Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

valeur critique du procès actuel contre le christianisme (1ère partie)

Publié le par Christocentrix

J'aurais pû reprendre les quelques lignes d'introduction de l'auteur tant les motivations qu'il énonçait en 1981 sont à peu près les miennes aujourd'hui de reproduire cet écrit. Hormis les faits d'actualité de l'époque, on constatera qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil des néo-païens. En ces années, émanèrent d'un groupe appellé G.R.E.C.E des d'attaques virulentes contre le christianisme : ces attaques, loin d'être nouvelles étaient passablement éculées. Pourtant chaque génération compte des auteurs pour les relancer et d'autres pour les réduire à néant. Cette période coïncida avec la réédition par les éditions Copernic du livre de Louis Rougier: Celse ou le conflit de la civilisation antique et du christianisme primitif. Ces mêmes éditions ont publié Vu de droite d'Alain de Benoist. Par ailleurs, les textes d'Alain de Benoist ou Robert de Herte consacrés au christianisme s'inspirèrent étroitement des conceptions du Celse de Louis Rougier. Ce dernier, lors de séminaires ou journées d'études du G.R.E.C.E participa aux débats.


Cette pièce d'archives est à verser au dossier toujours ouvert qui alimente certaines polémiques. C'est une première raison de la reproduire. L'auteur (Hubert Guillotel) s'assignait deux objectifs en écrivant cet article en 1981 : préciser d'une part les sources immédiates de l'antichristianisme du G.R.E.C.E et en dégager d'autre part la signification à l'époque. Il vous appartiendra de juger si cette signification est toujours actuelle. J'ai donc scindé en deux parties l'article que je vous propose.

Pour la première partie (et le premier objectif) il convient d'abord de présenter Louis Rougier puis son ouvrage consacré à Celse.

                                                                                                               (Christocentrix)

 


[...]...[ Louis Rougier est un universitaire, mais également un homme qui a touché à la grande politique. C'est même ce dernier aspect de son activité qui lui a généralement valu d'être le mieux connu. Titulaire de la chaire de philosophie au lycée Chateaubriand à Rome en 1921, il fut ensuite professeur aux Universités de Besançon, du Caire et enfin de Caen. Logicien, spécialiste de la philosophie des sciences, il a été profondément marqué par un courant de pensée appelé tour à tour Cercle ou Ecole de Vienne. Les couvertures de ses livres publiés aux Editions Copernic le présentent comme
le plus grand représentant français de l'école de l'« empirisme logique ».

Cet aspect de ses recherches est attesté par la publication de divers ouvrages (7). Il faut également mentionner la parution en 1925 de La Scolastique et le Thomisme (8) ; cette étude a depuis fait l'objet d'une rédaction très brève, une sorte de résumé publié en 1966 aux Editions Jean-Jacques Pauvert dans la collection Libertés dirigée par Jean-François Revel (n° 39) sous un titre révélateur : Histoire d'une faillite philosophique, la Scolastique. Une présentation systématique de ce travail excède le cadre de cette recherche ; retenons toutefois de l'avertissement figurant en tête du résumé et signé J.-F. Revel que la parution en 1925 de La Scolastique et le Thomisme fit l'objet de sévères critiques venant de l'école du néo-thomisme représentée par Jacques Maritain et Etienne Gilson et de comptes rendus très élogieux par les héritiers de la pensée renanienne et les maîtres de l'exégèse chrétienne qu'étaient Alfred Loisy (sic !), alors professeur au collège de France, et Charles Guignebert, alors professeur à la Sorbonne.


