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nationalisme, fascisme, national-socialisme, communisme (Nicolas Berdiaev) (partie 2 - écrits de 1934.

Publié le par Christocentrix

extrait de "Destin de l'Homme", pour comprendre notre temps, Nicolas Berdiaev, 1934.

 


II. - ..."Examinons à présent une autre forme d'idolâtrie moderne. C'est avec une extrême violence que nous voyons éclater au sein de l'univers contemporain les anciens instincts raciaux et nationaux, qui déchirent l'humanité et menacent de ruiner la culture européenne ; ce phénomène ne fait que démontrer combien est fort l'atavisme dans les sociétés humaines, combien le sub-conscient est plus profond que la conscience, et combien était superficiel le processus d'humanisation.

Si dans le passé, l'affirmation et le développement des individualités nationales étaient un indice d'humanisation, le nationalisme moderne est un signe de bestialisation. Il s'agit d'un retour en arrière, d'un abandon des catégories culturelles et historiques au nom des catégories zoologiques. Il semble que nous voyons renaître la lutte antique des races et des tribus, qui précéda la formation des nationalités en tant que manifestation de la civilisation moderne ; il nous semble évoquer les débuts de l'univers médiéval.

Les résultats du processus de christianisation et d'humanisation ayant pour but de rallier l'humanité, sont en train d'être supprimés. C'est la paganisation des sociétés chrétiennes ; le nationalisme est un polythéisme qui ne saurait être combiné avec le monothéisme. Cette paganisation revêt des formes réellement tragiques en Allemagne, qui ne veut plus être une nation chrétienne, qui remplace la croix par la Swastika, qui exige des chrétiens qu'ils renoncent aux principes primordiaux de la Révélation, de la Foi, de la Morale évangélique.

La France est déchristianisée depuis longtemps, mais l'humanisme éclairé dont elle est profondément pénétrée l'empêche de devenir un pays païen. En Allemagne, où cet humanisme éclairé (aufklarung) fut de tout temps plus faible, la religion du particularisme païen cherche à renverser l'universalisme chrétien ; la conception spirituelle et personnaliste de l'homme est remplacée par une conception naturaliste et zoologique: l'organisation de la vie humaine est envisagée de la même façon que l'élevage des bestiaux. Les méthodes d'élaboration et de conservation de la race germanique pure évoquent singulièrement celles appliquées à la reproduction des chiens et des chevaux. Le racisme allemand est un naturalisme romantique qui embrasse le sang, la terre, l'âme du peuple, c'est-à-dire des forces telluriques, qui réagissent contre l'empire de la technique. Néanmoins, le racisme assimile la technique, et imite les procédés soviétiques. La stérilisation, l'eugénique, l'interdiction des mariages mixtes, l'intervention de l'État dans la vie personnelle, etc., ne sont certes pas des manifestations de la vie naturelle ; c'est la civilisation la plus planifiée, la plus technique et la plus déshumanisée qui soit.

 


Des instincts zoologiques, idéalisés dans un esprit romantique et transformés en mystique nationaliste, se sont armés de tous les artifices de la science moderne. L'explosion du nationalisme et du racisme, à laquelle nous assistons aujourd'hui, apparaît paradoxale, parce que nous vivons à une époque universaliste, qui sous bien des rapports rappelle l'époque hellénistique. Tout atteint actuellement une échelle planétaire. Le particularisme nationaliste et raciste acquiert une acuité très grande précisément parce qu'il se présente sur le fond de cet universalisme. Il n'y a plus de monde entièrement fermé, plus d'autarchies rigoureusement isolées, tout se déroule sous les yeux du monde entier. La technique a un caractère universel, elle est la même pour toutes les nationalités, dont aucune ne possède d'originalité organique.

Ainsi par exemple, le nationalisme des peuples d'Orient n'est autre chose qu'une imitation de l'Europe, et l'assimilation des conquêtes techniques d'Occident. Le goût de la jeunesse nationaliste pour la technique et le sport, revêt un caractère mondial, on peut dire, international. En histoire, nous voyons deux tendances : la tendance vers l'individualisation et la tendance vers l'universalisation. Toutes deux sont inéluctables et légitimes dans l'évolution cosmique. Mais la combinaison harmonieuse de ces deux forces n'a jamais été atteinte ; l'une ou l'autre a toujours prédominé. Une fusion de l'individualisation et de l'universalisation n'a jamais été réalisée, de même que rien ne fut jamais effectivement parachevé dans l'histoire de notre monde déchu. Tout a été défiguré par le péché, la concupiscence et l'idolâtrie. Le nationalisme et l'internationalisme détruisent au même degré l'humanité intégrale. Le nationalisme moderne, de même que l'étatisme de nos jours, est une forme d'idolâtrie.

