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la Confusion des langues (5) : de la "gnose" à l'idéologie

Publié le par Christocentrix

Que le salut est apporté par la connaissance, que l'homme se perd par une illusion, une erreur dont la connaissance -gnosis- vient le délivrer, est une idée antérieure au christianisme. On la trouve, sous diverses formes, dans la philosophie grecque, dans les religions de l'Inde, dans le bouddhisme. On la trouve aussi dans le judaïsme et le christianisme les plus orthodoxes. Selon les Pères alexandrins, en particulier, la foi n'est pas sans entraîner la connaissance. Pastis et gnosis tout en demeurant distinctes, peuvent être en harmonie et conforter mutuellement. Mais elles peuvent entrer aussi en opposition, ou pire, en confusion. Alors la gnose - dite par ces mêmes Pères fausse gnose - devient un péril plus mortel encore que l'hérésie et réclame pour son extirpation les mesures les plus extrêmes.
De fait, la gnose accompagne le judaïsme tardif, le christianisme naissant, l'islam, et ne les lâche jamais. Alors que la religion hindoue prolifère sans inconvénients sous les formes gnostiques les plus luxuriantes, les religions de la foi subissent, du fait de la gnose, une menace permanente de corruption.
L'attitude gnostique, normalement bénigne, parfois féconde, devient ruineuse quand elle vient s'appliquer à la foi. On peut dire, inversement, que c'est la foi qui donne à la gnose des formes virulentes et malignes. Pour prendre une comparaison, la gnose est sous le rapport de la foi comme la malformation génétique imperceptible qui, d'un être sain, fait un malade ou un monstre. Il n'est pas facile d'expliquer pourquoi. On s'en tiendra aux aspects formels de la croyance.

La foi se décrit elle-même comme un assentiment à la parole d'un autre à qui revient de définir ce qu'il faut croire, l'objet de foi. Ainsi comprise, elle est un acte qui ne va pas sans risques, car ce qui est cru n'est ni vu ni su de par une évidence rationnelle. Le sujet est toujours libre de refuser son assentiment, de ne pas croire, et son acte n'a de valeur que moyennant que cette liberté soit sauve et que sa responsabilité soit entière. Enfin, le croyant ne contrôle pas l'objet de sa foi. Il peut lui apparaître a posteriori comme raisonnable (fades quaerens intellectum), mais jamais pénétrable de part en part. Si éclairée, élaborée, argumentée que soit la foi, aussi loin qu'elle aille dans la définition de son objet, celui-ci reste aussi peu vu et su qu'au premier jour, le risque de l'assentiment tout aussi grand, le libre arbitre tout autant sollicité.

Sur tous ces points la gnose introduit une discrète subversion.
Elle offre son assentiment non pas au donné révélé, tel qu'il se donne, mais au sens qu'elle en extrait. Ce sens n'est pas le sens littéral : l'herméneutique gnostique découvre derrière celui-ci un autre sens, seul réel, seul intéressant et qui supprime en principe le risque de la foi, parce qu'il se donne en droit comme une évidence, rationnellement démontrable. Mis en face de cette évidence, le sujet, qui la pénètre par la raison et la contrôle complètement, n'est pas libre de refuser son assentiment. Certes, tous n'adhèrent pas à la gnose. Mais c'est par un accident dont la gnose elle-même rend compte et qui n'engage pas la responsabilité du sujet, puisque c'est de par une situation qu'il ne maîtrise pas qu'il est privé de la connaissance salvifique. En niant le libre arbitre, les gnostiques restaient fidèles à leur expérience vécue. Dans la foi, c'est le savoir qui échappe au contrôle, et c'est l'assentiment qui relève de la volonté libre. Dans la gnose, c'est le savoir qui est contrôlé, puisque le gnostique n'adhère qu'à ce que lui présente comme évident son propre entendement, mais c'est l'assentiment qui lui échappe, lequel dépend de circonstances objectives incontrôlables tant du moins que la gnose n'aura pas été reçue.

