme parfait ou type idéal de l'humanité.
Le Christ est-il Dieu ? Nulle part Dostoïevski ne l'a affirmé, ce qui est cohérent puisque Dieu reste pour lui une idée inaccessible. Il est, dit-il, « le reflet de Dieu sur la terre », ce qui convient au prince Mychkine mais bien inadéquatement au Christ du credo. Il est douteux qu'il soit ressuscité.
Le Christ mort de Holbein, contemplé à Bâle, a profondément troublé Dostoïevski, qui prête à Hippolyte, dans l'Idiot, ce commentaire : « La nature, à regarder ce tableau, se présente vaguement comme une bête énorme, impitoyable et muette, ou, pour mieux dire, beaucoup mieux dire, si bizarre que cesoit, comme une énorme machine d'invention moderne qui a brusquement saisi, fracassé et englouti, sourde et indifférente, une créature sublime et sans prix ». L'impuissance du Christ est une constante dostoïevskienne, et d'abord son impuissance sur le mal et le péché. Le mal, avec une singulière autonomie, introduit dans la nature le grouillement de tout l'horrible bestiaire dostoïevskien, vers, poux, araignées, cafards, tarentules, scorpion monstrueux du rêve d'Hippolyte, sortes de déchets ontologiques ou de témoins d'une création adverse. C'est pourquoi le Christ, « être idéal », nous attire hors du monde vers le haut. Dans l'enseignement du starets Zossima on entend l'écho de l'autre patrie d'où nous avons chu et où nous aspirons à remonter : « Nous a été donnée la sensation mystérieuse, secrète, de notre lien vivant avec un autre monde, le monde d'en haut, celui du ciel ; les racines de nos pensées et de nos sentiments ne sont pas ici mais dans d'autres mondes (...). Dieu a pris des semences dans d'autres mondes. Il les a semées sur cette terre et y a fait pousser son jardin, et tout ce qui a pu lever a levé, mais ce qui a levé ne vit que par le sentiment de son contact avec ce monde mystérieux. Si ce sentiment faiblit en toi ou disparaît, ce qui a levé en toi meurt aussi ». Ce pourrait être du Swedenborg.

Dieu est incertain, sa création est concurrencée par le mal, le Christ est vague, mort, impuissant, et cela n'empêche pas Dostoïevski de l'aimer d'un amour enthousiaste. Comme Tolstoï, Dostoïevski propose une morale des Béatitudes, en rupture avec la morale commune. Le monde est trop impur pour que de son spectacle, du désir de le préserver et de le parfaire, la raison puisse tirer universellement des règles morales obligatoires. Celui qui observe rigoureusement les commandements est suspect d'une cécité morale, d'une probable hypocrisie et d'une révoltante dureté de coeur. La morale dostoïevskienne repose sur ou plutôt consiste entièrement dans l'amour du Christ. C'est pourquoi les commandements vétéro-testamentaires sont facultatifs et les conseils évangéliques obligatoires. Porté à l'incandescence, cet amour entraîne le chrétien authentique au-delà du vrai et au-delà du bien.

« Si quelqu'un me prouvait mathématiquement que la vérité est en dehors du Christ, et qu'il fût réel que la vérité soit hors du Christ, j'aimerais mieux être avec le Christ qu'avec la vérité ».  Cela pourrait passer pour une conséquence de l'irrationalisme que les slavophiles avaient introduit dans la théologie russe et que Dostoïevski professe à chaque occasion. Mais il semble que ce soit plus encore : accepter à l'avance le faux, au nom du Christ, est un sacrifice qui signale le vrai chrétien. Accepter que celui qui a dit : « Je suis la vérité » soit un imposteur, et le suivre pour cela même, dissocier l'amour de la vérité de l'amour du Christ, telle est l'intuition première du sur-christianisme dostoïevskien.
Il y en a une autre : l'amour de l'ennemi enveloppe l'amour du mal en cet ennemi ; de même, l'amour de soi enveloppe la pitié ou l'attendrissement envers son propre péché. Ainsi se construit une communion des pécheurs qui est la véritable communion des saints. La sur-charité assume le mal et le démon lui-même. Comme l'athéisme est la voie la plus haute vers la foi parfaite, ainsi le péché est la voie vers le salut plus haute et plus noble que la vertu. Par un obscur déplacement, ce qui est, dans l'Ecriture, affirmé des pauvres est, dans l'œuvre de Dostoïevski, affirmé des criminels. On glisse de l'anomisme à l'antinomisme déclaré, afin de surmonter la création pénétrée de mal et de s'échapper vers le haut, vers l'idéalité.

 

On peut se demander alors pourquoi Dostoïevski, au contraire de Tolstoï, est resté attaché à l'orthodoxie et pourquoi il a été reconnu orthodoxe par des esprits aussi sourcilleux que Pobedonostsev, le sévère procureur du Saint Synode. La réponse est politique. Dostoïevski est cru orthodoxe parce qu'il est nationaliste et antirévolutionnaire.

« Je crois à la Russie » : la passion nationaliste nourrit ce qu'il a de foi en Dieu : « Dieu est la personnalité synthétique de tout un peuple, pris de son origine à sa fin... Je rabaisse Dieu au niveau d'un attribut de la nationalité ? Au contraire c'est la nation que j'élève jusqu'à Dieu... La nation c'est le corps de Dieu ».  Le médiateur réel de l'humanité, le vrai rédempteur, c'est le peuple russe christophore : « Etre un vrai Russe, c'est s'efforcer d'apporter la conciliation et définitivement dans les contradictions européennes, montrer à la détresse européenne l'issue que lui offre l'âme russe, universellement humaine et unificatrice, y faire place en fraternelle charité à tous nos frères et pour finir, peut-être, prononcer la parole définitive de la grande, de la totale harmonie, de l'accord fraternel irrévocable de toutes les races selon la loi évangélique du Christ... Notre terre peut bien être misérable, c'est cette terre misérable que " le Christ, sous l'aspect d'un esclave, a parcourue et bénie ". Pourquoi ne porterions-nous pas Sa dernière parole ? »  
Le vrai Dieu, c'est l'essence secrète de la Russie. La partie bonne de la création, qui inspire à Dostoïevski des cris d'admiration, c'est la terre russe. Le Christ sauveur, c'est le peuple russe, plus franchement, plus courageusement pécheur que tous les autres peuples : ultime avatar du simul peccator et justus et du pecca fortiter crede fortius luthériens. Pour Gogol, la misère pécheresse de la Russie contenait la promesse d'un repentir ; elle devient, par elle-même chez Dostoïevski, la garantie du salut.

Dostoïevski avait été révolutionnaire dans sa jeunesse. Ce passé, son évangélisme tourné vers les simples et les pauvres, son nationalisme centré sur le fond obscur du peuple russe, son exécration de l'Occident et des formes polies de la vie en société auraient dû normalement l'entraîner au populisme. Et pourtant, il fut à l'égard du populisme révolutionnaire comme un personnage de Dostoïevski : hautement, violemment contradictoire.

La découverte en déportation du peuple réel, dans son abjection carcérale, avait mis à rude épreuve son populisme livresque d'adolescent. Ses premiers amis en Sibérie furent polonais, plus proches de lui par la culture et les manières. Mais soudain il passa du côté des misérables, par une révolte non plus populiste mais nationaliste. Comme l'a très bien dit Joseph Frank, il fit une sorte de « saut de la foi » et dota ses compagnons russes des vertus du Christ non en fonction de leur statut social, mais de leur statut national. Si bas que fussent tombés ces Russes, ils étaient tout de même mystiquement supérieurs, infiniment, aux Polonais et aux Allemands.

