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Première rencontre Fraigneau-Brasillach

Publié le par Christocentrix

 

...."Robert Brasillach avait réussi ce tour de force de se faire lire par les pires ennemis de l'Action française aussi bien que par les Camelots du Roi. En outre, il avait su inspirer aux Français gérontophiles un respect unanime pour sa jeunesse. Ce benjamin des critiques décidait du sort de livres écrits par des hommes souvent plus âgés que lui.

On le savait inaccessible aux snobismes, aux pressions amicales, au lustre des réputations établies, aux maffias partisanes. Ceux qu'il attaquait, avec une verve merveilleuse et terrible, ne pouvaient que se désoler de n'avoir pas su lui plaire en littérature, car c'était dans le miroir d'un livre et dans ce miroir seul, que Brasillach se permettait de juger un écrivain, de le haïr ou de l'aimer. Ses attaques et ses louanges avaient un tel prix que la seule chose redoutée par les auteurs était bien son indifférence. Ne jamais être cité dans le rez-de-chaussée de Brasillach, c'était ne pas exister. Ajoutons que les engouements de ses confrères, voire des autres signataires de son propre journal, n'influençaient pas l'incorruptible jeune homme, décidé à faire seul ses propres découvertes et à prendre seul ses responsabilités.

Si, débutant dans le roman en 1935, j'étais assuré que mon « apolitisme »  foncier ne me nuirait en rien auprès de Brasillach, je pouvais craindre qu'en dépit des avis favorables des trois autres « grands », Jaloux, Thérive et Fernandez, mon nom ne parût jamais aux colonnes enviées du fameux feuilleton d'Action française qui pareil en difficultés à la fleur nommée le « désespoir des peintres », eût pu s'appeler le « désespoir des écrivains ». Il n'entrait pas que de l'amour-propre dans mon dépit. J'étais alors plus curieux des êtres qu'aujourd'hui; je rêvais d'échanges amicaux avec les esprits les plus vifs de ma génération. Une critique bonne ou mauvaise de Brasillach sur un de mes livres m'eût servi de prétexte à solliciter un rendez-vous, à connaître la voix et le visage d'un garçon de mon âge avec lequel il n'était pas possible que je n'eusse des points communs. On m'avertit qu'à ce sujet j'aurais probablement d'autres déceptions. Brasillach, grand travailleur, faisait fi des relations de hasard, refusait d'aller perdre son temps chez des indifférents, vivait pour sa famille et quelques intimes. D'ailleurs... son silence après les parutions successives de Val-de-Grâce, des Voyageurs transfigurés, de L'Irrésistible, paraissait me prémunir à jamais contre une déception d'ordre humain. En 1937, je publiais Camp volant. Je sentais que c'était le meilleur de mes romans, mais l'antimilitarisme, l'anarchie souriante de son héros, Guillaume Francœur, ne me préparait pas à attendre sinon de la gauche, prétendue pacifiste, une sympathie compréhensive. Une notule indignée du Populaire m'ôta mes illusions. Quelques jours plus tard, le feuilleton de Brasillach parut, quatre colonnes y étaient consacrées à Camp volant (Les autres étaient réservées à la louange d'un livre de Marcel Arland : Les Plus Beaux de nos Jours. J'étais en bonne compagnie.) ; feuilleton si affirmatif, si enthousiaste, si brillant et subtil à la fois, que, non seulement la carrière d'un livre en fut décidée, mais que moi, l'auteur, panégyriste des « amitiés stellaires », fus assuré de m'être fait un nouveau, un véritable ami. En effet, l'article, trop louangeur pour être cité en détail, se terminait ainsi : « Pourquoi ne dirais-je pas qu'il y a peu de livres que j'aie lus avec plus de plaisir que Camp volant? Peu de livres qui enferment d'une manière plus gracieuse la joie de vivre et la nonchalance de la jeunesse? » J'écrivis aussitôt à l'auteur de cet article imprévisible, le priant de me téléphoner pour fixer lui-même un rendez-vous. Le lendemain matin, chez Grasset, il m'appela. La voix chaude, enjouée que j'entendis pour la première fois eut le timbre entraînant de l'intimité quotidienne. Sans la moindre timidité, je proposai à Brasillach de nous retrouver dans une heure, à la terrasse de Lipp. Brûlant d'impatience, je quittai mon bureau de la rue des Saints-Pères fort avant le moment du rendez-vous. N'était-il pas juste, d'ailleurs, que je précédasse l'augure inconnu qui m'avait comblé d'orgueil? Inconnu... Une minute d'effroi. Comment le reconnaîtrai-je chez Lipp ? Mais je me rassurai, persuadé qu'il aurait le visage de sa voix : un visage plutôt rond (la voix était ronde). Éclairé d'yeux bruns (la voix était brune). Une tendre lumière de mai vernissait les toits et les arbres du boulevard Saint-Germain. Le clocher de l'église, les lointains du Quartier latin proposaient ces nuances délicates que les descriptions parisiennes de Brasillach, romancier, traduisent avec tant d'amour. Je m'assis en plein air sous le velum léger de Lipp, émerveillé que les couleurs de cette matinée de printemps parlassent déjà d'amitié. Je n'attendis pas longtemps. Mon inconnu, fidèle à sa voix, traversa le boulevard. Je fus frappé par sa jeunesse. Hé quoi? Le critique le plus redouté et le plus sagace du moment, l'auteur de plusieurs romans célèbres, le familier des Pitoëff, de Daudet, de Maurras, c'était ce garçon sans chapeau, à mèche noire, à fortes épaules de sportif, à démarche souple qui s'amusait, pour me rejoindre, à frôler les autos passant à toute vitesse entre nous? Son regard, large et noir, protégé de grosses lunettes rondes, me reconnut aussitôt avant que j'eusse fait un signe. Je m'en étonnai. Il s'assit à mon côté, souriant largement, découvrant des dents très blanches : « Si je ne reconnaissais pas Guillaume Francœur, ce serait le comble! »

