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Raymond Radiguet

Publié le par Christocentrix

Carqueiranne, 1920... Carqueiranne, 1970... Carqueiranne aujourd'hui.... (je ne parle pas de la station balnéaire qu'est devenue cette commune de la côte varoise, mais des nombreuses criques, difficilement accessibles, qui s'étalent entre les Oursinières et la plage de Carqueiranne). Ceux qui savent ou qui connaissent les lieux se s'étonneront pas du lien que j'établis...

Mais pourquoi aborder Raymond Radiguet par ce biais ? Il est évident que c'est un rapport personnel...qui me permettra de tout dire, tout en taisant tout....Vais-je donc parler de moi, en prenant en otage Radiguet ? Certes non rassurez-vous, je vais bien vous parler de Radiguet... mais il faut bien que j'explique pourquoi j'aime Radiguet et que j'essaie de dire quelque chose qui soit digne de l'admiration que je lui porte. Et ceci je le continuerai plutôt dans le cadre d'un commentaire....

 

Cette présentation de Radiguet sera sans prétention ; des éléments d'information sur Raymond Radiguet qui conduiront peut-être à le découvrir pour certains ou aller plus loin pour d'autres...

Beaucoup de choses ont été écrites sur Raymond Radiguet, dont certaines de très belles. Je ne vais donc pas rivaliser mais simplement les indiquer. Des documents photographiques aussi... çà aide à comprendre... sans parler des adaptations cinématographiques...

 

Radiguet-romans.jpg

Radiguet-oeuvre-poetique.jpgRappelons d'abord que si Raymond Radiguet est l'auteur de "le Diable au Corps" et de "le Bal du Comte d'Orgel", il est aussi, ne l'oublions pas, un auteur d'une extrême diversité : théatre, poésie, contes, articles, essais, romans. L'ensemble a été écrit entre l'âge de 15 et 20 ans. (soit entre 1918 et 1923). Raymond Radiguet fut un météore pour notre monde. Il est  mort à l'âge de 20 ans, non sans avoir été reconnu comme quelqu'un de très original et de très marquant dans l'histoire des lettres françaises. (Pour les éléments biographiques, on se reportera à d'autres sites ou à la bibliographie).

 

Parmi ce que j'ai pû lire à propos de Radiguet, j'ai retenu quelques titres que je mettrai en valeur de façon visuelle au milieu de la bibliographie. Mais c'est plutôt Henri Massis que j'ai choisi pour introduire le sujet car comme disait Barrès : "les jeunes alouettes gauloises s'élèvent avec ardeur dans les airs et planent au-dessus de ce qu'elles voient de brillant".

Massis, Barrès..., ce n'est pas innocent....

 

D'abord cet extrait d'un texte de Nimier : "les oeuvres complètes de Radiguet désignent assez clairement quels furent les deux principaux interêts de sa vie : l'amour et l'intelligence".

Et celui d'un texte de Jacques de Lacretelle : "L'indépendance, le dédain des préjugés, l'anarchie même, sont pour lui des moyens de parvenir au sérieux et de tout remettre en ordre...ne se refuser à rien et goûter aux contrastes pour mieux faire l'ordre en soi-même, voilà j'imagine, la règle secrète de sa vie".

 

 Dans un petit ouvrage écrit en 1927, intitulé "Réflexions sur l'art du roman", Henri Massis consacre un chapitre entier à Raymond Radiguet : Un jeune romancier d'esprit classique Raymond Radiguet. En voici l'intégralité  :  massis-l-art-du-roman.jpg

"Le roman classique, dont nous avons tant de fois formulé l'exigence et qui semblait obstinément nous échapper, Raymond Radiguet l'a donné aux jeunes écrivains de sa génération, en leur laissant le Bal du comte d'Orgel, ce « livre sans date », mais tout vivant de sa beauté propre, plus convaincante qu'aucune théorie. Ces qualités, cette technique, cette psychologie, cette mesure, et aussi cette pénétration du réel - que toute une école critique dissociatrice et savante avait remises à l'honneur, en restaurant la tradition qui va de Mme de Lafayette à Stendhal, à travers les moralistes français - on sentait bien que rien ne vaudrait comme une oeuvre pour les manifester. On peut en démonter le mécanisme, s'émerveiller de sa structure, de la finesse de ses rouages, en admirer le métier, l'ériger en méthode ou le proposer en exemple - reste que la merveille, c'est encore une montre qui marche. La doctrine était bonne, utile à méditer. Sa fécondité créatrice pouvait être contestée ; elle l'était.

