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commentaires d'evangile

le Christ et le larron (fin)

Publié le par Christocentrix

Le témoignage du larron
Lors de son procès, personne n'a défendu Jésus ; aucun disciple, ni personne ne s'est levé pour plaider en sa faveur. Seuls des faux témoins se sont présentés pour déverser leurs mensonges. Jésus lui-même ne s'est pas défendu. Sur la croix, il ne se défend toujours pas, ne répond pas. Alors, le larron prend la parole, après avoir entendu le blasphème sur l'autre croix. Il est le premier à témoigner en faveur de Jésus. Le procès est clos, mais peu importe, il n'est jamais trop tard pour dire la vérité : « Celui-ci n'a rien fait de mal ! »
Comment le larron sait-il cela du Christ ? Serait-il un de ses disciples ? Il parle en tout cas comme auraient dû parler les disciples, mais comme aucun n'a osé le faire, par peur de la mort. Lui, le larron, n'a pas peur ; il est libre ; il témoigne !
Satan a fait tomber Pierre, en le faisant renier. Il a fait blasphémer le malfaiteur, mais il ne parvient pas à faire tomber le bon larron. Si quelque servante avait posé au larron les questions auxquelles Pierre a répondu « non », il aurait répondu « oui » : oui, je connais cet homme ; il n'a rien fait de mal...
Ce premier vrai témoignage, c'est du baume sur le coeur du Christ. Enfin quelqu'un qui dit la vérité...
D'où vient que ce larron dise la vérité sur Jésus alors que, la veille encore, il ne le connaissait pas ? Comment sait-il que Jésus n'a rien fait de mal ? Il le sait par une conviction intérieure que seul l'Esprit Saint peut lui donner. Le larron confesse ici sa foi de néophyte : « je crois qu'il n'a rien fait de mal ».

Le sermon du larron
Non seulement le larron témoigne, mais encore il prêche, il évangélise. Il « reprend » le blasphémateur, nous dit Luc. Voilà que le larron fait des reproches à un malfaiteur, pour lui faire prendre conscience de son erreur sur Jésus, de son blasphème, et pour l'inviter à la crainte de Dieu. C'est là, en quelques mots, un vrai sermon pour conduire à la repentance dans la crainte de Dieu. Les malfaiteurs n'ont peur de personne, c'est bien connu ! Ils se moquent de la crainte, certes, mais devant Dieu ne serait-il pas bon de connaître la crainte ?

La justice des hommes nous a condamnés au supplice de la croix, et c'est justice, nos méfaits le méritent bien, dit le larron. Mais qu'en sera-t-il de la justice de Dieu à l'heure de son verdict ? Pour le moment, Jésus intercède et demande pour nous le pardon. Tais-toi ! Le Père va peut-être répondre à sa prière et donner son verdict ? Fais silence ! L'heure de notre mort approche ! Nous allons bientôt comparaître devant Dieu ! Ne crains-tu pas Dieu ?
Nous n'avons pas la réaction de l'autre malfaiteur à cette prédication. Luc nous laisse devant son silence. Dans ce silence il va entendre le bon larron se tourner vers le Christ pour lui adresser une prière. Il va aussi entendre la réponse du Christ. Il va assister, en silence, à la mort du Christ... Ce silence est son secret avec Dieu. Il ne nous appartient pas de percer ce secret. Nous ne savons qu'une chose, c'est que le Fils intercède pour lui auprès du Père : « Père, pardonne-lui, car il ne sait pas ce qu'il a fait ».
 

La prière du larron
« Jésus, souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton royaume »: peut-être est-ce la toute première fois que le bon larron se met à prier ? C'est aussi la dernière, unique et superbe prière que tant d'hommes et de femmes dans l'Eglise adopteront pour la prier à leur tour. Cette prière toute simple est la dernière parole du larron : il mourra en prière, porté par la promesse que lui a faite Jésus en retour. Unique et superbe prière qui déjà reçoit son exaucement dans la réponse de Jésus.
C'est avec tout le poids d'une existence de malfaiteur que le larron s'adresse à Jésus. Il ne met rien de sa vie en avant, aucune bonne oeuvre, aucun mérite ; il ne cherche même pas ce qui dans ses années passées aurait pu plaire à Dieu. Il se livre au Christ tel qu'il est aujourd'hui sur sa croix, à l'heure de sa mort ; il se livre à la grâce seule : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne ».


Le vocatif : « Jésus »
Le premier mot que le larron prononce dans cette prière est le nom même de Jésus. Dans tout le reste de l'Evangile de Luc, ceux qui s'adressent au Christ en prononçant son nom au vocatif, ajoutent toujours un titre en signe de respect. Le larron sent le Christ si proche de lui qu'il s'adresse à lui avec la plus grande simplicité : « Jésus ». C'est la simplicité de ceux qui partagent le même sort, la même peine, le même supplice... Mais le larron ne manque pas de respect pour autant. Il sait bien en lui parlant de son « règne » qu'il s'adresse à un roi. Le nom propre que prononce le larron est celui d'un roi. L'absence de titre souligne la grandeur de ce nom. Aucun titre n'est assez grand pour l'adjoindre à ce nom qui à lui seul dit tout : « Jésus ».
Le larron se souvient-il que « Jésus » signifie « Dieu sauve » ? S'il ne s'en souvient pas, sa demande est pleine de cette réalité, car c'est rien de moins que le salut qu'il demande à Jésus. Les chefs, les soldats se sont moqués du nom de Jésus en disant: « sauve-toi toi-même ». Le larron est le seul à dire en vérité ce pour quoi Jésus s'appelle Jésus. Il n'aurait dit que ce seul mot, sa prière gardait tout sa pertinence : « Jésus ».

Durant toute la Passion, personne ne s'est adressé à Jésus en l'appelant par son nom. Personne ne l'a honoré en l'appelant par son nom. Le larron est le premier à le faire et ce sera le dernier. C'est là encore comme un baume répandu sur les plaies du Christ : quelqu'un à côté de lui l'appelle par son nom : « Jésus ».
Le ciel et la terre attendaient cette prière pour se prosterner. Le cosmos entier pour se mettre à genoux attendait que quelqu'un prononce le nom qui est au-dessus de tout nom, comme le chante l'apôtre. (Ph 2.9)
Lorsque le larron prononce sur la croix le nom de Jésus, le ciel se prosterne, l'enfer s'arrête de blasphémer et se met à trembler, la terre cesse de déverser ses moqueries et se tait. Le cosmos fait soudain silence. Il n'y a plus que le larron qui se met à dire, à genoux dans son coeur :« Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne ».
Dans sa prière, le larron n'a pas dit « abba » ; il a seulement dit « Jésus », mais à ce seul nom le coeur blessé du Père trouve sa consolation. Bienheureux larron à qui l'Esprit consolateur a donné de trouver le mot qui monte vers le Père comme un parfum d'une infinie douceur.

« Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne »
Prière étonnante que celle du larron. Celui-ci est en train de mourir, mais il ne demande rien pour l'heure présente de son agonie, rien pour l'aider à franchir le seuil redoutable de la mort. Ce n'est pas la peine. Il sait qu'il va mourir à côté du Roi, avec lui. Cela suffit. Il ne peut pas espérer plus belle mort qu'une mort partagée avec celle du Roi. Dans sa prière, le larron se situe déjà au-delà de la mort, lorsque le Roi entrera dans son royaume. Déjà dans sa prière le larron a dépassé la mort.
Peut-être que plus tard, lorsque le Roi sera pris par les affaires de son royaume, il oubliera ce pauvre larron, son compagnon d'infortune. Le larron sait bien qu'à l'heure de la gloire on oublie vite les moments de disgrâce. C'est pourquoi il juge important de prononcer maintenant cette prière.
« Souviens-toi de moi » : le larron ne demande rien de plus, sans préciser comment il voudrait que se concrétise ce souvenir. Souviens toi de moi en me faisant siéger à ta droite ou à ta gauche, ont osé demandé certains ! Le larron n'espère même pas ce que des disciples ont pu rêver ! Il n'est qu'un malfaiteur et non un proche. C'est déjà beaucoup pour un malfaiteur de demander ce qu'il demande ; il n'ose pas demander plus : « Jésus, souviens-toi de moi... ». Le larron laisse au Roi le soin d'exercer sa grâce comme il l'entend !
Dit-il « Souviens-toi que j'ai prononcé ton nom sans me moquer ! Souviens-toi que j'ai fait taire un blasphémateur?.. Le larron ne met absolument rien en avant de ce qu'il a pu faire en faveur de Jésus ; il s'en remet totalement à la grâce du Roi. Jean Baptiste était indigne de délier la courroie des sandales du Christ, le larron sait bien qu'il est indigne d'être crucifié à côté du Roi. Il sait bien qu'il est indigne de s'adresser au Roi, mais l'amour qu'il a découvert en Jésus crucifié l'invite à oser. L'amour dont est rempli le Christ libère la prière du larron, le rend digne et lui permet d'espérer : Jésus, toi qui pries pour tes ennemis, je suis indigne d'être autre chose que ton ennemi, mais dans ta bonté, ne m'oublie pas.

La foi du larron
« Quand tu viendras » : parler au futur à l'heure de la mort est le fait d'une foi magnifique. Le larron est animé d'une telle foi. Son regard dépasse déjà la mort. Le larron ne nie pas la mort ; il la dépasse, parce qu'il meurt avec Jésus.
Pour le larron, le futur au-delà de la mort se résume en une seule chose : la venue de Jésus. L'au-delà se concentre sur Christ seul et sa venue dernière. Dans cette prière, le larron confesse non pas la première venue du Christ sur la terre, mais sa venue dernière, sa venue dans son royaume. Le verbe « venir » est le verbe par excellence lié à l'attente messianique. Les prophètes ont annoncé cette venue. Jean Baptiste a été le dernier à l'annoncer. La foi du larron est la foi de tout Israël et la foi de l'Eglise, réunies dans la venue dernière.
« Sauve-toi toi-même et nous aussi », disait en se moquant le malfaiteur. Le bon larron, même sans se moquer, ne demande rien de cela. Il n'espère pas être épargné de la mort et descendre de la croix. Il se prépare à mourir, et, dans la prière, s'en remet à celui-là seul qui tient en main le mystère de l'au-delà. Il accepte sa mort parce qu'elle est juste aux yeux des hommes, et il s'en remet à la justice de Jésus.
C'est au Roi que le larron s'adresse, c'est-à-dire à quelqu'un qui exerce la justice. Toi qui es Roi, tu seras donc mon juge, quand tu viendras dans ton royaume. Tu es Roi comme je suis malfaiteur. Les hommes m'ont condamné à mort et je l'accepte. Ceux qui m'ont condamné ont écrit sur la croix que tu es Roi et je crois que tu l'es. Je voudrais donc comparaître devant ton tribunal quand tu viendras dans ton royaume. Je remets mon jugement entre tes mains ; j'accepterai ton verdict quel qu'il soit ; j'ai tellement confiance en toi, toi que j'ai vu demander à ton Père de pardonner à tous tes bourreaux. Je m'en remets à ta grâce...
Ami lecteur, s'il t'arrive d'accompagner un mourant, aie l'audace de prier avec lui en regardant au-delà de la mort, même si le mourant ne vaut guère mieux qu'un larron ! Aie l'audace de croire que le Christ est présent et qu'il reçoit la prière de ceux qui se tournent vers lui, qui meurent avec lui, en lui.
Le larron sur la croix nous apprend à prier : point n'est besoin de prière longue et compliquée pour se tourner vers le Christ. Point n'est besoin de titres ronflants et de superlatifs : il suffit d'une prière toute simple, avec les mots de tous les jours et une foi inébranlable.
Le larron sur la croix nous apprend à mourir en priant, le coeur tourné vers le Christ silencieux. Car le Christ fait silence lorsque le larron s'adresse à lui. Son silence est toujours celui de l'écoute, lorsqu'un être, fut-il larron, s'adresse à lui en prononçant son nom avec confiance : « Jésus ».

Le Christ désaltéré
Au moment de l'agonie de Jésus, et au milieu des insultes, quelqu'un s'est approché de lui en lui proposant du vinaigre : nouvelle moquerie qui accentue la souffrance du crucifié (cf. Ps 69.22 : quand j'avais soif ils m'ont donné du vinaigre).
Luc ne dit rien de la soif de Jésus sur la croix, parce qu'il considère qu'il a trouvé dans le larron ce qui le désaltère : cette prière dite avec amour et confiance est plus qu'un verre d'eau. Elle coule du coeur du larron comme une source à laquelle Jésus se désaltère. Oui, cela lui est donné par le Père ; il n'est pas abandonné...

La réponse du Christ
Jusqu'à présent sur la croix, Jésus n'a répondu à personne. Mais cette fois, il répond. Miracle pour le larron qui a osé s'adresser au Roi, le Roi lui répond ! Et le fait est que la réponse de Jésus est une réponse de roi, dite avec l'autorité d'un roi. « En vérité, je te le dis » : une parole introduite ainsi sonne comme un décret. Dans la bouche du Roi, c'est un serment royal.
Jésus ne tarde pas à répondre ; il répond tout de suite, avant que la mort fasse son oeuvre, pour que le larron soit porté à travers la mort par cette réponse. La réponse de Jésus ne nie pas la mort, elle la dépasse.
Jésus ne peut bien sûr pas oublier celui qui lui a donné à boire alors qu'il avait soif. C'est sur l'amour de petits gestes et de petites paroles que portera son jugement quand il sera sur son trône (cf. Mt 25.31s). J'avais soif d'amour, soif de la confiance d'un proche, tu as su par ta prière désaltérer ma soif : « Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis ».
Devant un coeur qui s'est ouvert à lui, Jésus ouvre la porte du paradis. Il est plus facile d'ouvrir la porte du paradis que d'ouvrir la porte du coeur de ceux qui blasphèment. Toi, qui m'ouvres ton coeur, voici j'ouvre devant toi une porte que personne ne pourra fermer (Ap 3.8).
Au baptême, le ciel s'est ouvert devant l'humilité du Christ en prière ; maintenant le paradis s'ouvre devant l'humble prière d'un larron. La mort n'est pas contournée, elle est mise en brèche et dans cette brèche Jésus ouvre une porte sur le paradis.

« Aujourd'hui »
Ce mot est à prendre à la lettre. C'est l'aujourd'hui de la mort du larron, l'aujourd'hui que vit cet homme dans toute sa réalité. Mais c'est aussi un aujourd'hui éternel, l'aujourd'hui de Dieu, qui n'a ni soir ni matin. Dans la réponse de Jésus se rejoignent l'aujourd'hui des hommes et l'aujourd'hui de Dieu. Aussi mystérieux que cela puisse être Jésus va, le même jour, descendre en enfer et entrer dans le paradis. Il va descendre en enfer avec celui qui a blasphémé et entrer dans le paradis avec celui qui a prié avec confiance. Ainsi accompagne-t-il chacun dans la mort, comme lui seul sait accompagner un mourant. Il meurt avec chacun.
Dans sa réponse, Jésus met au présent ce qui dans la bouche du larron est au futur. C'est aujourd'hui même, lui dit-il, que j'entre dans mon royaume. Je suis roi, en effet, un roi crucifié, bafoué, blasphémé, mais un roi tout de même et c'est avec mon autorité royale que je te dis : « Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. Aussi vrai que tu es aujourd'hui avec moi sur la croix, tu seras aujourd'hui avec moi dans le paradis ».

Alors il y eut des ténèbres sur toute la terre
Avec les ténèbres, c'est Satan qui s'approche. La puissance de Satan (Ac 26.18), c'est la puissance des ténèbres. Jésus savait que cette heure allait être redoutable et l'a annoncée la veille à ceux qui venaient l'arrêter: « C'est ici votre heure et la puissance des ténèbres » (Lc 22.53).
Redoutables ténèbres, où tout peut basculer de la foi naissante du larron. Redoutables ténèbres qui vont s'installer pendant trois heures ! Le soleil se voile la face. La nuit soudaine en plein midi impose silence. Les moqueurs se taisent ; les insultes cessent. Il y a dans ce silence comme un apaisement dans le vacarme. Mais pour le larron, c'est aussi de redoutables ténèbres, car il ne voit plus Jésus. Et le silence est aussi celui de Dieu ! Il ne reste plus que la foi dans toute sa fragilité, assaillie par la puissance des ténèbres. Croire et ne plus voir. Croire et ne plus entendre. Croire seulement...
En même temps que les ténèbres, la mort approche. Il va falloir mourir dans la nuit, mourir dans le silence de toute la terre, dans le silence de Dieu...
La mort approche, mais Jésus et le larron sont encore côte à côte. Ils vont mourir ensemble, en silence. Jésus est porté par la prière du larron qui résonne encore dans son coeur. Le larron est porté par la réponse de Jésus qui résonne encore dans son coeur. Tous deux sont enveloppés de ténèbres. Que fait Dieu dans ces ténèbres silencieuses ?
Le silence est si grand qu'il est possible d'entendre un bruit inattendu, surprenant ! Le larron a pourtant bien entendu : le voile du Temple a été déchiré... Nul doute qu'il y a dans cette déchirure un geste de deuil. Quelqu'un dit dans ce geste sa souffrance devant la mort d'un proche. Personne d'autre ne déchire son vêtement ! Qui donc est là, seul, en deuil dans les ténèbres ?
Alors Jésus élève la voix pour être sûr que le larron entende ; il élève la voix pour l'éclairer sur cette présence et sur l'identité de l'endeuillé : « Père ! »

La dernière prière de Jésus
« Père, entre tes mains je remets mon Esprit » : ce que le larron entend là dans la bouche de Jésus est presque un psaume ; mais le larron ne le sait peut-être pas. Le psalmiste a dit aussi à Dieu « entre tes mains je remets mon esprit » (Ps 31.6), mais sans jamais appeler « Père » celui auquel il s'adresse. Il l'appelle seulement « Seigneur » (31.2,6,10,15,18). Avec Jésus cette prière est autre, d'une autre profondeur. Le larron entend ici le Fils prier le Père.
« Père, entre tes mains je remets mon Esprit » : cette prière du Christ, son ultime prière, est un moment d'une grande intensité trinitaire, d'un amour qui dépasse tout amour : le Fils remet l'Esprit au Père...
Au baptême le Père a remis l'Esprit au Fils dans une phrase d'une grande profondeur d'amour intime : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi j'ai mis toute mon affection ». Maintenant le Fils remet l'Esprit au Père, il « expire » ainsi dans une prière d'une égale profondeur d'amour.
Pendant que Jésus priait au baptême, le ciel s'ouvrit. Maintenant qu'il prie sur la croix, le paradis s'ouvre. Satan vaincu n'a pu briser la communion d'amour trinitaire ; le larron lui échappe et va suivre le Christ...
Par sa dernière prière, le Christ enseigne au larron comment mourir et par cet enseignement il l'accompagne encore dans la mort. On peut mourir en remettant librement son esprit à Dieu. Pour le larron c'est une découverte, la découverte d'un chemin de liberté. La mort ne prend rien. Le larron peut librement donner à Dieu son esprit : suprême liberté qui dépossède la mort de son emprise.


La mort du Christ
Des trois crucifiés, Jésus est le premier à mourir, comme nous le fait comprendre Jean (19.32-33). Le larron est donc là présent, encore vivant pour accompagner en silence la mort du Roi : indicible moment pour le larron ; intense moment...
Alors, « tous ceux qui assistaient en foule à cette scène, ayant vu ce qui était arrivé, s'en retournèrent en se frappant la poitrine ». Le Golgotha se vide. Pour le larron, la solitude grandit ! Cependant, il lui reste une parole à laquelle se raccrocher encore. La promesse que Jésus lui a faite ne peut que le rassurer. Le larron ne se sent pas abandonné : il sait que le Roi est parti le premier pour aller lui préparer une place dans son royaume (cf. Jn 14.2).
Il ne se sent pas abandonné par Dieu : il sait que le Père est là, le vêtement déchiré, pour écouter sa prière, prêt à recueillir son esprit quand viendra le moment de le lui remettre.
Il ne se sent pas abandonné par l'Esprit Saint : juste après la mort de Jésus, le larron entend au pied de la croix un homme dire ces simples mots « certainement, cet homme était juste » (v 47). Cette parole rejoint tellement ce que pense le larron ! Cette confession du centenier jette du baume sur le coeur du larron. Seul l'Esprit Saint peut faire dire cela à un soldat...


La mort du larron
Tous ceux qui étaient là sur le Golgotha s'en retournèrent donc en se frappant la poitrine... Personne ne va assister à la mort du larron.
Les quelques femmes qui se trouvaient au loin gardent le silence et partent finalement. Quelqu'un est revenu, avant la tombée de la nuit. Constatant que le larron n'était pas encore mort, il lui a brisé les jambes, puis il est reparti...
Personne n'était là pour la mort du larron. Il meurt dans le secret de Dieu....
Nul ne sait s'il a prié. Nul ne sait s'il a remis son esprit entre les mains du Père. Nul ne sait s'il s'est écrié « Abba » ou « Jésus » dans son dernier souffle. Nul ne le sait, sinon Dieu...
Il nous reste seulement cette merveilleuse parole que le Fils lui a laissée en viatique pour le conduire auprès du Père : « Aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis ».