La gnose offre de tels avantages sur la foi, qu'on se demande comment celle-ci a subsisté, alors que celle-là, dès le début, constituait une aussi irrésistible tentation.
La foi se juge raisonnable. La gnose, elle, se donne pour rationnelle et le paraît aux yeux de beaucoup. Elle se développe systématiquement, de manière cohérente, et si l'on accepte un point du système, on est bientôt prêt à les accepter tous, tant ils se déduisent bien les uns des autres. La foi se contente d'une entrevision, de loin, de côté, des signes les plus périphériques d'un mystère qui reste tel. La gnose s'installe au coeur de l'entendement divin. Elle n'est pas une vision par reflet, comme celle de Moïse, mais une vision centrale qui unifie le cosmos, relie les apparences, coordonne les domaines les plus divers. La foi sait peu de chose et les sait mal. La gnose a une explication pour les phases de la lune, pour les maladies, pour les tremblements de terre, pour tous les événements ordinaires et extraordinaires qui apportent, à mesure, autant de nouvelles preuves du système gnostique.

La foi est orthodoxe. Mais la gnose est super-orthodoxe....
car son exégèse est subtile, savante, ingénieuse, et elle accueille sans difficulté tous les dogmes sauf à les entendre dans un sens légèrement biaisé, mais qui enveloppe aussi le sens correct, si bien qu'il est impossible de la prendre en flagrant délit d'hérésie. La foi est vacillante, car il n'est pas facile de faire confiance à un autre. Mais la gnose est inébranlable, qui est en définitive une foi à soi-même, une confiance accordée aux données de son propre entendement. C'est pourquoi les martyrs de la foi sont rares, alors qu'on ne compte pas les témoins de la gnose qui se font égorger. Pourquoi hésiteraient-ils, puisque la gnose apporte ce qui manque à la foi, la certitude de la raison; à la raison ce qui lui manque, le point de vue central, illuminant, transformant, générateur de salut?


Et voici où la gnose triomphe : elle est plus vertueuse. En effet, la foi ne comporte pas de morale : le croyant est tenu de vivre la morale commune, et il sait bien, d'expérience, qu'il ne surpasse pas l'incroyant dans la vertu. Au contraire, la gnose comporte une morale, et celle-ci se définit par l'exécution du plan cosmique que la gnose a découvert. Être gnostique, c'est du même coup obéir aux exigences de la gnose, c'est encore une fois se conformer aux impératifs de son propre entendement. De ce fait, la morale gnostique est plus facilement exécutable que l'autre, car c'est sa propre morale, ce sont des commandements qu'on se donne à soi-même. Entre la morale commune et la morale gnostique, il n'y a aucune communauté d'essence, aucun rapport. Cependant, elles se recouvrent sur certains points et se ressemblent extérieurement. Ce n'est pas pour les mêmes raisons que le croyant et le gnostiqne sont désintéressés, ou chastes, ou dévoués. Mais, vu de l'extérieur, ils le sont identiquement, et le gnostique l'est davantage parce qu'il l'est plus facilement.

 

Telles, à peu près, furent les gnoses classiques de l'antiquité, celles de Simon mage, de Cérinthe, de Valentin, de Basilide, de Mani, etc. Telles aussi celles qui leur succédèrent, Pauliciens, Bogomiles,Cathares, et d'autres. Telles encore celles qui parasitèrent le judaïsme tardif médiéval et l'Islam.

Ce n'est pas qu'il y ait une tradition gnostique, mais plutôt que la fragilité propre de la foi l'expose à chaque instant à la mutation gnostique. Une fois celle-ci effectuée, la gnose se cherche et se trouve une tradition. La guerre entre la gnose et l'orthodoxie fut une guerre à mort, mais quand celle-ci s'affaissa durablement, quand elle perdit son pouvoir disciplinaire, c'est à-dire à l'époque moderne et précisément à partir du début du XVIIIè siècle, la gnose reprit son essor sous des formes anciennes et sous des formes nouvelles. Tantôt elle retrouva la liberté spéculative et la productivité mythologique des gnoses antiques. La franc-maçonnerie mystique, une grande partie de la philosophique romantique allemande, l'armature conceptuelle sous-jacente à la poésie de Blake et de Shelley, de Lamartine et de Hugo sont du type des gnoses religieuses. A mesure qu'elles se détachent du christianisme et qu'elles l'oublient, elles retrouvent l'innocence et la bénignité primitives, car c'est le mélange qui est vénéneux.


