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Cédron

Publié le par Christocentrix

"Et ce n'était pas encore l'été quand le Christ quitta le Cénacle pour la montagne. On n'avait, en effet, guère dépassé l'équinoxe de printemps : la nuit était froide, comme cela ressort du fait que les serviteurs se chauffaient à un feu de braises dans la cour du grand-prêtre. Mais ce n'était pas la première fois qu'il agissait de la sorte, ainsi que l'atteste clairement l'évangéliste lorsqu'il dit : Selon son habitude. Il monta sur la colline pour prier, signifiant par là qu'il nous faut élever notre esprit du tumulte des choses humaines à la contemplation des choses divines quand nous nous disposons à prier. I-Moyenne-3280-la-tristesse-du-christ.jpg

Or le Mont des Oliviers lui-même ne manque pas de mystère : n'est-il pas planté d'oliviers ? Car, dans l'usage général, le rameau d'olivier était le symbole de la paix, cette paix que le Christ était venu rétablir entre l'homme et Dieu, depuis longtemps séparés. Bien plus, l'huile, fruit de l'olive, désigne l'onction de l'Esprit, cet Esprit que le Christ vint pour envoyer sur ses disciples une fois retourné auprès du Père, afin que cette onction leur enseignât sous peu ce qu'ils n'auraient pas encore été capables de porter s'ils l'avaient alors entendu.

 AU-DELÀ DU TORRENT DU CÉDRON, DANS UN DOMAINE APPELÉ GETHSÉMANI...

Le torrent du Cédron est situé entre la ville de Jérusalem et le Mont des Oliviers, et, en langue hébraïque, ce vocable "Cédron" signifie "tristesse". Le nom de "Gethsémani" évoque pour les Hébreux une vallée très fertile, ou une vallée d'oliviers. Il n'y a donc pas lieu de voir un effet du hasard dans le fait que les évangélistes ont pris tant de soin à mentionner ces noms de lieux. Autrement, après avoir rapporté que le Christ s'était acheminé vers le Mont des Oliviers, ils auraient estimé en avoir dit bien assez, si Dieu n'avait, sous le voile de ces noms de lieux, caché quelques mystères que la mention de ces noms fournirait aux studieux l'occasion de mettre en lumière avec l'aide de son Esprit. Puisqu'en effet aucune syllabe ne saurait être tenue pour superflue dans cette Ecriture que les apôtres ont écrite sous la dictée de l'Esprit-Saint, et que "pas même un passereau ne tombe à terre sans intervention divine", je ne puis penser pour ma part que les évangélistes aient mentionné ces noms fortuitement ; ni que les Hébreux, quelle que fût leur intention en les utilisant, aient attribué, quoiqu'à leur insu, de telles appellations à ces lieux sans un dessein secret de l'Esprit-Saint, qui sous de tels noms a enfoui un dépôt de saints mystères à mettre en lumière le moment venu.

"Cédron" signifie donc "tristesse", et aussi "noirceur". Et ce vocable n'est pas seulement le nom du torrent mentionné par les évangélistes, mais encore, il n'est que de le constater, celui de la vallée que parcourt le torrent et qui est situé entre la ville et le domaine de Gethsémani. Ces noms nous remettent donc en mémoire, à moins que notre somnolence ne les en empêche, qu'il nous faut bel et bien traverser, durant ce que l'Apôtre appelle notre "pérégrination loin du Seigneur", avant d'atteindre le Mont des Oliviers aux fruits abondants et le riant domaine de Gethsémani, domaine dont l'aspect n'est pas triste et désolé mais très riche en agréments de toute sorte, il nous faut d'abord, disais-je, bel et bien traverser la vallée et le torrent du Cédron, vallée de larmes et torrent de tristesse dont les flots débordés puissent laver la noirceur et la souillure de nos péchés. Mais si, renversant l'ordre des choses, nous essayons, par dégoût de la douleur et de la tristesse, de transformer cette terre, lieu de labeur et de pénitence, en un ciel de repos et de liesse, nous nous excluons à perpétuité du vrai bonheur pour nous plonger dans une pénitence tardive et inutile, mais aussi dans des misères intolérables et interminables.

Voilà en vérité l'avertissement tout à fait salutaire que nous donnent ces noms de lieux si appropriés. Mais de même que les paroles des livres saints ne sont pas liées à un seul sens mais fécondes d'une pluralité de mystères, de même les vocables désignant ces lieux, cadrent harmonieusement avec le présent récit de la Passion du Christ : on dirait que l'éternelle providence de Dieu, en mettant un nom jadis sur ces lieux, n'eut en vue que d'en faire les témoins prédestinés de la Passion quand, des siècles plus tard, on les rapprocherait de la geste du Christ. "Cédron" signifie "noirci" : ne peut-on voir là une référence à cette prophétie qui annonce le Christ en marche vers sa gloire par la voie d'un ignominieux supplice, le visage défiguré par les meurtrissures, le sang, les crachats, les souillures : Il n'y a ni forme ni grâce dans son visage ? Et ce n'est certes pas pour rien que le torrent par lui traversé signifiait "triste" ; il en témoigne lui-même en disant : MON ÂME EST TRISTE JUSQU'À LA MORT."

                  extrait de  "la Tristesse du Christ"  de Thomas More.

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L'Esprit de vérité vous fera accéder à la vérité tout entière (Jean 16.12-15)

Publié le par Christocentrix

Si ta nature hésite devant les mystères trop profonds de la foi, dis sans crainte, non pour t'opposer, mais avec le désir d'obéir : « Comment cela arrivera-t-il ? » (Lc 1.34). Que ta question soit une prière, qu'elle soit amour, piété, humble désir. Qu'elle ne scrute pas avec hauteur la majesté divine, mais qu'elle cherche le salut dans les moyens de salut du Dieu de notre délivrance. Alors l'Ange du grand Conseil te répondra : « Lorsque viendra le Consolateur que je vous enverrai du Père, il rendra témoignage de moi et vous enseignera toutes choses : toute vérité vous viendra de l'Esprit de vérité» (cf. Jn 15.26; 14; 26; 16.13). « Qui donc connaît les secrets de l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui ? De même, nul ne connaît les secrets de Dieu, sinon l'Esprit de Dieu » (1 Co 2.11).

Hâte-toi donc de communier à l'Esprit Saint. Il est là dès qu'on l'invoque ; on ne l'invoque que s'il est déjà présent. Appelé, il vient ; il arrive dans l'abondance des bénédictions divines. C'est lui le fleuve impétueux qui réjouit la cité de Dieu (Ps. 46.5). Lors de sa venue, s'il te trouve humble et sans inquiétude, tremblant à la parole de Dieu, il reposera sur toi et te révélera ce que Dieu le Père cache aux sages et aux prudents de ce monde (Mt 11.25). Alors commenceront à briller pour toi toutes ces choses que la Sagesse pouvait, alors qu'elle était sur terre, dire aux disciples, mais qu'ils ne pouvaient porter avant la venue de l'Esprit de vérité qui leur enseignerait toute vérité.

Pour recevoir et apprendre cette vérité, il est vain d'attendre de la bouche d'un homme ce qu'il n'a pu recevoir ni apprendre des lèvres de la Vérité elle-même. Car, selon l'affirmation de cette Vérité, « Dieu est Esprit » (Jn 4.24) ; et, de même que ceux qui l'adorent doivent nécessairement l'adorer en esprit et en vérité, de même, ceux qui désirent le connaître ou le comprendre ne doivent chercher qu'en l'Esprit Saint l'intelligence de la foi, et le sens de cette vérité pure et sans mélange. Parmi les ténèbres et l'ignorance de cette vie, il est lui-même pour les pauvres en esprit, la lumière qui éclaire, la charité qui attire, la douceur qui charme, l'amour de celui qui aime, la tendresse de celui qui se livre sans réserve. C'est lui qui, de conviction en conviction, révèle aux croyants la justice de Dieu ; il donne grâce pour grâce et, pour la foi « qui vient de ce que l'on entend » (Ro 10.17), l'illumination.

 

Guillaume de Saint-Thierry, Le miroir de la foi, Sources Chrétiennes n° 301, Le Cerf, 1982.

 

 

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du Baptème à Cana (Jean I,19 - 2,11)

Publié le par Christocentrix

"Ce livre est une suite au Prologue de Saint Jean, paru dans cette même collection ("Lectio Divina"). Nous l'avons écrit dans le même esprit et avec le même dessein : mettre à la portée des prêtres et des laïcs cultivés les richesses de l'exégèse biblique. Comme dans le livre précédent, nous n'avons pas hésité à développer assez longuement le détail de certaines discussions, persuadé qu'il est nécessaire d'avoir peiné sur les difficultés d'un texte pour en saisir le sens et les moindres nuances. Mais nous avons essayé de le faire en utilisant un langage simple, accessible même à ceux qui ne sont pas familiarisés avec ce genre de discussions exégétiques.

Certaines solutions adoptées dans ce livre sont en étroite relation avec la conception que l'on se fait de la composition littéraire du quatrième évangile. Indiquons rapidement deux des points les plus importants. Tout d'abord, nous sommes persuadé que le quatrième évangile fut écrit en araméen, puis traduit en grec. Aux arguments apportés par de nombreux auteurs en faveur de cette thèse on peut ajouter le fait suivant : le quatrième évangile présente un certain nombre de variantes qui s'expliqueraient très bien comme des traductions différentes d'une même expression araméenne. Un cas isolé pourrait être l'effet du hasard ; mais nous en avons relevé plus d'une dizaine. Il faudrait alors supposer qu'une première traduction grecque a été révisée, après publication, sur des documents araméens originaux, de façon à obtenir une traduction moins littérale mais mieux en accord avec le génie de la langue grecque. Ces diverses corrections se retrouveraient dans les variantes actuelles de l'évangile.

D'autre part, depuis longtemps nombre d'auteurs ont fait remarquer le manque de composition de certaines parties de l'évangile. Les chapitres 5 et 6 semblent avoir été intervertis. La parole du Christ rapportée en 7, 19-24 devrait former la conclusion normale de la guérison du paralytique (5, 1-16) dont elle est maintenant séparée par deux chapitres entiers. Les chap.7 et 8 contiennent un ensemble de discours du Christ et d'épisodes qui ont été rassemblés de façon assez artificielle ; de plus, toute la section qui va de 8, 14 à 8, 22 est une reprise de ce qui a été dit dans la section qui va de 7, 28 à 7, 36. Le chap. 10, difficilement intelligible dans son état actuel, a sans doute lui aussi subi des remaniements. Au chap. 12, les trois petits logia qui forment les vv. 24-26, de portée très générale, s'expliquent difficilement dans leur contexte actuel où le Christ exprime son angoisse personnelle devant la mort (vv. 23, 27 ss.). Au même chapitre, le discours du Christ constitué par les vv. 44-50 se concilie difficilement avec la mise en scène du v.36 (le Christ s'échappe et se cache des juifs) et avec la conclusion des vv. 37-43, qui vaut pour toute la première partie du livre. On pourrait faire une remarque analogue pour le discours de 3, 31-36, dont on ne sait s'il faut le placer dans la bouche du Christ ou dans celle de Jean-Baptiste. On notera de plus que les mêmes idées sont exprimées en 3, 12 ss., 3, 31 ss. et 12, 44 ss., mais une fois à la première personne, une autre fois à la troisième personne. Après la conclusion du discours d'adieu, en 14, 31, on est étonné de lire un nouveau discours du Christ (chap.15-16), d'autant que le discours du chap.16 reprend presque intégralement les idées exprimées au chap.14. Le chap.21 est un appendice ajouté après la conclusion primitive de l'évangile (20, 30-31) et dont certaines particularités de style dénotent une main étrangère au reste de l'évangile, même si le fond reste essentiellement johannique d'inspiration et, dans une large mesure, de rédaction.

On a parfois essayé d'expliquer ces difficultés par le recours à l'hypothèse suivante : avant la publication de l'évangile, certains feuillets auraient été accidentellement retournés, provoquant ainsi les dérangements actuels. Mais une telle hypothèse est assez peu vraisemblable, outre qu'elle ne rend pas compte de toutes les difficultés. Beaucoup plus juste nous semble être la solution adoptée par le P. Mollat, dans son introduction à l'évangile de saint Jean (« Bible de Jérusalem », p.26 s.) : « Les anomalies que présente le texte pourraient provenir de la façon dont l'évangile a été composé et édité. Notre évangile n'est peut-être pas d'une seule venue. On a de plus en plus tendance à y voir le résultat d'une lente élaboration et comme "un reflet du ministère johannique ", comportant des éléments d'époques différentes, des retouches, des additions, des compléments, des reprises, des rédactions diverses d'un même enseignement... On peut d'ailleurs admettre que l'auteur n'a peut-être pas mis lui-même la dernière main à son ouvrage. Après la mort de l'évangéliste, ses disciples publièrent sans doute l'ouvrage tel qu'il l'avait laissé. Mais ils ont pu maintenir ou insérer dans la trame de l'évangile des fragments johanniques qu'ils ne voulaient pas laisser perdre, et dont la place n'était pas rigoureusement déterminée. Ainsi s'expliquerait un passage comme 12, 44-50, qui ne contient aucune indication de temps, de lieu ni d'auditoire ; de même 3, 31-36 ». Nous ferions volontiers nôtres ces paroles, en remplaçant même les « peut-être » par des « probablement ». Il faut tenir compte aussi du fait que nous avons mentionné en premier lieu : saint Jean écrivit son évangile en araméen, et c'est un disciple (ou des disciples) qui l'a traduit en grec. Il est dès lors difficile de déterminer la part exacte du ou des disciples dans la rédaction finale de l'évangile. Les remarques que nous ferons dans le premier chapitre de ce livre montreront que cette part est peut-être assez grande. Il n'en faut pas moins maintenir que le quatrième évangile, dans son état actuel, nous offre un reflet fidèle de la prédication et de l'enseignement de saint Jean.

Cet enseignement johannique diffère sensiblement de celui des évangiles synoptiques. Mais que l'on ne s'y trompe pas ; la différence porte sur la façon de présenter les faits beaucoup plus que sur la christologie elle-même. On a souvent voulu opposer le Christ johannique au Christ des Synoptiques ou à celui de la première prédication chrétienne, mais à tort ; le lecteur qui aura eu la patience de suivre nos développements jusqu'au bout emportera la conviction, au contraire, que le Christ johannique est celui que prêchaient les apôtres, celui que le peuple juif attendait : le Serviteur de Yahvé, le Fils de l'Homme, la Sagesse, le Prophète, le Roi-Messie ; c'est même pour le montrer que saint Jean a entrepris d'écrire son évangile. Il n'en demeure pas moins vrai que saint Jean a sa façon à lui de raconter les faits, en ce sens qu'il s'attache moins aux détails pour eux-mêmes qu'à l'enseignement théologique qu'il découvre en eux, à leur valeur symbolique.

Sur ce point encore, et c'est heureux, l'exégèse moderne tend à se libérer d'une servitude qui l'a trop longtemps entravée. Il fut un temps, en effet, où l'on jugeait inconciliables histoire et symbolisme ; comme il était difficile de nier le caractère symbolique du quatrième évangile, on en profitait pour nier son caractère historique. Aujourd'hui, même chez les exégètes non chrétiens, la tendance est à souligner au contraire la valeur historique du quatrième évangile, et l'apport inappréciable qu'il représente pour donner une idée complète sur la personne et l'enseignement de Jésus. Histoire et symbolisme ne s'excluent pas, ils se complètent dans la mesure où le symbolisme permet à l'évangéliste de souligner la valeur théologique et sotériologique des faits concrets de la vie du Christ. « Ce symbolisme n'est donc pas l'allégorisme irréel qu'on a prétendu. C'est le symbolisme des faits eux-mêmes. Il sort de l'histoire, il s'y enracine, il en exprime le sens et n'a de valeur pour le témoin privilégié du Verbe fait chair, qu'à cette condition. Nier le caractère historique des faits à cause de leur sens symbolique est donc aussi injustifié que d'en nier le symbolisme sous prétexte de mieux défendre l'histoire. De part et d'autre on fausse et on mutile dans son dessein essentiel une oeuvre, qui est évidemment unique en son genre, puisqu'elle raconte un fait unique : la vie du Verbe de Dieu incarné ; vie dont tous les actes et tous les gestes sont significatifs et efficaces de salut et donnent son sens à l'histoire humaine tout entière. » (Mollat, op, cit., p.49 s.). Il reste cependant que, pour souligner précisément la signification théologique et sotériologique des actes du Christ, l'évangéliste ne craint pas de styliser et de schématiser ses récits ; il ne veut pas nous donner une chronique biographique sur Jésus de Nazareth, il veut prouver que « Jésus est le Christ, le Fils de Dieu »(20, 31), afin que les hommes puissent croire en lui et obtenir ainsi la vie éternelle."....

"....Tant de minutie dans des descriptions incite le lecteur à penser qu'il se trouve devant le récit d'un témoin oculaire.......Même ceux qui refusent d'attribuer à l'apôtre Jean la paternité du quatrième Evangile sont forcés de reconnaître qu'au moins pour certains récits l'évangéliste a dû utiliser des documents rédigés par un témoin oculaire. Et cependant, l'observateur attentif peut déceler d'autres faits qui, sans ruiner totalement les conclusions précédentes, leur donnent une certaine relativité. Par delà les détails concrets, la trame des différents récits de Jean, (I ,19-2, et II) laisse transparaître un schématisme rigide qui ne le cède en rien à celui que l'on peut remarquer dans les récits de saint Matthieu ou dans certains récits de saint Marc, et qui fait penser à des formes stéréotypées pour les besoins de la catéchèse orale plus qu'à des mémoires d'un témoin oculaire. Il importe de noter ce fait avec soin car il sera d'une grande importance pour l'intelligence même de l'évangile."

La division en 7 jours.

On le reconnaît de plus en plus aujourd'hui, l'évangéliste a voulu répartir sur une durée de sept jours les événements qu'il raconte au début du ministère du Christ. Le témoignage rendu par le Baptiste devant les prêtres et les lévites envoyés par les juifs de Jérusalem se place au premier jour (I, 19-28). « Le lendemain »(I, 29) Jean-Baptiste désigne Jésus comme le Messie annoncé par le prophète Isaïe (I, 29-34) : « le lendemain » encore (v. 35), Jean renouvelle son témoignage devant deux de ses disciples, qui s'attachent alors aux pas de Jésus (I, 35-39). La vocation de Simon-Pierre (I, 40-42) n'est pas datée, à moins qu'on ne suive la leçon donnée par certains manuscrits : "Au matin" (cf. p. 84) ; mais de toute façon, la scène précédente ayant eu lieu le soir, peu de temps avant le coucher du soleil (v. 39), celle-ci doit être placée le jour suivant, c'est-à-dire le quatrième jour. « Le lendemain »(v. 43), Jésus se met en route pour retourner en Galilée et c'est alors qu'il rencontre Philippe et se l'attache comme disciple (I, 43-44) ; nous sommes au cinquième jour. Quant au miracle de Cana, il eut lieu « le troisième jour »(2, I), ce qui doit s'entendre sans doute du troisième jour après la vocation de Philippe, donc le septième jour du comput général. Il n'y a aucune mention explicite du sixième jour, et nous verrons plus loin (cf. p.106) que c'est intentionnel ; mais, pour la plus grande clarté des explications ultérieures, nous appellerons « sixième jour » le jour où se produisit la vocation de Nathanaël, plus précisément le jour de sa rencontre avec le Christ : v. 47-51. On obtient alors la division suivante :

Jour 1: témoignage de Baptiste devant les Juifs (I, 19-28).