                                                                    

                                                                       ***

L'auteur de cette méditation : Daniel Bourguet, est un pasteur de l'Eglise réformée de France. Le texte est extrait du titre "Des ténèbres à la lumière", dans lequel se trouve aussi un commentaire très inspiré du psaume 88, psaume de la descente aux enfers. Ce livre est édité par les éditions Olivétan, qui édite aussi d'autres titres de Daniel Bourguet. Voir ici : http://www.editions-olivetan.com/index.chtml
page=listecata&id=54446ecf67f0268c79&pagenum=1&lacategorie=1326000219
  ou ici pour la liste de ses ouvrages : www.xl6.com/auteurs/daniel_bourguet.php

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le Christ et le larron (suite 2)

Publié le par Christocentrix

Sur son chemin de conversion, le larron silencieux voit s'abattre sur Jésus des vagues redoutables de violence, des flots de violence verbale, qui vont mugir en crescendo contre Jésus. Luc décrit ce crescendo avec précision.
Les premiers à prendre la parole contre le Christ sont les chefs, qui ricanent. Ce verbe « ricaner » (au sens premier : « chasser l'air de ses narines ») exprime la dérision dont Jésus est l'objet.
Après ces ricanements viennent des moqueries plus cinglantes, dans la bouche des soldats. Le verbe choisi par Luc pour « se moquer », signifie plus précisément « traiter d'enfant », ce qui est franchement méchant quand cela concerne quelqu'un qui vient de prier son Père. Traiter d'enfant un adulte qui vient de dire « papa », c'est le blesser profondément.
La troisième vague de violence vient du supplicié qui, d'après Luc, « blasphème ». Les paroles du malfaiteur sont en gros les mêmes que celles des soldats, qualifiées elles de moqueries. Pourquoi maintenant le choix du verbe « blasphémer », sous la plume de l'évangéliste ? Un blasphème est une injure adressée à Dieu. Si le malfaiteur « blasphème Jésus » , comme dit Luc, c'est donc que Jésus est ici touché dans sa divinité, au plus profond du mystère de son être. Avec le blasphème du malfaiteur, le crescendo de la violence arrive à son sommet.

Ce crescendo est accentué encore par une proximité grandissante par rapport à Jésus. D'abord les ricanements viennent des chefs, situés à une certaine distance de Jésus. Les soldats, ensuite, se tiennent plus près de la croix, dans la mesure où ils « s'approchèrent », comme le précise Luc (v 36). La proximité est plus grande aussi dans le fait que les soldats ne s'en tiennent pas à la troisième personne utilisée par les chefs (« qu'il se sauve lui-même ») et passent à la deuxième, ce qui touche forcément Jésus de plus près : « sauve-toi toi-même »). Le blasphémateur enfin est encore plus proche de Jésus, sur la croix d'à côté ; lui aussi parle à Jésus en le tutoyant.
A ces déversements de violence verbale s'ajoutent des gestes dont la violence est encore manifeste. D'abord il est question de partager les dépouilles de l'agonisant, comme un héritage dont on prend possession avant même que la mort soit passée par là. Ensuite, vient le vinaigre, proposé comme une moquerie de plus envers celui que l'agonie assoiffe...

L'intervention du bon larron
Ces vagues de violences convergent vers le Christ et vers lui seul. Le larron n'est en rien concerné par cela ; il est seulement témoin, comme il est également témoin de l'absence de réactions de Jésus à cette violence. Qu'aurait-il fait, lui, le larron, s'il avait reçu tant de violence ? Il aurait réagi par la violence, bien sûr, comme fait tout malfaiteur qui se respecte !
Devant l'absence de réaction de la part de Jésus, le larron se permet d'intervenir. Il le fait après la troisième vague de violence, celle de l'autre malfaiteur. Il réagit pour prendre la défense de Jésus, pour cet innocent que tout le monde accable et qui ne se défend pas. Ce qui fait réagir le larron à ce moment-là, c'est de voir un malfaiteur faire chorus avec des chefs et des soldats ! Entre compagnons de supplice on se respecte ; entre crucifiés on se soutient ; on fait front commun contre les bourreaux ! Comment se peut-il qu'un malfaiteur abonde dans le sens des chefs et des soldats ? Devant cette énormité, le bon larron réagit et réprimande le traître pour le faire taire, mais d'une manière qui va au-delà d'une simple solidarité entre compagnons de misère.
« Ne crains-tu pas Dieu, toi qui subis la même condamnation que lui ? » : qui donc désigne ce « lui » dans la bouche du larron ? Jésus ou bien Dieu ? Tout ce que dit le larron s'applique aussi bien à Jésus qu'à Dieu. La communion entre le Fils et le Père est telle que pour le larron ils ne font qu'un. Oui, ce que dit le malfaiteur est un vrai blasphème contre Jésus, contre Dieu, car ce Jésus en croix est le Fils de Dieu...
Jusqu'où va la communion d'amour entre Jésus et Dieu, entre le Père et le Fils ? Le mystère est trop grand pour le larron... Il n'empêche que pour le larron cette communion est hors du commun.
Ce que le bon larron ne perçoit peut-être pas non plus, c'est que l'autre malfaiteur est tout simplement manoeuvré par le prince des ténèbres, qui s'est saisi de lui pour le faire blasphémer comme un possédé. Le larron ignore que Satan s'est approché de la croix.

La présence cachée de Satan
A la fin du récit de la tentation du Christ, Luc écrit une phrase qu'il est bon de se remémorer : « Après l'avoir tenté de toutes ces manières, le diable s'éloigna de lui jusqu'à un moment favorable » (4.13). Les derniers mots sont redoutables et nous interrogent : quand donc sera ce « moment favorable » que le diable choisira pour s'approcher à nouveau du Christ ? Cette approche n'est jamais signalée clairement par Luc dans la suite de l'Evangile. S'il ne s'est pas approché de manière franche, comme dans le désert, peut-être s'est-il approché en se dissimulant, par ruse et perfidie. Tout porte à croire que Satan s'est approché au moment de la croix, au moment où Jésus est le plus démuni, le plus affaibli.
Luc nous invite, en effet, à discerner ici la présence cachée de Satan. Les trois vagues de violence verbale apparaissent comme une triple tentation visant à faire descendre Jésus de la croix pour se sauver lui-même et renoncer ainsi à sa mission.
Pour nous aider à repérer la présence cachée du tentateur, Luc nous donne un bel indice dans la tournure de phrase utilisée par les soldats : « Si tu es le roi des Juifs... »

Lorsque le diable s'est approché au désert, sa tactique fut la suivante : mettre en avant une affirmation juste pour y glisser une suggestion tentatrice. Ainsi dit-il par deux fois « si tu es le Fils de Dieu » (4.3,9), ce qui est une affirmation vraie, tirée de ce que Dieu a dit juste avant, au baptême (3.22). Puis Satan ajoute à cette affirmation ses suggestions tentatrices : changer des pierres en pains, sauter du haut du temple. Sur la croix le procédé est le même : « Si tu es le roi des Juifs », telle est l'affirmation juste, tirée de l'inscription située au-dessus de Jésus et que Luc nous rapporte : « Celui ci est le roi des Juifs » (23.38). De cette affirmation juste, Satan, par la bouche des soldats, fait sa suggestion tentatrice : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ».
C'est donc clair : à travers les soldats, c'est Satan qui parle. Luc ne le nomme pas pour signifier qu'il se cache, mais il a tout fait pour que nous discernions sa présence. La prière de Jésus sur la croix devient alors beaucoup plus claire : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ». Oui, Père, pardonne aux hommes, pardonne aux chefs, aux soldats, à tous, car ils ne savent pas qu'ils sont manipulés... Et Jésus ne nomme même pas le manipulateur, tant son nom est abject.

Au désert, Jésus a répondu à Satan qui s'est avancé sans se cacher. Sur la croix, Jésus ne répond même pas à celui qui se cache. Devant la dissimulation de l'ennemi, Jésus n'a qu'une riposte : la prière... Ne l'oublie pas, ami lecteur : devant le tentateur il n'y a pas meilleure arme que la prière ! Ne cherche pas à te mesurer à plus rusé que toi! Calque ton attitude sur celle du Christ et prie ! Tourne-toi vers le Père, avec le Fils et dans l'Esprit, et que tes seules paroles soient pour Dieu.

En ne répondant ni aux chefs, ni aux soldats, ni au malfaiteur, qui l'agressent verbalement, Jésus est sans mépris pour ces gens-là, mais il manifeste dans son attitude son refus de répondre au tentateur. Quant aux personnes manipulées par Satan, Jésus ne peut que les porter dans son intercession : « Père, pardonne-leur... »

Les violences verbales subies par le Christ sur la croix ne sont pas de simples violences humaines. En elles se trouve la violence de l'Adversaire. La croix est pour Jésus le moment d'un combat redoutable, un combat qui nous dépasse infiniment. Contre chaque assaut du tentateur, Jésus résiste grâce à la prière, une prière dont le contenu ne répond pas à l'attente du tentateur. Ce n'est pas « Père, sauve-moi », mais « Père, sauve-les, en leur pardonnant ».

Dans ce combat d'une violence inouïe, Jésus combat seul, mais avec une aide surprenante que le Père lui donne de manière merveilleuse. A Gethsémani, dans son combat contre l'adversaire, un ange lui a été donné pour le fortifier (22.43). Sur la croix, ce n'est pas un ange qui lui est donné pour le fortifier, mais le bon larron ! Sans le savoir, le bon larron dans sa conversion est un cadeau du Père au Fils pour le soutenir dans son combat.
Satan a mis la main sur les chefs, sur les soldats, sur un des malfaiteurs, et s'est ainsi avancé, de proche en proche, jusque sur la croix voisine, mais il n'a pas pu mettre la main sur le bon larron, que Dieu préserve en le remplissant d'un humble amour pour le Christ : « Jésus, souviens-toi de moi... ». Et Jésus ne s'y est pas trompé : il ne répond à personne, sinon au larron auquel il parle comme un ami parle à un ami : « je te le dis vraiment : aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis ».

Libre ou esclave ?

Face au déferlement de violence dont il est témoin, sans en mesurer sans doute la profondeur spirituelle, le bon larron pouvait se sentir comme chez lui : le monde de la violence, il le connaît. Toute sa vie de malfaiteur a été marquée par la violence. Sur la croix, le larron pourrait entrer dans le jeu de la violence et se laisser aller à elle. Certes, il est empêché de s'adonner à la violence physique ; ses mains clouées ne peuvent frapper. Mais sa langue est libre. Il est encore libre d'insulter tout le monde, y compris Dieu si le coeur lui en dit. Il peut cracher sa haine jusqu'à son dernier souffle... Mais il n'en fait rien ! Il le sait bien : la mort aura le dernier mot. Et la mort d'un supplicié, c'est la victoire de ceux qui l'ont condamné. La mort du larron sera la victoire des autres ; il sera vaincu, « exécuté », comme le dit fort justement Luc à son sujet (v 32). La victoire de la mort, c'est le point final du cycle de la violence, dans lequel le larron a toujours vécu ; un cycle dont il n'est pas libre, en fin de compte, mais esclave. Sa liberté d'insulter qui s'offre à lui sur la croix est une liberté illusoire, un soubresaut d'une liberté déjà vaincue. La mort a le dernier mot : c'est la loi du péché qui conduit à la mort, la loi de Satan.

Sur la croix, le bon larron se tait. Il n'entre pas dans le jeu de la violence. C'est sans doute la première fois ! Et cela à cause de la prière de son voisin ! Sa vie est en train de basculer, entraînée par cet homme qui n'est à aucun moment entré dans le cycle de la violence. Le monde de la violence ignore une chose essentielle que le Christ vient de mettre en avant : le pardon. Si la vengeance et la haine sont le moteur qui alimente la violence, si elles sont au coeur de la logique de Satan, le pardon et l'amour désamorcent la violence et sont au coeur de la logique de Dieu. Jésus se situe complètement en dehors du cycle de la violence et le larron le remarque bien : Jésus ne répond à personne, n'insulte personne, n'use d'aucune violence verbale, n'accuse personne... Son silence n'est pas celui d'un homme vaincu, désemparé, impuissant. Son silence, au contraire, est chargé d'une autre puissance : celle de la prière, du pardon, de l'amour... En silence, Jésus ne cesse d'aimer ; c'est un silence actif, fort d'une étonnante puissante, dont prend conscience le larron. Le silence du Christ est plus fort que toutes les vagues de violence qui déferlent sur lui...

L'amour et le pardon font sortir du cycle de la violence ; ils font échapper à l'emprise de Satan et sont le signe de la vraie liberté. Le pardon que Jésus demande à son Père ne sera pas vaincu par la mort. Le pardon donné par Dieu subsistera au-delà de la mort. Ce Jésus qui pardonne est en train de mourir, certes, mais il meurt libre. Mourir en insultant les autres, c'est mourir en étant esclave de la violence des autres. Mourir en pardonnant, c'est mourir libre, en paix... Le larron est en train de voir quelqu'un mourir libre. Cet homme-là, Jésus, ouvre une porte... Avec lui apparaît une évidence : on peut mourir sans haine, sans maudire, sans blasphémer ; on peut mourir en aimant Dieu et les autres ; on peut mourir libre, proche de Dieu, en Dieu...

Le larron dans son silence est en train de rejoindre le Christ dans son silence ; il est prêt à suivre le Christ dans sa manière de mourir, dans sa mort, sur ce chemin de l'amour qui pardonne, ce chemin qu'il ouvre de manière souveraine. C'est cela une conversion : le larron se convertit.

Dans les propos qu'il entend déblatérer contre Jésus, le larron entend des mots comme « Christ », « roi », « élu », « Christ de Dieu »... Certes, tout le monde se moque en disant cela. Mais si c'était vrai ? Si c'était vrai ce qui est écrit en toutes lettres au-dessus de sa croix : « Celui-ci est le Roi des Juifs »?
  Ce roi-là est libre de l'emprise de la violence, libre devant les moqueries, les blasphèmes, les injures et toute autre manifestation de haine. La prière de ce roi est pleine d'amour et connaît le pardon. Et s'il y avait, à côté de la justice humaine, la justice de ce roi-là ? S'il y avait pour ce roi un autre royaume que ceux de la terre ? Après tout, ce roi-là doit bien avoir un royaume ! A voir ce roi dans sa manière d'être, ce royaume-là ne doit connaître que l'amour...
Du haut de sa croix, le larron voit deux mondes se côtoyer : l'un en Christ qui prie et qui pardonne, l'autre qui injurie et qui blasphème. Le larron se tourne alors vers le roi qu'il découvre : « Jésus, souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton royaume ».
Sur une croix, un homme est en train de basculer dans la foi, aux dernières heures de sa vie. Cela est l'oeuvre du Saint Esprit en lui. Pendant que l'autre malfaiteur hurle avec les loups dans le royaume des loups, le bon larron ouvre en silence son coeur au Roi pour qu'il fasse de ce coeur une parcelle de son royaume. Pendant que Satan enchaîne un malfaiteur dans le blasphème, le Saint Esprit libère l'autre pour le Royaume du Christ.

Le larron peut maintenant comprendre l'attitude de Jésus devant les assauts de la violence. Pourquoi garde-t-il le silence? Que fait-il donc dans son si profond silence ?

Devant la violence, Jésus ne réagit par aucune violence. Il ne rend pas coup pour coup, insulte pour insulte. Il se tait et ne sort pas de son silence. Sa seule parole a été une prière. Que fait-il donc maintenant dans son silence, depuis que la violence s'est déchaînée ? Que peut-il bien faire d'autre que de continuer de prier ? Tout s'éclaire alors pour le bon larron.
Si la première parole de Jésus sur la croix a été une prière, c'est parce qu'il est constamment en prière. Le premier auquel il s'est adressé est son Père, parce qu'il est toujours en communion avec lui dans la prière. Sa demande de pardon ne se limite pas à ce qui s'est passé jusqu'à la croix ; elle ne s'arrête pas, mais se prolonge. Cela ne fait aucun doute : Jésus continue de demander à son Père de pardonner le partage des vêtements, la présentation du vinaigre, les ricanements des chefs, les moqueries des soldats, le blasphème du malfaiteur... Dans son silence, le Christ intercède sans cesse : Père, pardonne-leur, car ils ne savent toujours pas ce qu'ils font ; ils ne savent pas ce qu'ils disent...
Le larron poursuit sur la croix sa méditation silencieuse : si Jésus est en train de prier pour tous ces gens, pour cette ordure qui blasphème, ne serait-il pas aussi en train de prier pour moi, son compagnon de supplice, pour moi qui suis aussi en train de mourir... Le larron devient alors encore plus silencieux, d'un silence qui se remplit d'amour et de reconnaissance... En silence, le larron laisse Jésus prier pour lui. Personne n'a jamais prié pour lui. Merveille que cet homme qui est en train de prier ! Merveille que ce Fils qui n'est qu'en prière devant son Père et qui intercède pour moi ! Les larmes de bonheur ne troublent pas le silence lorsqu'elles coulent...
Jusque là le larron se sentait exclu de la prière du Christ. Il s'aperçoit soudain qu'il n'en est rien. Le Christ intercède pour lui. Seul l'Esprit témoigne à notre esprit que nous sommes portés devant le Père par l'intercession du Fils (cf. Ro 8.34). Dans son silence, le larron s'abandonne à l'oeuvre du Trois fois Saint. Dieu est si proche : le Fils est là à ses côtés sur la croix ; le Père est là qui écoute en silence ; l'Esprit murmure au fond de son coeur...
Le larron serait-il pardonné par le Père sans l'avoir demandé, parce que le Fils l'en a prié ? Serait-il gracié par le Père à la demande du Fils ? l'Esprit le lui murmure au fond du coeur et fait déjà monter dans son silence un mot qu'il n'a jamais encore prononcé : « Abba ».
Et si le Père de Jésus était aussi son Père ? Et si Jésus était plus qu'un compagnon de supplice : un frère ? 1'Esprit Saint poursuit son oeuvre dans le coeur du larron...
Jésus prie en silence pour le larron ; c'est ainsi qu'il accompagne ce mourant. Ne l'oublie pas, ami lecteur : la prière silencieuse trouve place auprès d'un mourant. C'est une prière qui s'appuie sur l'intercession du Christ, qui ne cesse d'intercéder pour lui.

Depuis qu'il est en croix, le bon larron n'est que silence : pourquoi ne prierait-il pas en silence ? Pourquoi ne se tournerait-il pas comme Jésus vers le Père pour lui demander pardon pour tous ses méfaits ? Peut-être n'a-t-il jamais prié de sa vie ? Au moment de se tourner vers le Père, il ne peut que découvrir à quel point il est pécheur. Plus Dieu est proche et plus on se découvre pécheur, plus on se sent accablé par ses fautes conscientes et inconscientes. Si Dieu pardonne les fautes inconscientes, à la demande du Christ, pardonnera-t-il aussi les fautes conscientes ? Toutes ses fautes conscientes ne rendent-elles pas indignes de se tourner vers Dieu ? Le larron se découvre indigne de la proximité de Dieu, indigne de prier. Et le fait est que le larron ne prie pas le Père... Luc nous oriente vers une autre direction.
A côté du larron se trouve Jésus, qui prie. Si tant de gens indignes se permettent de parler à Jésus, lui le larron indigne ne pourrait-il pas aussi lui parler ? Il est là, à quelques mètres, à portée de voix. Même en parlant doucement, il entendra. Il n'a encore répondu à personne, mais il doit bien entendre ce qu'on lui dit...  Si le larron ne se permet pas de prier le Père, il va oser prier le Fils ; il se sent soudain libre de le prier...

De quoi sommes-nous donc témoins dans ce texte d'Evangile : de la mort du larron ou bien de son entrée dans la vie nouvelle ? De son agonie ou de sa naissance ? Merveilleux Evangile qui nous fait contempler la vie naissante d'un homme à l'heure de sa mort...
Nous pouvons même dire que nous sommes témoins de la résurrection du larron. Souvenons-nous qu'au début de son Evangile, Luc nous a rapporté la prophétie que le vieillard Syméon a prononcée devant Joseph et Marie, en parlant de Jésus : « Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël » (2.34). Cette prophétie est en train de s'accomplir sur la croix : la chute est celle du blasphémateur, le relèvement est celui du bon larron. Le mot que Syméon, prononce pour dire « relèvement » est « anastasis », qui signifie aussi « résurrection ».
Mais avant d'écouter la prière du larron, écoutons-le tout d'abord s'adresser à l'autre malfaiteur pour découvrir dans le bon larron un véritable disciple, un témoin qui prend la défense de Jésus.