La vérité chrétienne qui proclame qu'il n'y a ni Juif ni Grec (n'étant pas bien entendu la négation du fait même de l'individualité nationale) -cette vérité est repoussée avec colère et violence, et les peuples retournent à l'attitude païenne et antique. L'unité de l'humanité, dont le processus de christianisation nous ralliait les uns aux autres, ne serait-ce qu'en principe - est une fois de plus dénoncée et corrompue. Cela prouve que l'union naturelle de tous les hommes est impossible, qu'elle n'est réalisable que dans l'ordre spirituel. - L'Unité de l'humanité est la divino-humanité.

 


Le nationalisme idolâtre transforme la nationalité en une valeur suprême et absolue, à laquelle la vie tout entière est soumise. La nation remplace Dieu. Aussi, le nationalisme ne peut éviter de se heurter au christianisme, à l'universalisme chrétien, à la Révélation, qui affirme qu'il n'y a ni Juif ni Grec, et que tout homme a sa valeur propre, une valeur inconditionnée. La doctrine nationaliste transforme tout en sa propre arme, en sa propre puissance, ne voit partout que son épanouissement original propre. Elle n'envisage l'Église que comme une catégorie historique et nationale. Le Russe doit être orthodoxe, non pas parce que l'Orthodoxie est une Vérité, mais parce qu'elle fut un facteur historique et national, elle a formé l'État russe, et sa culture. De même, un Polonais doit être catholique, un Allemand, luthérien, un sujet britannique, anglican, un Turc, mahométan. Cette conception mène inéluctablement au polythéisme, au particularisme païen. Au cours de la guerre, nous vîmes que le dieu allemand, le dieu russe, français et anglais se combattaient. Le nationalisme refuse d'accueillir la vérité religieuse universelle, sa conscience demeure au niveau de l'époque pré-chrétienne, du judaïsme, en tant que celui-ci incarnait la religion de la tribu juive, qui n'était pas encore devenue une religion universelle - ou de l'âge païen, antérieur à l'idée philosophique d'un seul dieu. L'universalisme chrétien du Moyen âge ignorait le nationalisme ; celui-ci est né de l'histoire moderne qui a perdu le sens de l'unité et qui tendait vers le particularisme.

 

Le nationalisme français est issu de la Révolution et de l'idée de la souveraineté de la nation. L'ancienne France aristocratique et monarchique ignorait ces aspirations, elles ne se sont formées qu'aux XIXème et XXème siècles.

La nationalité est un degré de l'individualisation de l'être, et représente une valeur positive certaine, car la culture a toujours un caractère propre et des racines qui plongent au sein d'un peuple donné. Une culture internationale est impossible, car elle ne serait qu'une culture de commis-voyageur. Seule la technique ne se rattache pas à tel ou tel pays, et représente un facteur d'internationalisation. Mais nous avons vu d'autre part que le nationalisme est privé de racines chrétiennes. Ses sources sont toutes différentes, et il entrera toujours en conflit avec le christianisme. Ce dernier n'est pas, bien entendu, synonyme d'internationalisme, qui est un appauvrissement de l'être, la négation de ses degrés individuels, et l'affirmation d'une unité non pas concrète, mais abstraite.

L'internationalisme représente le général et non pas l'universel, qui est quelque chose de concret et d'unique, n'étant, pas soumis à la notion de quantité. C'est le christianisme qui est oecuménique, qui incarne cette unité concrète, qui absorbe toutes les individua-lisations de l'être purifié et transfiguré.

 

Quant au nationalisme, il s'agit là avant tout d'un phénomène émotionnel, et aucune argumentation rationnelle ne saurait l'influencer. On raconte l'anecdote suivante, qui rapporte, sans doute, un fait réel, et qui a en tous cas un sens philosophique : Un jour que certaines personnalités françaises, dont plusieurs politiciens, étaient réunies, l'une d'elles s'indigna de ce que les Anglais se considèrent comme le premier peuple du monde, revêtu d'une mission grandiose, et refusant de reconnaître sa parité avec les autres peuples. Un des interlocuteurs fit observer, non sans esprit d'à-propos :
« Pourquoi vous indigner ?... Les Français pensent exactement la même chose en ce qui les concerne. »  Et l'autre de répondre : « Oui, mais ça c'est vrai... »

Toutes les querelles nationales finissent par des propos de ce genre, et cette attitude est déterminée par le fait que la nationalité provoque avant tout une sensibilité, un choix érotique. Notre peuple, notre terre, nous sont chers comme le visage de la femme aimée. Mais le nationalisme oppose un eros à un ethos, il transforme un penchant naturel pour sa propre nationalité, en un principe et une doctrine suprêmes ; il n'affirme qu'une attitude érotique, et renie l'éthique. Voilà pourquoi il se heurte inéluctablement non seulement au christianisme, mais à la morale humaniste.