Fallait-il en conclure que les écrivains de la Nouvelle Revue française, qui joignaient au précepte des oeuvres, fussent les seuls représentants du vrai classicisme - ainsi que le prétend Gide? Une sorte de malaise révélait l'équivoque, la dissociation que ce classicisme hypocrite introduit entre l'art et l'humain qu'il a charge de manifester. Pour le critique, un des rares mérites de Radiguet sera de dissiper une telle équivoque, - et cela par l'éclosion soudaine d'une oeuvre parfaite, surgie à l'extrême point de la jeune littérature, dans cette province rimbaldienne où on ne l'attendait guère et dont les artifices semblent n'avoir servi qu'à lui mieux découvrir la déficience comme s'il ne s'était laissé distraire que pour reconnaître plus sûrement sa route.

Que cette oeuvre ait contrarié - par l'émouvante pureté qui en émane, autant que par sa filiation traditionnelle avec les grands maîtres de la psychologie - les doctrinaires de la Nouvelle Revue française, il fallait s'y attendre.

Le tort de Radiguet aux yeux des écrivains de ce groupe, c'est de ne pas partager leur croyance qu' « avec les beaux sentiments on ne saurait faire que de la mauvaise littérature ». Radiguet n'était dupe ni des beaux, ni, à plus forte raison, des mauvais sentiments : il voulait la vérité, il avait la passion de voir clair. De là vient qu'il ne soit pas tombé dans les pièges de l'immoralisme et du « psychologisme » à la mode parmi les garçons de son âge ; et entre toutes les niaiseries qui sont l'invention de notre siècle, il n'en connaissait pas de pire ni de plus inhumaine que ce goût du pervers, de l'anormal, de l' « aberrant », où se complaisent les disciples de Gide et de Proust.

C'est qu'il n'était sensible qu'aux qualités profondes. « Que l'amour est d'une étude délicate », dit-il, traduisant ainsi tout ensemble l'ingénuité de son coeur et le scrupule de son art. L'inconnu, comme tel, ne lui semblait pas plus attirant que l'habituel, car il savait que, lorsqu'on s'applique aux réalités concrètes et plastiques de l'âme, l'inconnu est partout, que la connaissance seule lui donne valeur et nouveauté, et que l'art a précisément pour objet de délivrer ce que toute réalité contient proprement d'ineffable. Le plaisir même - cette délectation qui est la fin de toute oeuvre créée - il le décelait dans les sentiments ordinaires, car c'est « dans l'habitude que nous trouvons nos plus grands plaisirs ». Il cherchait à pénétrer ceux qui font les hommes pareils, bien plutôt que ceux par où ils se singularisent. La singularité, il la discernait là où elle est vraiment, dans les illusions, les erreurs, les mensonges que nous entretenons sur le monde et sur nous-mêmes. Il n'était pas de ceux qui se laissent prendre au masque, et les pires masques sont ceux où nous cherchons à nous celer ce que nous sommes. Il ne haïssait rien tant que les duperies de la sincérité : son regard - étonnamment lucide - avait discerné que « les moments où on ne peut pas mentir sont précisément ceux où on ment le plus et surtout à soi-même ». A de tels traits reconnaissez le moraliste.

Aussi bien sa psychologie n'est-elle pas celle de l'homme seul. Par un instinct merveilleux, si contraire aux entraînements de son âge, il savait que cet homme-là n'existe pas, car la réalité ne le lui avait fait découvrir nulle part - si ce n'est en des coins hideux - et il ne se laissait enseigner que par elle. Mais l'ordre humain, telle que la moralité le révèle, celui-là, par contre, il l'avait discerné, et au coeur même du réel, où il avait poussé d'aventureux dévergondages. S'il avait eu « le diable au corps », le vice était pour lui sans prestige : c'était le vice, et il l'appelait par son nom qui traduit la privation, le manque de certaines qualités positives de l'âme. Le devoir, au contraire, lui semblait « une réalité qui n'est insipide que pour ceux qui n'ont pas de goût ». « Plus que nos manières dont le public est juge, dit-il encore, importe la politesse du coeur et de l'âme dont chacun de nous a le contrôle. Pourquoi ne serait-on pas envers soi de bonne compagnie? »