                                                             (fin dans le prochain message)

 

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le Christ et le larron (suite 1)

Publié le par Christocentrix

La première parole de Jésus est donc une prière. Luc nous la rapporte, au v.34, juste après avoir mentionné par deux fois la présence des deux malfaiteurs (v. 32 et 33), pour bien indiquer qu'ils ont entendu cette prière, même si elle ne leur était pas directement adressée. Jésus aurait pu prier à voix basse ou dans son coeur ; il ne l'a pas fait. C'est bien le signe qu'il prend soin d'être entendu de ses compagnons de supplice.
Plutôt que de s'adresser directement aux deux malfaiteurs, Jésus préfère prier devant eux, et les rendre ainsi attentifs à une présence à laquelle ils ne pensaient peut-être pas, celle de Dieu. Si Jésus s'adresse à Dieu, c'est bien que Dieu est là. Jésus lui parle comme il parlera au larron, avec la même intensité de voix. Et c'est là un premier enseignement que Jésus dépose dans le coeur de ceux qu'il accompagne dans la mort : à l'approche de la mort, il est bon de prier. Premier enseignement et premier choc aussi, car les malfaiteurs ne sont peut-être pas enclins à la prière... Peut-être même est-ce la première fois qu'ils entendent quelqu'un prier à côté d'eux ? Voilà que, dans leur agonie, quelqu'un ouvre pour eux le chemin de la prière, dans le silence de Dieu...
Ces deux malfaiteurs ne se rendent pas compte de leur privilège : rares, en effet, sont ceux qui ont entendu Jésus prier. A Gethsémani, Jésus avait demandé à ses disciples de l'accompagner pour prier avec lui, et tous se sont endormis ! Sur le Golgotha, Luc ne mentionne plus la présence des disciples. Ce sont deux malfaiteurs qui vont accompagner Jésus dans sa prière : bienheureux malfaiteurs ! L'un des deux va se mettre à blasphémer, mais l'autre va suivre Jésus sur le chemin de la prière :
 «souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume ».

Mourir en priant : tel est donc le premier enseignement de Jésus dans son accompagnement des mourants. Mais encore, sa manière de prier et le contenu de sa prière vont parfaire cet enseignement : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ».

« Père », dit Jésus ! Mais à qui s'adresse-t-il au juste, en parlant ainsi ? Il est bien connu que des mourants dans leurs derniers moments s'adressent à des défunts, comme pour jeter un pont entre morts et vivants. Bien des agonisants appellent ainsi leur père, leur mère, ou un proche déjà mort ! Jésus aurait-il fait de même ? Certains de ceux qui étaient sur le Golgotha l'ont pensé, si l'on en croit les autres évangélistes qui rapportent qu'en entendant Jésus appeler « Elie !»(c'est-à-dire « mon Dieu! » en araméen), quelques-uns ont cru que Jésus appelait le prophète Elie, qui avait quitté cette terre depuis longtemps (Mt 27.46-49).
Après tout, si certains ont cru que Jésus appelait Elie, d'autres pourraient penser que Jésus, en disant « père », appelle Joseph de Nazareth. Cependant, Luc ne laisse planer aucune confusion de cet ordre, et les malfaiteurs eux-mêmes ne s'y sont pas trompés. Le bon larron, en tout cas, a bien compris que Jésus s'adressait à Dieu. Voilà pourquoi ce larron se met à parler de Dieu à l'autre, lui disant : « Ne crains-tu pas Dieu ? ». La pensée de Dieu lui est venue de ce que Jésus s'est mis à prier sur la croix.

« Père », dit donc Jésus en s'adressant à Dieu, sans avoir à crier, sans parler plus fort que lorsqu'il s'adressera au bon larron. Dieu est-il si proche que cela ? Serait-il aussi proche que ne le sont les crucifiés entre eux ? Les malfaiteurs n'en savent rien, et ils découvrent ce qui pour Jésus est une réalité : Dieu est proche, même s'il demeure silencieux. Cette découverte a de quoi plonger le bon larron dans le silence...

« Père », dit le crucifié. Si les deux malfaiteurs n'ont peut-être pas souvent entendu quelqu'un prier, ils n'ont certainement jamais entendu quelqu'un s'adresser ainsi à Dieu. Ce n'était pas du tout une habitude, en effet, en Israël de prier Dieu en l'appelant « Père ». En outre, de cette innovation découle que Jésus se considère comme le Fils de celui qu'il prie ! Une telle relation avec Dieu a de quoi maintenir le larron dans le silence...
« Père » : ce vocatif est un mot qui, dans la bouche de Jésus, est toujours particulièrement chargé d'amour. Les malfaiteurs n'étaient peut-être pas préparés à entendre, sur un engin de supplice, un mot d'amour à l'adresse de Dieu ! Toujours est-il qu'ils gardent le silence après ce que vient de dire Jésus. Ils ont là de quoi méditer profondément.
« Père »: le mot grec transmis par Luc est très certainement la traduction de ce que Jésus a dû dire en araméen, comme nous l'apprend Marc (14.36), qui en même temps nous révèle que ce mot grec traduit pour Jésus un mot araméen beaucoup plus chargé d'affection que ne le dit le grec. En araméen, en effet, « Abba » correspond plus à notre « papa » qu'à « père », mais ces nuances manquent dans le vocabulaire grec.
Dans l'oreille du larron ce « papa » adressé à Dieu par Jésus a pour effet de le maintenir dans un immense silence. Bien des gens vont prendre la parole après Jésus : les chefs, les soldats, l'autre larron... Le bon larron est celui qui fait silence le plus longtemps....On le comprend : il a tellement de quoi méditer avec tout ce qu'il vient d'entendre, auquel il était si peu préparé....
Sur la croix, le bon larron découvre à la fois le Père et le Fils... Le voilà placé devant un mystère infini ! Son silence en est rempli...
Le "bon larron" semble pressentir l'amour indicible qui unit le Père et le Fils. Pour le découvrir, il n'a que cette brève prière dite à côté de lui, suivie du très long silence que Jésus lui-même observe et qui va rejoindre le sien pour petit à petit l'éclairer. Après ce long silence, lorsque le larron prendra enfin la parole, il n'osera pas prononcer le mot « amour ». Il parlera seulement de « crainte » à l'autre supplicié : « Ne crains-tu pas Dieu ? ». S'il dit cela, c'est sans doute parce qu'il se sent lui-même habité par ce sentiment qu'il nomme « crainte », sentiment qu'il ne connaissait pas et qui ne l'a pas empêché d'être malfaiteur ; sentiment qu'il vient de découvrir à l'écoute de la prière de Jésus, et qu'il est étonné de ne pas rencontrer chez l'autre crucifié. « Ne crains-tu pas Dieu ? » : sous-entendu : « moi je le crains maintenant! »
La crainte de Dieu n'est pas la peur de Dieu. Dans la Bible, la crainte est l'amour naissant que l'on peut avoir pour Dieu ; c'est le début d'un amour plein de respect, où l'affection n'a pas encore sa place. « Abba » dit autre chose, un immense amour, où l'affection a chassé la crainte. Parlant seulement de « crainte de Dieu », le larron mesure la distance qu'il y a entre ce qui l'habite et ce qui habite celui qui vient de dire « Abba »!
« Père », « Abba » : avec quelle intonation Jésus a-t-il dit ce mot ? Ce serait si important de le savoir ! C'est si important, en effet, l'intonation ! Mais Luc ne peut pas nous la rapporter ! Bienheureux larron qui l'a entendue et qui s'en est laissé imprégner en silence !
« Père »: il est fréquent à l'heure de la mort de s'accrocher à Dieu, pour se rassurer, pour trouver en lui la paix et les forces nécessaires pour franchir ce redoutable passage. Dans ce cas, la prière est une demande d'aide. Or, il n'y a rien de cela dans la prière de Jésus. Le crucifié ne demande rien pour lui ; il n'est pas centré sur lui, mais sur les autres. L'amour de Jésus pour son Père n'est pas replié sur lui-même ; il est totalement ouvert aux autres. Avec amour le Christ s'efface humblement et place les autres entre son Père et lui: « Père, pardonne-leur car ils ne savent ce qu'ils font ».Cette attention, le larron a dû la sentir à travers la prière de Jésus. Jamais il n'a rencontré un homme si proche de Dieu. Dans son silence, le larron découvre lentement le Père et le Fils : Jésus ne demande rien pour lui ; il demande tout au Père pour les autres !

« Pardonne-leur » : qui donc est désigné par ce pronom « leur »? De qui Jésus parle-t-il exactement ? Très certainement des responsables de la crucifixion, de tous ceux qui l'ont conduit jusque sur la croix. Jésus prie pour ce « ils » anonyme et indéfini, dont parle Luc dans son récit : « ils arrivèrent au lieu appelé Crâne ; et ils l'y crucifièrent ... ». C'est bien cela ! Mais, s'il en est ainsi, les deux malfaiteurs ne sont pour rien dans cette crucifixion. Ils la subissent comme lui. Ce n'est donc pas pour les crucifiés que Jésus prie ! De ce fait, le larron se sent extérieur à la prière de Jésus. Il n'est pas concerné. Il peut garder le silence.
« Pardonne-leur », mais pardonner quoi ? Cette condamnation à mort ? Sans doute ! Cependant si une condamnation est juste, si elle est juste application de la loi, cela ne réclame pas de pardon. On ne pardonne pas ce qui est juste ! Le pardon n'intervient qu'en cas d'injustice. Y a-t-il injustice dans la condamnation de Jésus ? Certainement ! Et c'est bien ce que pense le larron et ce qu'il va dire à l'autre malfaiteur : « Pour nous c'est justice si nous sommes condamnés, mais lui n'a rien fait de mal ». C'est bien cela : condamné injustement, Jésus peut parler de pardon. Quant au bon larron, il reconnaît qu'il n'est pas victime d'une injustice. Il ne peut donc pas s'associer à la prière de Jésus.
Ni responsable de la mort de Jésus, ni victime comme lui d'une injustice, le bon larron a décidément de quoi se sentir tout à fait extérieur à la prière de son voisin. Cela ne le concerne pas. Il n'a pas à intervenir dans ce que dit Jésus à son Père.
Si injustice il y a dans le cas de Jésus, elle frappe Jésus en premier, et c'est à lui de pardonner. Si maintenant, Jésus demande à son Père de pardonner, c'est donc que cette injustice frappe aussi celui-ci. Ainsi, à entendre Jésus, l'injustice faite au Fils atteint également le Père. Jésus et Dieu sont ensemble victimes des hommes. Le larron fait silence devant la communion qu'il découvre entre le Père et le Fils : leur communion d'amour est aussi communion dans la souffrance ; lorsque le Fils est blessé dans son corps, le Père est blessé dans son coeur : « Père, pardonne-leur parce qu'ils ne savent pas le mal qu'ils te font en me faisant mourir ».
Le larron découvre ici que le Père peut souffrir, que Dieu peut souffrir ! Il a vraiment de quoi être plongé dans le silence... Pour demander ce qu'il demande, le Fils connaît la souffrance du Père, mais dans cette prière il ne fait que le sous-entendre. Il n'en dit pas plus, par pudeur à l'égard de ce coeur blessé. C'est la pudeur d'une grande intimité.
Après la prière de Jésus, le Père ne répond pas au Fils. Dieu garde le silence ; il ne dit rien de sa douleur. Lui aussi est pudique. Le Père et le Fils se rejoignent dans le silence de l'intimité.
« Pardonne-leur » : tous ceux qui prendront la parole après Jésus sur le Golgotha voient les choses tout à fait autrement ; plus personne, en effet, ne parlera de pardon. Tous se rejoindront sur un autre verbe, une autre demande: « Qu'il se sauve lui-même », diront les chefs (v.35). « Sauve-toi toi-même », ajouteront les soldats (v.37), ce que reprendra encore l'un des malfaiteurs, en disant comme en écho : « Sauve-toi toi-même »(v.39). Tous parlent de salut et le font en se moquant ! Seul Jésus parle de pardon, sans la moindre moquerie. Le désaccord est total... Le bon larron a de quoi garder le silence avant de se situer et de prendre éventuellement parti.
« Se sauver », dans le cas présent, ce serait échapper à l'action des autres et à la mort. « Pardonner », c'est tout autre chose : c'est supporter l'action des autres et la dépasser, tout en la purifiant de tout son mal. Ce n'est pas échapper à la mort, mais l'accepter et la dépasser.

Si Jésus demande à son Père de pardonner, cela implique que lui-même a déjà pardonné. Si, en effet, Jésus n'avait pas pardonné, il ne demanderait pas à Dieu de le faire. Voilà donc que le larron découvre à ses côtés la victime d'une injustice qui a pardonné et qui demande à Dieu de faire de même. Lorsqu'une victime et Dieu s'accordent pour pardonner, alors le pardon est total, plénier. Tel est le souhait de Jésus pour cette foule de coupables : un pardon total. Faut-il que le crucifié soit débordant d'amour pour prier ainsi ?
« Ils ne savent pas ce qu'ils font », dit Jésus. S'ils ne savent pas, ils ne peuvent pas demander pardon. Voilà donc que Jésus demande à Dieu un pardon que les coupables ne peuvent pas demander. Jésus demande à leur place. C'est dire aussi qu'il a pardonné, alors que personne ne lui a demandé pardon ! Quel amour ! Et quelle humilité aussi, car il faut assurément être humble pour pardonner avant que le pardon soit demandé. En silence, le larron est en train de découvrir ce qui transparaît du coeur de Jésus dans sa brève prière : son amour, son humilité...
« Père, pardonne-leur »: Jésus parle du pardon à Dieu et non à la foule. Il n'adresse d'ailleurs aucun mot à la foule durant toutes ces heures d'agonie. C'est étrange ! Jésus pourrait facilement haranguer le peuple du haut de la croix, dire ne serait-ce que quelques mots, tant qu'il en a la force. Il pourrait clamer son innocence devant tous. Il pourrait convaincre de leur erreur ceux qui ont réclamé sa mort. Il pourrait leur annoncer qu'il leur pardonne. Et puisqu'il est plein d'amour, il pourrait faire un sermon sur l'amour... Mais Jésus ne fait rien de tout cela ! Il ne prêche pas l'amour, ni quoi que ce soit d'autre du haut de la croix. Il ne veut pas convaincre ; il prie et c'est tout ! Il ne prêche pas l'amour, il le vit dans son intercession et dans l'acceptation de la mort qu'il subit à cause d'eux.
Tant d'amour en Jésus ! Et cela pour des coupables ! Il ne prie pas pour ces femmes silencieuses qui se tiennent à distance et qui ne sont coupables de rien dans cette injustice ; par contre, il prie pour ceux qui ont réclamé sa mort, pour ses assassins ! Si le larron n'a pas entendu le sermon que Jésus a prononcé un jour sur une montagne de Galilée, en invitant à prier avec amour pour ses ennemis, il le voit maintenant vivre cet amour-là sur le mont Golgotha. Cette prière en dit pour lui plus long qu'un sermon sur une montagne...Sur la croix, Jésus porte tout son peuple dans sa prière, comme un berger porte une brebis qui c'est égarée. C'est la mission que son Père lui a confiée ; il l'accomplit jusqu'à son dernier souffle.

Dans la suite de son oeuvre, au livre des Actes, Luc fera une sorte de commentaire de cette expression. Le peuple et ses chefs ont cru bien faire en faisant condamner Jésus. Ils ont cru bien faire en le faisant crucifier, pensant que ce châtiment était une juste application de la Loi. Or, précisera l'apôtre Pierre, la mort de Jésus n'est pas une condamnation judiciaire, mais un véritable assassinat : « Vous l'avez tué », dira tout crûment Pierre (Ac 3.15). Puis l'apôtre ajoute : « Je sais que vous avez agi par ignorance, ainsi que vos chefs » (3.17).

Ces coupables « par ignorance » ont bien sûr une bonne conscience. Ils croient faire plaisir à Dieu, en débarrassant la terre d'un blasphémateur qui s'égale à Dieu en se prenant pour son fils. Ils croient bien faire en protégeant la société d'un beau parleur qui pourrait déclencher la répression romaine. La bonne conscience s'accompagne en général de bonnes intentions...
Quel fossé entre cette bonne conscience et Dieu ! Quel fossé, alors que nous ignorons le mal que nous faisons à Dieu. Jésus comble ce fossé en demandant à Dieu notre pardon, en pardonnant notre bonne conscience, nos bonnes intentions, nos illusions, notre aveuglement ! Heureux sommes-nous de recevoir du Père et du Fils leur pardon !
Aujourd'hui, lorsqu'on est devant un fautif par ignorance, on s'empresse de le déculpabiliser, en déplaçant la faute sur d'autres. Pas plus que l'Ancien, le Nouveau Testament ne fait cela. Pierre constate bien la culpabilité ignorée (Ac 3.17) ; il la révèle et la met en avant pour inviter à la repentance et donc à la demande de pardon (3.19). Un fautif inconscient est tout de même un fautif. Sur la croix, Jésus ne cherche pas à déculpabiliser qui que ce soit : il demande à Dieu le pardon.
Prendre le chemin de la déculpabilisation, c'est une autre manière de se sauver soi-même, une autre manière de se passer de Dieu. Déculpabiliser et être déculpabilisé ne fait pas intervenir Dieu. Le pardon, lui, ne peut pas se passer de Dieu, car Dieu seul pardonne en vérité, comme le dit l'Ancien Testament en faisant de Dieu le seul sujet du verbe hébreu « pardonner »(sâlah). Même entre les hommes, le pardon n'a pas sa véritable force, s'il n'est pas appuyé, accompagné par le pardon de Dieu. Le pardon de Dieu donne toute son efficacité au pardon humain. Même Jésus, lorsqu'il pardonne à ses bourreaux, demande au Père d'ajouter son propre pardon au sien. Un pardon seulement humain n'est pas assez profond pour être pleinement efficace.

En silence, le larron découvre à ses côtés un homme qui pardonne à des irresponsables et qui demande à Dieu l'appui de son pardon.
Voilà en particulier tout ce que découvre le bon larron sur son chemin de conversion, durant les heures de silence qui suivent la prière de Jésus. Reste-t-il cependant extérieur à cette prière, lui qui n'est coupable de rien dans la mort de Jésus ? Peut-être que ce malfaiteur a fait le bilan de sa vie à la lumière de cette prière, pour découvrir en lui tout ce qu'il a pu faire de mal, sans savoir, au cours de sa vie... Mais, le découvrirait-il, cela ne serait rien à côté de tout le mal conscient qu'il a fait ! Si Luc dit que cet homme est un « malfaiteur », ce n'est pas pour rien ! S'il se retrouve cloué sur un engin de supplice, c'est bien qu'il a fait du mal, sans doute plus consciemment qu'inconsciemment ! Alors, sur ce point encore, ce malfaiteur ne peut que se sentir en marge de la prière de Jésus. En effet, Jésus a prié pour les fautes inconscientes de ses bourreaux et non pour le mal conscient...
Qu'en sera-t-il alors de ce malfaiteur et de tous ses méfaits conscients ? Le larron finira par poser la question à Jésus : toi qui penses à tous les irresponsables et qui pries pour eux, toi qui les aimes au point de demander leur pardon, que fais-tu de ceux qui savent qu'ils ont fait le mal ? Que fais-tu d'un malfaiteur qui se sait responsable d'un grand nombre de fautes ? « Jésus, souviens-toi de moi, quand tu feras justice dans ton royaume ».