Jour 2: « Voici l'Agneau de Dieu »(I, 29-34).

Jour 3: vocation d'André et de son compagnon (I 35-39).

Jour 4: vocation de Simon-Pierre (I, 40-42).

Jour 5: vocation de Philippe (1, 43-46).

Jour 6: vocation de Nathanaël (1, 47-51).

Jour 7: les noces de Cana (2, 1-11).

"Une telle division en sept journées est en partie artificielle; Jean l'a adoptée comme cadre des premiers événements de la vie du Christ dans un but symbolique : il veut souligner le parallélisme théologique qui existe entre la première création du monde, en sept jours, effectuée par le Verbe de Dieu (cf. Jean, I, 1-5) et l'oeuvre du salut messianique considérée comme une création nouvelle dans le Christ (cf. Jean, I, 3, 17). (Comme Moïse avait représenté étendue sur sept jours la création de l'univers matériel, ainsi Jean a tenu, très consciemment à notre avis, à présenter aussi en une semaine l'introduction dans le monde de la "nouvelle création" prêchée par saint Paul... Pourtant, entre l'annonce solennelle que fait Jean-Baptiste devant les délégués juifs et la première manifestation publique de ce divin transformateur, ou le changement symbolique de l'eau en vin aux noces de Cana, que l'on calcule bien, et l'on verra qu'il se passe exactement sept jours. Le choix de ces deux termes, pour l'introduction de son récit, est évidemment dicté par des raisons symboliques : la deuxième création, celle de la Grâce, correspond à celle de la Nature, pour montrer que c'est bien une création. » En ce sens, voir aussi le parallélisme voulu entre les vv. 3 et 17 du Prologue, et les allusions au récit de la Genèse en I, 1-5.).

 En conséquence, il ne faut pas trop presser le détail de la chronologie ; inutile de se demander, par exemple, comment Jésus a pu se rendre en moins de deux jours de Béthanie (située de l'autre côté du Jourdain, en face de Jéricho) jusqu'à Cana, près de Nazareth. Le raccourci est pédagogique et le temps réel mis par le Christ a effectuer ce voyage importait moins, aux yeux de l'évangéliste, que le temps « théologique » qui va servir à constituer la première « semaine » de la vie publique du Christ."

[l'auteur consacre dans ce livre un chapitre par "journée", comme indiqué plus haut et qui se termine par les "noces de Cana".]

Le schématisme des récits.

"Depuis longtemps les commentateurs ont souligné combien les récits des Evangiles Synoptiques sont racontés selon des formes stéréotypées qui en facilitaient la transmission orale et l'utilisation catéchétique. Ce schématisme est particulièrement sensible dans l'évangile de saint Marc, au moins pour les récits qui n'ont pas été influencés par la prédication plus vivante de saint Pierre. Quelques exemples nous aideront à mieux comprendre ce fait que l'on constatera tout à l'heure dans l'évangile de saint Jean. Comparons la guérison du sourd-bègue (Mc., 7, 32-36) avec celle de l'aveugle de Bethsaïde (Mc., 8, 22-26) ; il est facile de remarquer que les deux récits se déroulent exactement selon le même schéma....... On retrouve ce parallélisme même lorsqu'il s'agit de récits de nature aussi différente que l'exorcisme d'un possédé et l'action d'apaiser une tempête (Mc., I, 25-27 et 4, 39-41)..... On pourra comparer encore la première prédication à Capharnaüm (Me., I, 21-22, 27) avec la prédication à Nazareth (6, I-2) ; la mission des deux disciples pour aller chercher l'âne sur lequel. Jésus veut entrer à Jérusalem (II, I-6) avec la mission des deux disciples pour préparer le Cénacle où Jésus veut célébrer la Cène (I4, I3-I6) : l'évangéliste brode des détails divers sur un canevas identique.

Or, dans les récits de la première semaine de la vie du Christ, qui abondent par ailleurs, on l'a vu, en détails concrets et en précisions topographiques ou chronologiques, saint Jean semble procéder de la même façon. Comparons par exemple le récit de la vocation de Simon-Pierre avec celui de la vocation de Nathanaël. Si les détails changent, le schème général reste le même André d'une part, Philippe de l'autre, suivent Jésus ; puis vient une explication servant à montrer le lien entre André ou Philippe et Simon-Pierre ; puis André rencontre Pierre, et Philippe rencontre Nathanaël ; ils déclarent avoir trouvé le Messie ; ils provoquent l'un et l'autre une rencontre entre leur compagnon et Jésus ; Jésus voit (ou regarde) Simon et Nathanaël, puis il prononce à leur sujet une parole qui caractérise leur valeur religieuse. L'évangéliste a donc schématisé les deux épisodes en les adaptant l'un à l'autre. Comparons encore les deux récits du témoignage de Jean-Baptiste sur Jésus (deuxième journée, I, 29-34) et de la vocation de Nathanaël (I, 47-51 ; sixième journée) ; ils offrent entre eux des ressemblances étroites qui ne peuvent être fortuites. Tous deux commencent par une phrase semblable"....

..."Tous ces rapprochements ne sont pas le fait du hasard. Ils indiquent que l'évangéliste a voulu raconter la scène de la sixième journée en la conformant à celle de la deuxième journée, parce qu'il voyait entre elles une correspondance théologique qu'il a soulignée par ce moyen.... [Je ne reproduis pas le développement des exemples par l'auteur afin d'alléger mon texte...]

Les analyses précédentes nous ont amené aux constatations suivantes. D'une part, le récit johannique abonde en détails concrets, vécus, qui font penser aux souvenirs d'un témoin oculaire ; mais d'autre part, il présente un schématisme très poussé, destiné à mettre en relief les thèmes théologiques essentiels et à souligner le parallélisme qui existe entre des situations différentes. Ce double caractère des récits johanniques n'est que l'expression d'une dualité de portée plus générale. D'une part, comme l'a parfaitement noté le Professeur C. H. Dodd, l'évangéliste a certainement conscience de rapporter des faits réels touchant la vie de ce Jésus de Nazareth qu'il affirme être le Messie, le Fils de Dieu (Cf. Jean, 20, 30-31), et sa démonstration perdrait toute valeur si on pouvait le soupçonner d'inventer les faits qu'il raconte ; mais d'autre part, on est bien forcé de reconnaître que l'évangéliste attache une valeur spéciale au symbolisme des faits qu'il rapporte. Plus exactement, par delà le fait concret, il perçoit une réalité plus profonde : la portée théologique de l'événement, sa signification sotériologique, son insertion dans l'économie du salut. Si donc l'évangéliste veut ne rapporter que des faits qui se sont réellement passés, il reste assez libre vis-à-vis des détails, se réservant le droit de les modifier de façon à mieux mettre en valeur l'enseignement théologique et sotériologique qu'il a reconnu dans l'événement qu'il raconte.

Ceci étant admis, on peut proposer deux solutions pour expliquer le double caractère des récits johanniques de la première semaine.

1) L'évangéliste est bien le témoin oculaire des faits qu'il raconte, d'où les détails concrets qu'il peut donner ; mais il schématise volontairement ses récits pour en mieux faire ressortir la portée théologique.

2) Si l'on tient compte des passages où plusieurs documents semblent avoir été utilisés (Cf. Intr., p. 8), on dira avec plus de vraisemblance : l'évangéliste reprend en les schématisant les récits d'un témoin oculaire (ici : l'apôtre Jean), récits qu'il a pu connaître selon plusieurs traditions parallèles."

"Saint Jean terminait son évangile par ces mots : « Jésus a fait en présence de ses disciples encore bien d'autres miracles, qui ne sont pas relatés dans ce livre. Ceux-là l'ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom » (20, 30-31). Ces paroles reprennent en le résumant tout le message évangélique, tel qu'il avait été annoncé déjà dans le déroulement de la première semaine de la vie du Christ.

L'évangéliste dit : « Pour que vous croyiez que Jésus est le Christ », l'Envoyé de Dieu ; non pas n'importe quel Messie, non pas un Messie qui serait apparu brusquement sur la scène du monde, sans aucune préparation, mais très précisément celui que le peuple juif attendait et qui avait été promis par Dieu pour le salut du monde dès les temps les plus reculés. Dans la première semaine, saint Jean place le Christ au centre d'un faisceau de lignes convergentes qui proviennent des principaux sommets de l'attente messianique au sein du peuple juif. Jésus de Nazareth, cet homme que ni sa naissance humaine ni son apparence extérieure ne semblaient distinguer des autres hommes, le fils du charpentier Joseph (I, 45), c'est lui le Serviteur de Yahvé que le prophète Isaïe avait annoncé comme devant venir apporter la connaissance de Dieu sur la terre et abolir ainsi le péché ; Jean-Baptiste le reconnaît officiellement comme tel devant les messagers des juifs de Jérusalem (I, 29-34 ; cf. Is., 42, I-5). Aux deux disciples qui s'attachent à ses pas, il apparaît comme la Sagesse dont il était écrit :« Mande-la des cieux augustes, envoie-la de ton trône de gloire, pour qu'elle me seconde et qu'elle peine avec moi et que je sache ce qui te plaît » (Sag., 9, 10 ; Jean., I, 35-39). Philippe affirme à Nathanaël qu'il est le Prophète par excellence, celui que Dieu avait promis d'envoyer à son peuple pour transmettre ses paroles, comme un nouveau Moïse (Deut., 18, 18 ; Jean, I, 45). Nathanaël confesse qu'il est le Roi d'Israël, Fils de Dieu, dont le Psaume deuxième décrivait l'intronisation solennelle sur Sion, la sainte montagne (Ps., 2, 7 ; Jean, I, 49). Jésus lui-même se donne comme accomplissant en sa personne la figure de ce mystérieux Fils de l'Homme que le prophète Daniel avait vu venir sur les nuées du ciel pour accomplir le jugement sur la terre (Dan., 7, 13 ; Jean, I, 51). En un mot, comme l'affirme André à son frère Simon, il est le Christ, le Messie qu'attendait Israël (I, 41).

Mais d'où vient aux hommes cette certitude ? A quels « signes » a-t-on pu le reconnaître ? Qui nous garantit qu'il est bien l'envoyé de Dieu, et non un vulgaire imposteur comme il y en eut tant au cours de l'histoire du peuple juif (Cf. 10, 8) ? Puisque rien, dans son apparence extérieure, ne le distinguait des autres hommes, comment fut-il « manifesté » à Israël ? Sans doute, puisqu'il était la Sagesse de Dieu, son enseignement devait surpasser en sagesse toute parole humaine et entraîner par là-même la confiance des hommes (Cf. Jean, 15, 22) ; puisqu'il était le Prophète, le don qu'il possédait de pénétrer jusqu'au plus intime des coeurs révélait sa mission particulière (I, 48-49). Mais parmi tous les signes il en est deux qui dépassèrent en importance tous les autres, au commencement et au terme de sa vie publique.

Le premier de ces deux signes s'accomplit lorsque l'Esprit descendit et reposa sur lui, au moment du baptême dans le Jourdain, à Béthabara. Le Prophète Isaïe avait annoncé en effet que l'Esprit reposerait sur le Roi messianique (II, 2), sur le Serviteur de Yahvé (42, 1), et qu'il pourrait ainsi établir sur la terre la « connaissance » de Dieu et fonder un royaume de justes. Lorsque l'Esprit descend et repose sur Jésus, c'est le signe et la preuve que ce Jésus de Nazareth est bien le Serviteur de Yahvé annoncé par Isaïe. C'est la preuve aussi qu'il est le Roi de l'Israël nouveau : il a reçu l'onction royale en recevant l'Esprit, comme son ancêtre David (I Sam., 16, 13 ; Cf. Is., 61, I; Act., 10, 38), et Nathanaël a raison de confesser : « Tu es le Fils de Dieu, tu es le Roi d'Israël »(I, 49). La théophanie du Jourdain a manifesté que Jésus de Nazareth est le Messie, l'Oint par excellence, envoyé par Dieu pour délivrer Israël de son péché.

L'autre signe, d'origine céleste comme le premier, sera l'exaltation de Jésus dans la gloire (I, 5I). Déjà les miracles accomplis par Jésus durant sa vie terrestre étaient autant de preuves, de « signes » que Dieu demeurait en lui et agissait par sa gloire toute puissante (II, 40 ; 10, 38 ; 14, I0-11) ; et comme Jésus et son père ne sont qu'un, les miracles étaient par la fait même une manifestation de la gloire du Christ (2, 11), un reflet avant-coureur de sa manifestation ultime. Car le « signe » par excellence, ce fut l'exaltation du Christ dans la gloire (2, I8-I9), par son mystère de mort sur la croix et de résurrection. Puisque « nul ne monte au ciel sinon celui qui est descendu du ciel » (3, II), l'exaltation de Jésus dans la gloire céleste était bien la preuve irréfutable qu'il n'avait pas une origine purement humaine, mais qu'il était descendu du ciel sur la terre. Il avait donc été réellement envoyé par le Père, comme cette Sagesse mystérieuse dont avaient parlé les Scribes inspirés (Sag., 9, I0 ; Jean, 6, 35) ; bien mieux, il est ce Fils de l'Homme que le prophète Daniel avait vu venir sur les nuées du ciel pour exercer le jugement sur la terre (Dan., 7, 13 ss.). Au moment même où les juifs « élèvent » le Christ sur la croix (8, 28 ; 12, 32 ; 3, 14), ils inaugurent le « signe » par excellence ; car Jésus ne s'arrêtera pas entre terre et ciel, il montera jusqu'auprès du trône de gloire du Père afin d'être pour tous les peuples le « signe » du grand rassemblement salvifique. Désormais, Jésus est « élevé » dans la gloire du Père ; le Fils de l'Homme a retrouvé la gloire « qu'il avait dès avant le devenir du monde » (17, 5), et c'est la preuve irréfutable, valable jusqu'à la fin des temps, qu'il avait été envoyé par le Père pour accomplir le salut de l'humanité.

Tel est donc le mystère du Christ que saint Jean décrit en un raccourci saisissant, dans le cadre de la première semaine. Mais ce mystère ne peut pas être restreint à la seule personne de Jésus. Le Christ est le chef du peuple nouveau des sauvés ; son mystère doit inclure tout le peuple des rachetés. Jésus est le nouveau Moïse annoncé par Dieu en Deut., 18, 18 (I, 45 : Cf. 6, 30-31) ; s'il remonte vers le Père, dans la gloire, il ne peut le faire qu'en prenant la tête du nouvel Exode qui va arracher les hommes à la servitude du péché pour les conduire dans la liberté du Royaume. Le mystère du Christ, c'est aussi le mystère de son peuple.

Le Christ est le Fils de l'Homme, l'archétype de l'humanité nouvelle, « en qui il n'y a pas de péché »(I, 47). S'il peut monter au ciel, c'est parce qu'il est descendu du ciel, car « nul ne monte au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'Homme » (3, 11). Cette condition vaut aussi pour tous les individus du peuple nouveau : « Nul, s'il ne naît d'en-haut, ne petit entrer dans le Royaume de Dieu »(3, 3) ; pour monter vers le Père, dans la gloire, il faut être né à nouveau, par le baptême, dans l'Esprit (3, 5). Et c'est pourquoi le Serviteur de Yahvé a pour mission essentielle de « baptiser dans l'Esprit »(I, 32-33), ayant lui-même, en premier, reçu l'Esprit. Cet Esprit est, pour tout homme, le principe qui lui permettra un jour de « remonter » vers le Père, dans la gloire, à la suite du Christ.

Ce mystère du « retour » de l'humanité nouvelle vers Dieu a donc été inauguré au jour du baptême du Christ, et, pour chaque homme, au jour de son propre baptême. Mais ce n'est là qu'un début. Avant de remonter vers le Père, les hommes ont un long chemin à parcourir sur la terre. Comment prendre la bonne route ? Comment savoir quel est le chemin qui conduit au Père ? Le Christ lui-même nous répond qu'il est « le Chemin, la Vérité et la Vie »(14, 6) ; et c'est pourquoi, lui, la Sagesse incarnée, dès son premier contact avec les hommes, il les invite à se mettre à son école, à le chercher, à le suivre, afin d'arriver un jour là où il demeure, dans la gloire (I, 37-39).

D'une façon plus précise, le Christ est le Chemin qui conduit au Père en tant qu'il manifeste le Père aux hommes : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; nul ne va au Père que par moi. Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant, vous le connaissez et vous l'avez vu... Qui m'a vu a vu le Père » (14, 6-10). « La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. Je t'ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'oeuvre que tu m'avais donnée à faire... J'ai manifesté ton nom aux hommes » (17, 3-6). Le monde, lui, n'a pas connu Dieu ; il ne l'a pas vu (17, 25 ; cf. I Jean, 3, 6) ; il continue la ligne de conduite de l'Israël ancien : « Mon peuple n'a pas d'intelligence, il refuse de me connaître ». Au contraire, le peuple nouveau est celui qui « voit » le Père dans le Christ ; il est le « véritable Israël », le véritable « Voyant Dieu » (I, 47). Dans les miracles accomplis par Jésus il sait reconnaître la puissance de Dieu à l'oeuvre, la gloire divine qui se manifeste (2, 11). Les miracles sont des « signes » qu'il est capable de discerner, des manifestations de la gloire divine à l'oeuvre dans le Christ. Bien mieux, dans le « signe » par excellence qu'est le mystère du Christ élevé sur la croix, puis à la droite du Père, il « voit » tout le mystère de l'amour de Dieu pour l'humanité. Puisque Jésus, envoyé par le Père, remonté au ciel parce qu'il était descendu du ciel, d'auprès de Dieu, est bien le Fils-Unique, n'est-ce pas la preuve que Dieu aime le monde, puisqu'il a envoyé son Fils pour le sauver (3, 16-17 ; I Jean, 4, 9-10) ? S'il n'est pas possible, pour l'instant, de « voir » Dieu tel qu'il est (Jean, I, 18 ; I Jean, 4, 12), cependant, dans la contemplation du Christ « exalté » nouveau « voit » que Dieu est amour (I Jean, 4, 8, 16) et c'est cette reconnaissance de l'Amour, cette foi au Dieu sauveur qui est la condition même de son salut (Jean, 3, 14-16).