Voilà qui suffirait à le classer dans une autre famille que celle de l'Immoraliste. C'est assez pour qu'on doute qu'il ait pu jamais avancer vraiment dans la connaissance du coeur humain, pour qu'on lui dénie le don de pénétrer dans aucun « fourré », d'y faire des coupes, des éclaircies, et qu'on nous montre sa jeune perspicacité en « tutelle ». Pour ceux-là, un psychologue qui s'intéresse à autre chose qu'au monstrueux ne saurait avancer qu'entre d'étroites lisières. On reconnaît que ce sont les directions traditionnelles de la psychologie française. Mais c'est précisément le grief qu'on fit à Radiguet ; c'est d'avoir eu le bonheur, en dépit de ses propres désordres - dirai-je enseigné par ses désordres mêmes? - de nous découvrir un coeur bien né et une tête bien faite. Radiguet.jpg

Cette gravité, ce sérieux qu'il portait devant la vie, bien qu'il parût vivre assez déraisonnablement, voilà ce qui m'avait surtout frappé chez Radiguet - et cela dès le Diable au corps. On le rencontrait alors dans ces bars - dont parle Mauriac, -- parmi « ces enfants lamentables qui sont revenus de la guerre et du rivage de la mort avec un air gavé, inassouvi », et pour qui « tout est occasion de se perdre et de s'anéantir ». Radiguet passa au milieu d'eux, vécut peut-être de leur vie : il n'était pas des leurs. Derrière son monocle qu'il n'arrivait pas à fixer, quel étrange regard dur, un peu myope, tourné vers le dedans, et secrètement irrité, il posait sur ses compagnons, tout livrés à cette atmosphère confuse, à « cette musique dont les rythmes divisent l'être, le dispersent, à ces alcools qui tuent la conscience ». Sur son visage - ce visage enfantin où la sévérité mettait une moue si gentille -, on lisait une sorte d'impatience qui était moins faite du dégoût de la frivolité que de ce qui s'y cache d'imposture. Mais pour peu qu'on l'interrogeât davantage, on y voyait passer un imperceptible frémissement où se trahissait une sorte de dépit pour le temps qu'il perdait, pour le temps qu'on lui faisait perdre - car, déjà, il se hâtait comme les gens qui doivent mourir jeunes. On sentait, dans ses gestes, dans son allure distante, un peu crispée, une sorte de rancune et presque de la colère contre « ces amis qui croient nous rendre service en nous détournant de notre route ». Qu'il leur en a voulu ! 

Mais, à la vérité, Radiguet ne s'est laissé détourner par personne ni par rien. De l'oisiveté même où de moins frêles se fussent amoindris, il a su faire une vertu active : « Si la jeunesse est niaise, dit-il, c'est faute d'avoir été paresseuse... Pour un esprit en marche, la paresse n'existe pas ». Son esprit fut dans une chasse incessante, et il semble que de tout, finalement, il ait fait son profit. Dans le désordre, il ne s'est pas égaré, il n'a jamais perdu conscience, car l'ordre habitait en lui les régions les plus hautes, la zone claire de l'intelligence et celle plus secrète où se motivent les raisons d'un coeur qui avait la pureté du cristal. Cette lucidité qu'il puisait à deux sources également limpides, c'était la fine pointe, la pierre de touche où il éprouvait tout ensemble les sentiments, les hommes, ses amis et lui-même. En art, elle l'a gardé non seulement du confus, de l'informe, mais encore de ces bizarreries, de ces affectations dont il avait tant d'exemples sous les yeux et qui sont si propres à ravir un novice (« En une époque d'extrême complication, comme la nôtre, disait-il, écrire comme tout le monde, quand chacun s'efforce d'écrire comme personne, est considéré comme une insolence »). 