Ce que Louis Rougier dit de ses activités à partir de 1932 dans "Mission secrète à Londres. Les Accords Pétain-Churchill" est plus révélateur encore. I1 écrit : En 1932, le gouvernement français m'avait confié une mission en U.R.S.S., intéressant plusieurs ministères. En 1934, la Rockfeller Foundation m'avait donné une bourse pour enquêter sur les Etats totalitaires de l'Europe centrale. Par l'organisation et la présidence des colloques Walter Lippmann, Paul Van Zeeland, Sir William Beveridge à l'Institut international de Coopération intellectuelle à Paris, en 1938, 1939 et 1940; par l'organisation du Centre d'études pour la rénovation du libéralisme, dont la section française tenait ses séances au Musée pédagogique, j'étais entré en rapport avec quelques-uns des plus éminents économistes du continent, en particulier avec Lionel Robbins, professeur à la London School for Economics. J'avais de même fait connaissance de Paul Baudouin, directeur de la Banque d'Indochine (9). Illustrent ces activités les publications suivantes : en 1934 aux Editions Equilibres, à Bruxelles, La mystique soviétique, en 1935 chez Sirey, Les mystiques politiques et leurs incidences internationales, en 1938, à la Librairie de Médicis, Les mystiques économiques et, en 1939, chez le même éditeur, Le colloque Walter Lippmann. Cet intérêt pour ce que l'on a appelé les doctrines du néo-libéralisme se passe de commentaire.


Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale la réflexion de Louis Rougier est restée fidèle à ces deux grands axes de recherche philosophie des sciences et christianisme primitif. A ce propos signalons qu'il est membre du comité directeur de la Société des études renaniennes. De même il s'intéresse aux travaux du Cercle Ernest Renan. L'objet de cette dernière association, liée d'assez près à l'Union rationaliste (10) est précisé dans l'article 2 de ses statuts
Le « Cercle Ernest Renan » a pour but d'aider ses membres par ses réunions, ses publications, sa bibliothèque à étudier dans un esprit d'entière liberté les croyances, pratiques, institutions et manifestations diverses du christianisme et accessoirement celles des autres religions dans la mesure où elles peuvent aider à les comprendre.

 


"Il s'interdit toute discussion ou activité politique"...

Louis Rougier participe aux travaux de ce cercle qui publie un bulletin bimestriel et des cahiers ; certains titres valent d'être cités : L'historicité de l'annonce faite à Marie, 158è bulletin ; Les origines du Catharisme, 56è cahier, 4è trimestre 1967; L'incompatibilité du Christianisme avec la vie païenne, 57è cahier, 1° trimestre 1968 ; L'historicité de Jésus, 67è cahier, 3è trimestre 1970. Cette phraséologie évoque immédiatement celle qui est chère aux libres penseurs.


L'activité politique de Louis Rougier est tout aussi intéressante. Après l'attaque des unités françaises basées à Mers-El-Kébir par une flotte anglaise les 3 et 5 juillet 1940, inquiet d'un danger de guerre entre la France et la Grande-Bretagne, il décida de négocier une atténuation du blocus économique imposé à la première par cette dernière. Pour cela il se rendit à Londres où, au moment de l'entrevue de Montoire entre le Maréchal Pétain et le chancelier du Reich, il négocia un protocole qui devait servir de base au gentlemen's agreement entre le gouvernement de Vichy et celui de Londres. Les conséquences furent que Vichy s'engageait à ne pas signer de paix séparée et Londres à ne point chercher à s'emparer de territoires français et se déclarait prêt à entamer des discussions politiques.

Dans le courant du mois d'août 1940, Louis Rougier avait appris que la Fondation Rockefeller tenait à sa disposition un contrat de deux ans comme professeur assistant à la New School for Social Research de New York. Il quittait Genève le 21 novembre pour aller s'embarquer à Lisbonne via l'Afrique du Nord. Alors qu'il comptait rester peu de temps aux Etats-Unis, il y passa plusieurs années. Là il restait en rapport suivi avec les autorités britanniques tout en prenant ses distances vis-à-vis des milieux gaullistes installés aux Etats-Unis. Louis Rougier appartient donc à cette fraction de Français qui, tout en oeuvrant contre l'Allemagne hitlérienne, furent toujours indépendants de l'organisation gaulliste. Cette attitude apparaît avec netteté dans les jugements sévères qu'il porte sur les procédés gaullistes à l'égard de ceux qui s'étaient ralliés au gouvernement de Vichy, spécialement au moment des procès politiques de la Libération. Il a donné de la France qu'il voulait servir, sa conception dans un livre intitulé La France en marbre blanc (11). Il s'agit de la mise au net des conférences qu'il avait prononcées aux Etats-Unis sur l'invitation des Alliances Françaises ; s'y retrouvent nombre de ses idées, encore que son jugement sur l'apport chrétien y soit beaucoup plus nuancé que celui qu'il avait adopté dans son Celse.