Ni la nationalité, ni l'homme, ni aucune autre valeur ne saurait être traitée au point de vue uniquement érotique - ils appellent une attitude éthique liée à la dignité de la personne, ils exigent non seulement l'eros, mais aussi l'ethos, et c'est ce que nie le nationalisme. Si ce dernier signifie l'amour de ce qui lui appartient, il signifie aussi la haine de ce qui est à autrui, la haine envers les autres peuples, et celle-ci est généralement un facteur plus puissant que l'amour.

Le nationalisme prêche ou bien l'isolement, - une attitude renfermée, repliée à l'égard des autres peuples, des autres cultures, la suffisance, le particularisme, ou bien l'expansion aux dépens des autres nations, la conquête, l'asservissement, la volonté impérialiste. Dans les deux cas il est en contradiction avec la conscience chrétienne, renie entièrement et pour toujours la fraternité des peuples et des hommes. Il s'oppose profondément à l'éthique personnaliste, il nie la valeur suprême de la personne humaine, il déshumanise et exige l'abandon de toute pitié. C'est toujours le même processus, qu'il s'agisse du nationalisme ou du communisme: le monde intérieur de l'homme est étouffé par le collectivisme national ou social.

 


Le nationalisme et le socialisme (au sens le plus large de ce mot) représentent des principes différents dans le monde moderne, des principes qui s'entrechoquent et se combattent, mais qui peuvent aussi se combiner et s'enchevêtrer de la façon la plus singulière. Dans sa forme classique marxiste, le socialisme est non seulement hostile au nationalisme, au national, il est lié à l'internationalisme qui marque le point critique où le principe social et le principe national se heurtent avec le plus de violence. Marx a proclamé que les ouvriers n'ont pas de patrie : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »  Les classes qui sont cruellement exploitées et humiliées par les hommes issus de la même race qu'eux, ne peuvent éprouver à leur égard un sentiment de fraternité et de solidarité. Elles se sentent plus proches des masses opprimées appartenant à d'autres nations. La solidarité sociale, la conscience de classe s'opposent à la solidarité nationale. Les alliances, et les luttes humaines se présentent en coupe verticale et non pas horizontale. Marx fut accusé d'avoir corrompu et détruit la notion de patrie ; mais il serait plus juste de dire que Marx ne fit que refléter ce qui existait réellement. Le sentiment patriotique et national fut détruit au sein de la classe ouvrière par le capitalisme et par des injustices sociales criantes ; l'internationalisme des travailleurs est aussi compréhensible, il s'explique aussi bien au point de vue émotionnel, que leur athéisme. Car le patriotisme et le nationalisme ont trop souvent servi à masquer les intérêts des classes dirigeantes, de même que ces intérêts furent camouflés par la religion et l'Église. Ce fait ne résoud nullement le problème national ou le problème religieux. Marx ne s'est pas rendu compte de la profondeur de l'une ou de l'autre de ces questions ; il attribua aux instincts nationaux (qui du reste se sont éveillés chez les ouvriers eux-mêmes au cours de la guerre) une importance bien inférieure à celle qu'ils possèdent en réalité.

Et, pourtant, l'internationalisme n'est que la conséquence logique du monde capitaliste et de la civilisation technique, qui ont arraché l'homme aux bases naturelles telluriques de son existence. Les industriels, qui fabriquent des gaz asphyxiants, se dissimulent généralement derrière le masque patriotique et appellent à grands cris la guerre jusqu'au bout ; mais ils sont essentiellement internationalistes. Les critiques dirigées par le socialisme contre « les marchands de canon » sont justifiées; dans le conflit entre ces deux camps, l'équité est plus souvent du côté du social ; c'est le conflit entre l'eros et l'ethos, bien que l'attitude érotique soit également possible à l'égard de la justice sociale. On peut aimer son peuple et sa terre, mais exiger une existence humaine digne de ce nom et la réalisation de la vérité dans la vie. La transformation sociale du nationalisme est très caractéristique de notre époque ; il cesse d'être l'apanage exclusif des classes bourgeoises, il se transmet aux masses populaires. Le nationalisme moderne porte un cachet populaire, démocratique ; ce sont les petits bourgeois, les éléments prolétarisés ou déclassés qui en sont les porteurs, ainsi que la classe paysanne proche de la terre, si bien que de nos jours, le mouvement nationaliste présente une physionomie permettant de croire que c'est le peuple en tant qu'entité qu'il symbolise. Ce processus ne fait aucun doute, et cela permet la création de régimes tels que le national-socialisme, qui combine, ainsi que son nom l'indique, les deux éléments décrits plus haut. En réalité, l'élément socialiste est écrasé par l'élément de race, mais on ne saurait nier le caractère populaire de ce mouvement, de même que celui du fascisme. La combinaison de forces sociales, liée à la prolétarisation de vastes couches du peuple allemand, et de forces nationalistes agressives, fut déterminée par la situation de l'Allemagne dans l'arène mondiale. Le peuple germanique s'est senti humilié, et s'est solidarisé à cause même de cette humiliation, car après la guerre il fut réduit à une situation de prolétaire parmi les autres peuples, et c'est pour cela qu'il est devenu national-socialiste ; ce régime se présente en même temps comme une défense sociale, mais d'un caractère surtout démagogique. La révolution nationale qui a été proclamée ne va pas jusqu'à une réforme concrète. On peut dire que Roosevelt a tenté une expérience beaucoup plus radicale que Hitler, qui se sert des émotions sociales et nationales principalement comme instrument démagogique. La doctrine socialiste a perdu le caractère idéaliste qu'elle avait au XIXème siècle, et le nationalisme moderne porte la marque plébéienne, présente un rabaissement spirituel, qui apparaît d'ailleurs dans toutes les manifestations de notre époque. Le mouvement nationaliste se sert d'une symbolique raciste, et c'est sous ce signe, et non pas sous le signe de la classe, qu'une révolution populaire devient possible.