Radiguet-portrait.jpgAverti par un obscur pressentiment, Radiguet semblait savoir qu'il n'avait pas le temps de se tromper : il sacrifiait l'inutile pour, en tout, ne garder que l'exquis. La mode, ses piperies et les sottises qu'elle fait faire, le désir d'éblouir, de donner le change, tout cela lui était étranger, ou plutôt éveillait en lui de la méfiance, une sorte d'effroi. Lisez, dans le Bal, ce portrait du jeune diplomate, Paul Robain, où déjà vous pourrez goûter sa manière, cet impeccable ton : « Paul croyait s'être réussi une figure ; en réalité, il s'était contenté de ne pas combattre ses défauts. Cette mauvaise herbe, l'avait peu à peu envahi et il trouvait plus commode de faire penser qu'il agissait par politique, alors que ce n'était que faiblesse. Prudent jusqu'à la lâcheté, il fréquentait divers milieux ; il pensait qu'il faut avoir un pied partout. A ce jeu, on risque de perdre l'équilibre. » Une clairvoyance si aiguë peut passer pour sécheresse, absence de sympathie, d'entraînement vers les êtres. Disons plutôt qu'elle est le fait de ces âmes tendres et chastes, dont la sensibilité se révèle à ce qu'elles n'en abusent point.

Radiguet redoutait la faiblesse - et, entre toutes, celle qui consiste à mésuser de son coeur ou à le gaspiller. Mais là encore, il a su tout aussitôt se garder de l'excès et discerner l'écueil où il allait buter : « Ne pas vouloir être dupe, c'était la maladie de Paul Robain, » dit-il dans cette page que je viens de citer, et il ajoute : « C'est la maladie du siècle. Elle peut parfois pousser jusqu'à duper les autres. Tout organe se développe ou s'atrophie en raison de son activité. A force de se méfier de son coeur, Paul Robain n'en possédait plus beaucoup. Il croyait s'aguerrir, se bronzer, il se détruisait. Se trompant complètement sur le but à atteindre, ce suicide lent était ce qu'il goûtait le plus en lui-même. Il croyait que ce serait mieux vivre. Mais on n'a encore trouvé qu'un seul moyen d'empêcher son coeur de battre, c'est la mort. » Ici le trait s'achève sur une pensée où toute l'âme se livre.

Son coeur, Radiguet l'avait d'abord caché. Plutôt que de se livrer sans prudence, cet enfant avait affecté une sorte de cynisme, préférant se noircir que de s'apitoyer. « On a voulu voir en mon livre des confessions, a-t-il écrit du Diable au corps. Quelle erreur ! Les prêtres connaissent bien ce mécanisme de l'âme, observé chez les jeunes gens et chez les femmes, de fausses confessions, celles où l'on se charge de méfaits non commis, par orgueil. » Nul, moins que Radiguet, ne glissa dans ce qu'on a pu nommer le « romantisme de l'adolescence ». Il n'avait pas la religion de ses troubles, cette soumission aveugle à tout ce qu'il nous arrive de sentir de moins opportun. Ni le tumulte des sens, ni les impulsions du désir ne pouvaient l'abuser ; il y portait un regard clair, un regard qui ne déforme rien et qui met à nu les passions sans tenter de les anoblir ni de les exalter, - car il ne confondait pas connaissance de soi-même et abandon à soi-même. Aussi ne s'est-il pas raconté, comme à l'ordinaire les jeunes gens se racontent, pour nous faire partager les illusions qu'ils entretiennent sur leurs propres aventures ; mieux encore, il ne s'est pas expliqué, car ces explications, où nos premiers livres s'ingénient, ressemblent à ces mensonges de l'enfance dont il disait : « L'enfance cherche des prétextes. Toujours appelée à se justifier devant les parents, il est fatal qu'elle mente. » Radiguet n'a jamais essayé de se justifier.

A ce don de dépister les mensonges que nos passions inconsciemment nous suggèrent, nous devons le seul livre vrai que nous ayons sur l'adolescence, et ce livre est celui d'un enfant. La part faite à cette forfanterie que j'ai dite et qui est dans le caractère du héros, jamais les expériences d'un jeune garçon livré à la sensualité de son âge, et que ne retiennent ni les contraintes de l'éducation ni les scrupules d'une foi vivante, n'ont été plus tragiquement décrites ni plus affreusement ressenties que dans le Diable au corps -ce « drame de l'avant-saison du coeur », Radiguet n'a pas voulu s'attendrir et nous abuser sur l'innocence de tels jeux. Dans le réel, par le réel, il dégagea ce sens de la responsabilité, cette conséquence des actes que les arrangements de la vie peuvent bien recouvrir ou celer, mais dont l'âme reste informée, marquée. Rappelez-vous, vers la fin du livre, ce couple d'enfants lamentables « oubliant sa beauté, sa jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants », et qui erre sous la pluie glaciale, dans le voisinage d'une gare, à la recherche d'un abri. « Cette nuit des hôtels, dit-il, fut décisive, ce dont je me rendis mal compte après tant d'autres extravagances. Mais si je croyais que toute une vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de retour, épuisée, atterrée, claquant des dents, comprit tout... Peut-être même vit-elle qu'au bout de cette course d'une année, dans une voiture, follement conduite, il ne pouvait y avoir d'autre issue que la mort. » C'est ainsi que les choses se passent : la chair étale ici sa misère, sa détresse ; voilà le jeune animal humain, et « c'est déprécier les choses et les méconnaître que de les vouloir autres qu'elles sont, même quand on les veut plus belles » (Les Joues en feu : avant-propos). Serait-ce l'absence d'hypocrisie qui, dans un tel livre, a choqué?