Un jour alors, ayant suivi le Christ par delà la croix jusque dans la gloire, le véritable Israël pourra voir Dieu tel qu'il est (I Jean, 3, 2), dans la gloire du Fils (Jean, 17, 24). A l'homme terrestre, déchu, qui lui demandait : « Fais-moi contempler ta gloire », Dieu avait répondu : « Il n'est mortel qui me puisse contempler et demeurer en vie » (Ex., 33, 18, 20) ; pour l'Israël nouveau, au contraire, c'est « voir » Dieu qui constitue la vie éternelle et l'assimilation suprême à Dieu : « Nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu'il est ». En ce jour-là, le peuple nouveau répondra parfaitement à la définition de son nom : « Israël-Voyant Dieu »; il ne pourra plus pécher, puisqu'il verra Dieu parfaitement ; il n'y aura plus de « dol » en lui (I, 47) ; Cf. I Jean, 3, 2-6. Le mystère du Fils de l'Homme et de l'humanité nouvelle créée en lui sera achevé, dans le banquet céleste dont celui de Cana n'était que la figure (2, 1 ss.) : les hommes ne pourront se rassasier de voir le Père, dans la gloire du Fils, par la puissance de l'Esprit."

                                                                          ***

 [A partir de larges extraits de l'introduction et de la conclusion, j'espère avoir réussi à vous présenter ce livre et l'utilité de s'y référer... il me reste à préciser les références : "Du Baptème à Cana", M.-E. Boismard, O.P. édité en 1956, édit. du Cerf, collection Lectio Divina, n°18. M.E. Boismard est l'auteur de différents ouvrages de cette collection ou édités chez Cerf. Si la collection Lectio Divina existe toujours, cet ouvrage, comme celui sur le "Prologue de Jean" (n°11 de 1953), par le même auteur, sont épuisés mais on peut facilement les trouver d'occasion par internet. D'autres titres de cet auteur restent disponibles....Marie-Emile Boismard (1916-2004) était un dominicain, licencié en théologie et en sciences bibliques, fut successivement professeur de Nouveau Testament à l'École biblique de Jérusalem (1948-1950), puis à l'Université de Fribourg en Suisse (1950-1953), et de nouveau à l'École biblique de Jérusalem (1953-1993).]

 

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Je vous ferai devenir...(Evangile-premiers disciples)

Publié le par Christocentrix

La force de la parole de Jésus, sa puissance, est à considérer sous un autre angle qu'il est bon d'examiner.

 « Je vous ferai devenir » : dans cette expression, Jésus emploie le verbe « faire ». Il annonce qu'il va agir sur les disciples, au point de les faire devenir ce qu'ils ne sont pas encore. Si les disciples deviennent pêcheurs d'hommes, ce sera à la suite de l'intervention de Jésus sur eux.

 En grec biblique, le verbe « faire » est extrêmement fort, plus qu'en français. C'est un verbe qui contient l'idée de création. Cela apparaît très clairement dans le premier verset de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre », dit le texte hébreu. Dans sa traduction grecque, ce verset devient: « Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre ». Le grec n'édulcore pas ici l'hébreu, car le verbe « faire » en grec inclut le sens de « créer ».

 C'est avec l'intensité de ce verbe « faire » qu'il nous faut entendre la parole de Jésus: « Je vous ferai devenir » : la puissance mise en oeuvre par le Christ est une puissance créatrice : Jésus va faire de ses disciples des créatures nouvelles. Celui par qui tout a été créé dans le ciel et sur la terre, exerce maintenant sa puissance créatrice sur ses disciples.

 Cependant, les créatures nouvelles qui sont l'oeuvre du Fils de Dieu, ne se mettent pas à exister à partir de rien, mais à partir de leur être ancien. Tout le thème de l'homme ancien et de l'homme nouveau apparaît ici. Et Marc nous y rend attentifs avec deux expressions qu'il met côte à côte : « ils étaient pêcheurs », c'est-à-dire pêcheurs de poissons (v 16) : voilà ce qu'étaient les quatre Galiléens, dans la réalité de leur être ancien. Ils vont « devenir pêcheurs d'hommes »(v 17) : voilà ce que seront ces quatre Galiléens, en tant qu'hommes nouveaux, grâce à l'intervention créatrice du Christ.

 L'intervention du Christ est ici très claire, dans le passage du verbe « être » au verbe « devenir ». Ce qu'étaient les disciples et qui était immuable, de génération en génération de pêcheurs de poissons, va maintenant passer à une autre réalité qui ne peut venir que du Christ, car sans lui cela n'existe pas : « pêcheur d'hommes » est une notion inconnue, qui n'a de sens qu'en Christ. Ce n'est que par l'intermédiaire de Jésus que l'on peut devenir pêcheur d'hommes.

 Ce « devenir » des disciples, c'est une mise en mouvement, non pas pour des kilomètres, au niveau géographique, cette fois, mais une mise en mouvement à l'intérieur de leur être, au niveau de l'existence. Suivre le Christ, c'est entrer dans un mouvement, dans le mouvement qui est le sien, avons-nous dit. Cela se précise ici : cette mise en mouvement est intérieure, au plus profond de l'être. Cela est possible, non pas de notre propre fait, mais de celui du Christ. En suivant le Christ, je me confie à lui pour qu'il oeuvre en moi avec sa puissance créatrice, et pour que d'une créature ancienne, il fasse une créature nouvelle.

 

Devenir ce qu'il est

Quel est donc cet être nouveau, cette créature nouvelle, qui vient à l'existence par la parole créatrice du Christ ? Comme je l'ai déjà dit, des pêcheurs d'hommes, il n'en existe pas. Ou plus précisément, il en existe un, un seul, qui peut servir de modèle et qui n'est pas à chercher bien loin, en fin de compte, car il est là, à l'oeuvre au bord de la mer de Galilée. Il vient d'ailleurs de pêcher sous nos yeux quatre hommes : la pêche miraculeuse est là ! Jésus a attrapé dans son filet ses quatre premiers disciples. Le pêcheur d'hommes, l'unique véritable pêcheur d'hommes, c'est lui !

Que vont donc « devenir » les disciples ? Des pêcheurs d'hommes, c'est-à-dire ce que Jésus est déjà. Les disciples vont devenir ce que Jésus est : c'est fabuleux ! Ils ne vont pas devenir Jésus, car ce serait une aliénation. Ils restent Pierre, André, Jacques, Jean, avec leur identité profonde. Mais ils vont participer au ministère même du Fils de Dieu, à son être, et devenir ainsi ce qu'il est.

Participer à l'être même du Christ, ce n'est pas rien ! C'est participer à son être divino-humain. C'est devenir ce qu'il est dans cette qualité d'être qu'il partage avec le Père et le Saint Esprit. Lui seul, Jésus, peut « faire » cela dans nos existences. C'est le miracle le plus extraordinaire, mais non pas réalisé en un instant, là, au bord du lac. C'est tout un « devenir » qui commence là, tout un processus profond qui commence et qui va s'étaler sur les années du ministère de Jésus, et au-delà encore. On ne devient pas disciple en un instant, on le devient au fil du temps, au fil de la vie, dans le pas à pas à la suite du Christ. Ce n'est pas notre oeuvre propre, mais celle du Christ créateur. Participer à l'être du Christ, c'est participer à l'être même de Dieu, du Dieu trinitaire ! Affirmer cela, c'est affirmer quelque chose qui me dépasse infiniment ! Cependant la Bible nous y autorise et nous permet ainsi de nous avancer un peu plus dans ce mystère, afin d'y voir un peu plus clair.

 

L'être de Dieu

Le verbe « être » pour les humains, comme pour toutes les autres créatures, est un verbe d'état, un verbe statique. Pour Dieu, et pour lui seul, c'est un verbe de mouvement. Le verbe être : un verbe de mouvement! ? Cela sort, bien sûr, de nos catégories de langage, mais ne nous arrêtons pas là !

Le nom propre de Dieu, appelé « tétragramme » en hébreu, car il est composé de quatre lettres (YHWH), ce nom réclamé par Moïse devant le buisson ardent et que l'on ne prononce pas, car il est trop saint pour nos lèvres impures, ce nom-là est une forme de l'ancien verbe hébreu « être » : HWH. Lorsque Dieu répond à Moïse : « Je suis celui qui suis » (Ex 3.14), il ne donne pas vraiment son nom, mais il indique bien que « être », c'est le coeur de son nom, son identité profonde. De là est venu, comme une confession de foi : « il est » (YHWH).

Or, cette forme verbale qui compose le tétragramme est, curieusement pour nous, non pas une forme du verbe à « l'accompli », mais à « l'inaccompli » (ce sont les deux conjugaisons temporelles en hébreu). Jamais un esprit pétri de philosophie grecque n'aurait accepté de parler ainsi de Dieu, mais l'hébreu l'affirme : l'être de Dieu est de l'ordre de l'inaccompli, c'est-à-dire du devenir, du jamais fini de devenir, de cet éternel mouvement intérieur qui appartient à sa personne même. L'être de Dieu est mouvement infini. En lui, le verbe « être » est bien un verbe de mouvement. Devenir participant de son être, c'est entrer dans ce mouvement.

 

Il est, il était et il vient

En grec biblique, le tétragramme n'a jamais été vraiment traduit, car, en vérité, il ne pouvait pas l'être. Ce nom propre de Dieu est complètement absent du Nouveau Testament, ni transcrit car imprononçable, ni même traduit, car le verbe « être » grec est insuffisant, trop statique, inadéquat, incapable de signifier l'idée de mouvement. Comment faire alors ? Comment rendre compte du nom propre de Dieu dans le grec du Nouveau Testament ?

La plupart des auteurs du Nouveau Testament se sont contentés de faire ce qu'a fait la Septante pour l'Ancien Testament, et ce qui était d'usage courant à l'époque dans le judaïsme : remplacer ce nom par le titre de « Seigneur ».

L'Évangéliste Jean, cependant, est sorti du lot, et de manière véritablement inspirée. Il s'est risqué, en effet, dans une « traduction » originale, faite non pas d'un seul mot, mais de trois, car un seul n'aurait pas suffi ; trois mots qui sont trois formes verbales, qui à elles toutes parviennent à rendre compte au mieux du nom hébreu de Dieu : « Celui qui est, qui était et qui vient » (Ap 1.4). Jean s'est donc mis à déployer le verbe « être » au présent et au passé, en y ajoutant non pas le futur, mais le verbe « venir » pour rendre compte de la notion de mouvement incompatible avec le verbe « être » grec. Admirable Jean, vraiment inspiré, pour désigner ainsi Dieu, le nommant, sans donner toutefois son nom propre, afin de respecter l'interdiction de le prononcer.

« Celui qui est, qui était et qui vient » : tel est le nom que Jean réserve à Dieu (Ap 4.8), au Père (1.4), mais également au Fils (1.8), pour bien souligner que le Christ est Dieu tout comme son Père.

 

Le prologue de Jean

De manière tout à fait admirable, Jean construit le prologue de son Évangile sur ces trois formes verbales, qu'il applique toutes au Christ, pour bien souligner sa divinité, au moment même où il va mettre en avant son incarnation (v 14). Ainsi, le Christ est « la Parole qui était au commencement » (v 1) ; il est aussi la lumière qui vient (v 9), et le Fils unique qui est sur le sein du Père (v 18). On le voit : aux extrémités et au centre du Prologue se trouvent remarquablement disposées les trois expressions qui forment ensemble le nom de Dieu, honorant ainsi son Maître dans sa divinité.

Jean va même jusqu'au bout des possibilités de la langue grecque, en forçant celle-ci pour lui faire dire l'indicible, à savoir que l'être du Christ est un être en mouvement. En grec, le verbe « être », en tant que verbe d'état, ne peut pas être suivi d'une particule avec accusatif, car c'est le propre des verbes de mouvement. Or, au début du prologue, Jean ne dit pas que la Parole « était auprès de Dieu », avec datif (pros tô théô), mais qu'elle était « auprès de Dieu », avec accusatif (pros ton théon). Ce glissement, intraduisible en français, malmène la langue grecque, pour parvenir à faire du verbe « être » un verbe de mouvement, ce qui pourrait se rendre ainsi, « au commencement la Parole était en élan vers Dieu », c'est-à-dire que depuis le commencement, depuis toujours, le Fils est en élan vers le Père.

De la même manière, à la fin du Prologue, Jean ne dit pas que le Fils « est sur le sein du Père », comme il dit par ailleurs que le disciple bien-aimé est « sur le sein du Christ » (13.23 avec datif : en tô kolpô), mais qu'il est « vers » le sein du Père (avec accusatif : eis ton kolpon), ce qui malmène encore le grec pour faire encore du verbe « être » un verbe de mouvement ! Le Fils est sur le sein du Père, de telle manière qu'il est tout à la fois en élan vers le Père et sur le sein du Père, en élan immobile, en élan d'amour éternel. L'être même du Christ, en tant qu'il est Dieu, est un élan d'amour infini.

 

Et le disciple devient fils

En nous faisant devenir ce qu'il est, le Christ nous fait participer à cet élan d'amour éternel qui est propre à Dieu. Christ nous fait participer à l'être même de Dieu, il nous fait devenir « participants de la nature divine », comme le dit Pierre (2 Pi 1.4). Tel est donc le disciple : celui auquel le Christ donne de participer à l'être même de Dieu, à son éternel élan d'amour... Lui seul, assurément, peut « faire » qu'il en soit ainsi !

« Venez à ma suite », dit Jésus, en entraînant les siens sur des chemins jusque-là inaccessibles aux hommes, des chemins sur lesquels nous devenons, par sa grâce, des créatures nouvelles.

Ce que nous découvrons ici, à propos de quatre pêcheurs appelés à devenir pêcheurs d'hommes, nous pouvons l'appliquer à toutes les vocations de disciples, alors même que tous les disciples ne sont pas appelés à devenir pêcheurs d'hommes. Il y a diversité de vocations au sein de l'Église. Chaque chrétien, chaque disciple, est appelé à un service particulier, mais chaque fois la réalité spirituelle profonde est la même : chaque disciple est appelé à devenir par la grâce agissante du Christ, ce que le Christ est. Car le Christ est véritablement et tout à la fois pasteur, enseignant, diacre, aumônier, visiteur d'hôpitaux, etc... De ce fait, chaque chrétien est appelé à suivre le Christ pour être rendu participant de son être, pour devenir ce qu'il est, d'une manière ou d'une autre. La diversité des vocations ne fait que déployer la richesse de l'être unique du Christ. Chaque chrétien dans sa vocation vit une facette du ministère du Christ.

Mais dans cette diversité, une réalité commune est partagée entre tous, à savoir que tout chrétien devient fils ou fille, enfant de Dieu. Ce que nous devenons tous, c'est ce qu'il est, lui : Fils de Dieu. Il est l'unique Fils de Dieu, et ne le devient pas, car il l'est depuis toute éternité, dans son être même. Nous, par contre, nous devenons, par adoption, par grâce, ce qu'il est, lui, par nature. Nous le devenons en partageant sa filialité, en participant à son être.

Cette différence entre lui et nous apparaît clairement dans des tournures évangéliques, auxquelles il nous est bon d'être d'attentifs. D'un côté, au baptême, le Père dit au Christ « Tu es mon Fils » (Mc 1.11), ce qui met en avant l'être du Christ, son être filial. D'un autre côté, dans l'Apocalypse, Dieu dit du chrétien : « Il sera pour moi un fils » (2 1.7), ce qui est une formule d'adoption, qui met en avant le devenir (non plus « uios mou », réservé au Christ, mais « uios moï », avec un datif qui rend l'hébraïsme équivalent au verbe « devenir »). Sans nous, le Christ est toujours Fils. Mais sans lui, nous ne pouvons pas le devenir, car c'est par lui que nous le devenons, lui qui nous rend participants de son être.

C'est cette réalité de notre être en devenir qui fait jubiler l'apôtre : « Mes bien-aimés, dès à présent nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que, lorsqu'il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu'il est » (1 Jn 3.2).

 

 

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Une parole et un projet (Evangile-premiers disciples)

Publié le par Christocentrix

A l'appel adressé aux disciples, Jésus joint un projet: « Je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes ».

Au premier abord, nous pourrions être tentés de penser que ce projet est ce qui a attiré les disciples. Rien de cela, en fait! La nouvelle profession proposée par Jésus n'est inscrite dans aucune chambre des métiers ! « Pêcheur d'hommes »: ce métier-là n'existe pas ! Même un pêcheur de poissons ne peut imaginer en quoi cela peut consister ! Ni en Galilée, ni dans aucune autre mer au monde il n'existe des pêcheurs d'hommes !

 Si les disciples obéissent, ce n'est pas parce qu'ils convoitent la tâche proposée par Jésus, ni parce qu'ils sont curieux de découvrir cette insolite besogne, mais parce que c'est Jésus qui la propose et qu'elle pourra être découverte à sa suite, avec lui.

L'important dans ce projet, c'est de constater qu'il vient de Jésus et non des disciples. On ne devient pas disciple pour réaliser ses propres projets, si beaux soient-ils ! On n'entre pas dans l'Église pour concrétiser ses rêves ! Heureux celui qui saura dire : " Le Christ en a un projet pour moi, et c'est à cela que je m'efforce de répondre avec le meilleur de moi-même et la force de son Esprit!".  Il n'y a pas besoin d'un projet personnel pour se mettre à la suite du Christ : il s'agit d'entrer dans le projet de Dieu.

Le premier effet de l'appel du Christ, c'est qu'il met en mouvement : les disciples le suivent. La parole de Jésus est si puissante qu'elle fait sortir des hommes de leur barque : ils partent à la suite du Christ. Le mouvement déclenché par la parole du Christ n'est pas n'importe lequel : les disciples suivent celui qui est lui-même en mouvement. Depuis le début de l'Évangile de Marc, Jésus ne cesse de se déplacer, d'avancer. Il vient de Galilée jusqu'au Jourdain ; sitôt baptisé, il remonte de l'eau et s'en va au désert, de là il ressort après quarante jours pour retourner en Galilée. Près de la mer, il ne fait que longer le bord, de barque en barque, pour poursuivre sa route, ensuite, vers Capharnaüm, puis d'autres villages... Celui qui appelle n'a pas même de lieu où reposer sa tête. Il ne cesse d'être en mouvement ! Et les disciples, en le suivant, entrent dans ce mouvement. Être disciple, c'est entrer dans le mouvement du Christ, dans son élan, qui depuis toujours et pour toujours est un élan d'amour. Être disciple, c'est entrer dans l'élan d'amour du Christ.