Mais, avant d'aller plus loin sur le chemin de conversion suivi par ce malfaiteur, arrêtons-nous un peu sur le fait qu'un des malfaiteurs prend le chemin de la conversion, et l'autre le chemin du blasphème, alors que les deux ont entendu la même prière ! D'où vient que l'un soit touché par la prière du Christ et l'autre pas ? D'ou vient que l'un entre dans l'intime communion d'amour du Père et du Fils et l'autre pas ?
Cela vient du Saint Esprit et de nul autre, assurément ! Nul autre que l'Esprit, en effet, ne peut nous faire entrer dans l'intimité du Père et du Fils, car en Dieu l'intimité du Père et du Fils est partagée avec le Saint Esprit. Seul l'Esprit peut nous introduire dans l'intimité trinitaire. Il s'agit là d'une de ces profondeurs de Dieu que seul l'Esprit peut sonder (1 Co 2.10) et nous révéler. Il n'y a pas de chemin de conversion sans le souffle de l'Esprit Saint... Si le bon larron avance sur ce chemin-là, c'est parce qu'il est saisi par le Saint Esprit, travaillé par lui, ouvert au Père et au Fils. C'est par l'Esprit que le bon larron peut entrer dans la prière que le Fils adresse au Père.
Quant à l'autre malfaiteur, il est entraîné sur un autre chemin, celui du blasphème... Et cela jusqu'à quand ? Nous n'en savons rien. Que deviendra ce blasphémateur par la suite ? Comment entendra-t-il la réplique qui lui est adressée, l'échange entre le bon larron et Jésus, la dernière prière de Jésus, la remarque du centenier... ? Nous n'en savons rien, car ce malfaiteur se réfugie alors dans le silence ! Et rien ne dit si son dernier silence est habité par de nouveaux blasphèmes ou par l'Esprit Saint. Cela appartient à Dieu qui seul peut savoir quelle aura été la fin du larron qui a blasphémé...
Mais revenons au bon larron, celui dont la conversion nous est rapportée par Luc. Il est en tout cas essentiel pour nous de savoir qu'un malfaiteur peut se convertir à l'heure de sa mort et de savoir que cela est l'oeuvre de l'Esprit en lui. Oui, l'Esprit Saint est à l'oeuvre dans un mourant, et c'est lui d'ailleurs, plus que nous, le véritable accompagnant. Nous qui accompagnons des mourants, sachons que l'Esprit accompagne chacun et que nous pouvons nous appuyer sur cette réalité.
En entrant avec l'Esprit dans le mystère du Père et du Fils, le bon larron entre dans le mystère trinitaire, et tout à la fois dans le mystère de la prière, du pardon, de l'amour.... Merveilleuse fin que celle de cet homme ! Grâce à l'Esprit il comprend ce que dit Jésus et le rejoint.

La foule des moqueurs et des railleurs ne peut pas comprendre le pardon de Jésus. C'est bien pourquoi Jésus ne leur en parle pas. Il sait que son pardon ne sera pas reçu. Ce n'est pas nécessaire de répondre à ces moqueurs et ces railleurs. La moquerie vient ici de coeurs fermés au pardon.
Quand donc Jésus parlera-t-il de son pardon à ses bourreaux, à nous tous qui le crucifions encore de bien des manières ? Je crois volontiers qu'il publiera son pardon au dernier jour. Alors, nous tous, ses bourreaux conscients ou inconscients, nous verrons l'agneau immolé. Il n'aura qu'à nous montrer ses plaies et son côté percé, et cela suffira pour que nous mesurions la profondeur de notre faute. Il pourra simplement se tourner vers son Père et lui dire : « Père, pardonne-leur, car ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient ! ». Alors, dans notre silence et dans notre confusion, nos coeurs fermés s'ouvriront au pardon, et le Père exaucera son Fils...

Sans attendre le dernier jour pour la révélation du pardon plénier, le Père exauce son Fils au moment de la croix, du moins partiellement. Il l'exauce en ouvrant le coeur du bon larron au pardon. La conversion du bon larron, c'est le cadeau que le Père offre au Fils en signe d'exaucement. C'est un merveilleux miracle, plein d'un amour infini : dans ce larron le Père donne au Fils un frère pour mourir avec lui, à côté de lui. Le bon larron est le réconfort donné au Fils à l'heure de sa mort, comme le Christ est le réconfort donné au bon larron.
Le coeur d'un malfaiteur s'ouvre : miracle que fait le Père en silence, humblement...
Cet humble et discret miracle n'a pu échapper à Jésus, lui qui est habité par cette certitude : « Nul ne peut venir à moi si le Père ne l'attire » (Jn 6.44). Le larron vient vers le Christ ; c'est là l'oeuvre de Dieu, merveilleux signe d'amour que le Fils reçoit de son Père.
Ami lecteur, je me suis longtemps demandé pourquoi Luc ne rapporte pas le cri de Jésus sur la croix: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ». Matthieu et Marc rapportent ce cri, mais ne disent rien non plus de la conversion du bon larron. Il me semble maintenant que pour Luc la conversion du bon larron montre au Fils que le Père ne l'a pas abandonné. Jésus meurt sans le moindre doute à ce sujet, dans une grande paix : « Père, entre tes mains je remets mon Esprit ». Voilà pourquoi aussi Jésus peut parler au larron du paradis avec une totale certitude.

                                                                  (suite et fin dans les prochains messages)

 

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Le Christ et le larron (début)

Publié le par Christocentrix

32 On conduisit aussi deux autres personnes, des malfaiteurs, pour être exécutés avec lui.
33 Lorsqu'il arrivèrent au lieu appelé Crâne, ils y crucifièrent, ainsi que les malfaiteurs, l'un à droite, l'autre à gauche.
34 Jésus dit : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ». Ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort.
35 Le peuple se tenait là et regardait. Les chefs ricanaient, disant: « II en a sauvé d'autres, qu'il se sauve lui-même, si c'est lui le Christ de Dieu, l'élu ».

36 Les soldats se moquaient de lui, s'approchant et lui présentant du vinaigre;
37 Ils disaient: « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ».
38 Il y avait une inscription au dessus de lui : « Celui-ci est le roi des Juifs ».
39 L'un des malfaiteurs crucifiés le blasphémait : « N'es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, ainsi que nous ».
40 L'autre lui répondit, en le reprenant : « Ne crains-tu pas Dieu, toi qui subis la même condamnation que lui ?
41 Pour nous, c'est justice, car nous recevons ce qu'ont mérité nos actes, mais lui n'a rien fait de mal».
42 Puis il dit « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume ».
43 Jésus lui dit: « En vérité je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis ».
44 Il était déjà environ midi, et il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à trois heures;
45 Le soleil ayant disparu. Et le voile du Temple fut déchiré par le milieu.
46 Alors Jésus s'écria d'une voix forte : « Père, entre tes mains je remets mon esprit ». Ayant dit cela, il expira.
47 Voyant ce qui était arrivé, le centenier glorifia Dieu, disant: « Certainement, cet homme était juste».
48 Et tous ceux qui assistaient en foule à cette scène, ayant vu ce qui était arrivé, s'en retournèrent en se frappant la poitrine.
49 Tous ses familiers se tenaient à distance, ainsi que les femmes qui l'avaient suivi depuis la Galilée et qui regardaient tout cela. (Luc 23)


                                                                                  ***

Aucune mort, assurément, ne laisse indifférent ; or, ils sont trois ici à voir venir la mort en face, trois suppliciés à partager côte à côte leurs derniers instants ; et parmi les trois se trouve notre Seigneur Jésus, le Fils bien-aimé de Dieu le Père... Aucun récit biblique, assurément, n'est aussi poignant que celui-là... Ce que relate Luc nous remplit d'émotion, mais d'une émotion si grande qu'elle est au-delà de tout entendement, au-delà de tout mot pour l'exprimer. Luc, d'ailleurs, ne sait pas ou n'ose pas l'exprimer, si bien que c'est dans le silence qu'il nous faut le plus la chercher.
Or, du silence il y en a ! Ce texte en est rempli, débordant...
Il suffit de peu pour s'en rendre compte : ce qui, en effet, est décrit en quelques lignes s'est passé en six heures. Six longues heures d'agonie en une dizaine de versets seulement... : c'est dire à quel point ce récit est imprégné de silence.


Un simple coup d'oeil sur le texte, et l'on a vite fait le compte des paroles dites par les suppliciés : Jésus en prononce trois, l'un des malfaiteurs en dit une, et l'autre deux. Six paroles en six heures ! C'est dire à quel point l'agonie de ces hommes est marquée par le silence !
D'autres paroles s'ajoutent à celles des trois condamnés ; mais on les compte encore sur les doigts de la main : il y a celle des chefs, celle des soldats, puis, beaucoup plus tard, après la mort de Jésus, celle d'un centenier. Et c'est tout !
Tout le reste est silence...
En dehors des chefs et des soldats, le peuple ne dit pas la moindre parole. Un peu en retrait, à l'écart, quelques familiers de Jésus et quelques femmes venues de Galilée ne sortent pas non plus du silence. La mort s'approche sans faire le moindre bruit, alors que, pour couronner le tout, plane l'immense silence de Dieu, auquel nul ne peut être indifférent... Le Fils meurt dans le silence de son Père...

Lorsque le soleil disparaît, il n'entame en rien le silence qui règne. Les ténèbres s'installent, sans bruit, sur toute la terre. Un seul bruit vient troubler le silence, un bruit étrange, angoissant même : celui du voile du Temple qui se déchire...
Après cette déchirure, le silence reprend le dessus, s'installe à nouveau, si grand qu'il est possible d'entendre Jésus expirer...

Et Jésus expira... ! A notre tour d'être étreints par le silence devant l'indicible.

Six longues heures
Luc donne une seule information concernant la durée de ces événements ; il nous dit que les ténèbres envahirent la terre pendant trois heures : de midi jusqu'à trois heures (v. 44). C'est grâce à Marc que nous pouvons dire que l'agonie de Jésus s'est étalée sur environ six heures, puisque cet évangéliste nous apprend que les suppliciés ont été crucifiés dès neuf heures du matin (15.25).
D'après l'Evangile de Jean, nous savons que Jésus est mort avant les deux autres suppliciés (19.32s), sans que nous sachions exactement combien a encore duré l'agonie de ces derniers. Pas plus de quelques heures en tout cas, puisqu'on leur a brisé les jambes pour qu'ils meurent plus vite, avant la tombée de la nuit.
Tel est donc ce récit extraordinairement sobre et dense à la fois, qu'il est bon de méditer lentement, au rythme des paroles et des silences, en sachant que sa profondeur est trop grande pour nous.

L'accompagnement dans la mort
Nous sommes aujourd'hui très attentifs à l'accompagnement des mourants. Or, vu sous cet angle-là, ce récit est encore extraordinaire. Nous voici, en effet, placés devant l'agonie de deux malfaiteurs qui ont l'immense privilège d'être accompagnés dans la mort par nul autre que Jésus lui-même. Et le fait est que Jésus va admirablement accompagner ces deux hommes. Il va même jusqu'à partager leur mort et mourir avec eux. Qui ne souhaiterait être ainsi accompagné par Jésus ?
Mais en même temps, si Jésus accompagne ces deux mourants en mourant avec eux, lui-même est accompagné dans la mort par ces mêmes deux compagnons de supplice. Jésus ne meurt pas seul. Ses deux voisins partagent aussi sa mort. Certes, chacun d'eux accompagne Jésus à sa manière, l'un en blasphémant, l'autre en se convertissant, mais ils sont là tout de même et nous font découvrir comment Jésus, tant bien que mal, a pu être accompagné, sans oublier l'accompagnement qu'il a pu recevoir de tous les témoins de sa mort, là encore de manière très contrastée, avec les sarcasmes des uns, mais aussi avec l'émouvant silence que l'on devine compatissant, de la part de ses familiers et des femmes de Galilée qui ne le quittent pas des yeux pendant les longues heures d'agonie ; présence réconfortante à laquelle s'adjoint celle du centenier, dont l'exclamation finale dénote son extrême attention.
Tel est donc ce texte qui nous donne à contempler Jésus, accompagnant deux mourants en mourant avec eux, et lui-même accompagné dans son agonie.

Un échange de paroles et de silences
Mourir à côté de Jésus, n'est-ce pas extraordinaire ? Cela l'est tellement que Luc nous invite par son récit à entrer dans ce mystère. Mais il est le seul évangéliste à le faire ! Serait-ce parce qu'il est médecin que Luc se fait plus proche des mourants ? Peut-être ? Toujours est-il que les trois autres évangélistes, qui sont d'accord toutefois pour mentionner la présence des deux malfaiteurs crucifiés, ne disent rien de leur rencontre avec le Christ. Luc est le seul à nous rapporter les quelques paroles échangées entre les trois suppliciés. Suivons-le pour entrer dans ce dialogue.
Un dialogue de six heures : c'est très long ! C'est en tout cas, d'après les Evangiles, le plus long des dialogues auxquels Jésus a pris part. Un échange avec si peu de paroles et tant de silence, c'est aussi très rare ! C'est tellement exceptionnel que les silences de ce récit ne peuvent pas être négligés ; ils sont à approfondir autant que les paroles. Et le fait est que dans cette rencontre chaque silence met en relief et prolonge les paroles qu'il reçoit ; chaque parole bouleverse ou transfigure le silence qu'elle remplit : bref, paroles et silences se côtoient, s'interpénètrent et se mêlent, livrés à notre méditation.

La source de ce récit de Luc
Luc ne fait pas partie des disciples de la première génération ; il a dû s'appuyer sur plusieurs témoignages pour rédiger son Evangile (cf. 1.2). Qui donc a entendu le dialogue entre Jésus et le larron pour le lui transmettre ? Qui donc était assez proche de la croix pour entendre ce que se sont dit les crucifiés ? Qui donc Luc a-t-il pu interroger pour nous rapporter ce qu'aucun autre évangéliste n'a raconté ?
Matthieu et Marc ne rapportent de Jésus en croix que des paroles qu'il a criées, comme cela est bien précisé dans ces deux Evangiles (cf. Mt 27.46, 50 ; Mc 15.34, 37). Matthieu et Marc ne rapportent que des cris de Jésus. Les récits qu'ils nous donnent sont ceux de témoins qui se tenaient à distance. Chez Jean il en va autrement, mais cela se comprend bien, car ce disciple était près de la croix. Quant à Luc, il n'était certainement pas au pied de la croix pour entendre ce que pourtant il nous transmet ! Qui donc l'a informé ?
Près de la croix se tenaient aussi des femmes, nous dit Luc. Laquelle a-t-il pu interroger, sinon celle qu'il a aussi interrogée pour raconter le récit de l'enfance, c'est-à-dire Marie, la mère de Jésus. Tout le récit de l'enfance chez Luc a manifestement sa source dans les informations données par Marie. Il en va de même, me semble-t-il, pour le récit de la crucifixion.
Marie, nous dit Jean, était aussi près de la croix (Jn 19.25). Or, curieusement, Luc reste silencieux sur ce point. Pourquoi un tel silence ? Luc sait, bien sûr, par Marie elle-même, qu'elle était proche de la croix, mais pourquoi n'en dit-il rien ? Ce silence traduit, je crois, l'extrême pudeur de Luc sur la souffrance de Marie. Au pied de la croix, la douleur de cette mère est au-delà de tout, indicible. Luc est dans une telle incapacité à mettre des mots sur cette extrême douleur qu'il préfère garder le silence, mais pas un silence total, cependant.
Au tout début de son Evangile, Luc nous rapporte la prophétie prononcée par Syméon dans le Temple devant Marie. Habité par le Saint Esprit, le vieillard lui a dit : « Toi-même, une épée te transpercera l'âme » (2.35). Telle sera donc la souffrance de Marie au pied de la croix : la souffrance que fait une épée qui transperce l'âme... Cela dépasse l'entendement !
Près de la croix, Marie a connu la douleur annoncée par Syméon. Luc le sait. Il nous en a informés au début de son Evangile. Il n'en reparlera plus. Cela ne se raconte pas !
Si donc Marie a été le témoin privilégié de Luc pour son récit de la crucifixion, alors bien des aspects de ce récit s'éclairent.
Le dialogue que Marie a entendu entre son fils et le bon larron est pour elle un véritable baume pour son âme endolorie. Elle a le bonheur d'entendre, au milieu des insultes, un homme parler avec douceur à son fils : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton (règne) royaume ». Enfin, quelqu'un qui n'insulte pas! Quel soulagement pour Marie qui ne peut oublier une telle parole.
Mais quel soulagement encore pour cette femme d'entendre la réponse qu'elle ne peut non plus oublier : « Tu seras aujourd'hui avec moi dans le paradis ». Quel réconfort pour cette mère ! Son fils sera donc au paradis ! Aujourd'hui même... L'âme, qu'une épée a transpercée, a reçu de son fils de quoi ne pas mourir de douleur. Marie peut s'abandonner à la méditation de ce qu'elle a entendu, alors que les ténèbres sont pourtant en train d'envahir la terre. Pendant ces heures ténébreuses, Marie est tellement plongée dans cette parole d'espérance qu'elle n'écoute plus ce qui pourtant s'est entendu de loin, et que Marc et Matthieu nous rapportent : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ». Ce cri de douleur, insupportable pour une mère, Marie ne l'a pas entendu ! Son âme transpercée était ailleurs, transportée par l'évocation du Paradis.
Tout le récit de la croix, chez Luc, vient de Marie qui n'en rapporte que ce qu'elle a pu entendre avec son âme transpercée et cependant apaisée. Cela donne à ce récit une empreinte d'une paradoxale douceur qui ne se trouve pas chez les autres Evangélistes. A travers Luc, nous entendons une mère raconter la mort de son fils ... Jésus ne crie jamais ; il ne sort de son silence que pour remplir un larron d'espérance. Pour le reste, il n'est que prière, totalement tourné vers son Père, comme il l'a toujours été (cf. Lc 2.49).
Il est un autre point qui peut être expliqué par le fait que Luc tient son récit de Marie : jamais il n'est dit dans ce récit quelles ont pu être les souffrances physiques endurées par Jésus sur la croix. Luc fait silence sur ce point, alors qu'auparavant dans son Evangile il nous rapporte les paroles mêmes de Jésus, annonçant qu'il « souffrirait beaucoup » (9.22 ; cf. encore 22.15, puis 24.26,46). On le comprend : comme toute mère, Marie a forcément été sensible aux souffrances éprouvées par son fils, mais il lui a été impossible d'en parler. Une mère ne trouve pas les mots pour dire ce qui pour elle est insupportable.

La première parole
Une fois les trois condamnés cloués sur leur engin de supplice, le premier à prendre la parole est Jésus. Personne encore ne s'est mis à parler parmi les bourreaux, les familiers ou les spectateurs. Le Golgotha est en silence autour des trois crucifiés. Ces derniers ont donc toute possibilité de se parler ; ils sont assez proches l'un de l'autre et encore assez valides pour le faire.
Jésus est le premier à parler, et d'emblée sa parole ne peut qu'interpeller et inviter au silence. Elle ne s'adresse pas aux autres crucifiés, ni à personne dans la foule. Elle est cependant dite à haute voix, avec assez de force pour que les autres suppliciés au moins l'entendent. Cette première parole est une prière : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ».
Aucun des deux malfaiteurs ne réagit sur le moment à cette prière, mais elle va faire son chemin dans le coeur de chacun, dans le silence de chacun, comme nous allons nous en rendre compte, grâce à la suite du récit.
Celui qui aurait à répondre à cette parole de Jésus devrait être celui auquel elle s'adresse : Dieu... Or, Dieu se tait... Le silence du Golgotha après la prière de Jésus souligne le silence de Dieu. Dieu va-t-il répondre ? Dans l'attente de cette réponse, le silence de Dieu invite chacun à garder le silence et permet à chacun de méditer et d'approfondir cette prière de Jésus.
Si nous ignorons quel chemin la prière de Jésus fait dans les coeurs de tous ceux qui l'ont entendue, nous constatons que l'un des deux malfaiteurs va être très touché par elle et qu'il va même à partir d'elle parcourir tout un chemin, qui ne sera rien de moins qu'un extraordinaire chemin de conversion !
Non seulement Jésus accompagne deux mourants, mais il accompagne aussi l'un d'eux sur son chemin de conversion, et cela de manière tout à fait extraordinaire !

Une conversion passée inaperçue
Les deux suppliciés ne sont rien moins que des « bandits », comme disent Matthieu (27.38,44) et Marc (15.27), des « malfaiteurs », dit Luc (v 32, 33, 39), bref des gens peu recommandables... Pour plus de clarté, pour distinguer les malfaiteurs entre eux, j'appellerai celui qui se convertit « le bon larron », suivant la tradition, mais sans que cela soit un jugement porté sur l'autre.
Sur une croix, comme sur tout engin de supplice, on a de fortes chances de rencontrer des gens de mauvaise fréquentation... C'est bien le cas ici pour les voisins de Jésus, mais Jésus n'a pas le choix. Cependant, il ne manifeste aucun mépris pour eux. Au contraire même ! Durant tout son ministère, il n'a cessé de dire qu'il était venu pour les pécheurs. Le voici donc avec deux d'entre eux maintenant. Il peut poursuivre auprès d'eux son ministère, et c'est ce qu'il va faire, en effet. Admirable Jésus, qui accomplit jusqu'à son dernier souffle la tâche qui lui est confiée !
Est-ce parce qu'il s'agit de brigands que Marc, Matthieu et Jean ne prêtent aucune attention au dialogue entre les trois crucifiés? Je ne sais ! C'est possible ! Mais il est à noter que ces trois évangélistes passent de ce fait sous silence une conversion qui a pourtant de quoi nous interpeller.
Voici donc un brigand qui se convertit à l'heure de sa mort ! Cela donne à réfléchir sur la mort des gens peu recommandables, des païens notoires ! Voici un homme qui va au paradis, alors que tout le monde le mettrait en enfer ! Voici un homme qui meurt sanctifié par une parole de Jésus, alors que Matthieu, Marc et Jean n'y prêtent aucune attention ! Gardons-nous de juger les païens, les gens peu recommandables, les bandits notoires... Qui sait ce qu'ils deviennent au moment de leur mort ? La conversion du bon larron nous montre que des coeurs peuvent, à notre insu, s'ouvrir à la foi. Des yeux peuvent s'ouvrir à la contemplation du Christ au moment de la mort...
Aucun disciple n'a pris la peine d'évangéliser ces deux malfaiteurs. Personne n'a prié pour eux à l'approche de leur mort. Seul Jésus s'en est soucié, comme un berger prend soin de chacune de ses brebis, et même d'une brebis perdue ... ! Béni soit-il !