Ce goût impitoyable de la vérité, cet acharnement à voir les choses comme elles sont, recouvre une sorte d'austérité morale, dont, seul entre les écrivains de cette génération, Radiguet me semble avoir été avide. Nulle part il ne glisse dans cet érotisme où ceux-ci se dissolvent. Le désir de pureté qui le travaille ressemble, par certains côtés, à cet instinct que Proust, si indifférent à la moralité, reconnaissait en lui-même : « La foi en un monde différent, fondée sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, en un monde entièrement différent de celui-ci. » Ce monde, Radiguet était impatient de le découvrir, de le reconnaître. Mais quand il écrira le Bal du comte d'Orgel, il ne se laissera pas prendre à la montre : « Roman d'amour chaste, dit-il, aussi scabreux que le roman le moins chaste. » Rien ne pouvait l'empêcher de voir clair, ni le décor du monde, ni cette fausse chaleur dont il donne le spectacle. A ce disciple de Stendhal, il manquait peut-être le sens de cette « faiblesse sacrée » où se reconnaît une âme naturellement chrétienne ; il y a, dans sa réserve, quelque chose d'un peu janséniste et comme une absence de grâce. Pas le moindre romantisme, de ce romantisme où M. Bremond voit la marque du mysticisme. C'est que rien ne lui était plus suspect que le faux dans les sentiments. Cette place vide, cette absence qu'on discerne au centre de son premier livre, il ne l'eût pas comblée par une infidélité au vrai ; il la réservait comme un manque, mais n'y installait pas de faux dieux. Sa conscience d'écrivain le lui eût interdit ; elle informait en quelque sorte sa conscience morale et lui servait de probité. Par la recherche de la clarté intellectuelle, de la pureté, de la simplicité des moyens, il parvient à l'élégance de l'âme.

Aussi bien son art est-il d'un moraliste ; il tend d'instinct à la maxime, il intègre, dans une phrase courte et pleine, ce résidu d'expérience humaine que le réel aussitôt lui découvre. Art où l'observation et la réflexion fonctionnent étroitement agencées l'une à l'autre, où l'analyse de qualité intellectuelle se condense en réflexions, en préceptes, et découpe dans la réalité les linéaments d'un art de vivre. D'où le reproche qu'on lui a fait d'intervenir sans cesse, de ne pas assez respecter le mystère de ses personnages et cette sorte d'inconscience où ils vivent, comme séparés d'eux-mêmes. Mais cette subtilité qu'il apporte dans la découverte des sentiments et qui nous fait soudain trouver logique, parce qu'elle est la seule vraie, l'explication imprévue qu'il propose, - cette clairvoyance nous révèle le classicisme de son art. Puisqu'il nous faut construire - et d'abord nous construire nous-mêmes pour atteindre notre être -c'est à l'intelligence que Radiguet en remet le soin, à la partie la plus élevée du moi et non à la partie basse où il n'y a qu'enlisement et perte pour l'artiste comme pour l'individu.

