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Femmes en noir - la Grèce hors-saison

Publié le par Christocentrix

Bornes que le destin sème sur tout le territoire, route, devanture de maison, champ jaune et sec, bord de mer ou étroite ruelle. Flamme sombre du souvenir sur fond de néant plaqué blanc. Profil aigü contre un mur sourd à la modernité, et définitif quant à l'achevé de sa présence. Quelqu'un est mort, un homme le plus souvent, rarement une vieille parente. Le deuil des femmes en noir n'est jamais macabre, mais quotidien, il fait partie de leur être. Contraste, rupture de la lumière, pion de continuité de la légende noir et blanc des familles.

Présence discrète mais constante du passé -le contraire d'un monument. Et encore présente comme le bourdonnement sombre des église orthodoxes, dont les chants ne montent jamais au ciel mais, tels une lourde brûme porteuse d'encens, se fondent dans les abîmes, la nuit qui attend l'homme à chaque tournant de la vie.

Femmes-destins, inusables et intégrées telle l'ombre à l'ordre des contraires. On les croise toujours à la campagne et parfois en ville. Elles rappellent la Grèce dans le même sens que les affiches de ciel bleu coupées verticalement par de vieilles colonnes patinées jaune-rosé. Les plus grosses penchées sur une broderie au seuil d'une maison, au fond d'une cour, dans la lumière nordique d'une cuisine, ou criant d'une voix stridente, les mains sur les hanches, le nom d'un sale gosse sourd à tout appel.

Celles qui ressemblent à des branches mortes, courbées par le vent de l'histoire qui sur cette terre a beaucoup tué, épouvantails ou spectres éloignant les oiseaux du malheur. Celles qui avancent droites comme le cyprès, dont elles portent la sombre lumière et l'odeur d'église fermée ; et toujours avec elles le silence raz-de-terre du lézard entre les ronces.

Dans leur calendrier, les morts « pour la foi et la patrie », pour la vengeance ou pour la navigation, sont aussi nombreux que les saints dont ils ont carrément pris la place. Mémoire aussi profonde que les puits secs aux fonds tapissés par les ossements de ceux que le narcissisme brutal a expédié une bonne fois pour toutes, à l'occasion d'un changement de régime. Mémoire du silence qui abolit le temps au profit de la seule omnipotence des saisons.

L'asservissement par ce tissu noir les aura délivrées dans le temps le plus ancien, au plus secret, au plus profond d'elles-mêmes.

 

                                           Dimitri T.Analis (La Grèce Hors-saison, 1982)

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