Mais voici qu'en 1863, Dostoïevski lit, épouvanté, le Que Faire ? de Tchernychevski. Il a alors l'intuition métaphysique qui va soutenir sa grande série romanesque. Les nouveaux révolutionnaires conjoignent l'athéisme (la haine du Christ) et le reniement de l'essence nationale. Ces infimes conspirations d'étudiants annoncent un malheur indicible qui va fondre sur la Russie et sur le monde et qu'il nomme : possession démoniaque. Les criminels sont les bons larrons, rachetés par leur russité, mais eux sont les mauvais larrons en qui sont entrés les démons. Voilà qui met Dostoïevski du côté de Pobedonostsev.
Mais il y a pis encore que les révolutionnaires : ce sont les libéraux qui veulent mettre la Russie à l'école de l'Europe, la dénationalisent, la privent de son âme, l'infectent des idées maudites de libéralisme, de socialisme, de catholicisme, entrelacées entre elles et formant faisceau. Ils sont en Russie les représentants du nouvel ordre bourgeois germano-helvéto-parisien. Ils prônent l'ordre, la décence, la propreté, le confort, la propriété. Ils se plaisent dans ce monde, ils se satisfont de la création. Alors les démons populistes rentrent partiellement en grâce parce que au moins ils sont russes dans leur volonté de tout détruire et leur extrémisme dans le mal. Ils sont chrétiens par leur mécontentement sacré, parce qu'ils condamnent ce monde à la destruction qu'il mérite, et parce que, péchant radicalement, ils se portent candidats à la plus haute miséricorde. Dostoïevski abominait Netchaev. Mais Tourguéniev le réconcilie avec Netchaev.

On peut dire cela de Dostoïevski, mais aussi autre chose parce que son génie se plaît dans la contradiction et le paradoxe. Nous ne savons pas comment Tolstoï, dont l'esprit n'était pas des plus clairs, s'est débrouillé de cet écheveau emmêlé. Lui, qui est sorti de l'Eglise, qui en a été excommunié, semble par comparaison avec Dostoïevski beaucoup plus franc, plus frais, plus sain. En matière religieuse, il recueille d'honorables courants religieux du XVIIIè siècle, qui sont perdus dans le trouble et sombre romantisme dostoïevskien. Le Dieu de Tolstoï n'est pas sans rapport avec l'Etre suprême, ni son Christ avec cet homme parfait que le déisme se plaît à honorer. Sa morale pratique n'intervertit pas volontiers le bien et le mal. En revanche, il lève les anathèmes que Dostoïevski avait fulminés contre le mouvement révolutionnaire. Tolstoï opère la jonction de l'inquiétude religieuse russe avec le populisme. L'appel à l'action, à la pratique, le refus du quiétisme liturgique, l'injonction de mettre en accord les paroles et les actes : mais c'est le thème de la fameuse Lettre de Biélinski à Gogol, acte de naissance de l'intelligentsia révolutionnaire (3 juillet 1847). Tolstoï entend démolir de fond en comble cette société mensongère et meurtrière. Il la reconstruira sur des bases populaires - et non pas nationalistes -, c'est en cela que consiste le principal écart entre l'auteur d'Anna Karénine et celui des Karamazov. C'est pourquoi Lénine, parmi tous les alliés dont il avait besoin pour accomplir son projet de destruction générale, n'en pouvait trouver un plus synthétique, plus précieux que Tolstoï, qu'il qualifiait très justement de « miroir de la révolution russe ». Réunissant Gogol et Biélinski, ou leur postérité respective, Tostoï était toute la Russie.

Tolstoï s'affirme chrétien et plus chrétien que les chrétiens. Les populistes, dans l'ensemble, sont athées militants. Mais un état d'âme commun permet de franchir le fossé religieux. Devant le propriétaire satisfait, le seigneur, le bourgeois, le fonctionnaire, le gendarme, la femme du monde ; devant le salon luxueux, la parade militaire, le bal à la cour, l'exécution de justice, c'est de part et d'autre le même dégoût, le même mépris, la même hâte d'en finir. Devant le paysan, les mains sur l'araire, devant la paysanne qui brode et qui file, le bagnard qui trime, l'artisan qui coud sa botte et sa casquette, le même attendrissement ; devant la misère et l'injustice, la même indignation. La frontière entre les lumières et les ténèbres passe au même endroit. Le second point d'accord est le sublime moral. La morale sublime transcende infiniment la morale commune et de droit. Elle ne compose pas avec l'intérêt personnel. La valeur négative est l'égoïsme ; la valeur positive, le désintéressement et la générosité. Ceux qui sont entrés dans cette voie communient à cette morale, se reconnaissent entre eux, se respectent et s'admirent. Le tolstoïen non violent et le terroriste porteur de bombe ont l'un pour l'autre des sentiments fraternels et un dédain écrasant pour le commun des hommes. Le surchristianisme ou l'antichristianisme ne crée pas une différence dans le petit troupeau des élus.


Deux questions se posent : d'où vient cette théologie et d'où lui vient son succès ?

Pour répondre à la première, il faudrait passer en revue une bonne partie de l'histoire religieuse européenne. Sans remonter au déluge (qui se placerait probablement à la naissance, au XIVè siècle, de la devotio moderna), on peut conjecturer que le syndrome tolstoïevskien se dessine en France dans les régions de la mauvaise conscience janséniste et du pur amour fénelonien. C'est déjà l'association de la ferveur avec la douleur, la haine de soi et le désintéressement parfait. Il faudrait suivre ensuite ce courant religieux dans l'Allemagne du XVIIIè siècle où le piétisme ascétique côtoie la spéculation ésotérique, et le cercle spiritualiste la société secrète illuministe : tout cela entre en Russie, peu à peu, sous des formes simplifiées mais radicales.


En France ces courants aboutissent à la déchristianisation ou bien sont récupérés par le catholicisme. Dans ce dernier cas cela n'entraîne plus de dérive dogmatique mais une coloration des mœurs et du sentiment religieux. C'est au milieu catholique ainsi travaillé que le vicomte Melchior de Vogüé présente entre 1883 et 1886, dans la Revue des Deux Mondes, le « roman russe ». En Allemagne, cette religiosité, aspirée dans le puissant mouvement idéaliste, devient un chapitre d'histoire de la philosophie. Du coup, les éléments proprement religieux se dessèchent et se perdent. De plus, la philosophie après Hegel revient aux positions irréligieuses des Lumières.

Le succès de la littérature russe en Europe occidentale est contemporain du « second romantisme » qui succède au rationalisme et au positivisme dominants. L'Europe attend un supplément d'âme. De même qu'à la fin du XVIIIè siècle la littérature française avait été dépréciée parce qu'elle était « formelle », « superficielle », sans âme, de même à la fin du XIXè siècle ce sont les littératures latines dans leur ensemble qui ne peuvent plus se mesurer avec les littératures du Nord, tellement plus « profondes », parlantes, bouleversantes et qui véhiculent un message. L'entrée en France de la littérature russe est contemporaine d'une désaffection pour la littérature italienne. Delacroix savait encore son Tasse par coeur. Il est le dernier. II faut pour goûter les littératures classiques un apprentissage rhétorique et une éducation du goût auxquels les jeunes gens ne se prêtent plus. Sous le Second Empire, Tourguéniev et Pouchkine avaient été présentés au public français. Dans la génération suivante leur gloire pâlit devant la trilogie Gogol, Dostoïevski, Tolstoï.

L'enthousiasme pour Schelling et pour Hegel n'était pas purement philosophique, il était aussi religieux. Il faut en dire autant de la littérature russe. L'aimer, y entrer à fond, c'est pour une part s'y « convertir ». Les littératures occidentales n'avaient jamais posé une pareille exigence. Bénichou a montré que le magistère des « grands écrivains » se substitue à la fin du XVIIIè siècle au magistère de l'Eglise. Mais dans le cas de la littérature russe, le sacre de l'écrivain touche des auteurs qui se donnent pour sacrés. Le magistère littéraire ne se substitue pas au magistère prophétique, il se confond avec lui.

Nous manquons de recul pour mesurer les effets du raz de marée russe sur la sensibilité religieuse du XXè siècle. Ils paraissent immenses. Comment évaluer la part tolstoïenne et dostoïevskienne sur le misérabilisme, le dolorisme, le pacifisme, le populisme, le masochisme, le nationalisme, le tiers-mondisme et tous les autres maux en « isme » qui ont fondu sur nos malheureuses chrétientés modernes ? Le fait est que ce « message » si étrangement déviant par rapport à ce qui avait toujours, par tous et partout, été cru, n'est guère perçu comme une nouveauté hérétique. Plutôt il donne le la à la spiritualité contemporaine.