Comparez les héros du Bal et ceux d'Ouvert la nuit, par exemple, ces êtres incoordonnés, aux actes décousus, qui nous semblent vides d'âme parce que « les cadres religieux, familiaux, ethniques ne les soutiennent plus (François Mauriac : La Vie et la mort d'un poète). Que l'art de Paul Morand et de ses émules « exprime fidèlement la confusion du monde qu'il nous peint », je ne le conteste pas ; n'empêche, comme le dit Mauriac, que le romancier ni son lecteur ne se résignent à ne pas dépasser un tel désordre. Jamais l'esprit de Radiguet n'abdique devant la confusion. Si l'incohérence de ses créatures le tourmente, c'est dans la mesure où il veut découvrir « les pôles de ces mondes mystérieux ». Aussi bien a-t-il senti que pour conduire une juste analyse, il faut d'abord placer les êtres dans le cadre social auquel ils appartiennent, non point par souci du pittoresque, mais pour motiver leurs réactions, ces résistances qui se prolongent si avant à l'intérieur de nous-mêmes. (note : Du Diable au corps, il disait : « Ce drame naît davantage des circonstances que du héros lui-même. On y voit la liberté, le désoeuvrement dus à la guerre, façonner un jeune garçon et tuer une jeune femme. Ce petit roman d'amour n'est pas une confession, et surtout au moment où il semble en être une. C'est un travers trop humain de ne croire qu'à la sincérité de celui qui s'accuse ; or, le roman exigeant un relief qui se trouve rarement dans la vie, il est naturel que ce soit justement une fausse auto-biographie qui semble la plus vraie »).

S'il peint le « monde », dans le Bal du comte d'Orgel, c'est comme « atmosphère utile au déploiement de certains sentiments ; mais non pas peinture du monde ». « Différence avec Proust, dit-il ; le décor ne compte pas. » Et l'on songe au mot de Pascal : « Quelle vanité que la peinture! » Ici encore reconnaissez le précepte classique.

La composition d'un tel livre, cette adaptation profonde de l'imagination aux exigences de l'art et du métier, cette technique parfaite, voilà ce qui, chez cet enfant, nous émerveille, nous cause un étonnement sans fin. Dans ce métier d'essence et de structure classiques, dont il avait médité la leçon chez les maîtres, Radiguet sut intégrer l'apport le plus neuf de la recherche moderne : le meilleur de Proust, de Gide, et, plus près encore, de Cocteau, y est assimilé, choisi, filtré. C'est par cette « modernité » que le Bal a séduit les jeunes gens, qu'il agit sur eux ; mais il a des éléments plus durables. D'autres adolescents ont, en effet, montré plus de génie, d' « originalité », révélé quelque chose d'étrange, une fulguration qui n'était qu'en eux-mêmes. Radiguet aura réalisé quelque chose de plus difficile : il aura atteint d'un coup à cette banalité qui est le secret des plus grands. « Tout artiste qui compte étant forcément original, dit-il, un effort constant de banalité sera pour lui la meilleure discipline »."

                                                                     

                                                                                          Henri MASSIS (1927)

 

 

Bibliographie succinte :

 

 

Radiguet---Noakes.jpgRadiguet-Classiques-Univer.--Borgal.jpg Radiguet -avec une canne- Bott

 

-OEuvres complètes de Raymond Radiguet, établie par Chloé Radiguet et Julien Cendres. Editions Stock, 1993.

-Radiguet Chloé, Julien Cendres : Raymond Radiguet, un jeune homme sérieux dans les années folles. Éd. Mille et une nuits, 2003. 216 p. Photos.

-Nemer Monique : Raymond Radiguet. Fayard, 2002. 508 p. Photos et notes bibliogr. Index.

-Movilliat Marie-Christine : Raymond Radiguet ou La jeunesse contredite [1903-1923], 

Bibliophane, 2000. - 350 p. Photos et documents. Bibliogr. des oeuvres de et sur R. Radiguet. Index.

-Bott François : Radiguet : l'enfant avec une canne. Flammarion, 1995 puis Gallimard, 2003.  220 p. - (Collection Folio ; 3888).

-Goesch Keith John : Raymond Radiguet : étude biographique, bibliographie, textes inédits, avant-propos de Jean Cocteau. La Palatine, 1955.

-Noakes David, Raymond Radiguet / une étude avec un choix de poèmes, 60 ill., une chronologie bibliographique "Raymond Radiguet et son temps". Seghers, 1968, 192 p.(Poètes d'aujourd'hui ; 181).

-Borgal Clément, Radiguet. Editions Universitaires, 1969.(Classiques du 20e siècle ; 103)

-Borgal Clément, Raymond Radiguet: la nostalgie.Presses universitaires de France, 1991, 223 p.

-Boillat Gabriel, Un maître de dix sept ans : Raymond Radiguet. La Baconnière, 1973. 118 p.

-Odouard Nadia, Les années folles de Raymond Radiguet.  Seghers, 1973.  315 p.

-Massis Henri,  Réflexions sur l'art du roman. Plon, 1927. (un chapitre entièrement consacré à Radiguet).