Tantôt elle prit un nouveau visage : l'idéologie.

L'idéologie est une gnose, dans laquelle le principe de certitude n'est pas l'autorité d'un contre-dogme, parallèle ou isomorphe au dogme religieux, mais est emprunté (ou prêté) à la science au sens que ce mot a pris à l'époque moderne. La science moderne obtient la certitude et la fait reconnaître à tout esprit raisonnable, mais seulement à l'intérieur du domaine étroitement limité où elle est capable d'oeuvrer avec rigueur. L'idéologie demande à la science de garantir son système en la faisant sortir du domaine où elle est certaine et par conséquent scientifique. C'est pourquoi elle entraîne une corruption de la science. Pour le reste, sauf en ce qui concerne le principe de certitude, le savoir idéologique est de même structure que le savoir gnostique. L'idéologie est rationnelle, centrale, encyclopédique. Elle comporte une morale, déduite de la doctrine et relative à l'exécution du plan cosmique, dont la réalisation, guidée par la connaissance théorique, équivaut à l'obtention du salut.

Toutefois, l'association avec la science entraîne pour la gnose - devenue idéologie - plusieurs conséquences. Elle se prive de ses facultés spéculatives, poétiques et mythologiques. La stérilité artistique de l'idéologie fait contraste non seulement avec la fécondité des religions, mais avec celle des gnoses à fond religieux. L'imitation, tout extérieure et formelle, de la positivité scientifique, à défaut d'obtenir une véritable positivité, obtient la sécheresse et sinon la rigueur du moins le jargon et la pédanterie. Elle rompt toute référence à la religion. Certes, elle garde en commun avec elle l'aspiration au salut, et le sien se veut plus réaliste. Elle garde aussi quelques idées formes (messianisme du peuple, dans le nazisme, messianisme de la classe ouvrier dans le marxisme) qui viennent de la religion, mais sont à ce point déformées et transfigurées que le souvenir d'une parenté est effacé, et,  en toute bonne foi, énergiquement nié. Il y a dans la pratique idéologique une sorte de culte et le déve loppement d'un rituel, mais ils sont comme imposés par la logique d'une situation, sans qu'ils reçoivent la moindre valeur salvifique, sans même qu'ils soient perçus consciemment et reconnus comme culte et comme rituel. C'est qu'en effet l'association avec la science, si couteuse qu'elle puisse paraître, offre à l'idéologie un avantage décisif sur toutes les gnoses antérieures : l'universalité.

Dans la mesure où les gnoses parasitaient les religions, elles rencontraient les bornes qui enfermaient ces dernières. La gnose chrétienne sortait rarement du domaine chrétien, la gnose juive du domaine juif. Avec la science, ou plutôt avec ce qu'elle impute à la science, l'idéologie n'obtient pas seulement une conviction plus solide, plus démontrée, plus argumentée, plus vraisemblable que n'en pouvaient avoir les fantastiques systèmes gnostiques du passé, elle détient un principe qui franchit tous les cloisonnements nationaux, abat les frontières religieuses, annule tous les héritages culturels et s'adresse, immédiatement, à l'humanité entière. C'est du moins ce qu'a fait l'idéologie la plus achevée, la seule qui connu un triomphe à l'échelle planétaire, le marxisme-léninisme.