Mais le fait est que ce « message » est passé à travers des œuvres littéraires et que c'est cela qui explique son succès mondial. Existe-t-il une zone de recouvrement, ou un centre, commun à l'expérience esthétique et à l'expérience morale et religieuse ? Je crois qu'il existe : c'est le sublime.

Je ne cite pas sans crainte une notion sur laquelle ont si profondément médité Burke et Kant. Voici dans quel sens elle me paraît utilisable ici.

Le sublime dissocie l'approche des choses hautes et la délectation. Le beau réjouit, édifie, mais le sublime engendre l'effroi et la douleur. Ensuite le sublime est l'expérience d'une limite où la raison et l'imagination rencontrent leur impuissance : à cette limite, le beau se mue en laid et l'horrible en beau du genre sublime.

Kant écrit d'autre part : « Est sublime ce qui par cela seul qu'on peut le penser, démontre une faculté de l'âme qui dépasse toute mesure des sens » Cette faculté suprasensible en nous, c'est la génialité. Le sentiment du sublime n'est pas autre chose que l'admiration ressentie par la raison devant son propre pouvoir. Dans aucune littérature autant que dans la russe la génialité n'a été le réquisit indispensable de celui qui se mêle d'écrire. Notre littérature française ne fait pas si grand cas du génie et les plus aimés de nos écrivains s'en passent très bien. Mais dans la russe, le génie est la condition de base et il suffit à tout.

Si, par un débordement, l'on applique ces dispositions esthétiques aux objets religieux et moraux, on touche aussitôt l'esprit du tolstoïevskisme. Le sublime apporte le tourment. Il favorise les états limites où se produit la coincidentia oppositorum : l'athéisme se convertit en foi parfaite et le péché force les portes de la rédemption. La morale commune, la foi commune sont entraînées, tout comme nos littératures classiques, dans les pâles, dans les tièdes régions du beau dont ne peuvent se satisfaire les esprits profonds ni les coeurs haut placés. Tant pis si, étourdis par leur propre grandeur, ils débouchent au-delà de la lisière éblouissante, dans le creux de l'illusion.

                                                      Alain Besançon "La Falsification du Bien" (Julliard, 1985)

Voir les commentaires

Tolstoïevskisme (1ère partie)

Publié le par Christocentrix

 

 

Tolstoï n'est pas un philosophe de la religion. Il est un génie religieux, un homme qui vit de religion, un inspiré, un fondateur. Il n'y a pas de rigueur intellectuelle dans le tolstoïsme, mais un appel puissant qu'un homme de grande envergure a reçu et qui y répond en y engageant sa vie. Dans le Coran, on trouve des débris de judaïsme, des fragments de christianisme, des courants hérétiques, tout ce que l'air du temps et les caravanes pouvaient charrier jusqu'aux oreilles avides et peu exercées de Mahomet. C'est de la même manière que les idées religieuses du XVIIIème et du XIXème siècle entrent dans l'esprit de Tolstoï. Il n'est ni un professionnel ni un savant de la doctrine sacrée et en cela il ne correspond pas au type classique de l'hérésiarque chrétien. C'est un gentilhomme qui n'a pas terminé ses études universitaires et qui mène dans son domaine la vie de seigneur rural, de père de famille et, parce qu'il a ce don, d'écrivain. Mais peu à peu, secrètement, sa vie se concentre sur le tourment religieux car c'est de la religion qu'il attend le remède à son mal de vivre, à sa culpabilité, aux énigmes philosophiques que lui propose son puissant et autodidacte esprit.

Que cherche-t-il ? Ce qu'offre l'Eglise orthodoxe officielle, asservie à l'Etat, couvrant à ses yeux les pires forfaits, n'est, à l'évidence, pas acceptable. Tolstoï s'est livré à une lecture approfondie du manuel de théologie dogmatique en vigueur (celui du métropolite Macaire) et il a été indigné de tant d'absurdité et de mensonge. Il cherche une religion en esprit et en vérité, qui laisse en paix la raison naturelle. Il a lu Renan et les autres : il ne peut croire aux miracles, ni à la divinité du Christ ni à la résurrection d'entre les morts. Il ne peut croire à la Trinité, qui est une contradiction dans les termes, ni à l'Incarnation, qui en est une autre, ni à la Rédemption que tout le cours du monde dément quotidiennement. Il cherche une religion humanitaire ; une religion accessible au pauvre, à l'humble, à l'ignorant ; une religion dégagée des dogmes incertains et des rites inutiles ; une religion débarrassée des liens qui entravent l'Esprit, à savoir la matière, la propriété, le droit, l'Etat. Enfin et surtout une religion qui vienne du coeur, parle au coeur, ouvre les écluses du sentiment, développe l'état d'âme et l'effusion. Une telle religion est praticable ici et maintenant par toute la terre.

Dans ses lectures intenses et solitaires à Iasnaïa Poliana, Tolstoï a médité Pascal (de qui il interprète la notion de coeur dans un sens psychologique et romantique), Rousseau, Schopenhauer, Vinet, Lamennais, les textes sacrés de l'Orient. Tout cela l'oriente vers un sentimentalisme religieux, un subjectivisme personnaliste, existentiel, qui prolonge spontanément la ligne du piétisme, de Schleiermacher, de l'irrationalisme slavophile. Il ne va pas volontiers aux grands systèmes intellectualistes, aux gnoses savantes à l'allemande dont s'enchantait la précédente génération. Il aspire à la simplicité, à la simplification surtout, parce qu'il est pressé de passer à la pratique et de mettre sa religion dans sa vie. Aimant le concret, goûtant l'image, il préfère écrire des paraboles, des contes populaires, à la rigueur un catéchisme pour les simples. Il n'écrit pas de traité pour les doctes.

Quand il se met aux Ecritures, à l'exégèse, à l'examen des questions théologiques, c'est dans des dispositions où se déchiffrent la naïveté de l'autodidacte (avec son grec du collège il corrige la traduction des Evangiles), la hardiesse du Russe qui croit avoir fait le tour de la question et qui n'hésite pas à trancher au nom d'une évidence intérieure, d'un bon sens provincial, d'une science toute neuve, et enfin l'assurance du grand écrivain couronné d'une gloire mondiale.

Dans le tolstoïsme se remarquent les ingrédients habituels d'une gnose débutante. Nous sommes sauvés par la conscience d'un principe spirituel qui est en nous et qui ne fait qu'un avec Dieu lui-même. Le principe spirituel, la lumière divine descendue du ciel, vit dans l'homme : c'est la Raison et tout à la fois le Verbe et l'Ame. Parce que la lumière est en nous comme une étincelle divine, c'est en ce monde et non dans l'autre qu'il convient que nous devenions enfants de la lumière. A la mort nous rejoignons le grand tout, nous fusionnons avec la vie commune à toute l'humanité, dans la vie du Fils de l'homme.

A la veille de sa mort, il dicte à sa fille quelques lignes qui sont ses ultima verba : « Dieu est un tout infini : l'homme n'en est que la manifestation finie. Dieu est le Tout infini dont l'homme se sent être une parcelle finie. Dieu seul existe véritablement. L'homme est sa manifestation dans la matière, le temps et l'espace. Plus la manifestation de Dieu dans un homme (sa vie) s'unit à ses manifestations (aux vies) dans les autres êtres, plus pleinement cet homme existe. L'union de sa vie avec la vie des autres êtres s'accomplit par l'amour. Dieu n'est pas l'Amour, mais plus il y a d'amour et plus l'homme manifeste Dieu, plus il existe véritablement. Nous ne reconnaissons Dieu que par la conscience de sa manifestation en nous ». Ainsi le salut s'opère par une prise de conscience, à la fois illuminante, transformante et rationnelle, d'un élément divin déposé en nous et qu'il faut faire fructifier par une conduite appropriée.