Mais qu'est-ce que le racisme ?- En Allemagne, cette tendance prend la forme d'une manie religieuse collective. La révolution allemande a éclaté sous l'égide d'une symbolique de race, de même qu'elle s'opéra en Russie sous l'égide d'une symbolique de classe. Mais il ne faut pas accepter à la lettre la symbolique des révolutions et des mouvements populaires ; elle est toujours conventionnelle, et des processus fort semblables peuvent s'exprimer par des mots d'ordre différents. Ce qui est essentiel, c'est que l'explosion des masses populaires exige toujours un symbole qui sert à les rallier et à les cimenter ; tous ceux qui s'écartent de l'orthodoxie sont accusés d'hérésie. A notre époque, ces catégories d'orthodoxie et d'hérésie sont devenues des facteurs sociaux extrêmement importants. Ajoutons d'ailleurs qu'elles représentaient de tout temps un phénomène social, et ont été déterminées par la collectivité. L'hérésie, c'est le fait de s'écarter de la conscience collective.

De nos jours, cette conception, se rattachant à la domination des masses qui écrasent la conscience personnelle, devient une fois de plus une force déterminante de la politique. Et c'est là, bien entendu, une régression.

En Russie, nous voyons, intronisée depuis de longues années, l'orthodoxie tyrannique du marxisme, d'un marxisme qui n'est nullement conforme à la doctrine initiale de son auteur ; et c'est au nom de ce dogme que la vie humaine est soumise à la mutilation.

En Allemagne, c'est l'orthodoxie raciale qui triomphe; ses positions sont plus difficiles à défendre, car elle s'appuie sur une argumen-tation beaucoup plus faible. Mais cette doctrine, elle aussi, porte atteinte à la vie humaine, elle va plus loin que le marxisme, car elle mutile jusqu'à l'organisme vivant, en prescrivant la stérilisation forcée au nom de la race pure et vigoureuse.

Cette doctrine s'appuie-t-elle sur des bases scientifiques ou philosophiques ? - Il n'en n'est rien ; elle s'inspire moins des sciences exactes, que de la mythologie, qui d'ailleurs anime tous les mouvements collectifs. Et notre époque, fière de sa science et de sa technique, est toute imbue de mythes ; la science et la technique sont elles-même devenues des mythes.

Le nationalisme allemand fut d'ailleurs toujours lié au racisme bien plus étroitement que celui des autres peuples, que le nationalisme français par exemple, qui ignore totalement les instincts de race. Ni le culte du sang pur, ni l'anti-sémitisme ne sont un phénomène nouveau en Allemagne, c'est un mal fort ancien qui frappe l'esprit germanique, et qui démontre que le christianisme n'a pas suffisamment pénétré et transfiguré les couches profondes du paganisme. La pensée allemande du XIXème siècle laisse entrevoir l'idée impérialiste, la conscience d'une grande mission, un sentiment d'orgueil national. La philosophie et la science germaniques en sont profondément imbues. Fichte fut un des premiers annonciateurs du pangermanisme militant, mais c'était en même temps un humaniste et un admirateur passionné de la révolution française ; il considérait, donc l'Allemand tout d'abord et essentiellement comme l'homme par excellence et la culture allemande comme l'incarnation monopolisée de l'humanisme. Fichte était également antisémite, et refusait aux Juifs les droits de l'homme ; il exprima cette pensée dans un article consacré à la Révolution française, écrit à l'époque la plus révolutionnaire de sa vie de penseur.