Mais, étant donné l'influence de ce dernier ouvrage, force est de lui réserver la priorité. Pour mesurer et comprendre le crédit accordé à ce livre il importe d'une part de présenter l'oeuvre (12) et d'autre part de cerner le but que s'était fixé Louis Rougier.


Il propose une édition française d'un texte grec qu'il fait précéder d'une importante introduction et d'un abondant commentaire. Très rares sont les renseignements qui subsistent sur Celse auteur du (titre en grec) ordinairement traduit en Discours vrai ou Parole de vérité ; il n'est même pas possible de préciser s'il écrivait à Rome ou Alexandrie, voire dans une autre ville de l'Empire. Soixante-dix ans après, en 248, Origène, alors installé à Césarée de Philippe, en proposait une réfutation détaillée. Cela situe donc vers les années 180 la publication par Celse de son ouvrage, la première enquête approfondie à laquelle ait été soumis le christianisme du côté païen. Le texte de Celse a disparu et n'est plus connu que par la critique commentée qu'Origène en donna. Celui-ci avait d'abord commencé par relever les principaux points du réquisitoire de Celse et sommairement les réponses qu'on y pourrait opposer ; par la suite il entreprit de discuter pas à pas les accusations de Celse pour les réfuter. Le travail d'Origène manquant d'unité, il en découle qu'il ne fournit pas un état suivi de l'oeuvre de Celse.

Dans l'introduction à son édition du texte de Celse, Louis Rougier se range à l'opinion de ceux qui, avant lui, avaient restitué le texte grec et tenaient qu'il en subsistait environ les sept dixièmes. En fait, cette opinion n'est pas aussi assurée pour des commentateurs plus récents. Toujours est-il que Louis Rougier présente ainsi l'économie de l'ouvrage :

PRÉFACE.

LIVRE I. - Critique du Christianisme du point de vue du Judaïsme.

LIVRE II. - Critique de l'Apologétique des Juifs et des Chrétiens.

LIVRE III. - Critique des Livres Saints.

LIVRE IV. - Le conflit du Christianisme et de l'Empire ; tentative de conciliation.


"Conformément à ce plan général, et pour permettre de retrouver plus aisément l'enchaînement des idées, fréquemment bouleversé par Origène, nous avons résumé le
" Discours vrai " dans le sommaire suivant, en introduisant des subdivisions et des paragraphes qui ne correspondent pas au numérotage de ceux adoptés par Origène, mais qui facilitent la lecture de l'ouvrage et le repérage de ses différentes parties. Dans la traduction, les passages entre crochets sont des passages reconstitués d'après des indications d'Origène ou suggérés pour rétablir la suite des idées. Partout le texte d'Origène a été mis au style direct"(13). En d'autres termes, le texte que propose Louis Rougier ne saurait être qualifié de traduction ; il s'agit d'une restitution. Pour qui voudrait confronter la version Rougier au texte grec, il n'existe même pas de table de concordance entre les subdivisions introduites par L. Rougier et celles communément adoptées pour le texte d'Origène, réparti en livres et en chapitres.