Cette prise de conscience est prouvée par les Ecritures. Certes Bouddha, Lao-Tseu, Confucius, Socrate, Marc Aurèle, Luther, Spinoza, Rousseau, Emerson, Ruskin et d'autres encore ont eu des intuitions parallèles. Ils ont par conséquent partagé la même « foi », car par ce mot Tolstoï désigne la prise de conscience. Mais nulle part la doctrine n'a été révélée plus purement, plus simplement, plus généralement que par Jésus-Christ. Jésus-Christ n'est pas le Fils de Dieu au sens de la théologie traditionnelle, mais il l'est dans le sens tolstoïen comme celui où le principe spirituel s'est manifesté dans sa plénitude et oui a donné les règles de vie susceptibles de conduire réellement au salut.

Pour le prouver, pour découvrir ces règles, il faut épurer les Ecritures. Tolstoï se livre donc au travail exégétique. Il dispose par colonnes le texte grec, le texte russe, enfin une transposition interprétative. L'Ecriture est triée. Sont retenus principalement les Evangiles et, parmi ceux-ci, l'Evangile de saint Matthieu et de saint Jean. L'Ancien Testament est à peu près disqualifié parce que l'image qu'il donne de Dieu (un Dieu de colère, jaloux, violent) est manifestement fausse et que la Loi, comme toute loi, est une œuvre humaine d'oppression. Mais le Nouveau aussi doit être élagué, d'abord des miracles qui sont inutiles et contraires à la raison ; ensuite de la naissance virginale et de la résurrection ; enfin du corpus paulinien. « La rupture entre la doctrine de la vie et l'explication de la vie a débuté avec la prédication de Paul qui ignorait la doctrine éthique formulée dans l'Evangile de Matthieu et qui prêchait une théorie métaphysico-cabalistique étrangère à la doctrine du Christ ; elle a été achevée sous Constantin quand on trouva possible de qualifier de chrétienne toute l'organisation sociale païenne sans rien y changer, en la couvrant seulement d'un manteau chrétien. » Comme on pouvait s'y attendre, Tolstoï est marcionite par son mépris de l'Ancien Testament et par son projet de composer un évangile unitaire et non contradictoire, et il est joachimite par son insistance sur l'évangile spirituel de Jean et sur le dépassement de l'Eglise visible par un nouvel âge de l'Esprit. Bien entendu Tolstoï est ignorant de ces recommencements. Dans sa sincérité têtue il pense revenir à la pure doctrine que des menteurs et des criminels ont dévoyée.

De laquelle il faut extraire le message éthique. Tolstoï a toujours été indigné par la contradiction entre les paroles et les actes. Ce qui l'a dressé contre le prétendu chrétien Etat russe et contre l'Eglise, chrétienne par imposture, c'est l'hypocrisie. C'est l'hypocrisie qu'il traque dans son intérieur domestique, dans sa vie personnelle, jusqu'à la fugue finale et la mort dans la petite gare d'Astapovo.

Dans l'Evangile, dans l'Evangile exclusivement, il trouve les principes de la morale véritable. Elle repose sur deux commandements : l'amour de Dieu, c'est-à-dire l'ouverture du moi au monde spirituel où il est destiné à progresser ; l'amour du prochain, pareillement porteur d'une âme divine promise à la même fusion avec le monde spirituel. Du sermon sur la montagne, il extrait les préceptes positifs, les commandements de la morale tolstoïenne. Ils sont au nombre de cinq : ne te mets pas en colère, ne commets pas l'adultère, ne prête pas serment, ne résiste pas au mal par la violence, ne fais pas la guerre. Humilité, pureté, piété, douceur, humanité, telles sont les vertus cardinales chrétiennes. Elles impliquent, et Tolstoï est intransigeant sur ce point, une abrogation de l'ancienne Loi. Pourtant l'Evangile n'affirme-t-il pas que le Christ a accompli la loi mosaïque bien loin de l'abolir ?

C'est une fausse interprétation et, quand on en a bien sondé l'importance, elle est « la cause de l'effrayant et terrible drame de la lutte du mal et des ténèbres avec le bien et la lumière ». Au contraire la pratique des cinq commandements manifeste dès ici-bas le Royaume de Dieu « qui est en nous ».

Or la société et l'Etat sont fondés sur l'ancienne Loi. « Tout ce qui m'entourait, ma sécurité, et celle de ma famille, ma propriété, tout cela reposait sur une loi réprouvée par le Christ, sur la loi du talion. » Le monde moderne confesse le Christ en paroles, mais le renie en fait. Il est impossible d'être chrétien, c'est-à-dire de pratiquer la non-résistance au méchant, tout en travaillant à l'organisation de l'Etat, en défendant la propriété, en instituant des tribunaux, en levant des armées. Les commandements tolstoïens obligent à une rupture pratique avec ce monde. Tolstoï paie d'exemple. Il refuse de siéger comme juré. Il proteste contre l'exaltation patriotique (« une épidémie psychopathique »), contre le meurtre collectif qu'est la guerre. A propos de l'alliance franco-russe, il écrit les lignes suivantes qui résument son message social : « C'est toujours le même peuple de travailleurs, toujours imbécile et toujours trompé, celui-là même qui, de ses mains calleuses, a construit tous ces vaisseaux, ces forteresses, ces arsenaux, ces casernes, ces canons, ces paquebots, ces ports, ces ponts, ainsi que tous ces palais, ces salles fastueuses, ces estrades, ces arcs triomphaux, celui-là même qui a composé et imprimé ces journaux et ces livres, qui a pris et livré ces faisans, ces ortolans, ces huîtres, ces vins que mangent et boivent tous ces gens qu'il a nourris, élevés et entretenus et qui le trompent en lui préparant les pires malheurs ; c'est toujours le même brave peuple qui, riant de toutes ses solides dents blanches, béait d'admiration, s'amusant, dans sa naïveté, à considérer toutes sortes d'amiraux et de présidents chamarrés, les oriflammes et les drapeaux, les feux d'artifice et qui n'aura pas le temps de se retourner qu'il n'y aura plus ni amiraux, ni présidents, ni drapeaux, ni musique, mais uniquement une immense plaine vide, mouillée, le froid, la faim, l'angoisse, l'ennemi qui vous tue par-devant, le commandement qui ne vous lâche pas par-derrière, du sang, des plaies, des souffrances, des cadavres en décomposition, et une mort inutile, sans aucun sens.» Ce pathos est caractéristique. On le retrouve dans les contes (par exemple Trois Morts), et dans les romans (Résurrection). Il naît de l'opposition entre le peuple, sain, pur, travailleur, exploité, trompé, et les élites ridicules, pourries et parasites. Il fustige le luxe, le superflu, dénonce la guerre, le monde moderne. La morale tolstoïenne commande violemment une non violente subversion.

Tolstoï écrivait en 1884 à son ami A. S. Boutourline qu'il n'avait pas la prétention de défendre le côté métaphysique de sa doctrine, parce qu'il s'était rendu compte que
« tout homme considère le côté métaphysique à travers son prisme personnel ». Le germe gnostique ne se développe pas en système ni en cosmologie.

L'essentiel, c'est que l'unanimité se fasse « inévitablement et obligatoirement sur le côté éthique ». Il est protégé de la gnose par son inculture semi-volontaire et dont il se réjouit puisque l'examen des systèmes philosophiques l'a persuadé de leur inanité sauf dans la mesure où ils annoncent le tolstoïsme. Ainsi peut-il mettre sa doctrine sous l'autorité immédiate de l'Evangile.