-Massis Henri,  Raymond Radiguet,  textes inédits de R. Radiguet ; deux portraits par Jean Cocteau. Paris, Ed. des cahiers libres, 1927 ?.

-Fraigneau André, A propos du "Diable au corps", les deux élèves de l'écolier (Cocteau et Grasset), Cahiers Jean Cocteau, 1973, 4, p. 35 -39.

-de Lacretelle Jacques,  Raymond Radiguet, Nouvelle revue française, 1924, 22 p.

 

Radiguet---Cendres.jpgRadiguet---la-nostalgie.jpg

Radiguet---Movilliat.jpgRadiguet---Nemer.jpg

 

 

-sites sur Raymond Radiguet :

http://www.scd.univ-paris3.fr/Bibliogr/Radiguet/V_radig.htm

http://www.denecessitevertu.fr/tag/andrefraigneau/"http://www.denecessitevertu.fr/tag/andre-fraigneau/

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/raymond_radiguet/index.html

 

 

 

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christocentrix 13/11/2010 10:44



Oui je connaissais ce texte de Mishima et vous avez très bien fait de le rappeler. C'est moi qui vous remercie.



Laurent 13/11/2010 03:32



Percutant et émouvant. Bravo.


Puis-je ajouter ce mot de Yukio Mishima, pris dans son livre "le Japon et l'éthique samouraï" : "Mon enfance s'est déroulée pendant la guerre. En ce temps-là, le livre qui me bouleversa le plus
fut un roman de Raymond Radiguet, le Bal du Comte d'Orgel. C'est un chef-d'oeuvre de style classique qui égale Radiguet aux plus grands maîtres de la littérature française..... Radiguet me
fascinait - ce génie mort à vingt ans à peine, en laissant au monde un tel chef-d'oeuvre; et moi dont le sort presque certain était de partir à la guerre et d'y mourir aussi jeune que lui, je
surimposais ma propre image à la sienne. Je fis de lui, en quelque sorte, mon rival personnel, et de ses prouesses littéraires, un but à atteindre avant de mourir".



christocentrix 12/11/2010 20:20



Carqueiranne (et ses alentours) est un endroit qui m'est cher et que je connais assez bien. J'y ai beaucoup rêvé, beaucoup erré, dans tous les sens du terme, dans
les dernières années de mon adolescence. C'est un coin d'une beauté sauvage avec quelque chose de magique. A cette époque je ne connaissais pas Radiguet et j'aimais l'école buissonnière. Ce n'est
que plus tard....


Aujourd'hui mon attachement à ce lieu comporte un peu de nostalgie... trop personnel, trop intime pour en parler ici...sauf concernant le rapport avec Radiguet, car depuis, j'ai appris....et
quand je retourne sur les lieux, je ne peux m'empêcher de.....


de sentir aussi que pour moi, ce lieu s'est enrichi de Radiguet. Certes, bien d'autres, qui ont compté dans le monde des arts et des lettres, ont séjourné ici, invités par Cocteau....mais les
choses n'ont pas la même intensité pour moi.


J'ai fréquenté ces lieux au même âge que Radiguet, celui de la fin de l'adolescence. Sauf que moi, je n'avais rien du génie littéraire ou de la maturité que lui possedait déjà au même âge, pour
mettre à profit l'inspiration ou le recul que permet ce lieu. Ce n'est que bien plus tard, lorsque ces lieux sont devenus pour moi, en quelque sorte "chargés", "hantés" par l'esprit de Radiguet
et par les souvenirs de ma propre jeunesse, que les choses ont commencé....J'aime maintenant de nouveau à errer seul en ces lieux, où je m'y sens, d'une certaine manière, accompagné.


C'est que depuis j'ai appris à connaître Radiguet, à travers ses oeuvres, au travers des témoignages de ceux qui l'ont connu et en on écrit....les photos...les critiques ou les biographies. J'ai
toujours plaisir à retrouver par ce biais, cette personnalité attachante et mystérieuse, à entrer plus avant dans une familiarité qui permet une connivence secrète, une relation du coeur qui
appelle le besoin d'intimité. Un de ces coeurs que l'on s'étonne d'aimer au-delà de la mort et du temps...d'aimer assez tant il vous semble que, le bonheur, serait parfois de pouvoir
s'assurer...qu'il va bien. Comme on ferait avec un ami.