Pour souligner cette mise en mouvement des disciples, Marc s'est appliqué à décrire ces hommes dans une impressionnante immobilité, jusqu'à ce que Jésus les appelle. Jacques et Jean sont installés dans leur barque, recousant des filets : geste qui demande l'immobilité de la concentration. Quant à Pierre et André, ils ont l'air de s'agiter un peu plus en jetant leur filet dans la mer. Mais en fait il n'en est rien ! Pour bien montrer que même ce geste-là est d'une grandiose immobilité, Marc se donne l'autorisation de faire une faute de grec ! « Jeter un filet » est en grec un verbe de mouvement, qui normalement demande à être suivi d'une particule avec un accusatif pour signifier qu'il y a bien mouvement. Or, curieusement, Marc fait suivre le verbe « jeter » d'une particule avec datif (en tè thalassè : dans la mer), pour bien dire que ce geste, contrairement aux apparences, est sans le moindre mouvement, un véritable arrêt sur image ! Le geste de ces deux pêcheurs est aussi immobile que leur vie ; immobile comme est immobile une vie où chaque jour ressemble au précédent. Marc bouscule la syntaxe pour dire l'indicible d'une vie figée ! Avant que Jésus appelle les disciples, leur vie est donc immobile, toujours la même... A l'appel de Jésus tout se met en mouvement, aspiré par le mouvement même de la vie du Christ.

Lorsque Matthieu écrit à son tour le récit de la vocation des premiers disciples, il n'ose pas reprendre à son compte la « faute grammaticale » de Marc ; il corrige, dans un grec irréprochable : « ils jetaient un filet dans la mer » (eis tèn thalassan, Mt 4.18). Marc a-t-il fait une banale faute de grammaire ? A vrai dire, non ! Marc a tout simplement compris et voulu exprimer que l'élan du Christ, le mouvement dans lequel il nous entraîne, est si extraordinaire que pour en rendre compte il faut bousculer un peu les règles du langage.

Si le Seigneur nous invite à entrer dans son élan, dans son mouvement, vers où nous entraîne-t-il ? Vers quel but nous conduit-il ? Être en mouvement n'est pas un but en soi !

Avant de répondre à cela, il est bon de prendre tout d'abord le temps de méditer sur le fait de marcher à la suite du Christ, à la suite de quelqu'un qui est lui-même en marche. Suivre ainsi quelqu'un, c'est essentiellement le regarder de dos. Nous brûlons peut-être une étape en pensant à notre face-à-face avec le Christ. Nous supprimons en tout cas toute idée de mouvement. Le face-à-face est peut-être pour demain, quand il ne sera plus question de marcher. Pour l'heure il s'agit de le suivre, de le voir non pas encore de face, mais de dos seulement.

Moïse, un jour, demanda à Dieu de le voir face-à-face ; cela lui fut refusé ! il lui fut accordé de laisser simplement Dieu passer devant lui, et de le contempler alors, mais seulement de dos (Ex.22. 33.23). Entrer dans le mouvement de Dieu, c'est pouvoir le contempler de dos. Cela suffit ! Qui pourrait le voir face-à-face et demeurer vivant, en soutenant l'intensité de son regard ? Avec le Christ il en va de même, car il est Dieu ! Commençons par marcher à sa suite, le contemplant de dos seulement... Le face-à-face n'est pas encore pour aujourd'hui !

Mais reprenons notre question : où va-t-il donc ? Vers quel but ? Le début de l'Évangile de Marc (v 1 à 11) répond admirablement à cette question par un superbe paradoxe.

 

Vers le Père...

Le baptême de Jésus décrit parfaitement ce vers quoi est orienté le mouvement du Christ, sans qu'il soit même nécessaire de l'expliciter. En silence, Jésus remonte de l'eau. C'est alors que l'Esprit descend vers lui. Le Fils et l'Esprit vont à la rencontre l'un de l'autre dans un profond silence. À ce moment-là, la voix du Père descend du ciel à la rencontre du Fils qui remonte de l'eau. Le Fils va à la rencontre du Père, dans l'élan suscité par son désir de l'amour du Père. L'Esprit descend, comme descend la voix du Père vers le Fils. Tout n'est qu'élan d'amour entre les Personnes de la Trinité.

Le Fils, habité par cet élan, nous entraîne donc tout simplement dans ce mouvement, vers le Père, vers l'Esprit Saint. « Venez à ma suite », dit tout simplement Jésus. Sa parole a l'intensité de la force infinie de l'amour trinitaire. Le mouvement dans lequel il nous entraîne s'inscrit dans l'ineffable élan d'amour infini qui entraîne le Père, le Fils et l'Esprit Saint dans une danse éternelle. Devant un tel élan, une faute de grec se permet de dire combien nos vies sont immobiles et combien elles sont bousculées par l'irruption de la parole de Dieu, qui nous entraîne dans son mouvement.

« Je suis le chemin... nul ne vient au Père que par moi », dit Jésus, en employant une tournure exprimant un mouvement (Jn 14.6). Le Père : tel est donc le but de notre marche à la suite du Christ, sur le chemin qu'est le Christ.

Il est bon, me semble-t-il, de lever un énorme contresens, fait très fréquemment aujourd'hui sur cette parole, par laquelle Jésus se décrit comme étant le chemin, l'unique chemin ! Cette parole mal comprise pourrait être considérée comme contestable, parce qu'il y a d'autres chemins que le christianisme pour conduire à Dieu....  Mais cette parole de Jésus dit autre chose, qui va plus loin. Jésus ne dit pas qu'il conduit à Dieu, mais « au Père ». Ce n'est pas un homme qui conduit à Dieu, mais Dieu le Fils qui conduit à Dieu le Père. Jésus n'est pas un maître à penser, ni un fondateur de religion qui conduit à Dieu, mais Dieu qui conduit à Dieu, le Fils qui conduit au Père, au sein de la Trinité. Alors, en ce sens, au sein de la Trinité, Jésus est bien le seul à pouvoir dire: « Nul ne vient au Père que par moi ! ». Si l'on néglige la profondeur trinitaire de l'Évangile de Jean, la phrase de Jésus est sujette à contresens, voire même incompréhensible et inacceptable. Mais en prenant en compte cette profondeur trinitaire, on évite le contresens.

 ...et vers les autres hommes

Mais revenons à l'Évangile de Marc qui, outre le récit du baptême qui ouvre au mystère trinitaire, nous invite à envisager une autre direction dans le mouvement du Christ, direction qui est aussi à prendre en compte pour comprendre vers quel but le disciple est entraîné sur les pas de Jésus.

Si le Christ vient de Galilée jusqu'au Jourdain, c'est aussi pour emprunter les chemins qui lui sont préparés, comme le demande Jean-Baptiste dans sa prédication : « Préparez le chemin du Seigneur ! »(1.2) Chaque homme est invité à préparer un chemin pour le Seigneur, car le Seigneur vient à la rencontre de chacun. C'est pour rencontrer les hommes que Jésus vient de Galilée. Le sens, le but de son ministère est là. Sa vie durant, et déjà sur le bord du lac, Jésus vient au devant de son peuple. Et à sa suite il appelle à devenir pêcheurs « d'hommes », ce qui met bien en mouvement vers des êtres humains qu'il s'agit de pêcher. Quiconque suit le Christ le suit dans son élan qui le conduit vers les autres.

Le paradoxe est là, dans le double but du Christ : les autres et le Père. Il ne s'agit pas pour nous de choisir, mais de suivre le Christ dans son élan vers ces deux buts, qui sont inséparables.

Cela dit, ce n'est qu'en cheminant vers le Père que je pourrai véritablement rencontrer les autres. C'est Dieu qui donne aux relations humaines leur profondeur et leur vérité. Plus je m'approche de Dieu et plus je pourrai m'approcher des autres. Je me trompe en voulant rencontrer les autres, sans passer par Dieu, car je ne vais qu'à la surface des rencontres, sans les rencontrer véritablement. Mais aussi, j'aurais tort de me passer de la rencontre des autres pour rencontrer Dieu.

Ce n'est qu'en Christ qu'il est possible de vivre ce paradoxe : lui qui nous conduit dans la profondeur du coeur de Dieu, car il est Dieu, et qui nous conduit dans la profondeur du coeur de l'homme, car il est l'homme véritable, dans un élan d'amour qui unit l'ensemble.

« Venez à ma suite », dit le Fils, Fils de Dieu et Fils de l'Homme... Ils laissèrent leur barque et le suivirent...

Le verbe « suivre » est fondamental pour comprendre le sens de la vocation d'un disciple, de tout disciple. Être disciple, c'est bel et bien suivre Jésus. Ce verbe est extrêmement employé dans les Évangiles, presque autant dans chacun des quatre (25 fois chez Matthieu, 19 fois chez Marc, 17 chez Luc et 18 chez Jean, si je ne me trompe).

En lisant les Évangiles, on s'aperçoit qu'il y a plusieurs manières de suivre Jésus, deux essentiellement : celle des disciples, mais aussi celle de la foule (Mt 4.25, 8.1...). La foule suit Jésus de sa propre initiative, par curiosité, par intérêt ou pour d'autres raisons, mais toujours momentanément ; c'est sans lendemain. Par contre, aucun disciple n'a suivi Jésus de sa propre initiative. C'est Jésus qui appelle, qui prend l'initiative. L'unique raison de le suivre tient à cet appel. Et dans ce cas ce n'est pas momentané.

Il arrive qu'un disciple se mette à ne suivre plus que « de loin », comme ce fut le cas pour Pierre par exemple (Mc 14.54). La suite du récit nous montre que cela conduit alors, tôt ou tard, au reniement. Le disciple peut donc lui aussi être infidèle, tout autant que la foule, mais s'il peut espérer le suivre encore, c'est grâce à la fidélité du Christ qui renouvelle son appel, comme il l'a fait pour Pierre (Jn 21.19, 22). La liberté du disciple peut conduire au reniement, mais la fidélité du Christ est telle qu'il invite sans cesse le disciple défaillant. Chaque nouvel appel contient le pardon des défaillances passées et ouvre à nouveau le chemin. L'élan d'amour du Christ entraîne tout disciple, y compris celui qui a renié : « M'aimes-tu ? », dit le Christ à Pierre après son reniement (Jn 21.15 s). Au disciple, qui répond positivement, le Christ redit alors ce qu'il a dit au premier jour: « Suis-moi! »(21.19), avivant encore le feu dans un élan renouvelé. La fidélité du disciple découle de la fidélité du Christ.

 

 

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Aussitôt ils le suivirent... (Evangile-premiers disciples)

Publié le par Christocentrix

« Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, frère de Simon, qui jetaient un filet dans la mer, car ils étaient pêcheurs. Jésus leur dit: « Venez à ma suite et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes . Et aussitôt, laissant les filets, ils le suivirent. Comme il allait un peu plus loin, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui eux aussi étaient dans une barque, réparant les filets. Aussitôt, il les appela; et, laissant leur père Zébédée dans la barque avec les ouvriers, ils partirent à sa suite ». (Marc 1.14-20)

Dans le récit par Marc de la vocation des premiers disciples, la réaction de ces derniers est extraordinaire : « Aussitôt, ils le suivirent ». A la différence de Luc, Marc ne rapporte aucun dialogue entre Pierre et Jésus. Il se contente de rapporter la commune réaction des pêcheurs, qui prend alors beaucoup plus de relief : « Aussitôt ils le suivirent ». Ce que dit Jésus est donc immédiatement suivi d'effet. Les hommes appelés obéissent sans plus tarder, sans discuter, sans hésiter, sans poser la moindre question ! Ils entendent une seule parole et ne demandent rien, ni signe, ni miracle, ni assurance, ni garantie. Ils s'empressent d'obéir.

Dans la suite du récit de Marc la foule est admirative et  impressionnée, mais par qui ? Par Jésus et non par les disciples ! Le regard de la foule est sur Jésus et non sur les quatre Galiléens qui sont derrière lui. Ce qui frappe la foule, ce n'est pas l'obéissance des premiers disciples, mais l'autorité de Jésus, la force de sa parole : « Ils étaient frappés, car il enseignait comme ayant autorité » (1.22), et plus loin: « Qu'est-ce que ceci ? Il commande avec autorité » (1.27). « Jamais personne n'a parlé comme cet homme », diront encore quelques gardes aux chefs du peuple (Jn 7.46). À aucun moment, les Évangiles ne s'extasient sur l'obéissance des disciples. En réalité ce qui est admirable, ce n'est pas que des hommes aient laissé leur barque, leur travail, leur entourage, leur métier, et même qu'ils aient « tout laissé », comme le dira Pierre, plus tard (Mc 10.28). Ce qui est admirable, c'est « l'autorité » de Jésus, c'est-à-dire la force de sa parole, qui parvient à arracher des hommes à leur quotidien, à retourner leur vie et leur donner un sens nouveau. Rien n'est dit de la prédisposition des quatre Galiléens à l'obéissance, de leur aptitude à l'écoute, des sentiments qu'ils ont éprouvés à l'appel de Jésus. Ce qui est mis en avant, c'est l'autorité, la puissance de la parole de Jésus. Il a suffi qu'il dise « venez à ma suite », et ils vinrent à sa suite. Ce que dit Jésus est si fort que c'est « aussitôt » suivi d'effet. L'important n'est pas l'obéissance, mais la parole qui fait naître l'obéissance.

Qui donc est cet homme, pour parler ainsi avec une telle autorité ?  Quel est celui dont la parole fait naître l'obéissance, d'abord de la part de deux Galiléens inconnus, puis à nouveau de la part de deux autres, et puis même, encore un peu plus tard, de la part d'esprits impurs dans la synagogue de Capharnaüm, au grand étonnement de la foule : « Qu'est-ce que ceci ? Quelle autorité ! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent ! » (1.27). Quelle est donc cette puissance qui est en Christ, en sa parole ? La suite de l'Évangile va éclairer petit à petit ce point. On s'aperçoit, ainsi, au fil de la lecture qu'il en va avec les quatre premiers disciples comme il en va avec tant d'autres personnes, et même avec des éléments de la création : Jésus ordonne à la mer de se taire et elle se tait, au vent de se calmer et il se calme (4.39) ; il commande même aux démons de sortir et ils sortent (1.25 s). II ordonne enfin à un mort de sortir de sa tombe et le cadavre sort (Jean 11.43 s). Qui donc est-il pour parler avec une telle autorité ?

Il en va avec Jésus, exactement comme avec celui qui, au commencement du monde, a dit « que la lumière soit! » et la lumière fut. Ce que souligne, de son côté, le psalmiste au sujet de Dieu s'applique parfaitement à Jésus: « Lui, il parle et cela est ! Lui, il commande, et cela advient! » (Ps 33.9) . La puissance de la parole de Jésus est la puissance même de celle de Dieu. Qu'est-ce donc ? Jésus ne serait-il pas Dieu ? je crois que ce questionnement est ce que Marc veut faire naître à la lecture de son récit, un récit qu'il épure au maximum, pour nous placer devant l'essentiel : « Il dit : "Venez à ma suite", et ils vinrent aussitôt à sa suite ». Marc ne prêche pas sur les disciples, mais sur le Christ, pour faire comprendre qu'il est Dieu, puisque sa parole produit les mêmes effets que celle de Dieu.

Dans le récit parallèle de Luc, la vocation de Pierre s'accompagne d'une pêche miraculeuse (5.1 s). Luc rapporte le miracle pour donner plus d'autorité et de crédit à celui qui invite à être suivi. Si Pierre finit par suivre Jésus, c'est bien parce qu'il a été témoin d'une pêche hors du commun. Dans le récit de Marc, il en va tout autrement : Jésus accomplit bien un miracle, cependant le miracle en question n'est pas la pêche, mais l'obéissance de Pierre et d'André, puis à nouveau, l'obéissance de Jacques et de Jean, comme aussi celle de Lévi, plus tard, et puis la nôtre aujourd'hui, en tant que disciples. Chaque fois que quelqu'un devient disciple et suit Jésus, c'est un miracle opéré par Jésus, un miracle aussi grand que la résurrection d'un mort. C'est d'ailleurs ce que suggère Marc dans son récit de la vocation de Lévi. Celui-ci « se leva » de son bureau de péager (Mc 2.14), comme Lazare de sa tombe: Le verbe « se lever », employé pour Lévi, est celui de la résurrection. Lévi était donc comme mort, jusqu'à ce que Jésus l'appelle. Le miracle, c'est l'effet de la parole de Jésus, qui fait advenir à la vie, à la vraie vie, la vie en Dieu. Émerveillement que de voir à quel point la parole du Fils de Dieu a eu sur nous un tel impact, comment elle nous fait advenir à la vie.

Dans les récits de vocation que l'on trouve dans l'Ancien Testament, la plupart contrastent avec celui de l'appel des disciples sur un point très intéressant. Ceux qui sont appelés par Dieu se permettent de discuter avec lui avant de lui obéir. Moïse pose ainsi toute une série de questions et réclame de Dieu des réponses, alors qu'il est devant le miracle d'un buisson qui brûle sans se consumer (Ex 3.1 s). Celui qui l'appelle est Dieu lui-même, et Moïse ose pourtant émettre des objections... Dieu lui a ordonné d'enlever ses sandales et non de poser des questions, et le petit berger se permet d'interroger le Seigneur du ciel et de la terre... Sa vocation ressemble fort à un marchandage, où l'homme s'autorise quelques tractations avec Dieu avant de lui obéir. Jérémie, de son côté, objecte aussi (1.6) et attend des signes avant d'obéir. Jonas, quant à lui, se contente de fuir tout simplement, sans répondre le moindre mot à Dieu (1.3), avant de finir tout de même par s'incliner longtemps après, après des tas de péripéties. Ézéchiel, pourtant doté d'une extraordinaire vision céleste, fait longtemps la sourde oreille, avant de s'incliner lui aussi devant l'autorité de Dieu...  Dans le récit qui nous occupe, l'obéissance des disciples est immédiate, ce qui ne fait que souligner l'extrême autorité de la parole de Jésus, alors que pourtant aucun buisson ne brûle au bord du lac, ni que le ciel ne s'est ouvert en des visions extraordinaires. Les disciples ne discutent pas, ne posent aucune question, ne font aucune objection, alors qu'ils seraient bien en droit de le faire, car l'inconnu qui est devant eux, n'a rien qui le distingue des autres hommes, sinon sa parole, en laquelle il décèle une telle force, que toutes les objections disparaissent, et qu'il est exclu pour eux de désobéir : ils laissent tout et le suivent ! Telle est donc la force de la parole de Jésus, qui engendre l'obéissance.

Quelle est donc la nature de la puissance du Christ ? De quoi est faite la force de sa parole ?  Marc n'en dit rien, ou plutôt il va tarder à le dire, pour nous le faire comprendre avec beaucoup de finesse. Il est bon de s'arrêter un peu sur ce point de son Évangile.

Avant même d'adresser la moindre parole aux disciples, nous rapporte Marc, Jésus commence par les regarder. Le récit est si dépouillé que la mention du regard de Jésus n'échappe pas,  d'autant moins qu'elle est répétée : Jésus « voit » Simon et André, puis il leur parle (v 16). Même chose ensuite : il « voit » Jacques et Jean, puis les appelle (v 19). C'est encore la même chose pour Lévi : Jésus le « voit » dans son bureau de péager, puis lui demande de le suivre (2.14). L'appel de Jésus semble donc être inséparable de son regard. Sans doute y a-t-il dans son regard la même force que dans sa parole ? Mais Marc ne dévoile encore rien à ce sujet, tout simplement parce que cela relève d'une certaine pudeur à respecter.