                                                         ( la suite dans les prochains messages....)

 

 

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Cédron

Publié le par Christocentrix

"Et ce n'était pas encore l'été quand le Christ quitta le Cénacle pour la montagne. On n'avait, en effet, guère dépassé l'équinoxe de printemps : la nuit était froide, comme cela ressort du fait que les serviteurs se chauffaient à un feu de braises dans la cour du grand-prêtre. Mais ce n'était pas la première fois qu'il agissait de la sorte, ainsi que l'atteste clairement l'évangéliste lorsqu'il dit : Selon son habitude. Il monta sur la colline pour prier, signifiant par là qu'il nous faut élever notre esprit du tumulte des choses humaines à la contemplation des choses divines quand nous nous disposons à prier. I-Moyenne-3280-la-tristesse-du-christ.jpg

Or le Mont des Oliviers lui-même ne manque pas de mystère : n'est-il pas planté d'oliviers ? Car, dans l'usage général, le rameau d'olivier était le symbole de la paix, cette paix que le Christ était venu rétablir entre l'homme et Dieu, depuis longtemps séparés. Bien plus, l'huile, fruit de l'olive, désigne l'onction de l'Esprit, cet Esprit que le Christ vint pour envoyer sur ses disciples une fois retourné auprès du Père, afin que cette onction leur enseignât sous peu ce qu'ils n'auraient pas encore été capables de porter s'ils l'avaient alors entendu.

 AU-DELÀ DU TORRENT DU CÉDRON, DANS UN DOMAINE APPELÉ GETHSÉMANI...

Le torrent du Cédron est situé entre la ville de Jérusalem et le Mont des Oliviers, et, en langue hébraïque, ce vocable "Cédron" signifie "tristesse". Le nom de "Gethsémani" évoque pour les Hébreux une vallée très fertile, ou une vallée d'oliviers. Il n'y a donc pas lieu de voir un effet du hasard dans le fait que les évangélistes ont pris tant de soin à mentionner ces noms de lieux. Autrement, après avoir rapporté que le Christ s'était acheminé vers le Mont des Oliviers, ils auraient estimé en avoir dit bien assez, si Dieu n'avait, sous le voile de ces noms de lieux, caché quelques mystères que la mention de ces noms fournirait aux studieux l'occasion de mettre en lumière avec l'aide de son Esprit. Puisqu'en effet aucune syllabe ne saurait être tenue pour superflue dans cette Ecriture que les apôtres ont écrite sous la dictée de l'Esprit-Saint, et que "pas même un passereau ne tombe à terre sans intervention divine", je ne puis penser pour ma part que les évangélistes aient mentionné ces noms fortuitement ; ni que les Hébreux, quelle que fût leur intention en les utilisant, aient attribué, quoiqu'à leur insu, de telles appellations à ces lieux sans un dessein secret de l'Esprit-Saint, qui sous de tels noms a enfoui un dépôt de saints mystères à mettre en lumière le moment venu.

"Cédron" signifie donc "tristesse", et aussi "noirceur". Et ce vocable n'est pas seulement le nom du torrent mentionné par les évangélistes, mais encore, il n'est que de le constater, celui de la vallée que parcourt le torrent et qui est situé entre la ville et le domaine de Gethsémani. Ces noms nous remettent donc en mémoire, à moins que notre somnolence ne les en empêche, qu'il nous faut bel et bien traverser, durant ce que l'Apôtre appelle notre "pérégrination loin du Seigneur", avant d'atteindre le Mont des Oliviers aux fruits abondants et le riant domaine de Gethsémani, domaine dont l'aspect n'est pas triste et désolé mais très riche en agréments de toute sorte, il nous faut d'abord, disais-je, bel et bien traverser la vallée et le torrent du Cédron, vallée de larmes et torrent de tristesse dont les flots débordés puissent laver la noirceur et la souillure de nos péchés. Mais si, renversant l'ordre des choses, nous essayons, par dégoût de la douleur et de la tristesse, de transformer cette terre, lieu de labeur et de pénitence, en un ciel de repos et de liesse, nous nous excluons à perpétuité du vrai bonheur pour nous plonger dans une pénitence tardive et inutile, mais aussi dans des misères intolérables et interminables.

Voilà en vérité l'avertissement tout à fait salutaire que nous donnent ces noms de lieux si appropriés. Mais de même que les paroles des livres saints ne sont pas liées à un seul sens mais fécondes d'une pluralité de mystères, de même les vocables désignant ces lieux, cadrent harmonieusement avec le présent récit de la Passion du Christ : on dirait que l'éternelle providence de Dieu, en mettant un nom jadis sur ces lieux, n'eut en vue que d'en faire les témoins prédestinés de la Passion quand, des siècles plus tard, on les rapprocherait de la geste du Christ. "Cédron" signifie "noirci" : ne peut-on voir là une référence à cette prophétie qui annonce le Christ en marche vers sa gloire par la voie d'un ignominieux supplice, le visage défiguré par les meurtrissures, le sang, les crachats, les souillures : Il n'y a ni forme ni grâce dans son visage ? Et ce n'est certes pas pour rien que le torrent par lui traversé signifiait "triste" ; il en témoigne lui-même en disant : MON ÂME EST TRISTE JUSQU'À LA MORT."

                  extrait de  "la Tristesse du Christ"  de Thomas More.

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L'Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière (Jean 16.12-15)

Publié le par Christocentrix

Si ta nature hésite devant les mystères trop profonds de la foi, dis sans crainte, non pour t'opposer, mais avec le désir d'obéir : « Comment cela arrivera-t-il ? » (Lc 1.34). Que ta question soit une prière, qu'elle soit amour, piété, humble désir. Qu'elle ne scrute pas avec hauteur la majesté divine, mais qu'elle cherche le salut dans les moyens de salut du Dieu de notre délivrance. Alors l'Ange du grand Conseil te répondra : « Lorsque viendra le Consolateur que je vous enverrai du Père, il rendra témoignage de moi et vous enseignera toutes choses : toute vérité vous viendra de l'Esprit de vérité» (cf. Jn 15.26; 14; 26; 16.13). « Qui donc connaît les secrets de l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui ? De même, nul ne connaît les secrets de Dieu, sinon l'Esprit de Dieu » (1 Co 2.11).

Hâte-toi donc de communier à l'Esprit Saint. Il est là dès qu'on l'invoque ; on ne l'invoque que s'il est déjà présent. Appelé, il vient ; il arrive dans l'abondance des bénédictions divines. C'est lui le fleuve impétueux qui réjouit la cité de Dieu (Ps. 46.5). Lors de sa venue, s'il te trouve humble et sans inquiétude, tremblant à la parole de Dieu, il reposera sur toi et te révélera ce que Dieu le Père cache aux sages et aux prudents de ce monde (Mt 11.25). Alors commenceront à briller pour toi toutes ces choses que la Sagesse pouvait, alors qu'elle était sur terre, dire aux disciples, mais qu'ils ne pouvaient porter avant la venue de l'Esprit de vérité qui leur enseignerait toute vérité.

Pour recevoir et apprendre cette vérité, il est vain d'attendre de la bouche d'un homme ce qu'il n'a pu recevoir ni apprendre des lèvres de la Vérité elle-même. Car, selon l'affirmation de cette Vérité, « Dieu est Esprit » (Jn 4.24) ; et, de même que ceux qui l'adorent doivent nécessairement l'adorer en esprit et en vérité, de même, ceux qui désirent le connaître ou le comprendre ne doivent chercher qu'en l'Esprit Saint l'intelligence de la foi, et le sens de cette vérité pure et sans mélange. Parmi les ténèbres et l'ignorance de cette vie, il est lui-même pour les pauvres en esprit, la lumière qui éclaire, la charité qui attire, la douceur qui charme, l'amour de celui qui aime, la tendresse de celui qui se livre sans réserve. C'est lui qui, de conviction en conviction, révèle aux croyants la justice de Dieu ; il donne grâce pour grâce et, pour la foi « qui vient de ce que l'on entend » (Ro 10.17), l'illumination.

 

Guillaume de Saint-Thierry, Le miroir de la foi, Sources Chrétiennes n° 301, Le Cerf, 1982.

 

 

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du Baptème à Cana (Jean I,19 - 2,11)

Publié le par Christocentrix

"Ce livre est une suite au Prologue de Saint Jean, paru dans cette même collection ("Lectio Divina"). Nous l'avons écrit dans le même esprit et avec le même dessein : mettre à la portée des prêtres et des laïcs cultivés les richesses de l'exégèse biblique. Comme dans le livre précédent, nous n'avons pas hésité à développer assez longuement le détail de certaines discussions, persuadé qu'il est nécessaire d'avoir peiné sur les difficultés d'un texte pour en saisir le sens et les moindres nuances. Mais nous avons essayé de le faire en utilisant un langage simple, accessible même à ceux qui ne sont pas familiarisés avec ce genre de discussions exégétiques.

Certaines solutions adoptées dans ce livre sont en étroite relation avec la conception que l'on se fait de la composition littéraire du quatrième évangile. Indiquons rapidement deux des points les plus importants. Tout d'abord, nous sommes persuadé que le quatrième évangile fut écrit en araméen, puis traduit en grec. Aux arguments apportés par de nombreux auteurs en faveur de cette thèse on peut ajouter le fait suivant : le quatrième évangile présente un certain nombre de variantes qui s'expliqueraient très bien comme des traductions différentes d'une même expression araméenne. Un cas isolé pourrait être l'effet du hasard ; mais nous en avons relevé plus d'une dizaine. Il faudrait alors supposer qu'une première traduction grecque a été révisée, après publication, sur des documents araméens originaux, de façon à obtenir une traduction moins littérale mais mieux en accord avec le génie de la langue grecque. Ces diverses corrections se retrouveraient dans les variantes actuelles de l'évangile.

D'autre part, depuis longtemps nombre d'auteurs ont fait remarquer le manque de composition de certaines parties de l'évangile. Les chapitres 5 et 6 semblent avoir été intervertis. La parole du Christ rapportée en 7, 19-24 devrait former la conclusion normale de la guérison du paralytique (5, 1-16) dont elle est maintenant séparée par deux chapitres entiers. Les chap.7 et 8 contiennent un ensemble de discours du Christ et d'épisodes qui ont été rassemblés de façon assez artificielle ; de plus, toute la section qui va de 8, 14 à 8, 22 est une reprise de ce qui a été dit dans la section qui va de 7, 28 à 7, 36. Le chap. 10, difficilement intelligible dans son état actuel, a sans doute lui aussi subi des remaniements. Au chap. 12, les trois petits logia qui forment les vv. 24-26, de portée très générale, s'expliquent difficilement dans leur contexte actuel où le Christ exprime son angoisse personnelle devant la mort (vv. 23, 27 ss.). Au même chapitre, le discours du Christ constitué par les vv. 44-50 se concilie difficilement avec la mise en scène du v.36 (le Christ s'échappe et se cache des juifs) et avec la conclusion des vv. 37-43, qui vaut pour toute la première partie du livre. On pourrait faire une remarque analogue pour le discours de 3, 31-36, dont on ne sait s'il faut le placer dans la bouche du Christ ou dans celle de Jean-Baptiste. On notera de plus que les mêmes idées sont exprimées en 3, 12 ss., 3, 31 ss. et 12, 44 ss., mais une fois à la première personne, une autre fois à la troisième personne. Après la conclusion du discours d'adieu, en 14, 31, on est étonné de lire un nouveau discours du Christ (chap.15-16), d'autant que le discours du chap.16 reprend presque intégralement les idées exprimées au chap.14. Le chap.21 est un appendice ajouté après la conclusion primitive de l'évangile (20, 30-31) et dont certaines particularités de style dénotent une main étrangère au reste de l'évangile, même si le fond reste essentiellement johannique d'inspiration et, dans une large mesure, de rédaction.

On a parfois essayé d'expliquer ces difficultés par le recours à l'hypothèse suivante : avant la publication de l'évangile, certains feuillets auraient été accidentellement retournés, provoquant ainsi les dérangements actuels. Mais une telle hypothèse est assez peu vraisemblable, outre qu'elle ne rend pas compte de toutes les difficultés. Beaucoup plus juste nous semble être la solution adoptée par le P. Mollat, dans son introduction à l'évangile de saint Jean (« Bible de Jérusalem », p.26 s.) : « Les anomalies que présente le texte pourraient provenir de la façon dont l'évangile a été composé et édité. Notre évangile n'est peut-être pas d'une seule venue. On a de plus en plus tendance à y voir le résultat d'une lente élaboration et comme "un reflet du ministère johannique ", comportant des éléments d'époques différentes, des retouches, des additions, des compléments, des reprises, des rédactions diverses d'un même enseignement... On peut d'ailleurs admettre que l'auteur n'a peut-être pas mis lui-même la dernière main à son ouvrage. Après la mort de l'évangéliste, ses disciples publièrent sans doute l'ouvrage tel qu'il l'avait laissé. Mais ils ont pu maintenir ou insérer dans la trame de l'évangile des fragments johanniques qu'ils ne voulaient pas laisser perdre, et dont la place n'était pas rigoureusement déterminée. Ainsi s'expliquerait un passage comme 12, 44-50, qui ne contient aucune indication de temps, de lieu ni d'auditoire ; de même 3, 31-36 ». Nous ferions volontiers nôtres ces paroles, en remplaçant même les « peut-être » par des « probablement ». Il faut tenir compte aussi du fait que nous avons mentionné en premier lieu : saint Jean écrivit son évangile en araméen, et c'est un disciple (ou des disciples) qui l'a traduit en grec. Il est dès lors difficile de déterminer la part exacte du ou des disciples dans la rédaction finale de l'évangile. Les remarques que nous ferons dans le premier chapitre de ce livre montreront que cette part est peut-être assez grande. Il n'en faut pas moins maintenir que le quatrième évangile, dans son état actuel, nous offre un reflet fidèle de la prédication et de l'enseignement de saint Jean.

Cet enseignement johannique diffère sensiblement de celui des évangiles synoptiques. Mais que l'on ne s'y trompe pas ; la différence porte sur la façon de présenter les faits beaucoup plus que sur la christologie elle-même. On a souvent voulu opposer le Christ johannique au Christ des Synoptiques ou à celui de la première prédication chrétienne, mais à tort ; le lecteur qui aura eu la patience de suivre nos développements jusqu'au bout emportera la conviction, au contraire, que le Christ johannique est celui que prêchaient les apôtres, celui que le peuple juif attendait : le Serviteur de Yahvé, le Fils de l'Homme, la Sagesse, le Prophète, le Roi-Messie ; c'est même pour le montrer que saint Jean a entrepris d'écrire son évangile. Il n'en demeure pas moins vrai que saint Jean a sa façon à lui de raconter les faits, en ce sens qu'il s'attache moins aux détails pour eux-mêmes qu'à l'enseignement théologique qu'il découvre en eux, à leur valeur symbolique.

Sur ce point encore, et c'est heureux, l'exégèse moderne tend à se libérer d'une servitude qui l'a trop longtemps entravée. Il fut un temps, en effet, où l'on jugeait inconciliables histoire et symbolisme ; comme il était difficile de nier le caractère symbolique du quatrième évangile, on en profitait pour nier son caractère historique. Aujourd'hui, même chez les exégètes non chrétiens, la tendance est à souligner au contraire la valeur historique du quatrième évangile, et l'apport inappréciable qu'il représente pour donner une idée complète sur la personne et l'enseignement de Jésus. Histoire et symbolisme ne s'excluent pas, ils se complètent dans la mesure où le symbolisme permet à l'évangéliste de souligner la valeur théologique et sotériologique des faits concrets de la vie du Christ. « Ce symbolisme n'est donc pas l'allégorisme irréel qu'on a prétendu. C'est le symbolisme des faits eux-mêmes. Il sort de l'histoire, il s'y enracine, il en exprime le sens et n'a de valeur pour le témoin privilégié du Verbe fait chair, qu'à cette condition. Nier le caractère historique des faits à cause de leur sens symbolique est donc aussi injustifié que d'en nier le symbolisme sous prétexte de mieux défendre l'histoire. De part et d'autre on fausse et on mutile dans son dessein essentiel une oeuvre, qui est évidemment unique en son genre, puisqu'elle raconte un fait unique : la vie du Verbe de Dieu incarné ; vie dont tous les actes et tous les gestes sont significatifs et efficaces de salut et donnent son sens à l'histoire humaine tout entière. » (Mollat, op, cit., p.49 s.). Il reste cependant que, pour souligner précisément la signification théologique et sotériologique des actes du Christ, l'évangéliste ne craint pas de styliser et de schématiser ses récits ; il ne veut pas nous donner une chronique biographique sur Jésus de Nazareth, il veut prouver que « Jésus est le Christ, le Fils de Dieu »(20, 31), afin que les hommes puissent croire en lui et obtenir ainsi la vie éternelle."....

"....Tant de minutie dans des descriptions incite le lecteur à penser qu'il se trouve devant le récit d'un témoin oculaire.......Même ceux qui refusent d'attribuer à l'apôtre Jean la paternité du quatrième Evangile sont forcés de reconnaître qu'au moins pour certains récits l'évangéliste a dû utiliser des documents rédigés par un témoin oculaire. Et cependant, l'observateur attentif peut déceler d'autres faits qui, sans ruiner totalement les conclusions précédentes, leur donnent une certaine relativité. Par delà les détails concrets, la trame des différents récits de Jean, (I ,19-2, et II) laisse transparaître un schématisme rigide qui ne le cède en rien à celui que l'on peut remarquer dans les récits de saint Matthieu ou dans certains récits de saint Marc, et qui fait penser à des formes stéréotypées pour les besoins de la catéchèse orale plus qu'à des mémoires d'un témoin oculaire. Il importe de noter ce fait avec soin car il sera d'une grande importance pour l'intelligence même de l'évangile."

La division en 7 jours.

On le reconnaît de plus en plus aujourd'hui, l'évangéliste a voulu répartir sur une durée de sept jours les événements qu'il raconte au début du ministère du Christ. Le témoignage rendu par le Baptiste devant les prêtres et les lévites envoyés par les juifs de Jérusalem se place au premier jour (I, 19-28). « Le lendemain »(I, 29) Jean-Baptiste désigne Jésus comme le Messie annoncé par le prophète Isaïe (I, 29-34) : « le lendemain » encore (v. 35), Jean renouvelle son témoignage devant deux de ses disciples, qui s'attachent alors aux pas de Jésus (I, 35-39). La vocation de Simon-Pierre (I, 40-42) n'est pas datée, à moins qu'on ne suive la leçon donnée par certains manuscrits : "Au matin" (cf. p. 84) ; mais de toute façon, la scène précédente ayant eu lieu le soir, peu de temps avant le coucher du soleil (v. 39), celle-ci doit être placée le jour suivant, c'est-à-dire le quatrième jour. « Le lendemain »(v. 43), Jésus se met en route pour retourner en Galilée et c'est alors qu'il rencontre Philippe et se l'attache comme disciple (I, 43-44) ; nous sommes au cinquième jour. Quant au miracle de Cana, il eut lieu « le troisième jour »(2, I), ce qui doit s'entendre sans doute du troisième jour après la vocation de Philippe, donc le septième jour du comput général. Il n'y a aucune mention explicite du sixième jour, et nous verrons plus loin (cf. p.106) que c'est intentionnel ; mais, pour la plus grande clarté des explications ultérieures, nous appellerons « sixième jour » le jour où se produisit la vocation de Nathanaël, plus précisément le jour de sa rencontre avec le Christ : v. 47-51. On obtient alors la division suivante :

Jour 1: témoignage de Baptiste devant les Juifs (I, 19-28).

Jour 2: « Voici l'Agneau de Dieu »(I, 29-34).

Jour 3: vocation d'André et de son compagnon (I 35-39).

Jour 4: vocation de Simon-Pierre (I, 40-42).

Jour 5: vocation de Philippe (1, 43-46).

Jour 6: vocation de Nathanaël (1, 47-51).

Jour 7: les noces de Cana (2, 1-11).