Peut-être la clé du tolstoïsme se trouve-t-elle dans l'idée de « morale chrétienne ». Cette expression est devenue si familière qu'il faut faire effort pour se souvenir que dans la tradition de l'Eglise une telle chose n'existe pas. La morale existe en soi, en tant qu'ordre du monde, et la venue du Messie, si elle a rendu caduques les prescriptions rituelles de l'ancienne Alliance, n'a rien changé et ne pouvait rien changer aux moralia. Il n'y a pas de nouvelles règles de vie dans le Nouveau Testament, mais une manière différente d'interpréter la Loi et des modes de vie conseillés en vue de l'avènement imminent du Royaume. Toute différente est l'interprétation de Tolstoï. Le Christ, qui n'est pas Dieu, ne sauve pas parce qu'Il est, mais parce qu'Il dit. Son « message » est la quintessence de l'enseignement religieux et moral de ses prédécesseurs, Bouddha, Confucius et les autres. Il munit l'homme de règles pratiques qui mettent entre ses mains le salut. Ainsi, au lieu qu'il y ait une morale même et unique pour tous les hommes, plus ou moins explicitée par la Révélation, il y a deux morales en guerre. L'une est la fausse morale que suit le monde, y compris le monde prétendument chrétien de l'Etat et de l'Eglise. L'autre est la vraie morale, en radicale contradiction : elle est renfermée dans les conseils évangéliques promus au rang de commandements nouveaux. Dans les ipsissima verba du Christ, tels que Tolstoï pense les avoir rétablis, elle retrouve sa pureté et sa vigueur. Comme le salut dépend de la volonté de l'homme et que cette volonté doit se guider sur des conseils devenus obligatoires, cette nouvelle morale est plus dure que l'ancienne et son joug est plus lourd. C'est pourquoi Tolstoï vivra jusqu'à la fin dans l'inquiétude et le tourment.

Et pourtant c'est bien parce qu'il s'affirmait chrétien et qu'il prêchait sa doctrine comme étant le christianisme que Tolstoï a lancé un appel aussi attirant. Il se trouvait en consonance avec plusieurs courants majeurs du XIXème siècle. Purifier, alléger, simplifier le christianisme, l'émonder des ajouts illégitimes de l'histoire, des accrétions inutiles de l'Eglise et des interpolations qui vicient les Ecritures : c'est une ambition qui s'observe en même temps dans le spiritualisme agnostique, dans le protestantisme libéral et dans le catholicisme moderniste. Renan, Harnack, Loisy ont fait, à leur façon savante, ce que faisait Tolstoï, à Iasnaïa Poliana, avec les moyens du bord. Tolstoï orchestre également les thèmes du christianisme social. A la fin de sa vie, il corrige une biographie de Lamennais. Il honore Ruskin et Manning. La condamnation portée sur l'argent, l'exaltation du travailleur, l'horreur du luxe, le mépris du bourgeois sont un fonds commun où Tolstoï prend ce qu'il lui faut. Le pauvre est préféré non parce qu'il a besoin de Dieu, mais parce qu'en lui-même il est meilleur, qu'il a la science infuse, la vertu naturelle, le christianisme inné et qu'enfin Dieu a besoin de lui.
Enfin Tolstoï regroupe la plupart des tendances religieuses de la littérature russe. Il faut excepter Pouchkine, l'antitype de Tolstoï, et ceux qui se réclament de lui. Mais avec Gogol il partage le mal de vivre et le tourment religieux. Au milieu de sa vie, Gogol aussi avait été saisi par l'aspiration au bien et au perfectionnement moral. Tolstoï relit en 1889 les Extraits de ma correspondance avec mes amis. Il est émerveillé. Il reconnaît les traits de la crise qu'il a vécue, et les chemins de sa quête. Il voit chez Gogol la même obsession de pureté, un pareil dégoût pour les trivialités de la vie sociale, la même culpabilité déchirante et le même désir d'humiliation. Gogol exaltait la Russie parce qu'elle était un lieu de souffrance. La souffrance, expiatrice par soi, purificatrice par soi, est le seul sacrement que reconnaisse Tolstoï....


(La religion de Tolstoï a fait l'objet d'une thèse de doctorat : Nicolas Weisbein, l'Evolution religieuse de Tolstoï, Paris, 1960. Thèse très complète que  Besançon utilise constamment pour ce chapitre encore que ses conclusions soient fort différentes de celles de l'auteur.)

                                                    Alain Besançon "La Falsification du Bien", Julliard, 1985. 

 

(la deuxième partie sera plus consacrée à Dostoïevski, c'est pourquoi l'article s'intitule : "Tolstoïevskisme" )....... à suivre prochainement...

Voir les commentaires

démonisme et morale d'esclave (Berdiaev)

Publié le par Christocentrix

"La tentation du démonisme définitif, un mal mystique (et non une facette inconnue de Dieu) est la tentation du néant, une tromperie et un mensonge. Le fondement psychologique transcendantal du démonisme véritablement négateur de Dieu est l'esclavage, la révolte d'un esclave ignorant les devoirs de la noblesse, haïssant l'infiniment grand. Il s'agit bien sûr de l'esclavage et de la noblesse de l'esprit, et non de catégories sociales.


Contrairement à Nietzsche, je pense que c'est le démonisme, et non le christianisme, qui est une morale pour esclaves. Seuls les serviteurs de Dieu se révoltent contre lui, ses enfants l'aiment. Une psychologie d'esclave n'est capable de concevoir d'autre rapport à Dieu que la soumission, elle voit la sujétion partout, car elle n'est pas libre intérieurement. Le démonisme est fondé sur des sentiments d'esclave, car il comprend parfaitement l'obéissance à Dieu, mais si peu le libre sentiment d'amour envers lui. Il est beau de vénérer ce qui est plus grand. Cette libre élection de celui qui sera pour nous le plus proche, le plus cher est tout le contraire de l'esclavage, de la soumission ou de la révolte d'un esclave qui combat ce qui est trop lointain et élevé.

La révolte démoniaque n'est pas consciente des origines royales de l'homme : elle repose sur une spiritualité plébéienne.


Une personnalité qui se déifie et rejette toute forme de vie supérieure, ne reconnaissant rien en dehors d'elle-même, se prive elle-même de tout contenu, se consume, se vide. Affirmer sa personnalité veut dire lui insuffler un contenu infini, se laisser pénétrer par l'être universel, afin d'accéder à l'être infini. Toute volition individuelle est vide si elle n'a pas pour objet l'être universel. Se prendre soi-même pour l'objet de son désir le plus fort, pour fin ultime, c'est se détruire. Voir dans l'univers uniquement ses propres états subjectifs, prendre le monde pour sa possession c'est anéantir sa propre personne en tant que réalité objective unique au monde.

Si Dieu, en tant qu'un tout indivisible et harmonieux n'existe pas, si Dieu n'est pas mon amour ultime, mon but ultime, l'objet de tous mes désirs, si je n'en fais pas partie, alors ma personnalité n'existe pas, car elle se vide de son contenu infini, de ses aspirations, elle reste pauvre dans sa solitude. Avoir Dieu veut dire être infiniment riche, se prendre pour Dieu veut dire être infiniment pauvre. Si j'ai divinisé mon être temporel, fini, limité, si j'ai aimé plus que toute chose l'humain en moi, alors je ne possède rien, je suis creux et inconsistant. C'est pourquoi l'affirmation « démoniaque » de soi est une illusion derrière laquelle se cache la destruction de l'individu, la négation de sa réalité objective, l'impersonnel.L'égotisme démoniaque fait « gonfler » la personnalité qui, par la même occasion, s'abîme dans l'impersonnel et le néant. Jamais cette voie ne permet de vaincre la mort. Être un individu, une personnalité c'est trouver sa vocation dans la création, affirmer la plénitude de son être unique dans l'être de l'Univers, s'abreuver des sucs de la vie divine. L'individu dépérit s'il succombe au désir narcissique d'occuper une place qui n'est pas la sienne, à l'ambition, vile et envieuse, d'être au-dessus des autres. Se prendre pour Dieu conduit à la perte du sentiment, de l'idée de la vocation individuelle, car cela n'a rien de personnel, c'est le désir de tout esclave qui se soulève contre la domination, mais n'est pas encore capable de vénération.
Opposer sa personnalité à Dieu, voilà le plus grand malentendu qui eût surgi dans l'obscurité de la conscience ou celle du coeur. Chercher à s'affranchir de Dieu et trouver cette liberté dans sa propre personnalité, voilà qui est très à la mode, mais c'est absurde. Je peux vouloir m'affranchir du monde qui m'opprime, de la nature et de la nécessité, de l'Etat et de la violence humaine, je peux chercher en Dieu la source de toutes les libertés. Mais comment pourrais-je me libérer de Dieu, alors que ma liberté est justement ce qu'il y a de divin en moi, le signe de mon origine et de ma destination divines, et qu'elle ne s'oppose qu'aux contraintes qui me viennent de la nature? Ma révolte contre l'esclavage, contre la nécessité, le principe individuel que j'ai en moi, c'est précisément ce qui me vient de Dieu, la véritable image de Dieu. Ma personnalité, c'est mon image éternelle en Dieu que je suis libre de réaliser ou de détruire, c'est (au sens platonicien du terme) mon idée au sein de la Raison divine. Cette « idée » possède l'être, riche, puissant, précieux. Ce que je dis ici est une vérité que l'on trouve aussi bien dans le développement de la conscience religieuse universelle que dans la métaphysique. La Raison unique, tout au long de son histoire, a dévoilé une vérité inébranlable, à savoir que Dieu est liberté, beauté, amour, sens, tout ce dont l'homme rêve, qu'il désire, qu'il aime, en tant que puissance absolue.