Marc attend le dixième chapitre de son Évangile pour lever un peu le voile. Il le fait à l'occasion d'un récit qui a tout d'un récit de vocation, à ceci près qu'il s'agit d'une vocation manquée ! Le récit en question est celui de la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche. Lorsque Jésus se trouva en présence de ce dernier et qu'il l'invita à le suivre pour devenir son disciple, Marc nous dit que Jésus a commencé par le regarder. Le regard et l'appel sont encore une fois étroitement liés. C'est alors que Marc intercale entre la mention du regard et celle de l'appel, un simple verbe, sans faire le moindre commentaire, le plus discrètement possible : « l'ayant regardé profondément, il l'aima et lui dit : ...suis-moi » (10.21). Telle est la force du regard du Christ: l'amour. Marc n'en dit pas plus !

Pour attirer un peu l'attention du lecteur sur l'amour du Christ, Marc a seulement pris soin de changer de verbe pour désigner le regard de Jésus. Il n'utilise pas cette fois le simple verbe « voir », utilisé pour les premiers disciples, mais un autre verbe, plus précis et plus fort, que l'on pourrait traduire par « regarder à l'intérieur », ou « regarder profondément » (emblépein). Le regard d'amour du Christ est si intense, si pénétrant qu'il va jusqu'au plus profond de l'âme, sans être le moins du monde un regard inquisiteur ou indiscret, car il ne s'agirait plus d'un regard d'amour. L'amour : telle est donc la force du regard du Christ, telle est aussi la force de sa parole : une force impossible à mesurer, car elle dépasse tout ce que l'on peut en dire. Le miracle de sa parole, le miracle de notre obéissance, c'est le miracle de son amour pour nous. Son amour est tel, en effet, qu'il ne paraît pas possible de lui désobéir.

Au bord du lac de Galilée, les disciples ont perçu dans le regard de Jésus et dans sa parole une telle force d'amour, qu'ils se taisent et obéissent. Quand l'amour est extrême, il plonge dans le silence. Il n'y a plus rien à dire. Laissant tout, les disciples suivent Jésus... Si le jeune homme riche s'est permis de désobéir, c'est parce que l'argent a blindé la porte de son cceur et qu'il est resté attaché à son argent. Obéir au Christ, c'est ne pas résister et ouvrir la porte à son amour, c'est laisser son amour nous gagner le coeur.

Lorsque nous nous sentons interpellés dans notre vie, comment savoir que cela vient de Dieu ? Nous le savons avec certitude, lorsque nous pouvons dire avec les disciples d'Emmaüs : « Notre coeur ne brûlait-il pas lorsqu'il nous parlait ? » (Lc 24.32). A l'appel de Dieu, le coeur brûle sans se consumer, comme le buisson ardent devant Moïse ! Même si notre coeur malade ne brûle que faiblement, la brûlure se reconnaît entre mille. Lorsque l'amour commence à embraser notre coeur, alors il n'y a pas de questions à poser au Christ, pas d'objections à émettre, pas de remarques à faire, car elles disparaissent toutes dans ce feu-là, non pas le feu de notre amour pour le Christ, mais le feu de son amour pour nous. Tel est le véritable feu qui embrase une vie.

Avant de parler aux disciples, Jésus ne prend même pas la peine de se présenter à eux, C'est étonnant ! Il leur est pourtant totalement inconnu. Aucun détail de l'Évangile ne laisse entendre que ces quatre pêcheurs auraient eu écho de la première prédication de Jésus. Au jour du baptême, sur les bords du Jourdain, il n'y avait que des Judéens auprès de Jean Baptiste (Mc 1.5). Pas le moindre Galiléen n'a accompagné Jésus. Pas le moindre Galiléen non plus, n'était présent ensuite dans le désert auprès de Jésus durant les jours de sa tentation. Alors qu'il est totalement inconnu des quatre pêcheurs, Jésus ne décline rien de son identité, n'avance aucune affirmation qui pourrait l'accréditer comme envoyé de Dieu. Les prophètes, avant lui, ont émaillé leurs discours de formules caractéristiques pour qu'on les reconnaisse : « Ainsi parle le Seigneur », « oracle du Seigneur », « la parole du Seigneur m'a été adressée en ces termes »... Rien de cela dans la bouche de Jésus ! A aucun moment dans l'Évangile, le Christ n'emploie de telles formules, il n'a pas besoin d'authentifier sa parole, car la force de sa parole suffit. En vérité, il y a en lui plus qu'un prophète : il est la Parole même de Dieu, la Parole faite chair ; il est Dieu. Il parle et cela est. A quoi bon demander des signes, des preuves, des attestations, des justificatifs, des miracles ? Son insondable amour ne suffit-il pas ?

La parole du Christ n'est pas une parole qui rejoint des vies extraordinaires, mais une parole qui transforme des vies ordinaires pour les entraîner dans l'extraordinaire. Elle n'est pas une parole accueillie par des saints, mais une parole qui fait devenir saint. Non pas une parole qui séduit, mais une parole qui fait brûler de l'amour de Dieu. Non pas une parole qui manipule et aliène, mais une parole qui façonne des existences pour les faire devenir ce qu'elles sont appelées à être : des créatures nouvelles. Non pas une parole qui se mesure à l'aune des paroles humaines, mais une parole qui est à la mesure de celles de Dieu.

Comment se fait-il que des hommes obéissent à ce point ? et aussi comment se fait-il que des hommes n'obéissent pas ? L'extraordinaire n'est pas d'obéir au Fils de Dieu, mais de lui désobéir !

Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, devant toi se prosternent les cieux et la terre. Le soleil et tous les astres obéissent à tes ordres ; les vents et les mers ne résistent pas à ta parole ; les bêtes des champs et les oiseaux du ciel sont soumis à ta volonté ; même les esprits impurs s'inclinent à ta parole, et une légion de démons ne se permet pas de faire obstacle à ton commandement. Et nous, Seigneur, dans notre égarement, nous nous permettons de te désobéir ! quel orgueil a pu ainsi nous troubler l'esprit et nous rendre à ce point insensés ?

L'homme est le seul à qui Dieu a donné ce qu'il n'a pas donné aux autres créatures visibles. Le soleil et la lune n'ont pas la faculté de lui désobéir, pas plus que les vents et la mer. Mais nous, nous le pouvons, car l'homme est celui à qui la liberté a été donnée, parce que pour Dieu, aimer l'homme, c'est l'aimer en le laissant libre d'obéir ou de désobéir. Sa grandeur, c'est la grandeur de sa liberté et la grandeur de l'amour de Dieu pour l'homme. En nous aimant, il court le risque de notre désobéissance, pour que notre obéissance soit la réponse libre de notre amour. Aucune obéissance ne sera plus grande à ses yeux que la nôtre, car elle est l'expression de notre liberté, d'un libre amour.

« Venez à ma suite », dit Jésus avec la force de son amour. Quatre pécheurs de Galilée, dans leur totale liberté, laissèrent leur barque et le suivirent... Merveille et miracle de l'amour qui attire avec tant de force !

 

 

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Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Ecriture...

Publié le par Christocentrix

..."l'Esprit du Seigneur est sur moi, car il m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle......

Il replia le Livre....Tous avaient les yeux fixés sur lui....

Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Ecriture". (Luc, 4, 16 et ss...)

C'est cette mission que décrivait Isaïe dans des termes que Jésus, nous l'avons vu, s'est appliqué à lui-même au tout début de sa vie publique (Is. 61,1 ss). Nous sommes mieux à même de comprendre maintenant pourquoi c'est ce texte là que Jésus voulut faire retentir pour commencer à dévoiler son identité messianique. En peu de mots, en effet, cette prophétie résume l'oeuvre du salut, tel qu'il a plu à Dieu de le faire advenir.

 Peut-être même tout est-il dit dans cette simple expression « consoler les affligés » (v. 2). A coup sûr, pour bien l'entendre, il faut la débarrasser des harmoniques d'hypocrisie, de larmoiement et de sentimentalité que nos habitudes de langage pourraient y mettre. L'homme biblique est un tempérament positif, sa vie est exposée et rude : il n'appelle pas consolation les bonnes paroles ou les caresses, mais qu'on lui fasse justice, qu'on le débarrasse de ceux qui l'oppriment, qu'on lui rende l'enfant qu'il a perdu, qu'on lui donne les moyens de vivre en homme libre et debout ! Ses afflictions, ce sont celles qui pèsent sur tous les hommes et toutes les générations d'hommes, et qui font de la Bible, en dehors même de toute question de Révélation, l'un des chants d'humanité espérante et souffrante les plus extraordinaires qui aient traversé les siècles.

Ce qu'a fait Dieu dans son peuple au long des siècles de l'Ancienne Alliance ? Rien d'autre, peut-être, que d'amener un certain nombre d'hommes à confesser ouvertement qu'ils attendaient une consolation. Non pas celle qui rend l'âme esclave et l'accule à la hideuse résignation qu'un Marx, qu'un Nietzsche ont dénoncée. Mais celle qui veut que les mots Justice et Paix, Amour et Fidélité, Bonheur enfin, deviennent vrais sur notre terre, une fois pour toutes ; et qui sait que cela n'adviendra que par un renouvellement d'alliance entre Dieu et les hommes, que par une coopération active du ciel et de la terre (cf. Ps. 85,11-13). Les hommes veulent y mettre la main, mais ils savent que si Dieu aussi ne bâtit la maison, « en vain peinent les bâtisseurs ! » (Ps. 127,1).

Il est capital de souligner qu'il s'agit de tout autre chose que de ce que nous appellerions un idéal. L'idéal n'est guère qu'une projection phantasmatique, d'aspirations dont la séduction n'est qu'au prix de l'impuissance. Notre mentalité critique lui a réglé son compte. L'idéal, en effet, ne peut tenir que par un certain oubli volontaire de la force des choses. L'attente messianique, elle, s'intensifie et se purifie par cette même force des choses, qu'elle éprouve à fond et qui l'accule à refuser tous les trompe-faim. L'attente messianique veut étreindre une réalité tangible et totale, qu'elle a appris à savoir (par un réalisme suprême), impossible à l'homme seul mais possible à ce Dieu-avec-les-hommes qui la dévoile et, par instants, la rend comme imminente et en donne des avant-goûts. Ainsi, dans l'oppression ou l'exil, les hommes de l'ancienne Alliance criaient qu'il y avait des choses inacceptables ; Job criait qu'il y avait des vies invivables, un mal injustifiable ; toute une race de psalmistes criaient que l'homme n'était pas fait pour succomber à la maladie, à la haine, à la guerre, à la mort. Même ceux que l'épreuve épargnait apprenaient à reprendre ces cris au nom des autres, au nom de tout un peuple : tel le vieillard Siméon, cette figure saisissante d'une humanité déjà blanchie par sa douloureuse expérience, mais tenant bon dans l'espérance d'une humanité nouvelle - « il attendait, nous dit saint Luc, la Consolation d'Israël » (Lc 2,25). Nous disons que ces cris et ces aveux ont été inspirés par l'Esprit de Dieu, parce qu'il devait y avoir une réponse et afin que la réponse trouve des coeurs préparés à la recevoir.

Jean-Baptiste n'a été envoyé que pour ranimer ce cri au moment où les temps allaient « s'accomplir », c'est-à-dire où la réponse allait être dévoilée. Il n'a pas eu d'autre rôle que de rallier ceux qui se reconnaissaient affligés et justiciables de la consolation, de quelque bord ou par quelque chemin qu'ils vinssent. Tout un peuple accourait : des publicains, des soldats, des pécheurs. Seuls demeuraient à distance ceux pour lesquels la richesse, le pouvoir ou l'orgueil tenaient lieu de consolation. C'est dans ce bouillon de culture de l'espérance messianique que descend Jésus. On devrait dire : qu'il s'enfonce, car cela se passe aux bords du Jourdain, non loin de Jéricho, dans un des lieux les plus bas du monde, les plus pauvres et les plus grandioses aussi. C'est là que Jean-Baptiste commence à laisser filtrer le secret dont il est dépositaire (Jn 1,29 s) et que, guidés par le geste de sa main, ceux qui allaient devenir les premiers disciples de Jésus soupçonnent la vérité. André s'en va trouver son frère Simon - le futur Pierre, chef des Apôtres - et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie ! » (Jn 1,41).

 A cette heure, la vie dite publique de Jésus est commencée. Le processus de l'accomplissement messianique est déclenché. Rien ne peut plus l'arrêter. Entre le moment où Jésus se présente devant le Baptiste et lui dit: « II nous convient d'accomplir toute justice » (Mt. 3,15), et l'instant où il murmure sur la Croix: « Tout est achevé » (Jn 19,30), il ne se sera guère écoulé plus de trente mois. Trente mois qui, pour nous chrétiens, ont transformé sinon déjà la face du monde, du moins son coeur, et le sens du destin humain. Trente mois d'action messianique dont l'actualité demeure intacte, dont l'énergie continue à nous travailler. Car après vingt siècles, la confession de foi des disciples demeure la nôtre : "Tu es le Christ" !...

Il nous reste cependant à exprimer quelle signification aussi moderne que traditionnelle elle a pour nous. J'y reviendrai...

 

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Portez mon joug (suite)

Publié le par Christocentrix

Porter sa croix

L'image du joug proposée aux disciples est extrêmement proche d'une autre image proposée elle aussi par Jésus à quiconque veut devenir son disciple: « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive » (Mt 16.24). La croix, dans le message évangélique, est aussi incontournable que le joug pour le disciple. Dans les deux cas, il s'agit pour le disciple de « porter », et c'est exactement le même verbe grec qui est utilisé : porter sa croix et porter le joug.

 Cependant, la première différence entre le joug et la croix, c'est le possessif qui les qualifie : « mon » joug et « votre » croix. La seconde différence, c'est que le joug se porte à deux, alors que la croix se porte seul ; cela fait même partie du supplice que de porter seul sa croix jusqu'au bout. Nous faut-il donc renoncer au merveilleux compagnonnage du Christ lorsqu'il est question de la croix ? Y aurait-il pour nous d'abord le joug avec lui, puis la croix tout seul ?

Il est frappant de noter que l'invitation à porter sa croix se trouve dans Matthieu (16.24), Marc (8.34) et Luc (9.23) et que ces trois mêmes Évangélistes sont d'accord pour dire que Jésus n'a pas réussi à porter lui-même sa propre croix ! Il n'y est pas arrivé ! Il a flanché en cours de route...

Comment cela Seigneur ? Me demanderais-tu de faire ce que tu n'as pas réussi à faire ? jamais, Seigneur, tu n'as exigé d'un disciple de faire plus que ce que tu as toi-même fait ! Voudrais-tu maintenant que je porte ma croix, quand tu n'as pas porté la tienne... ?

Au moment où Jésus a ployé sous la charge, l'autorité romaine a eu pitié ; elle a mobilisé un certain Simon de Cyrène pour porter la croix du Christ. Et Luc précise alors que Simon s'est placé « derrière Jésus » pour porter avec lui sa croix (23.26). Ils l'ont portée ensemble. Le Christ a bénéficié d'une grâce. Lorsqu'il a fléchi sous sa croix, il a senti que quelqu'un venait à son aide. Il a certainement perçu derrière lui le silence de sa présence, le silence de son effort. Et il a éprouvé le merveilleux soulagement d'une aide inattendue. Sans rien demander il a pourtant bénéficié d'une incroyable pitié, celle de ses impitoyables bourreaux ! Crois-tu, pourrait nous dire le Christ, que je ne sais pas ce que c'est que de ployer sous une croix, d'être écrasé, accablé, et de flancher ? Crois-tu que ma pitié est moindre que celle d'un tyran et que je ne te ferai pas grâce... ?

Faisons silence et portons notre croix ! Les fidèles disciples du Christ qui ont porté leur croix sont unanimes pour rendre le même témoignage : au moment où la charge devient trop lourde et même insupportable, au moment où l'on tombe, voilà que soudain la charge se fait plus légère, voilà qu'une présence inattendue se manifeste dans le silence de l'effort. Quelqu'un est là, derrière nous, à la place de Simon de Cyrène. Le moment venu, tu reconnaîtras bien qui est là, derrière toi, en silence, portant avec toi ta croix... Tu le reconnaîtras au bruit de son pas, pour l'avoir entendu avec toi sous le joug...

Que veut-il que nous apprenions de lui ?

Revenons à l'image du joug, au pas à pas du quotidien avec le Christ, à cette école qui nous est proposée pour devenir disciple.  Qu'allons-nous donc apprendre du Christ ? Lui-même donne la réponse : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ». Voici deux vertus du Christ : la douceur et l'humilité ; deux vertus parmi toutes celles qui sont les siennes, et qu'il veut nous enseigner pour que nous les fassions nôtres. Pourquoi donc mettre en avant ces deux-là plus particulièrement ? Tout simplement, me semble-t-il, parce que ces deux vertus sont par excellence celles qui sont les plus indispensables lorsqu'on porte un joug, afin que cet engin de travail ne devienne pas un engin de supplice. Plus une bête est douce et humble et plus son joug lui devient doux et léger, et devient aussi doux et léger sur les épaules de l'autre. La douceur et l'humilité : deux qualités essentielles pour le compagnonnage avec le Christ. Être sous le joug avec le Christ, c'est découvrir combien il est doux et humble ; c'est expérimenter cette douceur et cette humilité, l'expérimenter concrètement, en en étant le premier bénéficiaire. Plus on chemine dans la foi, au quotidien de l'existence, et plus on mesure à quel point le Seigneur est doux et humble envers nous, à quel point c'est une bénédiction d'avoir un tel maître à son côté ; et plus on s'efforce alors de devenir soi-même doux et humble, pour marcher en meilleure harmonie avec lui.Jean Cassien a noté que seuls les doux et les humbles savent vraiment aimer. Il a certainement raison. L'enseignement du joug au quotidien le confirme.

La nuque raide

Le contraire, manquer de douceur et d'humilité, c'est avoir une « nuque raide », et donc être particulièrement inapte à porter un joug. Avoir la nuque raide, est une expression fréquemment employée dans l'Ancien Testament pour décrire l'orgueilleuse insoumission d'Israël devant Dieu, son refus d'être enseigné par Dieu. Le premier emploi de cette expression est plein d'humour de la part de Dieu. Lorsqu'elle apparaît, en effet, pour la première fois, c'est dans la bouche de Dieu, au moment où celui-ci informe Moïse que le peuple s'est fabriqué un veau en or (Ex 32.9). Au dire d'Israël ce veau représente l'image de Dieu qui a fait sortir le peuple d'Égypte. Un veau, dans le métal le plus précieux : voilà de quoi faire honneur à Dieu ! Mais pour Dieu, ce veau n'est qu'une caricature, non pas de lui, mais du peuple, car en fin de compte Israël a une nuque aussi raide que celle d'un veau en or ! Un peuple indocile et orgueilleux, sur lequel aucun joug ne peut être posé : voilà bien ce que nous sommes en vérité !