"Une telle division en sept journées est en partie artificielle; Jean l'a adoptée comme cadre des premiers événements de la vie du Christ dans un but symbolique : il veut souligner le parallélisme théologique qui existe entre la première création du monde, en sept jours, effectuée par le Verbe de Dieu (cf. Jean, I, 1-5) et l'oeuvre du salut messianique considérée comme une création nouvelle dans le Christ (cf. Jean, I, 3, 17). (Comme Moïse avait représenté étendue sur sept jours la création de l'univers matériel, ainsi Jean a tenu, très consciemment à notre avis, à présenter aussi en une semaine l'introduction dans le monde de la "nouvelle création" prêchée par saint Paul... Pourtant, entre l'annonce solennelle que fait Jean-Baptiste devant les délégués juifs et la première manifestation publique de ce divin transformateur, ou le changement symbolique de l'eau en vin aux noces de Cana, que l'on calcule bien, et l'on verra qu'il se passe exactement sept jours. Le choix de ces deux termes, pour l'introduction de son récit, est évidemment dicté par des raisons symboliques : la deuxième création, celle de la Grâce, correspond à celle de la Nature, pour montrer que c'est bien une création. » En ce sens, voir aussi le parallélisme voulu entre les vv. 3 et 17 du Prologue, et les allusions au récit de la Genèse en I, 1-5.).

 En conséquence, il ne faut pas trop presser le détail de la chronologie ; inutile de se demander, par exemple, comment Jésus a pu se rendre en moins de deux jours de Béthanie (située de l'autre côté du Jourdain, en face de Jéricho) jusqu'à Cana, près de Nazareth. Le raccourci est pédagogique et le temps réel mis par le Christ a effectuer ce voyage importait moins, aux yeux de l'évangéliste, que le temps « théologique » qui va servir à constituer la première « semaine » de la vie publique du Christ."

[l'auteur consacre dans ce livre un chapitre par "journée", comme indiqué plus haut et qui se termine par les "noces de Cana".]

Le schématisme des récits.

"Depuis longtemps les commentateurs ont souligné combien les récits des Evangiles Synoptiques sont racontés selon des formes stéréotypées qui en facilitaient la transmission orale et l'utilisation catéchétique. Ce schématisme est particulièrement sensible dans l'évangile de saint Marc, au moins pour les récits qui n'ont pas été influencés par la prédication plus vivante de saint Pierre. Quelques exemples nous aideront à mieux comprendre ce fait que l'on constatera tout à l'heure dans l'évangile de saint Jean. Comparons la guérison du sourd-bègue (Mc., 7, 32-36) avec celle de l'aveugle de Bethsaïde (Mc., 8, 22-26) ; il est facile de remarquer que les deux récits se déroulent exactement selon le même schéma....... On retrouve ce parallélisme même lorsqu'il s'agit de récits de nature aussi différente que l'exorcisme d'un possédé et l'action d'apaiser une tempête (Mc., I, 25-27 et 4, 39-41)..... On pourra comparer encore la première prédication à Capharnaüm (Me., I, 21-22, 27) avec la prédication à Nazareth (6, I-2) ; la mission des deux disciples pour aller chercher l'âne sur lequel. Jésus veut entrer à Jérusalem (II, I-6) avec la mission des deux disciples pour préparer le Cénacle où Jésus veut célébrer la Cène (I4, I3-I6) : l'évangéliste brode des détails divers sur un canevas identique.

Or, dans les récits de la première semaine de la vie du Christ, qui abondent par ailleurs, on l'a vu, en détails concrets et en précisions topographiques ou chronologiques, saint Jean semble procéder de la même façon. Comparons par exemple le récit de la vocation de Simon-Pierre avec celui de la vocation de Nathanaël. Si les détails changent, le schème général reste le même André d'une part, Philippe de l'autre, suivent Jésus ; puis vient une explication servant à montrer le lien entre André ou Philippe et Simon-Pierre ; puis André rencontre Pierre, et Philippe rencontre Nathanaël ; ils déclarent avoir trouvé le Messie ; ils provoquent l'un et l'autre une rencontre entre leur compagnon et Jésus ; Jésus voit (ou regarde) Simon et Nathanaël, puis il prononce à leur sujet une parole qui caractérise leur valeur religieuse. L'évangéliste a donc schématisé les deux épisodes en les adaptant l'un à l'autre. Comparons encore les deux récits du témoignage de Jean-Baptiste sur Jésus (deuxième journée, I, 29-34) et de la vocation de Nathanaël (I, 47-51 ; sixième journée) ; ils offrent entre eux des ressemblances étroites qui ne peuvent être fortuites. Tous deux commencent par une phrase semblable"....

..."Tous ces rapprochements ne sont pas le fait du hasard. Ils indiquent que l'évangéliste a voulu raconter la scène de la sixième journée en la conformant à celle de la deuxième journée, parce qu'il voyait entre elles une correspondance théologique qu'il a soulignée par ce moyen.... [Je ne reproduis pas le développement des exemples par l'auteur afin d'alléger mon texte...]

Les analyses précédentes nous ont amené aux constatations suivantes. D'une part, le récit johannique abonde en détails concrets, vécus, qui font penser aux souvenirs d'un témoin oculaire ; mais d'autre part, il présente un schématisme très poussé, destiné à mettre en relief les thèmes théologiques essentiels et à souligner le parallélisme qui existe entre des situations différentes. Ce double caractère des récits johanniques n'est que l'expression d'une dualité de portée plus générale. D'une part, comme l'a parfaitement noté le Professeur C. H. Dodd, l'évangéliste a certainement conscience de rapporter des faits réels touchant la vie de ce Jésus de Nazareth qu'il affirme être le Messie, le Fils de Dieu (Cf. Jean, 20, 30-31), et sa démonstration perdrait toute valeur si on pouvait le soupçonner d'inventer les faits qu'il raconte ; mais d'autre part, on est bien forcé de reconnaître que l'évangéliste attache une valeur spéciale au symbolisme des faits qu'il rapporte. Plus exactement, par delà le fait concret, il perçoit une réalité plus profonde : la portée théologique de l'événement, sa signification sotériologique, son insertion dans l'économie du salut. Si donc l'évangéliste veut ne rapporter que des faits qui se sont réellement passés, il reste assez libre vis-à-vis des détails, se réservant le droit de les modifier de façon à mieux mettre en valeur l'enseignement théologique et sotériologique qu'il a reconnu dans l'événement qu'il raconte.

Ceci étant admis, on peut proposer deux solutions pour expliquer le double caractère des récits johanniques de la première semaine.

1) L'évangéliste est bien le témoin oculaire des faits qu'il raconte, d'où les détails concrets qu'il peut donner ; mais il schématise volontairement ses récits pour en mieux faire ressortir la portée théologique.

2) Si l'on tient compte des passages où plusieurs documents semblent avoir été utilisés (Cf. Intr., p. 8), on dira avec plus de vraisemblance : l'évangéliste reprend en les schématisant les récits d'un témoin oculaire (ici : l'apôtre Jean), récits qu'il a pu connaître selon plusieurs traditions parallèles."

"Saint Jean terminait son évangile par ces mots : « Jésus a fait en présence de ses disciples encore bien d'autres miracles, qui ne sont pas relatés dans ce livre. Ceux-là l'ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom » (20, 30-31). Ces paroles reprennent en le résumant tout le message évangélique, tel qu'il avait été annoncé déjà dans le déroulement de la première semaine de la vie du Christ.

L'évangéliste dit : « Pour que vous croyiez que Jésus est le Christ », l'Envoyé de Dieu ; non pas n'importe quel Messie, non pas un Messie qui serait apparu brusquement sur la scène du monde, sans aucune préparation, mais très précisément celui que le peuple juif attendait et qui avait été promis par Dieu pour le salut du monde dès les temps les plus reculés. Dans la première semaine, saint Jean place le Christ au centre d'un faisceau de lignes convergentes qui proviennent des principaux sommets de l'attente messianique au sein du peuple juif. Jésus de Nazareth, cet homme que ni sa naissance humaine ni son apparence extérieure ne semblaient distinguer des autres hommes, le fils du charpentier Joseph (I, 45), c'est lui le Serviteur de Yahvé que le prophète Isaïe avait annoncé comme devant venir apporter la connaissance de Dieu sur la terre et abolir ainsi le péché ; Jean-Baptiste le reconnaît officiellement comme tel devant les messagers des juifs de Jérusalem (I, 29-34 ; cf. Is., 42, I-5). Aux deux disciples qui s'attachent à ses pas, il apparaît comme la Sagesse dont il était écrit :« Mande-la des cieux augustes, envoie-la de ton trône de gloire, pour qu'elle me seconde et qu'elle peine avec moi et que je sache ce qui te plaît » (Sag., 9, 10 ; Jean., I, 35-39). Philippe affirme à Nathanaël qu'il est le Prophète par excellence, celui que Dieu avait promis d'envoyer à son peuple pour transmettre ses paroles, comme un nouveau Moïse (Deut., 18, 18 ; Jean, I, 45). Nathanaël confesse qu'il est le Roi d'Israël, Fils de Dieu, dont le Psaume deuxième décrivait l'intronisation solennelle sur Sion, la sainte montagne (Ps., 2, 7 ; Jean, I, 49). Jésus lui-même se donne comme accomplissant en sa personne la figure de ce mystérieux Fils de l'Homme que le prophète Daniel avait vu venir sur les nuées du ciel pour accomplir le jugement sur la terre (Dan., 7, 13 ; Jean, I, 51). En un mot, comme l'affirme André à son frère Simon, il est le Christ, le Messie qu'attendait Israël (I, 41).

Mais d'où vient aux hommes cette certitude ? A quels « signes » a-t-on pu le reconnaître ? Qui nous garantit qu'il est bien l'envoyé de Dieu, et non un vulgaire imposteur comme il y en eut tant au cours de l'histoire du peuple juif (Cf. 10, 8) ? Puisque rien, dans son apparence extérieure, ne le distinguait des autres hommes, comment fut-il « manifesté » à Israël ? Sans doute, puisqu'il était la Sagesse de Dieu, son enseignement devait surpasser en sagesse toute parole humaine et entraîner par là-même la confiance des hommes (Cf. Jean, 15, 22) ; puisqu'il était le Prophète, le don qu'il possédait de pénétrer jusqu'au plus intime des coeurs révélait sa mission particulière (I, 48-49). Mais parmi tous les signes il en est deux qui dépassèrent en importance tous les autres, au commencement et au terme de sa vie publique.

Le premier de ces deux signes s'accomplit lorsque l'Esprit descendit et reposa sur lui, au moment du baptême dans le Jourdain, à Béthabara. Le Prophète Isaïe avait annoncé en effet que l'Esprit reposerait sur le Roi messianique (II, 2), sur le Serviteur de Yahvé (42, 1), et qu'il pourrait ainsi établir sur la terre la « connaissance » de Dieu et fonder un royaume de justes. Lorsque l'Esprit descend et repose sur Jésus, c'est le signe et la preuve que ce Jésus de Nazareth est bien le Serviteur de Yahvé annoncé par Isaïe. C'est la preuve aussi qu'il est le Roi de l'Israël nouveau : il a reçu l'onction royale en recevant l'Esprit, comme son ancêtre David (I Sam., 16, 13 ; Cf. Is., 61, I; Act., 10, 38), et Nathanaël a raison de confesser : « Tu es le Fils de Dieu, tu es le Roi d'Israël »(I, 49). La théophanie du Jourdain a manifesté que Jésus de Nazareth est le Messie, l'Oint par excellence, envoyé par Dieu pour délivrer Israël de son péché.

L'autre signe, d'origine céleste comme le premier, sera l'exaltation de Jésus dans la gloire (I, 5I). Déjà les miracles accomplis par Jésus durant sa vie terrestre étaient autant de preuves, de « signes » que Dieu demeurait en lui et agissait par sa gloire toute puissante (II, 40 ; 10, 38 ; 14, I0-11) ; et comme Jésus et son père ne sont qu'un, les miracles étaient par la fait même une manifestation de la gloire du Christ (2, 11), un reflet avant-coureur de sa manifestation ultime. Car le « signe » par excellence, ce fut l'exaltation du Christ dans la gloire (2, I8-I9), par son mystère de mort sur la croix et de résurrection. Puisque « nul ne monte au ciel sinon celui qui est descendu du ciel » (3, II), l'exaltation de Jésus dans la gloire céleste était bien la preuve irréfutable qu'il n'avait pas une origine purement humaine, mais qu'il était descendu du ciel sur la terre. Il avait donc été réellement envoyé par le Père, comme cette Sagesse mystérieuse dont avaient parlé les Scribes inspirés (Sag., 9, I0 ; Jean, 6, 35) ; bien mieux, il est ce Fils de l'Homme que le prophète Daniel avait vu venir sur les nuées du ciel pour exercer le jugement sur la terre (Dan., 7, 13 ss.). Au moment même où les juifs « élèvent » le Christ sur la croix (8, 28 ; 12, 32 ; 3, 14), ils inaugurent le « signe » par excellence ; car Jésus ne s'arrêtera pas entre terre et ciel, il montera jusqu'auprès du trône de gloire du Père afin d'être pour tous les peuples le « signe » du grand rassemblement salvifique. Désormais, Jésus est « élevé » dans la gloire du Père ; le Fils de l'Homme a retrouvé la gloire « qu'il avait dès avant le devenir du monde » (17, 5), et c'est la preuve irréfutable, valable jusqu'à la fin des temps, qu'il avait été envoyé par le Père pour accomplir le salut de l'humanité.

Tel est donc le mystère du Christ que saint Jean décrit en un raccourci saisissant, dans le cadre de la première semaine. Mais ce mystère ne peut pas être restreint à la seule personne de Jésus. Le Christ est le chef du peuple nouveau des sauvés ; son mystère doit inclure tout le peuple des rachetés. Jésus est le nouveau Moïse annoncé par Dieu en Deut., 18, 18 (I, 45 : Cf. 6, 30-31) ; s'il remonte vers le Père, dans la gloire, il ne peut le faire qu'en prenant la tête du nouvel Exode qui va arracher les hommes à la servitude du péché pour les conduire dans la liberté du Royaume. Le mystère du Christ, c'est aussi le mystère de son peuple.

Le Christ est le Fils de l'Homme, l'archétype de l'humanité nouvelle, « en qui il n'y a pas de péché »(I, 47). S'il peut monter au ciel, c'est parce qu'il est descendu du ciel, car « nul ne monte au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'Homme » (3, 11). Cette condition vaut aussi pour tous les individus du peuple nouveau : « Nul, s'il ne naît d'en-haut, ne petit entrer dans le Royaume de Dieu »(3, 3) ; pour monter vers le Père, dans la gloire, il faut être né à nouveau, par le baptême, dans l'Esprit (3, 5). Et c'est pourquoi le Serviteur de Yahvé a pour mission essentielle de « baptiser dans l'Esprit »(I, 32-33), ayant lui-même, en premier, reçu l'Esprit. Cet Esprit est, pour tout homme, le principe qui lui permettra un jour de « remonter » vers le Père, dans la gloire, à la suite du Christ.

Ce mystère du « retour » de l'humanité nouvelle vers Dieu a donc été inauguré au jour du baptême du Christ, et, pour chaque homme, au jour de son propre baptême. Mais ce n'est là qu'un début. Avant de remonter vers le Père, les hommes ont un long chemin à parcourir sur la terre. Comment prendre la bonne route ? Comment savoir quel est le chemin qui conduit au Père ? Le Christ lui-même nous répond qu'il est « le Chemin, la Vérité et la Vie »(14, 6) ; et c'est pourquoi, lui, la Sagesse incarnée, dès son premier contact avec les hommes, il les invite à se mettre à son école, à le chercher, à le suivre, afin d'arriver un jour là où il demeure, dans la gloire (I, 37-39).

D'une façon plus précise, le Christ est le Chemin qui conduit au Père en tant qu'il manifeste le Père aux hommes : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; nul ne va au Père que par moi. Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant, vous le connaissez et vous l'avez vu... Qui m'a vu a vu le Père » (14, 6-10). « La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. Je t'ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'oeuvre que tu m'avais donnée à faire... J'ai manifesté ton nom aux hommes » (17, 3-6). Le monde, lui, n'a pas connu Dieu ; il ne l'a pas vu (17, 25 ; cf. I Jean, 3, 6) ; il continue la ligne de conduite de l'Israël ancien : « Mon peuple n'a pas d'intelligence, il refuse de me connaître ». Au contraire, le peuple nouveau est celui qui « voit » le Père dans le Christ ; il est le « véritable Israël », le véritable « Voyant Dieu » (I, 47). Dans les miracles accomplis par Jésus il sait reconnaître la puissance de Dieu à l'oeuvre, la gloire divine qui se manifeste (2, 11). Les miracles sont des « signes » qu'il est capable de discerner, des manifestations de la gloire divine à l'oeuvre dans le Christ. Bien mieux, dans le « signe » par excellence qu'est le mystère du Christ élevé sur la croix, puis à la droite du Père, il « voit » tout le mystère de l'amour de Dieu pour l'humanité. Puisque Jésus, envoyé par le Père, remonté au ciel parce qu'il était descendu du ciel, d'auprès de Dieu, est bien le Fils-Unique, n'est-ce pas la preuve que Dieu aime le monde, puisqu'il a envoyé son Fils pour le sauver (3, 16-17 ; I Jean, 4, 9-10) ? S'il n'est pas possible, pour l'instant, de « voir » Dieu tel qu'il est (Jean, I, 18 ; I Jean, 4, 12), cependant, dans la contemplation du Christ « exalté » nouveau « voit » que Dieu est amour (I Jean, 4, 8, 16) et c'est cette reconnaissance de l'Amour, cette foi au Dieu sauveur qui est la condition même de son salut (Jean, 3, 14-16).

Un jour alors, ayant suivi le Christ par delà la croix jusque dans la gloire, le véritable Israël pourra voir Dieu tel qu'il est (I Jean, 3, 2), dans la gloire du Fils (Jean, 17, 24). A l'homme terrestre, déchu, qui lui demandait : « Fais-moi contempler ta gloire », Dieu avait répondu : « Il n'est mortel qui me puisse contempler et demeurer en vie » (Ex., 33, 18, 20) ; pour l'Israël nouveau, au contraire, c'est « voir » Dieu qui constitue la vie éternelle et l'assimilation suprême à Dieu : « Nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu'il est ». En ce jour-là, le peuple nouveau répondra parfaitement à la définition de son nom : « Israël-Voyant Dieu »; il ne pourra plus pécher, puisqu'il verra Dieu parfaitement ; il n'y aura plus de « dol » en lui (I, 47) ; Cf. I Jean, 3, 2-6. Le mystère du Fils de l'Homme et de l'humanité nouvelle créée en lui sera achevé, dans le banquet céleste dont celui de Cana n'était que la figure (2, 1 ss.) : les hommes ne pourront se rassasier de voir le Père, dans la gloire du Fils, par la puissance de l'Esprit."

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 [A partir de larges extraits de l'introduction et de la conclusion, j'espère avoir réussi à vous présenter ce livre et l'utilité de s'y référer... il me reste à préciser les références : "Du Baptème à Cana", M.-E. Boismard, O.P. édité en 1956, édit. du Cerf, collection Lectio Divina, n°18. M.E. Boismard est l'auteur de différents ouvrages de cette collection ou édités chez Cerf. Si la collection Lectio Divina existe toujours, cet ouvrage, comme celui sur le "Prologue de Jean" (n°11 de 1953), par le même auteur, sont épuisés mais on peut facilement les trouver d'occasion par internet. D'autres titres de cet auteur restent disponibles....Marie-Emile Boismard (1916-2004) était un dominicain, licencié en théologie et en sciences bibliques, fut successivement professeur de Nouveau Testament à l'École biblique de Jérusalem (1948-1950), puis à l'Université de Fribourg en Suisse (1950-1953), et de nouveau à l'École biblique de Jérusalem (1953-1993).]

 

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Je vous ferai devenir...(Evangile-premiers disciples)

Publié le par Christocentrix

La force de la parole de Jésus, sa puissance, est à considérer sous un autre angle qu'il est bon d'examiner.

 « Je vous ferai devenir » : dans cette expression, Jésus emploie le verbe « faire ». Il annonce qu'il va agir sur les disciples, au point de les faire devenir ce qu'ils ne sont pas encore. Si les disciples deviennent pêcheurs d'hommes, ce sera à la suite de l'intervention de Jésus sur eux.

 En grec biblique, le verbe « faire » est extrêmement fort, plus qu'en français. C'est un verbe qui contient l'idée de création. Cela apparaît très clairement dans le premier verset de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre », dit le texte hébreu. Dans sa traduction grecque, ce verset devient: « Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre ». Le grec n'édulcore pas ici l'hébreu, car le verbe « faire » en grec inclut le sens de « créer ».

 C'est avec l'intensité de ce verbe « faire » qu'il nous faut entendre la parole de Jésus: « Je vous ferai devenir » : la puissance mise en oeuvre par le Christ est une puissance créatrice : Jésus va faire de ses disciples des créatures nouvelles. Celui par qui tout a été créé dans le ciel et sur la terre, exerce maintenant sa puissance créatrice sur ses disciples.