Et aussitôt de couper mes compliments préparés et de me remercier d'avoir créé un si gentil personnage. Puis nous abandonnâmes la « littérature » pour parler de voyages, de vacances et de gens cocasses. J'étais émerveillé. Je n'aurais jamais attendu qu'un normalien fût à ce point dépourvu de tout pédantisme et qu'un « intellectuel » s'amusât, avec tant de goût et d'expérience du « monde », à tracer le portrait des Parisiennes frivoles que nous nous trouvâmes connaître tous deux. Brasillach riait beaucoup, et comme j'aime, de tout coeur. Son rire l'ouvrait jusqu'à l'âme et cette âme, entrevue, rassurait, réconfortait, éblouissait. Mais, à mesure que mon nouvel ami parlait, m'enrichissant de dons insoupçonnables, je sentais que je ne pouvais rien lui offrir en retour. Brasillach ne pouvait que donner. Il était cet ami frotté d'huile « qui vous possède et que l'on ne possède pas » dont parle Sénèque à Lazare le ressuscité, en désignant Jésus (dans Le Jardin de Bérénice). Dès notre première rencontre, si frivole, je compris que les sources auxquelles celui qui devait devenir un martyr et un saint puisait sa force étaient d'origine extra-humaine. Un mystérieux noli me tangere flottait autour de ce garçon chaleureux qui ne s'occupait que de moi, le protégeant de toute indiscrétion même amicale, comme les hublots de ses lunettes protégeaient la raison sombre et velouté de ses prunelles. Nous nous levâmes ensemble; nous entreprîmes une promenade côte à côte, sous le soleil de mai 1937.


1955. Brasillach marche toujours à mon côté.
"


André Fraigneau, extrait de "En Bonne Compagnie". Publié par "le Dilettante", 2009.

 

 

 

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