La douceur

Sous un joug, la douceur est un immense bienfait pour le compagnon d'attelage, car elle évite maintes souffrances. Le moindre geste brusque, en effet, entraîne des à-coups violents qui font que le joug engendre des souffrances. Le moindre écart soudain, la moindre rebuffade fait mal à l'autre, aussi bien qu'à soi-même, d'ailleurs, car le joug blesse les deux nuques. Heureusement pour nous, le Christ est admirablement doux et nous bénéficions à tout moment de cette douceur. C'est bien sous le joug, au pas à pas du quotidien que nous découvrons et vérifions cette douceur, et non dans des livres de spiritualité ou des discours théologiques. L'apprentissage de la douceur du Christ est dans l'apprentissage de la vie à son côté. Que peut nous enseigner le Christ dans sa douceur, sinon à devenir nous-mêmes doux, à son image, à son contact ? Si par sa douceur le Christ nous évite bien des souffrances, il est bon de nous épargner aussi des souffrances, en devenant nous-mêmes doux. En effet, la moindre de nos brusqueries, de nos rebuffades, de nos réactions violentes, nous blesse et blesse le Christ par la même occasion. Ces blessures que nous nous infligeons à nous-mêmes, à cause de notre manque de douceur, ne sont pas une punition infligée par le conducteur de l'attelage, ni même par le Christ. Elles sont le fruit de notre propre attitude ; elles découlent de notre manque de douceur, de nos révoltes, de notre insoumission. Nous nous faisons mal à nous mêmes par notre insoumission, notre désobéissance à Dieu. C'est un aspect de la souffrance dont il est bon d'avoir conscience. Plutôt que d'accuser Dieu de nous punir, reconnaissons que par notre insoumission à Dieu nous nous faisons mal à nous-mêmes.

La docilité

Le mot grec traduit par « doux » (praüs) signifie aussi « apprivoisé », en parlant d'un animal, c'est-à-dire « docile ». Les deux sens du mot grec donnent en français deux mots aux sonorités proches, comme en latin : dolcis et docilis ; mais restons-en au grec et gardons ensemble les deux sens du même mot.  Sous un joug, le principal bénéficiaire de la douceur est le voisin d'attelage, alors que la docilité est avant tout orientée vers le bouvier, à savoir Dieu, en ce qui nous concerne. Autant le Christ est doux envers nous, autant il est docile envers son Père, obéissant à sa parole, entièrement soumis à ses commandements, à sa volonté. « Père, non pas ma volonté, mais que ta volonté soit faite » (Lc 22.42).

L'obéissance n'a pas toujours bonne presse, aujourd'hui, même dans l'Église, car elle connote pour nous la servilité, l'avilissement. L'obéissance que nous découvrons en Jésus envers son Père n'a rien de servile, elle est une obéissance pleine d'amour, une soumission volontaire, libre, dictée par le seul amour. C'est le contraire même de la nuque raide. Ce que le Christ attend de nous, notre docilité à la parole de son Père, à sa volonté, nous la découvrons non pas simplement dans des livres, mais dans le quotidien, quand nous nous appliquons à vivre à son côté. La docilité dont parlent les Évangiles, nous l'assimilons vraiment en essayant d'en vivre, dans le compagnonnage du Christ. C'est l'école du joug qui nous enseigne à devenir nous-mêmes obéissants à Dieu. C'est du Christ que nous apprenons vraiment l'obéissance. La docilité à Dieu est affaire d'abandon. Non pas l'abandon de ce que nous avons, mais l'abandon de ce que nous sommes. Il s'agit moins d'abandonner quelque chose que de nous abandonner nous-mêmes à Dieu, nous abandonner par amour. L'abandon au Père se vit dans l'obéissance confiante et aimante, au côté du Christ qui, dans sa docilité, vit lui-même parfaitement cet abandon. Cela aussi est l'affaire de toute une vie...

Douceur et docilité ne font qu'un ; c'est un même mot grec, et ce n'est pas pour rien ! Si tu veux tout savoir de ce qu'ont transmis les Pères, et si dans ta sagesse tu veux être doux avec tes frères, sache que c'est en étant docile à Dieu que tu deviendras véritablement doux avec les autres. Et c'est bien vrai ! Ce que les Pères disent là, ils l'ont appris du Christ dans leur compagnonnage avec lui sous le même joug.

D'où vient notre manque de docilité envers Dieu ? De notre orgueil, assurément ! De notre prétention à vouloir nous diriger nous-mêmes, à vouloir nous passer du conducteur d'attelage, à savoir mieux que lui ce qu'il nous convient de faire ! L'orgueil nous rend insoumis à Dieu et violents envers nos frères. L'orgueil est si perfide et subtil qu'il nous fait croire que nous pouvons aimer Dieu sans lui obéir. Aimer Dieu en se permettant de lui désobéir, c'est tomber dans le piège de l'illusion tendu en secret par l'orgueil.

Si l'orgueil est ainsi la source de l'indocilité, alors on comprend pourquoi Jésus, en plus de la douceur, est amené à parler de l'humilité, non pour se mettre en avant dans son humilité (ce qui serait une subtile marque d'orgueil !), mais pour nous faire comprendre tout simplement d'où vient sa douceur, quelle en est la source, pour l'éclairer, nous la faire découvrir, nous l'enseigner et nous montrer ainsi le véritable chemin de la docilité à Dieu.

L'humilité du coeur

Être humble, c'est une chose, mais être humble de coeur en est une autre, infiniment plus extraordinaire. Les Pères ont finement noté qu'il y a, en réalité, plusieurs degrés d'humilité. Selon l'analyse de Nicétas Stéthatos, par exemple (au XIIè siècle), il y a d'abord l'humilité du langage : c'est le premier degré de l'humilité, le plus facile, le plus accessible pour celui qui veut bien s'en donner la peine, avec l'aide de Dieu bien entendu, car sans Dieu tout effort d'humilité ne fait que produire l'orgueil. A force de combat spirituel, de détermination humaine et de secours divin, l'humilité de la parole est assez aisément accessible.

Le deuxième degré, moins fréquent, moins accessible, plus difficile, c'est l'humilité du comportement. On peut, en effet, être humble dans ses propos, sans être encore humble dans son attitude. On peut avoir un discours humble et un comportement orgueilleux, ce qui révèle combien l'orgueil arrive encore à se cacher derrière des paroles humbles. Parvenir à l'humilité du comportement est le fruit d'un long combat spirituel de tout instant, demandant un effort acharné sur soi-même et une totale collaboration de la grâce de Dieu.

Le troisième degré d'humilité est proprement inaccessible à l'homme et pure grâce de Dieu : c'est l'humilité du coeur. S'il y a un fossé entre l'humilité du langage et l'humilité du comportement, il y a un abîme entre l'humilité du comportement et l'humilité du coeur ! Nul parmi les humains n'a pu franchir cet abîme, sinon le Christ et ceux qu'il a rendus semblables à lui par sa grâce. L'humilité du coeur est en premier lieu l'humilité de Dieu lui-même, du Père, du Fils et de l'Esprit Saint.

Sous le joug, au pas à pas du côte à côte avec le Seigneur, l'Esprit Saint nous donne de découvrir petit à petit l'extrême humilité du Christ jusque dans la profondeur de son coeur. Et c'est merveilleux de pouvoir découvrir en même temps, petit à petit, dans les récits évangéliques combien est grande cette humilité. Merveille, car avec elle se révèle aussi, en même temps, la profonde humilité du Père et du Saint Esprit. L'humilité du coeur, c'est la profondeur du mystère de l'amour divin.

Découvrir petit à petit, sous le joug, combien le Christ est doux et humble de coeur plonge notre propre coeur dans un silence contemplatif. Découvrir l'humilité du coeur du Christ, c'est pénétrer dans le mystère du coeur du Christ, dans la profondeur inaccessible de son coeur... Cela relève du miracle, bien sûr ! Qui peut, en effet, sonder la profondeur du coeur du Christ, sinon celui qui « sonde les profondeurs de Dieu » (1 Co 2.10), à savoir le Saint Esprit ? Découvrir donc petit à petit, sous le joug, l'humilité du coeur du Christ, c'est être conduit par l'Esprit Saint, façonné lentement par lui, transfiguré petit à petit. Seul un regard transfiguré, un coeur transfiguré, peut entrer dans le mystère du coeur du Christ et le suivre sur le chemin de l'humilité.

Ce passage de l'Évangile a ceci d'unique qu'il est le seul de toute la Bible à parler du coeur de Jésus. Personne d'autre que Jésus n'a parlé du coeur de Jésus. Seul le Père le connaît et seul l'Esprit peut nous le révéler, car lui seul peut aussi venir à bout de notre orgueil, qui nous rend aveugles et sourds à ce sujet.

Cheminer sous le joug, c'est donc, en fin de compte, être habité par le Saint Esprit, à côté du Fils, sous la conduite du Père. Ce pas à pas dans le mystère trinitaire conduit dans le silence de l'émerveillement...

La synergie

« Sans moi vous ne pouvez rien faire »: cette parole du Christ rapportée par l'Évangile de Jean (15.5) rejoint parfaitement l'image du joug. L'image du joug est sans doute la meilleure manière de parler de la synergie, c'est-à-dire de la collaboration d'effort, de la mise en commun des énergies en une seule qui en est la résultante. Quand deux bêtes de somme sont sous un joug, ce qui est mesurable ce n'est pas l'énergie de l'une ou de l'autre, mais l'énergie des deux ensemble, non pas le travail effectué par l'une ou par l'autre, mais celui des deux ensemble.

En nous invitant à prendre son joug, le Christ nous invite à une vie en synergie avec lui, une vie telle qu'il ne nous est plus possible de savoir ce qui vient de lui ou de nous. Sous ce joug d'amour et d'humilité, personne ne va faire des comptes, mais chacun va humblement attribuer l'essentiel à l'autre.

Sous le joug il n'existe donc plus aucune oeuvre propre, aucune oeuvre personnelle, mais une oeuvre commune. C'est la seule école où il n'est pas possible d'apprendre l'individualisme. La seule école où la première personne du singulier cède le pas à la première du pluriel, en sorte que le disciple ne pourra plus jamais dire : « voilà ce que j'ai fait », mais seulement « voilà ce que nous avons fait, nous deux ensemble... ». Et, s'émerveillant devant ce constat, il fera humblement silence sur lui-même, sans cesser de rendre gloire au Seigneur.

A regarder de plus près encore, le travail effectué par un attelage est non pas l'oeuvre des bêtes attelées, mais l'oeuvre du bouvier qui conduit l'attelage, car sans lui plus rien n'est possible ; les bêtes, livrées à elles-mêmes, seraient incapables de mener à bien leur ouvrage. C'est lui qui réalise tout, dans sa manière de mettre au travail, de faire travailler. Quand un travail est bien fait, ce n'est pas l'attelage que l'on admire et glorifie, mais celui qui l'a conduit de sa main experte, avec tout son art

La synergie parfaite est dans l'obéissance commune au conducteur de l'attelage, dans l'harmonie, dans une sorte de complicité avec lui. Alors, la fatigue ne compte plus ; elle disparaît même, tant le joug est doux et le fardeau léger.

Encore la synergie

Non seulement nous avons découvert que le temps de formation des disciples est un temps où s'apprend la synergie avec Jésus, à côté de lui, sous le même joug ; mais nous découvrons aussi dans l'Évangile que cette même synergie demeure, alors que les disciples cessent d'être disciples à proprement parler, et deviennent apôtres, envoyés en mission.

On pourrait penser que le joug convient très bien pour décrire la période d'apprentissage, les trois années passées par les douze disciples aux côtés du Christ et que cette image ne conviendrait plus pour leur envoi en mission. En effet, on imagine bien, alors, les apôtres volant de leurs propres ailes, mettant en application, sans le Christ, tout ce qu'ils ont appris de lui. Or, il n'en est rien ! Dans les deux derniers versets de l'Évangile de Marc, il nous est dit que le Ressuscité est élevé au ciel à la droite du Père et que les apôtres partent en mission sur la terre. Or, curieusement, dans ce passage qui rend compte de la séparation et de la dispersion, il est ajouté cette précision essentielle, paradoxale, mais combien vraie pour nous, aujourd'hui encore: « Le Seigneur était en synergie avec eux » (16.20).

La synergie du joug demeure et demeurera tant que les disciples seront en mission sur la terre, alors même que le Fils est assis à la droite du Père ! Car le Christ est tout à la fois au ciel et sur la terre, près du Père et près de nous. L'image du joug demeure et dit la collaboration incessante du maître avec ses disciples : « Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde », dit le Ressuscité, au moment de rejoindre son Père (Mt 28.20).

Sur la croix, Christ seul est à l'oeuvre. De ce fait, nous ne participons en rien à l'oeuvre du salut. Cela n'est pas à remettre en cause. Mais si le Christ est seul à l'oeuvre dans notre salut, il n'y a pas de sanctification ni de mission sans notre participation. Dès lors qu'il s'agit de vivre le salut reçu du Christ, la synergie est indispensable.

Et je vous donnerai le repos

Le repos : telle est la perspective que Jésus envisage pour nous, sous forme de promesse. Dans la vie spirituelle, le repos n'a rien à voir avec l'oisiveté. Cela va de soi, mais il est bon peut-être de le préciser. L'oisiveté est la fille du relâchement et de la négligence ; elle écarte le travail, le fuit, le repousse, et fait tomber dans l'assoupissement, alors que le repos suit le travail et le couronne. Plus on a travaillé et plus on goûte le repos. Le repos révèle alors la beauté du travail effectué et donne aussi pour nous d'entrevoir déjà le bonheur du Royaume. La perspective envisagée par Jésus pour le temps d'apprentissage sous le joug, est donc bien le repos.

Que dire à ce sujet ? S'agirait-il simplement du repos éternel, à la fin des temps, quand le joug de la vie sera déposé ? C'est cela, en particulier, mais pas seulement. Sans voir si loin, et sans nier non plus cette perspective dernière, il est possible, dans un premier temps, d'envisager le repos reçu du Christ comme une réalité présente, ne serait-ce que dans le fait qu'il est plus reposant de travailler à deux que seul, et encore plus reposant de travailler avec un compagnon de joug particulièrement doux. Travailler avec le Christ, doux et humble de coeur, c'est éminemment reposant. La présence du Christ à nos côtés procure du repos, alors même que le joug est encore sur nos épaules. Travailler en synergie avec le Christ a quelque chose de reposant. C'est un don du Christ, lié au simple fait de sa présence.....

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Ce texte est un large extrait d'un commentaire de Daniel Bourguet, "Devenir disciple", édité aux éditions Olivétan, 2006, collection "veillez et priez".

(Ce passage est extrait du chapitre commentant le "venez auprès de moi", il est précédé d'un autre chapitre "Venez à ma suite..." et lui succède un autre commentaire sur "Demeurez auprès de moi...". Les trois chapitres forment une unité... ils sont à découvrir... l'ensemble forme un des meilleurs commentaires que j'ai trouvé sur ces passages de l'Evangile. Ceux qui trouvent que c'est spirituellement "nourrissant" et que l'auteur (dont j'ai déjà parlé) bénéficie d'un charisme particulier peuvent facilement se le procurer pour un prix modique).

 

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Portez mon joug !.... (le joug du Christ)

Publié le par Christocentrix

Devenir disciple du Christ, cela ne se fait pas pour nous, en un instant, en quelques heures, ni même en quelques jours, non pas à cause de l'incompétence du Maître, mais à cause de l'opacité de nos esprits, de la résistance de nos coeurs, de l'incohérence de nos désirs, de la lourdeur de nos existences humaines, de notre faiblesse spirituelle... C'est un long travail d'apprentissage. Après l'appel du disciple, qu'en est-il de sa formation auprès du Maître ?

Le mot « disciple » en grec, mathétès, dérive d'un verbe manthano, qui signifie « apprendre ». Ce verbe apparaît rarement dans les Évangiles, mais on le trouve une fois dans la bouche de Jésus dans l'expression « apprenez de moi ». L'unique emploi de cette expression mérite toute notre attention. Le texte où elle se trouve situe très bien les interlocuteurs de Jésus comme des disciples ou de futurs disciples, et Jésus comme le maître qui se propose de les former.

 « Apprenez de moi ! » : ce propos de Jésus est incontournable pour comprendre comment il entend instruire ses disciples, comment nous pouvons devenir disciples.

 « Venez auprès de moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai le repos. Portez mon joug sur vous et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes, car mon joug est doux et mon fardeau léger » (Mt 11.28-30).

Le jour de leur vocation, Jésus a dit à ses disciples « venez à ma suite » ; maintenant il emploie une expression légèrement différente, « venez auprès de moi », apportant à son propos une légère modification, dans le sens d'une plus grande proximité. Celui qui était toujours en marche, sans cesse en mouvement, semble vouloir maintenant s'arrêter, s'asseoir peut-être, observer une pause, au moins le temps d'un enseignement: « venez auprès de moi ».

La pause paraît être d'autant plus indispensable que Jésus s'adresse à des personnes fatiguées, qui ont bien besoin d'un temps d'arrêt : « venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai du repos ». L'enseignement du Christ va trouver place dans un moment de répit, au milieu du tourbillon et des épreuves de la vie. Heureux disciples qui ont affaire à un maître bienveillant, attentif à leur fatigue.

 Un étonnant rabbi...

En disant « apprenez de moi », Jésus se présente comme un véritable maître, un véritable rabbin, comme on disait de son temps, mais un rabbin qui a profondément intrigué ses contemporains, car il se distinguait étonnamment des autres rabbins. En effet, de manière tout à fait singulière, Jésus est apparu comme un homme, que beaucoup ont appelé « rabbi », c'est-à-dire « mon maître », mais qui pourtant n'a pas été formé lui-même par un autre rabbin. On ne devient rabbin qu'après avoir été soi-même disciple. Or, dans le cas de Jésus, personne ne sait qui a été son rabbin. Par qui a-t-il donc été formé ?

Cette question n'a pas manqué d'être posée, et l'Évangile de Jean s'en fait l'écho, en rapportant les propos tenus dans le Temple de Jérusalem par quelques juifs qui le virent en train d'enseigner dans ce haut-lieu: « Comment connaît-il les Écritures, lui qui n'a point appris ? » Jn 7.15). On retrouve dans la bouche de ces juifs le verbe « apprendre », dont est dérivé le mot « disciple », ce qui revient à dire : « comment connaît-il les Écritures, lui qui n'a point été disciple ? »

Jésus n'élude pas la question et donne une réponse sans équivoque : « Mon enseignement n'est pas de moi, mais de celui qui m'a envoyé ». Non, Jésus n'est pas autodidacte, il a bien reçu son enseignement de quelqu'un, mais pas de n'importe qui, de « celui qui m'a envoyé », ce qui revient à dire : de Dieu lui-même ! Nouvel étonnement : aucun rabbin n'a été ainsi directement formé par Dieu ! Dieu est bien la source de tout enseignement, mais toujours à travers un intermédiaire humain. Singulier rabbin qui ne ressemble à aucun autre rabbin ! Qui donc est-il ? Un fieffé orgueilleux, un charlatan qui blasphème, ou l'envoyé de Dieu, l'envoyé du Père, comme il le prétend... ? Se mettre à son école, répondre à son appel, c'est faire un véritable acte de foi... « Venez auprès de moi ! Mettez-vous à mon école!... »

 ... et d'étonnants disciples

Pour ce qui est de l'étonnement, nous n'en sortons pas ! En effet, Jésus va encore surprendre, en interdisant à ses disciples de se faire appeler « rabbi ». Lorsqu'ils sont formés, en passe de devenir eux-mêmes rabbins, les disciples de Jésus ne doivent pas se considérer comme des maîtres. Jean Baptiste a des disciples (Jn 1.35 ; Lc 7.18 s) et il est appelé « rabbi » (Jn 3.26). Chez les pharisiens, les rabbins ont aussi des disciples (Lc 5.33), mais les disciples de Jésus ne sont pas de futurs maîtres : « Mais vous, leur dit Jésus, ne vous faites pas appeler Rabbi, car un seul est votre maître et vous êtes tous frères » (Mt 23.8).