Ce travail, le premier de la collection « Les maîtres de la pensée antichrétienne », dont Louis Rougier était le directeur, édité en 1926 et dédié à l'historien belge Franz Cumont, fut salué par une certaine critique. Charles Guignebert dans son bulletin d'histoire des religions de la Revue historique a loué la traduction de L. Rougier et recommandé sa lecture à ceux qui étaient désireux de s'informer de l'attitude païenne face au christianisme (14). Ce compte rendu ne doit pas faire illusion, il ne prouve rien, car Charles Guignebert appartenait à ce courant de pensée qui s'est attaché à distinguer de Jésus, "un homme assez remarquable", la doctrine qui se serait développée sous le nom de Christianisme après sa mort. Son Jésus, publié en 1933 dans la collection L'évolution de l'humanité, montre bien ce qu'il en est. N'écrivait-il pas en conclusion : "Les choses dernières qu'attendait Jésus ne sont pas venues ; le Royaume qu'il annonçait ne s'est pas manifesté et le prophète est mort en croix, au lieu de contempler sur la colline de Sion le Grand Miracle espéré. Il s'est donc trompé. La vraisemblance et la logique voulaient que son nom et son œuvre tombassent dans l'oubli, comme ceux de tant d'autres qui en Israël, ont cru être quelqu'un (sic)(15).
Pour Guignebert ce furent ses disciples qui organisèrent sa légende : "opération complexe, où se sont combinées des précisions réclamées par l'apologétique, des déductions de logique dans la ligne de la foi majorante, des perfectionnements issus de raisonnements déjà théologiques. Le tout sorti à des stades différents de milieux divers, qui ont laissé respectivement leurs marques sur les détails qu'ils ont fournis. Rien dans ce travail n'a de quoi surprendre un historien des religions : ni la constitution de la foi en la Résurrection, ni sa mise en légende ne l'écartent des catégories connues de lui. L'originalité principale de l'ensemble tient au mode particulier de sa construction qui s'est opérée à rebours, en partant du phénomène subjectif des apparitions "(16).
En réalité, l'analyse du Christianisme chez Guignebert étant voisine de celle de Rougier, il était normal que le premier louât le second. Seuls peuvent se laisser surprendre ceux qui s'attachent uniquement aux titres universitaires sans vérifier le contenu des travaux.


S'agirait-il malgré tout d'un texte de référence ? Pierre de Labriolle, dans son importante étude, La réaction païenne. Etude sur la polémique antichrétienne du 1er au 2ème siècle, publiée neuf ans après, consacre tout un chapitre à la "Parole de vérité" de Celse et à sa réfutation par Origène (17) ; or, pas plus dans sa bibliographie que dans ses notes, il ne cite le travail de L. Rougier. Pourtant le livre de Labriolle fit date et était d'une information très sûre au point de vue bibliographique. Serait-il permis de trouver une allusion à la démarche de L. Rougier dans le passage où Labriolle écrit : Dégager le texte de Celse de la réfutation qui l'encadre, en ressaisir la contexture et la suite, voilà à quoi les érudits se sont employés. Nous profiterons de leur labeur, sans permettre que, dans un si passionnant débat, la personnalité d'Origène soit reléguée à l'arrière-plan (18) ? Il semble difficilement croyable que L. Rougier soit visé ici, car toutes les références de Labriolle procèdent des éditions d'érudits allemands. Personnellement, nous ne pouvons cacher l'étonnement qui fut le nôtre en constatant l'ampleur des restitutions faites par L. Rougier que n'étaye aucune référence précise au raisonnement d'Origène. Ainsi va-t-il jusqu'à donner un paragraphe entier de son crû : 89 [On sait du reste, quelle idée basse et grossière ils - les chrétiens - se font de Dieu, lui attribuant des organes corporels, lui prêtant des inclinations et des passions purement humaines, incapables qu'ils sont de concevoir ce qui est pur et indivisible par le seul effort de la pensée] (19). De telles remarques s'appliqueraient tout autant aux dieux païens.
Cette analyse montre que, contrairement à ce que l'on voudrait faire admettre, le travail de Louis Rougier n'est qu'une oeuvre de vulgarisation qui en aucun cas ne saurait dispenser du recours à une édition critique. Il en existe d'ailleurs une plus récente proposée par Marcel Borret S.J. (20), qui en termes mesurés définit bien la valeur du travail de L. Rougier.

Le père Borret écrit : Parmi les livres de langue française consacrés à Celse, le plus accessible à cause de sa date plus récente est celui de L. Rougier. Moins érudit et plus alerte, c'est plutôt un ouvrage de vulgarisation, mais passionné à la manière de l'étude de Pélagaud, quoique d'un style plus simple. ... La traduction, de bon aloi, a tendance à simplifier et complète le texte par des transitions entre crochets (21). De Pélagaud le père Borret dit : "Il fait preuve d'une information juridique et littéraire incontestable. Malheureusement il l'enrobe de trop d'emphase. Et sa plaidoirie vibrante pour Celse se double d'un violent réquisitoire contre Origène et le Christianisme, qui paraît aujourd'hui curieusement anachronique "(22).