Il y a une autre conséquence. La systématique des anciennes gnoses avait beau se donner pour rationnelle, elle ne pouvait prétendre à la démonstration positive. Elle était une « intelligence » globale, à laquelle il fallait adhérer pour y pénétrer. Prise en bloc, la « connaissance » supérieure était cohérente, mais chacune de ses affirmations n'était pas plus démontrable que le dogme religieux sur lequel elle s'était greffée. Au contraire, l'idéologie - en premier lieu le léninisme - prétend à la positivité. Elle est donc obligée de se développer non pas en mythe, - lequel, n'étant ni vérifiable ni falsifiable, garde une certaine authenticité et ne ment pas sur sa nature - mais en science. Or cette science, exorbitée de son ordre, de son champ d'application, de ses conditions de validité, est une apparence de science, un faux-semblant de science - en définitive une charlatanerie. De même que l'ancienne gnose gardait le ton et l'allure de la foi, l'idéologie garde le ton et l'allure de la science, bien que, dans les deux cas, il s'agisse de tout autre chose.

Ainsi d'une part la référence à la science donne à la conviction idéologique plus de solidité encore que la conviction, simplement rationnelle, de l'ancienne gnose, mais d'autre part, le fait que cette « science » soit positivement fausse, et qu'à tout moment on puisse empiriquement le constater, donne à cette même conviction idéologique une précarité fondamentale. L'idéologue, comme le gnostique, accorde sa confiance à l'évidence de son entendement, mais l'évidence est falsifiée et l'entendement est déréglé. La science, violée, prend sa revanche : elle ne donne la certitude à l'idéologue que pour autant qu'il consent à la déraison.


Peut être n'est-il pas téméraire d'avancer les deux propositions suivantes :

1. La gnose est une corruption de la foi par la spéculation, et de la spéculation par la foi. L'attitude gnostique peut être adoptée sans gêne en dehors des régions de la foi; mais la présence simultanée de la gnose et de la foi corrompt l'une par l'autre et crée ce mixte redoutable que l'orthodoxie essaie de conjurer sous le nom de gnose.

2. L'idéologie est une corruption de la gnose par la science et de la science par la gnose. Elle ne peut naître qu'à l'époque moderne, et sur la base de succès prodigieux de l'entreprise scientifique et technique. Alors une fraction des courants gnostiques se détache du tronc commun pour aller dans la science chercher le principe de la certitude et le secret de l'universalité. La science falsifiée lui rend un délire systématisé et l'annihilation de toutes les différences dans le néant.

Comme on le voit, l'idéologie n'est pas une autre religion, ni même directement la corruption de la religion. Entre celle-ci et l'idéologie, il y a le degré intermédiaire de la gnose. C'est pourquoi l'idéologie peut facilement renier la religion et se proposer de la détruire, là où la gnose se contentait de la pervertir. Mais d'autre part, à cause de sa généalogie gnostique, elle garde une parenté lointaine et comme une complicité avec la religion. C'est pourquoi elle constitue pour celle-ci une tentation. Le communisme léniniste s'est nourri de l'infidélité des juifs et de l'apostasie des chrétiens.

                                                   Alain Besançon,  "la Confusion des Langues", 1978

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C
salut Philippe

Non je ne "bloque " pas...j'étais simplement en panne et déconnecté à cause des dégats de la tempête...Je viens juste d'être rétabli....

Bien qu'ayant lû rapidement ton commentaire... ( je valide le tutoiement...) je sens qu'il va me falloir le relire plusieurs fois. Et qu'il va me falloir du temps pour reprendre pas à pas tout ce qu'il soulève. Je trouve çà très exaltant...car tu m'amène des éléments sur lesquels je n'avais pas encore réfléchi.
Mais déjà...je peux dire que j'envisageai de préciser au sujet de la gnose...à l'aide notamment du livre de Paul Sernine (La Paille et le Sycomore) qui est une démolition magistrale des conclusions sur la "gnose" présentées par Etienne Couvert dans ses ouvrages et dans sa revue "Cahiers de la Société Augustin Barruel". A vrai dire ce qui est mis en cause par Sernine, c'est l'abus et la systématisation de " il y a une clé... et c'est la gnose". Argument de choc de Sernine : le silence du Magistère de l'Eglise sur ce que E.Couvert présente comme la "clé" de tout...mais que le Magistère n'a jamais relevé, ce qui est bien-sûr tout à fait impossible...
Sernine démontre en fait que la notion de "Gnose" développée par E.Couvert est un mythe, historiquement faux et intellectuellement absurde. J'y reviendrai directement dans les prochains articles....