La philosophie de Hegel détermina également la mission exclusive du peuple allemand. Il envisageait l'État prussien comme l'incarnation de l'Esprit Universel. On retrouve chez la plupart des romantiques l'expression émotionnelle de cette tendance. Hitler s'est inspiré de Wagner, dont l'oeuvre est pénétrée de missionisme militant allemand ; c'était un raciste et un anti-sémite pur, un des créateurs de cette idéologie.

Nietzsche occupe une place à part ; mais certaines de ses conceptions inspirèrent la volonté impérialiste allemande, le culte de la virilité et de la force brutale. Chez Marx lui-même on découvre des aspirations analogues, par exemple dans son mépris pour la Russie et le monde slave ; lui aussi, est imbu d'anti-sémitisme. During, ce singulier anarchiste, fut également, un anti-sémite fervent. On peut encore citer Langben (l'auteur d'un livre consacré à Rembrandt), Chamberlain, Woltman. Certains savants essayèrent de formuler une pseudothéorie de la race, de trouver une expression systématique du mythe aryen. Mais le fondateur véritable du racisme fut le français Gobineau, penseur raffiné du type aristocratique, qui était certes fort éloigné d'un anti-sémitisme grossier, de même que de toute autre forme de brutalité. Ce fut, néanmoins, le créateur du mythe de la race aryenne élue et de la grande mission des Germains, quoique ceux-ci avaient cessé, selon cet auteur, d'être une race pure. A ses yeux, la théorie de l'inégalité des races servait avant tout de fondement à l'idée aristocratique, à la justification de la culture de l'élite. A l'encontre des racistes allemands de nos jours, Gobineau était un pessimiste et annonçait la décadence inéluctable des races et des cultures. En France, ses idées ne connurent point de vogue, mais elles portèrent leurs fruits en Allemagne, où elles subirent une vaste vulgarisation. Quant à Chamberlain, qui recueillit son héritage, il fut un penseur encore doué d'un certain raffinement, bien que l'on ne puisse rien trouver de plus médiocre, et même de plus ridicule que ses tentatives faites pour démontrer que le Christ n'était pas juif. Le processus de vulgarisation grossière alla en s'accentuant de plus en plus, et, de nos jours, cette théorie -- aristocratique à ses débuts -- s'est transformée en une idéologie toute plébéienne qui met les peuples et les masses en mouvement.

La science moderne considère la théorie des races comme de la mythologie, elle n'estime pas qu'il soit possible de considérer sérieusement la « race aryenne ». La race pure n'existe pas ; il n'y a pas bien entendu de germanisme pur, car le germanisme est le résultat d'un mélange de races.

Les Juifs sont peut-être le seul peuple ayant conservé sa pureté raciale. La conception même du racisme est quelque chose de précaire et d'instable, elle est fondée sur la confusion de ce qui se rapporte à la zoologie et de ce qui se rapporte à l'histoire humaine. La race est, en effet, une catégorie zoologique et se distingue par cela même de la nationalité, qui est catégorie historique et culturelle. Le racisme est un matérialisme grossier, ayant revêtu un caractère mystique, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus néfaste ; il fait dépendre l'esprit de la forme du crâne et de la couleur des cheveux. C'est le déterminisme naturaliste le plus absolu, hostile à tout ce qui est spirituel -- l'esprit étant avant tout liberté. En somme, la doctrine raciste est une forme de matérialisme plus grossière encore que le matérialisme économique, car le social relève du monde psychique, il est moins matériel que le biologique et le zoologique. Aux yeux des théoriciens racistes, l'homme est un animal déterminé biologiquement par le sang et la constitution anatomique. Ces théoriciens affirment le Fatum de l'hérédité. Mais dans l'histoire, on ne saurait plus trouver de races au sens naturaliste, zoologique, de ce mot - elles relèvent de la pré-histoire. Nous trouvons des nationalités qui sont le résultat d'un processus historique et culturel extrêmement complexe. Les Français sont considérés comme des Latins, non pas à cause de leur sang - (qui n'est presque pas latin) - mais parce qu'ils ont assimilé la culture latine et se sont formés sous son égide. Il serait d'ailleurs vain de parler d'une race latine. Quant aux Russes, le fait qu'ils représentent la race slave est encore plus douteux. On trouve chez les Russes du sang finnois, tatare, et dans les couches supérieures formées sous Pierre le Grand, du sang allemand. Les Russes sont en réalité des Scythes. Ils sont moins slaves que les Polonais et les Tchèques. La Prusse est un ancien pays slave et les Prussiens ont une dose considérable de sang slave dans les veines.