Quel but s'est donc fixé Louis Rougier en rédigeant son ouvrage ? Il le précise à la fin de son introduction : "Il n'est pas possible de concevoir deux sensibilités, deux optiques du monde et de la vie, deux hiérarchies de valeurs plus antithétiques que celles de l'Hellénisme et du Christianisme....Pour prendre conscience de cette dualité, rien n'est plus suggestif que d'étudier les raisons intellectuelles, sentimentales, religieuses et sociales qui ont rendu le Christianisme inassimilable, au cours des siècles, à tant d'esprits de haut lignage. Les écrits des maîtres de la pensée antichrétienne contiennent la clé de nos dissentiments intérieurs, de nos aspirations contradictoires, des antinomies de notre pensée. Ils nous invitent à un péremptoire examen de conscience. Nulle lecture n'est plus suggestive pour parvenir à se mettre d'accord avec soi-même en se reconnaissant Nazaréen ou Hellène, Croisé du Golgotha ou adorant de l'Acropole"(23).
Cette affirmation péremptoire va à l'encontre d'une analyse qui tient qu'une partie importante de l'apport de la civilisation antique a été reprise par la civilisation chrétienne, mais il convient de suivre Louis Rougier dans sa présentation de l'argumentation de Celse. Il le tient pour bien informé : "Son érudition est celle d'un docteur de l'Eglise. Origène, le plus grand érudit chrétien, s'étonne d'avoir tant de choses à apprendre de lui"(sic) (24). Cette affirmation s'apparente plutôt au passage où Celse écrit : « Si les chrétiens veulent bien répondre à mes questions - je les leur pose, non pas pour me documenter, car je sais tout, mais parce que j'ai de tous le même souci - tout ira bien. S'ils gardent le silence avec leur défaite habituelle : « Nous ne discuterons pas! » alors il faudra bien que nous leur fassions voir d'où naissent leurs erreurs »(25) ; Labriolle commente ainsi ce passage : Ce "je sais tout", Origène en relève aussitôt l'outrecuidance. Ce qu'il constate surtout (non sans raison), c'est que Celse ait pénétré fort avant dans l'intelligence du dogme chrétien (26). Celse ne connaissait que très incomplètement l'Ancien Testament ; il avait lu l'Evangile de saint Matthieu et probablement ceux de saint Luc et de saint Jean. Il est difficile de préciser si les Actes des Apôtres ou les Epîtres de saint Paul étaient connus de lui. En revanche il accordait une grande importance aux traditions juives hostiles au Christ, par exemple l'assertion que le Christ s'est forgé une filiation fabuleuse en prétendant devoir sa naissance à une vierge, témoin ce passage : "Il [Celse] présente alors un Juif en dialogue avec Jésus lui-même, prétendant le convaincre de plusieurs choses et la première, d'avoir "inventé sa naissance d'une vierge". Puis il lui reproche "d'être issu d'un bourg de Judée et né d'une femme du pays, pauvre fileuse. Il affirme : " convaincue d'adultère, elle fut chassée par son mari, charpentier de son état". Il dit ensuite que, "rejetée par son mari, honteusement vagabonde, elle donna naissance à Jésus en secret ; que celui-ci fut obligé, par pauvreté, d'aller louer ses services en Egypte ; il y acquit l'expérience de certains pouvoirs magiques dont se targuent les Egyptiens ; il s'en revint tout enorgueilli de ces pouvoirs et grâce à eux il se proclama Dieu "(27).
Que L. Rougier dans son chapitre VI, intitulé l'exégèse de Celse, n'ait pas pris plus de recul vis-à-vis de tels récits peut surprendre. Dans son commentaire il accorde sa confiance surtout à des auteurs athées comme Renan ou Loisy, ou bien encore à des théologiens protestants, de préférence allemands. Un effort de confrontation avec l'exégèse catholique aurait donné plus de sérieux à son raisonnement.
Cette volonté d'écarter le point de vue catholique évoque étrangement le soin avec lequel Louis Rougier a dans sa restitution fait disparaître la discussion de Celse par Origène. D'un simple point de vue scientifique, cela laisse rêveur.