Pourtant, après la résurrection, Jésus envoie ses disciples pour enseigner et leur prescrit alors de « faire des disciples » (Mt 28.19). De fait, il y aura des enseignants dans l'Église (Ac. 13.1 ; 1 Co. 12.28), mais les disciples formés par eux ne seront pas leurs disciples. Ni Matthieu, ni Marc, ni Luc, ni Jean, ni Paul, ni Pierre, ni Jacques, ni aucun disciple n'aura des disciples ! Nul dans l'Église n'est disciple d'un autre que de Jésus. Les disciples formés par les disciples sont toujours considérés comme des « disciples du Seigneur » (Ac. 9.1).

Telle est donc, par rapport au judaïsme, la logique dans l'Église, selon la volonté du Seigneur : un seul a la qualité de maître, le Christ. Et tout disciple est disciple du seul Christ et de personne d'autre.

Après un temps de formation auprès de Jésus, les disciples seront donc à leur tour envoyés pour enseigner, pour faire de nouveaux disciples. Ils seront alors appelés « apôtres », c'est-à-dire « envoyés ». C'est un aspect de la vie des disciples qu'il nous faut bien garder présent à l'esprit, car cela donne un sens, une perspective à leur temps de formation, mais je n'en parlerai pas ici, pour me limiter au temps d'apprentissage du disciple au côté de Jésus, en sachant qu'il y a une suite, un prolongement : l'apostolat, l'envoi en mission. « Être apôtre »...c'est un autre sujet...

Portez mon joug

Entre « venez à moi » et « apprenez de moi », Jésus prononce un autre impératif, adressé aux mêmes personnes et qu'il est bon d'examiner maintenant, car il va décrire les conditions dans lesquelles va se dérouler l'enseignement proposé : « portez mon joug ».

Nous allons de surprise en surprise : voilà une expression qui est une image, certes, mais une image particulièrement étonnante.

L'enseignement proposé par Jésus ne va pas se situer sur des bancs d'école, mais sous un joug ! Non pas au niveau théorique, mais d'emblée dans les conditions d'un travail pratique : le joug est un instrument de travail, et même d'un travail harassant, éreintant ! Curieux rabbin qui enseigne ainsi !

L'enseignement proposé par Jésus ne va pas non plus se donner dans un lieu saint : ni dans une salle annexe d'une synagogue, ni dans les parvis du Temple de Jérusalem, où il est formellement interdit de faire un travail servile. Il sera donné là où l'on porte un joug, c'est-à-dire en un lieu tout à fait profane, non pas le jour du sabbat, mais dans le quotidien de la vie, puisque les jougs sont proscrits comme est proscrit tout travail le jour du sabbat ou les jours de fêtes religieuses... Curieux rabbin, décidément !

Libres ou esclaves ?

À l'époque de Jésus, dans le contexte de la culture romaine, le joug pouvait évoquer l'image d'une soumission à un vainqueur. Après une guerre, en effet, les vaincus devaient « passer sous le joug », en s'inclinant sous un petit portique appelé « joug », en signe de soumission et d'asservissement. Mais il ne s'agit pas de cela ici. Jésus ne dit pas « passez sous mon joug », mais « portez mon joug », se situant ainsi clairement dans le registre du travail et non de la guerre.

Dans la Bible, porter un joug dénote un travail très fatiguant, le plus souvent effectué pour un étranger, dans un contexte d'esclavage. C'est ainsi qu'Israël a porté le joug de l'Égypte (Lv 26.13), de l'Assyrie (És 14.25), de Babylone Jr 28.2), et donc de tous les peuples qui se sont rendus maîtres de lui. Mais il ne s'agit pas de cela ici : Jésus ne se présente pas comme un dominateur ; il n'impose pas son joug, il le propose ! Il n'asservit pas, il invite : « Venez à moi, portez mon joug ». L'invitation est adressée à des gens libres, qui ont toute liberté de répondre, d'accepter ou de refuser.

Si l'on veut chercher un précédent dans l'Ancien Testament, il en est un qui apparaît clairement, car c'est aussi sous le mode d'une invitation que le joug est proposé, et c'est aussi pour former des disciples, et non pour enrôler de force des esclaves. Avant Jésus, c'est la Sagesse de Dieu qui lance l'invitation à qui veut bien l'entendre : « Venez à moi, gens sans instructions, installez-vous à mon école, mettez votre nuque sous le joug et que votre âme reçoive l'instruction » (Si 51.23,26). La proximité des paroles est frappante : Jésus se situe dans le contexte de la sagesse et non dans celui d'un envahisseur guerrier. Il se présente même comme la Sagesse de Dieu en personne ! Qui veut donc être sage n'a plus qu'à s'approcher de lui pour porter son joug. L'image du joug est celle d'un travail effectué dans la liberté, pour apprendre la sagesse de Dieu, et non d'un travail d'esclave au profit d'un tyran ou d'un oppresseur.

À quel type de travail nous faut-il alors penser ? À tout travail effectué au nom du Christ. Que ce travail soit de type diaconal ou bien qu'il s'agisse d'un travail intérieur, d'un travail sur soi : tout ce qui est fait sous le joug du Christ, sous son autorité, dans le quotidien de la vie, tout cela est un lieu d'apprentissage concret où se forme le disciple.

Venez à moi, vous tous fatigués et chargés !

L'image du joug pour un travail effectué dans le concret de la vie est intéressante, mais il faut bien reconnaître qu'elle apparaît tout à fait incongrue et même déplacée, voire inadmissible, quand on considère à qui s'adresse Jésus : « Vous, les fatigués et chargés ! ». Proposer un joug, et donc une charge supplémentaire, à des gens déjà chargés et fatigués, paraît une invitation choquante, inacceptable !

Que dis-tu Seigneur ? La vie est déjà bien assez pénible comme cela, le quotidien bien assez lourd à porter ! Comment peux-tu nous proposer quelque chose qui va être un poids supplémentaire ? Est-ce cela la sagesse de Dieu... ? y a-il un  malentendu ? car véritablement l'invitation de Jésus est une magnifique parole, sur le chemin de la Bonne Nouvelle du Royaume. Le joug est une grâce incomparable, dictée par un merveilleux amour. Prenons le temps d'écouter le Christ.

La grâce du joug

La particularité du joug est de n'être pas porté par un seul, mais par deux. D'autres instruments sont utilisés pour faire travailler un seul animal, mais le propre du joug est d'être posé sur deux nuques reliées entre elles, sinon ce n'est pas un joug. En proposant un joug, Jésus ne veut donc pas accabler celui qui souffre et qui n'en peut plus sous sa charge, mais au contraire répartir la charge sur deux, en adjoignant une autre personne. Proposer un joug à quelqu'un, c'est donc alléger sa charge de moitié. Ce n'est pas tout enlever, certes, mais c'est tout de même un immense soulagement, une véritable grâce.

Jésus ne se présente pas comme celui qui va supprimer toutes les difficultés de la vie, qui va faire disparaître tout ce qui peut peser. Ce serait faux de faire croire à un disciple qu'il n'aura plus rien à porter, plus de problèmes, plus de difficultés, de tentations, plus aucune charge... Jésus n'ouvre pas le chemin du rêve ou de l'illusion. Il fait face à la réalité de la vie, en proposant un allégement, un soulagement.

En plus de cela, la proposition du joug vient faire disparaître toute solitude. La difficulté de la vie, sa dureté, c'est aussi d'avoir à l'affronter seul et de porter seul son fardeau. La proposition du joug apporte un terme à la solitude. Désormais, je ne serai plus seul, mais avec un autre pour porter ce qui fait le poids de ma vie : quelle bonne nouvelle ! As-tu remarqué que la fatigue d'une tâche accomplie seul disparaît presque complètement, dès lors que cette même tâche est accomplie avec quelqu'un d'autre?  C'est un soulagement, et même parfois une joie, de partager avec un autre la fatigue d'un travail. La présence d'un autre est alors une grâce.

« Et vous trouverez le repos de votre âme » : lorsqu'on découvre ici que le repos annoncé par Jésus concerne l'âme, et donc que la fatigue de ceux que Jésus invite doit aussi être celle de l'âme, alors les propos de Jésus ouvrent de merveilleux horizons. La fatigue des épreuves, des soucis, des échecs, des péchés à porter, est d'autant plus pénible qu'elle affecte l'âme, le plus profond de l'être.

Nous voici donc placés devant de merveilleux horizons, seulement voilà : qui sera donc cet autre qui va prendre place à mon côté sous le joug proposé par Jésus ? Qui donc va pouvoir porter avec moi le fardeau de ma vie, le fardeau qui écrase mon âme ? Jésus ne le précise pas clairement, mais, à regarder de près, que veut-il dire au juste quand il dit : « portez mon joug » ?

Portez MON joug

On a souvent commenté l'image du joug, en faisant du Christ celui qui conduit l'attelage, après avoir posé son joug, comme fait un bouvier qui conduit deux bêtes de somme, mais cela sans jamais expliquer qui pouvait se trouver à notre côté pour porter avec nous le joug. L'image est alors faussée, car un joug nécessite deux personnes pour être porté. La question demeure incontournable : Qui donc est celui qui porte avec nous le joug ?

« Venez auprès de moi », commence par dire Jésus avant de parler de son joug. Venez auprès de moi, c'est-à-dire, venez à côté de moi... Je crois que tout s'éclaire : l'autre à mon côté, n'est autre que Jésus lui-même ! Son joug est bien le sien, celui qu'il pose sur mes épaules en même temps que sur les siennes, pour se joindre à moi et partager ainsi mes fatigues, mes fardeaux et mes charges, et tout ce qui accable mon âme... Merveille !

Quelle bonne nouvelle ! Mais aussi quel amour et quelle humilité de la part de Jésus, qui m'invite à m'approcher de lui pour qu'il se trouve ainsi à mon côté afin de porter avec moi le fardeau du quotidien de ma vie ! Quelle merveille que ce maître qui se met à côté de son disciple, au même niveau que lui, pour s'atteler avec lui à la tâche du quotidien ! Et quel allégement pour le disciple dans sa charge, quel soulagement ! Quel bonheur que de voir ainsi disparaître la peine de la solitude, pour un compagnonnage aussi extraordinaire, au pas à pas de l'existence ! Oui, il ne ment pas, en disant que son joug est doux et son fardeau léger !

À vrai dire, Seigneur, je ne vois pas vraiment qui, en dehors de toi, aurait été capable de porter avec moi le fardeau de mon âme ! Mais je n'aurais jamais osé te le demander ! Béni sois-tu, toi qui te proposes ainsi, dans ton extrême humilité et ton amour sans pareil !

« Venez auprès de moi, portez avec moi le joug, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai le repos » : quelle magnifique invitation ! Non seulement elle est à recevoir avec gratitude, mais elle est aussi à transmettre à tous les fatigués et les chargés de la terre : venez vous aussi auprès du Christ ! Il vous attend avec son joug et se propose de porter avec vous le poids de votre vie.

Un long apprentissage

C'est ainsi, sous le joug, que nous apprenons à devenir disciples de celui qui se place humblement à notre côté. C'est un merveilleux mais long apprentissage. Porter un joug, en effet, ça ne s'apprend pas en une matinée. Pour quiconque n'a jamais porté un joug, ce n'est pas facile de s'habituer à ce nouveau mode de vie, à cette nouvelle manière de travailler. Mais pourquoi ne pas apprendre, quand on s'aperçoit que c'est nécessaire pour bénéficier sans cesse de cette extraordinaire proximité du Christ ? On ne peut pas être plus proche que sous un joug, et cela aussi longtemps que le joug réunit, à chaque pas, et même pendant un temps d'arrêt pour reprendre son souffle, avant le pas suivant...

Apprendre à être disciple, apprendre à porter le joug, c'est apprendre à rythmer son pas sur le pas de celui d'à côté ! Et pour nous, ce n'est pas une mince affaire : apprendre à rythmer son pas sur celui du Christ ! C'est l'affaire de toute une vie...

Apprendre à porter le joug, c'est apprendre à doser son effort en rapport avec l'effort de l'autre. Vivre ainsi à côté du Christ au quotidien de l'existence, c'est encore l'affaire de toute une vie...

Apprendre à porter le joug, c'est apprendre à marcher dans le même sens, sous la conduite d'un commun bouvier. Et qui donc nous conduit ? Qui donc est celui auquel le Christ obéit déjà, sinon son Père ? Vivre ainsi avec le Christ, dans une même obéissance à Dieu, c'est encore l'affaire de toute une vie...

Quelle exigence ! Mais aussi, quelle grâce, encore une fois, car sous un joug chacun s'adapte au pas de l'autre, au rythme de l'autre, à l'effort de l'autre, ce qui veut dire aussi que le Christ, si humble et aimant pour vivre à mon côté, est d'autant plus humble et aimant qu'il s'efforce encore de s'adapter lui-même à mon propre pas, à mon propre rythme, pour ralentir s'il me sent faiblir, pallier au mieux mes défaillances... Quel merveilleux compagnon, en vérité, car c'est bien ce qu'il fait, dans sa grâce, tout en m'encourageant pour que je ne démissionne pas, que je ne renonce ni ne désespère... Une fois lié sous le même joug, Christ ne se délie pas, ne fait pas défaut ! Fidèlement, il reste jusqu'au bout, coûte que coûte.

La particularité du joug est de faire avancer ensemble deux bêtes qui ne se voient pas. Elles sont extrêmement proches, se côtoient sans cesse, se sentent, se touchent, mais ne se voient pas ! Il y a là un très bel éclairage sur la proximité de celui que nous savons extrêmement proche, alors qu'il demeure pour nous invisible...

Plus le travail est prenant et exigeant, et plus l'attelage est silencieux. Et c'est encore bien une réalité de la foi. Oui, Christ est là silencieux à mon côté, et son silence vient de ce qu'il est totalement investi et appliqué dans le travail commun... Merveilleux silence que ce silence-là, du Christ à côté de nous !

Si le disciple et le maître font un travail commun sous le même joug, cela ne veut pas dire pour autant qu'il y a entre eux une égalité parfaite. ils sont tous deux totalement impliqués dans le travail, mais il n'en reste pas moins que le maître demeure maître, enseignant au disciple à marcher sous le joug, et que le disciple demeure disciple, apprenant de son maître comment se comporter sous le joug. Lorsqu'on veut apprendre à un jeune boeuf, encore sauvage et inexpérimenté, à porter le joug, on l'attelle avec un vieux boeuf, tout à fait expérimenté et particulièrement sage et docile. C'est ainsi qu'on obtient le meilleur apprentissage ! De même pour nous!

Marcher sous un joug, c'est une merveilleuse école de confiance mutuelle, d'attention à l'autre et d'obéissance en commun au bouvier. C'est tout cela que le pas à pas avec le Christ nous enseigne, en sachant que notre confiance en Christ reçoit en écho la confiance que le Christ nous fait. Oui, le Christ aussi fait confiance à son disciple quand il marche avec lui, et cette confiance est une telle force, que la charge paraît moins lourde.

 

                                             (à suivre dans le prochain article)

 

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le Christ et le larron (fin)

Publié le par Christocentrix

Le témoignage du larron
Lors de son procès, personne n'a défendu Jésus ; aucun disciple, ni personne ne s'est levé pour plaider en sa faveur. Seuls des faux témoins se sont présentés pour déverser leurs mensonges. Jésus lui-même ne s'est pas défendu. Sur la croix, il ne se défend toujours pas, ne répond pas. Alors, le larron prend la parole, après avoir entendu le blasphème sur l'autre croix. Il est le premier à témoigner en faveur de Jésus. Le procès est clos, mais peu importe, il n'est jamais trop tard pour dire la vérité : « Celui-ci n'a rien fait de mal ! »
Comment le larron sait-il cela du Christ ? Serait-il un de ses disciples ? Il parle en tout cas comme auraient dû parler les disciples, mais comme aucun n'a osé le faire, par peur de la mort. Lui, le larron, n'a pas peur ; il est libre ; il témoigne !
Satan a fait tomber Pierre, en le faisant renier. Il a fait blasphémer le malfaiteur, mais il ne parvient pas à faire tomber le bon larron. Si quelque servante avait posé au larron les questions auxquelles Pierre a répondu « non », il aurait répondu « oui » : oui, je connais cet homme ; il n'a rien fait de mal...
Ce premier vrai témoignage, c'est du baume sur le coeur du Christ. Enfin quelqu'un qui dit la vérité...
D'où vient que ce larron dise la vérité sur Jésus alors que, la veille encore, il ne le connaissait pas ? Comment sait-il que Jésus n'a rien fait de mal ? Il le sait par une conviction intérieure que seul l'Esprit Saint peut lui donner. Le larron confesse ici sa foi de néophyte : « je crois qu'il n'a rien fait de mal ».

Le sermon du larron
Non seulement le larron témoigne, mais encore il prêche, il évangélise. Il « reprend » le blasphémateur, nous dit Luc. Voilà que le larron fait des reproches à un malfaiteur, pour lui faire prendre conscience de son erreur sur Jésus, de son blasphème, et pour l'inviter à la crainte de Dieu. C'est là, en quelques mots, un vrai sermon pour conduire à la repentance dans la crainte de Dieu. Les malfaiteurs n'ont peur de personne, c'est bien connu ! Ils se moquent de la crainte, certes, mais devant Dieu ne serait-il pas bon de connaître la crainte ?

La justice des hommes nous a condamnés au supplice de la croix, et c'est justice, nos méfaits le méritent bien, dit le larron. Mais qu'en sera-t-il de la justice de Dieu à l'heure de son verdict ? Pour le moment, Jésus intercède et demande pour nous le pardon. Tais-toi ! Le Père va peut-être répondre à sa prière et donner son verdict ? Fais silence ! L'heure de notre mort approche ! Nous allons bientôt comparaître devant Dieu ! Ne crains-tu pas Dieu ?
Nous n'avons pas la réaction de l'autre malfaiteur à cette prédication. Luc nous laisse devant son silence. Dans ce silence il va entendre le bon larron se tourner vers le Christ pour lui adresser une prière. Il va aussi entendre la réponse du Christ. Il va assister, en silence, à la mort du Christ... Ce silence est son secret avec Dieu. Il ne nous appartient pas de percer ce secret. Nous ne savons qu'une chose, c'est que le Fils intercède pour lui auprès du Père : « Père, pardonne-lui, car il ne sait pas ce qu'il a fait ».
 