Il faut donc bien-sûr bien préciser ce que l'on entend par "gnose" . Bien délimiter les choses, entre "gnose" de Besançon, "gnose" de E.Couvert, "gnose" et "gnosticisme" tels qu'ils ont été qualifiés et condamnés par le magistère de l'Eglise. ( la gnose "historique", celle qui accompagnait les hérésies dans les premiers siècles du développement du christianisme). Et préciser aussi ce qu'est le Marcionisme (celui de Marcion) et les comparaisons qu'établit Besançon lorsqu'il reprend ce mot.

Je veux aussi revenir sur cette étrangeté historique : comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l'Eglise ait donné naissance à une civilisation, à une culture en tout inverse de ce que nous lisons dans la Bible, de ce qui est le texte indiscutable à la fois de la Torah, des Prophères, de l'Evangile de Jésus-Christ et des épîtres de Paul...si bien que d'une part on a accusé le christianisme de tout un ensemble de fautes, crimes, de mensonges qui ne sont en rien contenus nulle part dans le texte et l'inspiration d'origine et d'autre part on a modelé progressivement, réinterprété la Révélation sur la pratique qu'en avaient la Chrétienté et l'Eglise. ( qu'on peut appeler une "paganisation" )...les critiques n'ayant voulu considérer que cette pratique, cette réalité concrète, se refusant à se référer à la vérité de ce qui est dit. Or il n'y a pas seulement "dérive", il y a contradiction radicale, essentielle, dont véritable subversion....
Au passage, il faudra aussi montrer le rôle que jouent certains "compagnons de route" et "idiots utiles"....et l'instrumentalisation de certaines critiques (pourtant souvent fondées) à des fins qui servent des interêts tout autres que celles qui les formulent croient servir.
P
Bonjour Christocentrix.

Tu as publié cet extrait voilà 5 jours déjà, et je me demande si tu ne "bloques" pas sur celui-ci pour continuer ton article.

Personnellement, la conclusion de cet essai ne me satisfait pas. Car on devrait déduire de ce qui précède que c'est "le gnosticisme (et non la gnose) qui est une corruption de la foi par la spéculation..." (sic).

1- En fait, Alain Besançon introduit dans son résumé un agent subversif, la "spéculation", dont il n'avait rien dit précédemment. Ceci est problématique.

2 - Ensuite, sa conclusion présente une analogie choquante avec la théorie positiviste des "3 âges de l'humanité" ; analogie donc similitude inversée.
Nous y découvrons :
- le temps ou âge d'or de la foi ; corrompue par la spéculation qui ouvre
- le temps de la gnose ; elle-même corrompue par la science qui ouvre
- le temps ou âge de plomb de l'idéologie.

Or, au début de son étude, Alain Besançon avait posé le postulat d'une antériorité historique de la gnose sur la foi.
Il convient donc, à la fin, de changer le mot gnose par "gnosticisme" ou "fausse gnose".
Il s'ensuit que gnose et gnosticisme ne cesseront de coexister, en théorie du moins, même au temps de la science moderne ; et que c’est bien le gnosticisme (cette chimère) qui aura corrompu la science en idéologie.

Dans ce système de dégénérescence, la gnose reste donc en dehors.
Mais on peut se demander encore si ce système est recevable.
Car si la science peut bien être viciée par le gnosticisme, comment comprendre que le gnosticisme – qui est déjà une perversion – puisse être corrompu par la science ?
Je ne conçois pas que la science, en tant que telle, puisse être un agent de subversion.
La corruption n’est active que dans un sens seulement : du gnosticisme vers la science.
De la même façon, on peinera à croire que la « foi » puisse corrompre la « spéculation » et réciproquement. Le péché originel (version Besançon) ne peut être réduit à cette rencontre des genres. Il faudrait, comme dans le mythe biblique, un 3ème agent.