 Cependant, les créatures nouvelles qui sont l'oeuvre du Fils de Dieu, ne se mettent pas à exister à partir de rien, mais à partir de leur être ancien. Tout le thème de l'homme ancien et de l'homme nouveau apparaît ici. Et Marc nous y rend attentifs avec deux expressions qu'il met côte à côte : « ils étaient pêcheurs », c'est-à-dire pêcheurs de poissons (v 16) : voilà ce qu'étaient les quatre Galiléens, dans la réalité de leur être ancien. Ils vont « devenir pêcheurs d'hommes »(v 17) : voilà ce que seront ces quatre Galiléens, en tant qu'hommes nouveaux, grâce à l'intervention créatrice du Christ.

 L'intervention du Christ est ici très claire, dans le passage du verbe « être » au verbe « devenir ». Ce qu'étaient les disciples et qui était immuable, de génération en génération de pêcheurs de poissons, va maintenant passer à une autre réalité qui ne peut venir que du Christ, car sans lui cela n'existe pas : « pêcheur d'hommes » est une notion inconnue, qui n'a de sens qu'en Christ. Ce n'est que par l'intermédiaire de Jésus que l'on peut devenir pêcheur d'hommes.

 Ce « devenir » des disciples, c'est une mise en mouvement, non pas pour des kilomètres, au niveau géographique, cette fois, mais une mise en mouvement à l'intérieur de leur être, au niveau de l'existence. Suivre le Christ, c'est entrer dans un mouvement, dans le mouvement qui est le sien, avons-nous dit. Cela se précise ici : cette mise en mouvement est intérieure, au plus profond de l'être. Cela est possible, non pas de notre propre fait, mais de celui du Christ. En suivant le Christ, je me confie à lui pour qu'il oeuvre en moi avec sa puissance créatrice, et pour que d'une créature ancienne, il fasse une créature nouvelle.

 

Devenir ce qu'il est

Quel est donc cet être nouveau, cette créature nouvelle, qui vient à l'existence par la parole créatrice du Christ ? Comme je l'ai déjà dit, des pêcheurs d'hommes, il n'en existe pas. Ou plus précisément, il en existe un, un seul, qui peut servir de modèle et qui n'est pas à chercher bien loin, en fin de compte, car il est là, à l'oeuvre au bord de la mer de Galilée. Il vient d'ailleurs de pêcher sous nos yeux quatre hommes : la pêche miraculeuse est là ! Jésus a attrapé dans son filet ses quatre premiers disciples. Le pêcheur d'hommes, l'unique véritable pêcheur d'hommes, c'est lui !

Que vont donc « devenir » les disciples ? Des pêcheurs d'hommes, c'est-à-dire ce que Jésus est déjà. Les disciples vont devenir ce que Jésus est : c'est fabuleux ! Ils ne vont pas devenir Jésus, car ce serait une aliénation. Ils restent Pierre, André, Jacques, Jean, avec leur identité profonde. Mais ils vont participer au ministère même du Fils de Dieu, à son être, et devenir ainsi ce qu'il est.

Participer à l'être même du Christ, ce n'est pas rien ! C'est participer à son être divino-humain. C'est devenir ce qu'il est dans cette qualité d'être qu'il partage avec le Père et le Saint Esprit. Lui seul, Jésus, peut « faire » cela dans nos existences. C'est le miracle le plus extraordinaire, mais non pas réalisé en un instant, là, au bord du lac. C'est tout un « devenir » qui commence là, tout un processus profond qui commence et qui va s'étaler sur les années du ministère de Jésus, et au-delà encore. On ne devient pas disciple en un instant, on le devient au fil du temps, au fil de la vie, dans le pas à pas à la suite du Christ. Ce n'est pas notre oeuvre propre, mais celle du Christ créateur. Participer à l'être du Christ, c'est participer à l'être même de Dieu, du Dieu trinitaire ! Affirmer cela, c'est affirmer quelque chose qui me dépasse infiniment ! Cependant la Bible nous y autorise et nous permet ainsi de nous avancer un peu plus dans ce mystère, afin d'y voir un peu plus clair.

 

L'être de Dieu

Le verbe « être » pour les humains, comme pour toutes les autres créatures, est un verbe d'état, un verbe statique. Pour Dieu, et pour lui seul, c'est un verbe de mouvement. Le verbe être : un verbe de mouvement! ? Cela sort, bien sûr, de nos catégories de langage, mais ne nous arrêtons pas là !

Le nom propre de Dieu, appelé « tétragramme » en hébreu, car il est composé de quatre lettres (YHWH), ce nom réclamé par Moïse devant le buisson ardent et que l'on ne prononce pas, car il est trop saint pour nos lèvres impures, ce nom-là est une forme de l'ancien verbe hébreu « être » : HWH. Lorsque Dieu répond à Moïse : « Je suis celui qui suis » (Ex 3.14), il ne donne pas vraiment son nom, mais il indique bien que « être », c'est le coeur de son nom, son identité profonde. De là est venu, comme une confession de foi : « il est » (YHWH).

Or, cette forme verbale qui compose le tétragramme est, curieusement pour nous, non pas une forme du verbe à « l'accompli », mais à « l'inaccompli » (ce sont les deux conjugaisons temporelles en hébreu). Jamais un esprit pétri de philosophie grecque n'aurait accepté de parler ainsi de Dieu, mais l'hébreu l'affirme : l'être de Dieu est de l'ordre de l'inaccompli, c'est-à-dire du devenir, du jamais fini de devenir, de cet éternel mouvement intérieur qui appartient à sa personne même. L'être de Dieu est mouvement infini. En lui, le verbe « être » est bien un verbe de mouvement. Devenir participant de son être, c'est entrer dans ce mouvement.

 

Il est, il était et il vient

En grec biblique, le tétragramme n'a jamais été vraiment traduit, car, en vérité, il ne pouvait pas l'être. Ce nom propre de Dieu est complètement absent du Nouveau Testament, ni transcrit car imprononçable, ni même traduit, car le verbe « être » grec est insuffisant, trop statique, inadéquat, incapable de signifier l'idée de mouvement. Comment faire alors ? Comment rendre compte du nom propre de Dieu dans le grec du Nouveau Testament ?

La plupart des auteurs du Nouveau Testament se sont contentés de faire ce qu'a fait la Septante pour l'Ancien Testament, et ce qui était d'usage courant à l'époque dans le judaïsme : remplacer ce nom par le titre de « Seigneur ».

L'Évangéliste Jean, cependant, est sorti du lot, et de manière véritablement inspirée. Il s'est risqué, en effet, dans une « traduction » originale, faite non pas d'un seul mot, mais de trois, car un seul n'aurait pas suffi ; trois mots qui sont trois formes verbales, qui à elles toutes parviennent à rendre compte au mieux du nom hébreu de Dieu : « Celui qui est, qui était et qui vient » (Ap 1.4). Jean s'est donc mis à déployer le verbe « être » au présent et au passé, en y ajoutant non pas le futur, mais le verbe « venir » pour rendre compte de la notion de mouvement incompatible avec le verbe « être » grec. Admirable Jean, vraiment inspiré, pour désigner ainsi Dieu, le nommant, sans donner toutefois son nom propre, afin de respecter l'interdiction de le prononcer.

« Celui qui est, qui était et qui vient » : tel est le nom que Jean réserve à Dieu (Ap 4.8), au Père (1.4), mais également au Fils (1.8), pour bien souligner que le Christ est Dieu tout comme son Père.

 

Le prologue de Jean

De manière tout à fait admirable, Jean construit le prologue de son Évangile sur ces trois formes verbales, qu'il applique toutes au Christ, pour bien souligner sa divinité, au moment même où il va mettre en avant son incarnation (v 14). Ainsi, le Christ est « la Parole qui était au commencement » (v 1) ; il est aussi la lumière qui vient (v 9), et le Fils unique qui est sur le sein du Père (v 18). On le voit : aux extrémités et au centre du Prologue se trouvent remarquablement disposées les trois expressions qui forment ensemble le nom de Dieu, honorant ainsi son Maître dans sa divinité.

Jean va même jusqu'au bout des possibilités de la langue grecque, en forçant celle-ci pour lui faire dire l'indicible, à savoir que l'être du Christ est un être en mouvement. En grec, le verbe « être », en tant que verbe d'état, ne peut pas être suivi d'une particule avec accusatif, car c'est le propre des verbes de mouvement. Or, au début du prologue, Jean ne dit pas que la Parole « était auprès de Dieu », avec datif (pros tô théô), mais qu'elle était « auprès de Dieu », avec accusatif (pros ton théon). Ce glissement, intraduisible en français, malmène la langue grecque, pour parvenir à faire du verbe « être » un verbe de mouvement, ce qui pourrait se rendre ainsi, « au commencement la Parole était en élan vers Dieu », c'est-à-dire que depuis le commencement, depuis toujours, le Fils est en élan vers le Père.

De la même manière, à la fin du Prologue, Jean ne dit pas que le Fils « est sur le sein du Père », comme il dit par ailleurs que le disciple bien-aimé est « sur le sein du Christ » (13.23 avec datif : en tô kolpô), mais qu'il est « vers » le sein du Père (avec accusatif : eis ton kolpon), ce qui malmène encore le grec pour faire encore du verbe « être » un verbe de mouvement ! Le Fils est sur le sein du Père, de telle manière qu'il est tout à la fois en élan vers le Père et sur le sein du Père, en élan immobile, en élan d'amour éternel. L'être même du Christ, en tant qu'il est Dieu, est un élan d'amour infini.

 

Et le disciple devient fils

En nous faisant devenir ce qu'il est, le Christ nous fait participer à cet élan d'amour éternel qui est propre à Dieu. Christ nous fait participer à l'être même de Dieu, il nous fait devenir « participants de la nature divine », comme le dit Pierre (2 Pi 1.4). Tel est donc le disciple : celui auquel le Christ donne de participer à l'être même de Dieu, à son éternel élan d'amour... Lui seul, assurément, peut « faire » qu'il en soit ainsi !

« Venez à ma suite », dit Jésus, en entraînant les siens sur des chemins jusque-là inaccessibles aux hommes, des chemins sur lesquels nous devenons, par sa grâce, des créatures nouvelles.

Ce que nous découvrons ici, à propos de quatre pêcheurs appelés à devenir pêcheurs d'hommes, nous pouvons l'appliquer à toutes les vocations de disciples, alors même que tous les disciples ne sont pas appelés à devenir pêcheurs d'hommes. Il y a diversité de vocations au sein de l'Église. Chaque chrétien, chaque disciple, est appelé à un service particulier, mais chaque fois la réalité spirituelle profonde est la même : chaque disciple est appelé à devenir par la grâce agissante du Christ, ce que le Christ est. Car le Christ est véritablement et tout à la fois pasteur, enseignant, diacre, aumônier, visiteur d'hôpitaux, etc... De ce fait, chaque chrétien est appelé à suivre le Christ pour être rendu participant de son être, pour devenir ce qu'il est, d'une manière ou d'une autre. La diversité des vocations ne fait que déployer la richesse de l'être unique du Christ. Chaque chrétien dans sa vocation vit une facette du ministère du Christ.

Mais dans cette diversité, une réalité commune est partagée entre tous, à savoir que tout chrétien devient fils ou fille, enfant de Dieu. Ce que nous devenons tous, c'est ce qu'il est, lui : Fils de Dieu. Il est l'unique Fils de Dieu, et ne le devient pas, car il l'est depuis toute éternité, dans son être même. Nous, par contre, nous devenons, par adoption, par grâce, ce qu'il est, lui, par nature. Nous le devenons en partageant sa filialité, en participant à son être.

Cette différence entre lui et nous apparaît clairement dans des tournures évangéliques, auxquelles il nous est bon d'être d'attentifs. D'un côté, au baptême, le Père dit au Christ « Tu es mon Fils » (Mc 1.11), ce qui met en avant l'être du Christ, son être filial. D'un autre côté, dans l'Apocalypse, Dieu dit du chrétien : « Il sera pour moi un fils » (2 1.7), ce qui est une formule d'adoption, qui met en avant le devenir (non plus « uios mou », réservé au Christ, mais « uios moï », avec un datif qui rend l'hébraïsme équivalent au verbe « devenir »). Sans nous, le Christ est toujours Fils. Mais sans lui, nous ne pouvons pas le devenir, car c'est par lui que nous le devenons, lui qui nous rend participants de son être.

C'est cette réalité de notre être en devenir qui fait jubiler l'apôtre : « Mes bien-aimés, dès à présent nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que, lorsqu'il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu'il est » (1 Jn 3.2).

 

 

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Une parole et un projet (Evangile-premiers disciples)

Publié le par Christocentrix

A l'appel adressé aux disciples, Jésus joint un projet: « Je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes ».

Au premier abord, nous pourrions être tentés de penser que ce projet est ce qui a attiré les disciples. Rien de cela, en fait! La nouvelle profession proposée par Jésus n'est inscrite dans aucune chambre des métiers ! « Pêcheur d'hommes »: ce métier-là n'existe pas ! Même un pêcheur de poissons ne peut imaginer en quoi cela peut consister ! Ni en Galilée, ni dans aucune autre mer au monde il n'existe des pêcheurs d'hommes !

 Si les disciples obéissent, ce n'est pas parce qu'ils convoitent la tâche proposée par Jésus, ni parce qu'ils sont curieux de découvrir cette insolite besogne, mais parce que c'est Jésus qui la propose et qu'elle pourra être découverte à sa suite, avec lui.

L'important dans ce projet, c'est de constater qu'il vient de Jésus et non des disciples. On ne devient pas disciple pour réaliser ses propres projets, si beaux soient-ils ! On n'entre pas dans l'Église pour concrétiser ses rêves ! Heureux celui qui saura dire : " Le Christ en a un projet pour moi, et c'est à cela que je m'efforce de répondre avec le meilleur de moi-même et la force de son Esprit!".  Il n'y a pas besoin d'un projet personnel pour se mettre à la suite du Christ : il s'agit d'entrer dans le projet de Dieu.

Le premier effet de l'appel du Christ, c'est qu'il met en mouvement : les disciples le suivent. La parole de Jésus est si puissante qu'elle fait sortir des hommes de leur barque : ils partent à la suite du Christ. Le mouvement déclenché par la parole du Christ n'est pas n'importe lequel : les disciples suivent celui qui est lui-même en mouvement. Depuis le début de l'Évangile de Marc, Jésus ne cesse de se déplacer, d'avancer. Il vient de Galilée jusqu'au Jourdain ; sitôt baptisé, il remonte de l'eau et s'en va au désert, de là il ressort après quarante jours pour retourner en Galilée. Près de la mer, il ne fait que longer le bord, de barque en barque, pour poursuivre sa route, ensuite, vers Capharnaüm, puis d'autres villages... Celui qui appelle n'a pas même de lieu où reposer sa tête. Il ne cesse d'être en mouvement ! Et les disciples, en le suivant, entrent dans ce mouvement. Être disciple, c'est entrer dans le mouvement du Christ, dans son élan, qui depuis toujours et pour toujours est un élan d'amour. Être disciple, c'est entrer dans l'élan d'amour du Christ.

Pour souligner cette mise en mouvement des disciples, Marc s'est appliqué à décrire ces hommes dans une impressionnante immobilité, jusqu'à ce que Jésus les appelle. Jacques et Jean sont installés dans leur barque, recousant des filets : geste qui demande l'immobilité de la concentration. Quant à Pierre et André, ils ont l'air de s'agiter un peu plus en jetant leur filet dans la mer. Mais en fait il n'en est rien ! Pour bien montrer que même ce geste-là est d'une grandiose immobilité, Marc se donne l'autorisation de faire une faute de grec ! « Jeter un filet » est en grec un verbe de mouvement, qui normalement demande à être suivi d'une particule avec un accusatif pour signifier qu'il y a bien mouvement. Or, curieusement, Marc fait suivre le verbe « jeter » d'une particule avec datif (en tè thalassè : dans la mer), pour bien dire que ce geste, contrairement aux apparences, est sans le moindre mouvement, un véritable arrêt sur image ! Le geste de ces deux pêcheurs est aussi immobile que leur vie ; immobile comme est immobile une vie où chaque jour ressemble au précédent. Marc bouscule la syntaxe pour dire l'indicible d'une vie figée ! Avant que Jésus appelle les disciples, leur vie est donc immobile, toujours la même... A l'appel de Jésus tout se met en mouvement, aspiré par le mouvement même de la vie du Christ.

Lorsque Matthieu écrit à son tour le récit de la vocation des premiers disciples, il n'ose pas reprendre à son compte la « faute grammaticale » de Marc ; il corrige, dans un grec irréprochable : « ils jetaient un filet dans la mer » (eis tèn thalassan, Mt 4.18). Marc a-t-il fait une banale faute de grammaire ? A vrai dire, non ! Marc a tout simplement compris et voulu exprimer que l'élan du Christ, le mouvement dans lequel il nous entraîne, est si extraordinaire que pour en rendre compte il faut bousculer un peu les règles du langage.

Si le Seigneur nous invite à entrer dans son élan, dans son mouvement, vers où nous entraîne-t-il ? Vers quel but nous conduit-il ? Être en mouvement n'est pas un but en soi !

Avant de répondre à cela, il est bon de prendre tout d'abord le temps de méditer sur le fait de marcher à la suite du Christ, à la suite de quelqu'un qui est lui-même en marche. Suivre ainsi quelqu'un, c'est essentiellement le regarder de dos. Nous brûlons peut-être une étape en pensant à notre face-à-face avec le Christ. Nous supprimons en tout cas toute idée de mouvement. Le face-à-face est peut-être pour demain, quand il ne sera plus question de marcher. Pour l'heure il s'agit de le suivre, de le voir non pas encore de face, mais de dos seulement.

Moïse, un jour, demanda à Dieu de le voir face-à-face ; cela lui fut refusé ! il lui fut accordé de laisser simplement Dieu passer devant lui, et de le contempler alors, mais seulement de dos (Ex.22. 33.23). Entrer dans le mouvement de Dieu, c'est pouvoir le contempler de dos. Cela suffit ! Qui pourrait le voir face-à-face et demeurer vivant, en soutenant l'intensité de son regard ? Avec le Christ il en va de même, car il est Dieu ! Commençons par marcher à sa suite, le contemplant de dos seulement... Le face-à-face n'est pas encore pour aujourd'hui !

Mais reprenons notre question : où va-t-il donc ? Vers quel but ? Le début de l'Évangile de Marc (v 1 à 11) répond admirablement à cette question par un superbe paradoxe.

 

Vers le Père...

Le baptême de Jésus décrit parfaitement ce vers quoi est orienté le mouvement du Christ, sans qu'il soit même nécessaire de l'expliciter. En silence, Jésus remonte de l'eau. C'est alors que l'Esprit descend vers lui. Le Fils et l'Esprit vont à la rencontre l'un de l'autre dans un profond silence. À ce moment-là, la voix du Père descend du ciel à la rencontre du Fils qui remonte de l'eau. Le Fils va à la rencontre du Père, dans l'élan suscité par son désir de l'amour du Père. L'Esprit descend, comme descend la voix du Père vers le Fils. Tout n'est qu'élan d'amour entre les Personnes de la Trinité.

Le Fils, habité par cet élan, nous entraîne donc tout simplement dans ce mouvement, vers le Père, vers l'Esprit Saint. « Venez à ma suite », dit tout simplement Jésus. Sa parole a l'intensité de la force infinie de l'amour trinitaire. Le mouvement dans lequel il nous entraîne s'inscrit dans l'ineffable élan d'amour infini qui entraîne le Père, le Fils et l'Esprit Saint dans une danse éternelle. Devant un tel élan, une faute de grec se permet de dire combien nos vies sont immobiles et combien elles sont bousculées par l'irruption de la parole de Dieu, qui nous entraîne dans son mouvement.

« Je suis le chemin... nul ne vient au Père que par moi », dit Jésus, en employant une tournure exprimant un mouvement (Jn 14.6). Le Père : tel est donc le but de notre marche à la suite du Christ, sur le chemin qu'est le Christ.

Il est bon, me semble-t-il, de lever un énorme contresens, fait très fréquemment aujourd'hui sur cette parole, par laquelle Jésus se décrit comme étant le chemin, l'unique chemin ! Cette parole mal comprise pourrait être considérée comme contestable, parce qu'il y a d'autres chemins que le christianisme pour conduire à Dieu....  Mais cette parole de Jésus dit autre chose, qui va plus loin. Jésus ne dit pas qu'il conduit à Dieu, mais « au Père ». Ce n'est pas un homme qui conduit à Dieu, mais Dieu le Fils qui conduit à Dieu le Père. Jésus n'est pas un maître à penser, ni un fondateur de religion qui conduit à Dieu, mais Dieu qui conduit à Dieu, le Fils qui conduit au Père, au sein de la Trinité. Alors, en ce sens, au sein de la Trinité, Jésus est bien le seul à pouvoir dire: « Nul ne vient au Père que par moi ! ». Si l'on néglige la profondeur trinitaire de l'Évangile de Jean, la phrase de Jésus est sujette à contresens, voire même incompréhensible et inacceptable. Mais en prenant en compte cette profondeur trinitaire, on évite le contresens.