 


Que représente au point de vue religieux cette nouvelle doctrine allemande qui menace si gravement le christianisme ? - C'est une idéologie purement juive, car la seule forme réellement classique de l'idée de race dans l'histoire se retrouve chez le peuple juif. Ce fut le judaïsme qui se préoccupait, ainsi que nous l'avons dit, de conserver la pureté de la race, qui s'opposait aux mariages mixtes et cherchait à demeurer dans les limites d'un monde refermé sur lui-même. Il attribuait une signification messianique au sang, confondant l'élément religieux et l'élément national. La conscience messianique d'un peuple est toujours une manifestation de l'idée judaïque qui professait de tout temps l'exclusivité, la fidélité à soi-même et aux siens.

On pourrait dire des anti-sémites qu'ils sont des « judaïsants ». Ainsi, s'il nous arrive de parler de la « race aryenne » au sens conventionnel et symbolique de ce mot, nous ne devons pas oublier que c'est précisément à nous autres «Aryens » qu'il ne convient guère de prêcher un nationalisme exclusif, un messianisme national quel qu'il soit. Les « Aryens », tels que les Indous ou les Grecs, sont imbus d'individualisme au sens antique de ce mot, ils estiment bien plus l'âme, l'esprit ou la plastique, que le destin d'une collectivité populaire, ils ignorent le fanatisme, l'exclusivité, l'intolérance. Si le racisme juif comporte une justification, il n'en existe point lorsque cette théorie se développe sur le sol chrétien. Le « paragraphe aryen » ne mérite même pas la discussion au point de vue chrétien, bien que ce soit précisément aux chrétiens qu'il fut proposé. L'anti-sémitisme raciste se transforme inévitablement en anti-christianisme, et c'est ce qui arrive en Allemagne. Le christianisme germano-aryen est le reniement du Christ et de l'Evangile. L'ancien conflit religieux du christianisme et du judaïsme - conflit qui existe en réalité - revêt à notre époque des formes tellement obscures et enchevêtrées que l'anti-judaïsme militant est transmué en lutte contre ce qui est chrétien.

Lorsque le christianisme est anti-judaïsme, il combat non pas l'Ancien Testament et la Bible, mais le Talmud et les Rabbins, c'est-à-dire des formes qui sont nées après que le peuple juif eut rejeté le Christ. Si l'anti-judaïsme se transforme en antisémitisme raciste, il devient, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de l'anti-christianisme, car les sources humaines du christianisme sont juives. Les juifs orthodoxes peuvent être « racistes » à leur manière, et se montrer hostiles aux chrétiens « aryens »; mais ceux-ci n'ont aucune sanction religieuse pour professer une doctrine inverse, en combattant les juifs. Et c'est la grande supériorité du christianisme.

La théorie raciste apparaît au point de vue chrétien et même au point de vue simplement humain, beaucoup plus néfaste que la théorie de classe, la déshumanisation y est beaucoup plus profonde. En effet, dans la doctrine marxiste, l'homme qui appartient aux bourgeoises condamnées à périr, peut néanmoins obtenir le salut par la transformation de la conscience, il peut acquérir l'idéologie marxiste, un communiste, et même un commissaire du peuple. Mais, dans la théorie raciste - point de salut : si vous êtes juif ou nègre, aucune transformation spirituelle, aucune conviction nouvellement acquise ne peut vous sauver. Vous êtes irrémédiablement damné. Si un juif devient chrétien et national-socialiste, il n'en est pas moins perdu ; on n'est «aryen» que par naissance, de même que l'on ne peut appartenir à la race juive que par le sang, dont le Destin pèse sur l'humanité. C'est le fatalisme et le déterminisme le plus absolu, en comparaison desquels ceux qui relèvent de la théorie de classe ne sont que relatifs. Sans parler du fait, qu'au point de vue chrétien, l'hitlérisme est plus dangereux que le communisme, parce que celui-ci lutte ouvertement contre les religions, tandis que l'hitlérisme cherche à obtenir par la contrainte une déformation à l'intérieur du christianisme, la défiguration de la loi elle-même au profit de la théorie raciste et de la dictature du « Troisième Reich ».

 


Le nationalisme et le racisme sont étroitement liés à l'étatisme ; la réalisation de la grande mission de la Nation et de la race, de leur volonté impérialiste, exige la force et la puissance. Le nationalisme ne peut s'accomplir que par l'intermédiaire de l'État dont il cherche à s'emparer; car, sans le pouvoir, il ne demeure qu'à l'état émotionnel, et c'est à cause de cette nécessité qu'il se montre de nos jours beaucoup plus apparenté à l'État qu'à la culture, cette culture qu'il n'estime que médiocrement et qu'il renie, même lorsqu'elle a des sources nationales. L'hitlérisme trahit les meilleures traditions culturelles allemandes, il ne souhaite nullement que son peuple soit un peuple de philosophes et de poètes. La liberté de la science, le respect de la valeur intrinsèque de la connaissance ont de tout temps existé en Allemagne ; mais le nationalisme moderne cherche à détruire ces anciennes moeurs intellectuelles, il s'inspire non pas de la volonté d'atteindre la Vérité, mais de la volonté d'exercer le pouvoir. « A bas la vérité, nous ne désirons que la force !» C'est le mot d'ordre de Hitler, un mot d'ordre qui exige un gouvernement fort.