 

Au contraire le détail de la critique du Christianisme par Celse est minutieusement examiné. De même sont analysées les raisons pour lesquelles son platonisme ne lui permit pas d'accepter l'économie de la rédemption des hommes par le Christ. Si le caractère topique de certaines de ses critiques, comme l'efflorescence des sectes, est bien mis en relief, en revanche son manque de logique, l'incertitude de sa méthode sont minimisés. Louis Rougier recherche autre chose chez Celse ainsi qu'il apparaît nettement dans sa conclusion ; il y écrit : "Les chrétiens avaient parfaitement raison de dénoncer l'inconvenance de la mythologie, ainsi que l'esprit pesamment superstitieux, chez le populaire, du culte païen. Nombre de poètes et de penseurs, comme le rappelle Celse, avaient formulé les mêmes griefs avant eux; aussi ce que Celse oppose au Christianisme, ce ne sont pas en définitive, les fables du paganisme mais bien la philosophie de Platon (28).
L. Rougier développe ensuite comment certains des penseurs anti-chrétiens furent conduits à défendre la mythologie, le polythéisme, pour préciser : "Telle fut la faiblesse insigne des philosophes païens de l'antiquité dans la lutte très honorable qu'ils menèrent contre le Christianisme. Ils ont compromis une cause impérissable, l'essor de la pensée scientifique et le libre exercice de la raison, en l'associant à une cause perdue, la défense d'une multitude de cultes dont le ressort était usé. Déraison pour déraison, mysticisme pour mysticisme, mieux valait le Christianisme tel que le présente saint (sic) Augustin, que le paganisme tel que le systématise Proclus. La sagesse sans mystère de Platon était très supérieure à la théologie des Pères de l'Eglise ; mais le paganisme des Néo-Platoniciens allié à la théurgie et à l'astrolâtrie orientales était très inférieur à une religion qui condamnait comme erroné le fatalisme astrologique et proscrivait comme démoniaques la magie et les oracles. L'avantage que les philosophes prenaient d'un côté, ils le perdaient de l'autre avec usure. Le Discours Vrai clôt le livre de raison de la pensée antique. Après lui, l'homme en entrant dans la vie, n'aura plus, comme disait Renan, que le choix de la superstition, et, après le triomphe du Christianisme, il ne l'aura même plus" (29).

L. Rougier fait grand cas de Celse parce qu'il mène un combat analogue contre le Christianisme. Cette lutte du monde antique face au Christianisme lui paraît exemplaire, mais dans son esprit il ne s'agit pas de le restaurer peu ou prou, car il croit au progrès grâce auquel se créerait « une sorte de sensorium commune, de champ de conscience, de noosphère, qui entoure la terre et oriente l'aventure humaine vers un destin toujours plus grand ». Cette conception, de type maçonnique, est présentée dans Le Génie de l'Occident (30) et spécialement dans les bonnes feuilles publiées par la Revue des Deux Mondes, n° du 1er mai 1969, avec pour titre Les aléas du progrès. Il précise : "La crise morale de notre temps n'est qu'une crise de réadaptation correspondant à une mutation profonde des sociétés humaines. Au sortir d'un monde voué à l'impuissance, à l'ignorance et à la pénurie, nous pénétrons, grâce à la révolution scientifique, dans une société d'abondance, ayant de tout autres problèmes. Maintes obligations justifiables par les conditions de vie précaire du passé, deviennent périmées ; d'autres, par contre, comme les prescriptions de l'hygiène collective, la régulation des naissances, la formation professionnelle, deviennent absolument contraignantes. La crise morale de notre temps conduit ainsi à une prise de conscience de ce qu'il y a lieu de conserver, de ce qu'il y a lieu d'abandonner des interdits et des contraintes du passé. Mais la morale, en s'adaptant à des conditions nouvelles, ne change pas seulement de contenu. Elle change de forme" (31). ...]....

 


notes :

-les notes 1 à 6, précisions aux quelques lignes d'introduction de l'auteur de l'article, référençant des propos ou des écrits relatifs au discours et l'actualité du G.R.E.C.E des années 70 ne sont pas reprises ici mais seront restituées dans la partie 2. J'ai néanmoins conservé la numérotation, c'est pourquoi les notes commencent au n° 7.