La prière du larron
« Jésus, souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton royaume »: peut-être est-ce la toute première fois que le bon larron se met à prier ? C'est aussi la dernière, unique et superbe prière que tant d'hommes et de femmes dans l'Eglise adopteront pour la prier à leur tour. Cette prière toute simple est la dernière parole du larron : il mourra en prière, porté par la promesse que lui a faite Jésus en retour. Unique et superbe prière qui déjà reçoit son exaucement dans la réponse de Jésus.
C'est avec tout le poids d'une existence de malfaiteur que le larron s'adresse à Jésus. Il ne met rien de sa vie en avant, aucune bonne oeuvre, aucun mérite ; il ne cherche même pas ce qui dans ses années passées aurait pu plaire à Dieu. Il se livre au Christ tel qu'il est aujourd'hui sur sa croix, à l'heure de sa mort ; il se livre à la grâce seule : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne ».


Le vocatif : « Jésus »
Le premier mot que le larron prononce dans cette prière est le nom même de Jésus. Dans tout le reste de l'Evangile de Luc, ceux qui s'adressent au Christ en prononçant son nom au vocatif, ajoutent toujours un titre en signe de respect. Le larron sent le Christ si proche de lui qu'il s'adresse à lui avec la plus grande simplicité : « Jésus ». C'est la simplicité de ceux qui partagent le même sort, la même peine, le même supplice... Mais le larron ne manque pas de respect pour autant. Il sait bien en lui parlant de son « règne » qu'il s'adresse à un roi. Le nom propre que prononce le larron est celui d'un roi. L'absence de titre souligne la grandeur de ce nom. Aucun titre n'est assez grand pour l'adjoindre à ce nom qui à lui seul dit tout : « Jésus ».
Le larron se souvient-il que « Jésus » signifie « Dieu sauve » ? S'il ne s'en souvient pas, sa demande est pleine de cette réalité, car c'est rien de moins que le salut qu'il demande à Jésus. Les chefs, les soldats se sont moqués du nom de Jésus en disant: « sauve-toi toi-même ». Le larron est le seul à dire en vérité ce pour quoi Jésus s'appelle Jésus. Il n'aurait dit que ce seul mot, sa prière gardait tout sa pertinence : « Jésus ».

Durant toute la Passion, personne ne s'est adressé à Jésus en l'appelant par son nom. Personne ne l'a honoré en l'appelant par son nom. Le larron est le premier à le faire et ce sera le dernier. C'est là encore comme un baume répandu sur les plaies du Christ : quelqu'un à côté de lui l'appelle par son nom : « Jésus ».
Le ciel et la terre attendaient cette prière pour se prosterner. Le cosmos entier pour se mettre à genoux attendait que quelqu'un prononce le nom qui est au-dessus de tout nom, comme le chante l'apôtre. (Ph 2.9)
Lorsque le larron prononce sur la croix le nom de Jésus, le ciel se prosterne, l'enfer s'arrête de blasphémer et se met à trembler, la terre cesse de déverser ses moqueries et se tait. Le cosmos fait soudain silence. Il n'y a plus que le larron qui se met à dire, à genoux dans son coeur :« Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne ».
Dans sa prière, le larron n'a pas dit « abba » ; il a seulement dit « Jésus », mais à ce seul nom le coeur blessé du Père trouve sa consolation. Bienheureux larron à qui l'Esprit consolateur a donné de trouver le mot qui monte vers le Père comme un parfum d'une infinie douceur.

« Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne »
Prière étonnante que celle du larron. Celui-ci est en train de mourir, mais il ne demande rien pour l'heure présente de son agonie, rien pour l'aider à franchir le seuil redoutable de la mort. Ce n'est pas la peine. Il sait qu'il va mourir à côté du Roi, avec lui. Cela suffit. Il ne peut pas espérer plus belle mort qu'une mort partagée avec celle du Roi. Dans sa prière, le larron se situe déjà au-delà de la mort, lorsque le Roi entrera dans son royaume. Déjà dans sa prière le larron a dépassé la mort.
Peut-être que plus tard, lorsque le Roi sera pris par les affaires de son royaume, il oubliera ce pauvre larron, son compagnon d'infortune. Le larron sait bien qu'à l'heure de la gloire on oublie vite les moments de disgrâce. C'est pourquoi il juge important de prononcer maintenant cette prière.
« Souviens-toi de moi » : le larron ne demande rien de plus, sans préciser comment il voudrait que se concrétise ce souvenir. Souviens toi de moi en me faisant siéger à ta droite ou à ta gauche, ont osé demandé certains ! Le larron n'espère même pas ce que des disciples ont pu rêver ! Il n'est qu'un malfaiteur et non un proche. C'est déjà beaucoup pour un malfaiteur de demander ce qu'il demande ; il n'ose pas demander plus : « Jésus, souviens-toi de moi... ». Le larron laisse au Roi le soin d'exercer sa grâce comme il l'entend !
Dit-il « Souviens-toi que j'ai prononcé ton nom sans me moquer ! Souviens-toi que j'ai fait taire un blasphémateur?.. Le larron ne met absolument rien en avant de ce qu'il a pu faire en faveur de Jésus ; il s'en remet totalement à la grâce du Roi. Jean Baptiste était indigne de délier la courroie des sandales du Christ, le larron sait bien qu'il est indigne d'être crucifié à côté du Roi. Il sait bien qu'il est indigne de s'adresser au Roi, mais l'amour qu'il a découvert en Jésus crucifié l'invite à oser. L'amour dont est rempli le Christ libère la prière du larron, le rend digne et lui permet d'espérer : Jésus, toi qui pries pour tes ennemis, je suis indigne d'être autre chose que ton ennemi, mais dans ta bonté, ne m'oublie pas.

La foi du larron
« Quand tu viendras » : parler au futur à l'heure de la mort est le fait d'une foi magnifique. Le larron est animé d'une telle foi. Son regard dépasse déjà la mort. Le larron ne nie pas la mort ; il la dépasse, parce qu'il meurt avec Jésus.
Pour le larron, le futur au-delà de la mort se résume en une seule chose : la venue de Jésus. L'au-delà se concentre sur Christ seul et sa venue dernière. Dans cette prière, le larron confesse non pas la première venue du Christ sur la terre, mais sa venue dernière, sa venue dans son royaume. Le verbe « venir » est le verbe par excellence lié à l'attente messianique. Les prophètes ont annoncé cette venue. Jean Baptiste a été le dernier à l'annoncer. La foi du larron est la foi de tout Israël et la foi de l'Eglise, réunies dans la venue dernière.
« Sauve-toi toi-même et nous aussi », disait en se moquant le malfaiteur. Le bon larron, même sans se moquer, ne demande rien de cela. Il n'espère pas être épargné de la mort et descendre de la croix. Il se prépare à mourir, et, dans la prière, s'en remet à celui-là seul qui tient en main le mystère de l'au-delà. Il accepte sa mort parce qu'elle est juste aux yeux des hommes, et il s'en remet à la justice de Jésus.
C'est au Roi que le larron s'adresse, c'est-à-dire à quelqu'un qui exerce la justice. Toi qui es Roi, tu seras donc mon juge, quand tu viendras dans ton royaume. Tu es Roi comme je suis malfaiteur. Les hommes m'ont condamné à mort et je l'accepte. Ceux qui m'ont condamné ont écrit sur la croix que tu es Roi et je crois que tu l'es. Je voudrais donc comparaître devant ton tribunal quand tu viendras dans ton royaume. Je remets mon jugement entre tes mains ; j'accepterai ton verdict quel qu'il soit ; j'ai tellement confiance en toi, toi que j'ai vu demander à ton Père de pardonner à tous tes bourreaux. Je m'en remets à ta grâce...
Ami lecteur, s'il t'arrive d'accompagner un mourant, aie l'audace de prier avec lui en regardant au-delà de la mort, même si le mourant ne vaut guère mieux qu'un larron ! Aie l'audace de croire que le Christ est présent et qu'il reçoit la prière de ceux qui se tournent vers lui, qui meurent avec lui, en lui.
Le larron sur la croix nous apprend à prier : point n'est besoin de prière longue et compliquée pour se tourner vers le Christ. Point n'est besoin de titres ronflants et de superlatifs : il suffit d'une prière toute simple, avec les mots de tous les jours et une foi inébranlable.
Le larron sur la croix nous apprend à mourir en priant, le coeur tourné vers le Christ silencieux. Car le Christ fait silence lorsque le larron s'adresse à lui. Son silence est toujours celui de l'écoute, lorsqu'un être, fut-il larron, s'adresse à lui en prononçant son nom avec confiance : « Jésus ».

Le Christ désaltéré
Au moment de l'agonie de Jésus, et au milieu des insultes, quelqu'un s'est approché de lui en lui proposant du vinaigre : nouvelle moquerie qui accentue la souffrance du crucifié (cf. Ps 69.22 : quand j'avais soif ils m'ont donné du vinaigre).
Luc ne dit rien de la soif de Jésus sur la croix, parce qu'il considère qu'il a trouvé dans le larron ce qui le désaltère : cette prière dite avec amour et confiance est plus qu'un verre d'eau. Elle coule du coeur du larron comme une source à laquelle Jésus se désaltère. Oui, cela lui est donné par le Père ; il n'est pas abandonné...

La réponse du Christ
Jusqu'à présent sur la croix, Jésus n'a répondu à personne. Mais cette fois, il répond. Miracle pour le larron qui a osé s'adresser au Roi, le Roi lui répond ! Et le fait est que la réponse de Jésus est une réponse de roi, dite avec l'autorité d'un roi. « En vérité, je te le dis » : une parole introduite ainsi sonne comme un décret. Dans la bouche du Roi, c'est un serment royal.
Jésus ne tarde pas à répondre ; il répond tout de suite, avant que la mort fasse son oeuvre, pour que le larron soit porté à travers la mort par cette réponse. La réponse de Jésus ne nie pas la mort, elle la dépasse.
Jésus ne peut bien sûr pas oublier celui qui lui a donné à boire alors qu'il avait soif. C'est sur l'amour de petits gestes et de petites paroles que portera son jugement quand il sera sur son trône (cf. Mt 25.31s). J'avais soif d'amour, soif de la confiance d'un proche, tu as su par ta prière désaltérer ma soif : « Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis ».
Devant un coeur qui s'est ouvert à lui, Jésus ouvre la porte du paradis. Il est plus facile d'ouvrir la porte du paradis que d'ouvrir la porte du coeur de ceux qui blasphèment. Toi, qui m'ouvres ton coeur, voici j'ouvre devant toi une porte que personne ne pourra fermer (Ap 3.8).
Au baptême, le ciel s'est ouvert devant l'humilité du Christ en prière ; maintenant le paradis s'ouvre devant l'humble prière d'un larron. La mort n'est pas contournée, elle est mise en brèche et dans cette brèche Jésus ouvre une porte sur le paradis.

« Aujourd'hui »
Ce mot est à prendre à la lettre. C'est l'aujourd'hui de la mort du larron, l'aujourd'hui que vit cet homme dans toute sa réalité. Mais c'est aussi un aujourd'hui éternel, l'aujourd'hui de Dieu, qui n'a ni soir ni matin. Dans la réponse de Jésus se rejoignent l'aujourd'hui des hommes et l'aujourd'hui de Dieu. Aussi mystérieux que cela puisse être Jésus va, le même jour, descendre en enfer et entrer dans le paradis. Il va descendre en enfer avec celui qui a blasphémé et entrer dans le paradis avec celui qui a prié avec confiance. Ainsi accompagne-t-il chacun dans la mort, comme lui seul sait accompagner un mourant. Il meurt avec chacun.
Dans sa réponse, Jésus met au présent ce qui dans la bouche du larron est au futur. C'est aujourd'hui même, lui dit-il, que j'entre dans mon royaume. Je suis roi, en effet, un roi crucifié, bafoué, blasphémé, mais un roi tout de même et c'est avec mon autorité royale que je te dis : « Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. Aussi vrai que tu es aujourd'hui avec moi sur la croix, tu seras aujourd'hui avec moi dans le paradis ».

Alors il y eut des ténèbres sur toute la terre
Avec les ténèbres, c'est Satan qui s'approche. La puissance de Satan (Ac 26.18), c'est la puissance des ténèbres. Jésus savait que cette heure allait être redoutable et l'a annoncée la veille à ceux qui venaient l'arrêter: « C'est ici votre heure et la puissance des ténèbres » (Lc 22.53).
Redoutables ténèbres, où tout peut basculer de la foi naissante du larron. Redoutables ténèbres qui vont s'installer pendant trois heures ! Le soleil se voile la face. La nuit soudaine en plein midi impose silence. Les moqueurs se taisent ; les insultes cessent. Il y a dans ce silence comme un apaisement dans le vacarme. Mais pour le larron, c'est aussi de redoutables ténèbres, car il ne voit plus Jésus. Et le silence est aussi celui de Dieu ! Il ne reste plus que la foi dans toute sa fragilité, assaillie par la puissance des ténèbres. Croire et ne plus voir. Croire et ne plus entendre. Croire seulement...
En même temps que les ténèbres, la mort approche. Il va falloir mourir dans la nuit, mourir dans le silence de toute la terre, dans le silence de Dieu...
La mort approche, mais Jésus et le larron sont encore côte à côte. Ils vont mourir ensemble, en silence. Jésus est porté par la prière du larron qui résonne encore dans son coeur. Le larron est porté par la réponse de Jésus qui résonne encore dans son coeur. Tous deux sont enveloppés de ténèbres. Que fait Dieu dans ces ténèbres silencieuses ?
Le silence est si grand qu'il est possible d'entendre un bruit inattendu, surprenant ! Le larron a pourtant bien entendu : le voile du Temple a été déchiré... Nul doute qu'il y a dans cette déchirure un geste de deuil. Quelqu'un dit dans ce geste sa souffrance devant la mort d'un proche. Personne d'autre ne déchire son vêtement ! Qui donc est là, seul, en deuil dans les ténèbres ?
Alors Jésus élève la voix pour être sûr que le larron entende ; il élève la voix pour l'éclairer sur cette présence et sur l'identité de l'endeuillé : « Père ! »

La dernière prière de Jésus
« Père, entre tes mains je remets mon Esprit » : ce que le larron entend là dans la bouche de Jésus est presque un psaume ; mais le larron ne le sait peut-être pas. Le psalmiste a dit aussi à Dieu « entre tes mains je remets mon esprit » (Ps 31.6), mais sans jamais appeler « Père » celui auquel il s'adresse. Il l'appelle seulement « Seigneur » (31.2,6,10,15,18). Avec Jésus cette prière est autre, d'une autre profondeur. Le larron entend ici le Fils prier le Père.
« Père, entre tes mains je remets mon Esprit » : cette prière du Christ, son ultime prière, est un moment d'une grande intensité trinitaire, d'un amour qui dépasse tout amour : le Fils remet l'Esprit au Père...
Au baptême le Père a remis l'Esprit au Fils dans une phrase d'une grande profondeur d'amour intime : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi j'ai mis toute mon affection ». Maintenant le Fils remet l'Esprit au Père, il « expire » ainsi dans une prière d'une égale profondeur d'amour.
Pendant que Jésus priait au baptême, le ciel s'ouvrit. Maintenant qu'il prie sur la croix, le paradis s'ouvre. Satan vaincu n'a pu briser la communion d'amour trinitaire ; le larron lui échappe et va suivre le Christ...
Par sa dernière prière, le Christ enseigne au larron comment mourir et par cet enseignement il l'accompagne encore dans la mort. On peut mourir en remettant librement son esprit à Dieu. Pour le larron c'est une découverte, la découverte d'un chemin de liberté. La mort ne prend rien. Le larron peut librement donner à Dieu son esprit : suprême liberté qui dépossède la mort de son emprise.


La mort du Christ
Des trois crucifiés, Jésus est le premier à mourir, comme nous le fait comprendre Jean (19.32-33). Le larron est donc là présent, encore vivant pour accompagner en silence la mort du Roi : indicible moment pour le larron ; intense moment...
Alors, « tous ceux qui assistaient en foule à cette scène, ayant vu ce qui était arrivé, s'en retournèrent en se frappant la poitrine ». Le Golgotha se vide. Pour le larron, la solitude grandit ! Cependant, il lui reste une parole à laquelle se raccrocher encore. La promesse que Jésus lui a faite ne peut que le rassurer. Le larron ne se sent pas abandonné : il sait que le Roi est parti le premier pour aller lui préparer une place dans son royaume (cf. Jn 14.2).
Il ne se sent pas abandonné par Dieu : il sait que le Père est là, le vêtement déchiré, pour écouter sa prière, prêt à recueillir son esprit quand viendra le moment de le lui remettre.
Il ne se sent pas abandonné par l'Esprit Saint : juste après la mort de Jésus, le larron entend au pied de la croix un homme dire ces simples mots « certainement, cet homme était juste » (v 47). Cette parole rejoint tellement ce que pense le larron ! Cette confession du centenier jette du baume sur le coeur du larron. Seul l'Esprit Saint peut faire dire cela à un soldat...


La mort du larron
Tous ceux qui étaient là sur le Golgotha s'en retournèrent donc en se frappant la poitrine... Personne ne va assister à la mort du larron.
Les quelques femmes qui se trouvaient au loin gardent le silence et partent finalement. Quelqu'un est revenu, avant la tombée de la nuit. Constatant que le larron n'était pas encore mort, il lui a brisé les jambes, puis il est reparti...
Personne n'était là pour la mort du larron. Il meurt dans le secret de Dieu....
Nul ne sait s'il a prié. Nul ne sait s'il a remis son esprit entre les mains du Père. Nul ne sait s'il s'est écrié « Abba » ou « Jésus » dans son dernier souffle. Nul ne le sait, sinon Dieu...
Il nous reste seulement cette merveilleuse parole que le Fils lui a laissée en viatique pour le conduire auprès du Père : « Aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis ».

                                                                    

                                                                       ***

L'auteur de cette méditation : Daniel Bourguet, est un pasteur de l'Eglise réformée de France. Le texte est extrait du titre "Des ténèbres à la lumière", dans lequel se trouve aussi un commentaire très inspiré du psaume 88, psaume de la descente aux enfers. Ce livre est édité par les éditions Olivétan, qui édite aussi d'autres titres de Daniel Bourguet. Voir ici : http://www.editions-olivetan.com/index.chtml
page=listecata&id=54446ecf67f0268c79&pagenum=1&lacategorie=1326000219
  ou ici pour la liste de ses ouvrages : www.xl6.com/auteurs/daniel_bourguet.php

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