L'ancien nationalisme russe n'a jamais, lui non plus, tenu en estime la culture russe ; il n'estimait que la puissance politique, ses héros étaient les généraux, les ministres, les administrateurs, et non pas les savants, les peintres, les philosophes, les réformateurs et les prophètes. De même, le nationalisme russe moderne, surgi au lendemain de la guerre et de la révolution, recherche avant tout le pouvoir et place l'État au-dessus de la culture. Le nationalisme, sans étatisme, sans absolutisation de l'État, ne saurait exister. Le pouvoir politique est l'objectivation du nationalisme. Mais la vraie culture nationale n'admet pas la contrainte ; on ne peut pas créer consciemment et sur commande un art ou une philosophie nationale, il faut aimer la vérité, la connaissance, la beauté pour elles-mêmes. La philosophie peut être nationale, en ce qui concerne le caractère des problèmes qu'elle embrasse, en tant que style... Mais elle risquerait de disparaître le jour où les philosophes ne chercheraient pas la Vérité avant tout. L'esprit de nationalité exprimé dans la culture est un processus inconscient, organique, et non pas une attitude de commande. La politique d'État peut être décrétée, et revêtir par contrainte un caractère national, ou plus exactement - nationaliste - mais nous ne voyons pas que cette doctrine moderne ait accompli quoi que ce soit dans le domaine de la culture ; elle peut néanmoins opérer à sa guise dans le domaine de l'État et c'est la seule arène réservée à la volonté nationale agissante.

Le nationalisme est non seulement le culte païen de la race, mais aussi une dévotion idolâtre envers le pouvoir, et cela même au cas où ce dernier n'est pas considéré comme un but en soi, mais comme instrument de la race. De nos jours, le nationalisme est lié à l'idée de l'Etat totalitaire, et comme l'étatisme lui-même, il est basé sur une éthique anti-personnaliste. Les masses organisées veulent vivre dans les États absolus, elles ne tiennent plus à la vie personnelle et indépendante, elles n'estiment pas la création culturelle, produit de l'Esprit libre. Tout despotisme est un communisme primitif transformé. L'idée de l'Etat totalitaire est un mensonge, parce que la totalité, l'intégrité ne se trouvent que dans l'homme, et non pas dans l'Etat. La totalité est irréalisable dans un monde déchu, elle n'est concevable que dans le royaume de Dieu.

 


III. - Le monde entre dans une période de Césarisme qui d'ailleurs, comme tous les régimes de ce genre, aura un caractère plébéien extrême. Il représente la révolte de la plèbe contre le principe aristocratique de la culture. Le « chef » moderne peut être le prédécesseur d'un nouveau César, c'est l'entraîneur suprême des masses populaires, il symbolise au point de vue psychologique la volonté de la collectivité. Le «chef » gouverne à l'aide de la démagogie, sans laquelle il serait absolument impuissant ; bien plus, il n'eut jamais atteint le pouvoir s'il n'avait eu recours à cet instrument. Le « chef » dépend entièrement des masses qu'il gouverne en despote, il est dépendant de leurs émotions, de leurs instincts ; son pouvoir s'appuie sur le subconscient qui joue toujours un rôle extrêmement important dans l'exercice de toute domination.