(7) La matérialisation de l'énergie, essai sur la théorie de la relativité et sur la théorie des quanta, Paris, 1919, réédition revue et augmentée sous le titre La matière et l'énergie selon la théorie de la relativité et la théorie des quanta, Paris, 1921, ; En marge de Curie, de Carnet et d'Einstein, 1ère éd. Paris 1920 ; La Philosophie géométrique de Henri Poincaré, Paris, 1920 ; La structure des théories déductives. Théorie nouvelle de la déduction, Paris, 1921, etc.

(8) La Scolastique et le Thomisme. Paris, Gauthier-Villars, 1925.

(9) Edition définitive, Genève, A l'enseigne du Cheval ailé, 1946, p.47.

(10) Cette précision émane d'Alain de Benoist, Vu de droite, p. 272.
(11) Genève, A l'enseigne du Cheval ailé, 1947
.
(12) Il existe deux éditions de cet ouvrage : la première publiée en 1926, Paris, (coll. Les Maîtres de la pensée anti-chrétienne, vol.I), la seconde en 1977 aux Editions Copernic, (coll. Théoriques, vol. I) ; cette dernière édition diffère de la précédente par un avant-propos où l'auteur retrace les circonstances dans lesquelles il a écrit son livre et par l'absence de l'Introduction de l'éd. de 1926; c'est d'après celle-ci que les références sont établies.

(13) Ibid., p. 334.

(14) 51è année, tome cent cinquante troisième, septembre-décembre 1926, p. 70.

(15) Paris, Bibliothèque de synthèse historique. L'évolution de l'humanité, synthèse collective dirigée par Henri Berr, n° 29, p. 664.(16) Ibid., p. 662.

(17) Paris, 1934, p. 111-169.

(18) Ibid., p. 113.

(19) Celse ou le conflit de la civilisation antique et du Christianisme primitif, p. 409; que ce développement soit conforme à l'analyse de Celse ne change rien au procédé.

(20) ORIGENE, Contre Celse. Introduction, texte critique, traduction et notes par Marcel BORRET, s.j, Paris, 1967-1976, 5

vol.(coll. Sources chrétiennes, n° 132, 136, 147, 150 et 227).

(21) Ibid., t. V, p. 144.

(22) Ibid., p. 142.

(23) Celse ou le conflit de la Civilisation antique et du Christianisme primitif, p. XXXII-XXXIII ; partie omise dans la réédition des Ed. Copernic.

(24) Ibid., p, 230.

(25) La traduction est ici celle que propose LABRIOLLE, p. 125; cf.. dans l'éd. Borate, t. I, I-12, p. 106-109.

(26) La réaction païenne..., p. 125.

(27) Contre Celse, éd. M. Borret, t. I, I-28, p. 150-152. Dans son Celse, p.355, L. ROUGIER a naturellement transposé le texte au style direct et indiqué au sujet de "l'adultère" de la mère de Jésus qui aurait été commis avec le soldat Panthère, précision donnée ailleurs par Celse (éd. Borret, t. I, I-32, p. 163) et empruntée par lui à la tradition talmudique.

(28) Celse ou le conflit de la Civilisation antique et du Christianisme primitif, p.319.

(29) Ibid., p. 323-324.

(30) Paris, 1969.
(31) Revue des Deux Mondes (nouvelle série), n° 5, 11 mai 1969, p.259.
(32) Paris, 1974 ; ce volume regroupe les textes de différentes conférences ; par exemple celle intitulée Le culte des images et les premiers chrétiens doit être comparée à celle qui avait été publiée sous le titre un peu différent de Le culte des images et la primitive église dans Cahiers du Cercle Ernest Renan, n° 68, 17è année, 4è trimestre 1970, p. 2-13.




Reste maintenant à déterminer si ceux qui se réclament de la pensée de L. Rougier adoptent son analyse.

                                                                                                       Hubert Guillotel.(1981)

 

                      (ce sera l'objet de la seconde partie de cet article - voir message suivant.)

Commenter cet article