 


Le puissant surhomme dont rêve le démonisme ne sera plus qu'un sous-homme s'il ne tire pas sa substance de l'être universel, s'il ne se laisse pas pénétrer par la vie universelle. Dans son isolement et son auto-adoration il avance vers la pauvreté, le vide, la mort. Le démoniaque, à l'exception du juste affrontement avec Dieu, agréable à celui-ci, est une illusion, un mensonge, un fantôme.

 

Tout ce que je dis repose sur une expérience élémentaire. Chacun peut le vérifier en analysant ses propres états d'âme. Lorsque je me coupe de l'être universel, lorsque je m'éloigne de Dieu, lorsque j'idolâtre ma propre personne, lorsque je me considère comme étant unique au monde, je traverse un vide, je sens le néant m'envahir, je m'appauvris : je le tiens de ma propre expérience.

Quand je rejoins l'être universel, que je me rapproche de Dieu, que je m'appuie sur des valeurs supérieures, que j'inscris ma personnalité dans l'universel, alors je m'enrichis, je ressens la plénitude, l'attrait de la vie. L'ennui, un ennui insupportable, tel est le fondement du démonisme actuel. Beaucoup d'entre nous connaissent cette puissance diabolique. Or, l'ennui est justement un avant-goût du néant.
Le démonisme actuel est une crise de l'identité, et non son affirmation. Il est la perte de l'identité, la perte du sens de la vie, de la destination de l'homme dans le monde. Si, en plus de l'ennui, on éprouve l'angoisse, la nostalgie de l'être, de l'autre monde où l'on aimerait affirmer sa personnalité, alors le salut est possible..."

                                                                                                                        Nicolas Berdiaev

Voir les commentaires

à propos d'Impérialisme païen...et des néo-païens.

Publié le par Christocentrix

L'Eglise a reçu les promesses de la vie éternelle, et non celles de l'empire du monde. Sa mission n'était pas d'assurer à Rome ou à Byzance la force, la puissance, les richesses, qui firent autrefois l'orgueil de la Grande Babylone, mais d'y faire briller lumineusement comme sur un phare la croix du Christ, en attendant de s'enfuir au désert devant les menaces du Dragon. « Mon royaume n'est pas d'ici-bas », a proclamé le divin Maître ; et ce que ses disciples doivent chercher par-dessus tout, c'est la justice de Dieu, non l'empire qu'il a accordé un moment aux vertus naturelles des vieux Romains, par un dessein gratuit de sa Providence, « comme un présent de vil prix », selon la grande parole de Bossuet.

Jamais l'univers n'a donc attendu de l'Eglise je ne sais quel doctrinarisme, quel formulaire de sociologie, destiné à assurer l'avenir à ses disciples. Personne n'est en droit de réclamer d'elle autre chose que les paroles du salut. Le reste, - c'est-à-dire la paix et quelque fois le bonheur et la gloire, - dépend d'abord de notre fidélité à cette base unique et nécessaire.


Ouvrez l'Evangile de saint Mathieu, le plus spécifiquement juif des quatre exemplaires primitifs de la Bonne Parole, celui de tous par conséquent qui devrait se ressentir davantage de ce Messianisme temporel qu'un Evola plagie tout en vitupérant contre ces sources asiates du christianisme : "En vérité, je vous le dis, y proclame Jésus, si votre justice n'est pas plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux ", (V, 17). C'est-à-dire, si vous ne visez plus haut que la terre, à l'instar de ce grossier impérialisme judaïque, c'est alors qu'échouera fatalement votre expérience pseudo-chrétienne de la vie et de l'histoire, car vos réussites elles-mêmes ne vaudraient pas mieux que celle de l'antique animal raisonnable. C'est par la porte étroite de l'Épreuve que passe le chemin royal des futures résurrections, non par l'arc de triomphe trop humain des victoires terrestres.


Le seul triomphe assuré de l'Eglise consiste précisément en ce que, contre Dieu et contre son Christ, jamais plus la Bête ne restaurera son formidable empire ; plus jamais, contre l'Eglise, ne prévaudront les portes de l'enfer : et quiconque, tribun, prince ou dictateur, école, église ou secte, catholique, orthodoxe ou renégat, élève des plans à l'encontre de ce plan divin, verra tôt ou tard renverser tous ses espoirs :« Quiconque aura entendu mes paroles et ne les mettra pas en pratique ressemble à l'homme qui construit sa maison sur le sable. Les pluies viennent, les rivières débordent, le vent souffle, et tout s'en va croulant à la dérive ». (VII, 26).


Ainsi le christianisme, malgré tant de beaux siècles nouveaux, a pu ne pas susciter, sur les ruines de l'Empire romain, une République chrétienne plus puissante encore, plus étendue, plus tranquille, plus prospère, plus assurée de sa durée et de son hégémonie universelle. Eternellement la zizanie sera mêlée au bon grain dans le champ du Père de famille, jusqu'à ce que vienne l'heure de la récolte définitive. Chaque jour le filet du Pêcheur ramène sur la rive toutes sortes de poissons, gros et petits, bons et mauvais. Plus d'un intrus se glisse sans robe nuptiale au banquet du Roi. Les élus, même aux meilleurs temps, peuvent rester le petit nombre et la terre, jamais plus, ne sera le ciel. La mort, la douleur, le péché, la guerre, les révolutions seront jusqu'au dernier jour le lot de l'humanité chassée du Paradis, dévorée d'ignorance et de concupiscences. Mais nulle part non plus, ni jamais, personne n'obtiendra mieux des hommes ou pour eux, en dehors de l'Eglise ou contre elle.

Il n'y aura pas, en dépit de la transcendance chrétienne, d'humanité meilleure ou plus heureuse que celle qui engendre les saints.

L'apostolat restera le sel de la terre, et l'Eglise la grande éducatrice du genre humain. Jamais plus, même au temps de la grande apostasie, sa mission divine ne sera rapportée, atténuée ou partagée, pour passer à la Démocratie ou à un nouvel Impérialisme païen : « On entendra alors parler de guerres et de rumeurs de guerre. Ne vous troublez pas. Il faut que ces choses arrivent d'abord...» ; mais lointaine est peut-être encore la fin du monde. Longtemps «les peuples se soulèveront auparavent, nation contre nation, Etat contre Etat. Il y aura des pestes et des famines, des tremblements de terre ici et là ; mais tout cela n'est qu'un début des grandes calamités. On vous persécutera, et on vous fera mourir. Toutes les nations vous haïront comme chrétiens. Alors beaucoup succomberont au scandale, et trahiront et se haïront les uns les autres. Il s'élèvera des faux prophètes qui séduiront la multitude. Et parce qu'aura abondée l'immoralité, la charité s'attiédira chez le grand nombre, mais celui qui persévèrera jusqu'à la fin sera sauvé» (XXIV).


Voilà le fond de l'histoire chrétienne, au cours de laquelle aucune âme vraiment surnaturelle ne sera jamais sérieusement tentée de voir avec étonnement certains redoublement d'iniquité pareils à celui que nous traversons. Seul, l'animalis homo se trouble et voudrait que déjà l'Eglise militante d'ici-bas soit l'Eglise triomphante de l'éternité. Inguérissable utopie de l'Adam charnel, contre laquelle proteste l'exemple de tous les saints : ceux-ci savent qu'il ne saurait y avoir ici-bas de persévérance sans épreuves, d'épreuves sans combats, de récompenses enfin pour les tièdes et les pusillanimes.