 ...et vers les autres hommes

Mais revenons à l'Évangile de Marc qui, outre le récit du baptême qui ouvre au mystère trinitaire, nous invite à envisager une autre direction dans le mouvement du Christ, direction qui est aussi à prendre en compte pour comprendre vers quel but le disciple est entraîné sur les pas de Jésus.

Si le Christ vient de Galilée jusqu'au Jourdain, c'est aussi pour emprunter les chemins qui lui sont préparés, comme le demande Jean-Baptiste dans sa prédication : « Préparez le chemin du Seigneur ! »(1.2) Chaque homme est invité à préparer un chemin pour le Seigneur, car le Seigneur vient à la rencontre de chacun. C'est pour rencontrer les hommes que Jésus vient de Galilée. Le sens, le but de son ministère est là. Sa vie durant, et déjà sur le bord du lac, Jésus vient au devant de son peuple. Et à sa suite il appelle à devenir pêcheurs « d'hommes », ce qui met bien en mouvement vers des êtres humains qu'il s'agit de pêcher. Quiconque suit le Christ le suit dans son élan qui le conduit vers les autres.

Le paradoxe est là, dans le double but du Christ : les autres et le Père. Il ne s'agit pas pour nous de choisir, mais de suivre le Christ dans son élan vers ces deux buts, qui sont inséparables.

Cela dit, ce n'est qu'en cheminant vers le Père que je pourrai véritablement rencontrer les autres. C'est Dieu qui donne aux relations humaines leur profondeur et leur vérité. Plus je m'approche de Dieu et plus je pourrai m'approcher des autres. Je me trompe en voulant rencontrer les autres, sans passer par Dieu, car je ne vais qu'à la surface des rencontres, sans les rencontrer véritablement. Mais aussi, j'aurais tort de me passer de la rencontre des autres pour rencontrer Dieu.

Ce n'est qu'en Christ qu'il est possible de vivre ce paradoxe : lui qui nous conduit dans la profondeur du coeur de Dieu, car il est Dieu, et qui nous conduit dans la profondeur du coeur de l'homme, car il est l'homme véritable, dans un élan d'amour qui unit l'ensemble.

« Venez à ma suite », dit le Fils, Fils de Dieu et Fils de l'Homme... Ils laissèrent leur barque et le suivirent...

Le verbe « suivre » est fondamental pour comprendre le sens de la vocation d'un disciple, de tout disciple. Être disciple, c'est bel et bien suivre Jésus. Ce verbe est extrêmement employé dans les Évangiles, presque autant dans chacun des quatre (25 fois chez Matthieu, 19 fois chez Marc, 17 chez Luc et 18 chez Jean, si je ne me trompe).

En lisant les Évangiles, on s'aperçoit qu'il y a plusieurs manières de suivre Jésus, deux essentiellement : celle des disciples, mais aussi celle de la foule (Mt 4.25, 8.1...). La foule suit Jésus de sa propre initiative, par curiosité, par intérêt ou pour d'autres raisons, mais toujours momentanément ; c'est sans lendemain. Par contre, aucun disciple n'a suivi Jésus de sa propre initiative. C'est Jésus qui appelle, qui prend l'initiative. L'unique raison de le suivre tient à cet appel. Et dans ce cas ce n'est pas momentané.

Il arrive qu'un disciple se mette à ne suivre plus que « de loin », comme ce fut le cas pour Pierre par exemple (Mc 14.54). La suite du récit nous montre que cela conduit alors, tôt ou tard, au reniement. Le disciple peut donc lui aussi être infidèle, tout autant que la foule, mais s'il peut espérer le suivre encore, c'est grâce à la fidélité du Christ qui renouvelle son appel, comme il l'a fait pour Pierre (Jn 21.19, 22). La liberté du disciple peut conduire au reniement, mais la fidélité du Christ est telle qu'il invite sans cesse le disciple défaillant. Chaque nouvel appel contient le pardon des défaillances passées et ouvre à nouveau le chemin. L'élan d'amour du Christ entraîne tout disciple, y compris celui qui a renié : « M'aimes-tu ? », dit le Christ à Pierre après son reniement (Jn 21.15 s). Au disciple, qui répond positivement, le Christ redit alors ce qu'il a dit au premier jour: « Suis-moi! »(21.19), avivant encore le feu dans un élan renouvelé. La fidélité du disciple découle de la fidélité du Christ.

 

 

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Aussitôt ils le suivirent... (Evangile-premiers disciples)

Publié le par Christocentrix

« Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, frère de Simon, qui jetaient un filet dans la mer, car ils étaient pêcheurs. Jésus leur dit: « Venez à ma suite et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes . Et aussitôt, laissant les filets, ils le suivirent. Comme il allait un peu plus loin, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui eux aussi étaient dans une barque, réparant les filets. Aussitôt, il les appela; et, laissant leur père Zébédée dans la barque avec les ouvriers, ils partirent à sa suite ». (Marc 1.14-20)

Dans le récit par Marc de la vocation des premiers disciples, la réaction de ces derniers est extraordinaire : « Aussitôt, ils le suivirent ». A la différence de Luc, Marc ne rapporte aucun dialogue entre Pierre et Jésus. Il se contente de rapporter la commune réaction des pêcheurs, qui prend alors beaucoup plus de relief : « Aussitôt ils le suivirent ». Ce que dit Jésus est donc immédiatement suivi d'effet. Les hommes appelés obéissent sans plus tarder, sans discuter, sans hésiter, sans poser la moindre question ! Ils entendent une seule parole et ne demandent rien, ni signe, ni miracle, ni assurance, ni garantie. Ils s'empressent d'obéir.

Dans la suite du récit de Marc la foule est admirative et  impressionnée, mais par qui ? Par Jésus et non par les disciples ! Le regard de la foule est sur Jésus et non sur les quatre Galiléens qui sont derrière lui. Ce qui frappe la foule, ce n'est pas l'obéissance des premiers disciples, mais l'autorité de Jésus, la force de sa parole : « Ils étaient frappés, car il enseignait comme ayant autorité » (1.22), et plus loin: « Qu'est-ce que ceci ? Il commande avec autorité » (1.27). « Jamais personne n'a parlé comme cet homme », diront encore quelques gardes aux chefs du peuple (Jn 7.46). À aucun moment, les Évangiles ne s'extasient sur l'obéissance des disciples. En réalité ce qui est admirable, ce n'est pas que des hommes aient laissé leur barque, leur travail, leur entourage, leur métier, et même qu'ils aient « tout laissé », comme le dira Pierre, plus tard (Mc 10.28). Ce qui est admirable, c'est « l'autorité » de Jésus, c'est-à-dire la force de sa parole, qui parvient à arracher des hommes à leur quotidien, à retourner leur vie et leur donner un sens nouveau. Rien n'est dit de la prédisposition des quatre Galiléens à l'obéissance, de leur aptitude à l'écoute, des sentiments qu'ils ont éprouvés à l'appel de Jésus. Ce qui est mis en avant, c'est l'autorité, la puissance de la parole de Jésus. Il a suffi qu'il dise « venez à ma suite », et ils vinrent à sa suite. Ce que dit Jésus est si fort que c'est « aussitôt » suivi d'effet. L'important n'est pas l'obéissance, mais la parole qui fait naître l'obéissance.

Qui donc est cet homme, pour parler ainsi avec une telle autorité ?  Quel est celui dont la parole fait naître l'obéissance, d'abord de la part de deux Galiléens inconnus, puis à nouveau de la part de deux autres, et puis même, encore un peu plus tard, de la part d'esprits impurs dans la synagogue de Capharnaüm, au grand étonnement de la foule : « Qu'est-ce que ceci ? Quelle autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent ! » (1.27). Quelle est donc cette puissance qui est en Christ, en sa parole ? La suite de l'Évangile va éclairer petit à petit ce point. On s'aperçoit, ainsi, au fil de la lecture qu'il en va avec les quatre premiers disciples comme il en va avec tant d'autres personnes, et même avec des éléments de la création : Jésus ordonne à la mer de se taire et elle se tait, au vent de se calmer et il se calme (4.39) ; il commande même aux démons de sortir et ils sortent (1.25 s). II ordonne enfin à un mort de sortir de sa tombe et le cadavre sort (Jean 11.43 s). Qui donc est-il pour parler avec une telle autorité ?

Il en va avec Jésus, exactement comme avec celui qui, au commencement du monde, a dit « que la lumière soit! » et la lumière fut. Ce que souligne, de son côté, le psalmiste au sujet de Dieu s'applique parfaitement à Jésus: « Lui, il parle et cela est ! Lui, il commande, et cela advient! » (Ps 33.9) . La puissance de la parole de Jésus est la puissance même de celle de Dieu. Qu'est-ce donc ? Jésus ne serait-il pas Dieu ? je crois que ce questionnement est ce que Marc veut faire naître à la lecture de son récit, un récit qu'il épure au maximum, pour nous placer devant l'essentiel : « Il dit : "Venez à ma suite", et ils vinrent aussitôt à sa suite ». Marc ne prêche pas sur les disciples, mais sur le Christ, pour faire comprendre qu'il est Dieu, puisque sa parole produit les mêmes effets que celle de Dieu.

Dans le récit parallèle de Luc, la vocation de Pierre s'accompagne d'une pêche miraculeuse (5.1 s). Luc rapporte le miracle pour donner plus d'autorité et de crédit à celui qui invite à être suivi. Si Pierre finit par suivre Jésus, c'est bien parce qu'il a été témoin d'une pêche hors du commun. Dans le récit de Marc, il en va tout autrement : Jésus accomplit bien un miracle, cependant le miracle en question n'est pas la pêche, mais l'obéissance de Pierre et d'André, puis à nouveau, l'obéissance de Jacques et de Jean, comme aussi celle de Lévi, plus tard, et puis la nôtre aujourd'hui, en tant que disciples. Chaque fois que quelqu'un devient disciple et suit Jésus, c'est un miracle opéré par Jésus, un miracle aussi grand que la résurrection d'un mort. C'est d'ailleurs ce que suggère Marc dans son récit de la vocation de Lévi. Celui-ci « se leva » de son bureau de péager (Mc 2.14), comme Lazare de sa tombe: Le verbe « se lever », employé pour Lévi, est celui de la résurrection. Lévi était donc comme mort, jusqu'à ce que Jésus l'appelle. Le miracle, c'est l'effet de la parole de Jésus, qui fait advenir à la vie, à la vraie vie, la vie en Dieu. Émerveillement que de voir à quel point la parole du Fils de Dieu a eu sur nous un tel impact, comment elle nous fait advenir à la vie.

Dans les récits de vocation que l'on trouve dans l'Ancien Testament, la plupart contrastent avec celui de l'appel des disciples sur un point très intéressant. Ceux qui sont appelés par Dieu se permettent de discuter avec lui avant de lui obéir. Moïse pose ainsi toute une série de questions et réclame de Dieu des réponses, alors qu'il est devant le miracle d'un buisson qui brûle sans se consumer (Ex 3.1 s). Celui qui l'appelle est Dieu lui-même, et Moïse ose pourtant émettre des objections... Dieu lui a ordonné d'enlever ses sandales et non de poser des questions, et le petit berger se permet d'interroger le Seigneur du ciel et de la terre... Sa vocation ressemble fort à un marchandage, où l'homme s'autorise quelques tractations avec Dieu avant de lui obéir. Jérémie, de son côté, objecte aussi (1.6) et attend des signes avant d'obéir. Jonas, quant à lui, se contente de fuir tout simplement, sans répondre le moindre mot à Dieu (1.3), avant de finir tout de même par s'incliner longtemps après, après des tas de péripéties. Ézéchiel, pourtant doté d'une extraordinaire vision céleste, fait longtemps la sourde oreille, avant de s'incliner lui aussi devant l'autorité de Dieu...  Dans le récit qui nous occupe, l'obéissance des disciples est immédiate, ce qui ne fait que souligner l'extrême autorité de la parole de Jésus, alors que pourtant aucun buisson ne brûle au bord du lac, ni que le ciel ne s'est ouvert en des visions extraordinaires. Les disciples ne discutent pas, ne posent aucune question, ne font aucune objection, alors qu'ils seraient bien en droit de le faire, car l'inconnu qui est devant eux, n'a rien qui le distingue des autres hommes, sinon sa parole, en laquelle il décèle une telle force, que toutes les objections disparaissent, et qu'il est exclu pour eux de désobéir : ils laissent tout et le suivent ! Telle est donc la force de la parole de Jésus, qui engendre l'obéissance.

Quelle est donc la nature de la puissance du Christ ? De quoi est faite la force de sa parole ?  Marc n'en dit rien, ou plutôt il va tarder à le dire, pour nous le faire comprendre avec beaucoup de finesse. Il est bon de s'arrêter un peu sur ce point de son Évangile.

Avant même d'adresser la moindre parole aux disciples, nous rapporte Marc, Jésus commence par les regarder. Le récit est si dépouillé que la mention du regard de Jésus n'échappe pas,  d'autant moins qu'elle est répétée : Jésus « voit » Simon et André, puis il leur parle (v 16). Même chose ensuite : il « voit » Jacques et Jean, puis les appelle (v 19). C'est encore la même chose pour Lévi : Jésus le « voit » dans son bureau de péager, puis lui demande de le suivre (2.14). L'appel de Jésus semble donc être inséparable de son regard. Sans doute y a-t-il dans son regard la même force que dans sa parole ? Mais Marc ne dévoile encore rien à ce sujet, tout simplement parce que cela relève d'une certaine pudeur à respecter.

Marc attend le dixième chapitre de son Évangile pour lever un peu le voile. Il le fait à l'occasion d'un récit qui a tout d'un récit de vocation, à ceci près qu'il s'agit d'une vocation manquée ! Le récit en question est celui de la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche. Lorsque Jésus se trouva en présence de ce dernier et qu'il l'invita à le suivre pour devenir son disciple, Marc nous dit que Jésus a commencé par le regarder. Le regard et l'appel sont encore une fois étroitement liés. C'est alors que Marc intercale entre la mention du regard et celle de l'appel, un simple verbe, sans faire le moindre commentaire, le plus discrètement possible : « l'ayant regardé profondément, il l'aima et lui dit : ...suis-moi » (10.21). Telle est la force du regard du Christ: l'amour. Marc n'en dit pas plus !

Pour attirer un peu l'attention du lecteur sur l'amour du Christ, Marc a seulement pris soin de changer de verbe pour désigner le regard de Jésus. Il n'utilise pas cette fois le simple verbe « voir », utilisé pour les premiers disciples, mais un autre verbe, plus précis et plus fort, que l'on pourrait traduire par « regarder à l'intérieur », ou « regarder profondément » (emblépein). Le regard d'amour du Christ est si intense, si pénétrant qu'il va jusqu'au plus profond de l'âme, sans être le moins du monde un regard inquisiteur ou indiscret, car il ne s'agirait plus d'un regard d'amour. L'amour : telle est donc la force du regard du Christ, telle est aussi la force de sa parole : une force impossible à mesurer, car elle dépasse tout ce que l'on peut en dire. Le miracle de sa parole, le miracle de notre obéissance, c'est le miracle de son amour pour nous. Son amour est tel, en effet, qu'il ne paraît pas possible de lui désobéir.

Au bord du lac de Galilée, les disciples ont perçu dans le regard de Jésus et dans sa parole une telle force d'amour, qu'ils se taisent et obéissent. Quand l'amour est extrême, il plonge dans le silence. Il n'y a plus rien à dire. Laissant tout, les disciples suivent Jésus... Si le jeune homme riche s'est permis de désobéir, c'est parce que l'argent a blindé la porte de son cceur et qu'il est resté attaché à son argent. Obéir au Christ, c'est ne pas résister et ouvrir la porte à son amour, c'est laisser son amour nous gagner le coeur.

Lorsque nous nous sentons interpellés dans notre vie, comment savoir que cela vient de Dieu ? Nous le savons avec certitude, lorsque nous pouvons dire avec les disciples d'Emmaüs : « Notre coeur ne brûlait-il pas lorsqu'il nous parlait ? » (Lc 24.32). A l'appel de Dieu, le coeur brûle sans se consumer, comme le buisson ardent devant Moïse ! Même si notre coeur malade ne brûle que faiblement, la brûlure se reconnaît entre mille. Lorsque l'amour commence à embraser notre coeur, alors il n'y a pas de questions à poser au Christ, pas d'objections à émettre, pas de remarques à faire, car elles disparaissent toutes dans ce feu-là, non pas le feu de notre amour pour le Christ, mais le feu de son amour pour nous. Tel est le véritable feu qui embrase une vie.

Avant de parler aux disciples, Jésus ne prend même pas la peine de se présenter à eux, C'est étonnant ! Il leur est pourtant totalement inconnu. Aucun détail de l'Évangile ne laisse entendre que ces quatre pêcheurs auraient eu écho de la première prédication de Jésus. Au jour du baptême, sur les bords du Jourdain, il n'y avait que des Judéens auprès de Jean Baptiste (Mc 1.5). Pas le moindre Galiléen n'a accompagné Jésus. Pas le moindre Galiléen non plus, n'était présent ensuite dans le désert auprès de Jésus durant les jours de sa tentation. Alors qu'il est totalement inconnu des quatre pêcheurs, Jésus ne décline rien de son identité, n'avance aucune affirmation qui pourrait l'accréditer comme envoyé de Dieu. Les prophètes, avant lui, ont émaillé leurs discours de formules caractéristiques pour qu'on les reconnaisse : « Ainsi parle le Seigneur », « oracle du Seigneur », « la parole du Seigneur m'a été adressée en ces termes »... Rien de cela dans la bouche de Jésus ! A aucun moment dans l'Évangile, le Christ n'emploie de telles formules, il n'a pas besoin d'authentifier sa parole, car la force de sa parole suffit. En vérité, il y a en lui plus qu'un prophète : il est la Parole même de Dieu, la Parole faite chair ; il est Dieu. Il parle et cela est. A quoi bon demander des signes, des preuves, des attestations, des justificatifs, des miracles ? Son insondable amour ne suffit-il pas ?

La parole du Christ n'est pas une parole qui rejoint des vies extraordinaires, mais une parole qui transforme des vies ordinaires pour les entraîner dans l'extraordinaire. Elle n'est pas une parole accueillie par des saints, mais une parole qui fait devenir saint. Non pas une parole qui séduit, mais une parole qui fait brûler de l'amour de Dieu. Non pas une parole qui manipule et aliène, mais une parole qui façonne des existences pour les faire devenir ce qu'elles sont appelées à être : des créatures nouvelles. Non pas une parole qui se mesure à l'aune des paroles humaines, mais une parole qui est à la mesure de celles de Dieu.

Comment se fait-il que des hommes obéissent à ce point ? et aussi comment se fait-il que des hommes n'obéissent pas ? L'extraordinaire n'est pas d'obéir au Fils de Dieu, mais de lui désobéir !

Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, devant toi se prosternent les cieux et la terre. Le soleil et tous les astres obéissent à tes ordres ; les vents et les mers ne résistent pas à ta parole ; les bêtes des champs et les oiseaux du ciel sont soumis à ta volonté ; même les esprits impurs s'inclinent à ta parole, et une légion de démons ne se permet pas de faire obstacle à ton commandement. Et nous, Seigneur, dans notre égarement, nous nous permettons de te désobéir ! quel orgueil a pu ainsi nous troubler l'esprit et nous rendre à ce point insensés ?

L'homme est le seul à qui Dieu a donné ce qu'il n'a pas donné aux autres créatures visibles. Le soleil et la lune n'ont pas la faculté de lui désobéir, pas plus que les vents et la mer. Mais nous, nous le pouvons, car l'homme est celui à qui la liberté a été donnée, parce que pour Dieu, aimer l'homme, c'est l'aimer en le laissant libre d'obéir ou de désobéir. Sa grandeur, c'est la grandeur de sa liberté et la grandeur de l'amour de Dieu pour l'homme. En nous aimant, il court le risque de notre désobéissance, pour que notre obéissance soit la réponse libre de notre amour. Aucune obéissance ne sera plus grande à ses yeux que la nôtre, car elle est l'expression de notre liberté, d'un libre amour.

« Venez à ma suite », dit Jésus avec la force de son amour. Quatre pécheurs de Galilée, dans leur totale liberté, laissèrent leur barque et le suivirent... Merveille et miracle de l'amour qui attire avec tant de force !

 

 

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