Mais ce qui est frappant, c'est que dans l'univers moderne, le pouvoir basé sur le subconscient et l'irrationnel, a recours aux méthodes d'une rationalisation et d'une mécanisation extrême de la vie humaine, il s'appuie sur un régime planifié non seulement dans le domaine économique, mais également dans le domaine de la pensée et de la conscience, et même dans celui de la vie sexuelle et érotique. Ainsi que nous l'avons vu, cette rationalisation moderne est placée sous l'empire des instincts subconscients -- instincts de violence et de domination. Il en est ainsi en Allemagne et en Russie soviétique. Mais l'étatisme moderne, les prétentions du royaume de César à la prépondérance absolue, entrent en conflit avec le christianisme. C'est là, sans doute, l'axe spirituel des événements actuels. L'État absolu, idéocratique et totalitaire en arrive logiquement à nier la liberté des consciences en matière religieuse, la liberté du chrétien dans sa vie spirituelle. L'État cherche à devenir Église, les limites tracées entre le royaume de César et le royaume de Dieu sont constamment oblitérées dans notre monde déchu, et cela veut toujours dire que l'un cherche à absorber l'autre. En Allemagne, cette lutte se révèle avec une extraordinaire acuité. La négation d'un dualisme nécessaire dans un univers déchu, c'est-à-dire la négation de la coexistence du règne de Dieu et du règne de César, de l'Esprit et de la matière, de la liberté et de la nécessité, de la personne et de la société - est la source même du despotisme et de la tyrannie. La victoire véritable remportée sur ce dualisme, signifierait la transfiguration spirituelle de l'univers, un nouveau ciel et une nouvelle terre. Mais le règne de César, qui subit à travers l'histoire de nombreuses métamorphoses, cherche à surmonter le dualisme dans un sens démoniaque et tyrannique. Le nationalisme est un des moyens adoptés dans le but d'établir la primauté de César sur l'esprit. Mais seules la fin de la souveraineté des États et la tendance vers une fédération universelle peuvent supprimer cette tyrannie. Ce sont précisément les cultures, qui devraient garder un caractère national, et non pas les États, - proposition contraire à celle qu'avance le nationalisme. Mais il est probable que le monde ne parviendra à ce régime que lorsqu'une partie considérable de l'humanité aura été détruite. Pour le moment, le monde vit sous le signe du meurtre, du sang, de la violence et de l'État-despote. L'économisme, le technicisme, le communisme, le nationalisme, l'étatisme, le césarisme --- s'abreuvent de sang et se nourrissent de haine.


Enfin, une nouvelle force a fait son apparition dans l'histoire et menace les assises même de la culture européenne. Les peuples d'Orient, les races de couleur veulent jouer un rôle actif au sein de l'humanité, ils refusent d'être simplement objet, et aspirent à devenir sujet. C'est la fin de l'Europe, en tant qu'elle représentait une partie du monde détenant le monopole de la culture. Orient et Occident agissant actuellement l'un sur l'autre, influence réciproque qui avait cessé de s'exercer depuis la Renaissance.

A côté des explosions du nationalisme militant, nous assistons à l'universalisation de l'humanité. Le réveil des peuples d'Asie, le brusque développement de mondes qui étaient envisagés exclusivement comme des colonies, ont porté à l'Europe un grand coup économique. Le capitalisme poursuivait une politique coloniale, mais les colonies ne veulent plus être l'objet de l'exploitation des blancs. Les peuples chrétiens d'Occident n'ont pas observé une attitude chrétienne à l'égard des infidèles ; ils ont compromis l'oeuvre évangélique, et créé à ce sujet des associations extrêmement pénibles. Certes, il y eut des missionnaires qui firent preuve d'héroïsme et de vraie sainteté, mais dans leur majorité les représentants de la culture européenne n'ont pas agi comme des chrétiens envers les peuples de couleur, et ce n'est pas l'Evangile qu'ils leur ont apporté. En tant qu'elle demeure chrétienne, l'Europe occidentale devra montrer à l'Orient un autre visage que celui d'exploiteur. La race blanche ne pourra plus jouer le rôle de fier civilisateur ; les peuples d'Orient, Japonais, Chinois, Hindous, ont commencé d'assimiler la culture européenne, ils deviennent matérialistes, ils ont hérité du nationalisme d'Occident. Mais ils ont assimilé dans une très faible mesure la lumière du Christ, ils ne la voient guère. On n'assiste qu'à la décomposition de leurs propres croyances religieuses ; les Hindous eux-mêmes qui faisaient preuve d'une spiritualité beaucoup plus grande que les Européens embourgeoisés et voués au matérialisme, sont en train de perdre cette spiritualité et d'acquérir la civilisation européenne, au pire sens de ce mot. C'est ainsi que d'immenses masses, dont le nombre dépasse de beaucoup celui des Occidentaux, sont entrées dans l'arène historique, et cela au moment même où ces masses de couleur ont assimilé les défauts et les tares de la civilisation.

Tout cela accroît singulièrement l'acuité de la crise mondiale, et ouvre devant nous des perspectives pleines de menaces. Le monde est entré dans une période d'anarchie et de décomposition, et en même temps, jamais la manie de l'organisation, de la planification, de l'unité forcée de l'État ne fut plus grande. Les racines profondes de ce phénomène doivent être recherchées dans le domaine spirituel, dans la crise du christianisme et de la conscience religieuse, - en un mot, dans la décadence spirituelle. Et la véritable guérison ne peut être apportée que par une spiritualité nouvelle, qui n'est pas encore devenue une force déterminée et déterminante."

                                                                                                   (fin du chapitre)

         extrait de "Destin de l'Homme", pour comprendre notre temps, Nicolas Berdiaev,1934.

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