Libre donc à Evola de peindre l'Eglise en ennemie, non seulement de l'Impérialisme païen, mais d'une sorte de superfascisme gibelin. En un sens il a raison. L'Eglise n'a cessé d'être en butte, à Rome, à travers les âges, à ces sourds accès de révolte contre le nouvel ordre providentiel du monde. Mais l'heure est passée de ressusciter ces vieilles querelles entre le Sacerdoce et l'Empire et ce n'est pas par la voix d'un Impérialisme païen à la Evola que pourra se résoudre la crise présente.

Même à l'époque où se livre paru et au simple point de vue de l'opportunité politique, "l'Impérialisme païen" reste un essai vain et plutôt médiocre. Jugeons-en : "Prise en soi", est-t-il écrit, "avec son subtil bolchévisme et son mépris pour tout souci de ce monde, la prédication de Jésus ne pouvait aboutir qu'à une chose : rendre impossible, non seulement l'Etat, mais la société même (page 19).

Le temps n'est plus d'agiter, comme un spectre, ce fantôme d'un Jésus doucement anarchiste, en révolte contre tout l'ordre national ou international du monde, au profit des "damnés de la terre". Ce Christ de fantaisie, trop vite adopté par la démagogie chrétienne de Tolstoï et du " Sillon", en dépit de ses origines maçonniques, est historiquement et dogmatiquement un mythe.

Jésus est né pauvre, mais il est né fils de David. Il a reçu l'hommage à la fois des bergers et des Mages. Jésus-Ouvrier est aussi le Christ-Roi et le Christ-Pentocrator. Aucun de ses véritables disciples ne l'a jamais appelé : "Camarade", mais : "Maître" et "Seigneur".


Quant à l'Église, c'est une vieille rengaine, renouvelée de Bayle et de Montesquieu que d'en faire, non seulement la religion des humbles, selon le mot de Bruno Bauer en 1850, mais une religion d'humbles, autant dire au seul usage de la pègre romaine qui se serait fait un Dieu de ce légendaire vagabond ; c'est un contre-sens et une niaiserie que de ressasser avec Beulé, dans Le Sang de Germanicus que "Le christianisme s'adresse aux pauvres, aux esclaves, aux désespérés". Non, Monsieur : il s'adresse à tous, pour être la religion de tous : des pauvres et des affligés comme des illustres et des puissants, voire des néo-pythagoriciens tout gonflés de l'aristocratisme de leurs faux systèmes, vieux comme le monde. C'est vouloir ignorer et dédaigner tous les documents relatifs à la prédication chrétienne que de nous la peindre même aux origines, restreinte à une pittoresque assemblée où s'empressent seulement les esclaves la chaîne aux pieds, les prostituées en quête de réhabilitation et les veuves en peine de consolation, les tire-pieds et les tire-laine, le bancal et le bossu, le Gavroche et l'assassin. Rien ne nous donne moins l'idée d'une synaxe des Catacombes que cette caricature de Cour des Miracles.


Où donc Evola a-t-il lu dans les Logia du Sauveur : «Que tout sera enlevé à ceux qui possèdent et donné à ceux qui n'ont rien» (page 106).

L'Evangile selon saint Matthieu proclame au contraire, d'ailleurs au sens tout spirituel à la fin de la parabole des talents : "Celui qui a sera comblé, et on enlèvera à celui qui n'a guère le peu qui lui reste" (MATT. XIII, 12, XXV, 29, LUC. XIX, 26). ( autre traduction : " car on donnera à celui qui a, quel qu'il soit, et il y aura pour lui surabondance; mais à celui qui n'a pas, on lui ôtera même ce qu'il a").
Et même aux premières agapes fraternelles des Catacombes, voire de l'Eglise communautaire de Jérusalem, il n'a jamais été question, ni de rançonner la noblesse romaine ou la ploutocratie juive au bénéfice des mendiants, ni au contraire de dépouiller de leur défroque les esclaves pour en revêtir de surcroît les riches matrones. L'Eglise, d'ores et déjà, formait sous ce rapport, à l'image de l'ordre civil, une société parfaite et complète, où régnaient et la générosité et la patience, comme deux formes de la même charité ; où les sesterces, les palais, les titres pas plus que les haillons, la maigreur ou les ulcères ne faisaient l'excellence des âmes, mais où comptait par dessus tout la grâce du Saint Esprit.
Non, ce ne sont pas les lieux communs humanitaires, que lui reproche Evola, qui ont attiré les foules à Jésus et à son Eglise. Les petits et les pauvres n'ont jamais attendu de lui la charte qui leur conquerrait la terre, mais seulement la clé qui leur ouvrirait le ciel. L'enseignement chrétien est étranger par principe à tout système du monde, non pas, certes, par suite d'une sorte de quiétisme, de fatalisme ou d'indifférentisme eschatologique, ou par sourde rébellion sociale, mais parce qu'il vise ailleurs et que toutes ses démarches essentielles divergent des bas intérêts temporels : «Serviteurs, écrit saint Pierre, soyez soumis à vos maîtres et redoutez de déplaire, non seulement, à ceux qui sont bons et raisonnables, mais aux pires » (I PETR., II, I8).
Et saint Paul : «Que chacun persévère dans l'état où Dieu l'a placé. As-tu été appelé à être esclave ? Ne t'en désole pas, mais au contraire, même si l'occasion t'était donnée de t'affranchir, choisis plutôt de servir. Car l'esclave mourant est libre aux yeux de Dieu ; et parallèlement, celui qui était libre ici-bas n'en meurt pas moins sujet du Christ » (I Cor., VII, 22). Aussi saint Polycarpe, avant d'être exposé aux bêtes, adressait-il de Rome à ses fidèles cette recommandation suprême : « Que les esclaves ne cherchent pas à se faire affranchir aux frais de la communauté, afin de ne paraître pas obéir servilement à leurs propres désirs ».
Et voilà tout le soi-disant miel des promesses de libération que le christianisme naissant agita sous les yeux des misérables :
« Soumettez-vous d'abord. Acceptez l'infortune, l'humiliation, la souffrance ; ajoutez-y de vous-même la mortification, afin de suppléer à ce qui manque encore à la passion du Christ. Ce n'est qu'à force de généreuse subordination aux volontés supérieures que vous rachèterez vos péchés et les péchés du monde ».

Quant au prétendu incivisme des premiers chrétiens, rebelles à l'Empereur; insoumis à la milice, c'est également une légende, pieusement entretenue par tous nos pacifistes, depuis les « objecteurs de conscience » jusqu'aux disciples aujourd'hui triomphants de l'ex-Père Hyacinthe Loyson et de Frédéric Passy. Ouvrons la lettre que Pierre écrivait de « Babylone » aux autres Eglises. Puisque Babylone est Rome, d'après Evola lui-même, nous allons entendre sans doute le Prince des Apôtres anathématiser la Ville éternelle, non seulement comme capitale de tous les vices maîtres de la terre et comme égout du monde, mais encore comme la cité des Césars, centre et noeud de l'Empire oppresseur de la conscience universelle ?
Eh bien, pas du tout ! Nulle part la moindre allusion à l'antagonisme entre les consuls et la canaille. Pierre, au point de vue moral prêche sans doute la lutte contre la débauche sensuelle qui est le péché par excellence de Rome païenne ; au point de vue social, il préconise la sainteté du mariage et de la famille et réclame la liberté : non une liberté civique qui serve de voile à la liberté du mal, mais seulement la liberté intérieure du bien, la liberté des enfants de Dieu. Car dans l'ordre politique, ce qu'il prône, c'est la docilité, c'est l'obéissance : «Soyez donc, à cause de Dieu, soumis aux pouvoirs établis, tant au Prince, comme maître de tous, qu'aux magistrats de tout ordre, comme délégués par lui pour assurer l'ordre contre les méchants à l'avantage des bons citoyens».
Est-ce donc là le langage d'un révolutionnaire, d'un ennemi des lois, avide d'une subversion totale de l'humanité ?