Ainsi, l’idéologie serait plutôt une union de la science et de la spéculation, union pervertie par le gnosticisme.
Dans l’idéologie, la science moderne (physique) y est extrapolée en métaphysique par une spéculation alimentée de foi gnostique. Et j’expliquerais cette proposition par le fait que :

- la foi gnostique (ou gnosticisme) entend concilier 2 impératifs contradictoires qui sont l’exigence de totalité et l’exigence de sens. Comme le « tout » ne peut avoir de sens (suivre une direction vers un en dehors de lui-même qui serait le néant), la foi gnostique est tout à la fois définition d’une totalité et volonté de dépassement : son projet est la délivrance par la gnose, ou connaissance supérieure.
En cela, elle est tout le contraire des antiques gnoses dans lesquelles – selon Alain Besançon – la foi n’intervenait nullement. Ces gnoses ne faisaient qu’approfondir des aspects de la totalité (métaphysique) comme la science moderne des détails physiques de la nature.
Autrement dit, les antiques gnoses ne prétendaient nullement à l’universalité, la foi gnostique oui ! Elles développaient leurs métaphysiques librement comme autant de théories scientifiques modernes, n’étant nullement liées par des carcans dogmatiques. Historiquement, c’est donc la religion (ou donné de la foi) qui aurait entrainé des gnoses vers le péché d’universalisme : en réaction au totalitarisme de celle-ci, elles construisirent des systèmes alternatifs (gnosticisme) dont Alain Besançon nous énumèrent les principaux auteurs. En Occident, ces systèmes se situaient à l’intérieur du judaïsme, ou du christianisme principalement.

De la religion, la foi gnostique a retenu l’ambition totalitaire ou holistique plus exactement. Privée de l’arbre qu’elle parasitait, la foi gnostique s’est reportée massivement sur la science à partir du XIX siècle. Et par elle, la science devait être totalisante pour soutenir des idéologies crédibles. Ce passage de la religion à la science met fin à toute possibilité de résurgence des antiques gnoses. Les idéologies seront donc triomphantes, au point tel que la foi religieuse leur sera inféodée *.

Alain Besançon nous raconte donc une histoire du gnosticisme et non de la gnose. L’implication de la foi gnostique dans la production idéologique est intéressante et, j’ajoute, par le moyen d’une spéculation appliquée à la science moderne.

Mais Alain Besançon reste flou sur la genèse du gnosticisme, dont il rend la foi et la spéculation responsables.

Or, la gnose n’est une science spéculative, et il reconnait qu’il peut y avoir de bonnes gnoses à l’intérieur de la foi. Elles sont théologiques, orthodoxes, respectueuses du mystère et du sacré.
Elles ne contreviennent point au discours paulinien de la « justification par la foi » : car, selon l’apôtre des gentils, c’est la foi qui justifie et non les œuvres.
Le gnosticisme ou foi gnostique ne rejettera point la foi mais voudra la justifier.
Il est donc bien une corruption de la foi par l’intellect, par une spéculation de type gnostique.
La foi n’y est pour rien. C’est cette spéculation qui est en cause, dont Alain Besançon oublie de préciser la nature. Elle est gnosticisante, mais d’une gnose qui extrapole : il doit y avoir impérativement une raison à la foi, il ne peut y avoir de foi sans raison (ou causalité).

En se débarrassant de cette gnose, le christianisme s’est enfermé dans une apologie de la foi devenue synonyme d’irrationnel. Rien ne devait pouvoir la « justifier » car l’originalité du christianisme devait être totale.
De la sorte, le christianisme devait subir le péril (« le risque ») consubstantiel à la foi elle-même ; et la science allait l’emporter sur la religion moyennant cette extrapolation caractéristique du gnosticisme : l’idéologie.

* en cela, la théologie de la libération est bien d’essence gnostique.