En réalité, loin d'être le virus qui devait infecter bientôt tout l'Empire de ses passions délétères, cette petite Eglise à peine née représente déjà la seule cellule vraiment saine qui survivra à toutes les catastrophes et deviendra le germe de la nouvelle Rome.

« Babylone » pour elle n'est nullement l'Etat : c'est le royaume du péché. Elle ne cherche pas à faire prévaloir contre la Cité terrestre un nouvel ordre de choses politiques, mais une mystique. Et c'est dans cette seule voie, depuis les Apôtres, qu'elle poursuit sa route et a réalisé toutes ses conquêtes.

 

 

Voir les commentaires

mêmes erreurs, vues d'un autre point de vue

Publié le par Christocentrix

En faisant passer le christianisme pour une « révolution sociale » plutôt que pour une révolution spirituelle, la « nouvelle école » de « droite » cherche une mise en garde historique contre le "bolchévisme". Dans sa préface à un livre de Louis Rougier, Alain de Benoist écrit : « M. Rougier, en nous montrant ce qui a eu lieu, décrit du même coup ce qui nous attend ». Phrase révélatrice, comme l'est d'ailleurs la totalité de cet ouvrage, préface y comprise. On y accuse le christianisme de procéder directement du judaïsme, et en particulier de la « vieille tradition biblique de détestation des puissants ». Les prophètes y sont dénoncés comme les promoteurs pré-marxistes d'une « exaltation systématique des humbles » et d'une « revanche des pauvres ». On y blâme les psalmistes d'avoir ébauché le principe de la lutte des classes. Derrière cet amas d'anachronismes, nous devinons sans peine le frisson typique de l'intellectuel conservateur, la réaction apeurée du privilégié devant le « grand feu » qu'apporte « sur la terre » toute forme de révolution véritable, celle qui, loin d'instaurer un égalitarisme, rétablit au contraire la « juste inégalité » chère à Aristote.


Tout comme la Révolution de gauche, la Révolution de droite postule, certes, le combat contre les « riches » et le triomphe des « pauvres », mais à cette capitale différence près que richesse et pauvreté sont envisagées moins au sens social qu'au sens spirituel. A cette dernière condition seulement peuvent être parfaitement comprises des formules comme :  « Les derniers ici-bas seront les premiers dans mon Royaume » , ou encore « Heureux les pauvres, car ils entreront dans le  Royaume des Cieux »
et, d'une façon générale, les affirmations paradoxales sur lesquelles est construit le Sermon sur la Montagne.
Pour le traditionaliste - chrétien ou non, et qui est politiquement le révolutionnaire de droite -, la richesse ne se définit pas en termes d'appartenance à une certaine classe économique, comme une certaine position sur l'échelle des salaires. Elle est plutôt une attitude devant la vie, une certaine manière d'utiliser les avantages matériels - économiques, mais aussi biologiques -, en l'occurrence à des fins de jouissance et de domination, en une vaine quête des biens de ce monde qui s'avère incompatible avec la recherche essentielle de l'unité intérieure. Aussi la richesse matérielle est-elle synonyme de pauvreté spirituelle, et la pauvreté matérielle synonyme de richesse spirituelle (schématisation).


« Celui qui frappe par l'épée périra par l'épée. » Cette prédiction évangélique, dont René Guénon rappelle le sens profond, peut s'appliquer à la pseudo-Droite d'aujourd'hui et illustre à merveille cette « antiogenèse des fins » à laquelle se ramènera finalement son action. En accusant le christianisme de « divorce avec le monde », la pseudo-Droite prouve son inaptitude à distinguer, conformément à la doctrine traditionnelle des deux natures, le monde et ce monde. Pour elle, le monde se limite au monde d'ici-bas, à l' « infra-monde ». Elle ne peut dès lors concevoir que les traditions, chrétienne et hindoue par exemple, l'assimilent à une
« vallée de larmes » et sa traversée à un « voyage de nuit ». Mais cette négation de l'ordre métaphysique ne saurait constituer, dans l'économie générale du cycle actuel, un aboutissement. Elle alimente à court terme la « spiritualité à rebours » de la contre-tradition et prépare à longue échéance, par une sorte de justice immanente, de légitime choc en retour, la révolution inauguratrice d'une nouvelle humanité.


« Qui n'est pas avec moi est contre moi. »
Selon Alain de Benoist, c'est « le mot d'ordre de tous les totalitarismes ». Ce n'est là qu'un anachronisme de plus. Une révolution ayant pour référence mythique l'âge d'or au sens traditionnel ne saurait être totalitaire. Le totalitarisme est un phénomène typiquement moderne. Il se produit lorsque la tension révolutionnaire a pour objet, non pas l'unité intégratrice des différences caractéristiques de la spiritualité primordiale, mais l'uniformité sous l'égide d'un élément matériel hypostasié : l'économie dans le marxisme, la race dans le national-socialisme. Cela dit, qu'elle soit totalitaire ou non, toute révolution établit nécessairement une distinction rigide entre ses partisans et ses adversaires, une ligne de démarcation spirituelle (dans le cas de la révolution traditionnelle) ou idéologique (dans le cas de la révolution totalitaire) devant laquelle s'effacent les appartenances d'ordre naturaliste à la patrie ou à la famille.

Ainsi s'éclaire le sens de ce passage de saint Paul : « Il n'y a plus ni grecs ou juifs, ni esclave ou homme libre ». Il n'y a plus que des chrétiens et des non chrétiens. A l'affirmation paulinienne que le christianisme est somme toute une patrie idéale transcendant les patries historiques et charnelles, fait écho ce passage de saint Matthieu remettant cette fois en question les liens familiaux : « je suis venu mettre la division entre le fils et son père, entre la fille et sa mère, entre la bru et sa belle-mère ; et l'on aura pour ennemis ceux de sa propre maison ». L'effroi que de tels propos suscitent chez les adeptes de la nouvelle « Droite » antichrétienne atteste combien ils demeurent prisonniers d'une « vue-du-monde » particulariste accordant la primauté à la contingence des liens sociaux et subordonnant les phénomènes culturels et religieux aux exigences du patriotisme et de la cohésion sociale. Face à la nécessité de prendre parti et à l'idée de ne pouvoir échapper, dans un contexte révolutionnaire, à l'étiquetage idéologique, la pseudo-Droite réagit avec une frayeur petite-bourgeoise qui la rend d'autant plus vulnérable devant une Gauche révolutionnaire qui a su, elle, nonobstant l'interprétation contre-traditionnelle du « mythe mobilisateur » des origines, réaffirmer, notamment par les voix du marxisme et de l'existentialisme sartrien, la notion de patrie idéale.


Pour terminer le présent paragraphe, une - trop - brève évocation du mythe biblique de Caïn et Abel tel qu'il a été respectivement interprété par René Guénon
et par l'éthologie moderne. Un des plus célèbres représentants de celle-ci, Robert Ardrey, a entonné,dans un livre significativement intitulé Les Enfants de Caïn, la louange de l'humanité bourgeoise et industrielle qui aurait mis au service du « progrès » son agressivité native, « cicatrice génétique » de son origine animale, « impératif biologique » devant régir toute l'organisation sociale. Le meurtre perpétré par Caïn sur Abel symbolise la « sélection naturelle », l'élimination du « bon sauvage » par la bête de proie, la victoire de l'humanité prédatrice, le triomphe de l'état de culture sur l'état de nature. Cette prétendue « évolution » se traduit, entre autres, par la fondation de la première ville, précisément attribuée à Caïn dans la tradition biblique. Dans cette naissance du sédentarisme citadin se substituant au nomadisme pastoral, l'exégèse traditionaliste voit au contraire une involution, dans la mesure où la fixation matérielle dans le cadre de la ville va de pair avec une dispersion spirituelle croissante, alors que la dispersion matérielle caractéristique de l'existence nomade a pour contrepartie la fixité spirituelle intérieure.

Voir les commentaires

1 2 > >>